Cité de Londres

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Lune  Solo 

[ 2 MARS 2041 ]
Charlie, 11 ans.
6 mois avant Poudlard


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Pour la énième fois, je me grattais les cheveux de ma main droite. À chaque fois que je ne me sentais pas à ma place, je commençais à avoir chaud et mon cuir chevelu se montrait férocement intempestif. M'obligeant à le gratter pour soulager cette sensation de malaise qui me dévorait. Replaçant ma main à sa place, croisée avec sa jumelle dans mon dos, je contemplai le tableau d'un air désintéressé — et je l'étais vraiment, désintéressée et un tantinet à cran. Mes talons flottaient tranquillement à quelques millimètres du sol, imperceptiblement, j'étais sur la pointe des pieds, une habitude que j'avais prise depuis des mois pour éviter mes violentes crampes aux mollets quand je jouais avec les pédales de mon piano.
Il me narguait, cette espèce de brouillon de peinture que n'importe quel idiot aurait pu dessiner en quelques minutes, à la seule différence que celui-ci portait un petit écriteau plutôt cocasse en bas à droite :


« Dans l'Abime Enivrant »
Janvier 2041 — Karasu Riinema
12 500 £


Je ne m'y ferais jamais. 12 500 livres sterling pour un gribouillage. C'était à s'en cogner la tête jusqu'à percevoir son crâne d'une blancheur éclatante, puis continuer encore à se défoncer le crâne pour vérifier si Sa Seigneurie Le Cerveau ne débuterait pas une légère dépression cognitive.

Vous trouvez cela esthétique, mademoiselle ?

Extirpée de ma réflexion, je posais des yeux ennuyés sur un ancêtre. Ce vieux gentleman japonais me fixait d'un air mi-amusé, mi-bienveillant. N'ayant pas un seul poil sur le crâne ; de ma faible hauteur, il ressemblait à un genou. Attendant ma réponse, son sourire se fit plus insistant ; dans une vaine tentative de me mettre à l'aise, j'imagine.
*Un peu d'amour-propre par procuration fera plaisir à Papa*
Ces riches se ressemblaient tous, donc ma technique de base était de les conforter dans leur médiocrité ; mon père étant directeur de cette galerie d'art, tout le monde ici savaient que j'étais sa fille. Ainsi, les acheteurs s'attachaient à moi — façon de parler, hein — et se sentaient plus en confiance pour acquérir ces « œuvres », ce qui enrichissait mon père. La boucle était bouclée. Fin de l'histoire.

Je trouve cette peinture intense si vous voulez mon avis, répondis-je en reportant mon attention sur l'œuvre en question.

Je me détestais à mentir comme ça, j'avais envie de me gifler, de me renier éternellement, de m'auto-condamner pour l'enfer… mais c'était pour Papa que je le faisais. Je n'étais pas responsable, ce n'était pas moi. Finalement, je n'étais qu'une simple marionnette. Mais j'adorais mon Pa…


Intéressant… pour ma part, je la trouve trop brouillonne, confessa le vieillard d'un ton détendu.

Mon corps entier se retourna d'un bloc. Qui était ce gars ?

*Bon Dieu !* Avec sa réflexion, je l'avais directement amené au niveau de « gars », donc plus critique, plus intelligent, plus pertinent et surtout plus profond et intéressant. C'est la première fois, depuis un peu moins d'un an, qu'une personne réagissait de la sorte dans ces galeries. Sans faire semblant ni fourrer une dose d'hypocrisie dans la trachée de ses interlocuteurs.

Vous êtes ici pour acheter ?

Cette phrase m'échappa. En essayant de cacher ma propre surprise, je fronçais les sourcils dans une tentative de faciès intéressé. Ça devait être ridicule, il m'avait pris de court. Celui-ci ne semblait même pas m'avoir entendu, restant planté, sans ciller, devant l'espèce de vomi visuel accroché au mur blanc immaculé — tellement impersonnel et austère.
Enfin, il tourna sa tête vers moi, dans une lenteur calculée. Produisant un effet solennel et dramatique. Il fallait que j'apprenne à refaire cette gestuelle ! Quand ses yeux croisèrent mon regard, un frisson me traversa le dos.
Son regard était à la fois froid et chaleureux, perçant et évasif. Après un petit instant qui s'allongea indéfiniment dans ma cervelle, voulant le contempler pour l'éternité, le gentleman décocha un sourire et commença à articuler d'un air enjoué :


Je suis monsieur Riinema, le père de l'artiste de ce… s'interrompu-t-il en désignant la cible de toutes nos pensées et grimaçant de nonchalance, prototype.

Il s'autorisa un léger rire moqueur avant de reporter son attention sur moi. Je n'avais pas eu le temps de me rendre compte de l'ampleur de sa phrase qu'il repartit de plus belle :

Et vous êtes ?

Le père de ce Karasu Riinema ?! Artiste valant dans les 12 500 £ le brouillon. Et il se moquait ouvertement de son fils de la sorte ? Par-derrière, en hypocrisie, j'en étais sûre. Il n'oserait pas devant sa progéniture, craignant de briser son petit cœur d'artiste incompris ; adepte du gribouillage en règle.
Il devait bien être le seul dans cette galerie à ne pas savoir qui j'étais vraiment. J'avais enfin une bonne carte dans mon jeu. Il ne fallait pas que je me découvre, pour préserver cette relation intéressante. Je laissais échapper un soupir. J'étais tellement désespérée que le simple fait de trouver quelqu'un qui pense comme moi me faisait sauter de joie… intérieurement ; pas extérieurement, un peu de tenue tout de même.


Appelez-moi Charlie tout court, répondis-je en lui tendant la main, j'accompagne mon père qui veut s'offrir un beau tableau.

Mentir, certes. Mais pas trop, je n'aimais pas ça. Insidieusement, le mensonge prenait de plus en plus son aise dans mes journées. La joue du monsieur fut agitée d'un soubresaut très bref. Mes compétences s'éveillaient : Amusement. Il était amusé par ma réponse… Ça n'avait aucun sens. Je n'avais rien dit de drôle ou d'ironique, j'avais même fait taire mon penchant pour le sarcasme. Pourtant, la joue, le soubresaut… C'était bien de l'amusement, un certain sentiment narcissique traduit inconsciemment par le corps. Bof, je devais sûrement me tromper, mon analyse était faussée. Il fallait que je redemande à Papa.
Quand il me serra la main, j'étais convaincue que cet homme était bien plus qu'il ne voulait le dire. Ce contact rugueux clignotait en rouge dans ma tête : il ne devait pas beaucoup jouer au peintre amateur avec son fils. Une paume dans un tel état ne pouvait être que le résultat de lourdes sollicitations diverses. Même ses coussinets étaient d'une fermeté rocheuse. Il ne pouvait pas être un simple paysan, ou alors un paysan fana de la pioche-sans-gants.

*Et lui ? Comment est-ce qu'il perçoit ma main ? Telle une peluche Teddy Bear ?* me surpris-je à m'interroger.
Démasquée. Mon expression faciale avait dû me trahir. Il se rendit compte de mon agitation puisqu'il se dégagea un peu trop rapidement. C'est bien ce que je me disais, percevant la douceur de ma main, il ne lui était pas venu à l'esprit l'effet que pouvait engendrer la sienne. Oublie-toi toi-même. Tiens, c'était nouveau ça ! Il faudrait que je le note.


Allons, mon cher, vous faites la cour à ma petite ?

Papa et ses boutades non appropriées. J'avais cette étrange impression que mon père était une autre personne à l'extérieur de la maison. Je l'adorais, mais cette facette qu'il montrait aux Autres était fausse. Ou alors, c'était à la maison qu'il était faux ? *Tss… n'importe quoi*.
À ma stupéfaction la plus totale, mon père enlaça monsieur Riinema, lui tapota le dos avant de se dégager. Je ne réagissais pas et ne voulais surtout pas réfléchir, essayant de couper court à mes pensées. Je préférais attendre un peu, j'avais tout mon temps.

T'as pas changé, commenta inutilement ce monsieur que je trouvais louche à présent.

Il tenait Papa par les épaules, le toisant de haut en bas. Ils se connaissaient depuis un moment, c'était plutôt explicite. Mon père ne répondit pas, il était comme moi (ou plutôt, moi comme lui) : ne parlant pas beaucoup, mais quand il fallait l'ouvrir, ça se devait d'être pertinent. Quelques secondes moururent avant qu'ils ne s'étreignissent encore une fois férocement. Je n'aimais pas tellement la tournure qu'empruntait la situation. Un sentiment de jalousie perça mon impassibilité. Personne n'enlaçait mon père de la sorte, à part moi.


Tu l'as reconnue ? demanda mon paternel en me portant un regard attendrissant.

Évidemment.

Charlie, enchaîna Papa en s'agenouillant à ma gauche et faisant face au vieil homme de son corps, sa tête tournée vers moi. Je préférais que ça se passe comme ça, moi et lui qui faisions face aux Autres. Je posais délicatement ma main dans son dos, voici Izaki, un vieil ami venant tout droit du Japon. Je l'ai rencontré là-bas quand t'étais encore toute petite minuscule !

La barrière venait d'être brisée ! Le Japon, ma petite enfance, les souvenirs d'images, d'odeurs, de gestes, de présences… Toute cette rasade psychique débordait de bonheur. Je me sentis bête tout d'un coup. Le nom Riinema était japonais à mille pour cent et la relation qu'il avait l'air d'avoir avec Papa aurait dû me mettre sur la voie. Voilà comment se rendre compte que les sentiments et les ressentis aveuglent les capacités, même en étant un expert.
Le sourire de monsieur Riinema était resplendissant, le mien aussi devait être éclatant, qui sait ? Il était bien inconscient, pour sûr.


Alors comme ça, tu veux aider Adam à acheter une œuvre ? ironisa, sans aucune retenue sur le ton, ce ami-de-Papa.

Âprement, je compris son comportement, son rictus à la joue, son avis intéressant, mais pas l'état de ses mains ; qui m'intriguait pour une raison inconnue. Peut-être que j'avais vu quelque chose quand j'étais petite ? Je savais que l'inconscient pouvait faire une fixation par rapport à un souvenir d'enfance. L'auto-persuasion n'était pas à négliger non plus, peut-être que je m'embrouillais toute seule. Me grattant le cuir chevelu, à cause d'une légère sudation, j'appréciais la difficulté du cerveau humain. Je n'y comprenais pas grand-chose même après une année quasi complète à apprendre avec mon père. Et plus j'analysais, plus je m'embourbais. Encore une fois, mon cerveau digressait, me causant le tort de me déconnecter de la réalité ; c'était toujours le même schéma : dès que je méditais trop, je plongeais pleinement dans ma conscience, oubliant tout ce qui m'entourait.
Monsieur Riinema m'avait grillé dès le début et s'était joué de moi, c'est tout ce qu'il fallait savoir. Le Ridicule était monté sur son aigle Paroxysme et prenait son envol vers la terre Perte-De-Crédibilité.


Charlie, tu es ma pièce maitresse et tu le sais très bien, me rappela pour la, beaucoup trop de fois, mon père dans une tentative de me… rassurer ?

J'aimais bien cette pratique qu'il avait de se mettre à ma hauteur, donc à genoux, quand il me disait des choses importantes. Ça me procurait la sensation qu'il admettait que je pouvais tout à fait comprendre et appliquer en conséquence. N'éprouvant pas le besoin de répondre, je demeurais silencieuse, à contempler ses yeux bleus. C'était un des très rares Japonais à avoir cette couleur si singulière. Un bleu profond et sombre, mais plein de vie ; comme le reflet sur le mercure. Ma ressemblance avec lui était insultante tant son existence débouchait sur le néant, j'avais l'air d'une adoptée à ses côtés. Souriant de satisfaction, Papa continua :

Tu peux aller chercher Jam, s'il te plait ?

*Ah…* Jam — ou Big Jam — était l'associé de mon père. Investisseur effréné et flaireur d'affaires juteuses, c'est ce que répétait mon père à chaque fois qu'il m'en parlait. Pour ma part, je trouvais plutôt que c'était un génie linguistique. Il était capable de pondre des textes avec des figures de style à faire pâlir n'importe quel prof de lettres et le tout avec une cohérence et une profondeur si… je ne savais pas vraiment. Belle, peut-être ? Bref, un génie.

Pourquoi tu ne l'appelles pas directement ? demandais-je, tout naturellement.

Il ne répond pas, il est au club.

C'était clair. Quand Big Jam était dans son « club » — comme on aimait le dire en présence des Autres — il ne fallait pas le déranger. Sauf pour des affaires d'argent. Et aujourd'hui se jouaient beaucoup de biffes dans cette galerie. J'allais donc aller le chercher dans son endroit favori, aménagé dans mon quartier : Tower Hamlet. Cette exposition était proche du London Bridge, j'en avais pour un peu plus d'un quart d'heure de marche.

J'y vais ! répondis-je, euphorique de quitter ce lieu pour un temps, aussi infime soit-il.

Patiente un instant Charlie, céda Izaki en faisant signe à une personne derrière moi.

J'eus le réflexe de regarder dans cette direction, il y avait un gars, âgé de trois ou quatre ans de plus que moi, qui répondit à son tour par des signes de gêne, d'incompréhension puis de frustration. Dépité, il s'excusa envers les personnes qu'il laissait en plan et se dirigea vers nous. Une tronche tellement japonaise, des yeux noirs, cheveux noirs, visage fin et légèrement aplati, le cliché ultime. Plus japonais, ça serait un nem. J'avais deviné, c'était Karasu, l'artiste — ça me donnait envie de gerber — aux multiples zéros avant la virgule.


Tu vois cette jeune demoiselle ? commença l'ami de mon père, comme s'il s'apprêtait à démontrer une théorie révolutionnaire.

Le japonais posa un regard las sur moi puis reporta son attention sur son paternel.

Tu vas l'accompagner au cas où elle se ferait agresser, ou l'inverse, conclut-il, dans le plus grand des calmes.

*Où est-ce qu'il veut en venir ?* Je lui lançais un regard noir. Cet Izaki n'était pas très au courant de la situation, j'en avais bien peur. Il ne savait pas que, en un claquement de doigt, c'est lui qui serait en danger et surtout pas moi. Un soupçon de colère et de fierté élisait domicile en moi, écrasant la lueur de jalousie.

Ce n'est pas une bonn… précisa Papa avant de se faire couper sec : « Karasu ira avec elle, Adam ». Une vague véhémente sembla s'échapper de cet « ami », elle parcourra mon corps sans mon autorisation, crépitant sur ma peau en une chair de poule spontanée. Brusquement, je ne me sentais plus en sécurité, je me collais à mon père et lui serrait la chemise de mes mains. *Qu'est-ce que c'est que ça ?!* Je n'avais jamais ressenti quelque chose de si oppressant. Une mauvaise humeur se coupla à mes autres émotions, je détestais me sentir sous l'influence des Autres. J'en étais sûre, il était bizarre et cachait des choses. En un seul bond, ses yeux se posèrent sur les miens. Mon étau se serra un peu plus sur mon père. Ce gars me foutait la chair de poule ! Comme s'il avait lu dans mes pensées, son visage devint — sans transition — chaleureux ; il ajouta : « S'il t'arrivait un quelconque malheur, ton père serait très triste » dans un sourire qui se voulait avenant, peut-être dans son point de vue. Moi, il me mettait mal à l'aise. Son ton était d'un sarcasme gênant.

Je réussis à décrocher mon regard pour le poser sur mon père. Il semblait pris au centre d'un tourbillon conflictuel intérieur. Papa ne perdait jamais son sang-froid, pas en face de moi en tout cas ; exception faite des larmes. Il maitrisait la psychologie et la psychanalyse sur le bout des doigts, pouvant donc faire face à toutes les situations ; enfin, pas toutes… voilà la preuve. Mon inquiétude ne fit que grossir, chassant ma colère et invitant ses amis : anxiété et insécurité. Je n'avais pas envie de faire ma route avec cet inconnu, progéniture de ce taré soi-disant ami de mon père.


Très bien.

*Hein ?* Stop. Pause. C'était bien mon père qui venait d'acquiescer ? Je le fixais, oui c'était bien lui. *Il ne va pas bien* conclut ma pensée. Je me préoccupais plus de son état que du mien, parce qu'on était étroitement corrélés. S'il n'allait pas bien, alors moi non plus. Son anxiété décupla la mienne. Il semblait contraint, forcé de prendre cette décision. Personne ne commandait Papa. PERSONNE !
Et ce n'est pas ce sexagénaire avec son air suffisant à manger des mandales pendant trois heures d'affilée qui allait dicter sa loi. La colère qui m'avait encore une fois envahie creva lamentablement dès que les yeux noirs, perçants d'Izaki croisèrent les miens. Quelle sensation horrible ! J'avais l'impression qu'il me fouillait, qu'il s'immisçait à l'intérieur même de mon être ; je me sentais sale. Il fallait réfléchir ! RÉFLÉCHIR !
Et si je faisais un caprice ? Papa s'énerverait, il y avait des clients partout, ces bobos étaient décidément bien plus encombrants que ce que j'avais imaginé. Le comportement de mon père me déstabilisait, je ne l'avais jamais vu comme ça. Comment trouver une solution rapidement à un problème nouveau ? Ma propre incompétence me décevait, j'avais beau feuilleter mes idées, pas une n'était mieux que l'autre ; finissant toutes de la même manière : par les remontrances de Papa.
*Bon Dieu !* Pourquoi est-ce que je me cassais la tête ? C'était ce Japonais l'invité et c'était moi qui avais envie de m'enfuir ? Même un psychotique ne serait pas frappé d'une logique aussi minable. Ces deux Jap' n'étaient personne pour moi, et s'ils tentaient quelque chose, ils le regretteraient. Alors je ferais ce que j'avais à faire, avec ou sans eux.

J'y vais, grognais-je en plantant mon regard sur ce fameux Karasu.

Ses yeux étaient normaux, au moins. Rien ne transparaissait, son âme semblait avoir été aspirée par un vulgaire aspirateur bon marché. « 
Je vais chercher mon sac » continuais ma voix sur un ton monocorde, je n'étais pas concentrée sur mes dires. Je me demandais seulement si ce jeune de 14 ou 15 ans oserait lever la main sur moi. Il m'arrivait d'être paranoïaque, mais au vu du père ; je m'attendais à tout. Je vivais quand même à Tower Hamlet, un quartier difficile (je n'aimais pas le qualifier ainsi, mais c'était l'étiquette que je portais malgré moi) où tout était possible.

Tournant les talons, je me dirigeais vers l'accueil. L'autre intempestif me suivait de près, je le sentais. M'arrêtant, le regard agacé, je lui demandais de passer devant moi d'un geste prompt. Il s'exécuta.
*Au moins, il écoute* commenta ma conscience, non peu fière du contrôle que j'exerçais. Si je devais me le bouffer pendant la prochaine demi-heure, autant le faire à ma façon.

Yo ! Ça se passe ?

Le réceptionniste de mon père avait le même prénom que moi, alors que c'était un homme. La première fois que je l'avais rencontré, ça m'avait fait un drôle d'effet : je n'arrivais pas à le considérer comme un homme à part entière, je m'efforçais à lui trouver des traits féminins, aussi minime soit-il. Aujourd'hui, je n'en avais rien à carrer, sachant que mon prénom était mixte. Parfois, il arrivait que des visages se plissent ridiculement quand je révélais mon prénom — je trouvais toujours ces moments amusants — pourtant les filles s'appelant Charlie faisaient bon ménage à Londres.

Tranquillement, me répondit-il avec un clin d'œil et en jetant un regard du côté de mon père.

Après un froncement de sourcil, il se retourna et s'engouffra dans une pièce derrière le comptoir blanc, ce comptoir caractéristique des galeries-péteuses-m'as-tu-vu. J'aimais bien Charlie, sa façon de parler avec moi qui n'avait jamais changé. Il n'avait que 22 ans, on jouait ensemble il y a deux, trois années de ça. Maintenant, je le voyais seulement pendant les expositions, il n'habitait plus dans notre quartier et était très demandé — « très demandé », c'est ce que me répétait la plupart des adultes. Non ! Il y avait mieux : « je n'ai pas le temps », là c'était l'ironie sur l'égoïsme, ce n'était pas croyable ! Comment ça « pas le temps » ? On a tous du temps, c'est seulement que ces adultes narcissiques ne voulaient pas me donner de leur temps. De toute façon, j'inaugurais ma compréhension du temps, de plus en plus. Depuis que je savais que j'en avais, finalement, plus beaucoup, de temps.

La porte immaculée se rouvrit, Charlie me passa mon sac à dos noir. Un sac pile à ma taille. Je n'avais que trois choses dedans : un mini-piano — clavier maître — de 25 touches, que j'utilisais pour m'entrainer en dehors de mes cours.
Des carnets en tout genre avec des stylos noirs, autant la lecture m'horripilait, mais l'écriture était naturelle pour moi ; j'avais un carnet de composition, évidemment, un pour mes analyses comportementales, un pour mes ressentis par rapport aux Autres, un pour mes pensées profondes et enfin un pour mes dessins.
Le dernier objet était une batte de baseball de 71 centimètres, c'était bien celle-ci qui m'intéressait durant le temps que j'allais passer avec ce Nippon. Au moindre mouvement suspect : bond en arrière, dégainage de mon sac, saisie de ma batte et sifflement pour finir dans son crâne. Mon corps étant trop petit par rapport à lui, même si mon coup de pied dans la tempe avait fait ses preuves — une seule fois — il était affreusement dur à caler, avec un minimum de réflexe, l'esquiver était… un jeu d'enfant. Avec ma batte, ça devenait plus compliqué, agissant comme une extension à mon corps, j'étais déjà un tantinet plus impressionnante. J'ouvrais mon sac pour vérifier sa présence. Elle était bien là, recouverte de gravures de notes musicales saillantes, des harmoniques imaginées à la va-vite alors que je n'avais pas de papier. Saisissant un couteau que j'utilisais pour manger à Folkestone, juste avant une représentation, j'avais gravé mon inspiration sur ce bois, meurtri d'art à présent, la Batte de l'Art, un art qui faisait mal, surtout s'il pointait vers la tête.

Jetant le sac sur mon dos, je me tournais vers le squatteur de vie. La main tendue vers la sortie, le ton ironique et un sourire malicieux :


Après toi, évidemment.

« L'imagination, c'est ce qui nous rend capable de comprendre des choses que nous n'avons jamais vécu » - J.K. Rowling
Élève du mois de Poufsouffle : Distinction du Mérite - Novembre 2016
« Le souffle des Poufsouffle jamais ne s'étouffe ».

Lune  Solo 

Laissant Karasu se diriger vers l'extérieur, je fonçais vers mon père — qui m'attendait — pour lui déposer un léger baiser sur la bouche. J'avais fait ça toute ma vie, mais je voyais bien qu'en Angleterre, cette pratique gênait les Autres. Des regards obliques ou méprisants accompagnaient ce geste d'amour. Les Autres faisaient des bisous sur la joue ou le front, très bien, alors moi c'était sur la bouche. Je ne voyais pas en quoi c'était différent, ça restait sur le visage. Pourtant, je n'avais pas réussi à brider mon interrogation envers Papa, le pourquoi de ces regards suspects, il m'avait simplement souri avant de me répondre : « C'est parce que j'ai compris ce qu'est l'amour paternel, et pas les autres ». Il m'avait ensuite avoué que c'était ma mère qui avait commencé cette pratique et qu'il l'avait perpétuée. Selon lui, il arriverait un jour où je déciderais de mon propre gré d'arrêter ces baisers de salutations. Vraiment ? Je n'arrivais pas à voir comment et surtout pourquoi je ferais ça. Avant de m'en aller, mon regard mourra sur Izaki, il ne semblait pas le moins du monde décontenancé par ce baiser, au moins il n'avait pas menti sur un point : il connaissait mon père depuis longtemps, et moi, par extension.

Nuit. Douce nuit. La fraicheur de la bruine tombant mollement sur le sol londonien et sur mon visage calmait mes ardeurs et mon hostilité. La tête en l'air, je n'osais pas fermer les yeux, au cas où ce cher Karasu serait pris d'un soudain élan un peu trop entreprenant. Je baissais la tête, il attendait, à quelques mètres en face. Il semblait encore plus irrité que moi concernant cette escapade. En fin de compte, il écoutait mes ordres bien plus par dépit et consternation que par réelle envie de les suivre. Ce constat ne me plaisait pas. Sa présence ne me plaisait pas. Son père ne me plaisait pas. Tout ça pour aller chercher Jam…


Tss… chiquèrent mes lèvres, traduisant mon agacement.

Je balayais la rue d'un regard circulaire, à la recherche d'une quelconque connaissance qui pourrait nous accompagner. Au moins, je me sentirais un peu plus en sécurité.
*Mais qu'est-ce qu'il m'arrive ?* Baliser autant ne me ressemblait pas, il y avait une pièce qui manquait. L'oppression qui dansait en moi n'était pas commune. Je ressentais l'arrivée d'une merde. Une belle merde qui allait me tomber sur le coin de la tronche au moment où je m'y attendrai le moins. Karasu ne me faisait pas peur, c'était ce qui s'exprimait à travers lui qui me mettait sur mes gardes. C'était comparable à une aura contagieuse, pas une aura joyeuse et chatoyante, mais bien une lumière blafarde empoisonnée et malaisante. Même chose avec Izaki, avec une intensité supérieure.

Je n'étais pas frileuse, mais il fallait avouer qu'en ce début de Mars, se balader en short court affublé du numéro 69 sur le flanc, avec un simple collant et un t-shirt blanc immaculé, ce n'était pas une idée brillante. De plus, maintenant que la nuit était tombée, ça accentuait la connerie de cet accoutrement. J'avais un style vestimentaire très banlieusard — à cause de mon quartier — et je prenais un malin plaisir à savourer les réactions des Autres quand j'étais obligé d'annoncer : Charlie Rengan, compositrice en dernier cycle à la Guildhall School, fille de directeur de galeries d'art, enchantée.

Balançant des « droite » ou « fais attention » ou encore « pas par là » et autres joyeusetés pendant tout le trajet, nous arrivions enfin en face du club. Mon regard se posa inconsciemment sur mon habitation, un appartement à quelques pas d'ici.
*Je veux rentrer…* N'écoutant pas mon désir, j'intimais à Karasu de pousser la porte entièrement noire, austère, lourde qui se trouvait au centre de cette ruelle déserte, c'était la porte de derrière. Une sorte d'accès pour les personnes proches. À peine quelques centimètres d'entrebâillements qu'une tête apparue, un grand blond, bien portant et avec des bras de taureaux. Il bloqua le battant et considéra le Japonais un instant, puis son regard se planta sur moi. Je souris allégrement.

Pas ton 'ptit copain beauté, précisa Dean, un des videurs du club.

J'avais l'impression qu'il faisait aussi office de garde du corps de Jam, il était toujours à surveiller cette porte arrière quand son patron était dans les parages. Je ne relevais pas le sous-entendu totalement faux, c'était son humour. Un sourire sardonique coupa mon visage en deux tant il était large et, m'avançant vers la porte, je soupirais faussement :


Ah zut, quel dommage insoutenable… Tu peux rejoindre ton papounet, j'arrive.

Mon sarcasme explosait des records, je sentais mon malaise disparaître à la simple idée de m'engouffrer dans ce lieu interdit à cet abruti. Je ne pouvais m'empêcher de penser que ce n'était pas de sa faute, mais ma colère et ma rancune devaient s'abattre sur quelqu'un. Telle une clé à la fin d'une composition, je lançais un dernier rictus à Karasu avant de m'en aller, m'éloigner de lui.

Un impact mou détourna mon attention de l'intrus qui persistait à garder un regard fixe sur moi. Une chemise blanche ? Une cravate ? Un pas en arrière autorisa ma vision à détailler un corps massif, une peau très basanée — plus que moi — des yeux marron, un visage rond avec un triple menton. Big Jam…


Voilà ma petite fille préférée ! lâcha-t-il, enjoué, un peu trop à mon goût.

Je n'étais pas du tout sa fille — ça va de soi — mais ses origines mexicaines plaidaient pour lui : dans sa culture, d'après mon père, quand on porte quelqu'un dans son cœur, on le considère comme faisant partie de la famille. Ça ne me gênait pas. Par contre, sa présence ici, à l'orée de la porte-de-derrière, m'inquiétait réellement, s'il était en plein show, qu'est-ce que bordel de bon Dieu foutait-il ici ?
Son club était un rassemblement connu et reconnu de rappeurs, les maitres des mots et du rythme. Jam était le boss, si je pouvais le définir ainsi, et il faisait cela par passion, en dehors de son travail. Pour se saluer, nos mains droites se rencontrèrent en une légère tape, puis nos poings se fermèrent pour s'entrechoquer doucement les phalanges. C'était la manière avec laquelle je saluais tous les garçons de mon quartier. Pour Big Jam, c'était un peu différent, j'aimais bien enlacer son grand corps après l'avoir salué. Mes mains ne se croisaient pas dans son dos tellement il était corpulent ! Cet effet me faisait toujours sourire. Aujourd'hui, c'était différent, son regard habituellement profond — ce type de regard qui juge avec une certaine bienveillance — était fuyant, coupable. Je ne l'enlacerais pas, je n'en avais plus envie.

Ils s'étaient tous décidés d'agir bizarrement… Tous ligués pour me mettre mal à l'aise. Contrairement au Japonais, que je savais derrière moi, sûrement un air idiot imprimé sur la tronche, c'était bien le comportement de Jam qui me gênait. Il n'était pas dans son état normal. Avec mon professeur de musique, Papa et Jam étaient des exemples pour moi. Je me rendais compte progressivement, amèrement, qu'ils étaient finalement comme moi : atteints d'une anxiété sans fin. Je ne pouvais m'empêcher de réfléchir, de ressentir profondément, mon cerveau partait dans tous les sens sans que je puisse le contrôler ; voilà, cher Cerveau, tu étais la seule chose que je n'arrivais pas à contrôler et, malheureusement, tu faisais partie de moi, douce ironie. Ça me fatiguait, j'étais souvent exténuée à force de réfléchir à tout et à rien.


Ça ne serait pas le fils de l'ami d'Adam ? questionna Jam en observant la silhouette dans mon dos.

Le coin de sa lèvre inférieure tressailli, un affaissement vif. Je l'avais repéré malgré la faiblesse de mon œil gauche. Mensonge ou Fausseté. Un des deux.
*Pourquoi ?*
« Entrez ! Tous les deux » ordonna-t-il en disparaissant à l'intérieur du club. Raisonnement logique : quand quelque chose commençait à faire n'importe quoi, le reste suivait. Il avait invité Karasu… Ça ne m'étonnait même pas, l'oppression revint à la charge. Jam était faux, les Adultes étaient faux.
Sans accorder un regard à l'intrus, je m'engouffrais à la suite de l'associé de mon père. Il était allé vite, je ne le voyais plus mais je savais qu'il m'attendait dans son studio, comme d'habitude. Mais peut-être pas aujourd'hui, hein ? En cette journée bien révélatrice du niveau de mensonge que pouvaient atteindre les personnes que je chérissais, le tout pour une raison inconnue.
*Et si c'était une surprise ?* proposa ma conscience. Je n'aimais pas les surprises, elles me couvraient d'un malaise épais. Mais ça dépendait encore du type de surprise, si c'était bien réfléchi, bien amené, ça pouvait être grandiose. Par contre, si l'on me mettait en face d'un paquet enroulé dans un papier cadeau bon marché — ou même du velours — et que la personne m'observait fixement, jubilant à l'idée que je découvre son présent… à ce moment, mon malaise emplissait l'espace-temps.

Serpentant quelques mètres dans les couloirs, une lumière importante s'allongeait en travers du chemin. La pièce, le studio d'enregistrement. L'oppression toujours plus aigüe, mon petit corps se faufila à l'intérieur. Tout l'attirail était présent, à gauche, la petite pièce insonorisée pour l'enregistrement au micro, en face, toute l'interface audio comprenant des tables de mixages, des enceintes, des cartes sons, des claviers… et enfin, à droite, pas grand-chose, un canapé et une porte dissimulant une pièce supportant une plainée de matériels sonore divers.
Karasu me passa sous le nez et se dirigea vers le canapé pour s'y affaler lourdement, clôturant le spectacle insolent par un soupir bruyant.
*Fais comme chez ta mère, abruti* ma mauvaise humeur reprenait le dessus. Face à l'éminent Big Jam, il fallait un minimum de tenue, je ne tolérai pas un tel manque de respect. J'allais lui balafrer la cervelle d'une remarque charnue avant d'entendre une voix :

Je passe dans cinq minutes.

Un nouveau venu fit son entrée, un pur roux. Ayant une démarche lente et des réflexes de paresseux, il se dirigea vers moi. Tape dans la main et choc des poings. C'était un des nombreux rappeurs qui se présentaient dans ce club, lui était spécial puisque Jam s'occupait personnellement de son évolution. Il était très bon. Pourtant, je ne pouvais m'empêcher de me faire la même réflexion quant à son physique à chacune de ses apparitions : son corps ne reflétait en rien ses capacités, il était frêle, vouté, penaud. Paradoxalement, il devenait un monstre le micro à la main, enchainant des figures de style intéressantes et une façon d'articuler comparable à une voiture de course, accélérant au meilleur moment et décélérant pour graver l'impact de ses mots.

Charlie, Stephen, petit freestyle en huit, déclara Big Jam en tapant dans ses mains, il suait.

Jam m'entrainaient à rapper chaque fois qu'on se voyait depuis trois ans, la poésie n'était vraiment pas mon fort, heureusement que mes connaissances en rythme et tempo me sauvaient en comblant comme je pouvais cette lacune.
J'avais déjà participé deux fois à son show, ça consistait à faire passer une série de groupes de deux rappeurs, chacun devait déblatérer seize vers pour ridiculiser le plus possible son adversaire. Il y avait ridicule et ridicule. Jam avait une vision du ridicule que j'adorais, il m'avait dit ces mots qui restaient gravés en moi : « Tu dois tourner en dérision avec une certaine latence, avoir des vers subtils et des mots subversifs, pas de l'explicite ou du vulgaire ». Ça ne m'empêchait pas d'avoir perdu mes deux confrontations. Non pas à cause de l'angoisse créée par une foule de deux cents personnes, je faisais des représentations harmoniques dans des salles de plus de mille bouilles, c'était juste que je n'avais pas assez de répartie ; ou peut-être que mon âge agaçait le jury, mais c'était un autre problème alors silence. Je détestais perdre, j'avais réellement horreur de ça, alors j'essayerais jusqu'à remporter mon premier face à face.

Alors c'était parti pour l'entrainement ! Une mini-confrontation en huit vers avec un des meilleurs prétendants, ça ne se refusait sous aucun prétexte. Jam avait d'abord cité mon prénom, c'était donc à moi de commencer. Je sentais ma poitrine se relâcher, l'oppression qui me dévorait fondait sous mon excitation — à la revoyure l'amie ! Ne te presse surtout pas pour revenir, hein — mon esprit se concentra autour d'un seul objectif : le rythme et la poésie.

*Pas le physique, ma batte, rate, mate, savate ! Enfui, luire, non, non… suie. Peut-être. Bon Dieu !*
Il fallait que je me lance, sinon mon départ allait être trop long et c'était considéré comme un abandon.

J'te tacle avec ma batte,
Te taraude à coups d'savate,
Tu t'enfuis tout suintant de suie,
L'empreinte de mon soupir de dragon !


J'avais une manière de rapper très « saccadée », j'appuyais fort sur les syllabes qui m'intéressaient et je délaissais les autres pour un effet effacé. Créant mes chutes assez dramatiquement, ça me faisait marrer de jongler comme ça ! Mon flow était comparable à un serpent qui attaque frénétiquement, cette façon d'agresser en frappant fort et s'éloignant d'un coup pour repartir à l'attaque d'un angle différent. Chaque attaque était une estocade, chaque recul était une intimidation pour la prochaine agression inévitable.

Peuh. Je suis touché par la grâce… ironisa Stephen en un soupir dépité.

Ça me faisait mal de l'avouer, mais il avait raison, cet imbécile. Mes vers étaient tellement pauvres qu'ils pouvaient aller mendier au pied du Big Ben. Un seul coup d'œil à Big Jam m'informait qu'il était lui aussi déçu. Décontenancée, j'avais du mal à me reconcentrer, à trouver les bons mots, les bonnes rimes, les bonnes métaphores. Concentration.
Stephen était un gars
*Attaquer la fierté, directement* souffla ma conscience. Et agresser avec la finesse que m'avait enseignée mon mentor quelque peu imposant.
Il m'arrivait, avec Papa, de jouer à un jeu divertissant. On ne devait utiliser que des mots compliqués pendant une heure entière, souvent pendant les cours qu'il me donnait. La plupart du temps, c'était moi qui séchait, ça me faisait rager, mais dès que mon père me prenait dans ses bras : tout se dissipait.
Deux secondes
*Onirique, Afrique, hein ? Non.* Une seconde *Désertique, rachitique, dithyrambique* Une demi seconde *Rage, adage, mage, clivage* Je n'avais pas tout trouvé, trop tard.

Extirpé de tes aspirations oniriques,
Ô rage,
Subjugué par une révolution psychique,
Clivage,
Démoulé d'un caisson rachitique,
Dommage,
Fragmenté par mes conjonctions infinies !


Dès que le dernier mot s'échappa de ma bouche, mon esprit cria *HYPNOTIQUES !* Bordel. J'avais raté ma rime.

Pas de rime finale, commenta mollement ce roux agaçant.

Oui. Comme ça. Parfait. C'était bien de me rappeler à quel point j'avais été proche du but avant de me ramasser lamentablement. Pour Jam, les rimes finales n'étaient pas importantes, il préférait mettre l'accent sur les rimes internes ou les échos, pour moi, elles étaient primordiales. «
Ferme-là » trancha ma voix envers cet insolent qui n'avouait pas la beauté de mes rimes. Je savais qu'il pouvait faire mieux, je savais que sa nonchalance faisait partie d'un tout pour me déstabiliser, je savais qu'il jouait un personnage et moi aussi, mais ça ne m'empêchait pas de sentir un vrombissement en mon sein. Le peu d'excitation et d'euphorie que j'avais réussi à atteindre m'avaient quitté, laissant place à l'irritation et… l'oppression. Encore. Plus forte. Plus présente. Plus glaçante.
Stephen se pinça furtivement le nez, une habitude propre à beaucoup de rappeurs avant de commencer leur vers, pas moi, je trouvais ça ridicule. Je ne comprenais pas pourquoi. Ça m'irritait, au moins j'étais sûre de ce fait.

Un boucan explosa et fit vibrer les murs un instant, le show débutait. Stephen, qui avait déjà inspiré une grande goulée d'air, expira longuement pour vider ses poumons. Ses yeux n'avaient pas rompu le contact avec les miens depuis le début de mon huit. On se jugeait, comme des prédateurs, se demandant si c'était enfin le moment propice pour dévorer l'Autre, si la brèche était assez large. Subitement il sourit, d'un sourire chaleureux et amical. J'avais du mal à revenir aussi rapidement à la réalité, mais je m'efforçais de lui rendre sa gestuelle, tout ce que j'avais réussi à faire pouvait se résumer à un rictus méprisant. Tape des mains, choc des poings. Il quitta la pièce, se dirigeant vers l'estrade, pour sûr.


T'as géré Charlie.

Jam me complimentait, comme toujours, même si mon niveau était bancal. Je n'avais pas perdu au moins, mais je n'avais pas non plus gagné, bof, ça m'allait. C'était fascinant à quel point la simple vue de cet homme que je considérais comme mon oncle m'attendrissait. M'élançant brusquement, je me jetais sur son torse. Il me rattrapa aussi facilement qu'un chiffon. J'enroulais mes jambes autour de sa taille et posait ma tête sur son épaule. Sa chaleur me réconfortait. De quoi d'ailleurs ?
Mes yeux eurent le malheur de se poser sur Karasu, je l'avais oublié celui-là. Il paraissait amusé, il était capable d'émotions autres que tirer la tronche alors, ça me rassurait et m'irritait en même temps. Il me jugeait du haut de sa culture, je savais qu'au Japon les accolades et les embrassades étaient mal vues. Je m'en foutais royalement.
*Qu'il pense ce que bon lui semble*

Jam me posa à terre. *Bon Dieu !* Que j'étais distraite ! En fait, Karasu ne me regardait pas bizarrement pour mon accolade, mais c'est bien parce que j'avais oublié la raison de notre venue. Ce face à face m'avait annihilé mon objectif.

Papa veut te parler, il en pleine exposition ! m'exclamais-je à la limite du cri.

Le visage rond se crispa, la grimace n'était pas belle à voir, c'était de ma faute. Je baissais la tête, honteuse. Ma colère redirigée vers moi-même. Malgré l'amour qu'il me portait et son grand cœur, il détestait faire attendre les affaires qu'il avait avec mon père ; et moi, pendant ce temps, je m'amusais à dénicher de jolies phrases, juste sous son nez qui plus est. Je préparai mes tympans à encaisser les cris, connaissant son caractère très impulsif et ses vociférations de colère. L'inverse total de moi et mon père.
Une grande forme s'imposa à l'orée de mon regard, étonnée, je relevais ma tête. Jam venait de se mettre à ma hauteur ! Ma conscience était éteinte, mon sourcil gauche s'aventura haut sur mon front. Mon père s'agenouillait tout le temps, mais lui… Ô grand jamais ! Le voir ainsi, encombré par sa propre corpulence, me mettait mal à l'aise ; encore une fois. J'avais l'impression qu'il pouvait basculer lourdement à chaque seconde. Il me saisit par les épaules, me déplaça avec force sur ma droite. Je faisais maintenant face à son énorme tête et la pièce d'insonorisation. Laissant Karasu derrière moi et la porte du matériel sonone pile à mon opposé. Jam suait, à grosses gouttes. «
T'es malade ? » demandais-je, réellement inquiète. Il n'arrêtait pas de me fixer de ces yeux noisette, ses pupilles s'étaient dilaté.
*Mauvais signe* Le ressac d'oppression était violent, intense. *Très, très mauvais signe !* Me rappelant les paroles de Papa, mes souvenirs disaient que la dilatation des pupilles ne traduisait qu'une seule chose, pourtant si mystérieuse : un profond conflit intérieur ; sombre, lourd, abyssal.

Écoute-moi Charlie, une personne va émerger de la porte derrière toi, annonça Jam en articulant chaque syllabe, imitant un golio qui conversait avec une personne ayant une quelconque déficience mentale, et je vais te demander de ne pas t'énerver.

*La barbe !* Une chose était sûre, Big Jam n'avait pas de tact. Avec la fin de sa phrase, il ne faisait qu'autoriser à mon inconscient des prémices de colère, celui-ci sentant qu'il était dans ses droits n'allait pas se gêner. Même en sachant cela, je n'arrivais pas à me contrôler, mon impatience et l'oppression que je ressentais étaient trop fortes ! Brusquement, je voulais me dégager de l'étreinte de cet homme, je voulais qu'il me laisse tranquille !

Lâche-moi.

Il me serra plus fort les épaules en guise de réponse. Je rapprochais ma tête de son visage et lui intimais avec plus de conviction : « Lâche… moi ». Nos yeux étaient séparés d'une dizaine de centimètres, j'étais tellement proche de lui que mon champ de vision se résumait à la couleur noire de ses iris dilatés. Ses mains se relâchèrent quelque peu. Je ne voulais pas me débattre, sinon je ne serais qu'une vulgaire fuyarde. C'est lui qui devait retirer ses mains, de son propre gré. Je soufflais sur son visage : « Jam, tu me fais peur ». C'était sorti du tréfonds de mon cœur, je n'avais pas contrôlé cette pensée. Elle s'était échappée telle une bouteille à la mer. Une mer désolée par l'oppression. L'étau se retira enfin. Jam se releva et dit simplement, sans me quitter du regard :

Tu peux sortir.

Il ne s'adressait pas à moi, c'était une évidence. J'entendis la porte derrière moi s'ouvrir. Toute cette mise en scène tournait donc autour d'une personne ? C'était donc ça… *Tu t'es bien foutu de moi Jam. Toi et mon père* bouillonna mon être. Je me retournais entièrement pour faire face au protagoniste principal de cette pièce dramatique quelque peu boiteuse.

« L'imagination, c'est ce qui nous rend capable de comprendre des choses que nous n'avons jamais vécu » - J.K. Rowling
Élève du mois de Poufsouffle : Distinction du Mérite - Novembre 2016
« Le souffle des Poufsouffle jamais ne s'étouffe ».

Lune  Solo 

Une femme. Inconnue. *C'est tout ?* Je la toisais de haut en bas. Quant à elle, son regard semblait trouver le sol très intéressant. Et il le sera encore plus lorsque son beau visage finira dramatiquement frotté par terre si elle continuait à ignorer le contact visuel, très volontairement qui plus est. J'aimais par-dessus tout observer les yeux des Autres, je pouvais y déceler tellement d'émotions, de sentiments, d'envies… l'être entier d'une personne se trouve dans son regard. Ça me passionnait ! Plus j'étais proche des yeux, plus je pouvais contempler la beauté qui s'y trouvait. J'étais à la recherche de regards qui avaient une chance de me bouleverser, j'avais déjà ressenti des débuts de sensations étranges en plongeant dans certains yeux, mais je ne m'étais jamais noyée. Et je voulais m'abandonner à cette beauté que j'imaginais insoutenable… peut-être un jour.

Très bien. J'avais passé des heures dans des galeries de peintures, alors je vais essayer de décortiquer le tableau, cette nouvelle œuvre qui se jouait de moi. Elle présentait une peau basanée, des cheveux noirs de jais, totalement lisses, serpentant sur ses épaules avec volupté, un nez fin et une bouche droite. Elle paraissait jeune, sûrement la vingtaine. Ouais, elle avait un charme ; en tout cas, je la trouvais très plaisante.
Un spasme l'agita suivi d'un reniflement bruyant. Ma consternation avait atteint un tel degré que je ne savais plus quoi penser.
*C'est tout ?* répéta mon esprit. Je ne savais pas quoi faire, mon regard se porta vers Big J…
*Bah… Il est où ?* Il n'était plus à côté de moi. Me retournant, je l'aperçus, appuyé plus loin sur la grande table de mixage, il me regardait fixement, les mains dans les poches de son veston de luxe. Je n'arrivais pas à déceler ses émotions. Il était comme pétrifié, catatonique.

Lasse, mon attention se reporta sur cette femme. Elle s'était rapprochée de quelques centimètres.
*Bon… ça m'énerve* pensais-je, sentant mon irritation grandir. Elle se moquait de moi ? Ils se moquaient tous de moi ? Une pensée me traversa : le côté positif des choses, c'est que je n'étais pas dans une vulgaire galerie à servir de catalyseur de goût douteux.

Regarde-moi, ordonna ma voix impudemment.

Utiliser le vouvoiement ? Non. J'étais trop à cran pour cette futilité. Je n'étais pas impulsive et je ne criais pas, mais mon côté colérique prenait très vite le dessus sur ma raison et ma logique. Enfin son regard se planta dans le mien. Planter, ce verbe était parfait pour cette circonstance.

Des yeux vert émeraude, grands et scintillants.

Je devais réfléchir
*Je…* Je devais me concentrer *B…* Je devais analyser. La force de la réminiscence me fit l'effet d'un couteau planté dans ma cervelle. PUISSANCE.
*OH NON !* Ma conscience s'emballait. *Pas possible !* Mon équilibre vacillait *PAS POSSIBLE !* Mon corps s'effondrait. Cette femme était mon portrait, mon autoportrait ; que je haïssais ce tableau ! Bordel, que je le haïssait amèrement ; elle était une œuvre d'art atroce, qui provoquait en moi une répulsion haineuse, une rancune corrosive.

J'étais par terre, je ne savais pas comment diable j'avais atterri au sol. Mon regard ne pouvait se décrocher de ces yeux. Je me voyais dedans, mais mon reflet était esquinté, écœurant. Ça sentait la mort là-dedans ! Elle me ressemblait tellement, je ne voulais pas croire que c'était moi qui lui ressemblais, c'était bien elle qui m'avait volé mes traits physiques. *RECULE ! RECULE !* implosait mon esprit, à la limite de l'hystérie. Elle s'approcha, ce monstre s'approchait de moi, voulant m'atteindre de son corps putride. J'ouvris la bouche qui n'émit aucun son, elle s'ouvrait et se refermait, inutilement. Je voulais lui dire de s'en aller, lui dire à quel point je la détestais, lui expliquer que si elle restait plus longtemps, j'allais exploser. Mes dents se serraient, j'enrageais. Big Jam s'était moqué de moi, voilà pourquoi il suait comme un porc ! Trop tard, c'était l'heure d'exploser.

Je t'interdis de m'approcher ! JE T'INTERDIS TU M'ENTENDS ?! vociférais-je en battant l'air d'un bras.

Ma mère s'arrêta net. Ma mère. Ma mère…
*Elle n'a pas le droit !* Ça faisait sept années qu'elle nous avait abandonnés, moi et Papa. Ma mè… Non ! Je ne l'appellerai plus comme ça, elle n'était rien. Cette femme, cette intruse, cette traitresse, cette lâche, cette sans-cœur. L'inspiration pour les étiquettes que je lui apposais sur la tronche était sans fin. J'avais crié. Un cri d'animal féroce. Je ne me reconnaissais plus, je ne criais jamais. J'étais sur cette pente horrible : la Pente du Changement.

J'avais envie de lui faire mal. De lui faire autant de mal qu'elle en avait fait à mon père. On avait déménagé du Japon à cause d'elle, à mes quatre ans. Mes souvenirs ! Ils étaient en train de se faire souiller ! Aussi horriblement qu'une goutte d'encre s'étend sur un morceau de papier, la vision de cette sans-cœur brisait mes bons souvenirs, implacablement ; je ne voulais pas, ça ne devrait pas se passer comme ça. Elle n'en avait pas assez de me détruire dans le présent, il fallait qu'elle s'attaque à mon passé ! Je ne la voulais pas dans ma tête. Cette peste…
*CASSE-TOI !*
Elle avait fui du jour au lendemain, quelle représentation de la lâcheté elle prônait ! Il fallait l'observer avec son air rabougri et faussement accablé, elle pensait attendrir qui avec cette attitude d'enfant ? Elle ne me connaissait tellement pas. Je n'avais plus aucun souvenir de cette femme, mais sa présence me rappelait à quel point Papa en avait souffert. Oui, ça, je m'en rappelais très bien. Il pleurait beaucoup à notre arrivée en Angleterre. C'était comme ça que nous étions devenus très proches, presque fusionnels. Grâce à cette traitresse, j'avais une relation privilégiée avec mon père. Peut-être devais-je ressentir une certaine reconnaissance ? Poussons plus loin : de la gratitude ? Rien n'était plus faux. Ma haine était terrible. Ma colère grondante. Ma rancune imposante. À cause d'elle, je ne savais pas ce que c'était qu'une mère, et rien que pour ça, je lui en voulais infiniment.

Elle baissa les yeux, fuyant mon regard ; me libérant de son emprise. Elle m'avait abandonné.
*Trahison !* Je détournais également mon regard, écœurée de l'imiter dans ses actions. *Trahison…* Mon short était déchiré, j'éloignais ma main gauche. *Elle m'a abandonné !* Quand est-ce que j'avais déchiré mon short ? Je ne m'en rappelais plus. *Je ne te pardonne pas* Je ne me grattais plus les cheveux sous la tension, maintenant je me déchirais les vêtements, c'était ça ? C'ÉTAIT ÇA ?! *Jamais, jamais !* Je changeais malgré moi, je ne voulais pas de ça, je voulais rester moi-même ! *Jamais je ne te pardonnerai !*

Va-t'en. Casse-toi.

Je ne voulais plus la voir, j'étais fatiguée, j'avais envie de vomir, je n'en pouvais plus. Je me relevais difficilement, en équilibre précaire sur mes petits pieds. Quand on aimait quelqu'un, on ne l'abandonnait pas. C'était clair et concis. Ma mère ne m'aimait pas et c'était réciproque. Je voulais en rester là. *Papa…* C'était lui qui se cachait derrière cette supercherie ? Ma conscience se rendait compte de trop de choses à la fois, quelle torture ! Je n'arrivais plus à réfléchir, j'encaissais simplement. Tel un otage attaché, je ne pouvais que subir sans broncher.
*Pourquoi t'as fait ça ?* questionnais-je intérieurement, mon père étant bien loin pour lui soumettre mon interrogation.

Charlie…

Mon corps se raidit, je me braquais, tous les muscles de mon corps tendus. Sa voix résonna fausse dans ma tête, me faisant mal. C'était une douleur spéciale, comme une pulsion de violence incontrôlable. Un voile s'imposa à mon esprit, je me sentais forte, d'une puissance infinie. J'avais l'impression que mon corps crépitait de l'intérieur ; puis tout s'emballa. Une espèce de décharge implosa dans ma poitrine, elle parcourra tout mon corps, tel un énorme serpent qui fonçait en moi ; pour enfin se libérer violemment. Dans un spasme, je m'écroulais sur les genoux. La table de gestion des fréquences à ma gauche explosa.

La détonation me surprit et m'aveugla, poussant mon corps à tomber médiocrement sur le sol. Le flash avait été puissant et ma vision était brouillée. J'étais décontenancée, mon oreille gauche sifflait. Ma notion d'équilibre était vacillante. J'essayais de distinguer quelque chose, une sorte de tâche sans couleur, sans forme, sans contenance trônait au milieu de mon champ de vision. Quand je focalisais mon regard sur un point, il m'était invisible, comme brouillé. Il fallait que je regarde à côté de ce point pour distinguer des formes et couleurs, le flash ayant atteint que le strict point de concentration focale de mes yeux. La technologie n'était vraiment pas fiable. Quel danger de laisser des machines pareilles en vente. Des bras me saisirent pour me remettre en position assise. Il y avait intérêt que ça soit Jam.


*Bordel…* S'ajoutait la faiblesse de mon œil gauche à la tâche brouillonne, créant un accord de cécité expansif. Clignant des yeux plusieurs fois, une tâche sombre, fine se tenait en face de moi. Karasu. Mon cœur loupa un battement, quelle sensation horrible. Une personne inconnue ne devrait pas assister à des scènes si intimes, si véhémentes, si haineuses.
Rassemblant mon esprit, je chuchotais : «
Aide-moi à me lever », je ne sentais plus mes jambes, elles étaient creuses. Il me tint par les aisselles et me tira vers le haut, dès que mes talons touchèrent le sol, je le repoussais. Je n'avais plus besoin de lui. Le fléau de la colère coulait tranquillement dans mes veines. Me forçant à ne plus me tenir sur la pointe des pieds, mes talons étaient enracinés, cherchant une quelconque attache extérieure à ce conflit intérieur. Une sensation de fraicheur désagréable me fendait le visage, quand ma main se porta sur mes joues, je sentis deux gouttes, deux petites larmes. La rage trouva une brèche. Ces larmes étaient inconscientes, arrachées à ma propre volonté. Je les essuyais d'un tour de main. Je ne pleurais jamais, mon père me répétait toujours que « Pleurer, c'est pisser son chagrin », quand je lui demandais pourquoi, lui, pleurait quand il pensait à cette femme, il me répondait qu'il ne souhaiter qu'une seule chose : pisser son chagrin jusqu'à la dernière goutte pour passer à autre chose. Étrangement, j'avais scrupuleusement suivi son adage, à la place des pleurs, je me mettais férocement en colère. La preuve.

Ne prononce pas mon prénom, je te l'interdis.

J'essayais de paraitre le plus digne possible, malgré ma vision qui se dégradait. J'avais besoin de sommeil, ma rage m'empêchait de trouver cette paix, un barrage à mon exutoire. Je ne ressentais pas la moindre envie de pleurer, mon chagrin était virulent, il ne fallait pas qu'il coule sur mon visage au risque de laisser des traces causées par… cette chose. Je ne pouvais pas voir et observer ses réactions, elle devait avoir un faciès déconfit, j'espérais de tout mon cœur qu'elle avait mal, de ce type de douleur que je ressentais à présent. Un sentiment d'abandon.

Retourne chez toi, ici ce n'est plus ta maison.

Arrête.

Derrière moi. Ma tête se retourna brusquement, craquant en un son sinistre ; j'avais oublié de tourner le reste de mon corps. C'était la voix de Jam. « C'est ta mère et tu l'accepteras ». *Pas toi…* me lamentais-je, me sentant encore plus abandonnée.
C'était bon. Bravo. Toutes mes félicitations. Ils avaient gagné. Si lui aussi était du côté de cette peste, alors j'étais perdue. Seule dans ma peine, embourbée dans ma haine. Je n'avais plus envie de me battre, je n'avais plus envie de crier, plus envie de rien. Alors par dépit et abattement, je me dirigeais vers la forme impressionnante de ce bon vieux Big Jam que je n'avais pas envie de perdre. Ma tête se posa sur son ventre mou et j'enlaçais sa taille monstrueuse. Dans un dernier soupir, j'avouais :


Jamais.

— FIN —

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« L'imagination, c'est ce qui nous rend capable de comprendre des choses que nous n'avons jamais vécu » - J.K. Rowling
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