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 CC  La piste anglaise

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Ce sujet ne comporte aucune règle, si ce n'est celle de la cohérence. Le maître du jeu s'adaptera à toutes vos réactions, quelles qu'elles soient. Votre façon de réagir et votre fiche de personnage détermineront le cours de cette scène.

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Gabriel en était à sa troisième cigarette en l'espace d'un quart d'heure. Il ne les comptait plus. L'habitude avait laissé place à un geste machinal qu'il ne cherchait même plus à contrôler. A quoi bon à son âge ? A cinquante quatre ans, il était beaucoup trop tard pour commencer à se soucier de sa santé. De toute façon, il était foutu — tout du moins aimait-il s'en persuader pour repousser à bonne distance la moindre goutte de remord. Gabriel détendit son corps massif en se tassant confortablement contre le dossier du fauteuil qu'il occupait. Il en profita pour avaler une gorgée de whisky pur feu sans s'émouvoir de sa puissance en bouche. Boire était comme une seconde nature chez lui. Il jeta un coup d'oeil à sa montre. 22h43. Puis il s'assura pour la dernière fois que le salon était bien désert, comme il l'avait souhaité en réservant tout l'étage. Rien à signaler. Les choses se déroulaient comme il l'avait prévu. Prenant soin d'épousseter son caban noir avant de se lever, il marcha droit sur son invitée qui émergeait tout juste de la cage d'escalier pour lui présenter sa main épaisse.

« Madame Loewy ! C'est un honneur. Merci d'avoir accepté mon invitation. »

Son anglais n'était pas parfait, mais il avait au moins le mérite d'être facile à comprendre.

Cela faisait déjà neuf semaines qu'il travaillait sur la disparition du ministre de la Magie — son ministre de la Magie. Des semaines qu'il ne cessait de décortiquer et de remonter diverses pistes sans aboutir à quoi que ce soit. Pierre Legallet demeurait introuvable. Le gouvernement magique de son pays menaçait chaque jour un peu plus de sombrer dans le chaos. Et c'est sur lui, lui et lui seul, que reposait la lourde tâche de comprendre comment l'honorable ministre avait pu se volatiliser entre Rome et Paris. D'autres enquêteurs s'étaient bien sûr frotter au problème, au tout début du moins, mais Gabriel était finalement le seul à être resté debout face au mystère. Le doute l'assaillait, comme il avait assailli les autres au point de les faire renoncer. Mais un sens aigu du devoir animait Gabriel plus que n'importe qui. L'échec était impensable pour lui. D'une façon ou bien d'une autre, il devait comprendre coûte que coûte ce qui c'était passé ce fameux 30 juillet.

Après bien des hypothèses parties en fumée, Gabriel en était venu, presque par hasard, à s'intéresser aux jumelles Luneau en entendant dans une petite taverne parisienne, un soir, un saoulard crier à tort et à travers qu'il détenait la preuve d'une liaison cachée entre Constance Luneau et Pierre Legallet. L'homme n'avait pas su lui en dire davantage sur le moment, mais animé d'un étrange pressentiment, Gabriel avait creusé la question les jours suivants et avait fini par découvrir que les propos du saoulard étaient probablement vrais. Sous la contrainte, Gabriel avait réussi à faire parler le secrétaire particulier du ministre qui lui avait avoué les visites régulières de Constance Luneau, ici, dans son cabinet. Leur relation particulière, à défaut d'avoir un véritable nom, durait depuis un an. Depuis l'éléction de Legallet. C'est parce que cette relation indéfinissable l'intriguait que Gabriel avait décidé de rejoindre l'autre côté de la Manche. Nul n'était sensé ignorer la tenue du Tournoi des Trois Sorciers à Poudlard ni ignorer la présence des jumelles Luneau en ce lieu. Gabriel, lui, n'en ignorait rien.

« Dois-je vous commander quelque chose avant que nous évoquions la raison de cet entretien privé ? »

LES CONTES DE L'ŒIL

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Les obligations de directrice de Poudlard se faisaient bien plus nombreuses que ce qu’elle aurait imaginé. Sans doute exacerbées par le contexte très particulier du tournoi des trois sorciers, elles n’en finissaient pas, et ne se limitaient pas à faire de la paperasse – bien qu’il y eut une grande partie de ce travail ô combien fastidieux dans la globalité de sa tâche. Aujourd’hui, par exemple, elle répondait à une invitation d’un enquêteur français ; une rencontre qui devait avoir lieu au chaudron baveur. Comme si les événements tenaient à raviver la vieille flamme des hostilités franco-anglaises, il fallait que tout se mette d’accord pour permettre l’association « français = problèmes ». La rose contre le lys, les rosbifs contre les froggies, bref, quelque chose d’un autre temps qui tentait de se rappeler à nous : « vous n’avez pas oublié qu’on ne s’aime pas, hein ? » alors que la plus grande guerre entre les deux pays depuis des dizaines d’années maintenant était la très fameuse et grandiose Guerre du Ballon Ovale.

Quoi qu’il en soit, la directrice avait accepté cette entrevue mystérieuse avec Gabriel Rivoire, l’enquêteur précité. C’est donc le soir du cinq novembre qu’elle dut se rendre au chaudron baveur, ayant pris toutes les précautions nécessaires au bon déroulement de l’entrevue : la méfiance de Kristen n’était plus un secret. Vêtue de sa cape noire descendant jusqu’au-dessus des genoux couvrant une robe de couleur identique, ses collants opaques la protégeant à peine du froid et lui permettant d’être plus à l’aise dans ses escarpins noirs en daim, elle arriva devant l’entrée du chaudron un peu rafraîchie. Elle colla ses mains gantées entre elles et souffla dessus, comme si ce geste insignifiant pouvait la réchauffer. Elle entra et fut accueillie par un homme un biscornu, qui semblait néanmoins assez jeune. Une vague touffe de cheveux noirs paraissait avoir été simplement posée de façon hasardeuse sur son crâne pointu, ses lèvres grises coulaient sur son menton, laissant apparaître des dents sales, usées par le café et la cigarette. Ses grands yeux bleus devaient être la seule chose qui ne faisait pas de lui un être totalement répugnant. Il dût la reconnaître, car elle n’eut besoin de rien dire pour qu’il la conduise jusqu’en bas des escaliers menant à un salon privé de l’étage. Kristen le quitta sur un vague « merci, monsieur » avant d’entamer la montée des escaliers.

Lorsqu’elle arriva dans la pièce, elle vit un homme plus vieux qu’elle l’accueillir. Il s’agissait sans aucun doute de Monsieur Gabriel Rivoire. Alors qu’il lui tendait une grosse main indélicate, elle la saisit après avoir enlevé ses gants, faisant l’effort de tenter un sourire uniquement pour la convenance. S’il la salua dans un anglais tout à fait convenable, Kristen lui répondit en langue française.


« Bonsoir, Monsieur Rivoire. »

Le français de Kristen, s’il était, par la grâce de Baudelaire, très loin d’être médiocre, ne lui permettait pas de prononcer à la perfection « Rivoire », nom à la consonance très particulière : quelle idée de mettre deux de leurs horribles R encadrant leur tout aussi affreux son Oi, dans un mot si court ? Ainsi donc, le nom de l’enquêteur, qui devait être joli prononcé avec un parfait accent français, se déformait dans la bouche de Kristen en un Rivoire aux R exagérés et au Oi tout autant.

L’enquêteur l’emmena à une table ronde, autour de laquelle étaient disposés deux fauteuils. Non loin de là, une cheminée crachait son feu. Décidément, c’était à croire que toute réunion importante ne pouvait avoir lieu sans feu de cheminée. Cela donnait tout de suite une ambiance plus réfléchie, du genre : réfléchissons en nous perdant dans le crépitement irrégulier du feu, cela fait plus sérieux, c’est là que sont prises les grandes décisions.

Le français demanda si Kristen désirait quelque chose avant de commencer l’entretien. Elle n’avait, à vrai dire, envie de rien, mais aurait bien commandé n’importe quoi histoire d’avoir de la contenance et ne pas attendre que se déroule la conversation en ne sachant que faire de ses mains, chose dont elle avait horreur. Cependant très raisonnable, elle imagina qu’il serait une mauvaise chose de commander quoi que ce soit pour cette unique raison, au risque de paraître impolie à refuser cette proposition.


« Non, merci. Navrée Monsieur Rivoire, mais je ne compte pas m’attarder, dit-elle calmement, comme rejetant d’un revers de main la politesse de son interlocuteur. »

Il était déjà tard, et Kristen n’aimait plus être en dehors de l’école à toute heure. Aussi incroyable que cela puisse paraître, elle avait fini par s’habituer à son bureau – comme son bureau avait fini par s’habituer à elle et avait, par un procédé magique impressionnant, changé progressivement d’apparence. La directrice s’était imaginé que c’était un processus magique long, que la pièce ne pouvait ainsi se chambouler du jour au lendemain, et avait un beau matin découvert le début de sa mue.

~ Draco dormiens nunquam titillandus. ~
j’observe aux confins du vertige / la stupeur de ne pas mourir