Voie 9 ¾

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Éclat Vitreux  Solo 

[ FIN AVRIL 2042 ]
Charlie, 12 ans.
1ère Année

Image

Une longue toile, donnant l'illusion de l'infini. Se répétant comme une fractale, mon attention avalée par les miroirs entrecroisés. La tête collée sur la vitre du Poudlard Express, mon regard était bloqué à un mètre de distance. L'herbe monotone déformée par la vitesse, se répétant comme des coups par milliers. Et à l'image de ses coups qui peuvent s'accumuler pour faire de plus en plus mal, l'herbe s'accumulait pour prendre des formes de plus en plus kaléidoscopiques que j'étais la seule à pouvoir observer. Ma concentration évasive, nonchalante; m'emmenait dans des couloirs psychiques bizarres. Au début, je voyais de l'herbe. Maintenant, c'était de longs traits allongés, noirs, verts ; qui étaient sans début ni fin. Comme des lignes d'horizon ordonnées d'une danse pénétrante. Et qu'est-ce que tout cela révélait dans ma cervelle ? Papa. Je le voyais entièrement, parfaitement. Connaissant chaque parcelle de son visage, chaque détail de sa peau. J'oubliais beaucoup de choses, mais surtout pas le visage de Papa. Il était au-dessus des lignes vertes et noires, comme si elles n'avaient plus d'importance dans ce silence écrasant. Le silence dans un train ? Ouais. Le bruit répétitif était comme le silence. Il avait une boucle, une monotonie, une trace inaltérable qui se faisait supprimer par mes oreilles, considérée comme habituelle. Comme ces lignes, portant Papa. Ça, ce n’était pas habituel, de penser à lui.

Salut !

Les lignes dérapèrent violemment ; comme choquée par un séisme. Elles se tordaient en courbes agonisantes, l'image de Papa se brouillait parce qu'il n'y avait plus rien pour le porter à moi. Grimaçant, j'observais cette image partir en essayant de la préserver le plus longtemps possible, provoquant un effet de déformation qui était encore plus grisant. J'abandonnais ma concentration avant que celle-ci m'abandonne ; c'était un réflexe. J'étais celle qui devait abandonner, et personne d'autre. Dans la volée, je tournais brusquement la tête vers la source de ma déconcentration et prochaine cible de ma colère. Un visage rond, une peau blanche, des cheveux noirs et une robe de Serdaigle. Avant même que j'ouvre la bouche, son visage se transforma en une grimace de dégoût et je vis sa main serrer plus fort la porte de mon compartiment. Rendant la peau de sa main encore plus blanche qu'elle ne l'était déjà. Elle ressemblait à un furet albinos. Fronçant les sourcils, elle tourna la tête avec une certaine classe et bourgeoisie… assez dégoulinante ; celle qui provoque un de ces mal de crâne rien qu'en se retrouvant en face. Cette cinglée claqua la porte et s'en alla. J'eus une expression dubitative pendant une fraction de seconde avant de me rappeler d'elle. Peut-être était-ce mes synapses qui ne savaient plus très bien quoi faire, puisque j'explosais d'un rire bruyant. La réverbération très élevée tout en étant presque inaudible me cogna la conscience. *C'est moi ?!*. C'était bien moi. Mon rire me fit peur, il n'y avait rien dans ces sons. Ni vie, ni mort, ni envie, ni haine. Juste rien. Ce n'était même pas une barque vide ; dans ce cas-là, au moins, mon rire serait une barque. Non… Ce que je venais d'entendre ne ressemblait à rien et c'était Le Rien. Il me donnait l'impression de ne pas exister, effacé de ce rêve, un trou dans l'existence. Je n'avais peut-être pas ri, finalement. Je ne savais plus.
Le souvenir de cette fille amenait d'autres pensées. Beaucoup plus brûlantes. Des sortes de réminiscences murmurantes et rampantes dans mes couloirs psychiques. J'avais plein de tableaux accrochés sur les murs de mon couloir, et je marchais là ; les observant, la langue pendue. Haletant comme un foutu chien. Je m'arrêtais en face d'une peinture intacte, une Serdaigle avec une légère pointe de dégoût et une bonne grosse dose de mépris sur les lèvres me fixait. La même tronche que celle qui venait de partir comme une bourrine. Cette face de brune typique avait été peinte depuis quelques jours seulement. J'étais en train de me déplacer à Poudlard quand elle m'avait hélé de sa voix fluette, correspondant bien à son air condescendant et son manque de confiance. Le problème, c'était qu'elle avait crié le prénom « Yuzu ». Elle m'avait confondue avec mon amie. Je savais que, de dos, j'avais la même allure qu'une Japonaise ou une Coréenne, mais ça m'avait irrité. Quand je m'étais retournée, les traits de son visage sont tombés comme un crachat. D'un seul coup. Son regard pulsait d'attentes insatisfaites : une peau de porcelaine, des yeux nocturnes et peut-être même un sourire amical. Sa déception, sa tronche inconnue et sa confusion ridicule avaient produit un joyeux mélange dans mon esprit qui m'avait poussé à l'affubler d'un beau bras d'honneur. Et c'était à ce moment précis que son visage s'était déformé dans l'expression que j'avais gardée dans ce couloir. Ses lèvres tordues, son regard méprisant. Tout y était. Elle m'avait fui, j'avais atteint mon objectif.
*Me confondre avec Yuzu…* soufflais-je intérieurement. Cette simple pensée me dépitait. Je pouvais comprendre qu'il y avait un… une sorte de trace infime de ressemblance de dos, mais c'était tellement infime qu'elle devait être invisible ; que tout le monde marchait dessus sans vraiment s'en rendre compte. En plus, mes cheveux étaient attachés en une queue de cheval haute, comme à mon habitude ; Yuzu n'attachait jamais ses cheveux. Je me tournais. Il y avait un autre tableau à côté de la Serdaigle : un lit. C'était un lit à baldaquin avec des rideaux marron, le tout dans un environnement rouge et or. Des draps ni propres ni sales. Une absence étrangement douloureuse. C'était le lit de Yuzu, maintenant occupé par une autre gryffone, inconnue. Parfois, il m'arrivait de me perdre dans la contemplation de ce tableau et la couette me soufflait, doucement, avec une pointe d'ironie : « Elle a refusé, Charlie. Elle t'a refusée ce jour-là ». Cette couette paraissait fière de sa phrase, peut-être se prenait-elle pour la protectrice de Yuzu. J'avais passé de nombreux soirs avec elle, tentant de ressentir ce que cela faisait de rencontrer une personne ayant la même origine que moi. Elle était tellement différente. Pas cette différence qui amène la complémentarité, mais plutôt cette discordance qui amène l'éruption. On s'était attachée. On s'était enlacée. Malgré sa virulence contre moi depuis ce jour dans les sous-sols, je pensais qu'elle me pardonnerait. Gravitant sur mes pensées, ma respiration s'accéléra légèrement. *Elle m'a refusée* conclus-je. Et c'était la seule explication que je trouvais à mon amour pour elle qui s'était mangé une sacrée raclée. Je ne voulais pas écouter mon esprit qui me murmurait d'autres choses, plus vraies, peut-être, mais qui étaient bien plus douloureuses. Et j'avais assez mal comme ça.

J'étais seule dans ce compartiment et je voulais le rester. Le Poudlard Express se dirigeait vers l'école, il venait de quitter la gare depuis quelques minutes. Je savais que l'herbe ferait bientôt place aux arbres, puis aux grands lacs. C'était le dernier jour des vacances d'avril, tous les élèves rentraient à Poudlard. Ils étaient excités comme des animaux, sautant un peu partout, surtout les premières années. Je ne savais pas s'il y avait des personnes aussi calmes que moi parce que, justement, ces personnes ne se faisaient pas remarquer. Ce principe m'énervait, à cause des Autres gueulards, je n'avais aucune chance de trouver ce que je cherchais depuis des jours : une personne hors-jeu. Soupirant, je me rassurais en me disant simplement que pour trouver une telle personne, je devrais chercher dans des endroits reculés, à la limite de l'abandon, des lieux vides et vidés de tout jeu. Des contrées apaisantes et compréhensives. Comme Papa.


Papa… soufflais-je d'une voix mielleuse, proche du gémissement.

Ce mot était sorti naturellement, je ne l'avais pas contrôlé ni réfléchi. Rapprochant mon visage de la vitre, je soufflais dessus profondément, de la gorge, provoquant une buée d'une bonne opacité. À l'aide de mon doigt, je traçais dessus quatre lettres : « PAPA ». Me mordant la lèvre inférieure, j'observais ce mot qui avait tant de sens pour moi. J'ai longtemps hésité à retourner à la maison pour les vacances, je pensais que j'en avais besoin ; mais si c'était pour tomber sur la Peste, j'étais bien mieux à Poudlard. Je ne pouvais pas supporter plus de douleur, et je ne voulais absolument pas que Papa me voie pleurer. Ça m'arrivait trop souvent, sans pouvoir contrôler ; il m'aurait grillé. Parfois, quand je l'imaginais en face de moi, je n'avais plus une seule once d'envie de pleurer, mais je balayais rapidement cette image. Je détestais imaginer des trucs faux, rien ne se passait comme je l'avais prévu alors je ne voulais plus rien tenter d'imaginer. Je préférais rester bloquée dans le passé, même si je ressassais jusqu'à l'usure sans jamais pouvoir m'habituer aux agressions de mon esprit. Je ne voulais pas penser au futur ; rien que cette pensée me vidait de toute mon énergie, comme si je tombais en moi-même, sans fin. M'arrêter au présent, voilà jusqu'où je pouvais m'autoriser. C'était ma barrière et mon précipice, mon calme et ma fin. La baguette que je palmais doucement de ma main était une belle preuve du présent qui m'entourait, elle et ce « PAPA » qui me faisait face ; perdant, tous les deux, petit à petit, consistance pour un plongeon dans ma réalité. Pour les besoins des cours de magie, j'ai dû prendre le Poudlard Express ce matin pour aller au Chemin de Traverse et m'acheter une nouvelle baguette. Dès l'aube, j'avais pris la sacoche planquée dans ma valise et étalé tout le contenu sur mon lit. Le scepticisme ancré sur chaque trait de mon visage, j'avais observé longuement cette monnaie ; je n'y comprenais rien. Alors j'avais tout pris. Ollivanders m'avait conseillé de réparer ma baguette parce qu'elle m'était destinée ; ou que j'étais sa destinée, je ne savais plus très bien pour le rapport de destin bancal. Il m'avait dit que réparer sa baguette était bien plus cher qu'en acheter une nouvelle, il venait donc de me conforter dans mon économie d'argent ; un argument un peu bancal, celui-là aussi, mais tout était vacillant dans le monde magique. J'avais sommairement refusé sa proposition de réparation. Je ne voulais pas la réparer, je l'avais brisée pour… elle. Et si je la réparais, un goût âcre d'hypocrisie m'envahissait la bouche et provoquait des décharges de chaleur désagréables. Le soir même, j'étais de retour dans le même train, vers ce château qui me laissait indifférente ; et je palpais cette nouvelle baguette, en m'efforçant de saisir ma réalité.

Je ne savais pas si le temps m'aurait autorisé un détour vers chez moi. J'avais flâné dans une boutique du Chemin de Traverse pour dormir, le temps d'attendre le départ du train, j'étais exténuée. Peut-être que j'avais eu assez de temps pour aller voir Papa, mais je ne l'avais pas fait. Je n'avais pas de regret. C'était étrange de ressentir aussi peu de culpabilité d'avoir été si proche de lui sans aller lui rendre visite. La texture rugueuse de cette baguette éveillait mes sens, elle se présentait vraiment comme une branche d'arbre. Tordue, pas flexible. Une branche de base. Je soupçonnais même une arnaque ; pourtant, après quelques Lumos, je voyais bien qu'elle fonctionnait, contrairement à celle qui prenait la poussière dans ma valise. Je sentais une sorte d'agitation dans mon esprit dès que j'approchais d'un peu trop près les pensées Douloureuses. Je ne voyais toujours pas la Vague, mais je sentais son odeur. Un mélange d'humidité et de cire brulée, c'était très particulier. Unique. Le « PAPA » commençait à prendre une teinture grisâtre, les lettres disparaissaient sur la pression de l'humidité, mes traces de doigt se couvraient d'un très fin opercule de condensation ou quelque chose dans le genre. Lentement, je levais mon doigt, effaçais le « P », repassait sur le « A », changer l'autre « P » par « E », puis je pris une longue inspiration et soufflais profondément sur la vitre ; j'avais besoin de plus de place. Voir l'apparition de ce voile opaque sous la force de ma volonté me fit sourire, ou peut-être était-ce l'idée de voir mon résultat final. M'appliquant, je traçait le reste des lettres puis je pris une certaine distance pour apprécier le tout. « AELLE ». C'était beau. Ce prénom était simplement magnifique. Je sentais des coups sourds dans ma poitrine, ayant un rythme désarticulé ; et me laissais aller à cette douce sensation qui me donnait la chair de poule. Je me sentais étrangement bien à observer ces lettres. Elles étaient une mélodie, un chant intemporel qui résonnait depuis tellement longtemps dans la prison de ma tête. Je ne savais plus si elle était prisonnière de ma tête, ou si j'étais sa prisonnière ; mais elle était présente et foutrement bien présente. Je contemplais les lettres se griser lentement sous la chaleur environnante. J'étais en sueur, je venais de le remarquer. Saisissant les pans de ma cape, j'agitais le tout dans une tentative d'aération ; ça ne faisait que sécher la sueur sur ma peau, ce qui était totalement désagréable. Je refusais de retirer ma cape, et c'était un bon refus puisque mon corps criait à la raison. Il avait tort mon corps, la raison était de garder cette cape, en toute circonstance.
Je pensais à l'été qui arrivait, je ne savais pas si j'allais réussir à tenir avec une cape si chaude. Peut-être que j'allais devoir la mettre seule, sans vêtements en dessous. Agression de chaleur. Coup sourd de mon cœur. Non, je ne devais pas faire ça. C'était ma cape, mais je ne devais pas oublier que celle-ci lui avait appartenu ; qu'elle l'avait mise sur son corps.
*Non, non*. Si elle était entièrement en contact avec ma peau, je trouverais ça vraiment impudique. Ce n'était pas une chose à faire. Un autre frisson me traversa la poitrine. Je ne pouvais pas nier que j'avais envie de le faire, mais ma volonté était plus forte. Qu'elle soit présente ou pas, qu'elle le sache ou pas, je ne voulais pas décevoir Aelle. Jamais.

T'attends personne ?

Un crochet venait d'être jeté dans mon couloir, il me saisit le crâne et me tourna violemment pour m'offrir son cadeau : un grand gars blond. Il me fixait de ses yeux bleus sombres, légèrement creusés et rapprochés, des cernes noirs, aussi flippantes que fascinantes et… pourquoi est-ce j'étais en train de détailler cet inconnu ? « Tss… » lâchèrent mes lèvres, inconsciemment. C'était son air âgé qui m'intriguait, il devait avoir entre 16 et 18 ans et cet âge-là m'attirait sans que je ne puisse me contrôler. En général, tous les adultes me marquaient, c'était les autres de mon âge qui étaient invisibles à mon attention. En guise de réponse, je secouais légèrement la tête de gauche à droite. Il eut un bref rictus du coin gauche de la bouche, il réfléchissait ; mon comportement n'était pas celui d'une enfant de mon âge, je le savais. À ce moment-là, il devait sûrement se demander pourquoi, mais il pouvait tout aussi bien tenter de se rappeler où il m'avait vu sans pouvoir s'en souvenir, ce qui le plongeait dans cet état de réflexion intense. Un bref coup d'œil sur sa robe m'informa que c'était un Gryffondor, il y en avait partout dans ce train. Les Gryffons aimaient beaucoup leur famille apparemment. *Ça n'a rien à voir, bordel !* claqua ma conscience en essayant de sonder le regard de ce gars. Ses yeux se décrochèrent des miens et se posèrent juste à ma gauche, puis revinrent sur moi. Je savais ce qu'il venait de voir, les lettres tracées sur la vitre. Son regard venait de changer, une certaine malice planait dans la morosité de son être. Il s'engouffra dans mon compartiment et ferma la porte vitrée derrière lui, puis il demanda : « Tu n'es pas bavarde, j'espère ». Le ton qu'il employait se rapprochait bien plus de l'affirmation que de la question, et je n'aimais pas ce soupçon de puissance dans le creux de son regard. Alors je répondis simplement :

Seulement pour te faire taire.

Un sourire émergea au coin de sa bouche, son regard se décala encore une fois sur la vitre derrière moi, puis revint sur moi. Je ne cillais pas depuis le début, je voulais lire l'intégralité de ses émotions ; même si je me trompais. Il fit une sorte de révérence exagérée puis s'allongea sur la banquette en face de moi. La tête du côté vitre. J'étais à quelques centimètres de lui quand il m'avoua : « C'est parfait, parce que j'suis fatigué ». M'affublant d'un clin d'œil que je trouvais d'un ridicule criard, il ferma les yeux et semblait se concentrer pour laisser sa conscience chavirer vers le sommeil. *Évidemment…* soupirais-je, me demandant s'il bluffait pour simplement observer discrètement ce que j'étais en train de faire. Je saisis ma baguette que j'avais posée à mes côtés, puis réfléchis en la palpant doucement. Reposant mon regard sur le « AELLE » qui commençait à devenir illisible, laissant même dégouliner une goutte de la branche gauche du « A », qui avait déjà fait un bon chemin vers le bas ; j'essayais de me reconcentrer sur mes pensées. L'autre abruti était dans mon champ de vision et je savais que, bientôt, il ferait partie du décor, que ma conscience le supprimerait inconsciemment, puis que je pourrais retourner à mes pensées. Mais je n'étais pas patiente, je n'avais aucune envie d'attendre que mon cerveau s'habitue.

Tu peux mettre ton crâne de l'autre côté ?

Ses yeux s'ouvrirent faiblement, il paraissait irrité d'être réveillé alors qu'il avait presque atteint le monde du repos. Les cernes qui traversaient son visage étaient beaux, je les trouvais vraiment marquantes ; elles étaient l'empreinte d'un sommeil constamment agité, presque inexistant. Je ne m'étais pas regardée depuis un bon moment dans le miroir, mais je devais avoir la même tronche de fatigue. Le Gryffon se redressa avec une lenteur exagérée, il s'assit, détourna le regard du mien pour le lancer dans la perdition de l'extérieur. *La barbe…*. Le sentiment d'avoir merdé dans les résultats que je voulais obtenir se réveilla. Je voulais encore moins qu'il reste là, assis, pantelant comme un vieux sac au gré des soubresauts du train. Ça m'arrivait souvent, de dire des choses puis d'être agressée par un remords immédiat. J'avais l'impression d'avoir perdu ma capacité à contrôler la situation, j'avais perdu tellement de choses de toute façon. Une de plus ne ferait pas une réelle différence.

Ce qui est bien avec le vert, c'est que c'est une couleur naturellement apaisante, le Gryffon s'arrêta de parler tout en observant la verdure extérieure défilante. Observer l'herbe qui était juste à un mètre donnait l'impression que c'était elle qui me passait en face de la tronche pendant que moi, immobile, j'accueillais son cadeau véloce. Un cadeau m'amenant d'autres joyeusetés, comme une propulsion directe et violente dans mon Couloir. En ce moment, il était éclairé faiblement ; l'éclairage changeait à chaque fois que je me retrouvais ici. Je n'avais pas vraiment envie de contempler tous ces tableaux que mon esprit s'efforçait à peindre, alors je décidais de marcher. Essayant d'atteindre le bout et de pouvoir bifurquer dans un angle que je n'avais jamais vu, peut-être ? Tout tanguait faiblement, c'était un vrai bateau ; mon équilibre se prenait des rafales d'incohérence qui m'obligeait, à chaque fois, de recentrer mon point de gravité pour ne pas m'éclater par terre. Y avait-il seulement un « par terre » ? Pas de vent, pas la moindre brise. Je ne respirais même pas. L'oxygène était déjà dans mon sang, circulant librement, se renouvelant tranquillement par le biais de l'extérieur. Une fente déchira le côté d'un mur. *Je n'dois pas y penser !* me rappela ma conscience. Si je voulais rester dans mon Couloir, je devais oublier mon rêve. Je ne devais pas y penser une seule seconde, sinon, j'allais être arrachée. Et je détestais ce rêve. Me reconcentrant sur mon unique objectif, je vis, à l'orée de mon regard, le mur se recoller avec flegme. Je ne devais pas le regarder, son unique but était de me rappeler mon erreur, ce fourbe de merde. Alors je continuais ma marche, lente, absorbée, alerte, totale. Jusqu'à me confronter aux ténèbres. Il ne restait plus rien en face de moi à part cette masse sombre. Pour moi, elle était une masse lourde tellement la densité de sa noirceur était élevée. Je me rappelais avoir mis ma main dedans, un jour, et j'avais presque eu un arrêt cardiaque quand j'avais constaté la disparition de ma main dans le noir. Elle l'avait avalée. AVALÉE ! Je ne referais plus jamais cette erreur, je n'appréhenderais plus jamais le futur. C'était ça, cette masse ignoble était mon futur. Me glisser dedans serait une grossière erreur. Mais j'aimais bien la contempler, me demandant même s'il y avait de belles contrées dans cet amas de merde. Ça m'arrivait, ouais, d'y penser. En ce moment, autre chose attira mon regard. Un nouveau tableau : le mot « AELLE » tracé sur une vitre. *Déjà ?!*. Mon esprit avait été rapide cette fois, je ne pouvais pas lui en vouloir, c'était une belle image, une belle peinture. Quand j'étais revenue dans la gare King's Cross cette après-midi et malgré mon désir de passer inaperçue, je m'étais plantée au milieu de la place pour attirer son attention, au cas où elle passerait par là. C'était une envie soudaine qui m'avait prise, sans réel objectif. Je voulais simplement qu'elle me voie, et moi, la revoir. Ça faisait trop longtemps. Combien ? Aucune idée. J'avais attendu quelques minutes avant de rentrer dans la voie 93/4, sans avoir vu personne, les autres étaient invisibles. Une odeur d'humidité me piqua le nez ; forte, lourde. La cire brulée, tout aussi forte, tout aussi lourde, lécha ma peau de sa chaleur. Je me retournais d'un seul coup. *Bon Dieu…* une complainte, bien plus qu'une exclamation. La Vague se tenait là.
Aussi haute que Haute, aussi immobile que le permet d'Immobilité. J'étais dans sa gueule. Elle était courbée sur moi, je m'étais tournée au bon moment, une fraction de seconde de plus et elle m'avalait, me ballotait dans mes larmes jusqu'à que je n'en puisse plus. Je l'avais grillé, je l'avais sentie. Et maintenant, je la défiais du regard, car ses yeux étaient Partout ; c'était deux Orbes Noirs. Ils étaient horribles. Je n'arrivais plus à voir ces orbes comme autre chose que de la Douleur. La pensée d'Aelle était douce, la confrontation à Elle était horrible. Les pensées indirectes me permettaient de sentir ma respiration s'accélérer de béatitude, j'aimais tellement penser à la tornade qui m'avait emportée quand j'avais posé mes yeux en même temps que mon doigt sur Elle, mais penser autrement que par un ressenti laissait place à sa couleur, son rictus, son rejet qui étaient tous réunis en cette Vague.
*Ô Vague, va faire chier quelqu'un d'autre*. Elle m'inspirait un respect sans fin, parce qu'elle était tout ce que je détestais. Je l'avais combattue des heures et des heures, et ma seule arme était mes larmes. Larmes, larmes. Me tuer. *Tue-moi si t'arrives*. Non, non. La fin ne me rattrapera pas. L'Ombre était loin, la Vague avait pris sa place. Je ne savais pas vraiment celle que je haïssais le plus. En tout cas, en ce moment, j'avais grillé la Vague et elle le savait. Elle restait là par pure provocation, pensant m'impressionner. Elle m'impressionnait, ouais. Elle réussissait ses objectifs, mais pas son ultime, pas aujourd'hui : me tuer un peu plus. *Casse-toi*. Deux simples mots dirigés à moi-même, et personne d'autre.

Je clignais des yeux rêveusement, essayant de me raccrocher au siège qui accueillait mes fesses, palpant ma baguette rugueuse. J'avais envie de dormir, soudainement. C'était une telle envie qu'une morsure était moins vorace que l'exténuation qui s'emparait de mon corps. Je tournais le regard vers le gars. Il s'était couché dans l'autre sens et dormait paisiblement, m'offrant la vision de ses pattes en premier plan. Peut-être m'avait-il parlé avant de se rendormir, il ne m'avait pas accroché si c'était le cas, la Vague avait été trop forte. Sentant la lourdeur de mes yeux, je m'allongeais à mon tour sur la banquette, la tête du côté de la vitre — l'inverse du Gryffon — puis je me tordis le cou vers le haut pour voir le vestige du prénom que j'avais écrit là, il dégoulinait et était presque invisible. Je soufflais un simple : « Dors bien ma belle » avant de sombrer dans le Rien, berceau de ma tranquillité.



*Chaud… Chaud...* répétais ma conscience. J'avais extrêmement chaud. Je sentais la sueur glisser dans mon cou et sur mes côtes. Je n'avais pas envie d'ouvrir les yeux, c'était plutôt une belle obligation, à entendre l'agitation qui faisait un boucan étouffé. On était arrivés, pas moi, pas encore ; j'avais tellement sommeil que j'aurais donné ma nouvelle baguette pour avoir quelques minutes de repos en plus. L'état de somnolence dans lequel j'étais en ce moment ne me plaisait pas, il ne me servait à rien, je devais me rendormir pour récupérer réellement.
Le boucan explosa d'un coup aussi fort que claqua la porte de mon compartiment. Dans un geste brusque, je me redressais en faisant voler ma baguette par terre. Les yeux écarquillés, les oreilles alertes, je scrutais la porte en verre et les élèves qui se bousculaient derrière. Le cœur frappa lourdement dans ma poitrine, je ressentais une haine infinie contre la personne qui venait de faire claquer la porte, elle m'avait arraché à un état que je n'avais pas ressenti depuis longtemps : ce repos réparateur. Réparateur, ouais, mais très loin d'être annihilateur de colère. J'avais envie de tordre le cou à cet impertinent qui se croyait drôle à me réveiller à grand coup de claquage de porte. Et j'allais lui claquer sa mâchoire de mon coude. La réelle coupable m'importait peu, elle devait sûrement être déjà loin, alors j'allais frapper n'importe qui, je devais me libérer de cette bouffée de haine suffocante. TOUT DE SUITE. Le soleil qui avait tapé sur ma tête pendant tout le trajet n'améliorait pas mon humeur, je sentais une sorte de pointe dans mon esprit, comme s'il était prêt à sauter sur n'importe quoi. Je me jetais sur mes pieds d'un seul coup, ramassait ma baguette et… un voile noir s'abattit soudainement. Un vertige violent, brut. Je ne voyais plus rien. J'agitais les bras, mon équilibre venait de se casser et j'appréhendais une chute raide.
*Bordel !* jura mon esprit avant de sentir un truc moelleux sur mon visage, puis sur mes bras et mon buste. Un éclair de douleur monta de mes genoux, puis tout s'arrêta.
J'attendis un instant que les particules noires se décident de m'abandonner. Je voulais une victime pour mon agressivité, et voilà que j'étais ma propre victime. La position dans laquelle je me trouvais était ridicule, les bras en arrière, le haut du corps affalé sur la banquette qui était en face de moi, les genoux en dessous. J'avais eu un soupçon de chance, ça aurait pu être bien pire. Ma notion de l'espace retrouvée, je me relevais lentement, secouant la tête de douleur. Je devais m'en aller, moi aussi. Retourner dans cette école que je haïssais. Le seul sort que j'avais réussi jusqu'à aujourd'hui était le Lumos, j'étais moyenne en théorie, très loin de mon excellence en piano. C'était un choc de se rendre compte que j'avais été un génie, puis une bonne grosse merde en l'espace d'une seule seconde.
M'essuyant le front de ma manche, je jetais un regard circulaire dans mon compartiment. Je pouvais y all… Mon esprit tiqua. J'avais cru voir des traces, des traces qui ne m'appartenaient pas. Des signes qui étaient loin de provenir de moi, bien qu'ils fussent un miroir. Impatiente et surprise, je reposais mes yeux sur cette Crainte. En plein milieu de la vitre, des lettres capitales étaient tracées par un gros doigt : « CHARLIE ».

Bon Dieu ! Le Gryffon ! m'exclamais-je à voix haute, sans aucune retenue.

Le souvenir de ce gars me frappa. Je ne l'avais jamais vu dans la Salle Commune de Gryffondor, mais je n'y étais jamais. Je devais réfléchir. Qui était-il ? Comment est-ce qu'il connaissait mon prénom ? J'étais persuadée d'être inconnue pour beaucoup de personnes à Poudlard, et j'étais très bien comme ça. Les Autres n'avaient qu'à perdre du temps entre eux et me laisser dans mon propre temps. Je sentais des perles de sueur sur mon front, j'avais chaud à cause de ce Griffon trop entreprenant. Il s'était barré sans rien me dire ; connaissant mon prénom, c'était perturbant. Comme s'il m'avait volé une partie de moi sans me demander l'autorisation. Je le voyais écrire ces lettres avec un sourire ridicule aux lèvres avant de claquer cette porte pour me réveiller. Je le savais maintenant, c'était lui. Ma concentration dériva de son cap, sans m'en rendre compte, j'étais en train de contempler les restes fantomatiques du « AELLE » que j'avais écrit ; le boucan du train essayant de me faire fuir. Je m'approchais de la vitre, toujours happée par ces courbes sublimes, puis j'avançais ma main pour balayer cette vision d'un revers. Les traces laissées par mes doigts ressemblaient beaucoup aux herbes prises de vitesse. Allongée, très longues, presque infinies dans leur fin relative, elles paraissaient être le portail d'Autre Chose. À cet instant, j'avais cru apercevoir une pensée, clopinant dans ma cervelle, elle ouvrit son manteau et me dégueula à la tronche son acide : je me rappelais que j'avais vraiment besoin de son amour pour l'aimer. Je ne pouvais foutrement pas l'aimer si elle ne m'avait pas aimé. Et j'avais vu ce soir-là, oh ouais, j'avais vu un éclat fugace dans Son Océan. Une telle beauté qui m'avait ravagée et profanée. Je lui en voulais tellement. M'avait-elle seulement aimée ?


Tu comptes dormir ici, p'tite ?

Suffoquant dans cette pensée, je me sentais tirée en arrière, extirpée de ces longues lignes brûlantes. La voix me projeta dans mon rêve, et les lignes perdirent toute leur superbe. Elles n'étaient plus que de simples lignes, finies et limitées. D'un autre revers de main, j'effaçais mon prénom qui commençait à dégouliner, et je me retournais pour prendre la direction de sortie de ce train ; sans un seul regard pour le sorcier qui venait de m'arracher à Aelle.
Aucune larme ne coula de mes yeux, alors que j'avais une envie de pleurer blessante et un désir de me blottir contre Papa mortifiant.


— FIN —

*Suffoque*. Tu... Tu quoi ?
« Je [...] » *Murmure de l'Âme ; Tétanie de Manitou*
*Mes lèvres tremblent, mes yeux se suicident, mes joues se cascadent, mon cœur se Noire*