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 RPG++  La magie de la terre

ERZA


Erza se tenait raide comme une pique dans le hall d’entrée du château. C’était l’heure où les élèves de Poudlard quittaient la Grande Salle, après un délicieux diner, pour retrouver la chaleur et l’intimité de leur salle commune. Un léger sourire sur les lèvres, Erza les regardait se disperser par groupe plus ou moins important. Certaines têtes disparaissaient sur le dernier palier du grand escalier, d’autres dans l’étroit couloir qui jouxtait la Grande Salle, quand les derniers s’éclipsaient dans l’ombre du tunnel qui les conduisait aux sous-sols. Ces déplacements mesurés lui rappelaient évidemment ce qu’était Uagadou à ce même moment de la journée : une fourmilière redoutablement huilée. Cette pensée lui arracha un soupire emprunt de nostalgie et un pincement au coeur au souvenir de ce qu’avait été sa vie quand elle était encore élève : une vie autrement plus passionnante et insouciante que ce qu’elle était devenue par la suite. Erza ne s’attarda guère longtemps en regrets, simplement parce qu’ils étaient peu à se disputer la torture de son coeur.

Sa valise était prête, posée sur la tranche à côté de ses pieds. C’était son dernier jour d’une semaine riche en enseignements. Une semaine au cours de laquelle, Erza avait beaucoup appris sur elle-même au contact des professeurs dont elle avait pu suivre les cours à titre d’invité d’honneur et sur les autres, au gré de ses discussions passionnées avec les élèves de cette école si particulière. Désormais, elle s’apprêtait à quitter ce petit univers avec une sincère tristesse, notamment celle de ne pas pouvoir rester aussi longtemps qu’elle l’aurait souhaité. Un sourire triste imprimé sur son beau visage, Erza se pencha pour saisir la poignée de sa valise quand un éclat de voix indistinct lui fit relever la tête. Elle vit que Aelle Bristyle, l’une des élèves à qui elle avait appris à invoquer un golem, mais qui, au vu de ses compétences magiques actuelles, n’était parvenue, comme les deux autres, qu’à faire s’élever un petit tas de terre inoffensif de la taille d’une chaussette, la regardait fixement.

Erza lui sourit, à la fois heureuse de la revoir et en même temps troublé par son regard interrogateur. Tôt ou tard, il faut partir. Erza agita sa main en guise d’adieu puis elle tourna les talons tandis que les portes du château s’ouvraient d’elles-même sur le parc noyé dans une étendue d’obscurité.

I'm the light in the darkness and the shadow on the ground. I'm everything... everything you ever wanted to know about silence.

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Reducio
Aelle est toujours en première année.

Des bancs qui raclent sur le sol froid de la Grande Salle. Des rires enjoués. Des cris. Des couverts qui tombent en un bruit mat sur les tables. Il y avait beaucoup de bruit autour de moi, pourtant je me contentais de fixer les pages noircies de mon livre. Sans regarder mon assiette, je piquais une pomme de terre que j’enfournais dans ma bouche. Je tournais rapidement les pages, lisant avidement les mots qui se déroulaient sous mes yeux. Il n’y avait plus passionnant que la Magie, cela était une certitude. Je savais qu’il en existait des centaines de formes infinies. Des infinies de formes, car la Magie n’a aucune limites. De cela j’étais persuadé. Je commençais tout juste à la manier, mais j’avais grandi baigné dans son torrent, je savais ce qu’elle était. Combien de fois avais-je fait les frais de ma Magie accidentelle ? C’était un sujet inépuisable.

J’allongeais mon bras pour me saisir de mon jus de citrouille lorsque je m'aperçu que la Grande Salle se vidait. Je balayais rapidement la table des jaune et noir : ici une jeune élève finissait ce qui semblait être une tarte à la mélasse, là un groupe d’étudiants bruyants. Et moi. Le dîner semblait prendre fin, je n’avais aucune raison de rester plus longtemps. Mon lit à baldaquin attendait mes heures de lecture solitaire.
Dans le souci de ne pas me faire remarquer, ce qui arriverait inévitablement si je restais seule dans cette salle immense, je me levais. Mon livre ouvert dans mes mains, je quittais lentement les lieux, sans cesser de lire.


La rencontre entre mon front et une forme non identifiée me fit lever les yeux. Le hall était rempli d’élèves, et j’avais percuté une jeune Serdaigle qui trainait par là. Je m’excusais vaguement en m’éloignant, préférant lire dans mon coin et attendre que la foule s’éparpille.
Tête baissé sur mon livre, le monde autour de moi n’était plus. Il n’y avait que moi et ce que chaque mot m’apportait. C’est donc sans raison particulière que je levais la tête. Je regardais sans les entendre mes camarades, ce n’était pas eux qui avait attirés mon attention. Alors qu’est-ce que c’était ? Je me tournais vers les portes closes du château.

Elle attira mon attention aussi sûrement qu’une source de chaleur appelait les insectes.
Une femme à la peau métisse se tenait droite, observant la vie du château. Une femme rayonnante de pouvoir, une jeune étrangère aussi intimidante qu’intéressante. Je la reconnu en l’espace d’un battement de cil : Erza Nyakane. Celle-là même qui m’avait permis de faire mes premiers pas en duel. Et quel duel ! Je n’avais jamais si bien vécu une défaite, la jeune femme m’avait subjugué tout du long de notre combat. L’effet n’avait pas été le même dans l’autre sens. Je ne m’étais pas réellement distingué dans ce duel, et le cours qu’elle nous avait donné le soir même, à mes camarades et moi-même, m’avait grandement frustrée. Je n’avais pas été capable de faire plus que de chatouiller quelques grains de poussière.


Erza Nyakane. Ce nom roulait sur mes lèvres avec une saveur particulière. Une odeur d’Ailleurs. Un goût de Mystère. La saveur de la Magie. La jeune femme crépitait de Magie, voilà ce que je voyais d’elle alors que je la regardais fixement. .
Je ne bougeais pas. Je n’allais ni vers elle, ni ailleurs. Je me contentais de rester à ma place pour observer ce Mystère de loin, car celui-ci je ne me sentais pas capable de le capturer pour le faire mien. J’étais intimidé.
Lorsque Nyakane bougea, mon coeur bougea avec elle. Je sursautais légèrement, me sentant soudainement bête de rester ainsi sans mouvement. Rougissante, je regardais la jeune femme se baisser pour… Pour quoi ? Elle attrapa une chose que je n’avais pas vu, concentrée comme je l’étais sur sa silhouette intimidante. Une valise.
*Pourquoi une valise ?*. La première idée me venant en tête, était que celle-ci devait sans aucun doute contenir des objets de sa terre natale. La réalité me rattrapa rapidement. Elle partait.

Je fis un pas vers elle. Incapable de me retenir, je déblatérais une phrase à toute vitesse, n’acceptant pas ce que le temps m’imposait. Elle partait. J’avais la sensation de laisser filer une chance incroyable, un savoir inestimable, si je ne créais pas le contact avec Erza Nyakane avant qu’elle ne quitte le château.
L’étrangère leva la tête. Elle me voyait. Et simplement, aussi simplement qu’elle m’avait invité à partager un duel, aussi simplement qu’elle m’avait partagé sa magie, elle me sourit. La scène était d’une nostalgie intense. Le coeur serré, je la voyais me faire un geste de la main, m’offrant son départ, et dans un bel adieu, elle se tourna pour s’enfoncer dans l’obscurité automnal du parc. Une fin sans bavures, un adieu sans mots.

Je baissais la tête, légèrement attristé par le départ de cette femme que j’estimais. Je n’avais rien à lui dire. Je n’avais rien à dire, à exprimer, à faire savoir. Ni même à partager. Je n’avais rien à offrir. Alors qu’est-ce qui m’encouragea à décoller mes pieds du sol, je n’en savais rien. Il n’y avait que mon coeur, qui, avec son battement douloureux, m’enjoignait à dilapider ma pensée pour ne laisser que le besoin de me retrouver à proximité de celle qui venait de partir. Faisant fi du froid, je passais les doubles battants de la porte du château en courant.

Le sentier sur lequel je m’engageais était sinueux, mais je ne ralentissais pas.


-Nyakane ! J’hurlais, moi-même surprise par l’empressement de ma voix. Erza Nyakane !,

Une caillasse de trop s’interposa entre ma cible et mon envie. Mon pied droit percuta douloureusement le minéral, m’obligeant à effectuer de grands gestes ridicules des bras pour ne pas tomber. Je trébuchais sur plusieurs mètres avant d'être brutalement arrêté par un obstacle que je percutais sans douceur. Le choc me secoua tant qu’une injure s’échappa de mes lèvres.

Je levais des yeux agacés pour tomber sur un visage d’une beauté particulière. La beauté d’Erza Nyakane était aussi époustouflante que l’était sa magie.

Je ferme les yeux. La toile Carmin les hante. Ciel, qu’elle les Hante.

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Au passage des portes du château, Erza releva le col de sa robe de sorcière. Le vent soufflait fort sur la vaste étendue du parc, faisant s’agiter la chevelure des quelques arbres dressés ici et là. Etant peu habituée à ce climat frais et humide, Erza ne put réprimer un frisson qui vit ses grands et beaux yeux s’illuminer comme si son âme venait de tressaillir à la vue d’un trésor. Le pied souple, elle s’engagea dans le chemin sinueux qui devait la ramener au portail de l’école ; là où son aventure à Poudlard avait finalement commencé.

Ses pas n’avaient avalé qu’une soixantaine de mètres de terre et de gravillons, qu’une voix l’interpella dans la nuit, la faisant se retourner et assister à une chute stupéfiante. Abandonnant aussitôt sa valise, Erza se précipita vers la jeune fille aux cheveux châtains.

« Mademoiselle Bristyle, est-ce que tout va bien !? Vous n’avez rien de cassé !? demanda-t-elle d’une seule traite en s’agenouillant. »

Erza ôta le gant de velours qui recouvrait sa main pour la glisser sous le menton de la pauvre enfant. Ses doigts effleurèrent tendrement ce visage encore rond de la petite enfance, tandis que ses yeux frétillants y cherchaient la moindre blessure à réparer. Au terme de son analyse consciencieuse, Erza jugea que la petite Poufsouffle pouvait se relever sans risquer grand chose. Aussi, l’aida-t-elle en la tenant par le bras.

« Tenez, asseyez-vous là. Voilà doucement. »

La valise accourut tout seule, appelée par la volonté de sa maîtresse. Elle ne broncha même pas lorsque les petites fesses d’une anglaise se posèrent sur son cuir. L’étrange objet magique avait appris à se tenir.

Toujours agenouillée — de sorte que son regard arrivait précisément à la hauteur de celui d’Aelle — Erza alluma une petite flamme dans le creux de sa main. C’était une flamme maigrelette, d’un bleu profond, née d’un acte de magie qu’elle n’avait jamais réussi à maîtriser avec le même talent que celui dont avait toujours fait preuve son grand-père. C’était cependant une flamme suffisante pour allumer un feu.

De sa main libre, elle regroupa une quantité suffisante de fragments de bois abandonnés avant que l’autre main n’y mette le feu. Le petit feu de camp qui en résulta éclaira cependant assez les deux sorcières pour faire danser d’étranges lueurs bleues sur leur visage.

« Vous êtes décidément une véritable casse-cou, ajouta Erza en souriant largement. Vous devriez faire plus attention à vous. Foncer tête baissée n’est pas toujours la meilleure option. »

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I'm the light in the darkness and the shadow on the ground. I'm everything... everything you ever wanted to know about silence.

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Le choc m’avait chamboulé. Mais ce n’était pas le choc d’avoir chuté si ridiculement, ni même le choc du froid sur ma peau sensible. C’est le contact des mes yeux avec ceux, magnifiques, de l’étrangère qui me choqua le plus. Elle se précipita si rapidement vers moi que je me demandais comment elle pouvait réagir aussi vite alors que je n’avais même pas encore bougé.
Affalée par terre, je regardais sans réaction cette intrigante jeune femme se pencher à mes côtés avec ce qui semblait être de l’inquiétude sur son jeune visage. Elle déblatéra ses inquiétudes à toute vitesse, mais j’étais trop sonné pour répondre. Je préférais me laisser aller à écouter cette belle voix chantante, je préférais écouter mon cœur rater son battement lorsque sa main qu’elle avait ôté de son gant me frôla doucement le visage. Il était incroyable de voir à quel point une femme qui mettait tant de rage et d’ardeur dans ses combats et sa magie, pouvait être si douce lorsqu'il le fallait.
*C’est incroyable, je l’imaginais pas comme ça…*. Non, pensais-je sans quitter du regard les yeux extraordinaires de Nyakane. J’étais persuadé qu’elle était aussi froide que sa magie était puissante, mais elle me prouvait à présent le contraire, et je pense que c’est à ce moment même, alors que je me reposais sur ce bras qui me tenait debout, que ma curiosité vis-à-vis d’Erza Nyakane commença à grandir.

Un bruit de course me réveilla alors de ma phase d’admiration, et c’est d’un mouvement effrayé que je tournais la tête vers le parc obscur pour voir courir vers nous un objet. *C’est une valise ?*, me demandais-je avec l’impression d’être plus sonné que ce que je ne le pensais.
Sans paraître surprise, Nyakane accueilli le bagage en me proposant de m’asseoir sur celui-ci. Ce qui m’étonnait le plus, dans cette scène, ce n’était pas le fait qu’une valise accourt vers nous. Non, cela était habituel dans le monde sorcier. Ce qui l’était moins, c’était qu’une valise accourt sans qu’aucun sort ne fut lancé. Et je savais, j’étais persuadé que c’était Nyakane qui l’avait appelé. C’était sa valise. Lui avait-elle lancé un sort qui permettait au bagage de retrouver sa propriétaire lorsque celle-ci s’éloignait durant trop de temps ?
Sans prendre réellement conscience de ce que je faisais, je m’asseyais sur le cuir de la petite valise, trouvant l’objet très confortable. Ainsi, moi assise et Nyakane accroupie, nos regards se trouvaient exactement à la même. Et c’est en sentant mes joues se teindre de rouge, que je la laissais me regarder, profitant moi aussi outrageusement de la situation pour l’observer sous tous les angles.


Maintenant calmée, j’ouvris la bouche pour parler. Je ne savais pas ce que j’allais dire, mais mon esprit était si plein de questionnements et d’idées que je savais qu’une chose sortirait. Je pris une inspiration quand soudainement, Nyakane leva la paume de sa main dans laquelle venait d’apparaître une petite flamme bleue qui vacillait dans l’air frais du mois d’octobre. Ma curiosité atteint son paroxysme. *Comment elle fait ça ?*, je ne pouvais tout simplement pas comprendre pourquoi cette femme pouvait faire toute ces choses alors que nos professeurs nous apprenaient à utiliser un vulgaire morceau de bois. Je savais que certaine magie d’Ailleurs s’utilisait sans baguette, mais je ne comprenais pas pourquoi nous ne le faisions pas, nous, Britannique. Je ne regardais plus la jeune femme, préférant maintenant me concentrer sur ses gestes, qui se trouvaient être aussi passionnant que l’étaient ses yeux. Elle laissa tomber la flamme sur un petit tas de morceaux de bois qu’elle avait ressemblé, créant aussitôt un feu de camp qui était bienvenu pour combattre l’obscurité.

Je laissais mes yeux danser sur les flammes. J’étais incapable de détourner le regard de ce qui me semblait être un véritable exploit. C’était la manifestation de magie la plus incroyable qui m’ait été donné à voir.
La voix de la femme me sortit de mes pensées. Je la regardais, clignant des paupières pour faire disparaître le point jaunâtre qui dansait devant mes yeux après avoir regarder la lumière des flammes. La jeune femme me regardait avec un grand sourire qui me fit frissonner malgré la chaleur du feu. Je lui répondais rapidement pour ne pas me laisser aller à la gêne que procurait inévitablement une confrontation avec une femme si puissante.


-Si je me précipite pas, je risque de rater quelque chose… Il faut jamais hésiter. Je me senti soudainement rougir. Si vous ne vous étiez pas précipité, je serais toujours à terre… J’espérais qu’elle comprendrait le remerciement sous-entendu dans ces mots, j’étais étrangement timide lorsque je devais remercier quelqu’un.

Alors que je parlais, mon regard se détourna de lui même vers le feu. Je ne pouvais la regarder et parler en même temps sans bafouiller.

-Je ferais attention après avoir découvert tout ce qu'il y a à savoir, N… Je lui dis en lui jetant un petit regard.

Je m’étais interrompue, ne sachant comment l’appeler. L’appeler par son prénom n’était pas pensable, c’est une chose que je ne faisais pas. Lui dire “Miss” ou “Mademoiselle” ne me contentais pas, étrangement je ne parvenais pas à prononcer ces mots, trouvant qu’ils ne correspondaient pas à Erza Nyakane. Et le nom de famille, que j’utilisais toujours pour parler aux inconnus, créerait une distance que je ne souhaitais pas avoir avec elle.
Finalement, les flammes créées par les bons soins de la femme étaient plus passionnantes que les pensées inutiles avec lesquelles je m’encombrais. Alors j’osais offrir une nouvelle fois mon regard à Nyakane, et c’est avec le fol espoir qu’elle m’apporte des réponses que je me plongeais dans ses yeux.

-Comment faites-vous ça ? Lui demandais-je en montrant d’un geste du menton son feu. Votre magie répond à votre volonté et pas à une baguette…

Ma voix était tremblante d’excitation, mes yeux étaient noirs tant ils étaient emplit d’un besoin insupportable d’atteindre la compréhension de cette femme qui m’offrait toute son attention. Je devais profiter de cette occasion pour lui parler, la dernière fois la présence des deux autres élèves avait été un barrage à mes questionnements.

Je ferme les yeux. La toile Carmin les hante. Ciel, qu’elle les Hante.

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3

L'ORACLE


En Afrique, la magie élémentaire est la forme de magie la plus courante. Les mages d’air — capables, entre autres choses, de commander les vents et d’influencer les conditions météorologiques — sont les plus nombreux. Viennent ensuite les mages d’eau qui peuplent généralement le littoral et le bord des grands fleuves. Suivent les mages de feu — autrefois majoritaires, leur nombre se réduisit au cours des siècles de guerre qui façonnèrent durablement les paysages atypiques du continent. Les mages de terre, eux, se comptent au compte-gouttes. Ils sont si peu nombreux et leurs pouvoirs si recherchés qu’il n’est pas rare de les voir réduit en esclavage par des organisations sorcières malfaisantes. Issa Sidiki, le plus grand mage d’Afrique de tous les temps et détenteur de l’Elixir de Longue-Vie, est le seul à être parvenu à maîtriser trois éléments sur les quatre. S’il n’est pas rare de voir les mages africains utiliser des éléments différents, il est en revanche très difficile pour eux de parvenir à en maîtriser tous les aspects. De manière générale, un mage reste attaché à son élément de prédilection, celui qui lui est révélé dès son entrée à Uagadou.

*

Cette enfant me faisait sourire. D’une certaine façon, elle me rappelait l’enfant que j’avais été, insouciante, passionnée, et un brin entêtée. J’avais la sensation d’être une mauvaise donneuse de leçon mais la situation prévalait sur le reste. J’étais une adulte responsable et c’est ce qu’essayait de faire tous les adultes responsables de cette planète : protéger les plus jeunes de certains tempéraments dangereux. Mon sourire n’en était que plus large tandis que je l’écoutais s’exprimer avec ce semblant de sagesse qui lui était propre. J’avais beau sonder ma mémoire, je ne me souvenais pas avoir tenu de tels propos au même âge ni même avoir entendu qui que ce soit en tenir. Cette petite était vraiment un phénomène.

Je sentais en elle beaucoup plus qu’une curiosité viscérale pour ce que j’étais. Il y avait comme un manque derrière tout ça, un vide que je pensais percevoir mais que je n’arrivais pas à m’expliquer. Une forme de solitude inavouée qui me fendait le coeur.

Songeant à tout cela, je baissais mes yeux sur le petit feu dansant. Ses flemmes bleues ne faiblissaient ni ne grandissaient. Elles gardaient la même intensité, invariablement, comme si le petit bois qui l’alimentait n’avait au fond aucune raison de les pousser au-delà de leurs propres limites. Je songeais avec amusement que grand-père aurait jugé ce feu ridicule au vu de mes moyens quand cette petite anglaise s’en trouvait au contraire émerveillée. Le monde pouvait changer si drastiquement d’un regard à un autre. Dans celui qui me servait de refuge à cet instant, j’étais un évènement. Dans celui que j’avais laissé derrière moi, une criminelle traquée. J’expirais discrètement un soupire.

« Vous ne pouvez imaginer combien il m’est difficile de générer ces flammes quand il vous est si facile de le faire avec votre baguette magique, répondis-je en gardant mes yeux baissés sur le feu. En Afrique, le feu est sacré. La plupart des mages qui en maîtrisent les arcanes sont de farouches guerriers. Il y a encore quatre siècles, ils se livraient une guerre impitoyable pour établir leur domination sur tout le continent. Ce sont eux qui façonnèrent le Sahara tel que nous le connaissons… Dire que je ne suis même pas capable de donner vie à des flammes plus grosses que mon poing et que vous vous en émerveillez… »

Un rire m’échappa. C’était un de ces rires nerveux qui me prenaient quelques fois, notamment quand je me sentais parfaitement ridicule.

« Mais puisque vous voulez tant le savoir, notre magie ne répond pas aux mêmes fondements que la vôtre, poursuivis-je en relevant la tête. D’une certaine façon, considérez que notre corps a le même rôle que votre baguette magique. Selon le point de vue c’est une incroyable source de pouvoir comme une puissante limitation. Chaque individu possède ses propres limites au-delà desquelles sa magie ne pourra plus s’exprimer, c’est pourquoi nous attachons un si grand intérêt à notre bonne santé physique. Les organismes les plus résistants, par exemple, sont capables de prouesses magiques que les baguettes magiques des occidentaux égalent rarement et ne dépassent jamais. Tous les mages de mon continent viennent au monde avec un lien particulier pour l’un des quatre éléments. De manière générale, le lien vient de famille. Mais il arrive parfois, sans qu’on soit jamais parvenu à l’expliquer, qu’au sein d’une famille attachée à un élément, un enfant vienne au monde avec une autre affiliation. Nous les appelons des Oracles. J’en suis moi-même une. »

Mes genoux commençaient à me faire mal. Je basculais vers l’arrière et m’asseyais sur l’herbe fraîche.

« Mon élément est la terre, comme vous avez pu le constater. Mais toute ma famille a vu naître des mages de feu. S’il m’est aisée de donner vie à la terre nourricière, il m’est très difficile de faire jaillir du feu du plus profond de mon âme. Ce qui est vrai pour moi l’est pour tous les autres mages de mon continent. Maîtriser d’autres éléments est très difficile, précisément parce que les trois autres éléments qui s’opposent à celui auquel nous sommes attachés fonctionnent sur des principes différents. »

I'm the light in the darkness and the shadow on the ground. I'm everything... everything you ever wanted to know about silence.

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Dans l’obscurité du parc, le sourire de Nyakane était aussi éblouissant que les flammes bleues qu’elle avait créée. Tout comme ces dernière, ce sourire m’intriguait. Les sourires étaient des phénomènes particuliers, ils pouvaient avoir tant de significations, de raisons, de buts. Aujourd’hui, comme souvent avec les Autres, je me laissais aller à observer l’expression de Nyakane, essayant de décrypter, tout comme j’avais sondé ses flammes, ce qui se cachait derrière. Mais en y pensant, ce sourire m’importait peu. Le regard plongé dans ceux de l’étrangère, j’essayais de voir. Dès que sa voix s’était éteinte pour me laisser m’exprimer, j’avais souhaité l’entendre à nouveau. Il y avait une étincelle, chez Erza Nyakane, qui me faisait penser à un Soleil. Le soleil était inatteignable, n’est-ce pas ? C’est ainsi que cette jeune femme n’avait pas sa place dans le ciel, mais sur la Terre, là, devant moi. Actuellement, elle était mon Soleil, et il était plus atteignable que jamais, une grande boule d’énergie, de savoir. Alors c’est avec impatience que j’attendais, mon regard oscillant entre les tendres flammes bleues et les deux joyaux de ses yeux, incapables de se décider sur lequel se fixer.

Lorsque le souffle léger d’Erza Nyakane caressa ma joue, je compris que le moment était arrivé. Le moment de me saisir du Savoir. Aucun mots n’auraient droit de m’échapper. Je n’entendais pas sa voix, je ne voyais pas la lueur de ses yeux, ni l’éclat de la Lune dans le ciel, ni même les bruits de la nature. L’intégralité de mon attention était fixé sur la jeune métisse, et pour la première fois de mes jeunes années, je ressentais un bien-être incroyable face à une inconnue. Voilà ce que j’aimais, voilà ce dont je voulais nourrir mes journées : du Savoir des autres. Ainsi, il deviendrait mien. En savoir plus encore pour en comprendre davantage. Peut-être devrais-je changer ma devise pour celle-ci ?

Les mots d’Erza Nyakane percutant ma conscience au moment même où mon ouïe s’en saisissait, j’ouvrais mes yeux autant que possible, soufflée par sa connaissance. Incapable de bouger, j’écoutais sans l'interrompre la belle étrangère. Le Sahara avait été façonné par des guerriers maîtrisant le feu ? Je regardais, bouche bée, le Soleil m’apporter son énergie. Je laissais ses paroles me bercer, mais derrière mes yeux noisettes se déroulaient les scènes qu’elle me contait. Il y avait des guerriers impressionnants, à l’image de Nyakane, tournoyant autour de flammes gigantesques, ils dansaient entre elles, se riant de leur puissance. Au fur et à mesure de son récit, je rajoutais des mages de l’eau, de l’air et de la terre. Bien vite, j’imaginais Nyakane, naissant Terre parmis le Feu. Sans le croire, je la voyais tenter de contrôler l’élément de la chaleur, sans jamais arriver au niveau des guerriers du Sahara. Elle m’offrait un monde incroyable, et par delà ses yeux éblouissants, je me trouvais plongé dans un monde de sable brûlant de possibilités.
Lorsque sa parole cessa, le bruit ne la suivit pas. Les yeux dans le vague, j’entendais encore les échos de ses mots, et je m’y prélassais. Tout comme je nageais dans ce bain de chaleur qu’elle m’avait fait miroiter, et que mon esprit s’était empressé de dessiner. C’était fabuleux et douloureux. Dans les mots d’Erza Nyakane, je craignais d’entendre les limites que son monde commençait déjà à m’imposer. Les mages africains, les mages de son continent, les Oracles, le golem de pierre, les baguettes magiques des occidentaux. Pourquoi avais-je l’impression de comprendre que ces limites me criaient “tu n’es pas africaine, n’espère pas apprendre autre chose que la théorie !” ? La théorie, j’aimais cela. Les livres, les observations, les écoutes, les apprentissages. J’en avais tout un tas, malgré mon âge. J’avais passé des heures dans la chambre de Narym, l’écoutant réviser son histoire de la magie, dans celle de Zak’, apprenant à son rythme le fonctionnement des baguettes. Même ‘Naêl m’avait noyé sous sa connaissance de l’art de Guérir lorsque je le lui avais demandé. La librairie de Papa était mon refuge, notre Tour emplie de bouquin à la maison était mon Monde. Il n’y avait rien de plus excitant pour moi que de me plonger dans quelques théories complexes et obscures. Je ne comprenais pas tout, évidemment, mais moins je saisissais, plus je souhaitais apprendre. Maintenant que j’étais rentrée à Poudlard, que j’avais l’occasion de pratiquer tous les domaines qui m’avaient passionnés, allais-je accepter les limites que l’on me posait ? Merlin non, cette idée me donna envie de rire ironiquement. C’est ainsi que, baissant mon visage pour me dérober aux yeux impressionnants de la jeune femme assise devant moi, je pris la parole. Dans ma tête, tournoyait mon envie de Savoir, et je me gavais de cette énergie qui était la mienne.


-Je ne comprends pas… Qu’est-ce qui fait que votre magie est différente de la mienne ? La magie, c’est la Magie, lui-dis en appuyant volontairement sur le dernier mot. Je pourrais maîtriser la terre, moi aussi. Il me faut la puissance et je l’aurais, alors la terre, l’eau, le feu… Je veux dire…Je fouillais dans mes poches pour en sortir ma baguette que je montrais à Nyakane. Pouvez-vous l’utiliser ? Je vois la magie comme un fluide, alors si ce fluide parcours mon corps, pourquoi je ne pourrais pas apprendre la magie élémentaire ? Vous utilisez votre corps comme notre baguette, alors je peux bien utiliser mon corps pour maîtriser ma magie !

J’avais pris un ton passionné, attrapant les yeux de Nyakane de mon regard, comme pour lui partager ma compréhension. Je me sentais prête à me plonger dans le flux de la magie. Ce qu’elle m’avait dit me persuadait qu’il m’était possible de m’ouvrir à toute forme de magie, sans aucune limites si ce n’étaient celles de mon propre corps. La santé physique, n’est-ce pas ? J’endurcirais chaque partie de mon corps, jusqu’à n’en plus pouvoir si cela me permettait d’avoir la magie, et donc de la comprendre. Car tout cela n’était qu’une question de connaissances, n’est-ce pas ? Oui, chacun de mes jours étaient motivés par cette soif de comprendre le monde, la magie, les autres, les arbres, la terre, tout. Erza Nyakane n’avait pas idée de ce qu’elle venait de m’apporter.
Un élément dans son discours m’inquiétait néanmoins. N’avait-elle pas dit que les mages de son continent venaient au monde avec une affinité particulière à l’un des éléments ? Y avait-il une raison pour que cela n’arrive pas aux mages Britanniques ? Pourquoi… ?


-Les baguettes brident notre magie, non ? Je baissais mon regard sur le morceau de moi qui gisait dans mes mains, le sentant ridicule face aux tatouages de l’Africaine. Si c’est pas le cas, je continuais, lançant un regard à Nyakane, pourquoi les africains ont une affinité pour l’un des éléments et pas les britanniques ? Ou alors…Je portais une main à mon coeur, parlant lentement, au rythme de mes pensées. Ou alors, nous aussi nous en avons une ? C’est juste qu’on nous apprend pas à la libérer !

Soudainement, je me sentais comme victime d’un complot visant à nous brider, nous jeunes occidentaux, des possibilités de notre magie. Mon esprit étant incroyablement fantasque, je m’obligeais à le détourner de ce possible Grand Secret pour me concentrer sur la femme, ne souhaitant pas perdre son attention.
Je laissais mes yeux étrangement lucides parcourir son doux visage. Je lui souris, tendrement et inconsciemment, comme pour la remercier de ce qu’elle m’apportait.


-Si nos baguettes ne dépassent pas les prouesses des mages Africains, Miss Nyakane, c’est simple… Je m’en débarrasserai, et j’utiliserai mon corps à la place.

Ma baguette était un bel objet, pensais-je en la regardant. Du bois de frêne, une plume d’un quelconque oiseau. “Idéal pour les enchantements” grinça la voix du vieux marchand dans ma tête. Je ricanais. Un de ces ricanements dont j’avais le secret, qui signifiaient qu’il y avait une entourloupe et que je n’étais pas crédule. J’étais prête à jeter ce morceau de bois, si cela me permettait d’atteindre une autre forme de magie. Je le pensais sincèrement, et cela m’étonna. Je savais pourtant que la magie… occidentale avait beaucoup d’intérêt à mes yeux. Toutes les magies en avaient, mais pourquoi le plus grand nombres de sorciers se contentaient de celle qu’on leur apprenait à l’école ? Pourquoi se limiter à une seule forme de Magie ? Cette pensée ne m’était pas concevable. Je ne voyais pas ce qu’il y avait d’incroyable à se diversifier. .

Finalement, je reviens sur les derniers mots de Nyakane, pour tenter de trouver des réponses. Une oracle ? Je la détaillais du regard, comme pour m’aider à me rappeler fidèlement de son explication. J’essayais de chercher un signe, quelque chose qui expliquerait cette différence dont elle me faisait part. Ainsi donc, le feu, ce feu que j’avais trouvé splendide, était contre nature dans la magie de Nyakane ? C’était invraisemblable, improbable, mais étrangement je ne remettais pas en question ce qu’elle me disait. Je comprenais. Ou plutôt, je pensais comprendre. L’eau et le feu s’opposait, cela me paraissait normal qu’un mage de feu ait des difficultés à utiliser l’élément de l’eau. Mais était-ce pour autant impossible ? Non, pas d’après ce que je comprenais des mots de Nyakane. Elle-même parvenait à user de plusieurs éléments différents… De quoi était-elle capable ?

Je me mordais la lèvre, soudainement songeuse. Toutes les informations qu’elle venait de m’offrir tournaient dans ma tête, c’était un savoir inestimable. Je n’avais jamais eu autant d’éléments sur un type de magie, et maintenant que je me trouvais en possession de cette mélasse de pensées, je ne savais plus qu’en faire. J’aurais aimé parler des heures durant, mais je savais que le temps nous était compté. Ce n’était peut-être qu’une question de minutes. Je levais les yeux vers le ciel, offrant mon regard à la Lune, lui demandant silencieusement de faire cesser la course du temps. Ce dernier me pressait tant, m’effrayait par sa conséquence : le départ d’Erza Nyakane. J’étais obligé de faire une chose que je haïssais profondément : me saisir d’une information et mettre les autres de côtés.
Je soupirais profondément, laissant l’air s’échapper de mes poumons.


-J’ai l’impression que je n’aurais jamais le temps de tout savoir, murmurais-je doucement en me permettant un petit sourire timide. Vous voyez, je dois courir, pour ne pas rater quelque chose.

Je ne savais pas si c’était le fait de savoir qu’elle disparaîtrait bientôt pour ne jamais réapparaitre qui me menait à me confier ainsi, mais je n’appréciais pas. Dérangée par cette constatation, je lui posais une ultime question pour lui changer les idées, remuant distraitement la terre qui protégeait le feu du bout de ma bottine.

-Qu’est-ce que vous appelez arcanes ?

Je me promettais de ne plus parler avant que Nyakane ne me réponde, de me taire pour laisser sa place au silence, lui seul permettait d’élaborer sa pensée.

Je ferme les yeux. La toile Carmin les hante. Ciel, qu’elle les Hante.

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4

LE CHAMP DES POSSIBLES


De la même façon que les baguettes magiques catalysent la magie chez les sorciers occidentaux, les tatouages tribaux catalysent la magie chez la plupart des sorciers africains. Il n’existe sur tout le continent que quatre grands maîtres tatoueurs, un pour chaque élément. En général, ce rang passe de père en fils au sein d’une même famille. Les quatre grands maîtres sont les détenteurs d’un savoir ancestral — comme le sont les grands fabricants de baguettes magiques — qui depuis des générations a élevé leurs extraordinaires aptitudes au rang d’art magique. Si les sorciers occidentaux peuvent aujourd’hui s’acheter n’importe quelle baguette à n’importe quel moment, les sorciers africains n’obtiennent leurs tatouages qu’après consentement du grand maître tatoueur, souvent en échange d’un engagement moral scellé par un serment inviolable. La puissance et la vénération qui leur sont accordés sur tout le continent sont à la hauteur des innombrables engagements scellés au cours de l’exercice de leur fonction.

*

Il y avait beaucoup de désespoir dans ce que j’entendais mais aussi beaucoup de tendresse ; une tendresse enfantine. Je souriais à mon interlocutrice du moment, consciente que ce sourire trahissait la douceur avec laquelle je traitais son désespoir grandissant. Aelle ne pouvait pas comprendre l’univers de possibilités qui s’ouvrait devant elle, ici, à Poudlard. Comme tous les enfants de son âge, elle pensait que l’herbe était plus verte ailleurs alors qu’aucun gazon ne pouvait égaler celui qui nous voyait naître. Elle le comprendrait dans quelques années, quand je ne serais plus qu’un souvenir pour elle — un souvenir agréable, je l’espérais. Pour l’heure je ne pouvais que lui expliquer ce qu’elle finirait par entrevoir bien des années plus tard.

Je refusais poliment le contact de sa baguette magique au souvenir de la seule et unique fois où je m’étais risquée à saisir un si bel objet. J’étais alors un peu plus jeune qu’Aelle. Grand-père et moi étions les invités de Poudlard — grand-père davantage que moi. Je me souvenais encore du visage des deux élèves de Poudlard qui, le plus gentiment du monde, m’avaient confié la possession de leur baguette. Ils étaient aujourd’hui professeurs dans cette même école, qui plus est d’habiles directeurs de maison de ce que j’avais pu constater pendant ma semaine. Rien ne me glaçait plus que le souvenir du dôme magique qui avait prit forme au moment où mes tatouages étaient entrés en résonance avec les baguettes… les tables imposantes qui reculaient, poussées par la puissance du dôme, les élèves qui se retrouvaient plaqués au sol… et l’intervention de grand-père sans laquelle les choses auraient sans doute été plus graves. Non, pour rien au monde je ne céderai à l’envie d’empoigner de nouveau une baguette magique.

« Vous voulez comparez des choses qui ne se ressemblent pas. Vous considérez que la magie est une seule et même chose, mais elle ne l’est pas. Un jour, peut-être, vous rendrez-vous compte que la magie est plurielle et qu’elle ne s’exprime pas partout de la même façon. »

Je baissais mes yeux sur le feu et poursuivais calmement :

« De la même façon que je ne peux pas me saisir d’une baguette magique, vous ne pouvez prétendre recevoir les tatouages que je porte. Ce n’est ni une question de volonté, encore moins de possibilités. C’est un simple fait. Notre histoire, notre patrimoine, des générations et des générations de sorciers nés sur nos terres bien avant nous, sont à l’origine de ces différences. Il est inutile de les combattre et malheureusement stupide de les nier. Vous êtes encore jeune et vous n’avez commencé qu’à gratter la surface de l’immense savoir magique accumulé par votre communauté. Il n’est pas plus ou pas moins intéressant que celui conservé par les miens. Il est. Cela devrait vous suffire. Quelqu’un qui cherche à tout savoir, ne peut rien savoir. Personne ne peut tout savoir ou tout obtenir. Il y a une limite à tout, et j’estime que c’est mieux ainsi. La magie donne et retire toujours dans un juste équilibre des forces. »

Une histoire me revint en tête. L’histoire d’un puissant mage noir qui durant de longues décennies avait réussi à menacer l’équilibre du monde magique jusqu’au jour où il avait été défait par un simple nourrisson. Je ne me souvenais plus du pays dont était originaire cette histoire mais je gardais de son récit la leçon que même les choses les plus incroyables à nos yeux trouvaient des limites aux yeux de quelqu’un d’autre. Aucun sorcier ne pouvait durablement imposer sa magie aux autres. La magie s’épanouissait dans ses innombrables divisions.

« J’ai, tout comme vous, longtemps jalousé les connaissances des autres sorciers, ceux que mon grand-père me faisait rencontrer à l’étranger. Moi aussi je voulais posséder ma propre baguette et réaliser des choses qu’aucune de nos arcanes — ou sorts si vous préférez ce terme — ne nous permettaient de faire. Savez-vous que certains sorciers peuvent, avec leur baguette, donner vie à des serpents de feu aux côtés d’ours de terre à force de travail ? Que d’autres arrivent à repousser la Mort ou à se réincarner ? Autant de choses qu’il m’est impossible d’atteindre. Pourquoi vouloir abandonner ce que vous ne pouvez et ce que vous ne devez jamais abandonner ? A savoir ce que vous êtes réellement : une étonnante jeune sorcière en possession d’une baguette dans l’une des plus grandes écoles du monde magique, détentrice d’un savoir si vaste qu’il est fort probable que vous ne parviendrez même pas à l’absorber dans sa totalité le temps de votre passage entre ces murs. »

I'm the light in the darkness and the shadow on the ground. I'm everything... everything you ever wanted to know about silence.

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Le doux sourire de Nyakane brillait étrangement, éclairé comme il l’était par les flammes bleues du petit feu magique. Assises, là dans le froid, nous devions faire un drôle de couple pour d’éventuels spectateurs du château. Étrangement, je ne me sentais pas décalé. Je me sentais écouté et valorisé. Il était bon de se prélasser dans le savoir, au point de ne pas être limité aux barrières humaines, telle que la timidité ou la rancœur.
Tout comme auparavant, j’écoutais avec attention les mots dont elle m’affublait, appréciant les réponses qu’elle m’apportait. C’est avec étonnement que je compris qu’enfant, elle devait être semblable à moi, curieuse et avide de réponse, d’expérience. Elle avait acquis, semble-t-il, nombre talent depuis cet âge, mais elle me donnait l’impression de se contenter des leçons raisonnables que la vie lui avait donné. Bien que je tentais de me réjouir de cela, j’éprouvais de la difficulté à comprendre que l’on puisse accepter si facilement les barrières que l’on nous apprenait. Lorsque je l’entendis me dire que je ne pouvais espérer atteindre sa magie, la déception me poignarda le cœur au point de faire grossir une boule frustration dans ma gorge.
*C’est si injuste !*, pensais-je. Pourquoi la Magie nous nourrissait-elle ainsi si elle s’exprimait différemment selon l’origine de naissance ? Pourquoi ne donnait-elle pas à ses enfants un accès total à son flux ? Je ne comprenais pas, moi qui croyait réellement en une entité de la Magie, que cette dernière puisse ainsi nous brider.
Je baissais les yeux, quittant les orbes brillantes de Nyakane pour fixer mon regard félin sur le sol terreux. Je ne souhaitais pas qu’elle puisse s'apercevoir de ma déception. Je craignais qu’ainsi, elle pense que je n’apprécie pas mon contact avec elle et qu’elle s’en aille. Je continuais à l’écouter, malgré la tristesse que je ressentais. J’avais l’impression que l’on m’offrait une possibilité énorme, pour ensuite me l’arracher horriblement. Je fixais sans ciller les chausses de Nyakane, m’éloignant de la réalité matérielle pour me laisser bercer par ses mots..


- Je ne crois pas que je vous jalouse…, lui dis-je lorsqu’elle eu finit. Je ne vous jalouse pas, je veux juste apprendre ce que vous savez, ce que d’autres savent ! Si la magie a les limites dont vous me parlez, dis-je sur un ton amer, la connaissance n’en a pas.

Je soupirais doucement, tentant de m’imprégner de ses mots pour ensuite lui répondre de sorte qu’elle comprenne ce que je souhaitais lui faire partager. Je lui jetais un petit regard, doutant un court instant qu’elle n’accorde ne serait-ce qu’un faible crédit à ma parole. Qu’avait-elle à faire des espoirs de grandeur d’une enfant ? Soudainement, j’avais conscience de faire face à une femme expérimenté, qui devait penser que la magie n’était que mystère pour moi. Mais une partie de moi voulait lui donner ma confiance, lui accorder ce que je n’accordais jamais, car elle semblait différente des autres. *Ou peut-être est-ce ton admiration qui te fait croire ça..*, me chuchota insidieusement une voix au fond de moi. Je repoussais mes questionnements, tentant d’oublier le combat se jouant au sein de mon corps pour porter mon attention sur la jeune femme.

- Je n’oublie pas ce que je suis, Miss, j’ai juste l’espoir de faire de la théorie que j’apprend ma pratique. Mais peut-être qu’il me reste à découvrir des choses de ma magie qui m’étonneront…

Cela sous-entendait que je parviendrais à contrôler des serpents de feu, et que je ferais tout pour repousser les limites que me permettrait la magie dont j’étais affublé. Avec les derniers mots de Nyakane, mon espoir renaissait. Si je ne pouvais atteindre la magie orientale, je pouvais espérer lui trouver un substitut avec ma propre magie. La solution était si simple que je m’étonnais de ne pas y avoir pensé. Je souris, me souciant peu que la femme me faisant face ne me comprenne pas. Il existait toujours des moyens détourné d’apprendre, n’est-ce pas ? Nyakane devait le savoir, non ? Elle devait avoir appris des choses avec sa propre magie, ce qui aurait apaisé les questionnements de son enfance.
Il y avait cependant une chose, dans son récit, qui m’intriguait fortement. Elle ne pouvait pas se saisir d’une baguette magique. Sans magie était donc si différente et incompatible avec la mienne qu’elle ne puisse se saisir de notre catalyseur ? Elle me paraissait pourtant si forte. Comment la magie pouvait-elle ainsi nous empêcher d’apprendre ? Je ne comprenais pas.


- Pourquoi vous ne pouvez pas vous saisir de ma baguette ? Est-ce votre…, je me tus, réfléchissant à la formulation de ma phrase. Votre magie est incompatible avec la mienne ? Cela vous tuerez t-il de ressentir ma magie ?

Je ne savais pas s’il était réellement possible de toucher la magie d’une autre personne, mais j’aimais croire que cela l’était. Notre signature magique était bien palpable, cela signifiait donc que notre magie l’était aussi. Je me demandais ce qu’il se passerait, si la magie de Nyakane et la mienne se frôlait. Avide de réponse tout en sachant que je ne pourrais en avoir, je la dardais d’un regard scrutateur, comme si la sonder ainsi pourrait me permettre d’atteindre la connaissance qu’il me manquait. Elle aussi avait été une enfant, elle aussi avait voulu apprendre. Qu’avait-elle apprit de ses infructueux souhait de magie occidentale ?

- Avez-vous aussi, osais-je demander, voulu abandonner votre magie pour une autre ? Avez-vous tenté d’aller plus loin que ce que ce qu’ils vous permettent ? demandais-je en montrant ses avant-bras.

Ma baguette m’était précieuse, la jeune africaine avait raison. Mon contact avec le bois rugueux dont elle était faite, les agréables picotements qui parcourait mon corps lorsque je la prenais dans ma main, la sensation de libération quand elle me permettait d’utiliser ma magie. Ce sentiment incroyable de légèreté qui avait été le mien, lorsqu’elle m’avait choisi. Nyakane avait raison, même si je ne me l’avouerais pas. Je savais néanmoins que je ne pourrais me débarrasser de ce morceau de bois, aussi castrateur qu’il soit. J’apprendrais à m’en passer, mais m’en débarrasser ?
Comme pour faire disparaître le sentiment désagréable de ma magie séparée de son catalyseur, je me levais, laissant ainsi sa liberté à la valise qui m’avait accueilli. Je me sentais dorénavant assez à l’aise pour faire quelques pas, et c’est le nez levé vers les étoiles que j’avançais, sans toutefois m’éloigner de Nyakane. Je me demandais si je reverrais la jeune femme. Pourrais-je un jour lui prouver que j’avais dépassé les limites de la magie ?

Je ferme les yeux. La toile Carmin les hante. Ciel, qu’elle les Hante.