Cité de Londres

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Soleil  Solo 



[ 3 MARS 2041 ]
Charlie, 11 ans.
6 mois avant Poudlard


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Une note. Deux notes. Une myriade. Une harmonique. Mon réveil était une de mes compositions, celle-ci intitulée : « Renaissance». Tout simplement.
Le tempo lent m'extirpa de mon lit, glissant comme un invertébré. Les notes mouraient, doucement.
Je m'étalais par terre, sur le dos, le regard flânant sur mon plafond bleu sombre.
Une dernière note d'introduction, puis c'était l'ouverture du morceau. Une avalanche de notes frénétiques.
Je relevais mon torse et me mettais en grand écart latéral, une jambe en face, l'autre derrière, les bras brassant l'air comme un peintre qui trace un dernier détail avec volupté.
Une octave plus haute.
Un peintre imaginant une œuvre plus supportable que cette femme. Amenant ma jambe avant à l'arrière, rejoignant sa jumelle, je posais mes mains au sol et tirais à l'aide de mes abdominaux.
Une octave plus haute.
Les jambes en l'air, la tête en bas, je me cambre un instant en conservant mon équilibre. Et si ce n'était qu'un cauchemar ? Hier me semblait loin, comme si des années s'étaient écoulées.
Encore quelques changements d'octaves pour finalement changer de rythme et de tempo, beaucoup plus agressif et progressif.
Je me laissais tomber pour atterrir sur ma poitrine, rouler dessus jusqu'à mes genoux et donner une impulsion. Je me retrouvais debout, les bras proches de mon buste. Mouvant mon corps faiblement, avec une certaine grâce.
*Oui, sûrement un cauchemar*
Des harmoniques s'ajoutèrent brusquement.
Je me sentais transcendée. En conséquence, j'amorçais une rotation sur moi-même, deux tours, tourner pour atteindre l'harmonie, quatre tours, tourner pour son équilibre, paradoxalement, six tours, tourner pour tourner, huit tours, tourner terriblement, à l'image de mes pensées, dix tours. Mon pied droit se posa brusquement, stoppant net mon état second. Ma tête tournait encore intérieurement, je titubais un instant, dix tours étaient un peu trop pour moi. Le temps de reprendre mes esprits, je réfléchissais. Il fallait que je sorte de ma chambre.
*Et si cette traitresse était à la maison ?* Je ne voulais même pas y penser, mais mon esprit me forçait à y accorder une certaine attention. C'était ainsi que, fébrile, je posais ma main sur la poignée. Un soupir.

Ma chambre débouchait sur une sorte de couloir qui faisait office de petite mezzanine ; en contrebas, c'était le salon.
*Pas tout de suite* Il fallait que je me lave le visage — dans une tentative de me laver l'esprit — avant de faire quoi que ce soit. La salle de bain était au bout du couloir, c'était tout naturellement que j'empruntais cette direction.

Une forme noire. J'avais bien aperçu une forme noire ! C'était quelques secondes après avoir dépassé la chambre de mon père que je me rendis compte de ce qui clochait. Distraction... J'étais ailleurs. Voulant m'en assurer, je rebroussais chemin, ma tête se cala dans l'entrebâillement.

*L'abruti !* m'exclamais-je en observant, les yeux écarquillés, Karasu assit sur le lit de mon père. L'effet de cette vision était troublant, c'était moi qui dormais dans ce lit avec Papa. Pas la nuit qui venait de passer, très bien, mais ce n'était pas une raison pour venir squatter dès que je m'absentais ! J'étais bien plus agacée par le contexte dans lequel était le Japonais que par sa présence. Il était de dos. Sa tête se tourna de profil.

Mon sourcil gauche s'éleva. Surprise ! Il pleurait, les dents serrées. Mon empathie se déclencha, les larmes des Autres m'attendrissaient, c'était ma faiblesse. Pourtant, ces larmes me repoussaient, c'était des larmes haineuses. Le Japonais semblait en proie à une colère sombre, il ressemblait à un corbeau.
*Tiens…* Je venais de remarquer qu'il avait le côté gauche du crâne rasé, des tatouages apparaissaient dessus, visibles à travers les touffes de cheveux provenant du haut de sa caboche. Une vérité s'imposa à moi : si Karasu était chez moi, sur notre lit… ça voulait dire que je n'avais pas imaginé cette sorcière, cette fausse femme. Tout était réel.
Une furieuse envie de contact physique me fit vaciller, j'avais besoin de réconfort, j'avais besoin de chaleur humaine, tout de suite. Admirez le deux en un magistral que j'allais tenter, enlacer Karasu pour moi-même, bien plus que pour lui ; même si l'envie de le réconforter était également présente. Je poussais la porte et déclarais un simple : «
Les témoins sont attendus à la barre ».
Il se braqua, c'était prévisible. Ce qui l'était moins provenait de sa pétrification. Normalement, quand on se fait griller en train de chialer, on s'essuie les larmes, on fait semblant en murmurant des pathétiques : « Ça va… » ou « Laisse-moi tranquille ». Mais pas lui. Bof, je m'en fichais, j'avais juste envie de le serrer dans mes bras. Je fis donc le tour du lit pour me poster en face de ses yeux.
*Je rêve ?* souffla ma conscience, comme pour m'avertir que ce qui se déroulait sous mes yeux n'était pas commun. Un œil inondé, l'autre sec. Non, je ne rêvais pas, il ne pleurait que d'un seul œil. Le droit.
Son regard s'entêtait à fixer mon ventre… ou mon bassin, j'avais du mal à distinguer.
*Bon…* Je m'avançais vers lui. Grâce à sa position assise, sa tête m'arrivait à la poitrine — ou plutôt le buste parce que je n'en avais pas, de poitrine — j'enroulais mes mains autour de son crâne et posait sa tête contre moi. Dans une dernière note, ma propre joue rejoignit le sommet de son crâne, ses cheveux noirs de jais. Au moins, on avait cette couleur en commun.

Quelques secondes passèrent, ma pulsion fondait sous le soleil de sa chaleur. C'était bon, je pouvais arrêter. L'étreinte de mon père était bien meilleure, je ne m'en lassais pas. J'allais me dégager quand deux mains me saisirent les reins, Karasu me serra contre lui. Ahurie, ma bouche se tordit en un rictus, je voulais bien le réconforter, mais il ne fallait pas non plus que ça tourne au pathétique. Pour bien lui faire comprendre que ça suffisait, mes mains et ma tête se détachèrent de son corps. Merci mon Dieu, il n'était pas totalement débile puisqu'il me desserra, j'en profitais pour m'étirer longuement pour enfin finir affalée sur le lit, à ses côtés. J'étais sur le ventre, la tête enfouie dans la couverture, j'aimais bien cette sensation de respiration brûlante que ça créait en moi, à chaque expiration, ma bouche se réchauffait grâce à mon propre souffle, par contre les inspirations étaient compliquées, par manque d'air. J'avais l'impression que le monde respectait cette loi : si une bonne chose nous arrive, c'est qu'une mauvaise se prépare, et inversement.


Mon œil gauche refuse de verser des larmes parce que mon âme me force à voir le bon côté des choses, expliqua-t-il sur un ton légèrement cassé.

*Hm…* Peut-être que les mauvaises choses peuvent aussi être bonnes ? En changeant d'angle ou de point de vue. Mon cerveau digressait, comme d'habitude, mais cette pensée m'intriguait, il fallait que je l'écrive sur mon carnet de pensées profondes. Je ne répondais rien, je ne bougeais même pas. Qu'y avait-il à répondre à ça ? Il se parlait plus à lui-même qu'à moi, c'était flagrant.

Est-ce que t'as toujours le choix ?

C'était bizarre, ce Karasu était un Japonais différent des autres. Normalement, ils ne… Mais qu'est-ce que je racontais ? Je généralisais, encore une fois… J'avais une tendance à être fataliste, je ne pouvais pas m'en empêcher. C'était peut-être à cause de la promiscuité un peu chiante de l'ombre de la mort. Enfin, sa question m'avait intriguée. Je me tournais sur le dos, abandonnant mon expérience respiratoire. En croisant mes bras derrière ma tête, je répondis :

Mais bien sûr ! Je fais ce que je veux et personne ne m'en empêchera… pas même un corbeau chialeur.

J'espérais qu'il accepterait mon sarcasme comme une attention particulière. Par attention, je ne voulais pas dire que je l'aimais bien, c'était juste que je lui accordais une certaine importance ; bonne ou mauvaise, c'était une autre question non tranchée. Son corps fut secoué d'un léger tressaillement, il pouffait. Au moins, je l'avais fait rire.

T'es bien naïve.

*Oh non…* soupira mon esprit. Ma quiétude s'évapora. J'étais tombé sur un donneur de leçon, ce genre de personne croyant savoir mieux que moi, le tout légitimé par une expérience « plus importante » de la vie. Ne voulant pas me lancer sur ce terrain pernicieux, je n'aimais vraiment pas débattre, j'aimais garder mes idées et ça resterait comme ça, je l'attaquais par un angle qu'il n'avait pas protégé : « T'étais dans le coup d'hier ? ». *La prochaine fois, mets ton armure de jade avec moi, abruti*
Je levais ma tête pour analyser son non-verbal, tous les muscles de son visage se relâchèrent, d'un coup. C'était bon. Je reposais la tête sur mes mains, contemplant le plafond rempli d'étoiles phosphorescentes. Il était bien dans le coup, sa tronche répondait pour lui. Ça en devenait presque trop facile, intéressant comment la maitrise d'un domaine que quelqu'un ne connait absolument pas pouvait me donner un avantage monstre, ça me faisait même peur, parce que je me posais toujours la question : « Est-ce que la personne en ma présence me dépasse de loin dans un domaine primordial ? »


C'est bien toi qui as qualifié ma peinture… d'intense ? rétorqua-t-il en appuyant exagérément sur le dernier mot.

Je fermais les yeux. Izaki était, en plus de tous ses défauts, une grosse balance. Karasu avait une once de répartie, ce qui n'était pas pour me déplaire. Quel dommage qu'aujourd'hui je n'étais vraiment pas d'humeur. Enfin… Quel dommage pour lui, moi je m'en foutais. Je restais donc silencieuse, les yeux fermés, plongée dans mon esprit. Quand je me concentrais assez longtemps, je ne voyais plus l'obscurité, mais bien des couleurs, des formes, des images, des situations et surtout des sensations corporelles, mon touché était intense.


Tu vois, t'es bien naïve.

*Très bien* Il fallait qu'il la ferme, me rappeler mon propre ridicule n'était pas la meilleure manière de me contenter. Vivement, je me rappelais la raison de ma présence : ses larmes... de rage. *Non…* souffla ma conscience, comme pour m'interdire cette attaque. Il ne fallait pas que je le blesse. Alors je levais ma tête et prononçais un simple : « Gars ». Au bout de quelques secondes, il tourna la tête vers moi, je lui souris de toutes mes dents et mon regard se porta vers le lit, pour l'inciter à faire de même. Ma main gauche faisait un doigt d'honneur que je levais doucement, puis je me mis à chanter doucement : « C'est le doigt qui vient en toi, prend garde au doigt car il vient de moi pour rentrer en toi ». Cette chanson était d'un absurde… Me faisant rire néanmoins, Karasu aussi visiblement, un petit sourire perça son visage irrité.

Non, je ne joue pas au grand frère, je te rappelle juste ta crédulité.

*Au grand frè… Ah oui !* Mes souvenirs revenaient ! Au Japon, le majeur tendu signifiait le frère ou la sœur, oui, c'était ça ! J'éclatais de rire, un esclaffement naturel et joyeux. C'était du sarcasme, j'étais certaine qu'il connaissait très bien le sens de ce doigt, il jouait simplement de sa culture pour me donner un certain sentiment de supériorité pour me mettre à l'aise, c'était mignon. Dommage que je devinais toute sa ligne de pensée, enfin, c'était ce que je pensais. Après m'être fait mal aux abdos pendant un instant, je repris de plus belle en chantonnant plus fort et mouvant les bras en rythme. Karasu m'observait, un sourire en coin. Après avoir baladé son regard sur tout mon corps, il lâcha : « Va te changer ». Mon corps se braqua. Il prenait confiance le bougre ! Pourtant, il avait raison, j'étais encore en short, sans collant cette fois-ci, donc on voyait la majeure partie de mes jambes. Mais il avait oublié un détail, et comme il avait la mémoire un peu courte, un rappel s'imposa : « Je te l'ai dit, je fais ce que je veux. Je n'irai pas me changer ». Et si c'était une tentative de psychologie inversée ? Peut-être voulait-il que je reste, d'où l’utilisation de cette méthode ? Non. Très peu de chance. Je n'espérais pas en tout cas, sinon j'étais tombée dans le piège bien comme il faut : avec violence, ahurissement et entêtement.
Je ne me sentais pas gênée qu'il me voit ainsi, pour je ne sais quelle raison, peut-être son âge. Ça me faisait la même chose avec mon père. Il ne fallait pas non plus tout confondre, je pouvais me mettre nue avec Papa, mais pas Karasu, sinon ça serait très embarrassant. Les degrés de tolérance étaient différents.


Tu sais, je te dis ça par rapport à ta culture. Au Japon, c'est normal de montrer ses jambes, c'est d'une banali…

Je connais déjà tout ça, coupais-je, irritée de me taper son air condescendant.

Toutefois, il avait raison, mais une information lui échappait : je n'avais pas de culture à proprement parler, ni japonaise, ni anglaise, j'avais la culture de mon père. Mon Papa était ma culture. Je créais comme lui, je pensais comme lui, je ressentais comme lui. J'étais donc en permanence dans le choc culturel, chaque personne que je rencontrais ne me comprenait pas, moi je la comprenais : ancrée dans sa médiocrité, accrochée à une bouée communautaire, comment pouvait-elle saisir la subtilité de ma culture entièrement familiale ? La mienne était complexe car elle reposait sur des sentiments, des ressentis, des envies, celle des Autres reposait sur l'intégration, le mimétisme et l'annihilation personnelle. Ils ne pouvaient pas me comprendre, mais moi je les comprenais.
*Je les plains, je n'aimerais pas vivre comme eux* Je divaguais sur un rivage bien lointain.

Alors pourquoi tu n'appliques pas ?

RETOUR À LA RÉALITÉ. Brusque. Mes oreilles décelèrent d'autres bruits plus intéressants que la voix de cet abruti. Je tournais ma tête, lentement, de sorte que mon oreille gauche soit dirigée vers la porte. J'avais l'oreille absolue, relative et harmonique. Toutes. Quand je déclarais ça, j'étais souvent confrontée à des bouches tombantes, je ne voyais pas en quoi c'était exceptionnel, je pouvais seulement reconnaitre des notes, c'était tout ; rien de plus. J'avais une écoute profonde, très loin de la superficialité des Autres, un touché pénétrant, je ressentais énormément par le contact physique, beaucoup plus que les Autres, et enfin, malgré une grande déficience de mon œil gauche, j'avais une mémoire visuelle, surtout des yeux et de ce qu'ils dégageaient.

Qu'est-ce q...

*Mais ferme-là !*

Mais ferme-là ! trancha ma voix, en adéquation parfaite avec ma pensée.

Ma main se posa sur sa bouche, pour brider toute tentative de réplique superflue. Je tendais encore plus l'oreille, me concentrant en fermant les yeux. Des voix. Lointaines. Je reconnaissais le timbre de mon père. Essayant de faire le moins de bruits possible, je me jetais à terre et, accroupie comme un singe, je me dirigeais vers la sortie. «
T'as entendu ? » me demanda-t-il. Je stoppais mon avancée, est-ce qu'il supposait hypothétiquement ou me posait-il vraiment cette question ? Je n'avais pas envie d'y réfléchir, je tournais ma tête vers ce corbeau de pacotille pour intimer : « Ta gueule, si tu parles, je n'pourrais rien entendre ». Je repris mon chemin, sortant de la chambre, j'essayais de frotter le moins possible le sol. C'était de la moquette, ce qui m'aidait grandement.
Arrivée près de la balustrade de la mezzanine, je me couchais sur le sol en rampant quelques mètres de plus. Il ne fallait pas que je sois vue. «
…née là-bas, c'est son pays » Ma lèvre supérieure fut saisie de tremblements colériques, entrainant mon nez dans sa danse. La voix d'Izaki. Ce gars qui avait enclenché la Machine Infernale de ma Perte.

Impossible. Toi, tu accepterais que Karasu reste ici ?

Mon Papa. Apparemment, leur conversation tournait autour de leur progéniture. Comprenez : moi et le corbeau.

Pourquoi pas ? répondit ce vieil homme, qui, selon moi, avait largement dépassé la limite de son existence.

Izaki, tu n'emmèneras ma fille nulle pars.

*Bordel !* Il fallait que je m'en aille, cette voix, je ne la supportais pas. Cette voix m'horripilait, une envie de vomir tenailla mon estomac. Toutes mes pensées furent coupées. Tournant très doucement sur moi-même, j'allais me diriger vers la salle de bain au fond du couloir quand la tronche de Karasu au ras du sol apparut dans mon champ de vision. Il était lui aussi en train d'espionner la conversation, juste à côté de moi. Il posa son index sur sa bouche, pensait-il que j'allais me mettre à chanter ? Malgré tout, dès que j'entendais cette harpie de femme, j'avais besoin de me sentir protégée, alors mon corps se dirigea tout naturellement vers le corbeau et je me collais à son flanc, sa grande carrure amenuisait les effets néfastes de ces mots discordants.
Je ne pouvais m'empêcher de penser que cette conversation me semblait irréaliste, ça ressemblait à un film, un sacré mauvais film. L'un disant une phrase réfléchie depuis des mois, donnant ainsi la réplique à l'autre qui pouvait déballer sa meilleure répartie. Parfois, c'était réussi, et parfois, c'était comme ici, sonnant faux.


La conversation est contrainte de s'achever ici, j'en ai bien peur, déclara Izaki.

Karasu tourna sa tête vers moi, je le regardais à mon tour. Une grimace de frustrati… Non… Qu'est-ce que c'était que cette expression ?
*De la crainte ?* Il avait l'air d'un chien acculé, prêt à se faire bouffer sa race. Je ne comprenais pas. Un mouvement, à la frontière de mon regard. Je tournais la tête, lentement, espérant que je me trompais sur mon appréciation.

Il se tenait là, debout, sur la dernière marche de l'escalier qui menait à la mezzanine. Izaki. Le ridicule s'abattait sur moi, je restais le ventre à terre comme un animal. Une autre tête apparut à la suite. Papa. Une enclume venait de s'effondrer sur mon esprit. Quelle humiliation ! Je venais de me faire griller comme un bleu, la queue entre les jambes. Une ultime tête, prévisible, éreintante pour ma cervelle, la sans-cœur en personne. Elle avait intérêt à ne pas me parler, sinon… je ne savais pas ce que j'allais faire, mais j'étais certaine que ça allait être violent. Papa et la peste étaient surpris alors qu'Izaki arborait un sourire malicieux, presque malsain. Le regard dans le sien, j'avais encore cette impression qu'il me sondait, qu'il me traversait sans mon autorisation. Karasu se détacha de moi et se leva, puis je vis sa main tendue vers moi. Détournant mon regard de son père, je le posais sur sa main. Ces doigts ne ressemblait pas à une main salvatrice, elle transpirait le « lève-toi pour te faire déglinguer par ton père ». Sachant cela, je consentis à saisir cet appel du Diable et me levais à mon tour.


Charlie, va t'habiller, tout de suite, articula lentement mon père, son calme légendaire m'irritait, parfois. Contrairement à lui, la colère était une des rares choses que je n'arrivais pas à maitriser, mais je ne criais jamais ; exception faite d'hier.

Sans un mot de plus, je me tournais pour rentrer dans ma chambre, juste à droite. «
Et prépare-toi, t'as rendez-vous à Sainte Magouste ». *Bon Dieu !* J'avais totalement oublié ce détail ma foi assez encombrant. Tous les mois, il fallait que j'y aille. Alors je m'exécutais, sans broncher.

Karasu, tu l'accompagnes, précisa Izaki, aussi encombrant que ce rendez-vous.

Au risque de me répéter, je n'avais pas besoin de garde du corps. J'en avais assez de cet « ami » qui pensait savoir pertinemment où se trouvait mon bien.
*Va te faire foutre, toi et ton air suffisant* Agacée, je tournais mon regard vers mon père et lui demanda : « Pourquoi est-ce que tous ces gens sont chez nous ? » d'un geste circulaire, je désignais globalement tout le monde. On invitait très peu de personnes dans notre appartement, ici se cachait le domaine de moi et Papa, et c'était suffisant. Les Autres, qu'ils aillent brouter de l'herbe autre part. Mon herbe était trop précieuse pour qu'ils aient le privilège de la toucher.

Va t'habiller, grinça mon père, son ton me blessa. Il ne répondait même plus à mes questions, la présence de ces « Autres » était néfaste. Voilà ce que j'en concluais. Et donne son sac à Karasu, il est dans ta chambre.

Quoi ?! s'emporta ma voix, instinctivement. Ça, je ne pouvais pas le tolérer ! À part mon père, personne et je dis bien PERSONNE n'avait le droit d'entrer dans ma chambre. J'avais toute ma vie à l'intérieur, toutes mes compositions, tous mes écrits, tous mes dessins et modèles, tous mes disques, tous mes logiciels. Personne… n'entrait… dans… ma… chambre. Après ce léger cri, je posais un regard d'une rancune glaçante sur Karasu. Il avait osé…

C'est moi qui l'ai mis, il n'est pas rentré, assura Papa.

Comme s'il lisait dans mes pensées, il me rassura par ces quelques mots. Il me connaissait tellement. J'ignorais superbement la présence de la femme putride à ses côtés. Ma chambre… Il y avait un instant, j'avais senti une colère se débattre en moi et qui n'allait pas tarder à exploser. Maintenant, c'était bon, je me sentais mieux. J'avais repris le contrôle de mon esprit, grâce à Papa.
Engouffrant la tête dans ma chambre, je cherchais un sac intrus.
*Ah ouais…* Il était au pied de mon piano, je ne l'avais même pas vu. En trois foulées, je le saisis et retourna le donner à son propriétaire, non sans lui souffler : « N'entre jamais dans ma chambre ». Puis, dans un dernier cliquetis, je m'enfermais dans mon Antre, point d'attache de mon existence.

« « Je crois que je vais Finir par pleurer, mais mes Larmes ne couleront pas. » »

Soleil  Solo 

Mon sac était jeté à côté de mon lit, vérifiant rapidement que j'avais bien mon piano, ma batte et mes carnets, je le refermais et le lançais sur mon dos. J'étais prê… Ah non. Il fallait que je change mes vêtements. Ça m'agaçait, je me foutais de l'impression que je donnais, que les Autres aillent brouter de l'herbe ailleurs, je voulais plaire à Papa, Big Jam et Julian, mon professeur de musique, c'était tout. Je m'habillais pour le côté pratique de la chose, je ne me disais pas : « Oh tiens, c'est joli ça » ou « Ça irait bien avec ma chemise », peuh. Loin de moi cette façon de penser. Je résumais mes choix vestimentaires à : « Est-ce que ça me tiendra chaud ? » ou « Est-ce que je n'vais pas étouffer avec ce truc ? ». Il y avait que mon costume de représentation que je trouvais beau et que je mettais pour les grands événements.
Brassant divers habits noirs, je me sentais irritée, encore une fois. Depuis hier, mes hormones faisaient n'importe quoi, tout m'agaçait, tout aiguisait ma mauvaise humeur.
*À cause d'elle !* approuva ma conscience. Il fallait que j'extériorise et vite. J'ouvris mon sac, mon carnet de ressentis par rapport aux Autres était là. Un stylo noir, ma cuisse en guise de support et j'étais parti pour écri… « Bon Dieu ! » jurais-je, inconsciemment. Il ne restait plus qu'une seule page, les 99 autres étaient pleines. Je traçais un beau « VOLE EN PAIX » sur cette page conclusive. Saisissant ce carnet, je me dirigeais vers une commode remplie de tiroirs, j'ouvris celui tout en bas et déposa mes pensées-en-mots dedans. J'en profitais pour en récupérer un nouveau, beaucoup plus gros, 255 pages, et graver mon premiers ressenti dedans :

Izaki


3 Mars 2041RÉPULSION VIRULENTE

Tu penses tout savoir, hein ? C'est ça ? Ce n'est pas parce que je suis une enfant que je ne sais rien, je dirais même que je suis au courant de bien des choses que tu ne peux même pas oser imaginer. Je te ferais partir d'ici. Ton fils parait aussi perdu que moi, et tu sais pourquoi ? Parce que, contrairement à Papa, tu es un mauvais père.


Je relisais ma dernière phrase, pas vraiment convaincue de l'avis concernant mon père. S'il acceptait cette traitresse dans la maison, j'espérais que ça soit pour la durée de son passage express, sinon je ne pensais pas pouvoir lui pardonner une telle folie. J'avais le droit d'accepter, ou pas, cette femme. Et il ne m'avait pas donné le choix. Il fallait que je lui parle ! Peut-être à mon retour de Sainte-Mangouste.
Je sautais sur mes pieds, fourrait le carnet dans mon sac avant de jeter le tout sur mon dos. J'ouvris ma porte à la volée. Karasu était planté en face de moi, appuyé sur la rambarde de la mezzanine, m'attendant patiemment.


T'as pas des gribouillages à faire ? raillais-je avant d'ajouter amèrement : ou des larmes à verser ?

Sa bouche s'ouvrit légèrement pour se refermer. La mâchoire serrée, il me perçait de son regard, les sourcils froncés et une moue de dégout sur le visage. Il s'était raidi, comme s'il bandait tous ses muscles avec férocité. *Bon Dieu !* Ma conscience s'éveilla, ce que je venais de dire était blessant, carrément méchant. Ma bouche avait parlé sans mon autorisation. Je ne comprenais pas ce paradoxe qui s'imposait à moi depuis hier, je réfléchissais toujours avant de prononcer la moindre lettre ; maintenant, j'agissais sous le coup de la colère, mes pensées me trahissaient. J'avais honte. Je n'étais pas comme ça, ce n'était pas moi.
Je murmurais un faible «
Désolée ». Je ne me berçais pas dans l'éloquence, m'étaler pour ne rien dire ne servait à rien. Mon corps compléta mes dires : je m'avançais vers lui et l'enlaçais, contrairement à tout à l'heure, c'était seulement pour le réconforter lui et lui seul. Il ne me repoussa pas. Après deux secondes, je le lâchais et lui avoua : « Je déteste ton père et j'ai l'impression de le voir à travers toi ». Je ne faisais pas dans le subtil, pourquoi exprimer des choses simples par des mots compliqués ? Je n'aimais pas cette tendance ridicule qu'avaient les Autres, Papa m'avait toujours exprimé les choses clairement et sans détour pathétique, d'où ma lucidité.
Karasu se passa les mains dans ses cheveux, les tira en l'arrière et attacha une partie en queue de cheval, plus précisément, la partie qui lui tombait sur les côtés et qui donnait l'impression qu'il avait une coiffure normale. En fait, il avait les deux côtés du crâne rasés et pleins de tatouages. C'était d'une mocheté sans nom.


Avec cette coiffure, ça va mieux ? me demanda-t-il d'un air fier.

Tu n'ressembles à rien, mais disons que c'est un moindre mal.

Je souriais. Enfin… j'essayais, c'était déjà assez louable. Il me rendit mon sourire qui me laissa songeuse, mon regard furetant sur ses cheveux et la forme de son crâne. *J'me suis bien vautrée…* Il paraissait plus vieux avec cette coiffure, peut-être qu'il avait dans les 17 ou 18 ans finalement. Bof, je m'en foutais.
L'escalier reliant la mezzanine et l'étage inférieur était long, aboutissant en un coude étroit qui débouchait sur le salon. La rampe était remplie d'espèces de bouts de bois qui menaçaient de craquer à n'importe quel moment. Avec Papa, on avait toujours vécu modestement. Pourtant, je savais qu'il était riche avec son boulot, ça ne nous empêchait pas de vivre dans ce quartier pauvre avec un appartement qui donnait l'impression de s'affaler vers le décès, tranquillement. Ouais, j'espère que je comprendrais pourquoi, un jour… parce qu'aujourd'hui je m'en foutais. J'avais cette capacité de pouvoir me concentrer sur une seule chose à la fois et de tout donner pour ça, je ne me dispersais pas, je ne frémissais pas, je ne vacillais pas. Papa était fier de moi parce qu'il me disait que la focalisation était ce-qui-déchirait-tout, la qualité la plus importante du monde ! J'étais d'accord avec lui, jusqu'à que je me rende compte du côté bien fourbe et chiant de cette « qualité ». Mes pensées étaient toujours dirigées vers une seule chose à la fois, si c'était du bonheur, tout était parfait, je me complaisais dedans, je n'en sortais plus jusqu'à consumer toute flamme de félicité. Par contre, dans un cas… fourchu, ça me torturait, mais d'une telle torture… Je n'arrivais plus à sortir du cercle de pensées destructrices que je ressassais sans fin. Comme le jour où je m'étais rendu compte de ma maladie. C'était horrible. Un carnage. Ça m'avait détruit autant au niveau psychique que physique ; mais ça, c'était une autre histoire. Heureusement que c'était exceptionnel, à part cette Découverte du Diable, rien ne m'avait touchée depuis.
Depuis hier, ouais. La traitresse. Voilà ce qui me touchait aujourd'hui, j'avais l'impression que tout recommençait alors que je n'étais pas prête. Je pensais être forte, je le pensais sincèrement, mais certaines choses me dépassaient, comme cette femme qui trônait dans mon champ de vision et qui était en train de commettre le pire crime qui soit : s'attaquer à Papa.


*Tout…* Vraiment tout, je pouvais accepter beaucoup de choses. *Mais…* Je ne pouvais pas le tolérer, en aucun cas j'accepterai cette immondice, ce spectacle ignoble qui se jouait avec une décontraction vomitive. *Pas…* Mon esprit accéléra mes pensées à une vitesse folle, presque insultante ; paradoxalement, tout se déroulait avec lenteur et délectation en face de mes yeux et j'eus tout mon temps pour exploser la limite de la haine extrême. *Ça…* J'avais envie de la tuer, de la voir disparaitre.
ELLE EMBRASSAIT PAPA SUR LA BOUCHE.
Un bruit de succion me percuta l'oreille, mon tympan vibra sous le choc émotionnel. Rage. Ils ouvraient et fermaient la bouche, en rythme, comme pris dans une danse de l'immondice. Rage. Ce n'était pas comme ça qu'il fallait faire ! Les bouches ne devaient pas s'ouvrir ! Rage ! Ils ne s'arrêtaient pas. ILS NE S'ARRÊTAIENT PAS ! RAGE !
Je relâchais ma mâchoire brusquement, ouvrant ma bouche, elle me faisait cruellement mal, je ne me rappelais plus l'avoir écrasée. Un haut-le-cœur me secoua, m'obligeant à décrocher mon regard des lèvres traitresses, j'étais sur la dernière marche, le spasme me fit perdre l'équilibre vers l'avant ; je voulus avancer une jambe pour me rattraper, mais… comment fonctionnaient mes jambes déjà ?! Je n'arrivais pas à revenir à la réalité aussi rapidement. Au dernier moment, par réflexe, ma jambe gauche s'élança, c'était trop tard : en plus du choc frontal avec le sol, mon genou gauche — avec son réflexe de traitre, lui aussi — s'enfonça profondément dans mon estomac, j'avais rebondi dessus et je pouvais en dire qu'une seule chose : ça m'avait défoncé. Le souffle coupé, une légère quantité de vomi avait pris ses aises dans ma bouche. Je m'en foutais de la douleur, je m'en foutais de ne pas respirer, il fallait juste que je me lève et que j'aille exploser la tronche à cette peste.
*ELLE ME VOLE PAPA !* Cette pensée fit imploser une énergie folle qui dopa mon sang, je me redressais sur mes jambes fébriles, crachais ce vomi acide par terre et replongeais mon regard vers le fond du salon, estrade du carnage. Mon regard tomba sur du bleu, profond. Papa s'était agenouillé à ma hauteur, il me saisit par les épaules. J'étais restée si longtemps au sol ? Ses yeux… je pouvais les lire mieux que n'importe quels yeux, depuis ma naissance je me confrontais aux mêmes émotions ; c'était un peu chiant que, spécialement aujourd'hui, l'émotion qui virevoltait à l'intérieur me fût brouillée, illisible. Il y avait tant de choses, tant de signes dans son regard, mais je n'arrivais à rien, je n'avais jamais vu ça. Voilà, ce que je détestais le plus se jouait en face de moi à travers mon père : l'incompréhension. Si je ne comprenais pas, je ne contrôlais plus, et si je ne contrôlais plus, je n'étais plus ; je n'existais plus puisque mes pensées ne savaient plus vers où converger. Où était la direction ? *Dans ta race, abrutie* Le néant m'envahissait, c'était étrange de se faire envahir par le Rien. Il était Brûlant.

J'étais en colère, tellement en colère que j'en tremblais. Il n'y avait que moi et moi seule que Papa embrassait. J'étais là depuis le début. Depuis toujours. Alors pourquoi — bordel… pourquoi… je voulais tellement comprendre — cette femme qui n'était plus là depuis des années avait droit à mon privilège ? Avec un bonus ignoble qui plus est ! L'ouverture des bouches comme des chats en rut.


Papa… tu ne peux p… suppliais-je avant de me couper, une autre tête avec des cheveux noirs de jais apparut dans mon champ de vision, je ne voulais plus m'exprimer, pas avec elle dans les parages.

Ma belle, je voul…

Mes yeux : fermés, brusquement. Mes mains : serrées, férocement. Mon corps : tremblait, sauvagement. *Ma belle ?!* Pitié… j'en avais plus qu'assez d'entendre sa voix. Il fallait que je m'en aille, tout de suite. Je bouillonnais, j'avais envie de demander des explications à mon père, mais je le ferais quand il sera seul. La présence de cette femme me changeait, je ne me reconnaissais plus et je détestais ça, autant que je la détestais elle. Je me dégageais des bras de Papa et me dirigea vers la porte de sortie, à deux mètres. Une main me saisit le sac à dos et une autre me retourna, Papa me tirait vers lui pour m'embrasser.
Il osait !
*NON !* Mon écœurement atteignit des sommets, j'espérais que ses lèvres n'avaient pas touché cette peste hier, sinon ça signifiait qu'il avait eu l'audace de m'embrasser après avoir fait joujou à ouvre-toi-sésame version buccale avec l'autre folle. Je détournais la tête, son baiser atterrit sur ma joue. Replongeant mes yeux dans les siens, j'essayais de lui montrer toute la colère que j'avais contre lui, la seule chose qu'il me répondit fut :

Je t'avais bien dit qu'un jour, tu déciderais d'arrêter tout seule.

Cassure. Blessure. Ces mots m'avaient blessé profondément. C'était tout ce qu'il trouvait à dire ?! Vraiment ? Aussi loin que je m'en souvienne, je n'avais jamais eu envie de pleurer, encore moins une envie de pleurer si forte, si pressante et oppressante. Je me mordis la lèvre inférieure. *C'est de ta faute...* D'une impulsion, je le poussais de toutes mes forces. Surpris, il bascula sur le dos. Je tournais les talons et ouvrit la porte, je n'avais qu'une envie : m'éloigner de mon père, et rapidement.
Une main agrippa mon épaule. C'en était trop. J'agrippais cette pince brusquement et tenaillais férocement l'espace entre le pouce et l'index, dans la partie creuse et profonde — presque la paume — un nerf très sensible est planqué là-dedans.
« Arrête ça » c'était la voix de Karasu. Je l'avais encore oublié. Il avait un certain talent pour être présent dans toutes les situations délicates, et surtout privées. Relâchant mon étau — je savais que la douleur que je procurais était insupportable — je me lançais dans la cage d'escalier, deux larmes de chagrin coulant sur mon visage.

*Personne ne touchera ma bouche* Je me sentais malade et fatiguée *Plus personne* Papa, je ne ressentais plus ce que tu ressentais. *Jamais* Comment voulais-tu que j'aie la moindre envie d'embrasser cette femme, hein ? Comment osais-tu simplement imaginer que je pourrais faire ça ? Je me sentais étrangère à cette maison si familière, comme un vulgaire mouchoir utilisé jusqu'à l'usure complète et que, au lieu de l'accrocher fièrement dans son salon et s'exclamer à chaque passage : « Ça, c'était vraiment un bon mouchoir ! », et bah, il finissait sa vie dans la benne, mollement, comme tous ses compères textiles. Je me détachais de mon père et je n'aimais pas ça, mais il le fallait, je pressentais une souffrance atroce. Le fait que Papa aime cette peste m'aidait grandement, ça m'était même d'une aide infinie. Pourtant, je me mentais à moi-même : comment pouvais-je arracher mon père de mon cœur alors qu'il était le seul et unique représentant de mon Être ?
À la sortie de l'immeuble, je respirais à grandes goulées d'air brûlantes, j'étais plantée sur la pointe des pieds, les talons toujours flottants à quelques millimètres du sol. D'un revers de main, j'essuyais mes deux petites larmes, la colère reprenait vite le dessus et me brisait toute envie de pleurer. Il ne fallait surtout pas que je pisse mon chagrin, il allait m'être d'une aide précieuse dans ma quête de détachement.
Un bruit de frottement bref. Mon regard se posa derrière moi, sur le corbeau essayant d'allumer une cigarette. J'attendais qu'il finisse, de toute façon, on était en avance. Tout mon entourage fumait. Il y avait à peine un mois, j'avais eu envie de tester mon père en lui demandant une cigarette, il me l'avait tendue sans hésitation, le visage impassible. Je l'avais finalement refusée. Maintenant que j'y repensais, c'était peut-être une technique de manipulation, si je l'avais acceptée, il aurait sûrement balafré le silence de ses mots doux pour tout m'expliquer, comme il savait si bien le faire. Mais je ne pouvais m'empêcher de me poser la question : et si je l'avais prise ? Papa aurait-il accepté que je fume ?
*Oh non…* gémit mon esprit dans une plainte douloureuse. Je repensais à mon père. Il fallait que je me détache ! IL LE FALLAIT !
Observant la fumée qui s'éleva de la cigarette, je me disais que, finalement, je n'avais pas envie d'esquinter ma santé qui serpentait déjà sur une piste dangereuse. Karasu tira une bouffée toxique et s'approcha, l'air de me dire : On y va ou on meurt ici ?

Ne fume pas à côté de moi, sifflais-je sans quitter son regard.

Ne jamais quitter le regard de quelqu'un, c'était essentiel pour moi. Tout était lisible, tant que je connaissais les émotions. Pas comme Pap…


T'es qu'une gamine, tu peux pas comprendre.

Il se débridait l'abruti, avec sa mine sérieuse au possible. Il avait un autre talent caché : me provoquer quand j'étais en colère. Je venais néanmoins d'apprendre qu'il ne fallait pas que je l'ouvre dans mon état actuel. Alors c'est ce que je fis en m'élançant dans la rue opposée, direction Sainte Mangouste.

Le centre-ville de Londres était bondé, comme d'habitude. Grâce à ma petite taille et mon agilité, je me faufilais entre les bras, les ventres et dos, serpentant rapidement à travers les Autres, j'étais sûre que personne ne me remarquait, j'étais comme une ombre : présente mais à laquelle on ne prête aucune attention.
« Purge & Pionce Ltd », voilà les mots qui trônaient sur la façade de Sainte Mangouste, j'avais demandé à mon pèr… Je soupirais d'agacement. Son souvenir était persistant, je devais vraiment arrêter de penser à lui, au moins un instant. Je redressais mon corps, je devais me tenir droite et marcher droite, j'avais une tendance à marcher avec nonchalance : mes jambes restaient droites alors que mes épaules se balançaient légèrement de gauche à droite, je marchais exactement comme Pa…
*Bordel !*
Je me postais en face d'un mannequin homme articulé, grand et beau, planté derrière la vitrine. Avant de parler, j'avais balayé l'environnement du regard, Karasu n'avait pas réussi à me suivre *Abruti…*. Et il y avait assez d'Autres pour me fondre dans la masse ; Papa me disait toujours qu'il fallait que je sois discrète en entrant dans cet hôpital privé, ils n'acceptaient que les cas exceptionnels selon lui. Moi, j'étais plutôt un cas désastreux ; j'aimais la précision des mots.

Charlie Rengan, moldue, déclarais-je au visage inanimé qui me faisait face.

Moldue était le nom de ma maladie, au même titre que quelqu'un qui dirait : Ben Ring, fièvre. Je n'aimais pas cette étiquette que l'on me collait, on me définissait par ma maladie, je trouvais ça réducteur et ridicule. Pour un hôpital privé, l'accueil devrait vraiment être remodelé. La tête articulée s'agita et prononça d'une voix susurrante : « Et ce jeune homme ? ». Mon regard se posa sur un crâne rasé, le corbeau avec un chignon ridicule. Une déception mêlée à une certaine surprise s'empara de moi, il m'avait suivi tout le long ce charognard.

Karasu Riinema, cinquième à Mahoutokoro.

*Mahoutokoro ?!* Ma joue tiqua, je l'avais sentie. Qu'est-ce que c'était que ça ? Lui aussi était malade ? Il porta ses yeux sur les miens et me chuchota : « Ma classe sociale japonaise ». Rien ne transparaissait, il ne cilla pas. J'avais beau chercher un quelconque signe inconscient sur son visage qui pourrait le trahir, mais rien. Néant. Soit il disait la vérité, soit il se maitrisait parfaitement. *Qu'est-ce que je raconte ?* Ce matin même, son visage était comme une partition avec toutes les indications : même un débutant pouvait la lire. Il disait donc la vérité. Mes pensées se coupèrent dès que le mannequin nous invita à entrer dans l'hôpital, le Grand Sainte Mangouste.

On venait de traverser la vitre d'entrée, ce qui déclenchait toujours en moi une nausée, j'avais la sensation que quelque chose pénétrait en moi et se baladait tranquillement à travers mes veines. Dans ce grand hall — vraiment immense, un peu comme ces hôtels luxueux — c'était toujours vide. Il y avait seulement cette femme stressée au comptoir, comme si ma maladie était extrêmement contagieuse, qui m'emmenait dans la même salle depuis sept ans, avec le même médecin qui m'endormait à chaque visite, parce que « soi-disant » je n'étais pas assez grande pour observer les soins qu'il m'administrait. Pas de commentaires sur ce manque de confiance, sinon j'allais m'énerver. Tandis qu'on se dirigeait vers la nervosité réincarnée en femme, Karasu me demanda : «
Ça ne te fait pas bizarre de traverser une vitre ? ». Mais… Qu'est-ce qu'il racontait ? Cette vitre ne devait être qu'une illusion ou un truc dans le genre, on ne pouvait pas traverser la matière, c'était une loi physique admise, même en alchimie c'était une loi irréfutable. Je n'avais jamais pensé à la question puisque je connaissais ça depuis toujours, et puis… *La barbe !*

Et si tu la fermais de manière définitive ?

Il s'arrêta net, me forçant à me tourner pour l'observer, m'arrêtant à mon tour. Son oreille droite tiqua, mais je n'étais pas sûre *Ce foutu œil gauche !* Il me posait problème, vraiment. À cette distance, je ne pouvais pas lire ses yeux, alors j'attendis. Il baissa la tête, entrainant mon regard par la même occasion et je vis… un doigt. Le majeur levé. Il chanta doucement : « C'est mon doigt incandescent qui vient de moi pour rentrer en toi ».
J'éclatais de rire, mon corps entier tressaillit de ces secousses libératrices. Il m'imitait ! Et de la meilleure façon possible : en détournant mes paroles contre moi. Normalement, ce comportement m'irritait mais pas cette fois-ci, pour une raison inconnue ; peut-être que j'étais trop éreintée pour en vouloir au Corbeau. C'était nerveux, je n'arrivais plus à m'arrêter, mon rire résonnait dans ce grand hall austère avec son grand tableau inutile, un drap le recouvrait, comme si le propriétaire de l'hôpital s'apprêtait à déménager ; ça faisait quand même sept ans qu'il était en cours de déménagement. Cette pensée me fit encore plus rire, je commençais à avoir mal aux abdos ! De grands bras s'enroulèrent autour de moi, furetant dans mon dos. Karasu, évidemment. Il me serra contre lui et je ne le repoussai pas, j'étais bien trop occupée à pouffer contre son ventre. Je le serrais à mon tour. Finalement, peut-être que ce Corbeau commençait à me comprendre, un peu ; peut-être qu'il m'aidera à oublier mon père, un peu. Peut-être qu'il deviendra plus qu'une simple connaissance encombrante. J'avais très peu d'amis, de plus, aucun n'avait en dessous de la vingtaine, je ne m'entendais pas avec les Autres de mon âge, ils étaient trop… inintéressants.

Après lui avoir déposé un baiser à l'aveugle sur le buste, je me dégageais et lui décocha un sourire que j'espérais radieux, je voulais qu'il sache que je lui étais reconnaissante ; même s'il était le fils d'un monstre, même s'il manquait de respect à Big Jam et même s'il était un artiste raté, je voulais lui dire que sa présence me réconfortait. Alors je lui avais simplement dit : «
T'es pas contre moi ? ». Sourcil droit qui descendit pour remonter, le tout rapidement, ses narines s'étaient dilatées de manière infime, il réfléchissait profondément. Un sourire au coin, il rétorqua :

Si, mais je fais semblant alors silence.

J'adorais la raillerie et le sarcasme, mais bizarrement, quand c'était contre moi, je n'appréciais pas. J'étais butée, chaque détail comptait, chaque lettre, chaque mot devait être réfléchi. Il ne fallait pas que je me mente, j'étais heureuse de sa réponse, c'était juste… comment l'expliquer ? Il y avait comme une part de vérité dans ce qu'il disait… et je n'arrivais pas à en trouver la cause. Était-ce son inclinaison du visage ou son intonation ? Était-ce sa posture ou ce qu'il dégageait ? Je ne savais pas. Sur cette frustration, je lui avais tiré la langue faiblement — dès qu'elle s'extirpait de ma bouche : je la mordais toujours, faisant apparaître mes dents — puis mon corps fit volte-face et se dirigea vers la femme-en-sueur.

Je t'attends dehors, abrutie.

Ma conscience s'arrêta, mes jambes aussi. Lui aussi me surnommait comme ça ? *C'est toi l'abruti !* Trop de choses bizarres, j'en avais assez. Vivement que ce médecin m'endorme, j'avais besoin de sommeil, même artificiel.


Le corps électrique, je venais de sortir de Sainte Mangouste, c'était comme d'habitude : salut cordial avec médecin, banalités vocales, sommeil, réveil, banalités vocales, casse-toi.
Il fallait quand même noter que ces derniers temps, une nouvelle variable avait fait son apparition, j'appelais ça « L'Armada ». C'était dans mon corps, je quittais ces rendez-vous avec l'impression de ressentir chaque battement interne, chaque muscle qui s'étirait, chaque déplacement sanguin. C'était un monde entier qui s'agitait en mon être et je sentais tout, c'était à la fois agréable et effrayant — surtout effrayant en fait. L'impression que quelque chose habitait en moi, quelque chose d'étranger me faisait peur ; je ne savais pas ce que le médecin me faisait mais je ne pensais pas vouloir connaitre les protocoles exacts.
*Laissez-moi tranquille…* J'avais déjà vu trop de choses qui n'étaient pas de mon âge.
Je n'arrivais pas à marcher sur la pointe des pieds à cause de l'Armada en moi. Ça zoukait sévère là-dedans. Cet effet durait environ la journée, jusqu'à mon réveil le lendemain. Par contre, à chaque visite, ça durait un peu plus longtemps. Alors j'espérais de tout mon être que mon corps serait mien, à nouveau, dès le lendemain.

Après avoir marché une bonne dizaine de minutes en silence, avec Karasu. Je décidais de m'asseoir sur l'herbe de Festival Gardens. J'étais fatiguée. Mon corps s'étala de tout son long, mes mains se croisèrent derrière ma nuque et mon regard scruta les nuages gris du ciel londonien. J'adorais observer ces formes où le sens était absent si on n'observait pas assez bien, un sens pouvait être donné à tout, j'en étais persuadée. À travers ces grands amas de gaz, je pouvais réfléchir tranquillement. Le Corbeau s'assit près de moi, je daignais observer quelle position il allait choisir. À quelques mètres de nous, une autre forme avait attiré mon attention. C'était un clochard qui dormait. Souvenir de Papa. Je ne pouvais m'empêchait d'y penser à chaque fois. Ça datait maintenant de trois ou quatre mois, pendant Noël, j'avais voulu donner une pièce à un clodo en piteux état, il m'avait vraiment fait de la peine avec sa tête posée au sol et un gobelet sans âge levé pour accueillir le salut financier. Je m'étais avancée vers lui et juste avant de lui donner ma pièce, la voix de Papa s'éleva pour me l'interdire. J'avais hésité longuement. Finalement, la pièce retourna dans ma poche. La tête baissée, j'avais tendu ma main à mon père pour qu'il la saisisse et que nous continuons notre chemin. J'avais senti mon gant se retirer et une sensation de chaleur se déposa sur ma petite main froide, c'était la bouche de Papa. Il s'était mis à genoux. Me replaçant une mèche derrière l'oreille, il m'avait soufflé : « Le salut et la damnation sont la même chose. Moi aussi je peux me tromper alors fait ce que t'as à faire ». Je n'avais pas compris le début de sa phrase et je n'aimais pas quand il me manipulait sans que je ne remarque rien, alors je lui répondis par une moue renfrognée, je n'avais plus envie de donner ma pièce. Il éclata de rire et m'embrassa, puis nous reprîmes notre chemin, main dans la main.
Au-delà du fait que je n'avais toujours pas compris sa phrase, ce beau souvenir — oui… il y avait aussi de la frustration, mais je le trouvais quand même très beau — était en train de s'assombrir. La colère que je ressentais contre Papa avait un effet dévastateur sur ma belle trace mentale. C'était donc comme ça pour tout ? Un bon souvenir pouvait devenir mauvais si l'avenir le voulait ? Si c'était vraiment ça, c'était injuste. D'une injustice dégueulasse. Je voulais garder mes bons souvenirs, c'était tout ce que je demandais.


Y'a l'exposition, faut pas qu'on tarde, murmura le corbeau d'une voix condescendante.

Avec tous ces événements, j'avais oublié que Papa m'attendait de pied ferme cette après-midi pour une nouvelle séance d'aiguiseuse de goûts merdiques. Karasu faisait partie de cette grande blague commerciale, je me demandais comment est-ce qu'il était possible de prendre plaisir à dessiner des trucs aussi moches. Je dessinais mieux que lui, j'en étais sûre.


Tu ne te sens pas trop au-dessus du soleil à vendre des peintures si intenses ? raillais-je les yeux fermés.

Il ne répondit pas directement et je n'avais pas envie d'analyser son visage. Aujourd'hui, je n'avais plus envie de rien faire à cause de mon corps frétillant sans mon autorisation. Ça me démangeait de l'intérieur, j'avais une folle envie de me gratter mais comment ? En me trouant la peau ?

Il y a la peinture artistique et la peinture vendeuse, c'est différent.

*N'importe quoi* Je n'étais pas d'accord. En quoi le prix d'une peinture pouvait définir si c'était de l'art ou pas… Sa manière de penser était débile. Il fallait que j…

Ça dépend de l'intention de base, si tu peins pour vendre alors ce n'est pas de l'art, continua-t-il, comme pour répondre à mon désaccord. Ma logique s'était mise en marche, ma capacité de déduction était très poussée. Il racontait vraiment que des conneries, s'enfonçant de plus en plus. « Mes tableaux que t'as pu voir dans la galerie d'Adam, je les ai peints que pour les vendre » *Hein ?* Est-ce qu'il était sérieux ? J'ouvris des yeux exaspérés et les plongeai dans les siens, me tournant sur le flanc. Il faisait ça que pour l'argent… c'était dégoûtant. Aucune passion dans son art — je n'avais pas changé d'avis, pour moi, c'était de l'art — vraiment, mais vraiment désolant. Il me fatiguait avec son air hautain. « Tu n'as pas remarqué que ces peintures sont… » renchérit le Corbeau en cherchant ses mots, il daigna me regarder pour ajouter « …comme déphasées par rapport à mes vraies œuvres ». *Déphasées ?* répéta mon esprit. J'aimais ce mot, il me rappelait l'état de transe qui me prenait aux tripes quand je composais mes harmoniques. Apparemment, pour Karasu, c'était ce mot qui qualifiait les œuvres qu'il n'aimait pas ; pour moi, c'était ce mot qui représentait tout ce que j'aimais. C'était drôle de voir cette différence en Art. On était des artistes opposés. Je n'avais rien à redire, je m'étais fait toute ma réflexion seule. J'étais quand même curieuse de voir ses « vraies » peintures.

Au fait, pourquoi est-ce que tu fais de la musique ? me questionna-t-il.

Quel changement de sujet… Il me paraissait indécis, comme s'il voulait faire la conversation mais n'arrivait pas à trouver les bons sujets. Et comment savait-il que je composais ? *Tss…* Je n'avais pas envie de trop réfléchir et sa question n'était pas bête. J'aimais bien répondre à cette interrogation-qui-meuble parce que j'y avais longuement réfléchi.

Je me sens puissante avec, lâchais-je sans ciller, toujours plongée dans son regard noir très peu expressif, il fallait que je m'explique un minimum, c'était ridicule comme réponse, si j'ai envie de te faire ressentir de la joie, je peux avec certains accords. De la tristesse ? Je peux aussi. Toutes les émotions en fait.

À part celles que je ne comprenais pas très bien, il y en avait quelques-unes, mais je m'en foutais. Je préférais me concentrer sur ce que j'arrivais à ressentir. Je ne me dispersais pas, je ne vacillais pas.


C'est pour mettre un doigt à ta maladie.

Mon sourcil gauche s'éleva. Ce Corbeau m'avait pris par surprise, je n'avais pas vu venir cette affirmation douloureuse, ce n'était même pas une question. L'Affirmation de la Raison. Oui, il avait tellement raison. La force de sa vérité m'obligea à fermer les yeux, dans une tentative d'aveugler mon esprit. Je n'acceptais pas ça, je ne pouvais pas accepter. Il fallait me comprendre, comment est-ce que je pouvais accepter que toutes mes actions tournaient autour de ma lacune ? Non. J'étais incapable de hocher gravement la tête en marmonnant un « Tout à fait » à ça. *Bordel…* Karasu abordait des sujets qui le dépassaient de loin, il fallait que je calme ses ardeurs :

Voilà, très bien, maintenant je peux te recadrer la face. Tu peux aller te faire foutre.

Cet abruti n'avait aucune finesse. Aucune décence verbale. Il était comme son père : pensant Connaître, mais tout ce qu'il savait, c'était m'énerver. Peut-être que j'étais trop renfermée ? Ça m'énervait. Le fait qu'il est autant raison me faisait enrager. J'avais grandi avec des responsabilités, depuis toujours, mon désir de contrôle était dévorant. Le contrôle extérieur me fascinait parce qu'à l'intérieur, je ne contrôlais rien, le bordel par excellence ; tout m'échappait, tout se déroulait sans moi, alors que j'étais bien l'actrice principale de ce dérapage fatiguant.

Tu flippes. Tu viens de parler avec un ton légèrement plus grave et une vitesse accélérée, tu n'sais pas analyser les intonations. Tu parles n'importe comment.

*La barbe…* jura ma conscience, clairement touchée. Il m'avait eue. Bravo. C'était bien joué. Ce Corbeau encombrant maitrisait un domaine où j'étais une belle merde. Exténuée qu'il ait toujours raison, j'avais envie de lui claquer sa tronche pour qu'il la ferme une bonne fois pour toutes, mais je ne pouvais pas. Je m'attachais inconsciemment aux personnes ayant un savoir qui m'était inconnu et, surtout, qui m'intéressait, c'était très rare. Une lueur nouvelle apparut dans mon esprit, je ne comprenais pas ce qu'il m'arrivait, j'avais envie de me confier, au moins un peu :

Je suis la peur de la mort.

C'était fait, j'avais lancé ces mots comme un appel au secours, de manière très détournée et sarcastique, oui. J'étais terrorisée à l'idée de disparaitre, j'avais tellement de compositions à écrire et tellement d'harmoniques à révolutionner. Je n'arrivais même pas à me projeter que je puisse ne plus exister sur Terre ; le non-retour était très dur à imaginer pour ma pauvre conscience malgré le fait que je travaillais toujours mon imagination.

La peur de la mort ?

Je suis son pire cauchemar, ça fait onze ans qu'elle me court derrière mais elle ne m'atteint pas cette faible.

Comme d'habitude, je reprenais confiance. Cette assurance cramponnée dans chaque parcelle de mon corps, je n'avais pas le temps de douter ni le temps de me préoccuper de conneries inutiles, alors j'allais à l'essentiel, avant que Karasu ne réponde, comme toujours :

Je mérite de vivre dans la peur.

Tu penses ?

Ouais, je le pensais sincèrement. Je méritais ce qu'il m'arrivait même si je ne l'acceptais pas. Personne ne me demandait mon avis de toute façon, alors ouais, je méritais de vivre dans la peur de mourir, pour je ne sais quelle raison. Une raison qui pouvait aller bien se faire foutre avec ce Corbeau. Ils faisaient un beau couple.


Tu te trompes Charlie, grogna-t-il, sa phrase me faisait penser à un croassement, son sens déclencha des remords en moi quant à ma confession, il me jugeait du haut de sa santé luxuriante, à part ses poumons qui devaient être un carnage repoussant. Je n'avais pas besoin de ça, de quoi j'avais besoin d'ailleurs ? Le fait qu'il avait prononcé mon prénom pour la première fois déclencha une sensation étrange en moi, j'adorais entendre « Charlie » prononcé par des voix que j'appréciais, j'étais peut-être narcissique. Pourtant, l'entendre de la bouche du Corbeau était bizarre, je n'avais pas d'autre mot pour expliquer mon ressenti. « J'appelle ça du courage, tu confonds avec la peur, abrutie » conclut-il avec une voix… caverneuse, profonde. Je commençais déjà à analyser les intonations, autodidacte des modulations vocales. J'essayais de me focaliser entièrement sur la forme car j'avais peur du fond, je ne voulais pas y penser. Impossible, n'est-ce pas ? Oui, tellement impossible. Mes pensées s'agitaient, elles voulaient s'extirper, crier à quel point j'avais peur de mon corps, exploser contre ce Corbeau qui me préconisait simplement d'être « courageuse », murmurer mon désir de solitude, au moins, elle, me comprenait en me berçant dans son nid, sans jugement. J'avais décidé de rester silencieuse, muette je ne provoquais pas de dégâts. Nos regards se jaugeaient, il n'attendait pas de réponse, j'en étais certaine. C'était rare que quelqu'un tienne mon regard sans ciller, une Lueur de Mort flottait dans mes grands yeux étincelants, dans ce vert émeraude particulier, les Autres détournaient les yeux dès qu'ils croisaient les miens, c'était sûrement leur inconscient qui leur murmurait : « Pas ces pupilles ! Elles sont dangereuses pour ta survie ! Ne vois-tu pas une ombre putride à l'intérieur ?! ». L'inconscient du Corbeau semblait différent, peut-être plus habitué à la mort ?

J'ai un cadeau pour toi, annonça-t-il d'une voix que je percevais comme décontractée.

Il passait d'un sujet à l'autre sans aucune logique, ayant l'air de suivre une trame qu'il s'était imposée, mais dont il perdait le contrôle. Ces yeux pouvaient demeurer impénétrables, ouais, pourtant son visage parlait quand même pour lui. Il agissait comme un disque rayé qui se rappelle à chaque fois qu'il doit continuer sa lecture, malgré les arrêts intempestifs. Son menton qui se décalait à chaque fois qu'il commençait un nouveau chapitre de son film ridicule était la preuve de ses agissements. Grillé.
De la poche intérieure droite de son veston, il fit surgir un long peigne denté sans manche. Après avoir porté une attention distraite sur cet objet qui n'avait rien à faire là, je reportais ma concentration sur ses yeux noirs. Il se moquait de moi ? Je n'aimais vraiment pas les surprises, surtout celles qui se soldaient par une attente palpablement pathétique.


Pourquoi ?

Son visage était un film à lui tout seul, une scène d'émotions épiques, il passa de la surprise à la consternation, puis du doute à… je ne savais pas. C'était étrange comme tronche, un mélange de plein d'émotions contradictoires.


Il m'appartenait et mon père a insisté pour que je te le donne, avoua Karasu avant de rajouter d'un rictus peu enjoué : et ne me demande pas pourquoi cette fois-ci.

*Tss…* C'était risible, mais honnête. Ce peigne avait l'air neuf, sûrement taillé dans un bois de luxe, il était calligraphié en japonais — que je ne savais plus lire — et un vernis sombre recouvrait le tout, faisant étinceler et danser mon reflet tordu sur sa surface. Quand j'y faisais plus attention, l'objet était joli et dégageait comme une certaine majesté. Satisfaite de la réponse que j'avais reçue, je me retournais et me postais dos au Corbeau.

Alors coiffe-moi.

C'était simple, clair, concis et précis. Comme je l'aimais. D'un geste rapide, je détachais mes cheveux — habituellement toujours attachés, prestance dans mon quartier obligatoire — qui tombèrent jusqu'à ma poitrine inexistante. J'avais de longs cheveux parfaitement lisses. Je sentis les dents du peigne s'enfoncer sur le haut de mon crâne, à la racine. Au contact avec ma chevelure, je ressentis l'existence de chaque point d'attache de chaque minuscule cheveu de ma tête, à l'image du reste de mon corps hypersensible. Chaque racine se comportait comme un… récepteur électrique. Ça vibrait, c'était comme si on m'électrocutait faiblement la totalité de mes cheveux, la sensation était aussi étrange que désagréable, aussi fascinante que déplaisante. Je n'arrivais pas à me décider s'il fallait que Karasu arrête de faire ses va-et-vient, alors j'attendis simplement qu'il finisse.

Le Corbeau apparût soudainement en face de moi, il s'agenouilla et déclara : «
T'es plus belle comme ça ». *Hm…* J'étais dubitative, entourée par des hommes, ce compliment revenait souvent, un peu trop à mon goût. Alors je répondis par ma façon la plus naturelle, la raillerie :

T'essayes de changer le registre de notre relation ?

C'était drôle de contempler la tronche que tiraient les Autres quand je déballais ce genre de sarcasmes, ils n'étaient jamais prêts à recevoir une telle répartie d'une enfant comme moi. Karasu faisait exception, il sourit de manière exagérée et répondit simplement :

T'es qu'une gamine.

J'suis pourtant plus vielle que c'que tu crois abruti.

Il pouffa faiblement, ses réactions n'étaient pas logiques. Il ne faisait pas partie des Autres, il était différent, il me ressemblait. Un peu décadent peut-être… Non, lucide, voilà ce qu'il était. « Tu t'es enfin décidée à me traiter d'abruti » triompha ce Corbeau unique. Après avoir observé mon visage sceptique, il précisa : « Tu cris quand tu dors ».

*Bon Dieu !* Je criais vraiment ?! Papa ne me l'avait jamais dit ! Ça m'inquiétait, mon corps me trahissait encore. Crier pendant que je dormais… Tiens ! La prochaine étape sera : me suicider dans mon sommeil, c'était ça ? Bordel ! Je devais hurler sacrément fort pour qu'on m'entende à l'extérieur de ma chambre, elle était insonorisée. Ces questions ne menaient à rien, je décidais de me lever, donnant de légères tapes sur mes fesses dans une vaine tentative de virer l'herbe humide. Karasu me saisit la main droite et fourra le peigne dans ma paume, puis il se dirigea vers la chaussée.
Mon regard courra sur le cadeau qui se tenait au creux de ma main, il paraissait électrique au vu de la sensation qu'il me procurait. Le plongeant dans la poche de mon pantalon, je m'élançais à la suite du Corbeau, mes cheveux détachés me procuraient une sensation de fraicheur sur le haut du crâne, je redécouvrais cette impression de liberté, le vent faisant claquer la pointe de mes mèches comme des fouets. Arrivant à la hauteur du Japonais, je le poussais violemment. Il tituba un instant, finissant dans un dernier coup de talon salvateur, l'équilibre recouvré, il me fixa. J'explosais d'un rire sonore, ce genre de rire qui venait du cœur et qui libérait le corps. J'en étais maintenant sûre, je me sentais bien avec Karasu. Souriant à son tour, il fonça sur moi. À reculons, je m'éloignais de lui, mais il allait trop vite. Juste avant qu'il ne m'atteigne pour me pousser, je fis un grand bond en arrière, atterrissant comme un singe au sol, sur la route.
Le regard de Karasu se transforma, les yeux écarquillés, il fixait quelque chose sur ma gauche. Instinctivement, mon propre regard suivit cette trajectoire.


REPULSO !

Une secousse violente me secoua, comparable à quelqu'un qui me tirait comme une brute par le bras, mais cette fois-ci, c'était mon corps entier que je sentais saisi et jeté. Je n'avais pas eu le temps de voir le sujet d'attention de Karasu que je fendais déjà l'air en direction d'une voiture noire, de l'autre côté de la route. Était-elle en mouvement ou alors c'était seulement moi ? Je n'avais jamais su, j'avais plutôt ressenti. Un choc brusque, un écho sourd, j'avais eu l'impression qu'on m'avait directement frappé dans le cerveau, qu'on m'avait atteint de l'intérieur de mon crâne. Juste avant les ténèbres, j'avais pensé : *BON DIEU DE MERDE !*

« « Je crois que je vais Finir par pleurer, mais mes Larmes ne couleront pas. » »

Soleil  Solo 

Je me battais, je savais que je devais le faire, mais j'en avais aucune envie. Ma volonté était cassée, endormie par la Brume. Cette Brume était d'une lourdeur oppressante, elle baignait tout autour de moi, où que je sois, elle était là. Mes sens, où étaient mes sens ? Je ne voyais pas, je n'entendais pas, aucune odeur, aucun goût. Je pensais ressentir du toucher, il se résumait à cette Brume.
Quelque chose pointa, ce n'était pas palpable, ce n'était pas percevable, mais il pointait. Une saillie encombrante, je la détestais autant que je l'aimais. J'étais bien autant que j'étais mal. Je me posais pour la première fois la question : quelle est cette Brume ? L'interrogation disparut aussi rapidement que son apparition, je n'avais pas besoin de telle question ; superflue et encombrante pour… pour qui ? Moi ?
Qui suis-je ? Je suis Moi. Je suis autant Moi que la Brume est Brume. Douleur. Mon cerveau ! Un truc était en train de me touiller les neurones pour en faire un bon plat ! LAISSEZ MON CERVEAU TRANQUILLE !
La Brume. Reposante et accablante. La Brume, certes. Où suis-je ? Je suis là. Je suis autant là que la Brume est Brume.


« Ma petite fille »

Papa ?

Je m'appelle Charlie Rengan et je suis dans mon lit ; sache que je vais te briser Toi et Ton Monde.

[ 21H29 ]


Tout se dissipa, tout s'était effondré. Non. Je m'étais effondrée. Et je restais seule avec mon corps douloureux, hypersensible au moindre déplacement d'air. Mes paupières étaient bloquées, closes comme ces stores impénétrables dans l'obscurité. Il me fallait la clé ! Ou peut-être que mes yeux étaient grands ouverts, mais que j'étais devenue aveugle ? Devenue ? Est-ce que j'étais aveugle de naissance ?
Je n'avais qu'une envie : me rendormir. Ce n'était pas ce que ma conscience criait, elle voulait à tout prix que je reste éveillée. Je ne voulais pas. Un gémissement de frustration s'extirpa de ma bouche. Ah oui ! Je pouvais parler !


Charlie ?

C'était la voix grave de Papa, mon père adoré, la personne qui comptait le plus pour moi. Mon prénom porté par sa voix résonnait dans mon esprit, apaisant mes douleurs et l'envie de rester éveillée se fit plus forte. Bon Dieu ! Qu'est-ce que je faisais en train de dormir en plein jour ? Je voyais bien que l'illusion obscure que me renvoyaient mes nerfs optiques était nacrée, brillante, aveuglante. Du noir-blanc ? Je délirais.

Je réussis à ouvrir les deux yeux, la lumière était trop forte, je plissais les paupières en laissant transparaitre une fente ridicule me permettant de détailler des formes.


Bon Dieu ! Charlie ! Ma petite fille !

Un poids pesa sur mon buste et mon cou, je me sentais grisante, mon corps réagissait différemment. Il y a un instant, je ressentais tout, jusqu'aux pulsations sanguines, mais maintenant, il y avait une forme de focalisation malsaine, ce poids sur mon corps avait un effet dévastateur sur mon esprit, toute ma sensibilité était concentrée sur ce contact physique, le reste de mon corps restait en léthargie. « Je t'aime tellement » C'était Papa qui m'étouffait de son poids ? *Pousse-toi…* Je ne comprenais rien, mon corps ne voulait pas de mon père, il le rejetait. Manquerait plus que ça ! Après que mon organisme trahisse son porteur, moi, il fallait qu'il trahisse mes êtres chers. Je ne le laisserais pas décider à ma place, j'en avais marre qu'il décide de tout. « Charlie… Tu m'entends ? Je t'aime ! » Je distinguais une forme noire, mes yeux s'ouvraient un peu plus, un bleu profond. Papa se tenait en face de moi, il pleurait. Pourquoi ? Qu'est-ce que j'avais fait ? Je forçais ma main à bouger, elle roda un instant sur ma couette avant de décoller ; la posant sur le visage de Papa, j'essayais d'essuyer ses larmes brulantes. Il ne fallait pas qu'il pleure, il ne fallait pas pisser son chagrin, ça ne servait à rien. Il me saisit la main et me la couvrit de baisers. Je l'aimais, il occupait la place la plus importante dans mon cœur. Alors pourquoi j'avais cette sensation de rejet en moi ?

Je détournais mon regard pour essayer de le poser sur mon piano, lui saurait m'aider. Ouvrant encore plus mes yeux, mon piano n'était plus à sa place. Je sentis directement une agression de sueur, je commençais à paniquer. Il DEVAIT se trouver juste ici, juste là ! En face ! Il y avait seulement une chaise qui me narguait. Décidant d'arracher mon regard de ce maudit siège, je contemplais le reste de ma chambre. L'afflux sanguin ne fit qu'un tour. Ce n'était pas mon Antre, je n'étais pas chez moi ! Je sentais mon énergie écumer dans mon organisme, je devais m'en aller, je n'avais rien à faire dans le lit de quelqu'un d'autre. J'allais m'aider de mes mains quand je me rendis compte qu'une était bloquée, ah oui ! Papa ! Poussant de l'autre main libre, je m'avançais vers lui et murmurait : «
Qu'est-ce que je fous dans ce lit ? ». Son regard changea brusquement, il contrôlait son expression faciale, mais les regards ne mentent pas, surtout pour des sentiments comme la peur. Il paraissait inquiet, ce qui me terrorisa, Papa n'était jamais pris au dépourvu. Comprenant que je posais une question dérangeante, j'ajoutais : « Je n'veux pas savoir, on rentre ? ».

Karasu est dans le coma.

Il avait répondu avec une rapidité hallucinante, me coupant presque la fin de ma phrase. *Tu m'fais peur* souffla mon esprit, en proie à la tétanisation. Je ne comprenais pas ses mots. Karasu ? J'avais un vague souvenir, je ne parlais pas très bien japonais, mais je me rappelais que Karasu signifiait Corbeau. J'en avais rien à foutre d'un corbeau, qu'est-ce qu'il m…

KARASU. IZAKI. BIG JAM. MAMAN. BAISER. PEIGNE. SECOUSSE. CHOC.


Ma conscience hurla ! Un cri déchirant qui avait saccagé ma raison. Tout me revenait brutalement, je tressaillis fiévreusement. L'effervescence dans ma cervelle était atroce, je dégageais ma main de l'étreinte de mon père. J'avais peur de lui. J'avais peur de la mort. J'avais cru mourir. J'avais peur de tout. *Je dois fuir ! JE DOIS ME BARRER !* Je suivais mon instinct, balançant mes jambes du côté où il n'y avait pas mon père, je m'élançais vers le sol pour m'en aller de cet endroit oppressant ! Pour fuir mes souvenirs terrifiants !
Dès que le contact se fit entre mes orteils et le sol, je sentis mes jambes, ou plutôt je sentis l'absence de mes jambes. Elles étaient vidées d'énergie, inutiles. Je m'affalais par terre, tête la première que je réussis à protéger avec mes avant-bras.


CHARLIE !

La voix de Papa. Il criait ! C'était la première fois que je l'entendais crier ! Il avait changé, il était devenu un monstre, et ce monstre s'apprêtait à me dévorer l'âme jusqu'à la dernière miette. Me relevant douloureusement, mes jambes étaient à nouveau présentes, bien fermes et puissantes, elles avaient juste été prises par surprise il y a un instant. Moi aussi je pouvais prendre mon corps par surprise ! Il n'y avait pas que lui qui avait le droit. La tête en avant, les bras en renfort, je m'élançais vers la seule porte… qui s'ouvrit.
Izaki apparut. Le regard plein de rage, des veines pulsaient sur son front et ses tempes se soulevaient dangereusement. Il se dirigea vers moi d'un pas ferme, oppressant ; je m'étais arrêtée, tétanisée. La première fois que je l'avais rencontré dans cette galerie bien lointaine, il était subversif, maintenant il était carrément effrayant. L'oppression qui me clouait sur la pointe des pieds était intense. J'avais l'impression qu'il voulait me faire du mal, qu'il voulait me voir souffrir affreusement, et je n'arrivais pas à faire le moindre geste. J'attendais ma sentence, simplement. J'essayais de m'évader dans ma conscience, je ne voulais pas assister à cet acte, mon seul désir était d'observer, de loin, mon corps si traitre se faire une bonne fois pour toutes anéantir, ça résoudrait tout.

Une silhouette s'imposa à moi, elle se posta à quelques centimètres en face de ma tronche, me dissimulant l'écume de rage de ce « Monstre-Ami » de l'autre monstre à ma poursuite. Ils étaient liés, tout était lié. Je pensais être apaisée, enfin pouvoir me mouvoir tranquille, sans demander à personne ce que je pouvais faire et comment le faire, mais ce n'était pas le sentiment qui m'avait envahi. L'oppression était encore plus forte, elle avait atteint un stade culminant, je sentais même mes poumons se compresser à proximité de… cette chevelure noire de jais, longue et lisse. Les mèches avec des reflets bleus foncés mouraient au milieu de son dos, à ma hauteur. Par instinct, je reculais de quelques pas. J'avais perdu la notion du temps, je ne pouvais dire s'il venait de s'écouler une seule foutue seconde ou des heures.


Très bonne façon de me remercier.

Cette voix était emplie de rage contenue, Izaki semblait fou, je ne le voyais plus à cause de la forme en face de moi, mais son désespoir transperçait la matière pour m'atteindre directement dans l'âme. Je me sentais sale. Un bruit inconnu résonna, il me faisait penser à une sorte de chasse d'eau inversée, comme un suçon, quelque chose qui se faisait happer, bouffer. L'oppression que je ressentais diminua d'un coup, comme si elle s'était pété une jambe. La chevelure noire bougea, elle se tourna, mon regard plongea dans mon reflet, cette femme me ressemblait tellement, si jeune, je ne m'y refais jamais. Elle me souriait.
Non, désolée, sache que je n'oublie rien. RIEN. M'éloignant encore de quelques pas de cette sirène traitresse, mon dos se heurta à un mur, levant ma tête, mon regard plongea dans ce que ce j'avais de plus familier : le bleu profond, le monstre abyssal. Mon père me souriait à son tour. J'étais encore désolée, mais je ne lui avais pas pardonné, ma rancune était trop vive. D'ailleurs, pourquoi est-ce j'éprouvais le besoin de m'excuser ? C'était de leur faute, ils méritaient ce qui leur arrivait, leurs sourires gênés en étaient la preuve, alors je ne m'excuserais plus.


Je veux me reposer, éloignez-vous de moi.

Ce n'était plus ma bouche qui parlait, mais bien mon cœur. J'avais une furieuse envie de rester seule, de réfléchir jusqu'à l'exténuation, le sommeil profond, voilà de quoi j'avais besoin. Je me dirigeais vers le lit que des milliers de personnes avaient déjà dû utiliser avant moi, fourrait mon corps sous la couette et posait ma tête sur l'oreiller. Je me souvenais de cette voiture noire, j'avais foncé dessus à une vitesse monstrueuse. Alors pourquoi est-ce que — bordel ! — je n'avais mal nulle part ? Je frottais mes yeux de mes petites mains et posait mon regard sur le plafond. Il était blanc, d'un blanc laiteux qui me révulsait. Je n'aimais pas le blanc, trop austère, trop de manque de repères, trop de vide, trop de rien. Plutôt étrange pour une couleur qui portait en elle toutes les nuances colorées.


J'étais restée un long moment ainsi, à ne rien faire d'intéressant. Je ne réfléchissais même pas, je contemplais simplement ma propre médiocrité.
Karasu était dans le coma… Qu'est-ce qu'il s'était passé ? Je me sentais coupable, pas de ce qui lui arrivait, mais plutôt par rapport au sentiment égoïste qui m'envahissait. Je n'étais pas dans le coma et j'étais heureuse de ne pas l'être, j'étais même fière. Je voyais ça comme une compétition à la survie, Karasu avait échoué là où j'avais réussi. Je ne comprenais pas pourquoi je pensais comme ça, je devais rendre visite au Corbeau.


Papa, je veux voir Karasu.

Mon père et la sans-cœur étaient malgré tout restés à mes côtés, à quelques mètres, assis sur des chaises austères. Je leur donnais l'occasion d'être plus proches, la tête de la peste était posée sur l'épaule de Papa ; qu'ils fassent ce que bon leur semblait, je m'en foutais. Je commençais à ressentir une indifférence profonde. Après avoir ouvert les yeux, il trancha : « Personne ne peut le voir, il est gravement blessé ». C'était dit d'une voix qui ne laissait plus de place au débat, tant mieux, je n'aimais pas me justifier ou forcer. *Gravement blessé* répétait ma conscience. Ça ne m'aidait pas beaucoup. Au vu de la rage d'Izaki, je ne pensais pas pouvoir le revoir, fatalement, le Corbeau non plus. C'était dommage quant à Karasu. Par contre, pour Izaki, je jubilais à l'intérieur, c'était bien fait pour lui ! Il n'avait qu'à retourner d'où il venait !
Voilà ce que c'était de me côtoyer.
*T'AS VU IZAKI ? JE T'AI FAIT PARTIR !* À m'approcher de trop près, je n'apportais que de la souffrance. Je dégageais seulement ce que j'étais : un ramassis de douleur, physique comme psychique. Je ne savais pas si mon esprit pensait comme ça pour me protéger, comme pour m'aider à faire un deuil express, ou si mon cerveau réagissait de cette façon parce que c'était ça mon Vrai-Moi. Je changeais, je n'aimais pas ça. Ou peut-être que je me rapprochais simplement de ma vraie nature. J'avais peur. J'étais heureuse d'avoir peur parce que j'étais forte. Karasu avait raison, j'étais courageuse, rien ne pouvait m'arrêter, pas même l'Ombre de la Mort.

Karasu… le souvenir du peigne s'imposa avec douleur. Il fallait que je me protège. Je le jetterais, je n'en avais plus besoin, je ne pouvais me permettre de le garder. Mon esprit me torturerait si je continuais à me coiffer avec. D'un geste inconscient, ma main se posa sur mes cheveux, l'impression incroyable de sentir encore la trace de ce Corbeau sur mes mèches était dérangeante. Alors je me couperais les cheveux, très courts, pour supprimer toutes les traces qu'il pouvait laisser. Mes souvenirs étaient suffisants, ce n'était pas la peine de m'encombrer d'autres conneries. Je poussais la couette d'une jambe et m'assis sur le rebord du lit. La traitresse bondit sur ses pieds et se dirigea vers moi avant de s'arrêter à bonne distance. C'était bien, elle avait au moins compris que sa proximité ne faisait que servir l'oppression qui me rongeait, de moins en moins, heureusement. Je sentis une certaine tiédeur sur ma lèvre supérieure, mon doigt se posa sur une liqueur. Je savais déjà ce que c'était : du sang. C'était lié à ma maladie, cette foutue moldue ! Devant la tête déconfite de la peste, je murmurais un simple : «
En pleine forme » avant de sauter sur mes pieds. Le contact brusque avec le sol déclencha deux éclairs de douleurs qui commencèrent leur aventure dans mes talons pour arriver à leur destination finale et favorite : mon cerveau. Crépitement.
Grimaçant légèrement, j'observais Papa s'approcher de moi. Il paraissait fatigué, déboussolé. Cette femme était vraiment un fléau ! Je repensais à la dernière phrase d'Izaki, est-ce que c'était lui qui avait ramené cette peste ?
*Tss…* Pas de digression, il fallait que je reste dans l'instant. Alors j'annonçais fermement :

Je veux me couper les cheveux, tout de suite.

Tronches d'incompréhension des deux adultes. Comment pouvaient-ils comprendre, même si je leur expliquais ? Cette trace dans mes cheveux me paraissait indélébile. Ils ne pouvaient pas me comprendre, j'en étais sûre. Karasu m'avait abandonné, ce n'était pas de sa faute, mais ça ne changeait en rien les faits. Il m'avait abandonné, mais je resterais forte. Je n'avais pas le temps de m'arrêter. Pas de pause, pas de larme, pas de regret, l'Ombre était trop Proche.
Sur cette pensée, je me fis ma première promesse :
*Je ne m'attacherai plus, à personne*.

— FIN —

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« « Je crois que je vais Finir par pleurer, mais mes Larmes ne couleront pas. » »