East London

Inscription
Connexion

 RPG++   Solo  La peur du dimanche soir

Un dimanche soir de 2040 - Lucy a neuf ans


- Lily,  Lucy ? Vous avez préparé vos cartables pour demain ?

En prononçant ces paroles, Thomas passe la tête dans l'espace que laisse la porte entrebâillée. Il regarde paternellement ses deux filles, qui ressemblent tellement à Hannah par la couleur de feu de leur chevelure. Il leur sourit, mais son sourire s'efface lorsque la réponse de Lucy parvient à ses oreilles.

- Non. Non, papa, je veux pas le faire ! Je veux pas aller à l'école ! S'il te plaît !

L'air lui manque ; elle crie tellement. Elle voudrait ne pas reprendre sa respiration, mourir asphyxiée, que son cœur s'arrête de battre. Elle voudrait que tout s'arrête, une bonne fois pour toutes. Elle voudrait être sûre que ça ne recommence pas, en avoir le cœur sûr. Mais ce foutu instinct de survie la force à reprendre de l'air, à le faire rentrer une nouvelle fois dans ses poumons, pour qu'il en ressorte quelques instants plus tard.

- Lily, c'est bon ?

La petite fille hoche la tête, donc Thomas expédie vite fait son cas et se dirige vers l'autre. Lucy, qui l'effraye. Elle, d'habitude si calme, devient soudainement plus difficile, semble presque torturée. *Et si... Après tout...* Non, surtout pas. Il refuse que Lucy soit comme ça. Et Hannah... ! Si c'était le cas, que dirait Hannah ?

- Tu peux sortir, Lily, s'il te plaît ? Va voir maman, et tu lui dis rien, d'accord ?

Une fois seul avec sa fille, Thomas ferme la porte ; ce qui est dit doit rester confidentiel. Dans cette maison, on se méfie de tout ce qui pourrait possiblement atterrir dans les oreilles d'Hannah, de tout ce qui pourrait la faire souffrir. Les enfants savent que leur mère ne va pas bien, mais elles ne savent pas pourquoi, ni comment la guérir. Alors, depuis que sa maman est malade, Lucy veut devenir médecin, pour guérir toutes les maladies du monde, même celle de sa maman.

- Lucy, maintenant, tu fais ton cartable. Lily l'a déjà fait, et le dîner risque d'être retardé à cause de toi.
- Non !

Pourquoi donc refuse-t-elle ? Avec Lily, il sait gérer les crises de larmes, de colère, mais pas avec Lucy. C'est une petite fleur qui refuse de s'ouvrir, et qui semble tout avoir toute seule pour grandir sans problèmes. Pour la première fois, la petite fille lui pose des problèmes.

- Lucy ! Maintenant, tu m'écoutes, et tu remplis ce cartable ! Sinon...
- Sinon... ?
- Sinon, je te confisque tes livres.

Il sait que c'est très important pour elle, bien plus que pour Lily, bien plus que tout ce qu'il y a d'autre dans leur chambre. Il teste la menace sur elle, pour la première fois depuis six ans. Ca l'étonne, il ne comprend pas pourquoi, soudainement, elle devient comme ça, alors que depuis toute petite, elle reste calme, et surtout prépare ses affaires pour aller à l'école : elle aime ça.

- Prends-les, si tu veux, j'préfère ça que d'aller à l'école demain.

De toute manière, du moment qu'elle a son doudou avec elle, tout peut bien disparaître à ses yeux. Alors, oui, sans livres, ça serait dur, mais elle pourrait toujours parler à Malik et à son doudou.

Il a essayé la manière forte, il s'est heurté à son refus, à son indifférence, à sa grande surprise. Il le sait, il est incapable d'être plus violent que ça avec elle. Comment tu expliques à un enfant qu'il ne faut pas frapper si tu le frappes ? Comment tu expliques à un enfant qu'il ne faut pas voler si dans son esprit tu le voles ? Et puis, Lucy a déjà neuf ans, c'est pas maintenant qu'il va commencer. Ce n'est pas une solution.

Il essaye donc la manière douce. Il s'agenouille à sa hauteur, essaye de la prendre dans ses bras. La gamine se retourne, boude le câlin de son père. Elle croise les bras, lui signifiant ainsi qu'elle ne cèdera pas. Elle ne veut pas le faire, elle ne le fera pas.

- Lucy.
- Arrête.
- Arrête ? Arrête quoi ? Je ne comprends pas.

Il n'a pas compris ce qu'elle voulait lui dire, et elle ne peut pas lui en dire plus sans se compromettre. Elle ne peut pas lui dire pourquoi elle refuse qu'il lui parle de l'école. Elle ne peut pas lui dire en quoi ce refus n'est pas un simple refus, qu'il cache une peur panique de l'école. Mais elle ne peut pas lui dire pourquoi elle frissonne à l'idée même de retourner à l'école le lendemain matin. Elle ne peut pas lui dire tout ça, parce que sinon... Elle ne veut même pas y penser. Y penser, c'est lui donner du crédit, alors elle refuse que ces pensées atteignent son cerveau.

- Papa...

Il ouvre les bras, et Lucy se retourne, fonce se blottir à l'intérieur. Elle ressent ce besoin d'affection qui la tiraille, elle ressent ce besoin de compenser cette haine de l'école par tout l'amour que peut lui donner son père. A ce moment, elle rêverait que sa mère lui montre son amour aussi, et que ses deux parents la câlinent en même temps, car c'est le seul moyen de calmer cette peur et cette angoisse qui montent sans jamais redescendre, et qui lui font venir des larmes qu'elle ravale à grand-peine.

- Tu sais, Lucy, tu n'as pas la bonne réaction.
- La bonne réaction à quoi ?
- A l'école. Je sais que c'est pas forcément génial, mais c'est important. L'école, ça te permet de cultiver ton intelligence. Tu comprends ?

Il la regarde dans les yeux, veut lui transmettre toute l'essentialité de ces phrases par le regard et ses intonations de voix. Mais ça, la petite fille le sait déjà, elle sait que l'école donne des connaissances, et Lucy veut la Connaissance, elle veut tout savoir, tout connaître, et si l'école peut lui en donner une partie, elle aime l'école. D'ailleurs, ce n'est pas l'école que Lucy exècre et qui lui fait si peur...

- Oui, je sais, articule-t-elle en ravalant à grand-peine ses larmes.
- C'est bien.

Il lui sourit, de ce sourire si franc que la rouquine aime tant, lui ébouriffe les cheveux avec amour, et se relève.
- Tu me rejoins dans le salon ? On va le faire ensemble, ce cartable, d'accord ? Ce sera plus sympa.

Et sur ces dernières paroles, Thomas quitte la chambre de ses filles, dans laquelle il ne reste à présent qu'une petite fille de neuf ans assise par terre, qui s'en fout de faire son cartable toute seule ou avec son père. C'est pas ça le problème. Elle a simplement peur de retourner à l'école demain.

Souviens toi que derrière les nuages se trouve toujours le soleil.
Membre du PATA-P
GIFeuse w/ C.M.²

 RPG++   Solo  La peur du dimanche soir

 Elle se lève. Ouvre la fenêtre. Il fait chaud, dans cette pièce. Trop chaud, comme ses cordes vocales, qui brûlent. Ont-elles propagé leur feu dans la chambre ? Et si, demain, elles ne fonctionnaient plus ? Serait-elle obligée d'aller à l'école ? Reporter, reporter, toujours reporter. Comme si, en une journée, ç'avait le temps de changer. En tous cas, une journée en moins, c'est toujours ça de gagné, c'est presque comme une victoire.

Elle regarde le vide. Du premier étage, a-t-elle une chance ? Combien de mois d'hôpital, sans école ? Elle s'assoit sur le rebord de sa fenêtre, malgré son vertige, qu'elle surmonte. Elle pense à sa maman, dont elle se sent si proche, mais qu'elle trouve si peu présente.

Elle se retourne, face à la fenêtre d'en face, en équilibre au-dessus du vide. Si elle le voulait, elle pourrait tomber, mais elle s'accroche. Elle pense au câlin que lui a fait Hannah, lui assurant qu'elle l'aimait. L'amour… Lucy voudrait être aimée par d'autres gens que sa famille, et elle voudrait que quand elle aime quelqu'un, ce soit réciproque. Pourtant, les autres ne semblent pas le comprendre, ça, quand iels lui disent qu'elle ne trouvera jamais personne pour l'aimer.

Ses jambes glissent. Elle se raccroche. Au fond, elle ne veut pas mourir. Elle tient à la vie, parce qu'elle a peur de la mort. Ca fait comment de ne plus rien sentir ? Et qu'est-ce qu'il y a après la mort ? Une nouvelle vie, comme dans les jeux vidéos ? Est-ce que, si elle saute, elle s'envolera, comme elle a fait s'envoler le ballon de foot, il y a deux ans ? Ca la tente bien, de voler, comme tous les enfants. Sauf que le ballon de foot, il a explosé, comme elle, elle se sent à l'intérieur. Explosée. Défoncée.


*Vaut mieux pas tester.*

Elle se retourne. Descend dans sa chambre. Ferme sa fenêtre, comme pour s'ôter une tentation. Dit bonjour à Malik, lui qui connaît entièrement la situation, il la comprend. Lucy sait que ce n'est que le fruit de son imagination, que personne ne l'écoute, le soir, quand elle chuchote ce qui lui arrive, les yeux fermés, les bras serrant à l'en étouffer son doudou, un poupon aux grands yeux bleus. Mais Malik est rassurant pour la petite fille.

- Je vais dans la salle de bains. Je te raconte tout après. Et puis… Fais pas comme moi, ok ?


Ses pas légers ne se font pas remarquer. Aucun bruit ne trouble le silence accablant, à part la télé qui diffuse le journal de vingt heures, comme tous les dimanche soirs. Elle a appris à se faire discrète, pour minimiser les risques. Elle s'enferme dans la salle de bains. Commence à faire couler l'eau pour que personne ne l'entende pleurer. Sous la douche, elle s'abandonne entièrement, laisse couler ses larmes. Elle a peur de demain, et pas que parce que les informations de ce soir ne sont pas positives - de toute façon, elles ne le sont jamais.

Machinalement, elle commence à chantonner les chansons que passe la radio. Sa voix résonne dans la salle de bains, la chanson entraînante la fait danser avec son pommeau de douche. Puis elle arrête de chanter, s'assied dans sa baignoire. L'eau ruisselle sur son corps, comme les larmes qu'elle ne sait plus retenir. Elle sait qu'une douche chaude, c'est censé détendre, mais ce n'est plus le cas pour la petite rousse, qui pleure toujours sous la douche depuis quelques temps. Comme le dit la chanson qui passe actuellement, "et quand son maquillage coule, elle dit qu'c'est la pluie". Elle pourra toujours dire que c'est la douche, si ses yeux sont rouges.

Elle coupe l'eau, frissonne. Il fait froid. Comme dans le cœur de Joy.
*Est-ce que je devrais leur dire ?* Non. Non, c'est sûr. C'est pas si grave que ça, de toute façon. Elle sait que des gens ont vécu bien pire, elle n'est pas légitime à se plaindre. *C'est moi qui prend tout mal, c'est pas grave, je suis sûre que c'est pas méchant, en fait. Sinon, pourquoi les autres ne diraient rien ?* Mais alors, pourquoi a-t-elle peur, si ce n'est pas grave ?

Tout ce qui n'est pas rationnel la hante. Et là, ça ne l'est pas du tout. Il n'y a rien de logique dans sa peur.


- Lucy ! Sors de là, on va manger !

La voix d'Hannah. Sa mère. C'est rare qu'Hannah mange avec eux en ce moment, à cause de ses médicaments. Elle dort beaucoup, son papa dit que c'est parce qu'elle est fatiguée de tout. Lucy aussi est fatiguée de tout, en ce moment. Elle se demande si c'est héréditaire.

- Et fais ton cartable. Il y a des cahiers qui traînent.


Cartable. La petite rousse stoppe son mouvement. Retient ses larmes. Mais il ne faut surtout pas que sa mère ouvre ses cahiers. Elle découvrirait tout. Les messages inscrits au marqueur indélébile et ceux au crayon à papier qu'elle a tenté d'effacer. Les pages remplies de blanco pour tenter de cacher, de recouvrir le mal qu'elle lui a fait.

Alors elle sort de la salle de bains, se rhabille et cache ses cahiers sans faire pour autant son cartable. Elle a décidé que demain, elle n'irait pas à l'école. Elle ne laissera pas Joy gagner sur elle, et la seule manière de ne pas perdre la face, c'est de ne plus la revoir.

Souviens toi que derrière les nuages se trouve toujours le soleil.
Membre du PATA-P
GIFeuse w/ C.M.²