Cité de Londres

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Œilleton  Solo 


[ 15 JUILLET 2042 ]
Demeure des Crown, Sud de Londres.


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Orlane Crown, 47 ans.


Une fleur. Plantée au vu et au su de tous. Puissante et gargarisée de pouvoir. Une fleur splendide, côtoyant des passants à longueur de journée, mais gardant une distance effroyable avec chacun. Tout le monde la trouvait belle, cette fleur, mais personne n’osait trop s’en approcher, parce que tout le monde savait qu’elle était vénéneuse ; elle le criait à longueur de journée. Parfois, certains passants s’arrêtaient et se demandaient pourquoi cette fleur si belle proférait de telles paroles, si dures, si invraisemblables ; comment une telle beauté pouvait être aussi vénéneuse qu’elle le prétendait elle-même ? C’était grotesque.
Alors, un jour, une passante s’était approchée et avait demandé à la fleur ce que personne n’osait verbaliser. Celle-ci lui répondit que c’était ainsi, qu’elle était vénéneuse depuis des années, qu’elle était destinée à mourir seule. Cette passante ne l’avait pas cru sur parole, et elle s’avança. La fleur hurla. Malgré ses vociférations démentes, cette passante s’avança entre plus, jusqu’à entrer dans son intimité ; la fleur s’arrêta de vociférer. Elle observait étrangement la passante, comme si elle la voyait pour la première fois, son regard était nouveau, presque tendre ; alors, la passante, confiante, approcha son visage pour humer l’odeur intime de cette si belle fleur. Elle se fit violemment gifler.
La fleur ne cria pas. La passante ne posa pas sa main sur sa joue douloureuse, elle était trop occupée à transpercer de son regard cette fleur insolente. Finalement, elle comprit le problème de cette fleur. Elle n’était pas vénéneuse, mais seulement brisée. À cet instant, les deux regards se comprirent et un lien se créa. Une sorte de filament solide, mais tenant toujours la fleur et cette passante à distance. Elles se connaissaient à présent, et malgré cette réaction brutale face à une entreprise audacieuse, elles s’étaient trouvé une compréhension qui durait encore.

J’étais cette passante, et Adam Rengan était cette fleur.


Une fleur qui perdait de sa splendeur depuis la perte de son unique pétale. Lentement, presque imperceptiblement. Pourtant, moi, je le voyais. Ce n’était même pas de l’ordre de l’invisible, du ressenti ; c’était simplement visuel, si visible que cela en devenait outrageant. Malgré son jeune âge, Adam se décomposait. Dans le calme de cette après-midi, j’attendais qu’il arrive avec sa fille. Selon lui, il ne pouvait pas la garder ces prochains jours et il me la ramenait, le même protocole qu’il y a quelques années de cela ; sauf qu’avant, il me la ramenait quelques heures, tout au plus, il ne l’avait jamais laissée dormir ici. J’autorisais mon regard à s’impatienter sur ma propre fille, sens de mon existence. Je sentais encore l’odeur de la poudre de cheminette dans l’atmosphère, mon passage au ministère infestait ma demeure, notre lieu de vie. Je ne savais pas ce qu’était en train de faire Darcy, elle était de dos, mais j’aimais me perdre en l’observant ; elle me ressemblait tellement dans sa différence.

Des gravillons s’entrechoquaient, écrasés sous un poids qu’ils pouvaient supporter qu’en poussant de longs hurlements de souffrance. *Déjà…*. Ma baguette se retrouva dans ma poigne et je visais les fenêtres grandes ouvertes, d’un simple moulinet, elles se refermèrent avec douceur, amenuisant légèrement la lumière ambiante. C’était mieux ainsi, moins intense, moins agressif. J’entendis le moteur se couper et la plainte des gravillons rejoindre le silence du monde. Le temps de lever mon regard, Darcy m’observait d’un air circonspect. Habituellement, nous ne recevions jamais de visiteurs, nous étions ceux qui se déplaçaient. Je scrutais son ensemble rouge et noir, il dégageait une certaine grâce, mais je ne pus m’empêcher de lui intimer : « Va te changer, chérie. Tu as de la visite ». Son regard, comme à son habitude, détaillait tout en une fraction de seconde ; sa tête se tordant dans tous les sens pour regarder à l’extérieur. *Merlin !*. J’avais été trop brute dans mes mots, je voyais à son excitation qu’elle pensait à son père. Ma poitrine se serra, comme si elle s’enlaçait elle-même. Je devais la rassur…

Adam ?! s’écria-t-elle en prenant un air de strangulot intimidé.

Sa surprise me laissa indifférente, c’était trop tard pour la rassurer, elle avait fait le travail toute seule. Je la vis sauter par-dessus le canapé et je me retins de lui faire une remarque. Me retournant, je saisis un stylo sur la table et le visais avec ma baguette. « Approxima Aiguilla… » murmurais-je entre mes lèvres. Le stylo prit une forme plus allongée et le bois se transforma en métal. Tout en me dirigeant vers la porte d’entrée, je saisis mes cheveux et les attachais d’une main experte à l’aide du stylo transformé.

Charlie est venue ? me demanda ma fille.

J’entendais ses petits pas derrière moi, elle n’était pas allée se changer. Peu importe, elle restait présentable. Sans lui répondre, j’ouvris la porte d’entrée.
Adam arrivait. Je savais que Charlie était dans la voiture, derrière lui ; elle avait ouvert sa portière. Juste avant qu’Adam se tienne en face de moi, je lui présentais un sourire respectueux, un peu trop formel, qu’il me rendit de la même façon. Il dépérissait visuellement, c’était une certitude, mais il était toujours aussi minutieux lorsqu’il s’agissait de politesse. Je quittais son regard un instant pour me tourner vers Darcy.

Elle est dans la voiture, peut-être que t’arriveras à la faire sortir ?

Darcy ne m’écoutait déjà plus, son regard venait de repérer la jeune compositrice nouvellement sorcière ; elle me dépassa sans répondre. Une entorse au respect que je laissais passer pour cette fois-ci, c’était une journée spéciale ; propice aux retrouvailles.
Perdue un instant dans mes pensées, je relevais la tête pour constater que Darcy venait de dépasser Adam, celui-ci la suivant du regard. Quand sa tête revint vers moi, il souriait comme un enfant, un frisson d’empathie me secoua ; il était encore si jeune, un garçon de son âge n’était pas fait pour être père. Dans le cas le plus désespéré, il aurait sûrement supporté d’être un amant d’une femme mariée comme moi, mais ô grand jamais être père. Ses traits s’affaissaient, il me donnait l’impression d’être accablé de tristesse. Pourtant, sa fille était avec lui pendant ces vacances, et c’était son joyau le plus précieux ; je ne voyais pas pourquoi il avait l’air si lourd. Il n’y avait pas de raison. Parfois, les choses n’ont pas de raison ; comme cette soirée où j’avais essayé de le rendre mien.

Toujours aussi belle, hein ?

Et nos bras s’enlacèrent. C’était un des seuls hommes avec lequel j’autorisais une telle ouverture. Je savais que je n’avais rien à craindre de lui, c’était plutôt lui qui devait faire attention à mon comportement. Les fourmillements reprirent dans mon cou, cela me le faisait à chaque fois ; à la moindre de nos retrouvailles, je repensais à cette soirée où il m’avait violemment repoussée. Adam était un grand enfant, assurément, mais un enfant bien plus fort que moi. C’était probablement pour cela qu’il avait réussi à être père, jusqu’à maintenant, jusqu’à ce qu’il s’essouffle avec le retour de sa fiancée.
Son étreinte n’était ni imposante, ni oppressante comme la plupart des hommes. Nous avions plus ou moins la même taille, c’était ce qui produisait cet effet de réciprocité. Pour qui était de l’âge, je pouvais très bien être sa mère. Il se dégagea et accrocha son regard bleu dans mon azur.

Ne te sens pas obligé de me complimenter, chéri.

Je dis ce que je pense, c’est tout, gente dame, déclara-t-il en se calquant sur mon propre ton de voix, et en finissant par éclater de rire.

Ce comportement m’insupportait, mais son rire avait quelque chose d’innocent, de joyeux ; d’enfantin. Dans mon mélange de sentiments contradictoire, un sourire sincère éclaira mon visage. Il avait un très léger accent japonais qu’il n’avait jamais perdu. J’étais persuadée qu’il le faisait exprès pour bien signifier au monde qu’il n’était pas un pur Anglais ; alors que Charlie n’avait pas cet accent, sa façon de parler était plutôt très caractéristique de Whitechapel, dure et chantante, un accent londonien au possible. J’étais certaine qu’avec sa première année à Poudlard, sa façon de parler avait changé, exactement comme ma fille. Cette constatation me fit encore plus sourire. Adam reprit son sérieux aussi vite qu’il l’avait perdu, changeant du tout au tout, me déstabilisant par la même occasion.

Je suis tellement désolé de t’avoir appelé au dernier moment Orlane, vraiment.

C’était donc cela son grand sujet d’inquiétude ? Je ne le croyais pas, Monsieur Rengan n’était jamais désolé pour ce genre de chose. Seule sa fille l’importait. S’il était sincère, cette culpabilité naissait en lui par extension à Charlie, comme il la laissait ici. Mais je n’étais pas sûre de mon raisonnement.

Attention, t’es encore une fois en train de me traiter comme tes clients.

Le sourire qui lui étira les lèvres me toucha. Je me passais une main dans les cheveux par réflexe tout en jetant un regard vers la voiture. Les filles se tenaient l’une en face de l’autre.

Comment va Darcy ? articula-t-il lentement.

En reportant mon attention sur ses yeux, je constatais un changement. Je ne pouvais pas le définir précisément, je ne pouvais même pas être sûre que c’était un changement ou une réelle exposition exhibée ; mais j’étais sûre que ce regard n’était pas celui d’il y a un instant.

Qu’est-ce qu’il t’arrive ?

J’suis tétanisé, me répondit-il spontanément, ce qui était une aberration, Adam réfléchissait toujours ; son regard était tremblant, comme une flamme fébrile soufflée par un vent furieux, ma petite a grandi, mais pas assez.

*Pardon ?*. Il grimaça faiblement, sûrement à cause de mon expression ahurie que je n’avais pas contrôlée. Je ne savais pas où est-ce qu’il voulait en venir. Que voulait-il me dire ? Je détestais sommairement sa manie de compliquer ses phrases, je lui avais reproché plusieurs fois, mais il persistait à être flou dans ses mots. Alors, je lui répondis la première idée qui me vint à l’esprit : « C’est une enfant, Adam… ».
Au moment où il allait ouvrir la bouche, son regard s’éteignit. *Que…*. Il se retourna brusquement, me relançant dans les durs bras de la réalité.

Bonjour Madame Crown, comment allez-vous ?

En clignant des yeux, je déplaçais mon regard sur du vert, à perte de vue. Charlie. *Nom d’un Sang-de-Bourbe !*. Le visage de cette pauvre enfant était dans un piteux état ; l’image lévitant dans mon cerveau me glaçait le sang. Je sentis mon visage se tordre encore plus, inconsciemment. Me rendant compte de mon emportement émotionnel, je tentais de réorganiser mes idées. *Par Merlin…*. Qu’avait vécu cette gamine ?

Bien, bien… instinctivement, je rattrapais mon débordement émotionnel en continuant avec un débit plus naturel, le bonnet que tu as oublié dans mon salon, depuis un an, c’est Darcy qui l’a.

Ouais, viens, j’vais t’montrer ma chambre.

Je réussis à décrocher mes yeux de cette masse torturée pour les poser sur ma fille, qui me perforait d’un air de reproche criard. Je ne répondis pas à ses accusations visuelles, même si je me savais en tort. Tout allait toujours trop vite avec les Rengan, leur imprévisibilité était déstabilisante.
Les filles nous dépassèrent. Je me mordis la lèvre ; dans ma confusion, j’avais même oublié d’embrasser la fillette. Je reprenais le contrôle total de mon cerveau. Le regard mauvais, j’hésitais à sortir ma baguette pour faire peur à Adam, mais je me contentais de lui lancer le sort le plus puissant dans le regard : le mépris.

Est-ce que Charlie a vu ça ? lui crachais-je au visage.

Non.

J’étais excédée. Je connaissais Charlie — la mère. Si elle avait vu sa fille dans un tel état, Adam n’aurait pas pu se tenir en face de moi aujourd’hui. C’était vraiment un gosse, et cette dualité chez lui était dégoûtante. Il passait d’homme mature séduisant à un pauvre enfant croulant sous la responsabilité. Le voir ainsi était éprouvant ; et je me rendais compte que plus le temps filait, plus l’homme mature s’effaçait. La belle fleur fanait, lentement, tendrement.

Elle se bat tout l’temps, Orlane.

Un sourire pincé traversa mon visage. Il était infernal.

Ce n’est pas de sa faute, j’avais presque chuchoté cette réponse, et je me dégoutais à prendre ce ton maternel, c’est une enfant, Adam, tu comprends ça ?

Il détourna mon regard du mien, et le dirigea derrière moi, loin au fond, où se situait la chambre de Darcy. Sa maîtrise de soi était impressionnante, son corps ne tremblait pas d’une seule once, mais ses yeux subissaient un tremblement profond. Cela se voyait comme un soleil en pleine journée d’été.

Elle a tellement changé… déclara-t-il d’un ton qui n’était pas habituel, il paraissait sur le point de fondre en larmes, pourtant, son visage était loin d’être triste ; c’était incompréhensible.

Pas Darcy.

C’était vrai. Darcy n’avait pas changé, elle restait cette fille surdouée ouverte aux bonnes choses de la vie. Adam reposa son regard sur le mien. Je sentis un léger picotement au niveau du ventre. Il arborait son vrai regard, celui que je lui avais toujours connu. Un regard sauvage, une posture de prédateur. Exactement comme sa fille. Même si Charlie ressemblait à sa mère comme deux botrucs, son regard dégageait l’aura de son père. Une aura sauvage, brute, cruelle.

Ça s'voit qu'elle n'a pas du tout changée. Tu comprends pourquoi j’suis tétanisé maintenant ?

Il était un prédateur qui n’avait plus de proie. Son ton me brisa le cœur.






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Darcy Crown, 16 ans.


Le stylo flottant à quelques millimètres de mon parchemin. Les sourcils froncés. Mes pensées décortiquant toutes les dimensions de ma prochaine idée. Stylo s’abaissant. *Par une concentration mentale adéquate, une visualisation de l’effet du sortilège comme s’il était formulé ; utilisation de la transposition d’image mentale*. Rien ne pouvait me déconcentrer, les bruits environnants devenaient aussi naturels que les battements de mon cœur. Rien ne pouvait m’empêcher de finir d’écrire mes pensées. Pourtant, alors que j’étais en train de griffonner ma pensée, mon stylo flottait à quelques millimètres de mon parchemin, immobile. Je me craquais le cou pour regarder derrière moi. J’ajustais mes lunettes. *Une voiture ?!*. Tout mon corps se tourna contre le dos du canapé. Le bruit caractéristique des gravillons s’écrasant me frappait la tête d’images colorées. *Papa !*. Je portais mon regard sur ma mère, dont je venais de remarquer la présence dans mon champ de vision. Elle avait l’air absente par rapport aux événements, elle agitait tranquillement sa baguette, comme si de rien n’était. Je lui lançais un regard interrogateur, même si elle n’aimait plus papa, elle n’avait jamais été aussi indifférente à son retour. Un rictus d’incompréhension se calqua sur mon expression.
Ses yeux se posèrent enfin sur moi, comme si elle se rendait compte que j’étais là. *Alors ?* eus-je envie de lui demander ; pourtant, mes lèvres restèrent collées.

Va te changer, chérie. Tu as de la visite.

*Papa !*. Je tirais sur mes bras, mon regard balaya tout l’espace de la baie vitrée. Les arbres paresseux, le hérisson traversant la pelouse, le reflet éteint du ciel sur le capot de la voiture noire mate. Mon menton s’affaissa, mon père n’aimait pas les voitures de luxe. Une portière s’ouvrit, pas du côté visible, mais de l’autre. Poussant plus fort sur mes maigres bras, je tendis le cou pour apercevoir une tête aussi blanche que de la porcelaine couplée d’une coiffure aussi noire que du charbon. Je ne voyais pas ses yeux bridés, mais je savais déjà. « Adam ?! ». C’était une pensée ou un cri, je ne savais pas. Je ne l’avais pas vu depuis plusieurs mois, encore plus longtemps que mon père. Prenant appui sur mes mains, je fis voler mes jambes par-dessus le canapé et me plantais au sol. *Charlie* susurrais-je intérieurement. Ça faisait tellement longtemps que je ne l’avais pas vue. J’étais sûre qu’elle n’était pas venue, mais ma bouche me devança : « Charlie est venue ? ». Décrochant mon regard de la voiture aux vitres teintées, tachée de l’œuvre d’un poulpe géant pris de panique, je m’avançais vers la porte. Quand elle s’ouvrit en face de moi, je m’engouffrai dans la brèche en un petit saut — je venais de voir une autre portière de la voiture s’ouvrir. C’était elle, j’en étais certaine, elle était venue. Mes jambes s’élancèrent en une marche rapide.

Bonj…

Je décochais un sourire forcé à Adam, tout en le dépassant ; il baragouina quelque chose qui n’était pas important, pour l’instant. Mes jambes frottaient bruyamment entre elles jusqu’à ce que j’arrive à la portière entrouverte ; ma main se posa naturellement dessus, et je l’ouvris en grand.

Hématome récent en bas de la joue gauche. Ecchymose en rétablissement sous l’œil droit. Cheveux presque gras, ce qui était un exploit vu la finesse de sa chevelure. Visage sale. Yeux si verts ; unique chose passablement belle sur son visage, ses yeux. Étrangement trop clair dans ce bouilli de sombres saletés. Elle me fixait, ma bouche s’ouvrait pour demander la première chose qui me vint à l’esprit :

Qu’est-ce qui t’est arrivé ?

Son regard était étrange, pénétrant ; je me sentais mal à l’aise. Mon engouement pour nos retrouvailles avait fondu, seul le plaisir de me retrouver à ses côtés persistait.

C’est une sauterelle qui m’a sauté dans l’œil, me répondit-elle en baissant la tête sur ses mains.

Entre ses doigts, un petit bâton en métal tournoyait. Ça pourrait tout aussi bien être une très grosse aiguille. Ce que je trouvais rassurant, c’était ce sarcasme qu’elle avait gardé. C’était bien cette Charlie que je connaissais, en dépit de son regard différent. Mes pensées se bousculaient dans tous les sens, et des images de cette fille s’imposaient à moi. Dans son quartier, là où ma mère avait son salon de coiffure, Charlie m’avait toujours protégée. Grâce à elle, j’avais eu un statut d’intouchable ; même si j’avais passé peu de temps là-bas. J’avais encore cette image précise d’elle : sac à dos rouge, baskets noires, cheveux attachés, une légère trace de salive brillante sur le menton ; sifflant très fort quelques notes pour rameuter les gens de son quartier lorsqu’un mec avait tenté de m’agresser — un sourire que je ne pus contrôler étira mes lèvres — j’avais douze ans ce jour-là, Charlie en avait neuf. Et je me rappelais du moindre détail.

J’savais même pas qu’t’étais une sorcière.

*Oh…*. Elle en venait au fait, à ce que je redoutais depuis que j’avais vu la tête d’Adam. Un éclat de rire me fit tourner la tête, je vis Adam à travers la porte, ce n’était pas important. Je n’avais aucun problème pour élaborer toute une stratégie en quelques secondes avec toutes les possibilités ayant une solution logique. Alors, comprenant ce que Charlie voulait insinuer, je répondis : « Désolée, j’avais mes B.U.S.E.S. cette année, j’avais vraiment pas l’temps ». Un silence suivit ma phrase. Quoi qu’elle réponde, je savais ce que je devais rétorquer pour qu’elle ne m’en veuille pas. Elle triturait l’objet entre ses doigts avec maîtrise, me donnant l’impression de n’avoir rien entendu.
Quand sa tête se tourna vers moi, je vis du coin de l’œil qu’elle avait arrêté de faire tourner la grosse aiguille, elle me fixait. Ouais, Charlie avait toujours eu cette manie de cramponner le regard un bon moment, ce n’était pas courant comme pratique ; il fallait que je m’y réhabitue.

C’est tellement dommage…

Je le voyais, je ne savais pas ce que je voyais, mais ça se voyait. Le regard de Charlie avait changé, mais elle avait toujours eu cette manie de déballer du sarcasme à chaque phrase. Mon esprit m’envoyait des images ; de grandes toiles du passé se projetaient dans ma petite tête, et je revoyais ses anciens sourires moqueurs. *Charlie…*. Ouais, Charlie faisait toujours du sarcasme, ça me rassurait ; mais là, ce n’était pas le cas. Ce n’était en aucun cas du sarcasme. Elle me reprochait vraiment mon invisibilité à Poudlard. C’est à cet instant que je me rendis réellement compte de la situation dans laquelle nous étions. Dans son quartier, Charlie était respectée, puissante grâce à son père. Ici, après Poudlard, en face de chez moi, elle avait l’air d’un pauvre centaure abattu ; sans capacité à défendre qui que ce soit, et surtout sans pouvoir se défendre elle-même. Je ne contrôlais plus l’expression de mon visage, sa mine m’avait soudainement attendrie.

Bon, j’avoue, je passais beaucoup de temps avec mon copain, confiais-je, jugeant qu’elle avait droit à la vérité. Pas la peine de plan échafaudé, elle était assez grande pour comprendre. Surtout elle.

Un rire très loin d’être naturel remit en question mon jugement. Elle avait gloussé étrangement, ses yeux changeant de cible ; comme si je n’étais plus digne d’intérêt après que je lui ai confié la vérité. Je détestais ça. Dès que j’étais sincère et que je donnais un peu de moi, je me faisais voler ce cadeau. Personne ne savait prendre soin de mes présents. Je sentais l’agacement et l’amertume rouler dans ma gorge, sournoisement, se mélangeant et créant une couleur que je n’aimais pas. Je relevais mes lunettes sur mon nez.

Contente-toi de ta première excuse de merde.

Oh…

C’était un murmure de ma part, presque un soupir. Soupirer pour me remémorer Charlie et sa vulgarité, soupirer pour l’observer ranger son aiguille dans sa poche et se lever de son siège, soupirer pour me retrouver en face d’elle et sentir ses relents de sueur. S’affairant à refermer la portière, elle ne me regardait pas ; je la dépassais de plus d’une tête. Minuscule, trop fragile pour autant de brutalité. Dans sa phrase si crue, il y avait quelque chose qui avait un peu estompé mon irritation. Un petit truc attendrissant. Je voyais ça comme de la jalousie de sa part. C’était normal, elle était si jeune. Elle avait exactement mon âge lorsqu’elle m’avait protégée pour la première fois ; et je me rappelais qu’après ça, dès que quelqu’un l’approchait alors que j’étais à ses côtés, ça m’insupportait.

Tu m’en veux ?

Elle se retourna, planta son regard dans le mien. Les barrières étaient en train de s’écrouler, je les voyais. J’étais en train de retrouver la Charlie que j’avais quittée.

Bien sûr que j’t’en veux abrutie.

Elle était réellement en colère. Et je me surpris à espérer qu’elle ne soit pas rancunière.

J’suis désolée Charlie.

Son visage se tordit en une grimace d’exaspération, sa tête partit en arrière avant de revenir pour me cracher à la face : « Et arrête de t’excuser, ça sert à rien bon Dieu ! ». Si, m’excuser servait au moins à lui montrer que je regrettais sincèrement. Je ne trouvais rien à répondre, j’étais fautive. Et en suivant son soudain élan vers la maison, je me rendis compte que maman allait avoir une crise cardiaque si elle voyait son état. J’avais sorti ma baguette, mais je la rangeais aussitôt, me souvenant de l’interdiction. Trop tard.

Bonjour Madame Crown, comment allez-vous ?

« Par Merlin… » murmurais-je quand je vis la tronche de ma mère. Un rictus lui montait presque jusqu’aux yeux. Je me mis à la hauteur de Charlie pour lui entourer l’épaule de mon bras. Pendant un très court instant, j’eus peur qu’elle me repousse brusquement ; mais elle n’en fit rien. Malgré sa mine ravagée, elle souriait, attendant sa réponse. Une image me percuta le crâne : Charlie, souriante, dans une galerie d’exposition, en face d’un homme d’environ quarante ans, attendant une réponse de la même façon qu’ici.

Bien, bien…

La voix de maman me jeta dans la réalité de l’instant, je relevais la tête vers elle. Je me sentais oppressée dans ce malaise qui planait ; du coin de l’œil, je voyais Adam se ratatiner sur lui-même. « Le bonnet que tu as oublié dans mon salon, depuis un an, c’est Darcy qui l’a ». C’était une bonne diversion. Elle s’était plutôt bien rattrapée.

Ouais, viens, j’vais t’montrer ma chambre.

Pourtant, quand le regard de ma mère croisa le mien, je ne pus m’empêcher de lui faire une grimace de désapprobation pour son comportement ; j’avais toujours été plus maître de moi-même qu’elle. Ça m’exaspérait. Tirant sur l’épaule de Charlie, je me mis en marche vers ma chambre ; qui était au fond du salon, derrière une porte en chêne presque invisible.

Tu peux m’lâcher.

C’était une affirmation qu’elle m’imposait. En temps normal, je ne savais pas réellement si je l’aurai écoutée, mais aujourd’hui, j’étais en tort ; alors, lentement, je retirais mon bras. En y repensant, je l’avais vue une seule fois à Poudlard, lors de la cérémonie du choixpeau. Je me rappelais qu’à ce moment-là, j’avais prié pour qu’elle ne tombe pas chez les Serdaigles, et mon vœu fut exaucé ; c’était une petite gryffone. Maintenant, je pouvais aisément dire que c’était une mauvaise idée. Zachary m’avait beaucoup déçue, cette année ne fut pas aussi belle que dans mes rêves. Il ne restait plus que quelques pas pour arriver dans mon antre quand Charlie se tourna brusquement vers moi.

Darcy, j’m’en fous d’ta chambre, j’veux juste dormir, me dit-elle en replantant son vert dans mes yeux.

Me retournant vers nos parents, je remarquais qu’on était à la limite de portée de voix ; elle l’avait fait exprès cette petite brute. Reportant mon regard sur son vert, je répondis simplement : « J’te donne des vêtements, tu vas d’abord te doucher ». Elle hocha faiblement la tête et s’engouffra dans ma chambre en retirant ses sandales ; je la suivis, un faible sourire aux lèvres face à son insolence à rentrer dans mon propre antre avant moi.

Elle se planta en plein milieu de ma chambre, croisa les bras sur son buste et m’observa. Ses manières n’allaient pas avec son âge, mon sourire s’étira encore plus. Elle me donnait l’impression d’avoir au moins quatorze ans, seuls sa taille et son visage enfantin la trahissaient. Souriant à moitié, je lui désignais de la main son bonnet que j’avais accroché au coin de mon armoire.

Le temps que j’te trouve de jolis trucs, reprends ton bonnet.

C’était une directive absurde, on était en plein été, mais ça avait le mérite de lui réduire l’attente. Elle se tordit le cou en arrière puis se dirigea lentement vers l’armoire désignée. Le bonnet était accroché sur le coin en haut à droite ; même pour moi c’était trop haut. Réajustant mes lunettes, je vis son cou se plier de plus en plus, l’armoire paraissait titanesque à côté de son petit corps. C’était assez amusant à regarder. Sa démarche sautillante me rappela qu’elle se déplaçait sur la pointe des pieds, elle avait gardé cette habitude finalement. Charlie baissa la tête et regarda à sa droite, je suivis son regard ; mon lit. Elle s’y dirigea et monta dessus.
*Oh. Nom d’un...*. Mes sourcils se froncèrent. Je réajustais mes lunettes à nouveau. Lorsqu’elle avait levé sa jambe pour monter, son short s’était tendu et ses formes apparurent. Maintenant qu’elle était debout sur mon lit, je parcourais son corps sans aucune gêne, me rendant compte de ses courbures. Elle avait des fesses légèrement rebondies, des cuisses sensiblement charnues et des contours saillants sur son tee-shirt sale ; c’était étrange pour son âge, elle était trop jeune. Mon regard se posa sur son visage, elle était concentrée à calculer la distance qui la séparait du bonnet. En y repensant, Charlie était une virtuose incontestée du piano, bien plus douée que la plupart des maîtres. Cette fille faisait tout plus vite que tout le monde. Un peu comme moi.
Un sourire joyeux m’étira les lèvres ; mes yeux se reportèrent sur son corps harmonieux. Rares étaient les personnes à être entrées dans ma chambre, et j’étais contente que Charlie fasse enfin partie de ces personnes.

« « Je crois que je vais Finir par pleurer, mais mes Larmes ne couleront pas. » »

Œilleton  Solo 

[ 17 JUILLET 2042 ]
Demeure des Crown, Sud de Londres.

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Darcy Crown, 16 ans.



Ça faisait déjà plusieurs heures que j’étais concentrée à noircir ce parchemin. J’avais décidé de faire le résumé de tous les cours de la cinquième année en ce début de vacances, pour enfin pouvoir sortir apprendre de nouvelles choses avec ma mère. Elle refusait de m’emmener tant que je n’avais pas fini. Ces parchemins iraient rejoindre ceux des quatre années précédentes, que j’avais gravés dans mon cerveau. Les cours étaient si simples, sauf ceux qui concernaient le vol ; ça ne contenait pas réellement de théorie, c’était de la pratique pure, et j’avais du mal avec cette méthodologie. Je m’étirais sur mon fauteuil en cuir — maman mettait l’accent sur le confort à la tache — et je me levais pour ouvrir les rideaux de ma chambre. J’aimais travailler dans la pénombre, j’avais l’impression de pouvoir mieux contempler les couleurs de mon cerveau ; chaque éclat de pensée était une myriade, chaque confrontation d’idée était une toile de nuances. Mes yeux clignèrent plusieurs fois, incontrôlablement. « Déjà ?! ». Il faisait nuit, j’avais trop travaillé. Je comprenais pourquoi je me sentais aussi fatiguée, mon esprit intemporel était persuadé que le soleil était encore haut sur sa plaine d’azur.

Trainant des pieds, j’éteignis la petite lampe à la lumière jaunâtre et blafarde posée sur mon bureau, et je pris la direction de la porte. Je devais aérer ma chambre, mais le hurlement de mon ventre me détournait de mes obligations. Dès que mon corps traversa l’embrasure, mon regard se posa directement sur ma gauche, Charlie était assise sur le canapé qu’elle avait monopolisé depuis son arrivée ; elle était concentrée à écrire du bout de sa plume sur un parchemin. La voir réveillée me faisait plaisir ; ça faisait deux jours qu’elle était là et son temps s’était consumé dans le sommeil. Ça m’avait inquiétée, personne ne dormait autant, mais maman m’avait dit de la laisser se reposer de tout son saoul. J’étais plutôt d’accord avec elle, les cernes qui noircissaient son visage avaient besoin d’être combattus. En ce moment, les flammes de la cheminée dansaient sur son visage fin, je n’avais même pas l’impression que c’était un reflet ; le feu avait étrangement sa place sur sa petite bouille. Elle avait choisi la meilleure place de cette maison pour dormir, juste en face de la cheminée allumée même en plein été ; et qui restait toujours embrasée, quelles que soient les saisons. Elle avait catégoriquement refusé de dormir dans ma chambre.

J’étais sûre que cette petite gryffone faisait semblant de ne pas m’avoir entendue, son ouïe était trop fine pour ça. *Mais…*. C’était possible qu’avec son passage à Poudlard, elle ait perdu ses capacités auditives surprenantes ; ouais, c’était totalement possible. Je m’approchais d’un pas un peu plus vigoureux qu’il y a instant. « Salut ! ». Ma voix était un peu trop enjouée à mon goût, mais j’étais contente de la voir enfin réveillée, ce n’était pas de l’hypocrisie. Elle leva sa caboche vers moi. Ma mâchoire se serra instinctivement ; j’avais oublié à quel point sa mine était affreuse, son visage était en train de guérir, ça se voyait. Pourtant, l’hématome sous sa joue prenait une teinte inquiétante ; à moins que ça soit le filtre sournois des flammes peintes sur son visage. Cette cheminée métamorphosait la réalité.

Salut, Darcy.

Le ton neutre le plus neutre que l’on m’ait jamais déballé. Elle fit retomber sa tête, et continua à griffonner sur son parchemin. Je la comprenais, ça ne devait pas faire longtemps qu’elle s’était réveillée, et je connaissais que trop bien la mauvaise humeur résultant d’une nuit trop longue. J’avançais pour m’asseoir à côté d’elle quand la cheminée rugit violemment.
Les flammes explosèrent. Un énorme bruit d’embrassement instantané. Flammes. Vertes, aussi vertes que le regard de Charlie ; que je vis sursauter en arrière, la lumière intense qui éblouit ses traits pendant une petite seconde m’arracha un sourire. Dans le labyrinthe de blessures qui parsemait son visage, cette couleur avait une place de choix. Puis, la lumière, le son, tout s’évapora.

Oh, Charlie, tu es réveillée ? demanda la voix de ma mère.

Elle revenait du ministère, c’était certain. Il n’y avait que pour ça qu’elle utilisait cette cheminée. Après la surprise extrême, le visage de Charlie se contracta étrangement en une sorte de grimace. Ah non ! C’était une tentative de sourire. *Elle a trop d’mal*. Mes propres lèvres s’élargirent encore plus. Faire semblant en face de maman avait l’air d’être une torture pour elle.

Oui, je vais mieux.

Et sa façon de parler en articulant sonnait faux. Des toiles s’élargissaient dans ma tête, je voyais sa petite bouille en train de sourire atrocement face à un homme âgé, dans un long couloir de murs blancs immaculés, je me voyais en train de l’interpeler, son regard croisant le mien, son sourire se transformer d’une immondice à une tendresse rare.
Un baiser sur ma tête chassa mes pensées d’un revers psychique. Je levais la tête et vis ma mère s’éloigner dans le salon, j’espérais qu’elle allait préparer à manger. Je ne tenais plus. Reportant mon attention sur Charlie, je finis mon mouvement en me laissant tomber à ses côtés. Elle continua comme si je n’étais pas là.

Le regard dans le plafond, je me rendais compte que notre enfance ensemble était bien loin. Enterrées, les deux petites filles qui s’amusaient à se moquer des passants, qui se gargarisaient à mentir aux artistes, qui se réjouissaient d’une danse aux accords de piano. Maintenant, j’étais une grande fille qui passait son temps à travailler, et Charlie était une enfant violente qui passait son temps à dormir. Maman m’avait dit que ses blessures étaient dues à son agressivité. J’en doutais, dans son quartier, personne n’osait la frapper ; à l’exception de certaines filles, et je me rappelais que quelque unes avaient vraiment un caractère atroce. Pourtant, je me souvenais de cette Charlie qui les narguait en distribuant des doigts d’honneur, courant si besoin, ou tout simplement en les ignorant lorsqu’elle était avec moi. Peut-être que cet été, elle en avait eu marre de se retenir.

Charlie n’était pas violente de base, j’en étais sûre, je l’avais connue. J’avais plutôt l’impression que le monde l’avait rendue comme ça. Un long soupir se dirigea vers le plafond qui m’observait de sa couleur ocre. C’était un soupir qui provenait du plus profond de mon corps. Je savais, à présent, que c’était à mon tour de la protéger. Et maintenant, tant qu’elle était avec moi, personne n’allait la toucher.
Après quelques minutes dans cette position, je fis basculer mon corps en avant. Mon regard se cramponna à la plume gigotante de Charlie. Elle écrivait un mot, s’arrêtait plusieurs secondes, puis écrivait un autre unique mot. Elle recommença plusieurs fois le processus.

T’écris quoi ? demandais-je le plus naturellement du monde.

Des poèmes.

Une réponse tout aussi naturelle qui se planta dans mon cerveau comme un croc de basilic. J’adorais les poèmes. Je n’en écrivais pas ; j’avais un jour essayé et je m’étais rendu compte dans la foulée que c’était un domaine qui allait me prendre beaucoup de temps avant que je n’atteigne une quelconque maîtrise, alors j’avais abandonné. Mon temps était limité et je faisais assez de choses comme ça. Pourtant, depuis peu, certains poèmes m’avaient réellement bouleversée. Je n’en avais pas lu beaucoup, mais le peu qui était passé sous mes yeux avait agis comme une révélation. Je voyais les choses différemment depuis, surtout mon entourage.

J’te défie de m’bouleverser.

C’était sorti tout seul, alors, j’attendis que Charlie me lise quelques vers. Sa plume, qui flottait déjà en l’air depuis un moment, redescendit sur le papier rugueux et continua sa peinture noire. J’ajustais mes lunettes sur mon nez. Elle m’ignorait totalement. C’était blessant comme comportement, si elle ne voulait pas que je l’interrompe, elle n’avait qu’à me le dire franchement. J’avançais ma main pour lui secouer doucement l’épaule. « Charlie ? ».

NE ME TOUCHE PAS !

*Merlin !*. Sa voix me fit sursauter, je retirais ma main comme si j’avais touché un brasier. Ses yeux s’enfoncèrent dans les miens et je ne voyais plus qu’eux. *Merlin…*. Une telle colère était peinte là-dedans. C’était flippant à en gerber. Pendant une fraction de seconde, elle me tétanisa et je ressentis le besoin de me défendre ; comme si j’étais agressée par son regard de jade.
La tempête dans ses yeux se calma brusquement, me rejetant ma propre stupidité en pleine face. C’était une gamine, il ne fallait pas que je l’oublie. Une gosse brutale. Je ne devais surtout pas l’oublier. Après cet effroi-éclair, je sentis mon propre regard se durcir. Je n’étais pas responsable de sa colère, elle n’avait pas à être énervée contre moi. Charlie détourna les yeux. Elle était instable. Une détonation me fit violemment tourner la tête vers la droite, ma mère avait sa baguette à la main ; c’était une détonation de sortilège, ce n’était pas important. Ce qui m’intéressait en ce moment, c’était Charlie. Aussi rapidement, je replantais mon regard dans sa caboche. Elle avait pris le parchemin entre ses petites mains.

Ravage du sourire dans les pleurs d’une rage, elle marqua une pause, riant au barrage d’un soupir à la nage.

*Nom d’un Strangulot !* C’était compliqué comme poème, et superbement joli. Elle avait prononcé ces deux vers en chantonnant délicatement. Je me repassais mentalement ses mots ; même s’ils étaient très jolis à l’oreille, à l’écrit, il y avait beaucoup de problèmes de règles poétiques. Connaissant Charlie, les règles poétiques devaient être secondaires pour elle. J’eus même un léger sourire en imaginant qu’elle ne connaissait même pas les règles ; venant de sa part, ça ne serait pas une aberration. Après avoir répété plusieurs fois les mots que je venais d’entendre dans ma tête, je pensais tenir l’idée de base.

Ça parle du déni ?

Dès que ma question fut posée, je regrettais instantanément mes mots ; ma lèvre inférieure s’écrasa sous mes dents. J’observais Charlie poser son parchemin sur la table basse, à côté de sa plume. C’était une question débile. Que connaissait une gamine de douze ans du déni ?

C’est sur la découverte d’une passion destructrice, c’est un peu l’inverse du déni.

Mon manque d’expression faciale traduisait une implosion initiale. Mes pensées se bousculaient tellement que je ne réussis à me saisir d’aucune d’elles. Des couleurs se réverbéraient à l’intérieur, et je percevais les nuances de la suite. Instinctivement. Sans réfléchir.

Explique.

Bah, c’est comme une prise de conscience, une sorte de révélation interne, me répondit-elle en se penchant sur son parchemin.

Je percevais chacun de ses mouvements, je gravais tout dans mon cerveau. Ses doigts qui s’enroulaient autour de sa plume abimée, ses cheveux brillants qui glissaient sur son cou brun, le grincement des ressorts du canapé pendant qu’elle se penchait. Pouvait-elle m’expliquer encore plus intelligemment ?

J’comprends pas vraiment.

Ses bras qui s’écartaient en signe d’exaspération, mon pyjama qu’elle portait comme un sac, camouflant toutes ses formes.

J’sais même pas pourquoi j’t’explique, ce genre de truc, ça s’ressent, ça s’comprend pas.

Un sourire interne éclata. Mes muscles faciaux étaient anesthésiés. Je gravais, je gravais.
Quelques cheveux rebelles qui s’étaient échappés de sa queue de cheval pour lui barrer la face, son œil poché de noir en convalescence atrocement lente, les courbures de sa fine bouche se mouvant sensiblement. Je ne la quittais pas du regard alors qu’elle s’affairait à gryffoner, à nouveau. Je n’arrivais pas à croire que je parlais à une fille de douze ans. Je ressentais mes émotions s’entrechoquer en moi, mais c’était tellement étrange. Tellement différent de ma réussite éclatante aux B.U.S.E.S. ou de mon premier baiser, mais pourtant, si semblable. Cette fille était bien la Charlie que j’avais connue, mais en cinquante fois meilleure.
Je torturais ma lèvre inférieure. Il restait un seul problème. Ma bouche remua toute seule.

Charlie, quand j’t’ai connue, t’étais beaucoup plus…

Calme.

Sa spontanéité me coupa dans ma réflexion, mais je rattrapais rapidement mon fil de pensée. Je devais lui dire. Elle était bien assez lucide pour comprendre.

C’est plutôt le mot « joyeuse » que j’utiliserai.

Et toi ? Tu penses que ça s’voit pas qu’t’es malheureuse ?

*Quoi ?*. Elle venait de dire que j’étais malheureuse ? *QUOI ?!*. Mon esprit se figea, et cette fois-ci, c’était mon corps qui était le réceptacle de mes émotions. Mon visage se tordit affreusement dans un rictus mauvais. J’étais en train de perdre mon calme. Cette sale gosse me faisait perdre mon calme ! Comment pouvait-elle me juger comme ça ? Elle n’avait aucun droit. Personne n’avait le droit. Je n’étais pas malheureuse.
Elle tourna sa tête pour me trouer de son vert, mes convictions frémissaient.

Alors ferme-là.

Pour la première fois de mon existence, je vis la toile du chagrin dans un regard. Le jade de Charlie était aveuglant de tristesse profonde. Je sentis ma gorge se mouiller, et mes yeux se nouer. *Charlie…*. Je savais. Ouais. Maintenant, je savais pourquoi j’arrivais à voir sa douleur — elle détourna son vert, me laissant seule face à mon bleu — c’était parce qu’on ressentait profondément la même chose.






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Orlane Crown, 47 ans.




Quelques dossiers sous le bras, mes pas rapides claquaient sur le marbre sombre et brillant du Ministère. Ma présence dans ces lieux me révulsait, si bien que les papiers administratifs que je venais de régler me paraissaient bien plus éprouvants que ceux des moldus. Je ne courais pas, mais c’était presque le cas. Mes talons frappaient frénétiquement le sol. Sortir d’ici le plus rapidement possible était mon seul objectif, le reste importait peu.
Connaissant très peu de sorciers employés au Ministère, je n’étais pas dans l’obligation de m’arrêter à chaque visage pour prendre des nouvelles qui ne m’importait pas tout en souriant avec une hypocrisie que je maîtrisais à outrance. Alors, c’est entre l’oppression de ce lieu et le délice de le quitter que je claquais la poudre de cheminette à mes pieds.
Et je laissais mon corps se faire incendier avec indifférence.

C’était une certitude pour moi, le transplanage était la meilleure méthode de déplacement. Cette poudre de cheminette avait une certaine tendance à salir les vêtements, même si c’était infime, cela se voyait ; mon ensemble noir et blanc avait perdu cet éclat qui faisait toute la différence avec les tenues mornes des autres sorciers. Laissant mes pensées vestimentaires en retrait, je fis un pas dans mon salon.
Darcy et Charlie étaient juste en face. Leurs deux prénoms étaient foncièrement différents ; pourtant, il y persistait une ressemblance troublante, qui semblait se cacher curieusement.

Oh, Charlie, tu es réveillée ? demandais-je en donnant à ma voix un soupçon d’enthousiasme, malgré l’état de son visage qui me mettait hors de moi.

Visiblement, je l’avais surprise en arrivant par la cheminée, je n’avais pas pensé la trouver éveillée, pas après son état de fatigue profond. J’avais demandé à Adam des précisions. Il m’avait juré que c’était bien Charlie qui, d’elle-même, s’était battue dans la rue. Je le croyais. Une confiance implicite était de mise depuis toujours entre nous ; cela n’empêchait pas le sentiment de dégoût qui m’avait tenaillée face à lui. Adam n’était pas quelqu’un de responsable, ce n’était probablement pas de sa faute, mais cette irresponsabilité faisait partie intégrante de lui. Aveuglée par mes émotions, je l’avais renvoyé sèchement de ma demeure ; gardant sa fille, son joyau. Et sous le coup de la colère et de la pitié, j’avais pensé à adopter Charlie, au moins pour mon ancienne amitié sincère pour sa mère ; puis, j’avais pensé que c’était absurde.
À présent, face à son visage tuméfié et sa mine perdue de Botruc, j’y repensais sérieusement. Éventuellement, elle pourrait être cette deuxième fille que je n’avais jamais réussi à avoir. « Oui, je vais mieux ». Elle avait l’air d’aller mieux, oui. Je lui offris un sourire que je voulais bienveillant tout en m’approchant d’elle. Contournant la table basse avec des parchemins étalés dessus, je n’eus pas le temps de me demander ce que Charlie était en train de griffonner que je m’abaissais pour lui déposer un baiser sur ses cheveux. Je lui touchais le visage avec une pitié qui devait être aveuglante, puis je lui soufflais : « Dors autant que tu en ressens l’envie, chérie ».

Je fis volte-face pour déposer un baiser sur la tête de ma fille. Un goût acide dans ma gorge, le visage de Charlie dans la tête, l’odeur du ministère sur mon corps, je filai à travers le salon. J’avais besoin de me mettre au fond, me cloisonner dans mon esprit pour réfléchir. Les filles pouvaient me voir de leur canapé, mais j’étais trop loin pour qu’elles me voient réellement. L’unique pièce principale de la demeure était gigantesque, et tout le monde se devait de vivre ensemble, pas de séparation, pas de cloison ; à l’exception des chambres. Pourtant, depuis que mon mari avait décidé de travailler trop loin, nous n’étions plus que deux à vivre dans cette pièce trop grande. *Par Merlin…*. Et je n’arrêtais pas de penser à ce temps où j’allais me retrouver seule.
D’une main distraite, je faisais de légers moulinets avec ma baguette ; les œufs remuaient mollement sur le feu. J’étais rentrée tard, Darcy devait être affamée, mais je n’y pensais pas réellement. C’était semblable à une idée en arrière-plan qui était bien présente ; or, c’était uniquement pour porter d’autres idées qui me taraudaient véritablement. Darcy rentrait déjà dans sa sixième année, il ne lui restait plus que deux ans pour songer à son avenir ; un futur dont je pressentais l’accomplissement loin de moi. Si loin.
Néanmoins, quant à Charlie… Sa deuxième année allait commencer. Ce n’était que l…

NE ME TOUCHE PAS !

*Nom d’un !*. Ma baguette manqua de tomber dans les œufs. Mon corps virevolta. C’était Charlie qui avait hurlé ainsi ?! Évidemment que c’était elle. Même avec la distance, je voyais le visage décomposé de Darcy. Charlie était instable, c’était son seul problème ; un problème de taille, certes, mais le seul. À l’instant où j’allais transplaner en face des filles, je sentis mon calme revenir soudainement. J’avais entendu un bruit. Ma tête se tourna si fort qu’elle craqua. Juste à ma droite, un grand hibou venait de traverser la vitre magique de ma demeure, celle qui était utilisée pour mes envois et réceptions. Contre ma volonté, je sentis mon cœur s’emballer ; je ne connaissais pas ce hibou. Il dépassa le perchoir où se tenait mon propre volatile qui ne broncha pas. Le hibou inconnu changea brusquement de direction et fila droit vers les filles. Même s’il était encore loin, une panique éclatante me retourna la poitrine. Je le pointais de ma baguette, et lui lançais un Impedimenta informulé. Ce n’était qu’un simple hibou, il fut frappé de plein fouet et s’écroula au sol.
Tous mes sens en alerte, j’accrochais mon regard sur ma vitre magique pour guetter la venue d’autres intrus. Le temps me paraissait interminable. La baguette pointée en avant, j’attendais. J’essayais de me calmer, ce n’était qu’un simple hibou. Certes, un simple hibou, mais je m’étais déjà fait avoir plus simplement qu’avec un hibou anodin. Il n’y avait rien. Je jetais un regard aux filles, elles parlaient calmement, tant mieux, je supposais qu’elles n’avaient rien vu. Je m’avançais prudemment vers la vitre magique. Elle était assez puissante pour laisser s’engouffrer uniquement les hiboux ; les sortilèges et les sorciers ne pouvaient pas rentrer par cette paroi. Par précaution, je lançais un Cave Inimicum sur ma vitre, ajoutant ce sortilège de protection à tous les autres déjà présents autour de la demeure. Puis, totalement maître de moi-même, je plantais un regard mauvais sur le hibou inconnu. Je pouvais m’occuper de lui à présent.
Il était écrasé par terre, à deux mètres de moi, et je vis le parchemin sale accroché à sa patte. Tout en serrant un peu plus ma baguette, je la préparais à contrer n’importe quel sort qui pouvait émaner de ce parchemin suspicieux. Je lançais un Accio informulé. Le manuscrit vola jusqu’à moi, amenant par la même occasion le hibou. J’attrapais l’aile du volatile de la main gauche tout en l’examinant de plus près à l’aide de ma baguette. Rien d’anormal, ce qui ne me rassurait pas ; les pièges les plus dangereux étaient enfouis dans la normalité. Avec toute la précaution du monde, je détachais le parchemin abimé, puis je le posais sur la table à côté de moi. Le hibou privé de ses mouvements pendait dans ma main. Je réfléchis à toute vitesse. J’allais le libérer, mais s’il osait foncer sur les filles, je n’hésiterai pas à l’abattre.

Un rapide regard vers Darcy me rassura, elle avait l’air aux anges et pas du tout consciente de ce qu’il se passait. C’était parfait. Je murmurais un « Finite Incantatem » tout en lâchant l’aile du hibou et en reculant face à son agitation soudaine. Il battit des ailes pour reprendre son point d’équilibre et se dirigea vers la vitre magique. Mon regard demeura un moment sur cette paroi qui venait d’avaler le volatile ; prête à l’exécuter s’il revenait nous attaquer. C’était peu probable. L’adrénaline s’envola de mon corps, je sentais son absence à présent. Finalement, ce n’était qu’un simple hibou, Darcy avait probablement oublié de me prévenir par rapport à cette nouvelle amie.
Comme ultime précaution, je pris le parchemin de ma main gauche tout en le visant de ma baguette avec ma main libre. J’arrachais le fil jaunâtre puis, avec lenteur, j’ouvris le parchemin.
*Charlie ?!*. Le premier mot de ce support rugueux claqua dans mon cerveau tant l’incrédulité m’accablait. J’avais tellement été absorbée par ce hibou inconnu que j’en avais oublié la jeune fille sous mon toit. Bien sûr… Évidemment. Ce hibou était envoyé par une de ses connaissances. Le ridicule de mes précautions me sauta au visage, j’en fus soulagée et irritée en même temps. Ce n’était rien d’autre qu’un parchemin envoyé par une amie.
Prise d’un doute, je tournais mon regard vers les filles. De loin, Charlie paraissait si frêle que cela en devenait inquiétant. Je me demandais quel type de personne pouvait s’être liée avec cette enfant, ne serait-ce que pour lui envoyer un hibou en plein été. Prise d’une curiosité presque maladive, je déroulais le reste du parchemin ; puis, avec une gêne grandissante, je lus tout le contenu.


Clignant plusieurs fois des yeux, je rangeais l’affreux parchemin dans la première poche que je pus trouver sur moi. Je me sentais étrangement calme, trop calme à vrai dire. Ce que je venais de lire expliquait tout. La Charlie qui faisait face à mon regard en ce moment même avait subi une atrocité sans nom. Je sentais le gouffre de ma respiration se remplir d’une angoisse progressive. Qu’en penserait Adam ? Et sa mère alors ? Charlie était beaucoup trop jeune, mais surtout beaucoup trop intelligente pour se laisser faire. De plus, c’était bien une fille qui avait signé cette lettre. Les mots qu’elle utilisait étaient limpides. Pourtant, je ne comprenais pas ; ou ne voulait pas les comprendre. Que fallait-il en penser ? Mon cerveau était embrumé, mais j’étais certaine d’une seule chose : cette Poufsouffle était une immondice.
Il fallait que je parle à Charlie, et tout de suite.






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Darcy & Orlane Crown





Orlane s’avançait d’un pas qui se voulait naturel, mais qui était trop appliqué pour l’être. Elle traversa le salon et s’exclama avec agacement :

Darcy, combien de fois t’ai-je dit de laisser ta baguette dans le salon ?

L’intéressée, profondément touchée par les dires de Charlie, afficha un visage indifférent à sa mère ; elle n’avait compris sa phrase qu’à moitié. Charlie releva la tête de ses poèmes et fixa ses yeux sur Darcy. La pièce était en train de se charger d’émotions contradictoires, la magie d’Orlane s’agitait.

Tu te moques de moi, Darcy ? demanda-t-elle d’une voix dure.

Elle mentait, et elle était en train de se maudire d'accomplir une telle chose. Lorsqu’elle s’était dirigée vers les deux jeunes filles, Orlane s’était rendu compte que Darcy devait être mise au courant avant Charlie. Non pas que c’était une chose nécessaire, oh non, l’unique motivation de son choix se résumait à adoucir ce poids trop lourd au milieu de sa poitrine ; un poids qu’elle n’avait plus ressenti depuis tant d’années. Certaines douleurs se refoulent rapidement de par l’ignominie qui les gouverne.
La jeune blonde tilta enfin, elle réintégra la réalité aussi soudainement que sa conscience assimilait les durs mots de sa mère. Elle n’était pas surprise, l’habitude du caractère strict imposé chez elle était anodin ; ce qui l’inquiétait réellement, c’était l’injustice à laquelle sa propre mère la confrontait. Cette femme savait très bien où était la baguette de sa fille, c’était même sous ses ordres que cette même baguette était dans un tiroir fermé magiquement, dans sa chambre.
Charlie ne pouvait pas voir les traits de Darcy, puisque sa tête était tournée de l’autre côté ; la jeune fille au regard émeraude s’était perdue dans la contemplation de cette chevelure blonde qu’elle trouvait si brillante, n’écoutant pas du tout la conversation qui se tenait. Les efforts d’Orlane pour parler à sa fille sans que Charlie ne se doute de rien étaient inutiles ; ces efforts battaient frénétiquement d’une seule aile et tournaient sur place, embourbant les sentiments des deux Crown.

Ma baguette est dans ma chambre.

Usant d’une voix sur la défensive, dès qu’elle finit sa phrase, Darcy comprit qu’il y avait un problème. Elle décelait une chose différente des reproches dans l’expression de sa mère. Son esprit procéda par élimination à une vitesse fulgurante, ses doigts bougeaient très légèrement à la mesure des déductions non retenues. *Ah d’accord…* pensa-t-elle finalement sous le regard presque implorant d’Orlane. Elle se tordit la mâchoire et prit un ton rebelle réussi.

Bah viens, j’vais te montrer si tu n’me crois pas !

Son corps se leva d’un seul bond, coupant court à la rêverie de la fille au regard si vert. Charlie suivit un court instant l’ondulation des cheveux or, avant qu’ils ne disparaissent à travers l’embrasure d’une porte. Orlane marchait derrière cette ondulation et la porte se ferma doucement.
Le regard dans le bois sombre de la demeure des Crown, Charlie se demandait depuis combien de temps elle n’avait pas mangé.

Orlane s’approcha de sa fille, debout au milieu de sa chambre, à l’image de Charlie deux jours plus tôt ; comme si cette place était le réceptacle de l’attente. Leurs regards se jaugeaient, l’une essayait de comprendre la gravité du problème et l’autre avait subitement des doutes quant à divulguer son angoisse. La mère et la fille étaient très proches, bien que différentes ; elles parlaient de beaucoup de choses, des plus intimes aux plus banales, elles affrontaient le monde à elles deux. Pourtant, depuis peu, Darcy s’était éloignée de sa mère.
Le Doute. Peinture qui venait de moucheter toute la chambre de la jeune fille, perturbant Orlane ; c’était comme si elle voyait des traces de sang qu’elle savait invisibles pour sa fille. Elle pouvait seulement ravaler son angoisse, accepter ces taches et les embellir par sa parole. L’expérience d’une longue vie pencha en faveur de cette meilleure solution face à sa décision désastreuse. C’était un moindre mal.

Assieds-toi, trancha la femme aux cheveux or, les mêmes que sa fille mais en plus court.

Darcy s’exécuta directement, elle savait être obéissante lorsque son intérêt personnel d’assouvir sa curiosité maladive était en jeu. Orlane s’avança de quelques pas vers le lit. *Merlin, Merlin !*. Se maudire sans fin, inlassablement. Ce qu’elle allait faire, le résultat ne dépendait pas d’elle ; et cela créait une angoisse démentielle dans son cerveau. Une angoisse qu’elle préférait à l’oppression de sa poitrine, une angoisse aveuglante qui permettait d’oublier un court instant que sa poitrine était si lourde.
Darcy ne ratait pas une seule pliure, pas un seul soubresaut du visage de sa mère. Elle analysait rapidement, ses capacités de déduction étaient phénoménales, quoique brouillées par son bouleversement récent. *Pourquoi pas en face d’Charlie, hein ?*. Elles avalaient ses pensées, mais elles renflouaient en grosses masses poisseuses, qui hurlaient dans son crâne, hurlaient à s’en perdre la voix ! Brusquement, ses doigts emprisonnèrent un bout de sa couverture, ils se tenaillaient entre eux avec la force du rejet. Darcy sentait ses poumons se vider, elle était persuadée que sa mère allait lui parler de Zachary.

Lis ça.

Aussi surprise que perplexe, Darcy attrapa au vol un parchemin crasseux. Orlane l’observait, la mâchoire serrée. La jeune Serdaigle ouvrit d’une main tremblante la rêcheur qu’elle tenait entre ses doigts douloureux. Son regard se posa sur le premier mot : « Charlie ». Elle releva directement la tête vers sa mère.

C’est une lettre à Charlie ?

Oui.

Et tu l’as lue ?

Oui.

Malgré son immense curiosité, Darcy savait se contrôler lorsque cela ne la concernait pas. Elle réajusta ses lunettes sur son nez et fronça les sourcils. Elle trouvait le comportement de sa mère outrageant. Dans son cas, elle détesterait que quelqu’un se permette de lire ses hiboux. Sans ciller, elle plia comme elle put le parchemin entre ses doigts et le tendit.

J’le lirai pas.

L’angoisse d’Orlane s’évapora, comme un ballon éclaté. Et ce poids si lourd la tira vers le bas, vers elle-même et sa bienveillance mal placée. Elle ne trouvait rien à dire, sachant pertinemment qu’elle avait fait une chose qu’elle-même interdisait à Darcy. Les affaires des autres restaient les affaires des autres.

Il vient d’arriver ? demanda la jeune fille pour bien s’assurer que c’était récent.

Orlane hocha sensiblement la tête. Darcy — voyant que sa mère ne voulait pas prendre le parchemin qu’elle lui tendait — rabattit son bras vers elle et serra un peu plus l’objet qu’elle considérait comme interdit dans sa main. Elle ne niait pas que son envie de lire cette personne qui écrivait à Charlie était élevée, mais elle le ferait seulement si son amie le souhaitait.

J’vais lui donner.

Elle se leva et n’eut le temps de faire que trois pas.

Cette personne a touchée Charlie.

Le corps de Darcy se bloqua. Ses cheveux, comme s’ils étaient les seuls encore lucides dans cet organisme qui ne s’écoutait pas, frappèrent l’air dans un dernier claquement venteux, avant de reprendre leur place initiale, abandonnant à leur tour ; ils s’étaient rebellés trois secondes, mais ils faisaient partie de l’organisme, leur survie dépendait de leur soumission.
Brusquement, la Serdaigle se tourna vers sa mère. Elle la dévisageait comme si elle était un monstre, lui en voulant de la mettre à l’épreuve avec autant de traitrise. Cette fourberie l’avait arrêtée dans son élan, et déjà, rien que pour cela, Darcy éprouvait de la rancune envers sa mère. *J’m’en fous*. Bien sûr qu’elle ne s’en foutait pas, au contraire, elle était à deux doigts d’ouvrir en grand ses mains pour réciter à voix haute les mots écrits sur ce foutu parchemin ; de sorte que Charlie l’entende de l’autre côté de la porte. « Touchée ». C’était un mot qui ne sonnait pas creux dans le cerveau de la jeune fille. Quelques semaines auparavant, alors qu’elle jouait à l’aventureuse avec un autre corps, elle avait décidé de tendre un bout d’elle ; et ce bout a été saisi avidement par cet aventurier. Au gré d’une découverte dans le fleuve des secondes, la tétanie s’empara de son esprit alors que le dégoût renfloua sur son corps. Elle mit fin à l’aventure aussi violemment qu’une piqûre de guêpe ; pourtant, les piqûres sont courantes. Avant sa propre aventure, elle avait écouté tant de bouches parler des leurs, tant de peaux frissonner face à leurs découvertes, tant de doigts se triturer de leurs exploits. Pourtant, pour elle, comme pour les autres menteurs aveugles, son aventure avait été catastrophique ; finalement, le fleuve des secondes s’était écoulé à travers ses yeux, puisque personne — ô grand jamais personne — ne lui avait conté l’importance de la bonne moitié pour s’aventurer. Et la profondeur pouvait se révéler atroce lorsque l’âme n’était pas comprise.

C’est une lettre d’excuses, ajouta Orlane en ne pouvant pas supporter le regard de sa fille, alors ses yeux se mirent à éprouver un intérêt déplacé envers le sol.

Les excuses servent à rien, cracha Darcy en se retenant de crier.

Voilà pourquoi tu ne dois pas lui donner.

La Serdaigle serra la mâchoire, depuis qu’elle avait revu Charlie, toute son enfance s’était éveillée en elle ; une période qu’elle affectionnait particulièrement maintenant qu’elle s’était imposé une autre réalité trop vite et pas de la bonne façon. Le problème de Charlie, elle était persuadée qu’elle le comprenait, qu’elle le ressentait aussi bien qu’elle ; que c’était pour cela qu’elle avait ressenti une douleur dans le regard émeraude. Pourtant, elle n’arrivait pas à assimiler l’idée qu’une si jeune fille pense à de telles choses, malgré son corps précoce. Darcy s’était elle-même lancée avant de tout abandonner, elle n’avait pas été forcée. *Nom d’un Sang-de-Bourbe !*. Mais elle était persuadée que la personne qui avait écrit sur ce parchemin avait manipulé Charlie, et elle se jura qu’elle allait le regretter.


C’est quoi le nom de cet encul… s’arrêtant subitement, Darcy se rendait compte qu’elle bouillonnait, ses émotions s’emballaient et lui faisait perdre le contrôle de son esprit, elle se rattrapa rapidement, de ce mec ?

La propriétaire de cette demeure resta silencieuse, de par la réaction agressive et vulgaire de sa fille, mais également parce que le poids dans sa poitrine ne s’était pas allégé ; Adam n’était pas au courant, et c’était le principal intéressé. *Pas si je l’adopte*. Une folle idée, résultat d’une angoisse criarde. Darcy agitait le parchemin maltraité entre ses doigts tremblants, elle attendait une réponse et était prête à tout faire pour l’avoir ; à l’exception de lire cette lettre.
Une idée traversa l’esprit de la Serdaigle, elle avait changé d’opinion, cette lettre, elle avait décidé de ne jamais la donner à Charlie. D’un mouvement saccadé, elle jeta le parchemin par terre et — ne pouvant pas utiliser sa baguette — elle dut abandonner l’idée d’y prendre plaisir elle-même.

Crame-le, intima-t-elle à sa mère.

Orlane pointa sa baguette, et le parchemin s’embrassa subitement ; acculé aussi bien par les flammes qu’une araignée par la mort, la lettre se comprima en son centre en mouvements saccadés, comme si elle souffrait atrocement et qu’elle voulait échapper à sa brûlure ; un cri silencieux pouvait être entendu dans son échec à atteindre son destinataire. Le Sens de ce Parchemin était mort.
Darcy ne souriait pas, elle était simplement satisfaite de protéger Charlie. En lui empêchant de lire cette lettre, elle était sûre que la jeune fille au regard émeraude souffrirait moins ; elle voulait lui éviter ce qu’elle avait vécu. Elle voulait être bienveillante, comme sa mère. Mais à l’inverse d’Orlane, elle avait tué son envie dévorante de lire le contenu du parchemin en le brûlant, son regard s’était depuis longtemps détourné de l’agonie enflammée. Elle n’était pas arrivée au bout de son plan entièrement ficelé dans son esprit.

Le nom de ce salaud.

Arrête de jurer Darcy.

Face au long silence de sa fille, Orlane leva son regard. La Serdaigle paraissait calme à l’extérieur, maître d’elle-même et en parfait contrôle. C’était en partie vrai, jusqu’à que sa mère ouvre la bouche une fois de trop.

Ce n’est pas un garçon, c’est une fille.

Un craquement brisa le silence juste après cette déclaration, c’était le cou de Darcy.




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Darcy Crown


*Une fille ?!*. Je sentais ma peau se hérisser brusquement sans aucune raison. *Mais…*. Je sentais la fraicheur de l’air chatouiller mes yeux écarquillés. *Par Merlin ! Une fille !*. Je sentais mes lèvres sécher sous l’attente de ma raideur.
Charlie s’était fait toucher par une fille.
La colère horrible que j’avais ressentie n’existait plus. La haine envers ce prétendu mec n’avait plus de cible. Je m’évaporais. J’étais légère, mais sans but. Je ne savais pas quoi faire. J’éprouvais déjà des remords d’avoir brûlé cette lettre. *Une fille…*. Je ne comprenais pas Charlie, et je ne comprenais rien moi-même. Comment une fille pouvait-elle toucher une autre fille ?

Madame Crown ! Ça sent l’cramé !

C’était une voix étouffée. Charlie avait crié.

C’est une Poufsouffle, Darcy. J’arrive.

*Poufsouffle*. Un bruit de transplanage résonna dans ma tête. *Poufsouffle…*. Je me sentais vide. *Une…*. Pas seulement vide de rien, mais plutôt vidée de tout. *Poufsouffle…*.
Je sentais mon visage tordu. Je ne savais toujours pas quoi faire. Charlie avait changée, et elle était si triste. Comme moi. Ma tête me faisait mal. Finalement, tant que ce n’était pas la bonne personne, peut-être que la douleur ressentie était la même ; peu importait le genre. Mon visage se tordit encore plus. Les souvenirs que j’avais explosé pendant de longues semaines revenaient, un par un ; comme pour m’asséner un coup à chaque fois que j’essayais de m’envoler.
Je devais rencontrer cette Poufsouffle.
Je me sentais tellement vide que l’impression de ne plus avoir de cœur dans ma poitrine me semblait trop réelle. Tout se concentrait dans ma tête, qui me promettait d’exploser lorsque je n’en pourrais plus. Je n’arrivais plus à contenir mes souvenirs. Ils se déversaient déjà à travers mes yeux.
J’allais rencontrer cette Poufsouffle, et j’allais la briser, aussi bien qu’elle avait cassé Charlie ; aussi bien que j’avais fracassé Zachary.






Dans la Mesure du Temps, Darcy explosa en sanglots étouffés dans son oreiller, pendant qu’Orlane lançait des sortilèges sur la nourriture brûlée ; toutes deux intimement touchées par la lettre. Et l’intéressée par ladite lettre, Charlie, faisait danser avec nonchalance sa main au gré du chant ardent ; les flammes porteuses de doigts fins dans un corps fragilisé par tant de profondeur.
Dernière modification par Charlie Rengan le 13 mars 2018, 2 h 16, modifié 3 fois.

« « Je crois que je vais Finir par pleurer, mais mes Larmes ne couleront pas. » »

Œilleton  Solo 


[ 1 SEPTEMBRE 2042 ]
Gare de King's Cross, Centre de Londres.


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Orlane Crown



Adam était venu nous chercher en voiture. Dès que je lui avais proposé de transplaner, par commodité pour tout le monde, il avait catégoriquement refusé ; il voulait voir sa fille quelques heures avant son départ. C’était légitime. Alors, j’avais approuvé la voiture ; en gardant la main sur ma baguette au cas où nous serions en danger. Darcy et Charlie étaient derrière nous, silencieuses. Moi et Adam, nous étions tout aussi interdits. Si quelqu’un parlait, cela signifiait que les trois autres devaient écouter au lieu d’apprécier l’écoulement du temps de cette nouvelle rentrée ; nous étions tous assez intelligents pour ne pas nous livrer à une telle folie. J’aimais observer le monde moldu, un univers que j’appréciais bien plus que le monde magique. Je ne reniais pas la magie, jamais, au contraire, j’en étais dépendante. Pourtant, je m’étais attachée aux moldus et à leur façon de voir le monde. Mon salon de coiffure était un moyen fascinant pour connaître tout un tas de personnalités et de modes de vie différents. Faire des coupes à longueur de journée n’était pas une passion, par contre, ce que pouvaient raconter les personnes auxquelles je faisais des coupes était une vraie passion. Dans le quartier où mon salon était installé — le quartier d’Adam — j’étais aimée et respectée ; toujours entourée de différents horizons. En restant sur place, j’avais fait le tour de monde. Parfois, je me laissais aller aux plaisirs de la séduction, et d’autres parfois, je me laissais aller à l’empathie d’un esprit chagriné. Je vivais, et j’aimais me sentir vivante.



Moi et Adam, nous ouvrions la marche ; les filles sur nos talons. Les billets à la main, je m’arrêtais juste en face de la voie 9¾. Légèrement essoufflée, je remarquais qu’une ancienne connaissance de Poudlard me faisait signe. Une grande femme brune du nom de Rebecca, je la voyais presque à chaque fois que je me déplaçais au Ministère, elle avait un poste à l’accueil. Par politesse, je me dirigeais vers elle, suivie d’Adam ; j’étais sûre qu’il comprendrait qu’il ne devait pas me laisser seule. Autrement, cette Rebecca allait me monopoliser de ses paroles futiles jusqu’au départ du Poudlard Express. Sans Adam, j’aurai trouvé une solution pour m’en aller, évidemment, mais c’était juste qu’avec lui, cela me facilitait grandement la tâche.

Orlane ! Comment vas-tu ?

Elle me souriait de toutes ses dents, ce qui me permettait de ne même pas me forcer lorsque je lui rendis la politesse. Les grands sourires me séduisaient.

Très bien ma chère, très bien, répondis-je en prenant bien soin de ne pas lui demander son état, elle se lancerait pour sûr dans un monologue qui n’intéresserait qu’elle. Juste avant de rouvrir ma bouche, je constatais une nouvelle fois que je pouvais écouter les moldus pendant des heures et des heures alors que les sorciers m’insupportaient en seulement trois mots. Je pointais Adam du doigt. « Voici mon fiancé, c’est un moldu ». Le rictus qui déforma la petite bouche de Rebecca manqua de me faire rire aux éclats. J’avais visé juste.
Cette femme était issue d’une famille assez similaire à la mienne, que cela soit en termes de principes ou de richesse. Elle savait que j’étais mariée, donc elle considérait Adam comme un amant, ce qui était un outrage ; de plus, c’était un moldu. Ce qui finissait de briser toutes les valeurs de nos familles.

Oh ma chère, je suis contente pour toi, me dit-elle avec une voix qui se voulait naturelle, ce qu’elle n’était pas. Je vis le rouge lui monter aux joues, pour une dame aussi âgée que moi, c’était amusant à observer. Presque fascinant. Rapidement, elle regarda sa montre et fit mine d’être en retard. « Par Merlin que le temps passe vite ! Excuse-moi de me retirer ainsi ma chère… ».

Oh, mais nous nous verrons à côté du train, n’est-ce pas ?

Je m’amusais de la situation, plus son malaise grandissait, plus je sentais mon bien-être prendre des pentes nouvelles.

Mais bien sûr, bien sûr… À tout à l’heure très chère. Je lui répondis d’un léger sourire sarcastique, elle se tourna vers Adam, au revoir, mon cher.

Je portais mon attention sur l’intéressé qui arborait un visage avenant, il faisait des efforts pour que ma plaisanterie dure ; cela me réjouissait. C’était un vrai enfant.

Au plaisir, évidemment.

Sa phrase fut ponctuée d’un sourire radieux qui me ravit, me faisant même oublier de vérifier l’expression déconfite de Rebecca avant son départ. Quand mon regard chercha la moindre émotion cocasse sur le visage de la sorcière, je ne pus atteindre que son dos qui disparaissait déjà dans le mur de la voie 9¾.

« Mon fiancé », c’était quand même osé.

Oh non, chéri. La meilleure partie était le « moldu ».

Il rit faiblement, mais avec sincérité. En souriant, je me rappelais que je devais l’informer. Mes lèvres s’affaissèrent et mon sentiment d’allégresse s’évapora. Le poids dans ma poitrine était toujours présent, surtout la nuit, lorsque je me couchais et qu’il m’écrasait le corps dans mon sommeil. J’arrivais à bien dormir, mais je me réveillais fatiguée. Je devais lui dire, je ne savais pas supporter les secrets ; c’était au-dessus de mes capacités.
En faisant demi-tour, je posais mon regard sur nos filles — cela permettait de me concentrer — et je demandais avec une appréhension certaine :

Est-ce que Charlie t’a parlé d’une fille de Poudlard ?

Adam, qui s’était tourné vers la même direction que moi, fixa son regard sur mon visage. Je fis mine de ne pas le remarquer, me concentrant sur Darcy qui était en pleine conversation avec un jeune homme. Je sentais le bleu sombre de ses yeux sur mon regard sans même le voir ; nous ne devions pas croiser nos regards tant qu’il ne répondait pas à cette question. Je connaissais ses compétences en psychologie, c’était un enfant dangereux. Le silence s’étira, mais il répondit enfin.

Non, mais elle lui a envoyé une lettre avant de v’nir chez toi.

Très bien.

J’avais répondu spontanément, mon cerveau refusait de lui divulguer ce qu’avait fait cette fille à Charlie. Pourtant, savoir que Charlie lui avait envoyé un hibou m’emplissait de doutes ; peut-être était-elle aveuglée ?
Je chassais cette idée rapidement, je devais me concentrer. J’étais dans l’obligation de lui révéler la vérité avant de rentrer dans la voie 9¾ avec les filles, Adam refusait d’y aller. Pleinement consciente de ma responsabilité, cela ne m’empêchait pas d’appréhender la réaction de mon ami. Après un léger silence, sa voix grave voyagea jusqu’à moi.

Cette fille lui a répondu ?

Oui.

Encore plus spontané que ma précédente réponse, presque cassant. Je me félicitais de ne pas avoir répondu « non » sous le pouvoir de l’appréhension. Mes pensées étaient brouillées par la phrase d’Adam. Charlie avait envoyé un hibou. Cela me revenait en mémoire à chaque fois. Et si c’était l’autre fille qui était la victime ? *Par Merlin, c’est ridicule*. Oui, c’était une idée grotesque. Si Charlie n’était pas la victime, alors je n’arrivais pas à expliquer la colère constante qu’elle avait du mal à cacher. Cela se voyait qu’elle souffrait, et cela ne pouvait être dû qu’à un traumatisme. Oui, grotesque. Pourtant, les mots d’Adam datant de plusieurs semaines hantaient mon cerveau : « Ma petite a grandi, mais pas assez ».

D’accord.

Un frisson me parcourra l’échine, j’avais presque oublié sa présence tant j’étais plongée dans mes pensées. Ma vision de la gare reprit ses couleurs criardes et ses quelques moldus épars. Je n’arrivais pas à lui dire, c’était trop dur. Je ne voulais pas briser la relation fragilisée qu’ils entretenaient ; d’un autre point de vue, qu’Adam sache la vérité me permettrait de garder Charlie de plus en plus souvent. J’aimais sa présence à la maison, Darcy sortait beaucoup plus de sa chambre. Les voir toutes les deux côtes à côtes, même silencieuses, me procurait un sentiment de bonheur indescriptible. Je me rappelais même les avoir vues dormir l’une sur l’autre, lors d’une après-midi ensoleillée ; cette image m’avait émue.

Darcy reviendra pour les vacances de Noël ?

Sa voix me rappela que j’étais en train de sourire bêtement, pourtant, j’aimais mon sourire, alors je préférais le garder même s’il paraissait béat. L’intérêt qu’il portait soudainement à Darcy me permettait de me reconcentrer. J’étais décidée à lui dire à présent. Je pris une longue inspiration.

Bien sûr.

Pas Charlie.

Pour la première fois de la journée, je ressentis le besoin de me cramponner à son regard. Il me rendit la politesse, Adam ne ratait pas une seule occasion de sonder mes yeux. Je pensais savoir ce qu’il essayait d’insinuer, et je me pris à maudire — encore une fois — ses manières compliquées de dire des choses simples.

Tu veux qu’elle vienne à la maison ?

Si elle accepte.

Darcy lui demandera, conclus-je en détournant mon attention.

Bien.

*Ce n’était pas si compliqué, n’est-ce pas Adam ?*. Je croisais mes bras sur ma robe légère. Finalement, sans même lui révéler les tourments de Charlie, elle allait quand même venir à la maison. C’était considérablement plus simple que prévu. Même si je n’avais toujours pas atteint mon objectif de l’informer. En ce moment, mon esprit me chuchotait que c’était secondaire ; il réussissait même l’exploit de me voiler le poids qui pesait sur ma poitrine. J’étais aux mains d’une trahison scandaleuse de mon esprit, puisque je savais que ce soir, lorsque je serais seule dans ma demeure, le poids allait être là, écrasant, et ne partirait pas.

Charlie arrivait vers nous en trottinant ; parvenant à notre hauteur, elle s’enfonça contre son père. Je les observais, bras dessus, bras dessous, à se serrer fort comme des animaux. Ils avaient tous les deux ce même penchant bestial ; quant à moi, je préférais les accolades contrôlées. Leur étreinte dura quelques secondes, le temps que je me rende compte que je n’avais jamais serré ma fille de cette façon ; je trouvais cette idée trop rustre, gênante même. On était proches, mais c’était différent de la proximité d’Adam et sa fille.
Je détournais le regard, Darcy arrivait elle aussi vers nous, avec difficulté ; elle poussait les deux chariots. Sans entendre la moindre parole, je vis Charlie réapparaître aux côtés de ma fille. Adam ne lui avait adressé aucun mot, je tournais mon attention vers son visage. Les filles arrivaient, c’était ma dernière chance. Je me rendais à l’évidence, je ne pouvais pas lui dire de manière brute ou directe. Je décidais de lui parler de façon détournée, ce que je détestais tant et que j’avais fui toute mon existence.

T’as vu le jeune homme qui parlait avec Darcy il y a instant ?

Il hocha la tête, le regard fixé vers les filles. C’était extrêmement rare qu’il ne croise pas mon regard lorsque je souhaitais l’accrocher. Une pointe de lourdeur s’exerça en mon sein, faisant frémir ma peau. Je continuais.

Elle m’a demandé si elle pouvait le faire avec lui.

Son visage resta impassible, seul son regard se tourna vers moi. Et ses yeux étaient deux sortilèges interdits. C’était le seul sujet sensible de cet enfant, de cette fleur. L’Acte. La seule chose qui pouvait réellement le toucher puisque je savais que s’il était en ce moment debout à mes côtés, c’était à cause de cet acte. Charlie était le fruit de sa jeunesse fougueuse ; qu’il regrettait tant selon ses dires. Je ne l’avais jamais cru, il ne pouvait pas regretter son joyau. Pourtant, depuis que son odeur perdait de son ardeur, la fleur sublime qu’il était fanait atrocement ; et je doutais, peut-être regrettait-il sincèrement.

Je n’étais pas contre, ajoutais-je.

Ce n’était pas un mensonge, voilà pourquoi j’arrivais à parler avec autant de naturel. Je ne cillais pas face à son regard sombre d’un bleu nuit. J’espérais qu’il comprendrait, j’étais sûre qu’il saisirait le sens profond de mes paroles. Je sentais son esprit parcourir mon azur, aussi bien qu’un croquemort se concentre sur sa tâche ; il se devait de creuser profondément, pour que la pourriture ne remonte pas à la surface.

Surveille ta fille, lâcha-t-il enfin en se détournant.

*Oh…*. Il n’avait rien compris. Je laissais échapper un soupir profond, fruit de l’acte entre ma certitude et ma déception. Il n’avait absolument rien compris de ce que je voulais lui dire. Je me mordis la lèvre inférieure pour m’empêcher d’ouvrir ma bouche à nouveau. Cela ne servait plus à rien, les filles étaient juste en face de nous. Voilà pourquoi je détestais user de manières détournées pour dévoiler mon esprit, j’étais certaine que les personnes qui faisaient cela ne comprenaient même pas lorsqu’ils étaient eux-mêmes confrontés à des phrases complexes. Ils faisaient cela par pur désir de s’élever, par orgueil d’atteindre une chose inatteignable : la compréhension totale. Même lorsque les phrases étaient simples, la plupart ne comprenaient pas ; alors les compliquer encore plus n’était qu’une façon de ne pas se parler réellement. Acquiescer à des aberrations de l’esprit qui, d’un commun accord implicite, devenaient une compréhension inatteignable. Je détestais amèrement cela, aussi fort que ma tristesse s’affichait face à la phrase d’Adam.

Je te l’fais pas dire, conclus-je en me tournant vers les filles.

On devait y aller, le train allait partir.






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Darcy Crown



Charlie observait la rue, et moi, je l’observais elle. Finalement, elle était restée avec nous jusqu’à aujourd’hui, presque toutes les vacances. Elle avait passé son temps à dormir, me poser des questions sur la magie, dormir à nouveau, écouter les discours de ma mère sur la prudence magique, et encore dormir. Elle dormait énormément, comme si elle n’avait jamais dormi de toute son existence. Toujours affalée dans le salon, sur le grand canapé jaune. Elle avait refusé de dormir dans ma chambre dès le premier jour, ne serait-ce que sur un simple matelas au sol ; alors quant à mon lit, c’était une idée qui paraissait presque obscène. La majeure partie de son visage avait guéri, il lui restait quelques traces entre le rouge et le noir sous les yeux ; mais je soupçonnais ses cernes comme étant les fautifs.
Même si elle était à la maison, on n’avait pas passé beaucoup de temps ensemble. Moi, dès que j’avais fini mes parchemins résumés, je sortais avec ma mère ; qui m’apprenait plusieurs versants importants de la magie non enseignés à Poudlard. C’était souvent sur le pourquoi de la magie, d’où elle provenait profondément, comment telle ou telle façon de pratiquer avait émergé. J’aimais beaucoup la façon de voir de ma mère, même si elle était très différente de la mienne. Et je me sentais un peu plus proche d’elle depuis quelques semaines.
Le soir, je faisais un rapide résumé à Charlie ; puisqu’elle ne voulait pas sortir avec nous. Puis, nous nous taisions et passions nos soirées à observer la danse hypnotique des flammes de notre cheminée. J’avais découvert que les nuances du feu étaient bien plus diversifiées que celles du ciel. Le feu passait par toute une panoplie de couleur chaude et froide, Merlin que c’était beau.
Depuis le jour de la lettre, je n’avais pas osé remettre ma main sur Charlie. On se tenait toujours à distance respectable, ça me perturbait parce qu’une partie de moi n’y voyait pas de mal, alors qu’une autre partie de moi hurlait que ça serait lui manquer de respect ouvertement. Pourtant, il m’arrivait d’oublier ma deuxième partie. Un jour, alors qu’elle dormait sur le canapé, j’avais décidé de m’endormir à ses pieds, en position assise, j’avais eu du mal, mais finalement j’avais réussi. En me réveillant, j’étais en position couchée. Sursautant sur place, je m’étais relevée brusquement. J’étais couchée à la place de Charlie, et elle était absente. Retirant la couette que je ne me rappelais pas avoir prise, je mis mes mains en portevoix et criais son prénom. Elle apparut à l’embrasure d’une baie vitrée, elle était dans le jardin, de la sueur perlait sur son visage rougi et meurtri, sa bouche pleine mâchait nonchalamment et son regard me fixait avec indifférence. Je me rappellerai toujours de cette image.

C’était la rentrée. Et plus la voiture avançait, plus je me rendais compte que ça serait manquer de respect à Charlie que de se voir à Poudlard. Elle avait besoin de solitude, ça se voyait. *Merlin ! Merde…* jurais-je en détournant mon regard de sa chevelure noire ; si noire qu’elle en devenait brillante de bleu sombre. Mes pensées me torturaient, je n’aimais réfléchir à outrance, mais je savais que c’était essentiel. La plupart des choses, je les comprenais rapidement, mais pour certaines choses, je n’arrivais à rien. En ce moment, je ne savais pas. Je ne voulais pas que Charlie pense que je l’abandonnais, je voulais être auprès d’elle si elle en ressentait le besoin. Même si mon objectif principal n’était pas de la consoler, mais plutôt de détruire celle qui l’avait rendue aussi indifférente. Après ça, et uniquement après, je pourrais me concentrer sur Charlie. *Même… Juste…*. Un seul geste pour qu’elle n’oublie pas que j’étais là.
Je commençais par fixer mon regard juste en face de moi, sur l’espèce de truc qui tenait la tête de ma mère. Vissant le plus possible mes yeux dans la texture lisse, je vis voyager ma main gauche vers Charlie. Même le regard bloqué en face, je voyais plus ou moins ce que je faisais. Avec toute la douceur dont j’étais capable, je posais ma main sur sa peau si sombre par rapport à la mienne ; c’était le haut de sa main droite. Comme je m’y attendais, la tête de Charlie se dévissa pour se pointer sur moi. Je résistais à la tentation de la regarder à mon tour, me cramponnant à ma volonté, à cette texture si lisse. À l’aide de mon pouce, je me mis à caresser le haut de ses phalanges, à l’endroit où j’avais repéré une tache de naissance noirâtre. Je sentais la force de son regard sans même l’affronter. Même avec les yeux vissés en face de moi, avec l’intensité du jade qui pesait sur moi, je contemplais Charlie sans la voir. Sa main ne se dégageait pas et je me surpris à me demander si c’était ainsi que cette maudite fille avait commencé avant d’aller plus loin ; si Charlie s’était laissée faire de la même façon avec l’autre ; si moi aussi je pouvais aller plus loin comme l’autre.
*Nom d’un…*. Mes propres pensées me firent frissonner, et j’étais certaine que Charlie ressentit le prolongement de mes frissons puisqu’elle retira sa main. Je ne pouvais pas arracher mon regard de cette texture si lisse en face de moi. Je voulais seulement faire comprendre à mon amie d’enfance que j’étais là, c’était tout ce que je voulais faire ; rien de plus. Je me persuadais.
Mon regard se décrocha brusquement, je me craquais le cou vers la gauche ; oubliant toute ma volonté de ne pas croiser le regard de cette fille si jeune paraissant si mature. Ses doigts s’étaient enroulés autour des miens, ils étaient tendrement soudés ; je ressentais la légèreté de sa minuscule main prise au piège de son propre gré par mes grands doigts. Je ne croisai pas son regard, Charlie avait retrouvé un intérêt à la rue. Le monde moldu. Je baissais les yeux sur nos mains. Elle avait compris ma pensée. Je serrais un peu plus mon étreinte, et je sentis ses propres petits doigts puissants me rendre la pareille. Je réajustais mes lunettes de ma main libre. Ouais, elle avait compris que j’étais là si elle en avait besoin.



Maman et Adam se séparèrent de nous subitement. M’arrêtant, je suivis du regard leur direction, ils allaient vers une vieille dame.
Les doigts de Charlie dans une main, le chariot dans l’autre, je soupirais longuement. Comme elle me tenait, Charlie s’arrêta aussi à ma hauteur. Ce n’était pas facile de diriger le chariot avec une seule main, mais la petite gryffone n’avait pas l’air de peiner. *Gryffondor*. Ouais, c’était une rouge et or. La maison que je supportais le moins ; avec tous ses sorciers se croyant invincibles qui ne se calmaient pas même après une raclée. *Gryffone, la petite*. L’idée tournait dans ma tête, avec le caractère de Charlie, je la voyais plutôt chez les Serpentard ; c’était déjà un peu mieux comme maison, plus droite, plus noble. Gryffondor était simplement la maison de ceux qui croyaient être bien plus qui n’étaient réellement. J’avais des doutes quant à l’infaillibilité du Choixpeau. Charlie devait être entourée d’imbéciles vaniteux à longueur de journée, ça n’allait pas arranger son état. Ce n’était pas si grave, je serais là si elle en avait besoin. Un garçon me fit un signe de l’autre côté du quai. Karel, un Serdaigle tchécoslovaque ; je lui rendis son signe par un sourire sincère. Je l’aimais bien, sa façon de voir le monde était si différente des Anglais que j’apprenais des choses insoupçonnées à ses côtés. Il ne m’avait jamais dit pourquoi il était en Angleterre et surtout à Poudlard, mais ça m’importait peu. Dans cette école, il m’arrivait de rencontrer des nationalités très différentes de l'Angleterre. Je n’y prêtais pas vraiment une attention particulière, la seule chose que je ne pouvais pas supporter, c’était les nés-moldus et certains sangs-mêlés ; ils étaient toujours perdus dans le monde magique, ça m’agaçait à un tel point que j’en devenais vulgaire. Ces sorciers ne m’apportaient rien et ne m’importaient pas, je les évitais autant que possible. Je ne supportais pas l’ébahissement de ces incultes face à des choses magiques anodines. Ils étaient exaspérants. Il n’y avait qu’une seule exception à cette bande de ratés : la sang-mêlé qui me serrait la main.

Cette fois-ci, ce fut une fille de Serpentard qui me fit signe, je levais ma main libre et lui répondis avec une grimace que j’espérais limpide. Je la vis lorgner Charlie puis s’en aller ; elle avait compris que j’irais la saluer plus tard. Je portais mon regard sur maman qui continuait à parler avec cette dame. J’espérais qu’elle finisse rapidement. Je connaissais trop de monde à Poudlard et avec Charlie à mes côtés, je n’avais envie de voir personne. Ce qui était un souhait compliqué puisque nous étions juste en face de l’entrée pour accéder au train. Je ne pouvais pas non plus me réfugier dans la voie 9¾, sinon, ça allait être bien pire ; la plupart des familles devaient être là-bas.

Hey, Darcy !

Il venait d’apparaître à ma gauche. Andrew Slumbone. Un Serpentard tout à fait respectable qui rentrait en dernière année. Il était grand, beau, sang-pur et doté d’une intelligence loin d’être catastrophique. Je tentais de lui sourire naturellement, mais un grincement en moi m’empêchait de bien couronner l’illusion de réalisme. Ce mec avait des vues sur moi depuis quelques mois, et soudainement, je m’en voulais de l’avoir laissé s’embourber dans le mirage d’une attirance réciproque ; même si ce n’était pas totalement vrai. Son physique m’avait quand même attirée, mais depuis la fin avec Zachary, la simple vue de la petite cicatrice de brûlure sur le visage d’Andrew — que j’avais un jour trouvée charmante — me révulsait l’estomac. Je décidais de ne plus faire semblant, c’était fini.

Salut, Andrew, mon cerveau avait déjà trouvé un plan ficelé avec toutes les possibilités, je te présente ma petite sœur, ajoutais-je en désignant Charlie du menton.

Il regarda vers la gryffone avec une perplexité qui me fit presque éclater de rire ; je réussis à me retenir. En affichant un air désolé des plus réussis, je renchéris de plus belle :

J’t’en ai jamais parlé parce qu’elle était avec mon père dans les pays scandinaves, elle lui ressemble beaucoup.

Ça justifiait nos traits opposés, même si ça restait surprenant. Je voulais juste qu'Andrew s'en aille. Charlie ne prononça pas le moindre mot, son étreinte demeurait la même, elle me donnait l’impression de ne pas exister. *Et si la fille dégoutante était passée ?!*. Une tornade se déclencha dans ma poitrine. Je n’avais pensé qu’aux personnes que je connaissais, mais je n’avais pas fait attention au cas de Charlie. Peut-être qu’elle avait vu passer celle qui l’avait brisée, sans broncher, sans un seul geste ni frémissement ; dans un état catatonique.

D’accord, on se voit plus tard alors ?

C’est ça, grognais-je en me désintéressant de lui et en tentant d’agripper le regard de ma présumée petite sœur.

Elle semblait en pleine réflexion, mais dès qu’elle sentit mon regard sur elle, ses yeux de jade s’accrochèrent instantanément aux miens.

Ne vient pas m’voir à Poudlard.

*Voilà pourquoi j’dois rencontrer cette fille*. Je ne fus pas vraiment surprise par ses mots durs ; simplement prise un peu de court. Je savais qu’elle avait besoin de solitude, c’était normal. Pendant ce temps, moi, je devais m’occuper d’une autre personne.

J’y comptais pas.

Ça t’fait deux mensonges aujourd’hui, me déclara-t-elle en souriant de toutes ses dents.

Avant que je ne réponde, elle me lâcha la main et fila vers nos parents, elle courait presque. *Mais…*. Elle se jeta sur Adam. *Ah d’accord…*.
Réajustant mes lunettes, je remarquais que le Japonais avait l’air exténué, il avait inversé son rôle avec Charlie. À croire qu’un des deux se devait d’être épuisé lorsque l’autre était en forme. En soupirant, je posais ma main — encore chaude de l’enlacement avec la gryffone — sur le métal tiède du chariot et je tentais de pousser les deux en même temps. Espérant arriver à la hauteur du groupe avant que Charlie finisse ses embrassades.
Les chariots se séparaient chaotiquement et chacun partait dans une direction différente. « Merlin ! » jurais-je à voix basse ; je m’étais frappée la main sur l’extrémité du chariot que je voulais rattraper.

Au fait, ma tête se releva, Charlie se tenait juste en face de moi, elle attrapa son chariot d’une main et me tendit l’autre pour que je la saisisse, merci pour tes fiches.

Je lui avais dupliqué tous mes parchemins résumés de première et deuxième année. J’avais longtemps hésité à le faire, mais quand je m’étais rendue compte de son retard effrayant, j’avais abandonné toute réticence.

De rien chérie, lançais-je spontanément.

J’avançais ma main pour saisir ses doigts velouteux quand le visage de Charlie se tordit. *Quoi ?*. Je me figeai. Elle rabattit sa main vers son corps pendant que je sentis mon cœur frapper lourdement dans mon être. Je n’avais pas fait exprès de l’appeler « chérie », pourtant, je ne trouvai rien à formuler pour me rattraper. Visiblement, elle n’avait pas du tout apprécié. Pourtant, ce n’était pas quelque chose de mal.
J’étais calme, incroyablement calme et je retenais chaque détail de cette peinture, la langue imperceptiblement sortie de sa bouche, le faisceau de soleil tombant sur son ventre caché, l’ouverture de son œil gauche plus faible que son œil droit et son regard perlant d’éclairs furieux.
Elle saisit son chariot à deux mains puissantes et prit les devants. Je remarquais son déplacement sur la pointe des pieds, sa robe légèrement enflée au niveau de son bassin et mon état de confusion. *Il a fallu que j’ouvre ma gueule…*.
Dans un soupir, j’ajustais mes lunettes et je poussais sur mes jambes flageolantes pour suivre la petite au regard de jade.

FIN

« « Je crois que je vais Finir par pleurer, mais mes Larmes ne couleront pas. » »