Voie 9 ¾

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1 septembre 2042
Quai 9 ¾ - Gare King’s Cross
2ème année



Mes sandales claires détonaient sur le bitume gris de la gare ; couleur abominable de la ville. A chacun de mes pas, le battement de mon coeur résonnait dans mes pieds. Mon coeur qui résonnait tout en bas de mon corps. Ce n’était ni agréable, ni naturel. Comme cette ville détestable. Une chaleur incandescente régnait dans le bas de mon corps et montait le long de mes jambes nues qui flottaient derrière ma longue et fine cape. Dès lors que mon pied rentrait brutalement en contact avec cette surface grise, ma peau entière hurlait son inconfort. Le bout de mon corps gonflait dans leur prison de cuir et toute mon attention restait focalisée sur cet événement. Je me demandai si mes pieds pouvaient gonfler sous la chaleur jusqu’à exploser. Comment ferais-je alors pour Partir ? Comment pourrais-je me libérer de leur emprise, comment réaliser mes envies et mes vengeances ? Je ricanai, laissant le goût âpre de mon rire amer emplir mon palais. Rien ne pourrait m'empêcher d’Aller, désormais. C’était là toute la beauté de ce jour.

Quittant des yeux la danse du bitume, je laissai le vent de ma course caresser le sourire qui se dessinait sur mon visage. Une excitation dérangeante gangrénait tout mon être et malgré ma réticence à me laisser aller à ces émotions, je ne pouvais m’empêcher de savourer toute manifestation de joie que mon corps m’offrait. Je trépignais d’impatience à l’idée d’atteindre la grande locomotive rouge qui me ferait quitter cette ville détestable.

Ce n’est qu’à cet instant que pourra disparaître l’odeur âcre qui habitait mes narines. Je reniflai bruyamment pour la faire disparaître, mais elle persistait. Pourquoi ne l’avais-je pas remarqué avant ? L’odeur de la vie moldue aurait dû m’étouffer, mais elle ne le faisait pas car Elle persistait à m’emplir de toute part. Cette constatation me fit frissonner et je me recroquevillai d’avantage sur moi-même. Je rentrai mes épaules pour cacher mon cou et je quittai le Monde du regard pour le poser à nouveau sur la course grise qui coulait sous mes pieds. Mes mèches tombèrent devant mes yeux et je ne les repoussai pas. Elles cachaient autant aux autres qu’à moi-même l’aura de crainte que je savais présente au fond de mes prunelles sombres. Cette odeur soulevait mon estomac et dans ma poche, je crispai le poing pour empêcher mon esprit de retourner à mes souvenirs de ces derniers mois. Car cette odeur ne m’était pas seulement familière ; elle était partie intégrante de mon être et je détestais cela. Je détestais qu’elle me fasse si mal, qu’elle me rende ainsi, si nostalgique. Je n’aimais pas voir mon corps se crisper à sa présence alors que je ne l’avais pas décidé. Et par dessus tout, j’haïssais sentir les frissons de la crainte envahir mon corps brûlant.

C’était un parfum de fumée et de fraîcheur. L’image que j‘en avais, plus que celle de ma propre maison, était celle  d’un bois d’été, une forêt humide qui laissait passer la fraîcheur d’un vent d’hiver. Mais ces odeurs s’accompagnaient d’une essence plus piquante, presque désagréable. J’avais énormément de mal à la décrire et je ne savais pas pourquoi mon esprit restait focalisé sur cela. Avant ce jour, je n’avais pas remarqué la présence d’une odeur sur moi, celle de ma maison. Maintenant que je la quittais, avec toute la joie que cela me faisait ressentir, elle se collait obstinément à moi. Parfois, je détestais Papa de nous avoir fait découvrir la particularité des odeurs. N’aurait-il pas pu garder pour lui ce savoir inutile ? Cela m’était d’aucune aide, et ça pourrissait mon quotidien.
*Comme tout c’qu’ils m’apportent !*, chantonna une voix dans ma tête et je lui répondis en hochant la tête.
Ils étaient tous plus misérables les uns que les autres.

Un sentiment d’intense satisfaction s’échappa soudain de moi et détendit l’intégralité de mon corps. Je relevai la tête en laissant apparaître sur mon visage un sourire sombre. J’appréciais sentir la colère me tirailler la peau, je l’aimais lorsqu’elle me faisait mal au coeur et quand elle me déchirait l’estomac. Je la chérissais quand elle faisait vaciller mon coeur. Mais je ne l’aimerai jamais plus que lorsqu’elle prenait possession de moi. Mais aujourd’hui, maintenant, je ne baisserai pas ma garde ; je savais la contrôler. J’avais le moindre petit détail de ma vie sous contrôle. Et c’était grisant, par Merlin, grisant.

Je souris encore en hâtant le pas pour foncer dans le mur. Une seconde avant de le percuter en pleine face, je me fis la réflexion qu’il aurait très bien pu ne pas être magique que j’aurai tout de même foncé pour le percuter.

J’oubliai ma pensée lorsque s’éleva face à moi la grande locomotive rouge.

Le sentiment qui me frappa le coeur m’étonna et je portai une main à ma poitrine pour sentir le battement sous ma cape. Il battant follement, mon coeur. Je savais que je serai heureuse de retrouver ma liberté, mais le coup était puissant et ma gorge se serra.
Elle était belle. Si puissante. Et tellement importante. Le monde n’avait plus d’importance maintenant qu’elle était là. Je me foutais de tous les gosses qui braillaient dans mes oreilles, de tous ces gens qui passaient près de moi, de toutes ces rumeurs, ces cris, ces vies. Elles n’avaient pas d’importance, puisqu’elles n’étaient ni moi, ni elle. Le coeur battant la chamade, ma conscience se noyant dans la mélasse de ma hâte, je me retournai dans un tournoiement de cape pour récupérer ma valise. Je crispai mes doigts sur la poignée et une douleur piquante s’éleva de mon épaule lorsque je me mis en avant en laissant le poids de mon bagage m’arracher le membre. Peu importe.
Je me dirigerai vers l’arrière du train. Je trouverai un compartiment dans lequel je serai seule. Peu importe le nombre d’abrutis qui seraient présents, je serais seule. Et alors enfin, je pourrai rire. Rire à pleine gorge en regardant disparaître de mes narines cette odeur qui semblait ne pas vouloir me quitter. Un frisson me traversa quand mes épaules tressautèrent sous mon hilarité.
Patience, il n’est pas encore temps.
Je pourrais rire, m’écrouler de rire, m’étrangler de rire, mourir de rire.

« Tu pars comme ça, Aelle ? »

Je contractai tous les muscles de mon corps pour empêcher le poids de ma valise m'entraîner vers l’arrière lorsque je m’arrêtai brusquement. Mon visage, auparavant figé dans une grimace de jouissance maladive, se tordit en une grimace colérique.
Natanaël.
*Nadia n’a pas tort, connard*, grimacai-je intérieurement en me retournant pour montrer ma colère à mon frère. Je me rappelai avoir entendu des élèves plus âgés utiliser ce mot à Poudlard. Connard. Je m’en étais souvenu cet été. Je ne savais pas ce qu’il signifiait, mais j’avais remarqué que le visage de Papa devenait blanc lorsque je l’utilisais. Et les lèvres de Maman se pinçaient. Il n’y avait que Zakary pour rire, mais cet abruti riait de tout. Pauvre ignorant.

Natanaël avait l’air d’un gros balourd qui ne savait que faire de son corps. Lorsque je posai mon regard sur cet homme à l’air chagriné mon coeur explosa d’une colère familière. Et je souri, car je ne me lasserai jamais de ce Bonheur. Natanaël n’eu pas l’air d’apprécier cela ; il baissa la tête avant de se retourner pour regarder Papa. Narym, qui se tenait près de lui, me regardait sans ne rien dire et j’évitai son regard avec précaution.

« Aelle, ne pars pas sans nous dire au revoir, » me dit Papa en s’approchant de moi.

Derrière lui, ma famille était tournée vers moi. Je ne les avais jamais compris avant mais maintenant, je savais lire sur leur visage les émotions négatives qu’ils me destinaient. Peut-être parce que c’était celles qui me faisaient le plus plaisir. Papa s’arrêta tout près de moi, mais je le regardai pas. Je préférai amplement le paysage du visage colérique d’Aodren qui discutait avec Maman ou encore la bataille de regard que semblait vouloir mener Zakary avec moi. Mais je n’avais pas envie de jouer, alors je détournai les yeux en me sentant pleine de contrôle.

Papa s’était agenouillé devant moi. Comment avais-je pu un jour le trouver beau ? Sa peau sombre, ses cheveux noirs qui bouclaient, ses yeux, ses sourcils épais ; trop de traits pour que j’y trouve la moindre harmonie. Je détestais qu’il s’agenouille devant moi. Ne lui avais-je pas déjà dit ? Je n’étais plus une gosse. Je me redressai pour paraître plus grande et je croisai les bras sur ma poitrine.

« Ne part jamais ainsi, Aelle, me gronda-t-il d’une voix dure. Nous t’avons inculqué de meilleures manières, ne me fait pas croire que tu les as oublié. »

Je ne les avais pas oublié.

« Je les ai pas oublié, » crachai-je au visage de Papa. Instantanément, mon corps se tendit vers l’arrière pour éviter une quelconque remontrance. Je m’en voulu aussitôt et je me rapprochai, espérant qu’il n’ait rien vu. Mais à sa main qui s’était levée pour me rattraper, je devinai que c’était peine perdue.

« Nous ne sommes pas obligé de nous quitter en mauvais terme, ma puce. » souffla-t-il.

Mais il avait tort.

« On est pas obligé, non, » lui répondis-je d’une voix suffisante en le quittant du regard. Mais j’en mourrai d’envie, car je n’étais pas en mauvais terme avec eux, même si j’aimais leur faire croire le contraire. C’est seulement que je ne voulais plus voir leur tête. C’était tellement simple.

Papa me lâcha, mais alors que je m’éloignai pour aller récupérer ma valise, il posa un bras sur mon épaule. Je laissai échapper un soupir bruyant en sentant la colère familière me chatouiller l’estomac. Je savais exactement ce qui allait se passer. J’avais espérer l’éviter, mais il semblerait que cela ne soit pas possible. Cependant, aujourd’hui je n’avais plus le poids de la Maison qui pesait sur mon âme et mon corps, je n’avais que cette odeur dégueulasse dans le nez mais elle était supportable. Je me sentai si libre qu’un regard vers le ciel aurait suffit pour que je m’envole.

Le poids sur mon épaule se fit plus lourd et je me tournai vers Papa. Il s’était levé, je courbai la nuque pour atteindre ses yeux noirs.

« Tu ne partiras pas comme ça. Va dire au revoir à ta mère et à tes frères. Maintenant, » rajouta-t-il d’une voix anormalement basse en voyant que je ne réagissai pas.

Mon corps, jusque-là dressé, se ratatina face au regard sombre de Papa. Ses yeux bouillonnaient d’une colère contenue et je sentai mon épaule me lancer à l’endroit où ses doigts me touchait ; des fourmillements désagréables descendaient jusqu’à ma main. Je me dégageai rudement de sa poigne pour cacher mon mal-être. Mon coeur battait férocement dans ma poitrine, mais ce n’était plus la joie qui le faisait réagir. Mes jambes tremblaient quand j’avancai vers Maman et mes frères. Ils n’avaient, semble-t-il, pas vu la scène qui s’était déroulé devant eux. La tête baissée sur mes pieds, je pouvais les apercevoir dans ma vision périphérique discutant entre eux. Mais je savais.
Bien sur qu’ils avaient vu. Ils avaient tout vu.
Ma bouche se tordit désagréablement et lorsque j’arrivai face à eux, je dû me faire violence pour lever la tête.

Je n’avais pas la force d’articuler le moindre mot. Tout simplement parce qu’ils me regardaient tous de leurs grands yeux et que cela me donnait envie de crier.
J’avais envie de leur crier au visage, de leur arracher leur face sombre. Je levai le menton en les regardant un à un ; ma gorge était bloquée et je luttai pour ne pas laisser paraître mon malaise dans mon regard. Je n’avais pas envie de rester une seule seconde de plus près d’eux. Bougez ! Réagissez !

Cela aussi, je l’avais deviné : Zakary se détourna de moi pour s’approcher d’Aodren. Ce dernier semblait surpris de l’attention dont il était l’objet mais il s’empressa de répondre à notre grand frère pour quitter la scène qui emplissait l’atmosphère d’une tension désagréable. Je sentai les pigments de ma peau s’affoler sous les frissons d’agacement ; la chaleur de l’été se fit soudainement plus forte et je soupirai une nouvelle fois bruyamment. Nous nous tenions face à face comme deux groupes d’ennemis. Moi ici et eux là-bas. C’est exactement ce que j’avais souhaité et je laissai se dessiner sur mon visage un sourire ravi à cette constatation.
Personne ne réagit. J’aurai aimé que mon coeur ne se serre pas dans ma poitrine. La colère avait d’étranges réactions.

« Au revoir, » dis-je d’une voix frémissante.

Et sans croiser le regard de qui que ce soit, je me retournai et je m’éloignai. J’essayai de marcher rapidement, mais mes jambes tremblaient encore. Dans mon dos, je sentai leur regard posé sur moi. Plusieurs paroles me parvinrent à l’oreille mais je ne leur accordais pas d’importance. Je pouvais seulement sentir l’aura colérique de Papa lorsque je passais près de lui pour récupérer ma valise.

Lorsque mon pied gonflé se posa sur le marchepied du train, j’oubliai leur face décomposée qui puait le mensonge. J’agrippai la rampe de sécurité, frémissant sous le contact froid de l’acier. Mon esprit s’agitait dans tous les sens, aussi fort que mon coeur qui battait. Il faisait des sauts dans ma poitrine ; j’avais l’estomac douloureux de joie.
Enfin.
A Poudlard, je serais seule. Livrée à moi-même. Complètement libre de faire ce que je souhaitai faire.

Le souffle court, je me jetai dans le couloir du Poudlard Express en tirant tant bien que mal ma valise derrière moi. Je tamponnai un élève mais je ne me retournai pas pour m’excuser ; j’avais la tête résolument tournée vers les compartiments. Il m’en fallait un vide, juste quelques secondes pour que je puisse laisser libre court à ce Monstre qui s’agitait dans ma poitrine.

Je m’infiltrai dans le premier que je trouvai, me jetant dedans en fermant la porte dans mon dos. Alors seulement, je laissai bruyamment tomber ma valise sur le sol et je m’écroulai sur la banquette. Mon coeur battait si vite et ma vision si trouble ; j’enfoncai la tête dans mes genoux en étouffant un gémissement. Je sentai mes yeux se remplir de larmes et ma gorge se crisper de douleur. Mais je serrai résolument les paupières, refusant de laisser couler ces traîtresses. J’agrippai la mousse de l’assise de mes deux mains et je jetai la tête en arrière, respirant difficilement.

Mon souffle erratique me parvenait aux oreilles ; c’était le seul bruit pouvant m’atteindre. J’étais complètement seule.
Complètement seule.
Dans un espace vide. Seule.

Mon hurlement de rire m’effraya. Il s’échappa de ma gorge douloureuse avec la force du désespoir et mes poumons hurlèrent de douleur. Mes larmes se mirent à couler.
Mais moi je ne le remarquai pas puisque je riai.
D’un grand éclat douloureux qui me fit peu à peu glisser sur la banquette. Je me retenai tant bien que mal, mes yeux pleins de larmes obscurcissaient ma vue. Allongée sur le dos, je riai à en crever.

Je ne sentai plus son poids sur mon âme. Celui qui m’écrassait et qui m’empêchait de respirer. Celui qui violait mes nuits et qui me frappait tous les jours. Celui-là même qui avait enserré mes poumons dans l’étau de ses doigts gelés durant deux long mois.
J’étais seule.
Et demain je serais seule.
Et tous les jours suivant également.

« T’as..., » bafouillai-je au milieu d’un éclat de rire. Je ne parvenais pas à retrouver ma respiration et la situation, loin de m’inquiéter, m’excita d’avantage.

Les mots ne parvenaient pas à passer la barrière de mes lèvres. Mon corps entier semblait sourd aux événements extérieurs. Je ne sentai que l’éclat de mon rire me secouer dans tous les sens.

La Maison avait perdue.

*Suffoque*