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 RPG+   Privé  L'école du Milieu

JANVIER 2043


Un oiseau capable d’assurer un vol long courrier quitta le bureau postal de Pré-au-Lard bien avant les premières neiges du mois de décembre, une lettre du professeur Loewy attachée à la patte. Cette lettre parcourut près de huit milles kilomètres en six jours pour atteindre les hautes murailles de Zhuangyán. La réponse à cette lettre ne parvint à Poudlard qu’un mois et demi plus tard.

*

Le Kappa ouvrit sa main palmée pour recueillir quelques uns des plus gros  spécimens de flocons qui tombaient lentement à la lisière de la forêt. Le spectacle était étonnant, magique comme il avait pu entendre certains êtres humains précisément dénués de cette sensibilité magique qualifier les grosses chutes de neige qui sévissaient actuellement dans ce drôle de pays. La neige ne tombait jamais à Zhuangyán. Le logiciel interne du Kappa n’était pas conçu pour éprouver des émotions tranchées, mais une pointe subtile de curiosité avait réussi à s’extraire de son âme si singulière la première fois qu’il avait vu la neige tomber. Il y était désormais accoutumé, mais ne pouvait s’empêcher de regarder ces étonnantes sphères blanches aussi légères que des plumes disparaître au contact de sa main. Mais quelque chose de plus coutumier, quoi que différent par sa construction, attira cependant le regard du Kappa au second plan : une silhouette noire gigantesque, celle d’un château légendaire, aussi légendaire que l’était la cité où il avait vu le jour des siècles plus tôt. Poudlard.

Les pieds du Kappa, palmées eux aussi, s’avancèrent vers le mastodonte aux innombrables tours sans la moindre appréhension, rejoignant la route déblayée qui se tortillait jusqu’au mur d’enceinte et son portail imposant dont la magie pétillait à des kilomètres à la ronde pour qui savait sentir cette magie primitive — soit très peu d’initiés dans le monde. De la même façon qu’il n’éprouvait ni faim ni soif, le Kappa ne souffrait ni de la chaleur ni du froid. Cela ne l’empêchait pas de porter une petite cape en lin qu’il resserra autour de son cou de sa seule main libre. L’autre se tenait fermement cramponnée à un bâton sculpté dans une branche de prunier dont l’artisan avait conservé la forme originelle. La faute à une vilaine et très ancienne blessure qui avait donné un angle fâcheux à sa jambe droite. La petite forme blanche couverte d’écailles s’arrêta devant le portail en fer forgé pour observer les deux robustes sangliers ailés qui en gardaient l’entrée. De telles animaux peuplaient-ils réellement les environs ? Le Kappa observa son environnement et conclut qu’il aurait toujours l’occasion d’interroger la maîtresse des lieux à ce sujet.

Les questions qu’il avait à lui poser étaient nombreuses. Il les retourna une à une dans son esprit pour être certain de n’en avoir oublié aucune. Mais il n’était pas âme à oublier les questions de son maître. Elles étaient gravées en lui comme des pulsations primordiales calquées sur celles de son coeur. Se sentant fin prêt, le Kappa s’assit dans la position du lotus en plaçant son bâton en travers de ses petites jambes. Il se pencha ensuite en avant puis apposa ses deux mains sur le sol glacé. Une vive lumière rouge fendit aussitôt la multitude de petites fissures que comportait la neige tassée. La lumière rouge se changea ensuite en halo avant de disparaître complètement. Le Kappa se redressa et regarda l’oisillon de vapeur rouge qu’il venait d’engendrer voleter jusqu’au portail de Poudlard où il fut désintégré par les protections magiques de l’institution. Le Kappa se boucha les oreilles et remua à peine les lèvres.

« KRISTEN LOEWY ! ZHUANGYAN VOUS SALUE ! »

Du fin fond des cachots au sommet de la plus haute tour, tous les pensionnaires de Poudlard entendirent l’appel tonitruant du porte-parole de l’école de magie chinoise.

I'm the light in the darkness and the shadow on the ground. I'm everything... everything you ever wanted to know about silence.

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    Kristen avait passé de très belles vacances de Noël. Elle s’était rendue à New York avec Aude, qui lui avait fait la surprise et lui avait offert une sorte de ticket donnant des avantages à la librairie Crimson, réputée pour ses livres rares. Elle pouvait désormais emprunter un ouvrage par mois. Avec les moyens de transports des sorciers, c’était tout à fait envisageable. Aude et Kristen avaient visité le New York Moldu, trop plein de Moldus justement, et le New York sorcier qui semblait pris dans un autre siècle : on y entendait de la musique jazz partout. Ce quartier sorcier lui avait rappelé les heures sombres de sa jeunesse, mais la compagnie d’Aude n’avait que pu la rassurer. Quant à leur hébergement, il était assez incroyable : une suite au dernier étage d’un hôtel sorcier, passant totalement inaperçu pour les Moldus, à côté de Central Park. Elles étaient arrivées et reparties par Portoloin. De son côté, Kristen avait dépensé beaucoup d’énergie pour un projet un peu fou qu’elle n’avait fait qu’évoquer le lendemain des événements de Beauxbâtons : elle avait arrangé une tour dans Poudlard pour elles deux. C’était une tour auparavant inexistante qui s’était greffée à une autre : Poudlard y avait mis une bonne partie de son énergie magique également, aidé par l’œuvre ancienne de Rowena.

   Noël était passé, le Poudlard Express avait ramené les élèves la veille, et les cours reprenaient le lendemain, lundi 6 janvier. Kristen s’était demandé comment s’était passé le Noël de son fils et si son cadeau, qu’elle avait fait passer par Nathan, lui avait plu. C’était un livre pop-up sur les dragons, dont certains se détachaient du livre et se mettaient à voler, comme des origamis animés.

  Ce dimanche était l’occasion pour tout le monde de se préparer à la reprise des cours, qui allait être particulièrement animée. En effet, de nouveaux cours seraient assurés à partir du lendemain : étude des runes, divination, vol (auparavant, il y avait quelques intervenants extérieurs et beaucoup d’entraide entre les élèves), astronomie et même étude des Moldus, une matière que Kristen avait introduite presque par charité. Ces cours s'ajoutaient au programme au milieu de l'année, ce qui pouvait sembler absurde, mais cette décision était née de deux urgences. Premièrement, renforcer l’enseignement de Poudlard et sa diversité. Cela aurait pu attendre septembre prochain, s’il n’y avait eu, quelques mois plus tôt, l’attaque de Poudlard et la nécessité de composer une équipe éducative plus forte. Les élèves avaient été, ce terrible soir, presque livrés à eux-mêmes.

« KRISTEN LOEWY ! ZHUANGYAN VOUS SALUE ! »

  Kristen releva la tête de ses documents. Enfin, la réponse à sa lettre. Elle ne s’attendait pas à un tel salut, mais fut soudain assez excitée à l’idée de recevoir de la magie d’ailleurs dans son école. Elle se leva, donna un coup de baguette pour ranger les documents sur son bureau et enfila un manteau. On l’attendait certainement à l’entrée du domaine. Lorsqu’elle traversa les couloirs, elle vit plusieurs têtes se tourner vers elle. On lui demanda à de nombreuses reprises : « Qu’est-ce qui s’passe, professeur ? » ou « c’est-quoi-ça-madame ? » mais elle ne répondait pas. Lasse de ses sollicitations, elle esquissa un sourire et transplana sous le regard ahuri d’un groupe d’élèves tentant de deviner ce que signifiait cet appel.

   Elle réapparut devant le portail d'entrée. Elle s’attendait à voir un être humain, aussi sa surprise fut-elle très franche quand elle découvrit cette créature assise dans une étrange position. Elle plissa les yeux pour l’examiner. Elle n’eut pas de mal à reconnaître un Kappa, un démon des eaux asiatique. Elle comprit tout de suite que quelque chose clochait. Où était le sorcier qui l’avait appelée ? Que faisait cette créature dans une position si peu naturelle pour un animal ? Pourquoi n’était-elle pas agitée par la soif de sang, voire agressive ? Alors qu’elle allait faire vriller son regard à gauche et à droite, cherchant une présence humaine, la voix se fit entendre à nouveau :

« Zhuangyán vous salue. »

  La voix venait du Kappa. Il la regardait. Droit dans les yeux. Kristen ne dit rien.

« Votre renommée est grande, professeur. Elle a parcouru le monde pour nous parvenir bien avant votre lettre. »

  Kristen pensa qu’il serait impoli d’analyser son interlocuteur sans rien dire, mais on avait du mal à ne pas remarquer son vif intérêt à travers son regard. Elle était si intéressée par ce prodige qu’elle ne releva même pas le compliment.

« Pardonnez-moi, vous m’intriguez grandement, dit-elle en tâchant de se reprendre. »

  Elle se sentait assez prise au dépourvu et ne put dire qu’une banalité.

« J’imagine que Zhuangyán est prêt à accepter mon invitation ? »

  D’un geste, elle invita le Kappa à entrer, rassurée par son côté... humain. Elle restait tout de même méfiante, consciente de se trouver face à une créature normalement dangereuse.

Il en est du romantisme fiévreux comme de la moule pas fraîche : quand on en abuse, ça fait mal au cœur.

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Mon maître viendra à vous pour peu que vous puissiez nourrir deux dragons durant son séjour, répondit la petite créature en se remettant difficilement sur pattes. Mais si j’en crois l’envergure de ces animaux étranges, leur panse ne devrait pas trop souffrir de crampes.

Le Kappa désignait les sangliers ailés de part et d’autre du portail. Sa curiosité n’avait pas décru à leur sujet, mais instruit dans l’art des convenances, il reporta son attention sur la directrice de Poudlard et accepta son invitation à entrer en s’inclinant légèrement. Après quoi, il se mit en marche de son pas claudiquant, peu soucieux de l’image qu’il renvoyait aux côtés de la grande et bien portante directrice de Poudlard, lui qui était pourtant si petit et si gauche. Même le passage des barrières magiques de l’institution — qui hérissa ses écailles pendant plusieurs secondes — ne réussit à ébranler l’exceptionnelle raison de son existence.

Je sais, vous devez vous demander ce qu’un démon des eaux fait si loin de son étang.

Le martèlement régulier de son bâton empruntait le rythme de son coeur magique.

J’ai vu le jour en l’an 420, d’après votre calendrier ; l’année où Zhuangyán est sorti de terre. Pour avoir affronté et blessé son fondateur, le vénérable Qin Anzhou, dans sa traversée périlleuse du Lac des Ombres, ses trois lieutenants m’ont changé en ce que je suis aujourd’hui : Jie, le premier serviteur des dirigeants de Zhuangyán.

Jie observa la réaction de la directrice de Poudlard, sans jugement aucun, par simple curiosité. Habituellement, les réactions à l’énoncé de son histoire étaient toujours les mêmes ; toujours il captait cette petite étincelle qui s’allumait dans le regard de ses interlocuteurs.

Mon maître m’a chargé de vous témoigner son enchantement et sa reconnaissance. La réception de votre lettre a agité toute la cité durant sept jours et sept nuits. Il tarde à mon maître de pouvoir poser ses yeux sur l’oeuf et de vous apporter son analyse. Sachez, cependant, qu’il s’estime trop vieux pour l’élever lui-même. Il a, selon nos rites et nos traditions, soumis la question aux trois grands sages de la cité. Tous les quatre, rassemblés sous le même toit le temps d’une lune, ont conclu de vous envoyer les trois élèves les plus prometteurs de la cité, un pour chacune des trois écoles de Zhuangyán, afin de les soumettre à votre examen minutieux. Ils sont encore jeunes. L’heureux élu n’aura aucun mal à se lier au dragon qui jaillira de l’oeuf.

Le coeur de Jie n’était pas conçu pour éprouver le moindre sentiment d’appartenance, autre que celui qui le liait au doyen de Zhuangyán (ou directeur, comme aimaient à l’appeler les occidentaux). Il savait que les élèves choisis étaient de bonnes souches, de jeunes gens impliqués, et travailleurs. Ça aussi, la directrice de Poudlard devait le deviner si elle s’était intéressée un tant soit peu à la réputation de la cité.

Mon maître a une idée de la façon dont vous pourriez les départager. Il vous soumettra cette idée lui-même, si vous consentez à les accueillir sous votre toit, lui, les élèves sélectionnés, et la Grande guérisseuse de Zhuangyán.

I'm the light in the darkness and the shadow on the ground. I'm everything... everything you ever wanted to know about silence.

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  La directrice de Poudlard écouta attentivement chaque mot du Kappa ; on peut même dire qu’elle buvait ses paroles avec l’attention d’une élève très studieuse. Elle souriait de temps en temps, fascinée par cette créature et ses capacités à penser ou amusée par ses remarques de nouvel arrivant dans un pays inconnu. Elle hochait la tête en emmagasinant les savoirs que lui livrait le Kappa, pensant qu’il lui faudrait noter ces informations dans son carnet dès qu’elle le pourrait. Elle se demanda un instant si la créature avait eu une famille, si elle avait pu vivre une vie de créature après ces drôles d’expériences malgré tout, et si sa condition actuelle lui convenait, si elle n’était pas lasse de l’existence. Les Kappas auraient pu faire partie des créatures que Kristen devait éliminer pour son travail, à l’époque, s’il y en avait eu en Grande-Bretagne. Mais cela ne l’empêchait pas de se poser ces questions à propos de Jie.

  L’idée d’un examen pour départager trois enfants, qui pourraient prétendre à la garde du dragon, lui semblait à la fois intéressante et légèrement osée.

« Mh…, fit-elle. »

   Elle s’arrêta, réfléchit un instant, et repartit.

« Les dragons, vous le savez certainement, sont des créatures très dangereuses, surtout lorsqu’elles sont mal accompagnées. C’était le cas de la mère. De cet œuf naîtra probablement un dragon très particulier, sans doute aussi impressionnant que sa mère. »

  Son visage affichait une expression très sérieuse. L’enthousiasme presque enfantin provoqué par l’apparition du Kappa s’évanouissait rapidement.

« Si aucun de vos élèves ne se montre digne de recevoir cet œuf, aucun ne l’obtiendra. Il lui faudra un sorcier en tous points exceptionnel, et non seulement le meilleur des trois sélectionnés ; bien que je ne doute pas de la qualité de l’enseignement de Zhuangyán, bien entendu. Il convient simplement de ne rien laisser au hasard, surtout quand il s’agit de dragons. »

  La directrice de Poudlard regarda l’imposant château qui se dressait face à elle et continua :

« Les enfants sont faciles à manipuler. Un sorcier mal attentionné qui apprendrait que l’un d’eux possède un dragon un peu... original, n’hésiterait pas à en tirer profit. »

  Elle imaginait un scénario catastrophe, mais loin d’être improbable. Kristen était quelqu’un d’assez pessimiste, qui voyait volontiers la faiblesse et la médiocrité dans la plupart de ses semblables, et surtout leur inclination naturelle à l’égoïsme poussé à son extrême, celui qui incite les hommes à écraser les autres pour monter. On voyait chez d’autres un goût pour la cruauté qui était toujours lié à une sorte de narcissisme fondamental, poussant chacun à se prendre pour le personnage principal de l’univers, idée justifiant absolument tout.

Il en est du romantisme fiévreux comme de la moule pas fraîche : quand on en abuse, ça fait mal au cœur.

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Jie était impressionné. Il appréciait la logique avec laquelle la directrice de Poudlard lui exposait son point de vue. D’une certaine façon, il y était sensible comme il était sensible à toutes les belles tournures d’esprit. Mais sa mission étant ce qu’elle était, il se questionna sur la nature de l’oeuf mis en jeu. Nul dragon, à sa connaissance, ne pouvait dépasser ni en grandeur ni en gloire ceux de son maître. Jie était néanmoins intrigué par l’empreinte que la mystérieuse mère avait laissé sur la directrice de Poudlard. Il ne faisait aucun doute que quelque chose de réellement exceptionnel se cachait dans cet oeuf.  La voix de Kristen Loewy ne pouvait soutenir le mensonge. Et puis, elle s’était adressée à Zhuangyán… ce n’était pas anodin aux yeux de Jie ; bien mois encore aux yeux de son maître.

Tous les enfants de Zhuangyán sont les protégés de mon maître. Nul n’est plus redouté que lui. Il est le seul doyen de l’histoire de notre cité à avoir reçu les honneurs de notre ennemi de toujours : Mahoutokoro. Ce n’est peut-être pas un détail qui revêt tout son sens pour vous, mais c’est ce qui préserve notre cité des attaques extérieures depuis un demi-siècle.

Jie releva son visage et sourit à son interlocutrice.

Je connais une poignée de sorciers dont les capacités exceptionnelles leur permettraient de tuer un dragon. Vous, par exemple. Mais personne n’est assez fort pour en tuer quatre d’un coup. Quiconque espère manipuler les protégés de mon maître auront à souffrir par le feu et le sang. Ce n’est alors qu’à l’état de cendre que cet individu pourra les atteindre. Et la cendre ne parle pas.

Une seule personne avait osé se dresser contre la volonté de son maître. Jie s’en souvenait comme si c’était hier. Sur le point de mourir, le précédent doyen de la cité avait appelé à son chevet ses deux meilleurs élèves, de tous ceux qu’il avait couvés, les deux seuls qu’il avait aimé comme ses propres enfants : Biao, alors grand maître de l’école du Paon, et Tran, la grande maîtresse de l’école du Dragon. Son coeur ne pouvait souffrir de choisir entre eux, mais il nourrissait secrètement une vive inquiétude quant à l’ambition débordante de Tran. Il craignait même qu’elle ne fasse tuer tous ceux qui s’opposeraient à elle après sa mort. Aussi, avant de pousser son dernier soupire, légua-t-il les clés de la cité à Biao, le grand sage, le coeur meurtri par la peine qu’il lut dans le regard de Tran. Se sentant trahie, Tran entra dans une telle fureur qu’elle défia Biao en duel singulier. Dix ans. Il fallut dix ans pour que la cité efface totalement les dégâts engendrés par ce duel. Vaincue et laissée presque pour morte par les dragons de son adversaire, Tran n’eut d’autre choix que de fuir la cité. Si même la fondatrice de la Secte du Serpent Rouge, l’être qui sur terre détestait le plus Biao, n’osait s’en prendre à Zhuangyán, Jie ne nourrissait aucune inquiétude quant au reste du monde.

Vous êtes cependant la maîtresse des lieux et mon maître se pliera à votre volonté de récompenser un élève exceptionnel, pas seulement talentueux. Sachez toutefois que Chu-Jung a apprivoisé son féroce Qilin à l’âge de huit ans en se confrontant au troupeau tout entier. Que Mei s’est liée au roi des Jin Chan à neuf ans. Et que Qiong, la petite fille de mon maître, a bravé la fournaise du mont Paektu pour pactiser avec son Fenghuang, trois mois après son admission. J’ai plaisir à croire que ces trois-là vous étonneront par leur maturité et leur sérieux.

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Une étincelle traversa le regard de Kristen quand Jie évoqua la puissance de son maître. La directrice de Poudlard était assez curieuse de rencontrer ce sorcier en chair et en os. Elle était naturellement attirée par les grands sorciers, quand elle ne faisait que frôler du regard les sorciers les plus médiocres, comme un juge impassible. Kristen esquissa un sourire intéressé, qui ne s’évanouit guère à l’idée d’accueillir dans son école de jeunes sorciers qui semblaient si prometteurs. Néanmoins, elle tenait à la réputation de Poudlard et voulait elle aussi présenter des élèves brillants à ses invités. Il était hors de question de faire pâle figure face aux prodiges de Zhuangyán ; Kristen était quelqu’un de fier et digne – elle avait dû hériter ce trait de ses nombreux ancêtres de Serpentard.

Elle chercha dans son esprit le nom d’élèves de Poudlard dignes d’être mentionnés en parallèle des exploits des élèves de Zhuangyán. Il y avait certes Elina Montmort, qui avait remporté le Tournoi des Trois Sorciers, mais la directrice de Poudlard sentait que ce seul prestige n’était pas tout à fait suffisant. Elle retint un soupir en attendant de trouver d’autres noms et répondit avec un sourire poli :

« Il me tarde de rencontrer ces jeunes sorciers, dans ce cas. »

Le plus important devait cependant être discuté. Accueillir une délégation de sorciers étrangers demandait une certaine préparation logistique que Kristen ne comptait pas négliger. La sécurité, l’hébergement des invités et la prise en charge de deux dragons demandaient un peu de préparation.

« Pour quand devons-nous nous préparer à accueillir cette délégation ? »

Le Kappa répondit qu’à dos de dragons, les invités pourraient arriver d’ici deux semaines. Kristen ne se soucia pas de la difficulté et le peu de praticité d’un voyage à dos de dragon, ce n’était pas son problème, même si elle s’interrogea brièvement sur le lieu des escales. Elle retint surtout que tout devrait être prêt pour dans deux semaines. Le délai était serré, mais elle s’arrangerait pour tout mettre en place à temps. Elle dit machinalement que c’était parfait.

Durant une fraction de seconde, elle imagina la tête d’Isabel, sa sous-directrice, quand elle lui annoncerait que tout devait être au point pour accueillir une délégation de l’école de magie chinoise et leurs deux dragons d'ici deux semaines. Elle serait soit exaspérée, soit excitée à l’idée d’accueillir des sorciers spécialistes des créatures magiques. Peut-être les deux à la fois. Il fallait dire que Kristen avait la fâcheuse tendance à tout régler en solitaire et à mettre sa pauvre sous-directrice devant le fait accompli. Elle ne pouvait pas s’en empêcher.

« Tout sera réglé à temps. Je suis cependant au regret de vous dire qu’il y a très peu de chances pour que les dragons soient nourris de sangliers ailés, précisa-t-elle, amusée. »

Avec Hagrid, Isabel, d’autres experts, les propriétaires des dragons et elle-même, ces invités ailés seraient bien accueillis, même privés de chimère au petit-déjeuner.

« Aviez-vous quelque question urgente, avant que je ne vous fasse visiter les lieux ? »

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Pas de sangliers ailés, notai-je sans savoir réellement de quoi il en retournait vraiment. Peut-être était-ce le nom que les occidentaux donnaient à ces drôles de créatures immortalisées dans le bronze à l’entrée de Poudlard ? Je n’en acquiesçai pas moins aux propos de la directrice, persuadé qu’elle avait sa petite idée pour contenter l’estomac de deux dragons, fut-ce de sangliers ailés ou d’autres choses. Je m’interrogeai toutefois sur la nécessité de lui livrer quelques détails au sujet du dragon de mon maître. Son envergure n’était pas le genre d’informations qu’on aimait découvrir à la toute dernière minute… mais d’un autre côté, nul doute que mon maître escomptait laisser une vive impression à son arrivée. Je soupesai rapidement le pour et le contre, traitai chaque argument en essayant de prendre le point de vue de mon maître, puis conclus de garder le silence. C’était mieux ainsi.

Très vite, la directrice de Poudlard m’invita à l’interroger si j’en avais le désir. Les questions que j’avais à lui poser étaient nombreuses, mais elles relevaient toutes d’un intérêt personnel ; une curiosité exacerbée par l’aura impressionnante qui se dégageait de l’édifice devant moi. Je ne savais que peu de choses de Poudlard malgré l’immense bibliothèque de données que je m’étais constitué en pratiquement deux millénaires. Précisément parce que les données étaient difficiles à trouver au sujet de ces lointaines écoles d’Europe et d’Amérique. Il me fallait repousser cet intérêt à plus tard, car une mission plus importante m’appelait.

« Je suis un visiteur enquiquinant, professeur, lui dis-je. Votre château m’intrigue tant que j’aurais probablement une question à vous poser pour chaque pas que je ferai. Mais avant d’en arriver là, mon maître m’a formulé une requête. Si vous voulez bien m’accorder un instant. »

J’attendis un hochement de tête pour m’asseoir à même le sol. Après avoir placé mon bâton en travers de mes jambes, je basculai en avant puis apposai la paume de mes mains sur le sol. Un cercle de lumière blanche se dessina instantanément autour de mes doigts écartés, me réchauffant le corps et le visage un bref instant. La lumière se mua en vapeur et la vapeur en fumée. Cette fumée s’éleva faiblement, se propagea, jusqu’à former un rectangle en lévitation de deux mètres de hauteur sur un mètre de largeur.

« Il tenait vraiment à vous voir avant de vous rencontrer en chair et en os… »

Je concentrai toute mon attention sur le rectangle de fumée et l’appelai :

« Maître ? »

Silence.

« Maître, est-ce que vous m’entendez ? »

« Comment ne pas t’entendre mon cher Jie ? me répondit la voix suave de mon maître de l’autre côté du rectangle de fumée. »

Nouveau silence.

« Est-elle avec toi ? »

« Oui, maître. »

Un froissement d’étoffes précéda un grincement de parquet. Je raffermis mon emprise magique en sentant celle de mon maître effleurer ma conscience. La fumée se dispersa au centre du rectangle pour ne plus couvrir que ses bords. Mon maître apparut alors dans toute sa splendeur. Vêtu d’une robe verte traditionnelle et d’une ceinture d’or, il était assis sur les genoux devant une large table basse recouverte de rouleaux de parchemins. Sa longue chevelure blanche était tirée en une queue de cheval stricte et sa barbe parfaitement taillée, blanche elle aussi, lui descendait jusqu’à la poitrine. Ses grands yeux gris se tournèrent délicatement vers le visage de Kristen. Un grand sourire apparut immédiatement sous les poils de sa moustache.

« Chère consoeur, je peux enfin mettre un visage sur votre nom légendaire. »

Il s’inclina en posant ses deux mains sur le parquet du Grand Temple, faisant tinter la trentaine de bracelets de jade enroulés autour de ses avant-bras, pour la saluer.

« J’espère que Jie ne vous importune pas trop avec ses questions, il est d’un naturel curieux, dit-il après s’être redressé. »

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Intriguée, Kristen haussa un sourcil, croisa les bras et attendit qu’une magie se manifeste. Voir le directeur de l’école de magie chinoise, fut-ce au travers d’un écran de fumée, était pour elle un certain honneur. S’entendre dire que son nom était « légendaire » l’était encore plus, même si elle se demandait d’où venait ce compliment. Depuis la bataille de Beauxbâtons, elle recevait certaines louanges. On retenait que les gentils avaient gagné, pas que les gentils avaient tué et surtout, avaient été aidés par d’autres méchants qui avaient, eux aussi, tué des dizaines et des dizaines de personnes, toutes plus innocentes les unes que les autres. Ce qu’il s’était vraiment passé, le grand On l’ignorait. L'histoire secrète restait enterrée.

Néanmoins, Kristen accepta ce compliment sans le relever outre mesure, salua son homologue chinois avec tout le respect dont elle savait faire preuve, et esquissa un léger sourire.

« C’est un honneur, doyen Xixia. »

Elle posa les yeux sur le Kappa avant de scruter à nouveau son confrère, de la façon la plus distinguée possible. Xixia Biao avait tout du sage chinois méditant en haut de sa montagne. Seuls ses yeux gris, même déformés par la distance qui existait réellement entre les deux interlocuteurs, étaient hors de ce cliché. C’était un petit détail qui intriguait dans cette fabuleuse panoplie du sage en haut de son petit Everest.

« Je suis d’un naturel curieux, moi aussi, confessa-t-elle. »

Elle avait imaginé que c’était un trait d’esprit, tandis qu’elle seule pouvait comprendre tout ce que ce terme, « curieux », pouvait couvrir. La curiosité, qui était pour elle loin d’être un vilain défaut, mais plutôt un intérêt exacerbé pour le monde. Elle pouvait mener jusqu’aux gouffres de la connaissance, mener là où on ne veut d’abord pas aller, mais elle apportait toujours quelque chose de neuf, à défaut d’apporter quelque chose de toujours bon.

« Je suis curieuse, en l’occurrence, de découvrir vos élèves et vos dragons. Votre serviteur en dit beaucoup de bien. »

Elle adressa au Kappa un sourire complice, définitivement convaincue que cette créature n’avait de Kappa que l’apparence. En tout cas, il avait bien fait son travail d’ambassadeur. Enfin, la directrice de Poudlard inclina la tête vers le cadre de fumée et dit avec une sorte de malice que lui autorisait l’enthousiasme :

« Curieux, vous devez l’être aussi, doyen Xixia, pour porter tant d’attention à ma lettre, envoyer Jie à Poudlard, et vouloir cette entrevue avant le moment de notre rencontre. »

Il en est du romantisme fiévreux comme de la moule pas fraîche : quand on en abuse, ça fait mal au cœur.

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Il y avait beaucoup de respect entre ces deux-là.

Xixia Biao était sans conteste le sorcier le plus respecté d’Asie, il n’avait jamais abusé de sa position ou du pouvoir qu’elle lui conférait. D’autres, à sa place, auraient cherché à écraser le monde de leur empreinte. Mais Xixia Biao n’était pas de cette nature. Il respectait la grandeur de ses adversaires autant que celle de ses alliés, ne faisait aucune distinction entre le riche ou le pauvre, l’influent ou le discret. Sa vie serait courte, comme toutes les vies d’homme à l’échelle de l’Histoire ; et conscient de cela, il cherchait à laisser quelque chose d’impérissable derrière lui. Une présence, un souvenir, un éclat de vie qui influencerait des générations entières de sorciers asiatiques. Beaucoup essayaient déjà de lui ressembler, mais les chances que quelqu’un parvienne un jour à l’égaler était pratiquement inexistante. En mille six ans d’existence, aucun doyen de Zhuangyán avant lui n’avait posé le pied en Europe, qui plus est dans une des trois écoles que comptaient ce mystérieux continent. Et aucun doyen de Zhuangyán après lui ne le ferait. Pourquoi Biao avait souhaité voir Kristen Loewy avant de la rencontrer en chair et en os ? Parce qu’il pensait trouver en elle un égal.

Si les yeux sont les reflets de l’âme, alors la regarder dans les yeux détermineraient bien des choses au cours du séjour que Biao s’apprêtait à entreprendre. Il devait seulement en avoir le coeur net avant de se mettre en route.

Et voilà que c’était chose faite. Kristen Loewy était devant lui et à l’autre bout du monde en même temps. La magie des Anciens l’étonnerait toujours, songea-t-il en esquissant un sourire. Biao ne s’était jamais risqué aux projections de l’esprit. Il les trouvait traitresses. Aussi ne manifesta-t-il aucune surprise, aucune marque d’engouement ou de désagrément devant l’apparence physique de sa puissante consoeur précisément parce qu’il ne s’était fait aucune image d’elle. Il la regarda intensément comme on regarde le tableau d’un grand maître, soucieux d’en graver les détails dans sa mémoire, mais avec l’immense respect dû à l’artiste. Biao était un homme subtile. Il soutint le regard azur que lui rendait le rectangle de fumée et laissa son intuition se nourrir de cet échange muet. Kristen Loewy appartenait à une autre espèce de sorciers. Tout comme lui.

« Cet entretien est historique. Aucuns de nos illustres prédécesseurs ne se sont jamais rencontrés. Je vous concède que l’épais mystère qui entoure l’oeuf en votre possession m’attire tout spécialement, mais votre personne également. Peu de noms traversent des milliers de kilomètres. Encore plus rares sont ceux qui le font en préservant leur aura. Oui, en un sens, je suis curieux moi aussi. Je voulais absolument mettre un visage sur votre nom et c’est désormais chose faite. »

Biao ferma les yeux et inclina la tête en témoignage de son respect.

« Jie a dû vous informer que les trois plus grands espoirs de notre cité m’accompagneront et qu’en conséquence, il nous faudra les départager. J’aimerais vous soumettre l’idée de les associer à trois de vos élèves pour… et bien vous devinez pour quoi. C’est également la raison pour laquelle cet échange préalable me semblait crucial. Je ne souhaitais pas vous surprendre avec cette idée, quelques heures seulement après notre arrivée. Deux semaines devraient certainement vous suffire à étudier la question ? »

[FIN]

I'm the light in the darkness and the shadow on the ground. I'm everything... everything you ever wanted to know about silence.