Londres

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Symphilharmonie  CO-ÉCRIT 

Co-écrit avec la
Plume de Yuzu Ame

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[ 1 JUILLET 2043 ]
Galerie Whitechapel, Tower Hamlets, Londres

Charlie, 13 ans.
2ème Année


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Le dessous de mes pieds brûlait. Ça faisait des heures que j’étais debout en train de faire semblant de beaucoup aimer cette exposition. Et tout ça, pour faire plaisir à mon père. *Tss… mérite même pas*.
Depuis ce midi, j’avais parlé à plus d’Autres que pendant toute mon année à Poudlard, c’était interminable.

Oh-là-là-c’est-votre-fille ? Qu’est-ce-qu’elle-est-mignonne ! imitais-je ridiculement en gigotant la tête. J’avais entendu ces phrases tellement de fois aujourd’hui qu’elles s’étaient presque mélangées à mon sang ; et à chaque fois que je l’entendais, une furieuse envie de foutre mon poing dans leurs dents-toutes-droites me ravageait l’estomac.
Mais je ne faisais que sourire en retour, comme une abrutie. *Regardez comme j’suis mignonne avec mon sourire de merde*. Bordel, Papa ne méritait vraiment plus que je me force à faire ça. Je devais trouver une solution pour ne pas passer mes vacances à distribuer des sourires, sinon j’allais vraiment finir par écouter le cri de mon estomac et commencer à casser des bouches.

Je baissais la tête, laissant mes lèvres soupirer de toutes leurs forces. La galerie était presque entièrement vide, l’accès au public était fermé depuis quelques minutes déjà, mais mon père était occupé à parler au milieu de la salle, juste en face de moi.
Alors le temps qu’il finisse, je me baladais autour des différents régisseurs en observant leurs mouvements précis. C’était bien ce que j’avais pensé, l’exposition d’aujourd’hui était privée, mais ils devaient remettre tous les tableaux publics pour demain. Tout monter pour tout redémonter, puis recommencer encore et encore. Tout ça pour les Autres. *C’te travail vraiment pourri*.

En traversant un petit couloir de cloisons, je vérifiais s’ils avaient démonté le tableau qui m’avait le plus étonnée. *Pas encore*. Il était encore là, alors je m’approchais de lui en croisant les mains dans mon dos, un réflexe que j’avais gardé de mon père. Je relus encore une fois le nom de l’artiste, pour être sûre que je n’avais pas rêvé. *Karasu Riinema*. Ce n’était pas un rêve, mais plutôt un cauchemar ; les souvenirs le concernant étaient flous, mais je savais qu’ils n’étaient pas beaux. En voyant son tableau, je l’avais cherché partout dans la galerie ; mais il n’était nulle part.

Tss… chiquèrent mes lèvres en détaillant la mocheté de cette œuvre. *Vraiment dégueulasse*.

Il avait réussi l’incroyable exploit de faire pire que son premier tableau. Je ne savais pas si j’étais en face d’une forêt, d’un tissu à très grande échelle, d’un grillage ou d’une ruche d’abeilles attardées. Il y avait juste des traits qui se croisaient dans tous les sens. *Bien…*. Je détournais les yeux de cette mocheté.
Le bruit des roulettes des régisseurs m’impatientait encore plus. Je savais que tant que je les entendais, on n’allait pas bouger d’ici. Alors que l’envie de m’asseoir était si forte que j’étais sûre de ne plus pouvoir me relever.
C’était trop long, l’ennui était trop fort.

D’un pas rapide, je traversais les couloirs-cloisons pour atteindre la salle principale. Mon père était toujours là — en plein milieu, et cigarette en main — en train de parler avec un vieux Japonais. *Pas vu c’lui-là*. Ses yeux bridés autant que mon père se tournèrent vers moi.
*Bon Dieu ‘vraiment noir !*. Ses prunelles étaient encore plus sombres que les ailes d’un corbeau, et même plus opaques que les ténèbres de l’onyx. Elles ne reflétaient rien, pourtant. *C’possible d’avoir des trucs aussi silencieux ?*.
Un sourire qui n’avait rien à voir avec ses yeux traversa son visage trop blanc. Il était pour moi, ce sourire, mais je ne l’aimais pas du tout. Il me dérangeait sans trop savoir pourquoi. Alors sans y répondre, je détournais mon regard sur mon père qui se tenait bizarrement. Il avait l’air étroit dans son corps, son dos était presque bossu. *Qu’est-ce qu’il a ? Peur ?*.

Je lançais mon corps vers lui en redirigeant mon attention sur le vieux à ses côtés. Je le scrutais de haut en bas. Il portait un trois pièces classique, élégant comme la plupart des gens d’aujourd’hui, mais il devait sûrement être taré comme tous les Autres ; c’était ce que j’avais retenu de la journée. *’va pas arrêter ?*.
Sa façon de me regarder comme s’il était fier de moi me dérangeait de plus en plus. Il fallait que je l’ignore, alors mon regard s’écarta.

Papa ?

Le regard fatigué qu’il me lança me rappela à quel point mes jambes étaient crevées, l’épuisement pulsait dans mes tympans. *Toi aussi t’es mort*. En observant profondément ses yeux, je me demandais s’il aimait vraiment son métier.
Cette question apparue brusquement dans le flot anesthésié de mes pensées, je n’y avais jamais pensé. Mais ce n’était pas le moment. Une autre fois.

J’vais m’asseoir un peu avec Charlie, lui déclarais-je uniquement pour le prévenir, ce n’était pas une demande.

Un sourire bien plus fatigué que ses yeux perla sur ses lèvres ; petit, timide, coincé. *Encore plus éclaté qu’moi*. Puis sa bouche s’agita : « D’accord… l’embête pas trop ». La chair de ses lèvres me donnait l’impression d’être du pâté collant, il avait du mal à parler. Je détournais mon regard.
*Bordel*. Le voir comme ça réveillait des pointes dans mon corps que je détestais. Mon père n’était pas comme ça, avant. *C’est… bordel…*. La Peste l’avait rendu tellement agglutiné que ça me donnait envie de vomir. Il baissait la tête, roulait le dos, parlait comme un cadavre, souriait sans harmonie, tintait son regard de silence, crevait le corps en silence. *Et merde !*. Je le contournais en fonçant vers l’entrée, juste en face, tout en flairant le regard du vieux Japonais sur moi, son noir-sans-reflet essayait de m’atteindre, mais c’était très loin de marcher. *J’crois*. Mes mains se fourraient dans mes poches, dans une tentative de réchauffer mes pensées glacées.

Charlie était dans sa cabine, concentré à compter des… papiers, d’après ce que ma taille me laissait voir. J’avais encore en tête la tronche qu’il avait tirée quand je lui avais dit pour Verity, la sourde et muette. Sa bouche s’était tordue entre le rire et la honte, ce mélange trottait encore dans mon crâne. Il s’était rendu compte qu’il avait été ridicule à parler tout seul face à une sourde. *Ouais, ridicule mais marrant*.
Son regard habitué à repérer la moindre présence se dirigea vers moi, avec ses boucles de cuivre. Il agita la main dans ma direction en abusant sur le mouvement — faisant d’énormes demi-cercles — et en tirant une tronche d’attardé. *Bon Dieu, la gueule !*. Un sourire incontrôlable se plaqua sur mon visage. Même si j’étais énervée, il arrivait toujours à me faire rire avec son contraste entre le professionnel et le débile profond.
J’avançais ma main vers la vitre de sa cabine — rentrant dans son jeu — puis je fronçais les sourcils en prenant une mine de bourge.

Dites-moi jeune homme.

Mon regard se posait partout, sauf sur ses yeux pour ne pas perdre mon sérieux. « Hhm… ». J’avançais mes lèvres en les agitant de haut en bas, un tic de vieille cruche.

Plutôt pas mal, me souffla-t-il.

Je repris mon visage normal pour lui répondre : « Merci », puis je le rechangeais aussitôt pour les traits d’une bourge.
Son éclat de rire résonna dans la cabine.
Mon sérieux faillit s’envoler avec l’écho de son rire, mais je tenais mes lèvres serrées pour ne pas sourire. « Hhhmm… » continuais-je à faire semblant d’hésiter.

Oh !

Mon index se leva en l’air, tout seul, comme si j’avais trouvé une révélation à mes pensées. J’ouvris la bouche en relevant lentement mon regard vers Charlie, puis je fis volte-face brusquement en raillant : « Ah non rien ». Je fis mine de partir le menton en l’air. Mon imitation de vieille bourge était plutôt bien réussie pour mon niveau de fatigue.
Ma tête pivota vers la cabine, un rictus aux lèvres. Charlie faisait semblant de bâiller, ce qui augmenta mon rictus.

C’était nul, conclut-il en portant sa tasse de thé à sa bouche.

*Menteur !*. Un petit rire osa traverser mes lèvres, comme un évadé de prison que je n’avais même pas envie de retenir. Le jeune réceptionniste but une gorgée, me sourit, puis replongea ses yeux dans ses papiers, en gardant ses lèvres souriantes.

Un soupir de satisfaction remplit ma bouche. J’aimais bien ce gars. Il avait commencé ici quand j’avais huit ans et lui vingt. Alors je ne savais plus s’il avait vingt-cinq ou vingt-six ans, mais j’espérais qu’il resterait ici pour toujours.
Je n’avais pas envie de le déranger, il avait l’air occupé avec ses papiers ; et moi, j’avais toujours mon horrible envie de m’asseoir.
Mon regard se dirigea vers la sortie de la galerie, il y avait beaucoup d’Autres qui marchaient dans la nuit. *Bien…*. L’air extérieur m’attirait, là, tout de suite.
Avoir passé toute la journée enfermée avec la sueur de ces gros tas d’artistes m’avait bouché le nez.

Charlie, j’vais à côté d’la vitrine !

Son regard resta concentré sur son papier, il leva uniquement son stylo pour le pointer vers moi.

Parfait ! » confirma-t-il pour me prévenir qu’il savait où me trouver si mon père me cherchait.
Sans me retourner, je me lançais vers cet air extérieur qui m’hypnotisait l’esprit ; traversant l’arc comme dans un rêve, puis la porte d’entrée.

Le vent claqua ses bras sur mon visage, m’arrachant quelques perles de sueur au passage. Mes poumons aspiraient ce vent de toutes leurs forces, pour faire tournoyer mes pensées dans mon crâne, pour les aérer le plus possible, pour qu’elles se mettent à voler toutes seules, pour qu’elles ferment un peu leurs gueules. *Enfin…*.

Je regardais autour de moi.
Sur ma gauche, il y avait la vitrine de la galerie avec une petite marche à sa base, alors je me déplaçais vers elle pour m’asseoir dessus. *Enfin*.
Dans l’entièreté de mes jambes, une sorte de liquide s’injecta, comme un flot de joie. Un soupir de plaisir sûrement mélangé au soulagement— je ne savais plus très bien. Tout se mélangeait et c’était bien. *L’calme*. La rue était plein d’Autres, de voitures et de bus ; mais je n’existais pas pour eux, alors ils n’existaient pas pour moi. Personne ne cassait la tête à personne, c’était enfin harmonieux.

Si mon père me proposait de revenir demain, il fallait vraiment que j’invente quelque-chose pour esquiver. *’peux plus supporter c’t’ambiance*. Tout était si différent de Poudlard, ici ; l’Art n’était même pas une matière faisant partie du château. *Tss…*. Peut-être qu’il fallait que j’envoie un hibou à Darcy.
Une pensée me frappa.
*Madame Crown !*. Je me tordis le cou vers la droite. Son salon de coiffure était sur la même avenue, pas très loin d’ici.
Passer la journée là-bas était pourri, mais au moins ça n’était pas aussi insupportable que la galerie. *’lle est p’t’être encore là*. Il fallait environ dix minutes de marche pour atteindre son salon. *Vingt minutes aller-retour*. C’était trop, je n’avais pas envie de rater le départ de mon père, et devoir marcher une demi-heure pour rentrer à la maison. Même s’il était devenu complètement bizarre, Papa me faisait toujours confiance : s’il voyait que je n’étais pas là, il savait que c’était pour quelque-chose de précis, et que j’allais rentrer à la maison dès que j’avais fini.
Assise sur cette marche exceptionnellement molle en cette soirée, l’envie de rentrer tranquillement installée dans la voiture était trop forte. *Demain j’verrais*. Ouais, demain…

Un énorme hibou se posa en face de moi. *Que…*. Je clignais des yeux sans le voir.
Ma tête grinça très lentement vers son regard jaune et noir ; un regard de Poufsouffle. « Han ».
Mon cœur frappa si fort dans ma poitrine que tout mon corps se paralysa, bourdonnant des échos de cette masse cognante. *Non…*. Elle ne pouvait pas m’envoyer de hibou. C’était impossible après tout ce temps, ça n’avait aucun sens. Il n’y avait que Yuzu qui pouvait m’en envoyer à cette heure-ci, parce que j’avais tellement tardé comme une abrutie pour lui en envoyer un qu’elle s’impatientait. *C’Yuzu*. Ouais, elle allait me gueuler dessus avec une beuglante pour me rappeler de ne pas l’oublier ; et elle avait raison de me faire ça. J’étais trop lente. *C’pas elle*. Non, ce n’était aucune Poufsouffle. AUCUNE.

Alors pourquoi est-ce que ma main tremblait au bout de mon bras tendu ? *Arrête !*. Mes orbites piquaient, comme si des lames se posaient dessus, prêtes à tout découper. *ARRÊTE BORDEL !*. Ma main se rétracta brusquement contre ma poitrine. L’énorme lettre portée par la toute petite gueule du hibou me faisait peur. *Personne. C’est Yuzu*. La tête de l’énorme hibou se pencha, puis il sautilla vers moi. *Attends ! T’approches pas !*. C’était impossible que ça soit elle, ça n’était pas son hibou. *ET PAS UN AN PLUS TARD !*. Ma respiration s’embourbait, je soufflais comme un chacal. Il fallait que je me calme.
Et le monstre d’ailes continuait à me grignoter les pieds avec les griffes de sa lettre, en me tapotant dessus pour que je prenne l’enveloppe.

D’accord ! C’est bon ! lui criais-je en arrachant la foutue lettre de son bec. « Voilà ! C’est fait ! ». Je ne savais pas pourquoi je criais, mais j’en avais besoin.
Le hibou me regardait toujours avec sa tronche ahurie d’abruti, pendant que je me rendais compte du poids de la lettre dans ma main. *Mais… elle est lourde*. Je détournais mon attention du monstre ailé pour l’enveloppe ; je sentais des trucs durs à travers. *Hein ?*. Il y avait des foutus objets dans ce bordel.
Un battement d’ailes résonna dans mes oreilles, mais je ne pouvais pas détourner mon regard de l’enveloppe. *Yuzu. Ça peut être qu’elle*.

Je fis tourner la lourdeur entre mes doigts. Il n’y avait rien d’écrit au recto, tout comme au verso. Totalement vide. *’faut ouvrir…*.
Ça ne pouvait être que Yuzu. *Personne d’autre*. Je posais mon index sur le rabat. *Impossible qu’ça soit quelqu’un d’autre*. Puis je tirais lentement en essayant de voir ce qu’il y avait dedans, sans trop ouvrir. *C’quoi ça ?*. Sans m’en rendre compte, mon visage s’était beaucoup rapproché de l’ouverture.
*Un… flacon ?*. Ça avait l’air d’être ça. Un tout petit flacon scintillant d’une lumière bleue. *C’est…*. Je fourrais ma main à l’intérieur de l’enveloppe pour attraper l’objet brillant et le sortir à l’air libre ; en le levant face à mon regard.

Une sorte de fantôme bleu lévitait à l’intérieur du verre, comme un spectre sans forme précise, mais loin d’être chaotique. *C’est magnifique…*. C’était comme un vêtement translucide qui flottait au vent, d’un bleu saphir sublime, brillant. *Bon Dieu, Yuzu…*. Je ne savais pas à quoi servait ce flacon, mais c’était le plus bel objet magique que j’avais vu.
Il était aussi coulant qu’une symphonie avec beaucoup trop d’instruments, mais qui résonnaient d’une seule et unique harmonie.
Gardant le flacon bien droit, à la verticale, je le faisais tourner entre mes doigts, mais le spectre à l’intérieur ne suivait pas le mouvement. *Oh…*. Il semblait se suivre lui-même, avec ses propres notes, sa propre harmonie ; son aura bleutée était là, dans ce flacon, mais il était libre de ses mouvements. C’était vraiment magnifique.

Avec une prudence incroyable, je remis le fantôme miniature dans l’enveloppe, l’accompagnant avec mes doigts jusqu’au fond pour qu’il s’y installe confortablement.
*Bien…*. C’était au tour de la lettre, que j’attrapai doucement au cas où elle serait fragile. *Pas un parchemin ça…*. Le papier plié était serré entre mon pouce et mon index. Je jetais un coup d’œil rapide dans l’enveloppe ; le flacon était tout seul, illuminant les bords intérieurs. *Reste qu’la lettre*. Qui était lourde pour une simple lettre.
En faisant toujours très attention, je déposais l’enveloppe avec le précieux flacon sur la marche, à ma gauche, puis j’en détournais le regard à contrecœur.

La lettre tenue entre mes doigts se balançait mollement. Je ne savais pas ce qu’allait me dire Yuzu, mais j’allais lui sauter dessus pour la remercier pour son magnifique cadeau. *’lle a dû m’écrire un simple pour toi*. Deux mots maximum, c’était bien dans son caractère. Pourtant, le poids de cette lettre restait bizarre, je ne comprenais pas comment un papier aussi léger pouvait être aussi lourd.
Sans pouvoir attendre plus longtemps, je dépliais brusquement la lettre.

Bon Dieu !

Avant même de pouvoir regarder son contenu, une carte se décrocha du papier pour s’éclater par terre. Je n’avais pas eu le temps pour la moindre réaction. Aucun réflexe. Mon regard était fixé sur cette carte au sol, abandonnée sur le goudron sale. *Merde…*. Je libérais une main pour attraper ce petit rectangle ; la lettre étant devenue toute légère dans mon autre main.
*Oh*. La texture de la carte était bizarre. Je la levais au niveau de mes yeux. *Qu’est-c’que c’est qu’ça…*. Il y avait une adresse écrite en jaune. *Corinthia-Hotel-London-Whitehall-Pl-Westmins…*. J’arrêtais ma lecture sur le nom de ce quartier-là. *À Westminster ?!*. Le quartier des bourges !
*C’pas possible !*. Une envie de rire me tordit la gorge, mais elle resta coincée sur ma langue.

Non, non, non… marmonnais-je en éloignant la carte de mon visage pour la scruter dans son ensemble.

Le numéro vingt-deux était gravé en bas à droite, d’une écriture brillante comme l’argent. *J’sais même pas à quoi ça correspond !*. L’Autre qui avait envoyé ce hibou s’était trompé de personne, ce n’était pas moi. *’ils peuvent s’tromper ?*. Le doute que j’avais toujours eu depuis deux ans était vraiment en train de se confirmer ?
Les hiboux pouvaient donc se tromper ? *C’pas possible…*. Je retournais la carte pour examiner son dos.

Oh…

Un soupir de prise de conscience, mais une incompréhension dix fois plus forte. Je connaissais ce symbole qui était en train de tourner tellement lentement qu’il me narguait. *Bordel*. Je le connaissais même très bien. *Son symbole*. La famille Ame.
Yuzu me l’avait déjà dessiné — avec du feu si je me rappelais bien. Une fleur à cinq pétales, avec comme centre une autre fleur à cinq pétales. *Yuzu…*. Cette enveloppe était donc bien pour moi ; ce hibou m’était adressé, les messagers ne se trompaient pas.
Un sourire entre le soulagement, l’incompréhension et la joie me tordit la bouche, ce qui forma un rictus douloureux pour ma mâchoire.
Cette carte que j’avais entre les mains était une invitation foutrement luxueuse dans une pièce d’hôtel qui avait l’air d’appartenir à sa famille. *Numéro vingt-deux…*. Je tournais et retournais plusieurs fois la belle carte entre mes doigts, je ne savais pas que Yuzu restait à Londres cet été. *Pour qu’j’vienne la voir*. Un sourire escalada ma bouche pour s’y réfugier.

J’avais trouvé bien mieux que le salon de coiffure de Madame Crown.
Demain, j’allais ramener Yuzu à la galerie pour se moquer de tous ces Autres jusqu’à ne plus en pouvoir ; puis on irait chez Jam, que je devais aussi aller voir. On pourrait aller voir Madame Crown si on s’ennuyait, ou même aller dans ma vieille école d’harmonique. Je pourrais lui montrer mon quartier, la grande place et ma maison ; les quelques boutiques que je connaissais, et celles que je détestais. Il y avait aussi l’énorme école de Wing Chun ! Celle qui prenait tellement de place que mon père m’avait longtemps fait croire que c’était une prison pour les méchantes filles. *Ça va l’énerver c’t’école*.
Ouais, j’avais tellement de trucs à lui montrer.
Avec presque autant de précautions que le flacon, je posais la carte près du scintillement bleu, sur ma gauche.

Bien… soupirais-je avec une certaine joie dans la voix. Je sentais que cette journée pourrie était illuminée de bleu, autant que le fantôme dans sa liberté de cage. Mon regard vrilla vers la lettre. *Oh, autant qu’ça ?*. Il y avait beaucoup de lignes. *’a bouffé un coussin ou quoi Yuzu ?*. La seule fois qu’elle m’avait écrit un truc aussi long, c’était pour me chuchoter avec ses doigts ce qu’elle n’arrivait pas à me hurler avec sa bouche. Et j’avais un très beau souvenir de cette lettre-là.

Chère Charlie,

Je sentis mes sourcils se froncer face à ce début de lettre. *Bizarre*. Ce n’était pas l’écriture de Yuzu, et cette façon de formuler ne me faisait pas penser à elle ; mais à quelqu’un d’autre. *M’en fous*. Je frappais mes pensées pour qu’elles n’ouvrent pas leurs gueules.
Puis je continuais ma lecture.

Tu trouveras dans cette lettre une fiole. Mets son contenu dans une pensine.

*S’cuse moi ?*. Je relisais plusieurs fois le dernier mot pour secouer mes souvenirs *Qu’est-c’que c’est qu’cette merde de pensine ?*. Je n’arrivais pas à me concentrer, j’étais aveuglée par mon besoin de lire la suite.
Ma respiration s’accélérait.

Ton père saura de quoi il s'agit ou tu pourras te rapprocher de l'un de tes professeurs.

*Papa ?!*. Je faillis exploser de rire. *C’pas Yuzu ça !*. J’étais sûre d’avoir dit à la Japonaise que mon père était Moldu. Ce n’était pas Yuzu qui avait écrit cette lettre, et encore moins l’abrutie d’Hanaï. *Sa mère ?*.
J’avalais la suite des mots.

Il m’est impossible de t'expliquer par des mots ce dont je dois te parler. Rien que d'y penser, cela est...

Merde ! La fin était raturée, incompréhensible. Et mon cœur frappait, frappait.

Retiens que cela concerne Yuzu. Elle tient énormément à toi, mais le monde environnant était bien trop oppressant pour elle.

Frappait encore, et encore. *Qu’est-c’tu dis ?!*.

Bien que son choix ait détruit une partie de moi, je ne peux m’empêcher de vivre avec ce fardeau pour l'accompagner en tant que mère.

*J’COMPRENDS RIEN ! QU’EST-C’QUI S’PASSE ?!*

Yuzu ne fera pas sa rentrée à Poudlard.

Hhh.

Je me sentais lourde. Mes lèvres se mettaient à trembler. Je n’entendais plus mon esprit.

Si l'an dernier les circonstances étaient différentes et qu'il existait un doute, aujourd'hui son choix fut clair.

Mes yeux roulaient dans leurs orbites en grattant l’intérieur de mon crâne. Je revenais à la ligne.
Je tombais dans l’autre paragraphe.

Je n'ai jamais vu ma fille aussi proche de quelqu'un. Suffisamment proche pour t'épargner.

*Épargner…*. Je m’écroulais entre les mots, glissant dans l’encre comme une merde.

Je suis confuse de t'apprendre ça par courrier. Je vais être franche, je n'ai pas pu répondre complètement à sa requête et les souvenirs sont quelque-chose de complexe

*J’en ai rien à foutre…*. Ma chute continuait. *Je crois*. Où était la terre ?

Ce que tu dois retenir, c'est qu'elle ne t’a pas oubliée. Il reste sûrement encore des souvenirs « résiduels » de Poudlard et de la magie, mais pas suffisamment pour que ce soit réel à ses yeux, du moins pour le moment

*Pas revenir à Poudlard ?*. Les mots s’entremêlaient, comme une petite pourriture grimpant sur le poteau de mon crâne.

Sa personnalité n'a pas changé. Aujourd'hui, elle semble heureuse bien que tu lui manques.

*Qu’est-c’qui m’arrive ?*. Ma tête me faisait mal, trouée par du vide. *Manqué*.

Tu seras toujours la bienvenue si tu le souhaites.

C’était ma dernière chute, promis ça n’allait pas me faire mal.

Élisabeth Howard-Ame

*Élisabeth*. C’était elle qui essayait de me faire mal ? *Élisabeth*. Je sentais ses doigts se planter dans mes oreilles pour me percer les tympans et en faire couler le jus. *Élisabeth*.
La lettre se faisait bouffer par ma poche droite, et le flacon par ma poche gauche.
*Bon Dieu…*. Je me sentais bizarre, c’était de la Haine. *J’crois*. Non, j’en étais sûre maintenant.
Ma mâchoire claqua. Mes dents grincèrent. Mes muscles hurlèrent.
Je me bondis de ma place pour foncer vers Westminster, ce foutu quartier de bourges. Ma main droite se leva au niveau de mon regard, la carte écrasée entre mes doigts. *Hôtel Corinthia*.
Bordel, de tout Londres, c’était ces coins-là que je détestais le plus.
Mes pieds fracassaient le sol vers *Élisabeth* cet hôtel de luxe. Même s’il était loin.

Même s’il avait été à l’autre bout du monde.
Dernière modification par Charlie Rengan le 23 janvier 2020, 9 h 17, modifié 2 fois.

En Diapason de Splendeur
Ton Cavalier des Élans, à l'Éternel.

Symphilharmonie  CO-ÉCRIT 

oOo

Corinthia Hotel London, Westminster, Cité de Londres



*Élisabeth*.
Ne prenant pas la peine de croiser le regard des grands gars en costume, je grimpais les marches quatre par quatre pour m’engouffrer dans l’hôtel.

Han !

J’étais à l’intérieur. Et mes yeux n’étaient pas habitués à tant de lumière, c’était éclairé bien plus fort qu’en plein jour ici. Le marbre du sol n’arrangeait pas le truc en doublant l’intensité de l’éclat ; à croire que ces bourges de merde avaient peur du noir. *Pas l’temps d’chercher*. Mes poumons avaient du mal, ils torturaient mon souffle en le frappant à chaque inspiration. « Han… ».
Mon regard douloureux balaya toute la surface. *Là*. Une abrutie était plantée à droite, derrière son comptoir trop haut. *Élisabeth*. Je fonçai vers elle, les doigts tremblants d’une Haine qui menaçait.

J'cherche la famille Ame ! grondais-je en claquant la carte sur le comptoir. Le choc résonna dans le cristal du lustre, derrière moi, je l’entendis horriblement bien ; la vibrance du cristal était un concept que je n’avais pas eu le temps de comprendre avant la Magie. *Grouille-toi !*. Dans le rugissement de mes pensées, tous les sons se mélangeaient en discordance.
La tronche arrogante de l’abrutie se métamorphosa quand elle posa les yeux sur ma carte.

Oh. Je… bégaya la grande débile en faisant des gestes incompréhensibles avec ses mains.

*Mais plus vite !*. Elle bascula la tête en avant pour décrocher un téléphone ; qu’elle raccrocha aussitôt.
Entre ma Haine et la débilité de cette incompétente, j’étais dans un flou de fureur. *Complètement tarée*. Mon corps se taisait, juste pour ne pas perdre le contrôle.
Une douleur aiguë pulsait dans mon bras à cause de la hauteur du comptoir, mais je gardais les doigts serrés autour de la carte, je ne la lâcherais pas tant que je n’étais pas en face de *Élisabeth* l’Autre.

Attendez, me déclara l’abrutie d’une voix lointaine, une petite… toute petite secon…

Ouais d’accord ! la coupais-je en gardant mon bras engourdit en l’air.

Elle se retourna d’un coup pour foncer quelque-part, disparaissant de mon regard. Cette réceptionniste avait vu un monstre dans ma carte. Moi, tout ce que je voyais dedans : c’était Yuzu. Son visage trop blanc partant de Poudlard. Ça faisait déjà une semaine.
*Bordel…*.
Ma respiration s’enraillait. *Mais qu’est-c’t’as foutu ?*.

Voilà.

Mes paupières frappent plusieurs fois pour me jeter dans la gueule de la réalité. *Oh non*. L’abrutie était de retour, mais une autre tête apparut à ses côtés ; un Japonais au regard aussi noir que celui de la galerie. *Oh non*. Mais il avait quelque chose en plus : de la Magie ; et je n’arrivais pas à expliquer comment je le savais.
Son regard déclina de mon visage vers la carte, puis sa main monta en l’air pour faire un petit mouvement.
*Un Ame ?*. Je vis l’Autre abrutie hocher la tête avant de partir sous l’ordre du Japonais. *Vraiment ?*. Il y avait des sorciers puissants ici, j’en oubliai presque ma Haine. *C’est sûr qu’c’est un Ame*.
Un sourire jaillit de son visage sérieux, ce qui contrastait avec ses traits durs.

Bonsoir, mademoiselle.

Ce sorcier savait ce que je représentais maintenant, alors je tirais enfin mon bras vers moi, la carte toujours aussi serrée, des fourmis grouillant dans mes muscles.

‘soir, soufflais-je simplement, n’ayant aucune envie de parler. *Élisabeth*. On m’attendait, là-haut.
D’un joli mouvement, le Japonais extirpa un carnet qu’il ouvrit face à ses yeux. C’était un carnet comme les miens : sombres, avec une attache, mais le sien était en bien meilleur état, il puait le neuf. *Tss…*.
Mon souffle se calmait pendant que j’attendais, je lui laissais prendre son temps, même si l’envie de hurler me brûlait l’estomac.

Mademoiselle, si vous voulez bien prendre la peine de me suivre s'il-vous-plait, proposa le sorcier en abaissant son carnet et en se dirigeant vers la droite. Je lui emboitais le pas sans réfléchir, sans répondre, le comptoir entre nous ; tout ce que je voulais, c’était arriver. *Élisabeth*. Ma main droite serrait toujours aussi fort la carte, elle me donnait l’impression que mes doigts allaient se couper.
Le Japonais sortit de son comptoir, tout à droite. Mon cou se tordit encore plus maintenant qu’il n’y avait plus de barrière entre nous. C’était un géant, il était bien plus grand que mon père. *Vite*. Mais pas aussi grand que la Peste. *Vite !*.
Sa main m’invita à traverser un gros rideau rouge-sang, derrière lui. *J’arrive*. Je m’exécutais directement.

En passant à travers, j’arrivais dans une grande salle luxueuse — encore — et sans personne dedans. Ma mâchoire se serra.
Le sorcier me dépassa en deux pas, avec ses énormes jambes, puis se planta face à une bibliothèque en posant le doigt sur un livre. *Ça commence à m’faire chier*. Il tourna sa tête vers moi en soulevant ses sourcils. *Quoi ? Qu’est-c’qui m’veut ?*. Mes traits se tordaient en une grimace d’incompréhension.
*Ma carte peut-être…*. Au moment où j’allais lui tendre l’objet, il tira sur le livre.

Un bruit. *Hein ?*.
Mon crâne vrilla sur ma gauche.
Une ouverture était en train grossir entre les livres. *Oh*. C’était comme une porte qui s’ouvrait — étroite et très haute. J’observais les livres se déplacer grâce à une magie invisible, comme l’entrée des pouffys. Puis mon regard tomba sur l’intérieur.

Bon Dieu !

Ça m’avait échappé. *C’est magnifique !*. Il y avait une petite pièce entièrement blanche, faite d’un marbre parfaitement uni et luisant que je ne reconnaissais pas — ce qui ne m’arrivait jamais.
Tout au fond, il y avait une cheminée tout aussi blanche avec quelques dorures brillantes. *Vraiment magnifique*. Des bruits de pas m’arrachèrent à mon observation.
Je tournais mon regard vers le sorcier. « Hein ? ». Il avait disparu.
Je fis volte-face. *Là*. J’eus uniquement le temps de voir son grand corps disparaitre derrière le rideau d’entrée.
Silence.
Il m’avait laissée toute seule.

Bien, grognais-je en refaisant face à la pièce somptueuse. Je pris une longue inspiration, puis je m’engouffrais à l’intérieur. La porte se referma derrière moi, gracieusement. « Eh bien… ». Le marbre était tellement brillant qu’il reflétait mon corps flouté, comme dans un rêve où les formes n’étaient pas précises au réveil. Cette salle n’était pas aussi luxueuse que les autres, elle était composée que de deux matériaux. Pourtant, elle était bien plus belle que toutes ces autres salles, ce n’était même pas comparable. Une magie élégante pulsait ici. *Bien…*.

Même si c’était magnifique, il ne fallait pas que j’oublie pourquoi j’étais là. J’étais juste en train de retarder le moment de la confrontation. *Ne va pas revenir à Poudlard*. Mon poing se serra. Il fallait que j’arrête de fuir.
Mon regard s’attarda sur la cheminée avec sa poudre verte à côté, et un livre ouvert — sans écritures. *Jamais fait ça…*. Ce voyage par cheminée était ce qui m’inquiétait le plus. J’avais déjà vu Madame Crown le faire plusieurs fois, mais je n’avais jamais essayé. *Pourquoi ? Hein ?!*. Je secouais la tête pour ne pas me rappeler de cet été-là.
Dans mes souvenirs, Madame Crown prononçait le nom de l’endroit puis frappait le sol avec la poudre. *J’dois gueuler vingt-deux ?*. Je n’avais aucune idée de ce que je devais foutre.

D’un pas dur, j’avançais jusqu’au livre totalement vide en fourrant la carte dans ma poche droite. *Oh*.
Une écriture vert-émeraude apparut sur sa surface. Une écriture qui brillait de plus en plus à mon approche. Je lançais ma main sur la double-page ouverte, stabilisant l’éclat de l’écriture. *Ça doit être sur ça qu’c’est écrit*. J’approchais mon visage du livre en brassant toutes les adresses du regard. *Westin Excelsior…*. C’était ce qui était marqué en haut de la partie droite.
Je tournais une page. *Four Seasons ?*. Je me concentrais en plissant les yeux. *C’est un souvenir…*. Ça me rappelait quelque-chose…
*Mais !*. Une pensée gicla dans ma cervelle. Je connaissais ce nom ! C’était un hôtel américain ! Je comprenais enfin. Ce livre était un répertoire.
Je tournais la page rapidement.
*Villa Honegg*.
Puis une autre page.
*Plaza Athénée*.
Et encore une autre.

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Corinthia Hotel London
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*Enfin*. Je posais mon doigt sur la page pour glisser à travers les différents noms. *Élisabeth, Élisabeth…*.
Il y avait plein de désignations de bourge à côté de ces noms, comme si j’avais affaire à une famille roya... « Élisabeth Ame ! » criais-je en faisant glisser mon doigt sur la ligne. *La Royale Penthouse ?*. C’était ce qui était écrit, rien de plus, rien de moins.
Une moue déforma mon visage, calmant directement mon euphorie. Cette destination me paraissait beaucoup trop floue. Je ne savais pas si la cheminée devait d’abord être reliée à une autre cheminée avant de pouvoir y aller, ce qui pouvait beaucoup réduire la marge d’erreur. Mais peut-être que ce n’était pas du tout ça et que j’allais atterrir très loin.
*’fait chier !*. Je réfléchissais trop.
Tout l’air de mes poumons se déversa à travers ma bouche en une seule expiration.

Brusquement, j’enfonçais ma main dans la poudre pour en prendre une grosse poignée. *Allez*.
Un pas vers la cheminée, un autre pas dans la cheminée ; puis je me retournais vers la porte qui avait disparu. Je ne savais même pas comment on faisait pour sortir de cette pièce.
Une expiration plus profonde fit vibrer mon corps.
*Et merde…*.

La Royale Penthouse !

Ma main poudreuse frappa le sol tellement fort que je sentis mon épaule craquer.

Une lumière verte m’aveugla, m’obligeant à fermer les yeux de toutes mes forces.

Le bruit qui avait retenti s’était arrêté, tout comme la lumière éblouissante que je ne voyais plus à travers mes paupières.
Ça avait l’air d’être fini. *Merde*. Mais je n’avais rien senti. Aucun déplacement. Aucun vent ni même la moindre brise ou chatouillement ; rien de rien. *J’crois que j’me suis foirée*. Tout en appréhendant la vision du marbre blanc, j’ouvris lentement un œil.

*Bordel*. J’ouvris l’autre œil, puis je clignais des paupières. *Ça a marché*. L’énorme pièce en face de moi n’était pas du tout en marbre, c’était juste du lux… *Oh bon Dieu !*.
Mon regard se fixa sur le mur du fond. C’était une énorme baie vitrée, arrondie, donnant une vue sur la moitié de la ville. Les lumières jaunes de Londres brillaient comme des étoiles, mais humaines. Les seules fois où j’avais vu la ville d’aussi haut, ça remontait à des souvenirs totalement flous.

Je m’avançais presque sans le vouloir dans la pièce, m’extirpant de la cheminée. De cette hauteur, la ville ressemblait vraiment au ciel ; la sol était un miroir de son reflet.
*C’est là qu’t’habites…*. Je clignais plusieurs fois des yeux, oubliant presque la raison de ma venue.
Cling.
Mon regard s’orienta dans mon dos, sur cette cheminée ; j’avais réussi ma première fois, bordel. J’en ressentais une fierté bizarre, mais ce n’était pas le moment d’y penser.
Yuzu. *Faut qu’j’la trouve*.
Cling.
Tous les meubles étaient foutrement luxueux ici, ça me mettait mal à l’aise. *Élisabeth*.
Mon regard s’accrocha sur un sabre bleu-saphir, magnifique ; comme Solwen. *Concentre-toi bordel !*. Ce n’était vraiment pas le moment de me perdre dans mes pensées.
Cling.
Je pivotais lentement la tête vers la droite. J’avais cru entendre un bruit lointain. *Tss…*. Ma concentration glissa jusque des petites photos. *Yuzu…*. Mon regard fut directement attiré par son visage.
Je me rapprochais un peu plus pour découvrir deux autres têtes. *Hanaï et… Élisabeth*. Je fronçais les sourcils face à son visage ; elle n’avait pas du tout des traits Japonais. Sa tronche était celle d’une Anglaise classique et bourgeoise. *Tss…*.
Cling.
Je me tordis le cou. *C’est…*. J’avais bien entendu un truc. Ma main se plaqua contre ma baguet… *Hein ?!*. Où était passé mon fourreau ?!
*AH OUI !*. Je n’avais pas ma baguette ! *Calme-toi !*. Bordel, j’avais le crâne retourné depuis hier. Ma colère montait tellement vite et fort que ça me faisait peur. *C’est juste la maison d’Yuzu !*. J’essayais de recalmer mon souffle, lentement. En balayant la pièce du regard, je vérifiais qu’il n’y avait rien d’intéressant ; une lettre, un sakura, des fauteuils, le sabre. *Rien*.
Cling.
Mon cou vrilla vers une ouverture donnant sur une autre pièce. *C’est d’là*. Je décidais d’avancer doucement vers ce bruit qui s’était répété. *L’couloir*. Je ne marchais plus sur la pointe des pieds, je prenais soin de bien poser mon pied entièrement à plat avec de continuer. Le couloir n’était pas long, je voyais une énorme porte au bout.
Cling.
*Encore !*. Et ma bouche s’ouvrit naturellement : « Yuzu ? ». Ma concentration était extrême.
Un silence allongé me répondit, mais il y avait comme un bruit de frottement constant là-bas. Tout en avançant, je jetais un coup d’œil au lustre titanesque qu’il y avait un peu plus haut. *Bon Dieu… c’est même plus d’l’argent à c’niveau-là*. Puis mon regard fut attiré par autre chose, juste en face de moi. *J’connais, ça…*.
Je contournais la structure miniature pour la voir de face. *Un temple aux morts*. Les deux photos devaient sûrement être le père et le frère de Yuzu, elle m’en avait parlé beaucoup trop de fois.
Cling.
« Bordel ! ». Je fis volte-face ; ma concentration s’était encore échappée. *Mais qu’est-c’qu'il m’arrive aujourd’hui ?*. Tout se passait tellement mal depuis hier, c’était un cauchemar sans fin. *Con. cen. tre. TOI*.
En expirant profondément, je fis un pas en avant. L’entrée était toute proche.
Cling.
*Là*. Je savais exactement d’où venait le bruit. La porte était ouverte, juste à droite ; et j’entendais enfin le frottement qui s’arrêta brusquement. *Hein ?*. Une odeur m’agressa le nez. *D’la bouffe ?*. Sans chercher à vraiment reconnaitre l’odeur, je m’avançais vers cette foutue porte pour engouffrer ma tête dans l’embrasure.
Personne, à part de la magie qui cuisinait toute seule. *Tss…*. Je m’étais affolée pour de la bouffe.
Un bruit détonna dans mon dos.
Ma poitrine bondit de son socle, essayant de s’arracher de mon corps. *’Dieu !*.

Tadaima !

Je me retournais complètement, la gorge en feu, une tornade dans le crâne. *C’est qui ça ?!*. Mes pieds restaient enfoncés dans le sol à côté de la cuisine, attendant que la voix décide de se montrer. *J’peux pas attendre comme une abrutie !*. Un corps de dos apparut, c’était une fille aux longs cheveux noirs qui avait l’air bien plus grande que moi. *’doit être une cousine !*. Elle ne me connaissait pas, j’étais sûre qu’elle allait paniquer si elle me voyait ; il fallait que je me cache.
La fille s’avança vers le petit temple pour s’incliner en face. *Bordel j’connais pas la maison !*.
Et si elle me trouvait cachée, c’était encore pire.

Hoooo unagiiiiiii…

*Bon Dieu !*. Je ne comprenais rien à son japonais, il s’emmêlait dans ma tête. Et je continuais à rester plantée là comme une foutue plante. Sans me cacher.
La fille commença à se retourner. *Merde !*. Me cacher ou rester ?
Son visage était bientôt sur moi, mon esprit moulinait dans le vide. *Foutue*. Je ne savais plus quoi faire, mes pensées frappaient trop.
Et son regard se planta dans le mien. *Que…*.

Le visage de la fille se froissa d’incompréhension, alors que le mien se ferma brusquement. *’Dieu*. Je connaissais cette tronche. *Hanaï…*. La sœur-débile de Yuzu. Toute la tornade de mon crâne se dégonfla ridiculement, en sifflant à travers ma bouche en un long soupir. *J’t’ai même pas r’connue…*.
Son visage abandonna sa grimace pour un début de phrase : « Charlie, ça… ». Ma poitrine était retournée bien à sa place dans mon corps, l’envol que j’avais ressenti n’existait plus qu’en échos lointains. « …fait longtemps que tu es là ? ».
Je scrutais cette fille qui était censée être la sœur-jumelle de la Japonaise. Pourtant, à part les yeux bridés, je trouvais qu’elle ne lui ressemblait en rien du tout. « Tu restes manger ? ». Et pour le caractère, c’était encore pire, l’espèce de voix mielleuse qu’elle prenait en ce moment m’insupportait. *Yuzu*. J’allais ouvrir la bouche avant d’être coupée.

Tu… veux boire quelque-chose ? Peut-être ?

Je ne savais pas pourquoi tout se fermait si vite en moi avec Hanaï, le souvenir du moment où je l’avais trouvée repoussante était trop flou dans mes pensées. « Je v… ». soufflais-je avant de brusquement bloquer ma voix. *C’est quoi c’te merde…*. Mon ton faisait de la peine à entendre. Je basculais mon regard sur le temple en me raclant bruyamment la gorge, sans gêne.
*Tout c’luxe avec Hanaï en plein milieu…*. Le contraste entre Poudlard et ici était énorme. Ma concentration retourna sur les yeux bridés, sans reflets. *Bien*. Je sentais que j’avais repris le contrôle de ma voix, alors j’écartais les lèvres :

J’veux Yuzu.

C’était un ordre sans la moindre hésitation. *Ou Élisab…*. Un soupir d’Hanaï déchira ma pensée.
Je pris une inspiration plus profonde que les autres en penchant ma tête sur le côté. *Qu’est-c’qu’il y a ?*. Son visage se tordit vers le haut, mais je ne suivis pas son regard ; j’étais trop occupée à fixer ses traits.
Son soupir, je ne savais pas si c’était parce qu’elle me cachait un secret ou parce que c’était juste normal dans son caractère de merde.

Elle est pas là, me dit-elle en osant affronter mon regard après cette phrase. *Élisabeth alors*. Au moment où j’allais ouvrir la bouche, Hanaï me devança : « Elle est à la piscine ». *Qu… QUOI ?*.

À la piscine ?! Ma voix était montée dans ses plus grands aigus, sans contrôle, totalement sauvage. Ma gorge me faisait mal.

*S’fous d’ma gueule !*. Comment ça, elle était à la piscine ?!

Ouais, à la piscine.

*Bordel de merde*. De tous les endroits du monde, la piscine était le dernier où pouvait trainer Yuzu, vraiment le dernier des derniers.
C’était à cet instant précis que la peur de la réalité s’injecta profondément dans mon sang. C’était là, dans cette entrée d’un luxe gerbant au petit temple des morts, que je me rendis compte du poids écrasant de mon crâne. *La… piscine*. Il y avait un vrai problème.

Elle devrait pas tarder à rentrer. Tu n'as qu'à l'attendre dans sa chambre, proposa Hanaï en me faisant un geste d’invitation vers les escaliers.

Je soulevais mon corps sans protester, sans rien penser, en la suivant à travers ces marches.
La bouillie de mots me revenait en tête, comme un énorme poing dans l’estomac. *YuzuneferapassarentréeàPoudlard*. J’avais une faim affreuse, totalement affolante ; je me sentais faible.

Au fond, c’est ma chambre.

Ma tête pivota sans porter mon regard, bordel, j’avais l’impression de tomber en restant debout. *Qu’est-c’qui…*.

Juste là, c’est celle de Yuzu.

Un peu plus attentive à ce prénom, mes yeux suivirent la direction de son bras. *Juste là…*. C’était tout proche des escaliers qui montaient. Et qui descendaient ; comme moi.
À quelques centimètres de moi, il y avait l’Antre de Yuzu, là. *J’peux pas si ‘lle m’laisse pas*.

Et là, c’est la chambre de ma mère.

*Ma mère…*. Qu’est-ce que ça voulait dire, ce mot ?

Fait comme chez toi.

Comme le ferait un vent, elle me souffla le regard en me dépassant, me faisant vriller avec elle. *’me sens pas bien*. La faim était en train de me forer l’estomac, la douleur augmentait de plus en plus. Et mes yeux tombèrent sur elle. La Géante. *Élisabeth*. Elle était grande, la Géante. Impressionnante. Sa tête fit un geste vers moi, basculant doucement. *Tu sais*. J’essayais de rattraper mes pensées, mais elles me coulaient entre les doigts. *Juste y aller*. Je me lançais en avant, flottant jusqu’à la Géante ; en prenant conscience de la voile qui me portait. J’étais portée par moi-même, mais je n’étais pas en moi.
Non, bon Dieu, je ne voulais pas y être.

La Géante me regardait, mais elle me faisait peur. Dans ses grands yeux, il y’en avait tellement, de peur.
Mes yeux abandonnaient les siens, ils n’avaient pas envie ; ils préféraient flotter autre-part, pas sur cette Autre. J’inclinais ma poitrine en avant, écartant mes lèvres pour prononcer mon habitude : « Charlie, étudiante en harmo… ». Ma voix s’envola dans les cieux. *Merde*. « …étudiante à Poudlard, enchantée ». J’avais presque oublié que mon habitude avait changé. Je ne composais plus. Et cette Géante savait beaucoup de choses, y compris mes propres mots. « Même si… ». Je ne pouvais rien cacher. « Vous l’savez déjà ».
Je glissais de mon regard vers le carrelage du sol, pour essayer de m’étaler de tout mon long dessus. Me reposer un peu. *’besoin d’dormir*.

Nul besoin d'être aussi formelle.

La Géante avait une belle voix, peut-être que je pouvais m’étaler dessus ?

Élisabeth-Howard Ame. Mais ça, vous le savez déjà.

Ouais, m’allonger sur ses ondes sans être obligée de réfléchir ou même de penser. *Bonne idée*. C’était une foutue bonne idée.

Tenez, voilà du thé vert.

*Du thé…*. Elle avait de très, très bonnes idées ! Le bras de la Géante se tendit vers une chaise. *Oh ouais*. J’avais bien fait de la choisir, elle. Elle, savait me faire oublier mes pensées. Son invitation à m’allonger sur la chaise était d’une attention parfaite. *J’peux rien lui cacher*. Je le savais.
Mes fesses s’écrasèrent contre le siège, caressant mon esprit de douceur.

Je suis heureuse de voir que Yuzu fut répartie à Gryffondor. Je pensais que Serdaigle pourrait lui apporter une certaine sagesse…

Ouais, c’était tout doux, cette voix. Et mon thé était immobile d’ivresse.

À Serdaigle, elle ne vous aurait probablement jamais connue ou approchée.

Comment est-ce que mon thé pouvait être bourré ? *Bah…*.

D'une certaine façon, je vous admire Charlie. Yuzu est une fille compliquée, avec un énorme cœur mais bien trop de démons servant les causes de ce monde. Je suis heureuse qu'elle ait trouvée une amie comme vous.

*Bah qu’est-c’qui t’arrives p’tit thé ?*. C’était la voix qui l’avait rendu immobile ? C’était elle ?

J'ai beaucoup entendu parler de vous.

*Elle t’berce trop fort, dis ? T’as besoin d’aide ?*. J’avançais ma main pour attraper le verre, puis porter son ivresse sur mes lèvres.

Je vous écoute.

*Hein ?*. Ma bouche plongée dans l’immobile dérangé, je plantais mes yeux sur la main de la voix. *Moi…*. La voix m’écoutait, maintenant.
Pourtant, je n’avais rien à dire. Je me laissais glisser jusqu’à atterrir dans un creux pas trop dur. La tasse déclina de mes lèvres pour tinter sur la table. *Je…*. Je n’avais vraiment rien à dire, mais je pouvais toujours lui montrer.
Je posais ma main sur… *Merde*. Mes jambes ne touchaient pas le sol, je n’arrivais pas à relever mes fesses.
Je descendis de la chaise pour attraper la lettre froissée au creux de mon unique poche arrière. *C’tout c’que j’ai, grande Géante*. Retournant sur le siège, je posais le papier à côté de la tasse de thé qui remuait un peu son liquide. *Ces mots… j’aimerais les oublier*. Si. Bien sûr que si.
J’avais un truc à dire à la voix. J’avais un truc à lui faire entendre.
J’ouvris ma bouche pâteuse.

Vous m’faites peur à…

*Peur ?*. C’était un peu plus que ça.

À parler d’elle comme si elle était morte.

*Ça m’énerve*. Non ! Je devais me reconcentrer sur l’immobilité du thé, sur son ivresse bourrée. Sur la couette de la voix. Sur la belle main de la Géante. *Réponds*. Je ne devais surtout pas toucher ma Haine. Mon regard se concentra pour bien glisser, lentement. Loin. *Je… patiente*.
La lettre s’enfuit entre les doigts d’une fine pince, flottant à son tour entre les yeux de la voix. *J’attends*. Mes doigts s’articulaient bizarrement.

Quand j'ai écrit cette lettre, j'étais décontenancée, c'était une réaction à chaud et j'en suis désolée.

La surface du thé bougeait, maintenant ; comme si elle avait de petites rides.

J'ai pensé que tu devrais être au courant au vu de la relation que tu entretiens avec elle. Tu as donc été la première informée, avant sa sœur elle-même.

Mais les petites rides étaient bien faibles face au monde, elles ne pouvaient que lui chatouiller les pieds.

Je te rassure, elle est bien vivante, m’assura la grande voix. *Oh*. Ces mots-là, je les avais écoutés ; et même si je les connaissais déjà, je ne pouvais pas m’empêcher d’être surprise de les entendre.
Je me réveillais à travers les frissons du thé. *Bien sûr qu’elle vivante !*. Bordel, la Géante ne comprenait pas ! Ce qui me faisait peur, ce n’était pas qu’elle soit morte, mais qu’elle soit vivante en morte.
Mon regard s’arracha du thé vers le corps de Géante, qui s’était levée. *’comprend pas qu’c’est grave !*. J’étais énervée, mais pas haineuse. J’étais foutrement concentrée, et bien ancrée.

Cela fait des années que je ne l'ai pas vue aussi vivante. Notre situation familiale était très compliquée au Japon, c'est pour cela qu'on est venu. Je voulais les protéger en les emmenant dans l’environnement où j'avais grandi.

Mes fesses se décollaient du siège pour se mettre juste à côté de la voix, le plus proche possible. Pour écouter tous ces mots que j’avais déjà entendus de la bouche de Yuzu. Réécouter ce que je savais déjà sonnait bizarrement à mon oreille, puisque je ne m’y habituais pas. Je ne comprenais toujours pas pourquoi, même si ça ne servait plus à rien maintenant. Je ne comprenais toujours pas pourquoi Yuzu avait décidé d’Oublier sans même m’en parler, mais je comprenais un peu mieux la beauté du flacon, je savais ce qu’il représentait ; le souvenir d’un cours au château m’était revenu. *Affreux*.

Elle ne devrait pas tarder, tu verras par toi-même que Yuzu est loin d'être différente.

*Loindetredifférente*. Je regardais Londres, grand, immense ; et la voix se mélangeait en bouillie informe entre les lumières. Je ne me laissais plus glisser, au contraire, j’étais dressée sur la pointe des pieds, repoussant tous les mots qui essayaient de m’atteindre.

Elle est néanmoins apaisée et semble heureuse. Les seuls moments tristes qu'elle passe, c'est quand elle pense à l'an prochain où elle ne pourra pas te voir.

*CESTOIQUILASCHOISI*. Je fermais les yeux si fort qu’une petite danse d’étoiles lumineuses me narguait, à l’intérieur même de mon regard fermé. La colère fit frissonner mon dos, qui vibra d’une note voltigeante. Je n’essayais plus de me calmer, même si je me sentais gonfler dans les airs. Mon esprit avait besoin de cette chaleur qui serpentait en moi. *Yu. Zu.*.

Souvenir ou non, elle reste une sorcière au fond d’elle-même. L'an prochain, tu seras en troisième année et auras accès à Pré-au-Lard, je n'hésiterais pas à faire le chemin pour que vous puissiez vous voir si le besoin s'en fait sentir de son côté…

Deux plumes se posèrent sur mes épaules.
*Silence*. Puis tous mes muscles se détendirent brusquement, se cachant à ce contact. *Venir me voir hein…*. Mes paupières s’ouvrirent tellement lentement que j’eus le temps de voir le rideau de mes cils, d’entendre le gémissement de mes yeux.

Le regard face au mien — à ma hauteur — était vert, mais le temps le ralentissait tellement que je voyais la pulsation du bleu profond et du jaune clair, comme deux notes embrassées qui n’en faisaient plus qu’une.

…comme du tien.

J’avais envie d’éclater ce vert. *L’voir s’diluer*. Et même si je n’en avais pas le droit, l’envie de Faire était là. Mes muscles étaient foutrement détendus, mais planter mes dents dans ce vert me ferait tellement de bien.
Je levais les bras.
C’était dommage, de ne pas avoir le Droit.
Je plantais mes ongles dans son dos.
Ça aurait fait deux belles notes en une seule.

Quittant son vert, je me lançais contre son corps de Géant, fourrant mon crâne dans son épaule, l’enlaçant de toutes mes forces.
Mes ongles crissaient de toute ma colère dans son dos. Mon souffle était rapide et fort. Je n’avais pas le droit de frapper, alors je serrais, j’écrasais, j’étouffais jusqu’à pouvoir cracher du froid à cette chaleur qui me faisait mal.
Et ma bouche cracha.

C’est vous qui avez tué ses souvenirs de Poudlard ?

Elle planta ses ongles dans mon dos, elle aussi. *Écrase-moi*. Ouais, on se comprenait un peu moi et elle ; on était deux monstres témoins du flacon-tout-bleu qui chialait dans ma poche.

Pas tous…

La voix s’était cassé la gueule, et elle s’était fait mal en tombant.

La majeure partie de ses souvenirs sont déguisés, ils restent d'une certaine façon accessibles si elle recherche ces moments de vide.

Les ondes de son corps faisaient vibrer ma peau, comme si elles voulaient me faire ressentir ses émotions. *’fonctionne pas*. Mais j’aimais ces frémissements.

Elle se souvient de Poudlard sous une autre forme, sans les personnes présentes là-bas à par toi. La mémoire est quelque-chose de complexe, et il était impossible pour moi de supprimer les deux dernières années de vie de ma fille. J'ai dû faire des concessions et j'ai décidé d'accepter sa requête tout en faisant en sorte qu'elle puisse faire marche arrière…

*Marche arrière ?*.
se souvient
À part ces deux mots-là, je pouvais résumer toute sa bouillie par : « Ouais, c’est moi ».
légèrement différent
Sa bouillie qui se mélangeait aux Deux-Mots.
prendrons le dessus
*Rev’nir en arrière ?*. Elle me mentait.
se retrouver réduit
Comment est-ce que c’était possible de me retirer la Haine contre Yuzu ?
lui laisser du temps
Pourquoi est-ce que j’étais aussi énervée ? *YuzuneferapassarentréeàPoudlard*. Peut-être parce que j’en avais marre de la Faiblesse ?

C’est bizarre…

Ma bouche était cassée, et les miettes qui en restaient s’envolaient au vent. *J’crois que…*. Ma bouche se referma. Peut-être que je me trompais depuis le début ?
Peut-être que je devais simplement arrêter de ressentir ?

TADAIMA !

C’était la voix de Yuzu. Bordel.

Image
Yuzu Ame, 13 ans, 1m71.
Ex-Sorcière, Oublietée


Waaaa, j'ai faim !

Mais il est de ces moments où j’aimerais être loin de mon estomac. Être le plus loin possible.
Dans les contrées les plus inaccessibles. Dans mes coins les plus désertiques.

Sable.


Je cours de toutes mes forces, pieds nus. Le sable se soulève uniquement sous l’impact de mes pieds, tout le reste est calme.
Pourtant, je l’entends vibrer. Ce sable. De plus en plus fort !
La sueur coule dans mon dos, sur ma poitrine.

Je me fige. Un vent violent se lève, m’obligeant à lever les bras pour me cacher les yeux, pour ne pas me faire fouetter par les grains.
Le vent hurle ; j’y suis habituée. Mais est-ce le rêve ou le vent qui est froid ?
Il s’arrête aussitôt. J’ouvre mon regard face au désert changé.
Totalement transformé.

Le vent a soufflé si dur et si fort qu’il a déplacé la fine pellicule qui protège les dunes. Je les vois, là, ces formes harmonieuses, pour la première fois. Elles brillent, elles sont presque nues. Ça ne provoque rien en moi, je reste immobile.
Le désert tressaute, avec brusquerie. Il me secoue de bas en haut, avec tant de violence que je tombe la tête la première, les lèvres contre le sable. C’est bizarre, je ne me sens pas comme d’habitude.
Je me relève vite, en poussant sur mes bras.


« Va te changer ma chérie, s'il te plait »

Le soleil brille. Et quand il brille, tout le monde le regarde.
Je me tourne vers lui. Si haut, si grand ; mais il ne réchauffe pas bien.
Je ne l’aime pas. Je m’en veux, je crois, de pouvoir le regarder sans que ça m’aveugle.
Sous mes pieds, le sable pulse une fois.


« Viens j’vais te montrer mon dortoir »

Le soleil ne m’intéresse plus. Je dois courir à nouveau, tout droit. Le plus loin possible, même si le désert tremble.
Je dois arriver à la forêt. Vite. Je n’ai plus de temps.
Je me lance. Mes pieds frappent.


« C'est cool que tu sois venue, je vais me changer, je reviens. C'est, ici, chez toi »

Le désert se calme. Immobile. J’en profite pour lancer mes jambes encore plus loin.
Il y a un feu dans ma gorge, qui alimente mes poumons.
Je crache du charbon, mais je ne m’arrête pas.
Ma langue est dure, noire, craquelée, fumeuse ; charbonneuse.


« Tu te souviens quand je t'avais demandé si tu voulais aller au bal avec moi et qu'il ne s'est jamais passé ? »

Il est de ces moments où j’aimerais oublier mes souvenirs, mais surtout ceux qui sont futurs.
Je tourne la tête, la langue pendue. L’étendue du désert est gigantesque derrière moi, j’avance bie…
Mon pas se pose dans du vide.
Ma poitrine sursaute. L’air que j’engloutis se bloque.
Je regarde.
Pas de sable en face.
Je regarde en bas.
Une pente effrayante de sable. Je tombe en plein dedans. Et je roule sur moi-même, à travers l’angle vertigineux.
Je roule sur la totalité de mon corps !
Mes bras se lèvent au-dessus de ma tête, tendus, liant mes mains. Oh oui. Et je roule de danse.
Ouais ! Je roule de plaisir dans ce grand sable qui me fait mal !
Chaque grain est une étoile, chaque tour est une révolution.
Le corps allongé, les mains gracieuses ; danseuse d’étoile de sable.
Mon visage frappe, mon dos cogne, mes jambes tournoient à m’en arracher le bassin. Mais je n’ai pas envie de m’arrêter.
J’accélère à en perdre le souffle, à en avaler du sable entre mes dents.
Aussi fort qu’un torrent de notes.
Je suis une avalanche de douleur, dans l’immensité désertique. Et je danse. Danse.
DANSE !


« Tu vas faire quoi cette année, déjà ? »

Mes yeux se remplissent de sable, mais je les garde grands ouverts.
La vitesse de ma descente est si folle que j’en suis aveugle au regard ouvert.
Ma bouche hurle, dilatant le silence.
Je viens de me prendre une bosse dans les côtes, si fort que je m’envole déjà dans les cieux.
Je tournoie sur moi-même. Je tourbillonne de ma force dansante, et je vois.
Sable. Ciel. Sable. Ciel.
Le sable est effacé par la grandeur du bleu. Cette succession me terrifie.
Les tonnes de grains collés à mon corps s’éparpillent en tout sens.
Je tournoie si vite que j’ai peur de vomir ma langue.


« Ma mère veux pas que j’arrête l'école, je suppose que je vais suivre des cours dans Londres plutôt qu'en Écosse. Tout le monde veut savoir ce qu'on veut faire mais moi j’veux juste être avec toi. J’suis désolée d'avoir déconné, j’me trouverais loin à la rentrée. J'ai tout ce que je veux, je peux ne pas travailler toute ma vie et au final je suis loin de toi à cause des autres débiles. Tu rentreras pour les vacances ? J'aimerais bien passer un truc pour piloter des avions, on pourrait regarder ces autres d'en haut et ce monde d'un autre point de vue. Et toi ton tournoi de... de... merde ! J'ai oublié, désolée, il me semble que tu as la finale la rentrée prochaine ou quelque chose comme ça ? Tu négliges toujours ton sommeil ? »

Le désert mouille. Je sens son odeur humide qui tournoie aussi vite que moi.
Ma tête gonfle de sang, pour préserver la chaleur de mon esprit.
Le désert sent mes doigts transis et mon nez qui coule.
Il sent le froid créé par ma tornade de danse.
Je projette des grains glacés. Et le désert en a tellement peur.


« Arrête de trop parler ! J’arrive même pas à t’répondre !
Tout c’que j’me d’mande, c’est c’que j’vais foutre sans toi…
 »

Mon tourbillon ralentit. Le désert et le ciel reprennent leurs couleurs, fatigués de me torturer.
Je tombe.
Si vite.
Et je m’écrase dans le sable.


« Tu travailleras et répondras à mes lettres »

Un liquide rouge coule de mes narines et de mes lèvres, abondamment.
Mon odorat ne fonctionne plus, j’ai le nez cassé.
Le ciel est magnifique en face de moi, tout là-haut. Tout bleu. Cette couleur est tellement réelle que je sens son poids sur ma poitrine.
La fumée noire de ma langue se mélange au tableau de bleu, comme une petite danse timide.
Je souris, mais ça me fait tousser. Mon dos brûle de froid.
Je relève mon buste.
Le visage rouge de sang, je me tourne vers le sable. Là. Habillé de sa fine pellicule. Je préfère ses formes enveloppées, et je préfère ne pas le sentir mouillé.
J’enfonce mes bras dedans, entièrement, au plus profond, collant mon visage au sable. Pour enrouler ses grains et rejoindre mes mains dans son intérieur.


« Si un de ces autres te fait chier j’lui fais bouffer ses dents.
Je...
t'aime
 »

Il est de ces cauchemars qui se répètent avec toujours ce même sourire, que je trouve magnifique sans être sublime.
Le sublime, je l’ai effleuré une fois, mais c’était très loin d’ici. Affreusement loin.
Dans mon étreinte, je relève la tête. Mon menton s’écorche de grains et mon cou se casse.
Je cligne des yeux pour améliorer ma vue ensablée.
Mon cœur bondit. Je sens des tremblements s’agiter dans mes muscles.
La forêt. Là. Juste en face.
Mes doigts se serrent.


« J’peux avoir une photo d’toi ? »

Je meurs d’envie de rentrer dans la forêt, mais il me faut des grains du désert pour le retrouver.
Je ne veux pas me perdre pour toujours entre les arbres.
Ils sont trop grands, trop touffus.
Trop terrifiants.


« Viens on va chercher des photos »

Un vent se lève. Mélangeant mon liquide rouge aux grains. Des grumeaux se fabriquent sous ma bouche, brûlés par ma langue pendue.
Le vent déplace les dunes, restructure ses formes.
Je ne respire pas.
J’attends.


« Elles sont où les photos ?!
Je t’amène ça après manger Yuzu »

Le soleil. Mes paupières se plissent. Encore ce maudit soleil qui brille de toutes ses forces, recouvrant le sable de sa couverture éblouissante.
Je ne veux pas du soleil, il m’aveugle trop fort.
Le soleil ne me sert plus à rien. Je ne veux plus rien de lui.
Je serre mes doigts enfouis dans le sable.
Vite. La forêt est juste en face.
J’arrache mes bras si fort que j’en bascule en arrière. Le choc dans mon dos me casse les dents. Et je crache les miettes noircies dans le sable.
Mon buste se relève pour que je puisse contempler les grains arrachés par mes doigts, dans les profondeurs du sable.
J’ouvre mes mains tremblantes.
C’est des grains de cristaux, affreusement brillants. J’en perds ma bouche de surprise. Et mes mains étaient leur écrin.
C’est cet écrin-là que je veux, et aucun autre.


« C’est c’lui’là que j’veux »

Le désert est immobile. Pas le moindre mouvement en vue.
J’attends, les mains tremblantes. Le cœur en suspens.
Pas de brise, pas de dune, pas de brillance.
Rien.


« Merci… »

Je me précipite de fourrer les perles de sables dans mes deux poches, avant que le désert ne puisse sursauter, changer d’avis.
Mon souffle s’accélère, créant de la buée.
Je regarde mes mains toujours tremblantes, elles sont jaunes.
La forêt !
Mes yeux se lèvent.
Il est l’heure.
Je pousse sur mes jambes, et je m’écroule brusquement.
Mon hurlement déchire les cieux du désert.
Mon pied droit est cassé. Je ne peux plus marcher dessus.


« Je… »

Je ne peux pas atteindre la forêt juste en face de moi. Si proche. Horriblement proche. Je suis bloquée.
Terrifiée.
J’essaye de me relever sur une seule jambe, je pousse à m’en déchirer les muscles.
Et je tiens debout. Là. Immobile dans le désert, comme le désert.
La forêt est si proche, si inaccessible.
Si je ne peux plus bouger, je vais m’affronter à la pire menace.
Ma tête maculée de rouge se tourne vers le soleil.


« J’veux r’voir ta mère »

Mes yeux brûlent déjà, mais je ne détourne pas le regard.
Le soleil est haut, grand, fort. Et c’est pour ça que je le déteste d’illuminer si faiblement.
Si faible. Misérable.
Ma rétine s’envole de feu, abandonnant ma vue.
Le soleil est toujours là, dans mes yeux.
Je tiens mon regard dans le sien, et je vois son regard enfin se tourner vers le mien.


« J’suis un peu p’tite, vous… Vous pouvez vous baisser ? »

Je sens sa chaleur se multiplier. Je sens son regard se dilater. Il prend toute la place dans mes yeux. Le soleil s’agite.
Il se rapproche tellement de moi. La chaleur est atroce.
Les cristaux de grains fondent sur mes mains, je les entends grésiller. Je les cache dans mon dos pour que le soleil ne les voient pas.
Il s’approche si près que je vois ses propres grains de regard. Mes sourcils fondent de stupeur.
Là-dedans, il y a le vrai désert, son âme toute entière.
Le désert.
Il est chaud, à l’intérieur. Il est caché jalousement.
Mes mains rugissent de douleur, elles sont en train de se transformer en cristal. Je boucle la boucle, cette folie de se confronter au soleil. Et son désert réel. Celui que j’aime.
La surface ardente est juste en face de moi, mon regard est aveugle, mais je vois encore.
J’approche mes lèvres de la surface du soleil. Je veux sentir la rêverie de mon désert.

Explosion.

Je suis projetée en arrière. Le choc me coupe les pensées.
Je souffle, encore et encore. Je crache du charbon sur le sable.
Il fait sombre. Je lève la tête.
Le soleil a disparu.
Je ne l’ai pas touché de mes lèvres, il s’est désintégré avant.
Mes lèvres n’existent plus, je les ai perdues.
Je sens mon corps léviter, doucement.
Je ne peux pas aller dans la forêt, je ne peux pas rester sur le sable noir. Alors je monte vers le ciel, même si je ne veux pas.
Je plonge ma bouche en avant, et le sable s’écrase contre mon trou béant, sans lèvres, sans dents. Et pourtant, le sable utilise toute sa force.
Je me retire.
Ma lévitation vers le ciel arrache les quelques grains de ma bouche. Mon corps ne touche plus le désert.
Je monte.
Je vois mes mains de cristal, magnifiques.
Ma tête pivote en arrière. Un placard avec une seule porte est ouvert. Je monte vers lui.

Le désert a tellement froid qu’il me glace le cœur. Le sable a perdu toute son énergie.
Je dois le réchauffer, moi. Celle-au-corps-brisé.
Je dois le protéger à mon tour.
Mais je ne peux pas rester collée à lui. J’ai tellement peur de le brûler, petit désert.
Ma chaleur va tout dévaster, je le sais.
Je m’en vais, sans le vouloir.
Encore.

Je rentre dans ma chrysalide. Elle m’entoure le corps de son marbre blanc.
Une poignée intérieure est là, sur la porte tout aussi blanche.
Je pose ma main dessus.
La poignée est tellement froide. Pourquoi est-elle si glacée ?

Je regarde le désert assombri. Il se mouille, je sens encore une fois sa douce odeur humide.
Je commence à fermer la porte, le regard brûlé par le sable froid.


CRISTAL BLANCHI, EN GLACE.

Et pourtant, je n’ai pas envie de croire à cette porte qui se referme,
Parce que je crois encore en ce visage qui me regarde de toute son intensité, de toute sa peur.

Je tire sur mon bras.

La foutue porte claque si fort dans mon crâne.

J’avale ma bave.

Rien ne coule, parce qu’il n’y a rien à faire couler.

Je crois encore en le flacon fourré dans ma poche ensablée.

Je crois croire en ma Yuzu symphonique toute jaune.

Je la serre fort entre mes doigts blanchis, même si je suis seule dans ce luxe de placard.

Tout brille alors que mes pensées s’éteignent.

Yuzu est dans ma main, entre moi,
En moi.

Mais je me sens si Seule,
Graine de Cristal dans le noyau des Autres.


« Soit le vent qui gonfle mes voiles, nous partons ! »

« Toi, tu ne me feras jamais de mal ?
Pas vrai ?
 »

« Jamais.
Jamais
Je redeviendrai forte, comme avant, je te le promets... »


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En Diapason de Splendeur
Ton Cavalier des Élans, à l'Éternel.