Cité de Londres

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 RPG++  Fureur et tremblements

  RPG SOLO



    Ça aurait dû être les meilleures vacances de ma vie : les premières avec Papa et Maxine. J’avais redouté ce moment depuis le moment où on m’avait dit que j’irai chez eux pour les vacances. Je crois qu’on s’attendait à ce que je sois content. Moi-même, je crois que j’aurais dû l’être. Pourtant, ce n’était pas le cas : je me sentais tout bizarre, et je n’avais pu que balbutier : « mais… pourquoi ? »

  Je voyais ça comme la fois où j’étais allé voir la finale de la coupe d’Europe de Quidditch avec Papa et que Maxine était là aussi, mais en beaucoup plus (beaucoup trop) long. C’est que j’avais mes petites habitudes chez Papy et Mamie, et ça fait toujours drôle de changer ses habitudes, même si elles sont mauvaises, au fond.

  Alors que le Poudlard Express me ramenait vers Londres, je posai mon front contre la fenêtre froide du wagon. Les mouvements du train la faisaient vibrer, ce qui faisait aussi vibrer ma tête et rendait cette position finalement très inconfortable. Je ne voulais pas bouger pour autant, car je me figurai que cette triste attitude me donnait un air mystérieux et solitaire, l’air de celui qui a des problèmes dans sa vie, et j’aimais ça.

  En arrivant sur le quai 9 ¾, je tirai ma valise de toute la force de mes petits bras et maudis le monde de ne pas m’autoriser à faire de magie en dehors de l’école, ou, au choix, de m’avoir fait si petit et si maigrichon. Bogeyman, mon chat, hurlait à la mort dans sa cage. Il détestait être en cage, comme moi. Je vis au loin la chevelure rousse de Papa et repérai ainsi Max près de lui. Papa s’était coupé les cheveux et avait troqué ses grands blousons en cuir contre une chemise et une petite veste comme tout le monde. Je sentis monter en moi une immense déception : cette chemise et cette petite veste venaient de détruire l’image de super-héros de Papa. Je le compris tout de suite. On avait changé mon Papa et on en avait fait un papa comme tous les autres. Maxine, elle, avait toujours son style étrange que j’ai toujours bien aimé (parce que ça fait aventurière), et son tatouage d’œil au niveau de la nuque qui m’inspirait beaucoup (je voulais le même quand je serai grand). Max était toute collée contre Papa, bras contre bras, avec un grand sourire. Je ne savais pas trop si les voir amoureux me faisait plaisir ou si cela m’inspirait le plus profond dégoût. J’aimais bien Max, mais elle était juste Max et je m’imaginais qu’elle devait rester juste Max. En tout cas, c’était bizarre.

  Je traînai mes pieds, ma valise et mon chat jusqu’à eux, puis me postai devant ce couple et attendis qu’on se réjouisse de me voir.

« Salut mon fils ! s’enthousiasma Papa en me serrant dans ses bras. »

  Je n’en attendais pas moins de lui, mais bizarrement, restais stoïque et le visage décomposé. Je ne savais pas que faire de mon petit corps tout troublé par ces changements. Je cherchai des yeux Papy et Mamie, m’imaginant qu’ils seraient au moins venus me voir sur le quai avant que je parte avec Papa et Max.

« Et Papy et Mamie ? demandai-je. »

    Papa desserra son étreinte et me regarda avec un drôle d’air, puis il chercha de l’aide dans les yeux de Maxine. Celle-ci fit un grand et beau sourire comme elle savait si bien le faire et se pencha vers moi.

« Ils sont restés dans leur maison. »

   Voyant ma mine soucieuse, elle ajouta :

« Tu les aimes beaucoup, ton Papy et ta Mamie, hein ? »

   Cette question était à mes yeux d'une très grande stupidité, alors je haussai les épaules et répondis simplement « ouais ». Personne n’avait l’air de voir, à part moi, que ce qui se passait était très grave. Impatient, je dis :

« Bon, bah on y va ? »

   Papa voulut me prendre par la main, mais je l’ôtai rapidement. Je n’étais pas un bébé et je détestais qu’on me considère comme tel. Je lançai un regard derrière moi pour vérifier que personne n’avait vu cette tentative qui me ferait passer pour un idiot. Je pris la cage de Bogeyman et laissai Papa porter ma valise. Max me demanda si je voulais qu’elle porte la cage, et je refusai catégoriquement :

« Bogeyman préfère que ce soit moi, merci. »

    Ça aurait dû être les meilleures vacances de ma vie.

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  Papa conduisait une voiture. Avant, je me fichais des voitures, et maintenant je les détestais. Pourquoi Papa conduisait-il une voiture, et depuis quand avait-il appris une chose pareille, si moldue, si nulle ? Avec sa petite chemise, sa petite veste et sa petite voiture, il était redescendu de trois étages dans mon estime ; lui qui avait été ma grande fierté devenait quelconque à mes yeux. J’eus envie de pleurer et je devins tout rouge. Mon menton se mit à trembler. Pourquoi est-ce que Papa me trahissait, comme ça ? De quel droit ? Je baissai la tête pour qu’il ne puisse pas me voir dans le miroir au milieu, le rétroviseur. Il avait un sourire absurde qui m’énervait encore plus. Il fallait que quelqu’un mette fin à ce cauchemar où personne ne comprenait que tout allait mal.

« Tu n’as rien remarqué ? demanda Papa. »

  Je levai un peu les yeux et vit Maxine le regarder avec un air stupide et amoureux. Bien sûr que si, j’avais remarqué, mais je doutais qu’on parle de la même chose.

« Si…, tentai-je, attendant qu’on me donne la réponse attendue. »

  Papa se mit tout droit sur son siège et tendit les bras jusqu’au volant.

« Eh oui ! J’ai trouvé un nouveau travail ! Je suis au Ministère, maintenant, je voulais te faire la surprise. J’ai la classe, non ? »

  J’avais rarement entendu quelque chose d’aussi stupide. Je ne voyais pas ce qu’il y avait de classe dans le fait de travailler au Ministère et de porter une chemise, surtout en comparaison avec le fait de travailler dans une réserve de dragons, à côtoyer le danger de ces créatures féroces chaque jour. Alors, je ne dis rien.

« Tu As Devant Toi Le Nouveau Directeur De L’Office De Recherche Et De Contrôle Des Dragons. »

  Il parlait comme ça, avec une majuscule à chaque mot, fier et grandiloquent. Mes yeux se séchèrent un peu, parce qu’il y avait « Directeur » et « Dragon » dans le nouveau travail de Papa, donc ça devait être un poste plutôt important en rapport avec les dragons. Pourtant, je n’arrivais pas à m’ôter de la tête que mon Papa, qui était jusque-là un guerrier des dragons avec un grand manteau de cuir, des bottes à boucles et des cheveux en pétard, était devenu un employé de bureau. Je crois qu’il s’attendait à des félicitations quand je demandai :

« Et pourquoi tu travailles plus à la réserve ? »

  Je ne voyais qu’une petite partie de son dos, mais je sentis que Papa était complètement pris au dépourvu. Je captai son regard dans le rétroviseur et baissai à nouveau les yeux.

« Eh bien… C’était un peu compliqué… »

  Maxine le regarda avec insistance. Je trouvais tout ça très bête et ne comprenais pas pourquoi c’était compliqué. J’attendais plus d’explications pour être satisfait.

« On en parlera quand on sera arrivé. C’était comment, l’école ? »

  La voilà, la question qui devait venir. Je n’avais aucune envie de répondre, parce que j’étais fatigué d’expliquer. À quoi bon dire ce que je ressentais, puisque je savais qu’on attendait simplement une réponse, quelle qu’elle soit ?

« Bien. »

  Je serrai mes bras contre moi et sentis mes os sous ma peau. Je fus alors surpris par la matérialité de mon existence et m’amusai à tâter mon squelette : les articulations désordonnées de mes coudes, la plaine de mes bras, les enchevêtrements de mes épaules. Je pensai à une image de squelette et me dis que le mien était comme celui de tout le monde ; que j’étais un squelette comme les autres et que seul ce qui le recouvrait permettait de me différencier des autres. Ce n’était vraiment pas grand-chose.

« C’est bizarre…, murmurai-je. »

  Maxine tourna la tête et dit : « quoi ? », ce à quoi je répondis « rien. » Il me fallait impérativement savoir quand est-ce qu’on arrivait, alors je demandai :

« Quand est-ce qu’on arrive ? »

  On me répondit « bientôt », ce qui ne voulait évidemment rien dire. Comme dans le train, je posai ma tête contre la vitre et mon front vibra. Il me sembla que c’était encore plus désagréable que tout à l’heure. Londres me semblait morne. C’était le printemps et il faisait gris, les bâtiments étaient gris, tout était gris. Parfois, une cabine téléphonique formait une tâche rouge dans le décor et cela me dégoûtait sans que je puisse trouver d’explication à l’horreur que j’éprouvai face à ce rouge qui troublait ce gris. Tout me semblait pire que tout, peut-être par principe.

  Je m’enfonçai dans le siège de la voiture, posai mon menton dans la paume de ma main et attendis qu’on arrive, je ne savais même pas où. Je m’en fichais.

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  Alors c’était là qu’ils habitaient, maintenant. C’était un petit pavillon de la banlieue de Londres, là où les maisons, comme les jours, se suivent et se ressemblent. Des maisons comme fabriquées en série, dans lesquelles on pense, quand on est aux toilettes, que celles du voisin sont exactement au même endroit dans sa maison. Papa était ravi de montrer sa nouvelle vie, sa nouvelle maison, son nouveau travail et sa nouvelle chemise. J’étais obsédé par cette chemise et je la détestais, j’avais envie de la lui arracher et de la déchiqueter.

  Chaque fois que je pensais que cela ne pouvait pas être pire, ça l’était. On ramena ma valise et mon chat dans la maison tandis que je restai là, devant cette petite maison bien faite, comme toutes celles de la rue, comme toutes celles de la ville. J’étais complètement ahuri, je voulais m’enfuir et pleurer. Je ne connaissais rien de plus fade que la vie qu’avait choisie mon père, ce héros déchu. Chez Papy et Mamie, rien n’était plus intéressant, mais je l’acceptai facilement : ils n’avaient jamais été mes héros et avaient l’excuse de n’être que des Papy et Mamie, des vieux, en somme.

  On m’invita à entrer. Papa et Max avaient un grand sourire et j’avais envie de vomir. Je traînai des pieds jusqu’au seuil de la porte, où Papa me demanda :

« Alors, qu’est-ce que t’en penses ? Elle est sympa, hein ? »

  Je ne savais pas si je devais être honnête et gerber tout le mal que je pensais de cette maison, quitte à me retrouver dans une position délicate où on me poserait des questions, ou ravaler mon vomi et approuver bêtement. Je dis donc :

« Ouais… Non. Je la déteste. »

  Je croyais que cela me ferait du bien, que cela me soulagerait en quelque sorte. Mais ce n’était pas le cas : je sentis les larmes me monter aux yeux, irrémédiablement, et je courus à l’intérieur pour qu’on ne me voie pas. Je fermai les yeux pour ne pas voir cet intérieur que j’étais sûr de trouver aussi médiocre que l’extérieur, ouvris une porte au hasard et m’enfermai à l'intérieur. C’était la salle de bain. La salle de bain qui était certainement identique à celle du voisin, que j’imaginais être un petit Moldu moustachu avec un gros pif rougi par le sherry.

  Très vite, j’entendis Papa taper à la porte et me demander si ça allait.

« Va-t’en ! »

    Comme il insistait, je répétai inlassablement ces mots, avec différentes intonations. Au vingtième, lassé, je lâchai un formidable : « DÉGAGE ! » qui fit cesser les supplications de mon père. Recroquevillé contre le carrelage froid de la salle de bain, adossé à la baignoire, je nourrissais une haine grandissante pour mon père, que je voyais transfiguré, molduïsé, rendu flasque et insignifiant. Je me lamentai en me demandant à quel moment ma vie était devenue aussi pourrie et me remis à toucher mes os. J’entourai mes avant-bras de mes doigts et serrai très fort, constatant que j’en faisais sans mal le tour et que mes os seraient certainement très faciles à briser, comme on casse un spaghetti pas cuit – ils se cassent toujours en trois lorsqu’ils sont entiers.

  Je me croyais enfin tranquille, mais j’étais stupide. J’entendis le cliquetis de la serrure. Je compris que j’avais oublié un élément clé de l’histoire : mon père était un sorcier et il pouvait se servir de la magie en dehors de Poudlard, lui. Je me jetai contre la porte, me fis mal, et essayai de la retenir. De l’autre côté, mon père poussait aussi. Évidemment, je ne faisais pas le poids et très vite, je tombai en arrière, me faisant au passage mal aux fesses.

« Tu vas me dire ce qui s’passe, oui ? vociféra-t-il. »

  Honteux d’être pris sur le fait, le visage rouge et mouillé, je me recroquevillai à nouveau, la tête dans les genoux, et fis de mon corps ma forteresse.

« Nan ! Dégage, dégage, DÉGAGE ! »

  J’entendis Maxine arriver, armée de sa douceur qui me révulsait plus que tout. Elle se pencha vers moi et voulut mettre sa main toute gentille sur mon épaule. Je la repoussai d’un geste indigné.

« TOI AUSSI, DÉGAGE ! »

  Je me laissai rouler sur le côté, tremblant, sanglotant. J’avais mal au ventre, je hoquetais et détestais qu’on me voie ainsi. Je murmurai entre deux sanglots : « arrêtez, arrêtez, arrêtez… »

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   On me laissa tranquille, le temps que je vide toute l’eau de mon corps sur le carrelage de la salle de bain. Lorsque je me sentis trop fatigué pour continuer à pleurer, j’observai la quantité de larmes sur le sol et sur mon t-shirt, faisant ainsi une estimation de mon taux de tristesse. Mon t-shirt était suffisamment humide pour que je me sente parfaitement légitime.

   Je restai un moment comme ça, vidé et humilié, la joue collée contre le sol froid. Enfin, je me redressai, tout bête, et me relevai enfin. Je regardai ma mine dans le miroir au-dessus du lavabo. Je choisis la tête que je voulais adopter pour mon grand retour : devrais-je avoir l’air au fond du gouffre de la tristesse, afin de justifier ma crise de rage ? Opterais-je pour la mine désolée, cherchant le pardon ? Sécherais-je mes larmes et reviendrais-je fier, comme un chevalier qui ne doit pas montrer ses faiblesses ? Je changeai l’expression de mon visage face à la glace en même temps que je réfléchissais à ce qu’il fallait faire, passant d’un visage contracté, tordu par la douleur, à une mine triste et vidée, à l’air impassible de celui qui préfère ignorer les événements tragiques de son existence. Je choisis ma tête dans ce catalogue d’émotions et sorti de la salle de bain, triste mais résigné, digne et plein de tragédie.

   Je marchai à pas lents, les bras pendant le long de mon corps, la tête lourde, jusqu’à Papa et Maxine, qui attendaient dans le salon, chacun à leurs occupations, du genre de celles qu’on a après une discussion sérieuse.

« Où est mon chat ? demandai-je. J’veux le voir. »

   Papa montra du doigt un coin de la pièce, et je vis mon fidèle Bogeyman se lécher la patte au pied d’une chaise. Je me dirigeai vers lui et l’attrapai pour le serrer dans mes bras, mais il se débattit et se libéra de mon emprise, me griffant au passage. Déçu, je retournai vers mon père et Maxine. Je sentais qu’il fallait que je parle de quelque chose qui ferait oublier mon attitude.

« Est-ce qu’on ira voir Papy et Mamie ? »

    J’avais besoin de me raccrocher à quelque chose de connu, que ce soit mon chat ou mes grands-parents. Tout, sauf mon père et elle, Maxine, que je tenais injustement pour responsable de cette vie trop rangée.

« Si tu veux, dit Papa.
- Ouais, j’veux.
- Alors on ira.
- D’accord. »

   Il y eut un silence. J’allais demander : « je dors où ? », mais je n’eus le temps que de dire « je », car mon père dit en même temps :

« Tu voudras bien m’expliquer ? »

   Je ne savais pas. Expliquer me semblait fastidieux et je ne savais pas si j’aurais un jour envie de me lancer dans cette entreprise. Je haussai les épaules en espérant que ce serait une réponse acceptable.

« Écoute, Owen… »

   Il se leva. J’étais paniqué : pourquoi se levait-il ? Il s’approcha, inexorablement. J’étais figé, j’avais trop peur de ce qui allait venir. Depuis le début de cette journée, chaque seconde était pire que la précédente, et je sentais que cette fois non plus, rien ne viendrait contredire cette règle. Il se mit à mon niveau et, me regardant dans les yeux, dit :

« Je sais que ce n’est pas facile pour toi… »

    Ça me semblait être une phrase toute faite : je le sentais mal. Il n’en savait rien du tout, de ce qui était facile ou pas pour moi. Qu’il prétende savoir m’était insupportable.

« … mais tu vois, maintenant, Maxine, toi et moi, on va former une famille. Une vraie famille. C’est ici ta nouvelle maison, avec nous, alors j’aimerais que tu nous dises ce qui ne va pas. On est là pour ça, tu sais. »

    C’était plein de bonnes intentions. Je le savais. Pourtant, ça sonnait faux à mes oreilles. Pourquoi maintenant ? Je m’en étais toujours sorti, tout seul, pendant des années. Cette volonté de recoller les morceaux, de former une famille unie, bien comme il faut, me semblait factice. Une pure construction pour faire comme si tout allait bien, même si « je sais que ce n’est pas facile. »

« Je… je… »

   Je… je… n’arrivais pas à m’exprimer. Mon cœur élastique s’étirait de tous les côtés à la fois et j’avais l’impression qu’il allait se déchirer. J’étais au bord d’une nouvelle crise de nerf mais je me sentais trop fatigué pour être en colère et dire ce que je pensais. Je soufflai longtemps, jusqu’à ce que mes poumons soient complètement dégonflés. Je voulus parler, mais je m’aperçus qu’il me fallait quand même un peu d’air pour exécuter cette opération, alors j’inspirai un peu et dis :

« Je veux pas. »

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   Je provoquai la surprise générale. On avait pensé pour moi que ce serait la meilleure solution, voire même la solution. Qu’en formant une famille avec un papa et une maman, ici représentée par Maxine, tout s’arrangerait. On n’avait pas pensé un seul instant que je n’en voudrais pas. De mon point de vue, c’était pourtant simple : je voulais continuer comme avant, même si avant n’était pas l’idéal.

« Je veux rester avec Papy et Mamie. »

   Le visage de Papa se décomposa. Je le sentis profondément vexé, triste et loin de comprendre ma réaction.

« Mais… pourquoi ? demanda-t-il. »

   C’était stupide, alors je demandai :

« Et toi, pourquoi ? Pourquoi tout à coup vous avez cette idée ? Pourquoi tout à coup tu penses que je suis important ? »

  Phrase après phrase, je sentais la colère remonter du fond de mes entrailles. Même la fatigue n’était plus capable de la faire taire.

« Ça t’arrangeait bien, jusque-là ! Au fond, dis-moi en quoi t’es différent de maman, hein ? Toi non plus, t’as jamais voulu de moi ! Et là tu te réveilles et tu te rappelles que j’existe ? Ouais… vous êtes pareils ! Vous êtes pareils, sauf que toi, t’es encore plus faux, tu fais semblant, et t’as une vie de merde ! »

    J’avais proféré la plus grande insulte que je connaissais : être pareil que ma mère, mais pas tout à fait : il s’agissait d’être une version dégradée du pire. Je tapai du pied et quittai la maison à toute vitesse, manquant de louper la marche du porche et de me casser la figure. Je regardai à droite et à gauche, vis ces rangées de maisons identiques où que se posât mon regard. Je me sentis petit et seul au milieu d’une armée de géants. J’entendis les pas précipités de mon père derrière moi et me mis à courir le plus vite possible dans la rue. Je savais qu’il finirait par me rattraper et que je me retrouverais au point de départ, comme après chaque crise. Parce que les adultes ne comprennent rien, jamais. Ils n’essaient même pas, convaincus qu’ils ont raison, convaincus que parce qu’ils sont adultes, ils savent prendre les meilleures décisions et penser à la place des enfants ; et ils répètent : « c’est pour ton bien », « je sais ce qui est mieux pour toi », pleins de bonne volonté.

    Personne ne savait ce qui était le mieux pour moi. Même pas moi ; mais je savais que ce n’était jamais ce que les adultes décidaient. J’aurais voulu qu’ils ne décident jamais rien et que tout redevienne comme avant, avant qu’ils commencent à décider, quand on vivait heureux, Papa, Maman et moi, et qu’on allait chez Papy et Mamie parfois parce qu’ils n’habitaient pas loin. Les adultes avaient gâché ma vie. Je compris alors que pendant tout ce temps, je n’avais pas seulement détesté Maman : j’avais détesté tout le monde, toute ma vie, et le destin de l’avoir pourrie, comme ça, sans raison, simplement parce qu’il avait décidé que ça devait me tomber dessus.

    J’interrompis ma course, essoufflé, et Papa me rattrapa. Voilà. Et on retourne à la maison, on fait passer la crise, et je suis tout seul à nouveau. Papa me montra ma chambre et me dit de me calmer sur le lit. Je n’avais pas l’impression d’avoir le choix, alors je m’effondrai sur le matelas trop mou, fourrai ma tête dans l’oreiller et me mis à sangloter une fois de plus. J’avais le sentiment de n’avoir aucun pouvoir, sur rien. J’étais condamné à pleurer sur mon sort, échoué sur un lit comme une baleine sur la plage.

    Je poussai un cri étouffé par l’oreiller, puis un autre. Je devais crier, je ne savais pas pourquoi. Un instant, je pensais à appeler à l’aide. Mais qui ? J’appelai d’une voix déraillée mon chat, qui était resté dans le salon. « Booogeyyyy… » Il ne vint pas. Je me sentais trahi même par mon chat, tandis qu’une image se mettait à tourner dans ma tête. D’abord, elle était floue, désaxée, puis elle se mit à devenir plus nette. C’était une silhouette. Celle que j’avais vue, ce soir de Noël. Je me calmai, obsédé par cette silhouette qui hantait mon esprit. Je tournai la tête pour poser ma joue contre l’oreiller. La bouche entrouverte, les yeux ronds, je me sentais stupide. Hypnotisé. Je repris mes esprits et plongeai à nouveau le visage dans l’oreiller moelleux, tordant les draps dans mes petits poings. Je poussai un nouveau cri. J’en avais assez de penser à elle. C’était comme si mon esprit y revenait toujours, sans que je puisse y faire quoi que ce soit. Plus je voulais la sortir de ma tête, plus j’y pensais, et cela me mettait encore plus en colère.

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  Quand je retrouvai Papa et Maxine dans le salon, je demandai :

« Alors ? »

  Je jetai un regard vers la pendule : deux heures étaient passées. Mes cheveux étaient en désordre, mes yeux embrumés et le drap avait marqué ma joue. Maxine, qui avait beau être amoureuse de Papa, ne prenait pas trop de décisions me concernant. Elle avait raison : je l’aurais haïe pour ça.

« Alors quoi ? demanda Papa. »

  Je soupirai longuement, las de cet oubli. Lui était soucieux : il avait le visage tout tordu et les yeux rouges. Peut-être bien qu’il avait pleuré. Je n’en avais rien à faire, j’étais bien plus en droit de pleurer que lui.

« Pour rester chez Papy et Mamie ? »

  Papa soupira aussi et regarda Maxine. J’en avais marre qu’ils se parlent avec les yeux, juste devant moi. Globalement, je détestais quand les adultes faisaient ainsi semblant de communiquer avec leurs yeux, parce que je savais qu’en vérité ça ne leur apportait pas grand-chose.

« Ta mère et moi pensons que c’est mieux pour toi de rester avec nous. J’ai changé de travail pour ça. Je serai mieux payé, on pourra faire plein de sorties. Je t’assure, ce sera mieux que chez Papy et Mamie. Ils commencent à être un peu vieux, tu sais, et ils sont fatigués. Et… Papy ne va pas très bien en ce moment. »

 Il y avait beaucoup trop d’informations dans le discours de mon père pour que je puisse correctement tout remettre dans l’ordre. Qu’est-ce que maman venait faire là-dedans ? Et comment ça, Papy n’allait pas très bien ? Je savais parfaitement ce que ça voulait dire : ne pas aller très bien, ça veut dire aller très mal. Je traitai cette information en priorité :

« Il a quoi Papy ? »

  Nouveau regard inter-adultes, destiné cette fois à trouver une façon de me ménager. C’est Maxine qui décida de me révéler ce qui arrivait à Papy, pensant que ça passerait mieux si cela venait d’elle, qui n’avait finalement rien à voir avec Papy.

« Ton papy est tombé malade il n’y a pas très longtemps. Mais je suis sûre que ça ira très bien, il est fortiche ! »

  Par ces mots, je pris conscience de la gravité de la situation : Papy était certainement si malade qu’il allait peut-être mourir. J’étais choqué qu’on prenne la chose à la légère en face de moi.

« Quoi ?! Mais il va mourir ! Pourquoi vous me le dites que maintenant ? Maman est au courant ? »

  Forcément, qu’elle l’était : c’était quand même son papa à elle. J’étais scandalisé qu’elle ne m’ait rien dit. Elle préférait me gronder et faire sa directrice avec ses amis chinois plutôt que me dire que Papy était très malade. Encore une fois, j’étais mis sur la touche.

« Si on ne te l’a pas dit avant, c’est parce qu’on sait que ce n’est pas très grave et que ça va aller, dit Papa. On ne t’informe pas chaque fois qu’on a un rhume !
- Mais tu mens ! S’il peut pas me garder, avec Mamie, c’est parce qu’il a plus qu’un rhume ! Il… il est très malade et peut-être bien qu’il va mourir et personne m’a rien dit. Vous me dites jamais rien de toute façon ! rétorquai-je, outré.
- Ne dis pas de bêtises. En tout cas, c’est non, tu n’iras pas vivre avec eux, ils ont tous les deux besoin de se reposer. Tu restes ici, on ne te laisse pas le choix.
- Si c’est comme ça, je préfère encore rester à l’école ! »

   Papa était choqué parce qu’il m’avait toujours vu détester Poudlard et qu’il savait que j’avais tout plein de problèmes là-bas. Il n’avait seulement pas compris que je haïssais encore plus sa vie bien rangée d'espèce de Cracmol content de travailler au Ministère de la Magie, que j’imaginais être une sorte de grand building souterrain plein de bureaux et de papas en costard, tous plus gerbants les uns que les autres.

« Dites-lui de venir me chercher ! Dites-lui ! Je veux pas rester dans cette maison pourrie ! »

  Je courus vers ma valise, la soulevai des deux mains parce qu’elle était trop lourde, hurlai : « BOGEYMAN ! » et fonçai sur le palier. Je posai ma valise et m’assis dessus ; Bogeyman resta tranquillement enroulé, ronflant sur le tapis. J’étais contrarié, mais je croisai les bras et me sentis invincible, intouchable, les fesses vissées sur ma valise. Je me tournai vers l’intérieur de la maison et répétai :

« Appelle-la ! »

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    Naturellement, Papa avait refusé de la faire venir pour que je retourne à Poudlard. Ces histoires m’avaient également empêché de voir Papy et Mamie, car on jugeait que je n’étais pas assez calme et que ces vacances étaient l’occasion de voir ce que ça donnait, de vivre tous les trois, Papa, Maxine et moi. J’ai donc passé une bonne partie des vacances à me lamenter, boudeur, en attendant avec impatience la fin. Moi qui détestais l’école n’avais plus qu’une envie : y retourner. Je voulais vivre dans un monde de magie, loin de l’affligeante banalité de la vie qu’on avait choisie pour moi. J’avais certainement tort, mais je ne pouvais me résigner à accepter une vie simple. C’était plus fort que moi. Il me fallait devenir grand, le plus grand de tous, et ce n’était pas avec cette vie que j’allais y arriver.

   Je sentais mon cœur battre à un rythme indécent quand je pensais à tout ce que pouvait me promettre l’avenir, pour peu qu’on me laisse choisir un peu. Je me voyais au milieu de tous, aimé et adulé, et moi décidant qui j’aimerais et qui je n’aimerais pas. Je me voyais ayant la possibilité de faire le tri parmi tous ces gens qui m’adoreraient et feraient tout ce que je veux, qui vivraient dans le seul but de me plaire. Oui, je serai le plus grand de tous. Je décidai dorénavant de refuser la simplicité, de tout faire pour parvenir à mes fins, peut-être même de faire davantage d’efforts pour y arriver, c’est-à-dire travailler à l’école. J’y pensais, seul dans mon lit, tous les soirs avant de m’endormir, pendant ces terribles vacances. Je fermais les yeux et créais mon futur, y ajoutant des éléments toujours plus grandioses. Il me fallait me rendre à l’évidence. Mon père n’était plus un héros. Il était devenu un Monsieur Tout-le-monde, l’incarnation de ce que je ne voudrais jamais être. Je pleurais en pensant à cette perte et reprenais espoir en plaçant mes objectifs aussi loin que possible de lui. Qu’y avait-il d’aussi loin que possible de lui ? Qu’est-ce qui était à l’opposé de mon père ?

    Mon cœur pulsait comme un dingue dans ma poitrine. Je compris que j’étais comme elle et qu’elle était comme moi. Je compris que c’était ça, depuis le début, la clé du mystère. J’étais sonné par la simplicité de cette réponse ultime.

   Je la détestais pour son abandon, je la détestais de m’avoir laissé de côté, mais j’avais besoin d’elle. Avec elle, je pourrais devenir quelqu’un.

   La première partie des vacances vit se succéder mes crises de rage, tandis que je m’assagis considérablement lors de la deuxième partie, c’est-à-dire après cette révélation. Papa et Maxine furent surpris. Ils se doutaient que quelque chose avait changé en moi mais ils n’arrivaient pas à mettre le doigt dessus. Je m’étais même fait à l’idée de ne pas voir Papy et Mamie. Quelquefois, Papa m’a demandé, croyant que mon bonheur était de son fait : « eh bien, ça va mieux toi, on dirait ! » et je lui faisais un petit sourire, je disais « oui », ravi qu’il n’ait aucun moyen d’accéder à mon secret. C’était ma chose et aucun adulte ne saurait jamais.

   Je quittai Maxine et Papa à la fin des vacances, en apparence content d’avoir passé du temps avec eux, mais avec la volonté de convaincre maman de me garder avec elle.

« T’as passé de bonnes vacances ? me demanda Bellamy dans le train de retour à Poudlard. »

    Oui, c’était peut-être bien les meilleures vacances de ma vie.