Cité de Londres

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 One shot   19 mai 2040  Désillusion

Orphelinat Sorcier, rives de la Tamise.

Entre quatre murs en brique rouge et une vingtaine du poster, un lit. Une maigre armoire, un bureau, une chaise, une table de chevet. Sur le dossier de la chaise, une verse usée, alourdie par les pins. Posée sur la petite table de travail, une bougie terminait sa vie, coulant lentement, pleurait des larmes de cire blanche. Une vieille paire de Converse, une autre de Dr. Martens, une sacoche militaire moldue délavée. Et elle, elle était là, assise sur son lit, dos courbé et jambes pendantes, presque à toucher le sol. Immobile, silencieuse. Dans sa main, un vieux cliché aux reflets sépia. Elle était normale, cette photo. Un couple, leurs trois enfants, chacun tenant un balai. La famille Brown au complet, deux mois après la Coupe du Monde. Gabrielle, cheveux jais tressés en épi, portant fièrement les couleurs de la France, souriante et pleine de vie. A ses côtés, William. Il souriait lui aussi, fixant sa femme d’un regard attendri. Devant eux, deux adolescents. Des jumeaux que tout opposait. Physique comme personnalité. Et enfin, assise en tailleur au centre de l’image, une gamine, tignasse jais au vent, sourire au coin des lèvres.Sam. Jour ensoleillé sur le domaine familial, c’était rare aux Pays de Galles. La cadette resserra ses doigts d’enfant autour de la photo. Quidditch. Le sport de sa vie. Son seul souhait était d'en faire son avenir. C'était tout. Comme ses parents. Comme ses parents. Comme eux. Comme...Non. Faux. Elle n’avait rien de banal cette photo. C’était du mensonge. Du mensonge pur et dur. Huit ans de mensonge. Elle était dégoûtante, cette photo. Horrible. En prenant du recul, Sam pouvait se rendre compte de l’ampleur de l'hypocrisie. Trois ans plus tôt, elle cramponnait encore ses doigts à un balai presque chaque jour. Trois ans plus tôt, elle tenait encore au quotidien souafle ou batte. Trois ans plus tôt, elle mentait encore à ses parents. Trois ans plus tôt, c’est elle qui refusait de voir la vérité en face. Elle avait grandi au milieu du Quidditch, avec le Quidditch. En huit ans d’existence, elle avait suivi autant de matchs que des joueurs professionnels, utilisé un balai autant de fois qu’un moldu maniaque s’en serait servi pour nettoyer sa maison. Elle avait cru aimer le Quidditch, comme ses parents l’aimaient. Elle avait cru leur ressembler, mais ce n’était que mensonge. Elle avait fait semblant. Elle avait joué un rôle. Elle avait satisfait les joueurs qu’ils étaient. Mais jamais elle n’avait aimé le Quidditch. Jamais. C’était la passion de ses parents, pas la sienne. Elle, elle aimait observer les étoiles, sentir l’odeur de l’herbe fraîche le matin, grimper aux arbres, s’asseoir pendant des heures dans le gazon à contempler les insectes passer un à un, mais elle n’aimait pas voler. Paisible, elle s’allongea sur le dos. Désillusion. Le rêve était terminé. Pas sa passion. Celle de ses parents.

La photo glissa de ses doigts fins, s’écrasa sans un bruit sur le sol de bois. Sa famille s’animait, souriait, bougeait à droite à gauche, lui lançait des sourires éclatants. Sam la fixait sans aucune expression. Elle leur avait menti, elle avait fait semblant. Et ils continuaient à sourire. Pire. Elle les avait conduits à leur perte. Et ils continuaient à sourire. Elle n’avait qu’une envie, faire disparaître l’imprimé. Le brûler, l’écraser, le détruire. Elle ne voulait plus les voir. Les oublier. Juste les oublier. Elle, pas une larme, pas un sourire, pas une grimace. Rien. Et ils continuaient de sourire. Sans un mot, elle replia ses jambes contre sa poitrine, faisant grincer les ressorts de son vieux lit. On frappa à la porte. Un, deux, trois coups. Sam n’émit pas un son. On frappa de nouveau. Plus sec, plus rapide, quatre coups. Rien. Le parquet du couloir grinça, personne n’entra. Quelques pas résonnèrent, un pied impatient frappa le sol, puis on s’éloigna. Sam se releva, étendit ses jambes et se saisit de la photo. S’asseyant à son bureau, elle s’y avachit, et tendit le bras, observant la flamme de la bougie caresser les rebords de l’image, tout en gardant son corps à une certaine distance du brasier. Un instant, un filet de fumée, et le cliché prit feu. Peu à peu, les sourires disparurent, le mensonge avec eux. Lorsque le feu eut presque atteint les doigts de l’enfant, elle lâcha le reste, et le monstre le dévora presque sur le champ. Plus rien. C’était fini. Terminé. Ouvrant la vieille fenêtre, Sam se saisit du bougeoir et, tendant la main au-dessus de la Tamise, le laissa y tomber, noyant le monstre avec. Une fois que le claquement de l’objet contre l’eau fut parvenu à ses oreilles, elle referma les deux vitres sans aucune expression. D’un pas sec, elle traversa sa chambre pour en sortir, parcourut le couloir, et dévala les escaliers de pierre. Arrivée au rez-de-chaussée, elle avança d’encore quelques mètres, jusqu’à arriver au salon. Murs tapissés constellés de photos et dessins d’enfant, sol rocheux recouvert d’un tapis luxueux, Mrs Wells était là, assise dans un des canapés, prenant le thé avec l’éducatrice et Jane Whars, son amie médicomage, tout en surveillant la plus jeune des pensionnaires. La cadette Brown se stoppa net face aux trois femmes, et sans même prêter attention à la petite Cloe qui jouait avec une vaisselle factice, adressa un signe de tête à la directrice.

- On est quel jour ?

Froide et sèche, sans aucun sentiment, aucune émotion. La vieille femme en avait l’habitude. Quarante ans qu’elle gérait des enfants difficiles et reclus, si bien qu’elle ne tiqua pas comme l’aurait fait n’importe qui. Au contraire. Elle répondit calmement, conservant le sourire bienveillant qu’elle abordait toujours.

- Nous sommes le dix-neuf mai, Sam. Logan et Cole ne rentrent que dans un mois et demi.

L’intéressée n’ajouta rien et fit demi-tour aussitôt, remontant quatre à quatre les marches la séparant de sa chambre. A l’intérieur, elle s’allongea sur son lit. Soupir. C'était long. Trop long. Ils l'avaient abandonnée. Laissée ici. Ils étaient partis. Mais elle, elle en avait besoin. Elle devait leur dire. C'était pas sa passion, c'était celle de leurs  Regard vide, elle posa sa tête sur son vieil oreiller de plumes, avant de se perdre dans la contemplation d’étoiles invisibles. 

FIN DU RP

Concerto pour Sam-Sam en Fa majeur
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