Cité de Londres

Inscription
Connexion

Valentine

Livre 1



Chapitre 3 : 1. Son Patronus

C'était un samedi soir. Les lampadaires de Londres illuminaient ses rues, la lune dominait son ciel et les voitures passaient inlassablement sur ses routes. Dans le cœur de la capitale, il y avait un immeuble parmi tant d'autres. Et parmi tous les appartements que comptait cet immeuble, il y avait celui dans lequel habitait Octavia Peters, alors âgée de dix-neuf ans.

Comme beaucoup de Londoniens, Octavia était actuellement en pyjama, couchée sur son canapé, un paquet de chips à la main, absorbée par sa télévision. Elle regardait une émission abrutissante, dont elle n'avait d'ailleurs pas retenu le nom. Octavia se demanda où la production avait bien pu dénicher les candidats de l'émission, qui passaient leur temps à déblatérer des inepties et à s'insulter les uns les autres. Elle se demandait s'ils n'étaient pas tous en train de jouer un rôle, s'ils n'étaient pas simplement des acteurs payés pour être impolis, mal élevés et idiots. Le constat était effarant ; plus haut était le niveau d'imbécilité d'une émission, plus celle-ci était regardée. C'était cela, la divertissement. C'était se délecter du quotidien de jeunes gens prêts à tout pour devenir les futures étoiles de la Grande-Bretagne. Octavia savait que ce genre de programme télévisé avait une audience assez incroyable, et elle se demandait pourquoi ; les gens étaient-ils véritablement attachés aux candidats, ou bien regardaient-ils le programme pour le plaisir de se moquer de gens moins cultivés qu'eux ? Il y avait aussi certains auditeurs, sans doute, qui s'ennuyaient, qui n'avaient rien d'autre à faire. Octavia était de la troisième catégorie.

Elle attrapa la télécommande et composa un chiffre au hasard. Elle tomba sur une chaîne qui diffusait un film qu'elle n'avait jamais vu, et auquel elle ne comprit pas grand-chose. Alors qu'elle s'apprêtait à changer de chaîne une seconde fois, des cris emplirent la pièce. Aussitôt, elle se redressa, se leva de son canapé et se dirigea vers la source des cris ; un berceau noir, très simple, situé à quelques mètres de là. Elle souleva l'enfant du berceau, se rassit sur le canapé, posa le poupon sur ses genoux et l'observa quelques secondes. C'était une petite fille très calme, qui était âgée de cinq semaines, et qui pleurait plutôt rarement. Octavia la trouvait adorable. Elle ne pleurait plus et se contentait de fixer l'adolescente de ses grands yeux bleus. Le nourrisson émit un drôle de son qu'Octavia interpréta comme un rire. Elle sourit au bébé, puis elle le prit dans ses bras un peu maladroitement et se dirigea vers la cuisine. Elle ouvrit le frigo d'une main, attrapa une bouteille de boisson gazeuse, et s'en servit un verre qu'elle avala d'une traite. Pendant ce temps-là, le bébé qu'elle tenait toujours dans ses bras porta son petit poing serré à sa bouche. Octavia retourna ensuite au salon, et elle reposa l'enfant dans son berceau, puisqu'il semblait s'être calmé.

Préférant éviter que le bruit du film ne perturbe le sommeil du poupon, Octavia décida d'éteindre la télévision et d'exercer une activité moins bruyante. Elle se dirigea dans sa chambre, où des dizaines de livres s'entassaient, et après quelques recherches, elle trouva l'ouvrage qu'elle cherchait ; Magie blanche, quelles sont ses limites ? L'auteur percevait la Magie d'une façon plutôt originale ; selon lui, la Magie devenait un fléau. C'était !ne façon pour les sorciers de se donner des raisons de s'entre-tuer, de se mettre en marge de la société Moldue, et même de développer un sentiment de supériorité vis-à-vis d'eux. Il parlait beaucoup des Moldus dans ses ouvrages, et il traitait de la Magie avec la plus grande prudence. Il aimait l'idée de se servir de la Magie comme d'une aide pour le quotidien, mais il aurait voulu qu'elle soit moins puissante. Il était intimement convaincu que les pouvoirs des sorciers étaient d'une puissance démesurée, et que cela les encourageait à créer le chaos. Octavia aimait beaucoup cet auteur. Beaucoup disaient qu'il détestait la magie, à tort. Il ne détestait pas la magie ; il détestait ce qui en avait été fait. Il détestait l'idée que des sortilèges d'attaque aient été créés, car ils ne pouvaient qu'être utilisés à de mauvaises fins.

Octavia était encore assise sur son lit, plongée dans sa lecture, lorsque pour la seconde fois de la soirée, des pleurs interrompirent ses activités. Elle posa son livre et jeta un œil à son horloge, qui indiquait qu'il était minuit et demi. Une fois encore, elle se dirigea immédiatement vers le berceau de son salon, d'où elle sortit la petite fille. La scène sembla être exactement la même que tout à l'heure ; dès lors où Octavia prit l'enfant dans ses bras, il s'arrêta de pleurer. Octavia vérifia qu'il n'y avait pas besoin de changer sa couche, et ce n'était pas le cas. Elle se dirigea donc une nouvelle fois vers la cuisine, où elle prépara magiquement un biberon. Octavia n'avait que dix-neuf ans, et elle n'était pas vraiment douée avec les enfants ; heureusement que la magie pouvait l'aider. Elle donna son biberon à l'enfant, qui avala goulûment le lait préparé par l'adolescente.

Puis elle l'emmena à nouveau à la cuisine, et elle l'observa. Une minute. Puis deux. Puis dix. Elle le berçait lentement, à un rythme régulier. La petite fille avait fermé les yeux, s'étant endormie, mais Octavia n'en détacha pas son regard. Après seize minutes, elle se mit à pleurer.

« Je suis désolée... Je t'aime tellement... »

Et elle berça son enfant toute la nuit, pleurant parfois, souriant d'autres fois.
Dernière modification par Octavia Peters le 11 juin 2017, 11 h 22, modifié 4 fois.

Sur le ciel de nos blessures je te peindrai un idéal,
Et si nous sommes cernés de murs, moi j'en ferai des cathédrales.

Valentine

Chapitre 3 : 2. Couper le cordon

Image La pièce dans laquelle se trouvait Octavia était épurée, propre, sans tache. Les murs étaient beiges et quelques cadres de peintures surréalistes étaient accrochés ça et là. Octavia était en train d'admirer une oeuvre de Salvador Dali, son bébé dans les bras, lorsque quelqu'un entra dans la salle. C'était un homme d'une trentaine d'années, cheveux bruns, sourire gentil. Il serra la main d'Octavia, puis il s'installa derrière son bureau et invita l'adolescente à s'asseoir en face de lui ; elle s'exécuta.

« Bien. Alors, Mademoiselle, dites-moi ; pourquoi êtes-vous là ?, demanda-t-il, son sourire sympathique toujours accroché à ses lèvres. »

Octavia baissa les yeux pour observer le poupon, très calme, qu'elle tenait dans ses bras. Elle suçait sa tétine, ses beaux yeux fixant les cheveux roses de sa mère, sans avoir la moindre idée de ce qui était en train de se passer. Sans savoir que son avenir était en train de se jouer.

« Je... je voudrais donner mon bébé. »

Le sourire sympathique de l'homme sembla se transformer en sourire de pitié. Octavia se demanda s'il était en train de plaindre la mère ou son enfant – ou peut-être les deux. Pourtant, il devait voir défiler ce genre de cas toute la journée. Il savait cacher ses émotions, masquer les jugements qu'il portait, rester impartial et neutre. Il prit à nouveau la parole, pour réciter un discours qu'il avait du apprendre par cœur. Il expliqua à Octavia que c'était une décision irréversible, qu'elle ne pourrait pas revenir sur son choix, que sa fille serait élevée par quelqu'un d'autre. Ces mots brisèrent le cœur d'Octavia, mais elle se retint de pleurer, pour ne pas que l'homme la renvoie chez elle.

« Oui. Oui, je sais. J'ai voulu la donner à la maternité, mais on m'a dit que j'étais obligée de la garder six semaines avant de la donner. Du coup, je l'ai gardée trois mois. »

Le front de l'homme se plissa très légèrement, et une personne observatrice aurait pu voir quelques rides y apparaître. Octavia, elle, avait les yeux baissés, n'osant pas regarder l'homme en face, alors elle n'aurait pas pu remarquer cette réaction explicite.

« Trois mois, ce n'est pas six semaines..., observa-t-il. »

Octavia pensa avec ironie qu'il était particulièrement perspicace, et que c'était peut-être pour sa capacité à résoudre ce genre de calculs mentaux excessivement compliqués qu'il avait obtenu son poste.

« Oui, mais je n'arrivais pas à me résoudre à l'abandonner. »

Il hocha la tête et n'ajouta rien. Il ne demanda pas à Octavia les raisons de sa décision. L'adolescente supposa que c'était une question trop personnelle, et que lui était chargé de l'impersonnel. Il discutait des formalités, de comment cela allait se passer, il renseignait, il expliquait, mais il ne consolait pas, ne réconfortait pas. Il était là pour que les choses se passent vite et bien, pas pour jouer au psychologue face à chaque maman désemparée qu'il rencontrait. Octavia ne savait pas encore si elle trouvait cela bien ou pas. Elle avait besoin de conseils, elle avait besoin d'aide, mais elle n'en voulait pas de la part de cet homme. Finalement, peut-être était-ce mieux qu'il continue de faire son métier tel un automate sans sentiments.

« Concernant le père..., reprit-il, d'un ton éternellement professionnel. »

Cette fois, la réponse d'Octavia vint directement.

« Père inconnu. »

En réalité, le père n'était pas inconnu. Il s'appelait Jack Taylor et il avait été le petit-ami d'Octavia pendant des années. Mais elle ne pouvait pas supporter l'idée que cet homme, immature et irresponsable, élève Valentine. Octavia voulait que sa fille soit heureuse, et pour être heureux, il fallait commencer par ne pas avoir Jack Taylor pour père. En fait, pour s'épanouir, mieux valait ne pas connaître Jack Taylor, tout simplement. Octavia en avait fait l'expérience personnelle.

« Très bien. »

Octavia ne voyait pas du tout ce qu'il y avait de très bien là-dedans. Toute personne de bonne foi aurait reconnu qu'il s'agissait d'une réponse convenue, mais Octavia n'avait pas la moindre envie de faire preuve de bonne foi. Elle était prise d'une soudaine envie de détester le monde entier, car elle avait la soudaine impression que le monde entier la détestait.

La conversation continua beaucoup trop longtemps au goût d'Octavia. L'homme lui demanda des tas d'informations banales – mais nécessaires – comme son identité, le lieu de sa résidence, le nom de l'enfant, sa date de naissance, ses habitudes,... À chaque fois qu'elle parlait de Valentine, le cœur d'Octavia se serrait, mais elle faisait comme si de rien n'était. L'homme lui demanda notamment si elle préférait une adoption simple ou plénière, en lui expliquant ce qu'était la différence. Octavia savait qu'elle aurait du opter pour une adoption plénière, car cela aurait définitivement rompu tous les liens entre sa fille et elle, mais elle en fut incapable. Savoir qu'elle pourrait peut-être revoir Valentine un jour lui était indispensable. Alors, elle choisit l'adoption simple.

                                                                                         Image

Et finalement, après d'interminables minutes d'entretien, l'homme lui demanda s'il souhaitait faire ses adieux à sa fille dans une pièce vide. Il proposa cela en désignant une porte de son index, et Octavia hocha lentement la tête, puis elle se leva et se dirigea vers la porte qu'il lui avait indiquée. Elle découvrit une salle blanche, petite, très simple. Elle n'avait pas besoin de plus. Elle commença par observer sa fille de trois mois, ressassant tous les moments qu'elle avait vécus avec elle. Elle eut l'impression qu'on la poignardait dans le cœur lorsqu'elle se dit que Valentine ne se souviendrait probablement pas de sa mère biologique.

« Je ne sais pas si tu pourras comprendre, un jour... commença-t-elle à voix basse, comme si elle lui confiait un immense secret. »

Valentine émit un petit rire, et ses fossettes se creusèrent alors qu'elle souriait. Le bonheur de sa fille accentua le désespoir d'Octavia.

« C'est juste que... je n'ai pas d'argent pour toi. Pas de temps. Pas ce qu'il faut pour bien t'éduquer. »

Sa petite fille continuait de l'observer en souriant.

« Pour toi, je n'ai que de l'amour... »

Ses derniers moments.

« ... et l'amour, c'est... c'est pas suffisant. »

Octavia serra la main de sa fille et l'embrassa sur le front. Détacher son regard d'elle fut une véritable épreuve. Elle la confia à l'homme de tout à l'heure et le salua d'une voix gonflée. Quand elle fut de retour dans sa voiture, seule, elle vomit.

Dernière modification par Octavia Peters le 11 juin 2017, 9 h 31, modifié 2 fois.

Sur le ciel de nos blessures je te peindrai un idéal,
Et si nous sommes cernés de murs, moi j'en ferai des cathédrales.

Valentine

Image
Photo envoyée par Abigail et Dean


Chapitre 3 : 3. Les imposteurs

Octavia avait grandi. Je ne saurais pas vous dire si elle avait bien grandi, mais en tout cas, elle avait grandi. Elle avait vingt-six ans, désormais, et Valentine en avait sept. Octavia ne l'avait jamais revue. Pas une seule fois. Chaque jour elle lui manquait, chaque jour elle jalousait ses nouveaux parents, et chaque jour elle était tiraillée entre sa raison et ses émotions ; devait-elle entreprendre une démarche pour la revoir ? Ce serait un coup de folie. Un coup de poing dans le cœur qu'elle s'infligerait à elle-même. La revoir, ce serait s'envahir de remords. Pourtant, un jour, elle décida qu'elle n'en pouvait plus, qu'elle avait trop attendu.

À quoi bon essayer de faire comme si elle n'existait pas alors qu'elle occupait ses pensées depuis sept ans ? Elle ne pourrait jamais faire « comme si », peu importe à quel point elle le voulait. C'était inéluctable, c'était une vérité, et il fallait qu'elle l'accepte. Alors, après des années à se torturer l'esprit, elle avait fait son choix. Il fallait qu'elle voie ce qu'elle était devenue. Octavia avait retrouvé l'adresse de ses parents adoptifs – ce qui n'avait pas été très difficile, puisqu'elle avait gardé ces documents bien précieusement dans une armoire et qu'elle n'avait jamais oublié où elle les avait rangés.

Ils habitaient une campagne du pays de Galles. Abigail et Dean Coalman. Octavia avait passé de longues heures à les imaginer ; étaient-ils laxistes ou sévères ? Attentionnés ou nonchalants ? Octavia n'était pas certaine d'avoir envie de les rencontrer, eux, ceux qui étaient à la place qu'elle aurait du occuper. Elle redoutait même de devoir leur envoyer une lettre. Mais il fallait passer par là, alors elle passerait par là. Le courrier qu'elle leur avait envoyé était court et rédigé en des termes simples. Elle avait choisi le type d'adoption lui permettant de revoir sa fille et le moment était venu. Abigail et Dean n'avaient pas tardé à répondre et Octavia avait senti leur réserve dans leurs mots. Elle avait vite compris qu'ils auraient préféré ne jamais recevoir de lettre signée Peters. Pourtant, le couple avait accepté, posant cependant une stricte condition ; Valentine ne devait pas savoir quel lien la liait à Octavia. Elle savait qu'elle avait été adoptée mais Abigail et Dean pensaient que confronter Valentine à sa mère biologique bousculerait leur équilibre familial. Octavia trouvait l'excuse bien piètre, mais elle n'avait pas protesté, probablement parce qu'elle était morte de peur.

Un rendez-vous avait été fixé. Octavia dînerait chez les Anderson dans trois semaines et se présenterait comme une collègue de travail de Dean. Valentine ne poserait pas de questions ; ce n'était apparemment pas son genre. Et puis, si elle en posait, ils improviseraient.

______


Ana était géniale. Vraiment. Elle était gentille et elle ne s'énervait jamais. En plus de ça, elle était rigolote, parce qu'elle parlait super vite et que personne ne comprenait jamais rien à ce qu'elle disait. En classe, quand elle prenait la parole, Madame Suzan lui disait souvent « articule un peu plus, Anastasia, et ne sois pas pressée, on a tout notre temps » et Ana répondait « ah oui, pardon » et puis elle répétait en articulant. Les autres rigolaient souvent avec Ana. Valentine, elle, riait avec Ana mais pas avec les autres. C'était pas de sa faute, pourtant ; elle faisait de son mieux, mais elle ne parvenait pas à être à l'aise avec eux. Ils étaient trop bruyants, ils l'impressionnaient. Papa et Maman lui disaient souvent que ce n'était pas grave d'être plus calme, que c'était même une qualité. Ça rassurait Valentine, mais bon, quand même, si elle pouvait apprendre à être moins timide, ça l'arrangerait.

Nous étions un vendredi, c'est-à-dire le jour préféré de Valentine, parce que les vendredis soirs, Ana venait souvent manger à la maison. Il suffisait à Valentine de sourire à Papa ou Maman pour qu'ils acceptent aussitôt d'inviter Ana. Pourtant, aujourd'hui, elle eut une réponse négative. Maman lui expliqua qu'ils avaient déjà une invitée et qu'Anastasia pourrait venir demain ou la semaine prochaine. Valentine n'était pas du genre à se plaindre, alors elle haussa simplement les épaules et reprit la direction de sa chambre, mais elle fut rappelée par Maman, qui lui demanda de bien se comporter durant le dîner et d'être très polie avec la dame qui leur rendrait visite. Bah. Papa et Maman invitaient souvent des inconnus à la maison, elle était habituée. L'invitée de ce soir était une madame parmi les autres.

______


Octavia inspira, expira, puis inspira une seconde fois, plus longuement. Elle hésita une fraction de seconde. N'était-elle pas en train de commettre une terrible erreur ? Non, trop tard, la sonnette retentissait. Elle ne voulait pas que les propriétaires de cette maison lui ouvrent. Pitiez, qu'ils n'ouvrent pas.

Ils ouvrirent. Octavia croisa d'abord le regard inquiet mais doux d'Abigail Coalman, puis celui de son mari, qui était plus sévère. Ni l'un ni l'autre n'était véritablement enchanté, mais ils firent un effort de courtoisie remarquable en accueillant leur invitée avant autant de chaleur que possible. Octavia leur serra la main, à l'un puis à l'autre, en les remerciant d'avoir répondu à sa lettre. Ils lui répondirent que ce n'était rien, même s'ils savaient tous les trois que ce n'était pas rien du tout.

Octavia n'attendait qu'une chose – et en même temps, elle la redoutait. Lorsqu'elle fut conduite dans le salon par Abigail et Dean, elle sentit une déception immense l'envahir en constatant qu'elle n'était pas déjà là. Elle n'eut pas à attendre bien longtemps, cependant, puisque Dean cria à sa fille de venir les rejoindre. Il y eut deux secondes de silence, puis Abigail proposa à Octavia de prendre place à table. Pour faire comme si tout était normal, elle lui dit de ne pas hésiter à se servir parmi les apéritifs qu'ils avaient préparés et elle lui demanda si elle voulait du vin.

Et, sans se douter une seule seconde qu'elle était l'élément central de cette soirée, Valentine descendit les escaliers et débarqua dans le salon, un petit sourire gêné au bord des lèvres et la tête baissée. Octavia ne put pas s'en empêcher ; elle n'attendit pas que sa fille vienne jusqu'à elle. Comme guidée par une force invisible, elle se leva pour la rejoindre. Arrivée près d'elle, elle s'accroupit et lui tendit sa joue, sur laquelle Valentine déposa un baiser. D'une petite voix, elle dit :

« Bonsoir Madame. »

Madame. Madame. Elle l'appelait Madame. Le cœur d'Octavia s'affaissa.

« Bonsoir. Je m'appelle Octavia. »

Valentine hocha la tête et n'ajouta rien. Ça n'étonna personne, car les trois adultes de cette pièce savaient tous que c'était une enfant timide. Octavia l'avait compris dès qu'elle l'avait vue.

La soirée se passa bien – elle aurait pu être pire, en tout cas. Valentine n'était pas très bavarde mais elle répondait aux questions qu'on lui posait, et Octavia dut se retenir de ne pas la harceler. Elle posa des questions basiques – elle aurait aimé une discussion plus sincère, moins convenue, mais c'était déjà ça. Elle apprit que Valentine avait de bons points à l'école, qu'elle avait une meilleure amie qui s'appelait Anastasia, qu'elle détestait les parcs d'attraction mais qu'elle adorait les zoos, qu'elle lisait beaucoup. Octavia enregistrait tout et devait faire des efforts surhumains pour ne pas adopter d'attitude qui attirerait la suspicion de sa fille.

Après le dessert, Valentine demanda à sa mère si elle pouvait aller dormir, et pour la deuxième fois de la soirée, Octavia eut l'impression que son cœur était pris de convulsions. Elle allait partir. Elle l'oublierait dès le lendemain. À ses yeux, elle n'était qu'une des collègues de son père, elle ne valait rien. Jamais dans sa vie Octavia n'avait ressenti un tel désir d'être reconnue et aimée. Jamais elle n'avait autant regretté la décision qu'elle avait prise sept ans plus tôt.

Octavia était strictement incapable de ressentir la moindre once de bienveillance pour les parents adoptifs de Valentine. Ils auraient pu lui décrocher la lune qu'elle ne se serait même pas sentie reconnaissante. Pourtant, elle ne parvenait pas à les détester, tout simplement parce qu'ils n'avaient rien de détestable. Ils n'avaient fait aucune gaffe et, tout le long de la soirée, ils avaient fait des efforts pour ouvrir le dialogue entre Valentine et Octavia. Abigail offrit une dernière fleur à son invitée en demandant à Valentine de faire un bisou à Octavia d'aller dormir.

Dès que la petite fille eut quitté la pièce, une certaine tension s'installa. Inutile de rester là plus longtemps. Simuler la sympathie n'aurait servi à rien. Ainsi, Octavia se leva et les remercia pour le repas. Elle ne fit pas l'effort de leur sourire, et sur le palier, alors qu'elle leur souhaitait une bonne fin de soirée, Abigail posa sa paume sur la main d'Octavia, comme un geste de remerciement. De compassion. D'adieu.

Elle avait des cheveux blonds, des sourcils de la même couleur, un regard curieux mais fuyant, un sourire timide. Elle était si jolie. Si distante.

Lorsqu'elle rentra chez elle, Octavia se précipita aux toilettes et vomit.

Décidément.

Sur le ciel de nos blessures je te peindrai un idéal,
Et si nous sommes cernés de murs, moi j'en ferai des cathédrales.