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Deux, ma Demeure, Meurs  SOLO 

[ 2 JUILLET 2043 ]
Grande Avenue de Whitechapel, Tower Hamlets, Londres

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Mon regard ne pouvait pas s’arracher de mon sac à dos. *Bordel… Pourquoi t’as fait ça ?*. À l’intérieur de ce sac, il y avait juste mon carnet des Autres, trois stylos et ce foutu portable — trouvé dans la pochette qu’on m’avait donné chez les bourges, hier.
Un portable tout entier pour un seul et unique numéro à l’intérieur : Yuzu Ame. *J’veux pas d’ça…*. Quand je l’avais trouvé ce matin, j’avais hésité à lui faire traverser la fenêtre de ma chambre.
Finalement, je l’avais pris avec moi ; j’avais cette impression que sa proximité atténuait ma fatigue. *J’sais même pas c’que j’fais*.

Je suppose que tout le monde a dû te parler de ton Tournoi ?

Madame Crown était sur ma droite — en train de conduire vers son salon de coiffure — et je lui répondis avec la même posture paralysée que je tenais depuis dix minutes : en fixant mon sac à dos sur le sol.

Oh que oui, soupirais-je.

Tu en es fière, j’espère ?

Elle avait sûrement repéré la lassitude dans ma réponse pour me poser une question pareille. *Tss…*. Je savais que Madame Crown faisait très attention aux détails, comme mon père d’avant. Et je savais tout autant qu’elle pouvait être très chiante si elle cherchait à avoir une information précise, comme : pourquoi parler du Tournoi avait l’air d’autant me faire chier ?

Mettez-vous à ma place. Tous les Au… je fis une pause en grinçant des dents, puis je repris rapidement, tout le monde me parle tout le temps de la même chose… me lamentais-je en imitant une moue boudeuse.

Je te comprends ma chérie. Alors n’en parlons pas.

*Merci…*. Ma bouche resta silencieuse, mais ma poitrine s’apaisa.
Madame Crown était la seule personne pour laquelle je changeais ma manière de parler ; je ne savais pas vraiment pourquoi, mais il me suffisait de la regarder pour m’exprimer plus lentement, en articulant mieux et surtout en utilisant des mots plus jolis. C’était comme un réflexe qui s’activait en moi, avec lequel j’avais grandi. *’lle est foutrement élégante*. Tout ce qu’elle dégageait m’impressionnait quand j’étais plus petite.
Maintenant, elle n’était plus vraiment impressionnante — à l’exception de sa taille — c’était surtout qu’elle avait une manière de dire et de faire les choses que je trouvais très belle, presque poétique.
Sa façon de faire n’avait rien à voir avec le sac à mes pieds, qui m’inspirait juste un dégoût bizarre, mélangé à de l’excitation de l’avoir ; c’était malsain.
Je voulais oublier la Japonaise pour l’instant, oublier Louna et la Peste ; juste rester à ne rien faire. *Oh ouais, rien faire du tout*.

Sans forcer — comme si je n’avais plus à me battre — je fis glisser mon regard hors du sac pour aller vers les yeux de Madame Crown. *Tellement bleus*.
Leur nuance n’était pas celle de mon père, ni celle de Solwen, ni même celle de sa propre fille. Elle avait quelque-chose d’unique dans ses prunelles, une espèce de dérision bizarre, comme si elle regardait le monde du haut de sa taille sans vraiment s’y intéresser. Les choses étaient moins graves dans son regard, elles étaient diluées par sa façon de les prendre : comme si elles n’étaient rien.
Ses yeux toujours fixés sur la route coulissèrent vers moi très furtivement, comme un battement d’ailes.

Tu regardes quelque-chose de précis ma chérie ?

*Ouais*. Ma gorge gonflée d’une inspiration, j’écartai les lèvres : « Le coloris de vos yeux ».

Sans éclater de rire comme pourrait le faire n’importe quel Autre, sans écarquiller les yeux comme une abrutie et sans pouffer d’une façon nonchalante à m’en faire gerber, elle eut juste un petit sourire qui ressemblait bien plus à un rictus, avant que sa voix s’élève : « Il te plait ? ».
*Ah ?*. Une question intéressante, avec une réponse bien plus dure à trouver que ce que je pensais. *Ils sont importants qu’pour eux-mêmes, j’crois*. Aimer une nuance comme celle-là, c’était accepter de ne pas être grand-chose, mais au moins il y avait quelque-chose. Deux choix possibles, oui ou non. *Bon Dieu…*. Je n’en savais foutrement rien, s’ils me plaisaient. Je n’arrivais pas à me décider, ça me fatiguait. *M’fait chier*. Tous les Autres s’étaient mis d’accord pour me parler avec de jolis mots aujourd’hui — précisément aujourd’hui — juste après avoir passé deux jours affreux.

Je sais pas si je l’aime, mais il est très joli.

Un instant roula avec nous, en même temps que la voiture, puis ses lèvres s’ouvrirent encore une fois : « C’est un début qui n’peut que promettre de belles choses ».
Je n’étais pas sûre pour sa nuance de bleu, mais pour ses mots, j’étais bien sûre de les aimer. *Ouais…*. Elle avait raison, la beauté pouvait que promettre d’autres beautés encore plus profondes. *Comme c’que j’ai fait*. Mes harmoniques s’étalaient dans mon crâne ; elles étaient belles, en surface, mais elles l’étaient tellement plus quand je plongeais entièrement dedans.
*Faut vraiment que j'trouve la même chose avec mon pouvoir*. J’étais sûre que le fonctionnement était pareil pour la Magie, je devais simplement trouver la beauté du pilier. *Simplement…*. Et le trouver seule, maintenant.

Mon regard glissa jusqu’à mon sac — j’avais jeté la pochette que m’avait donné Yuzu hors de mon Antre, je trouvais que ça faisait trop d’elle entre le flacon, la carte, la photo et le pochette-de-trop.

Un long soupir déforma ma bouche, je devais trouver une solution à ce portable, je ne pouvais pas rester avec. Un klaxon souleva ma poitrine. *Bon Dieu !*. Je relevai la tête, les yeux exténués, le cœur cognant avec frénésie.
Madame Crown était en train de se garer, faisant klaxonner toute la circulation derrière nous. Je brassais les environs du regard, repérant le salon sur la droite. *La grande avenue*. Le hurlement des voitures était totalement normal.
J’observais les manipulations des grandes mains sur le volant, qui ne paraissaient pas du tout dérangées par le bruit affreux qu’elles provoquaient ; mon regard monta un peu plus haut, sur le joli-bleu qui était d’un calme apaisant.
Une dernière accélération vers l’avant, puis elle coupa le moteur. Je continuais à observer son coloris sans rien dire, attendant qu’elle sorte. Son bleu-bizarre se tourna vers moi.

Ton côté est trop dangereux. Tu vas attendre que je sois sortie pour pouvoir sortir par ma porte, d’accord ?

Bien.

Après ma réponse, elle continua à me regarder dans les yeux. *Y’a quelqu’chose de dur là-’dans*. Au final, son regard était assez opaque, il cachait beaucoup de ce qui pouvait le traverser ou le faire bouger. Je me disais qu’avec le temps, j’arriverais à voir dedans.

Concernant ton coloris…

*Mon ?*. Je sentais mes sourcils monter un peu sur mon front, attendant cette réponse avec une grande curiosité. *J’écoute*. « …je ne dirais pas qu’il me plait… ».

Oh… souffla ma bouche sans passer par ma réflexion.

J’étais déçue, vraiment. Je m’attendais à ce qu’elle l’aime.
Face à ma réaction, son visage se malaxa en des traits follement doux : « Je n’ai pas fini ma phrase ma chérie ». *Ouais mais t’aimes pas*. En ravalant ma bave, je répondis simplement : « Je vous écoute ».

Comme je le disais, ton coloris n’est pas la partie plaisante de tes yeux, à l’inverse de ton avis sur les miens, sa bouche s’arrêta en une petite pause, j’étais accrochée à ses mots, attendant la suite, pour moi, c’est la façon dont tu pénètres de ton regard qui est réellement étonnante.

*Pénètre de mon regard…* articula mon esprit en écho. J’aimais bien. Mes muscles fatigués esquissaient un sourire bancal à ce coloris qui m’offrait sa sincérité.

Merci je… mes mots s’étaient brusquement échappés, je les cherchais furieusement dans la bouillie de mon crâne ; mais plus je remuais, plus ils s’embourbaient profondément, alors j’arrêtais de bouger, sèchement.
Puis ma voix souffla comme un murmure : « Juste merci ». J’avais l’impression que la fatigue réduisait ma vision à un tout petit trou de serrure, puisque je ne voyais que Madame Crown en cet instant. Elle emplissait ma tête et mes pensées, gigantesque dans les rouages qui me composaient. Un petit sourire — toujours aussi réservé — fendit sa bouche ; puis elle disparut. *Bon Dieu*.

Mes cils battaient face à cette brusque absence, la portière était restée ballante, elle aussi, comme si elle était en train de se demander pourquoi cet instant n’avait pas continué.
Je déplaçais mon regard sur les deux jambes qu’avaient laissé le coloris, juste en face, celles qui attendaient que je sorte pour disparaître à mon tour de cet instant.
Un visage s’était superposé à celui de Madame Crown, à un moment ; cette manière si différente de parler, comme venue d’une autre galaxie, et pourtant affreusement Belle. *Bien…*.

Au moment où j’allais passer ma première jambe sur l’autre siège, mon pied frappa contre mon sac à dos. *Ah merde…*. Mon regard pointa vers lui. *Foutu portable*. Il était pitoyable, là. En détournant les yeux, je décidais de le laisser dans la voiture, je reviendrais le chercher à la fermeture du salon.
Le corps trainant, je sortis par la portière droite en soupirant.

L’air extérieur était aussi doux que puant. Ma peau remerciait la brise, et mon nez insultait l’odeur.
Je levais mes bras en l’air pour m’étirer le dos, même si le trajet n’avait duré que dix minutes. Une pression vraiment chiante enveloppait mes muscles, comme si je les avais tous enroulés dans du parchemin pour les étouffer. Je ressentais donc une envie dévorante et persistante de m’étirer. J’allongeais mes bras de toutes mes forces, tirant sur mes épaules jusqu’à les faire craquer. *Bon Dieeeu…*. Puis je relâchais tout, réveillée par cet étirement de quelques secondes.

Le salon de coiffure était juste en face. *Mais…*. Je clignais des yeux pour un peu mieux voir. *Darcy !*. La Serdaigle était en train de couper les cheveux d’une grosse femme, avec concentration. *Grande*.
Madame Crown était venue me chercher en pleine après-midi, je tournais mes yeux vers elle — sa tête était fourrée dans le coffre de sa voiture. À cette heure-ci, le salon devait être ouvert depuis un bon moment. *Bien*. L’attendre ici était une perte de temps, j’avais envie de m’asseoir avec Darcy pour somnoler un peu. *M’asseoir…*. L’image d’un siège moelleux me faisait presque baver.
Je me trainais vers la porte du salon pour l’ouvrir lentement, mais le tintement de la cloche me perça quand même les tympans. *Cloche de merde*.
Alors qu’une grimace déformait mes traits, Darcy leva les yeux dans ma direction.

Charlie !

Il n’y avait que ses yeux qui souriaient, sa bouche restait définitivement sérieuse.

Salut Darcy, lui articulais-je d’une voix un peu pâteuse.

Cette grande fille était la personne qui souriait le moins de toutes les Autres. Lui arracher un sourire était comme lui arracher le cœur ; même les rictus n’existaient pas sur son visage inexpressif, totalement mort. Heureusement que son regard était très loin de réussir à cacher ses pensées.

Assieds-toi, t’as l’air fatiguée.

*Ouais*. Je trouvais ça dommage, pour son sourire, puisque je l’avais finalement vu cette année, je lui avais arraché son cœur sans vraiment savoir comment j’avais foutu. Et, bordel, son sourire était tellement magnifique.
Depuis ce jour-là, à chaque fois que mon regard croisait le sien, ce même sourire impressionnant s’étalait entre les murs de mon crâne. *Ressemble à celui d’Verity*. Un autre sourire, presque aussi éclatant, éclaboussa dans mon esprit. *La p’tite pouffy*. Je n’y avais pas pens…
Mon corps tangua brusquement, je lançais ma jambe pour rattraper mon équilibre, sans savoir précisément où je l’avais jetée ; mes orteils se plantèrent dans le sol. *Bordel*. Je n’étais pas tombée. Mon regard vrilla sur une fille, juste en face de moi. *’m’est rentrée d’dans ?*

Tss… chiqua ma bouche dans sa direction avant de s’écraser sur un détail.
*Ooh…*. Ses cheveux.
*’on ’Dieu d’merde*. Ils étaient Ocre.

T’excuses surtout pas, toi.

*Aelle*. J’ouvrais la bouche, pour la refermer aussitôt. Ma vision s’écarta brusquement, dévorant tous les détails comme une gangrène corrosive. *Aelle*.

T’es sourde ?!

*Aelle*. Ma voix pendait au fond de ma gorge, tenant au bout de l’hameçon enfoncé dans ma langue ; elle me tirait en arrière, me faisait tomber dans mon ventre. Mon estomac brûlé. Je ne pouvais plus parler. *Aelle*.

Hé ?!

La main Ocre se posa sur mon épaule. *AEEEEEELLE*. Un truc implosa dans mon crâne. Le temps cliqueta. Le truc s’écroulait dans le conduit de mon dos, avec une ampleur démente. Un silence en moi. *Je…*. Puis un frisson atroce me déchira tous les muscles.
Le truc venait de planter toute sa mâchoire dans mon cœur.

Lâche. Moi. Sale. Trainée.

Tous les sons grouillaient dans mes tympans, surtout le ciseau là-bas qui faisait gémir la section des cheveux ; et le bruit de succion ignoble juste avant que les lèvres d’Ocre s’ouvrent.

Quoi ?!

Sa main qui écrasait mon épaule.

Hé, lâche-là.

La voix de Darcy qui hurlait dans mon crâne.

Répète ça !

Et les gouttes de salive Ocrées qui me frappaient le visage. Elles étaient presque douces. *Aelle*. Le monde tournait presque doucement. *Pardon, de t’aimer*.
Je fis vriller mon bassin, déclenchant une puissance monstrueuse dans ma cuisse qui fendit l’air d’une vitesse atroce, avec au bout : mon tibia, qui dilatait l’espace en fonçant vers la tête d’Ocre ; bordel, elle allait exploser comme une pastèque.
Mon coup de tibia était destructeur.
Une douleur éclata dans l’intérieur de ma cuisse, me brouillant le regard de points blanc. Mon tibia dévia en s’écrasant un peu plus bas, dans l’épaule d’Ocre.

AAAH !

Je voyais à peine l’épaule avec tous ces points de merde ; je m’étais déchirée quelque chose dans la cuisse.
Comment c’était possible ? J’avais perdu ma souplesse ? J’étais vraiment si faible que ça ?

CHARLIE !

Ma jambe retomba lourdement par terre, en plein sur mon talon ; une douleur sourde éclata dans tout mon pied.
Les points dansaient affreusement. Je vis un mouvement sur la gauche, un truc qui arrivait de très loin en faisant un arc complet, d’une ampleur flippante.
Bordel, ce coup était si facile à esquiver si je l’avais vu un peu plus tôt.


Le temps tout entier s’arrêta ; pour se décaler d’une octave.


Je ne sais pas si je tombe, mais mon corps est violemment percuté sur le flanc.
Si, je suis tombée.
Bordel.

Mon crâne est si lourd, compacté de sang. Et il frappe, ce sang ; je le sens cogner si fort contre la paroi, de moi.

T’ES MALADE ?!

J’entends sa voix, à la sans-sourire, je me demande pourquoi elle hurle comme ça. Cette tarée.
J’ai mal au crâne, et au corps. Le sol est dur, bordel.

POURQUOI TU L’AS FRAPPÉE ?!

Mes mains sont plaquées contre mon visage rougi, et mes joues sont alourdies par mes larmes brûlantes.
Je tremble, je crois.
Je rapproche un peu plus mes jambes vers ma poitrine, et j’essaye de respirer sans me noyer dans ma bave. Mes oreilles bourdonnent, comme si un essaim de mouches-à-merde me grignotait les tympans.

ON S’EN FOUS ! ELLE EST P’TITE !

J’ai mal.
J’ai foutrement mal à mon corps.
Mais mon cœur ne se tait pas, il ne veut pas la fermer.
Ma tête, est sur le point d’exploser ; mes larmes, de me traverser la peau ; mon souffle, de m’arracher les poumons.
Et mon foutu cœur bat encore, me bat encore.

DÉGAGE ! BOUGE D’ICI !

La sans-sourire hurle toujours. Mon cœur hurle tellement plus fort.
Mon corps est sur le point de lâcher, mais mon cœur ne me lâche pas.
Je suffoque, je n’arrive pas à le faire taire.
Je me recroqueville encore plus, étalée sur ce sol trop froid.
J’entends les gouttes de ce cœur tomber.

Charlie ! Tu m’entends ?!

Le flot de mes yeux ne s’arrête pas.
Mon cœur me bat encore.
Je ne comprends pas. Même si je ne me rappelle plus de rien, je n’arrive quand même pas à L’oublier.
Et je crois que c’est ça qui me fait le plus de mal.

Bordel, je n’y arrive pas, mon cœur.
Dernière modification par Charlie Rengan le 24 novembre 2019, 13 h 07, modifié 3 fois.

En Diapason de Splendeur
Ton Cavalier des Élans, à l'Éternel.

Deux, ma Demeure, Meurs  SOLO 

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Salon de Coiffure des « Crown », Grande Avenue de Whitechapel, Cité de Londres

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Orlane Crown
Mère de Darcy, 48 ans




Entre les murs de cette pièce spacieuse, un silence relatif régnait.
De l’autre côté de la vitre, l’empressement des voitures et des passants semblait gorgé d’illusion tant leur silence était irréel.
Le salon était fermé, plongé dans une bulle d’insonorisation magique. La nervosité pouvait aisément se lire sur le bout de mes doigts, tapotant frénétiquement ma peau dans une tentative de décontraction ; cela n’arrangeait en rien ma fébrilité, mais permettait de la contenir dans un récipient pour qu’elle ne déborde pas de moi. Sans que cela n’affecte autrui que moi.
Ainsi étais-je debout, seule, dans la pièce principale, éloignée des deux filles cloitrées dans le bureau si silencieux pourtant ; j’attendais la venue d’Adam, faute de ne pas avoir eu de réponse de Charlie.

La quiétude très relative emplissait le salon d’émotions inexprimées, contenues et enfermées en chacune de nous trois. Il y avait probablement moins de contenue en ce qui concernait Charlie et ma fille, leurs déferlements respectifs avaient causé des dommages à deux Moldues.
Néanmoins, cette décharge n’était pas libératrice pour Darcy, bien au contraire, ses émotions n’en étaient que plus effervescentes, sauvages.
Quant à Charlie, sa décharge semblait l’avoir vidée de toute énergie, la simple observation de ses frémissements était peinant, l’imprévisibilité de cette fille était difficilement gérable.

Entre les visages insignifiants de la masse, un en particulier attira mon attention, noyé de sueur et gonflé de sang. *Adam…*. Il semblait avoir effectué la route à pieds, et en courant. *Par Merlin…*. Le tapotement frénétique de mes doigts cessa, je décroisais les bras pour aller à la rencontre du jeune père.
D’un mouvement discret de ma baguette, la porte du salon se déverrouilla. Une seconde plus tard, le battant s’écarta pour régurgiter le père de Charlie dans la pièce.

Orla… Orlane ! gémit sa voix meurtrie et son corps éreinté.

L’avoir dans cet état n’était pas plaisant pour moi, et cela allait l'être encore moi pour la petite Charlie. Une pensée pour sa femme me parcourut l’esprit.

Où est Charlie ? questionnais-je durement.

Quoi ?!

Sa voix frôlait les limites du sanglot, mon cœur chavira dans ma poitrine. *Que se passe-t-il encore…*. « Tu m’as dit qu’elle était avec toi ! » aboya le petit homme en s’avançant légèrement trop près de mon corps.
Je saisis la confusion instantanément, qui m’extirpa un juron : « Merlin ! Je te parle de ta femme ! ». Ma voix était pleine d’agacement, mais pas de colère. Voir Adam dans un tel état animal ne me plaisait pas, il était toujours excessif dans ses émotions.

Ah ! À la maison.

Le ton qu’il avait employé était plus calme, c’était ainsi qu’il se contrôlait : lorsqu’il voyait un débordement d’émotion chez l’autre.

Tu l’as prévenue pour votre fille ?

Le spectre d’émotions qui traversa son visage était une réponse complète, sans laisser de la place au doute. Cette ambiguïté qui existait dans leur couple était d’une étrangeté rare.
Ils paraissaient être les deux personnes les plus heureuses ensemble ; malgré tout, il me semblait de plus en plus que leur partage était limité, répondant à des règles conscientes ou inconscientes.

Non.

Sa réponse n’était pas nécessaire, de la même manière que ma réaction ne l’était pas non plus : « Adam… ».
Son visage se détourna du mien pour se ficher sur la porte de mon bureau — profitant de l’opportunité pour fuir mon regard. Sa respiration était toujours erratique, et son visage encore plus effrayant de fatigue.

Ta fille va bien, mais tu vas lui faire peur si tu vas la voir comme cela, articulais-je lentement pour qu’il puisse se saisir de l’ampleur de mes mots.
Le sens de mes paroles semblait lui faire vaciller son emportement, affaissant ses traits telle une fleur rabattant ses pétales. Son visage pivota vers le grand miroir du salon dans lequel il s’observa plus longuement. J’étais satisfaite de son comportement, il se montrait légèrement plus responsable envers son enfant pour une fois.
Adam traversa la pièce pour se pencher sur le lave-mains.

T’as d’l’eau froide ici ?

Bien sûr.

Il ouvrit le robinet bleu à son maximum pour se laver le visage avec brusquerie. Il manquait d’élégance ; cependant, son effort était un signe de la grande confiance qu’il me portait. Je lui avais dit que Charlie allait bien, il prenait ainsi son temps pour s’arranger avant de la voir, sans précipitation aucune alors qu’il écumait d’envie d’être à ses côtés.

Elle s’est embrouillée avec qui déjà ? me demanda-t-il d’une voix plus sereine que le bœuf vociférant qu’il était quelques secondes plus tôt. Pourtant, il avait beaucoup de difficulté à dissimuler la colère qu’il renfermait.

Juste disputée avec une jeune fille, Adam.

Juste disputée répéta-t-il en appuyant sur mes mots.

L’eau froide coulait toujours à flots, éclaboussant la chemise blanche du jeune père. Je patientais le temps qu'il soit totalement présentable pour lui avouer — contre mon gré — le coup de Charlie qui avait tout enclenché ; l’ecchymose sur le visage de la jeune fille ne pouvait pas cacher ce détail de l’histoire. L’action s’était déroulée si vite que je n’avais pas eu le temps d’intervenir à temps, impuissante à travers mes yeux hors du salon.

Adam s’essuyait le visage à l’aide d’une serviette sans prononcer le moindre mot, alors j’attendais également, les bras tendus, les doigts enchevêtrés sans tapoter ; c’était le détail qui me plaisait le plus lorsque j’étais en compagnie, ma nervosité pouvait aisément trouver un point d’attache différent de mon corps personnel. Ainsi, en cet instant, le bouillonnement dissimulé d’Adam portait tout le spectre de mon agitation.

J'connais ma fille, Orlane.

Mon visage tiqua. Je ne comprenais pas ce qu’il essayait d’insinuer avec cette affirmation, alors je préférais attendre des précisions de sa déclaration ; et s’il n’était pas disposé à m’en offrir, j’irais les trouver avec ma propre bouche.

J’ressens l’explosion qui peut s’produire en elle et qui va la pousser à juste se disputer.

Une grande part de vérité avec une légère pointe de fantasme inapplicable, ce qui résultait en un instinct particulier, très chaotique chez ce jeune homme. Pourtant, cet instinct était bien présent puisque ses insinuations étaient fondées.
Je m’éclaircis la voix discrètement, prête à faire entendre à Adam ce qu’il avait déjà pressenti d’une manière globale.

Tu as raison, mon regard s’échappa une seconde sur la porte de mon bureau, les filles ne nous entendaient pas à moins de crier, ils avaient donc certainement entendu l’arrivée du jeune père, je ne sais pas précisément dans quelles circonstances, mais Charlie a frappé la première.

Dans l’expansion des émotions passées sous silence, il y eut un déferlement nouveau provenant d’Adam. Il ne résultait pas d’une colère, non… La complexité de l’émotion était plus grande ; son visage s’articulait en un désespoir criard, frappé d’une envie de tout abandonner, furtive, mais bien présente. C’était l’instant parfait pour rassurer, juste après l’étalement de ce qui était déjà soupçonné.

Mais elle ne s’est prise qu’un seul coup en retour, Darcy est intervenue très rapidement.

Le visage comprimé d’émotions complexes, Adam fit quelques pas dans ma direction pour se tenir en face de moi, proche. Son regard perturbé se confrontait au mien, que je savais stagnant.
Sa bouche s’ouvrit une première fois, sans parvenir à prononcer le moindre mot. L’agitation de ses gestes n’était que le pâle reflet de la mienne, la voir me suffisait pour n’en ressentir aucune parcelle.
Dans une nouvelle tentative, il souffla à mi-voix : « Est-c’qu’elle s’est évanouie ? ». *Merlin*. C’était donc cela qui lui causait tant d’angoisse, le souvenir des pertes de conscience. Je le comprenais, c’était un lourd traumatisme.

Absolument pas, rassurais-je de mon intonation la plus confiante.

S’il-te-plait… une panique s’emparait de son visage, flagrante, soudaine, je décroisais mes doigts, tu sais qu’elle est fragile. Elle… sa respiration était atrocement saccadée, n’importe quand ou n’impor… tu… je te demande juste de pas m’mentir.

Mon regard ne cilla pas du sien, autant que je m’efforçai à rester la plus hermétique possible ; ce n’était pas complexe face à ce débordement d’émotions, cela gargarisait d’autant plus mon égo de contrôle.

Tu me connais menteuse ? reformulais-je en prenant une posture irritée.

Non, mais… ça m’fait juste… bafouilla-t-il en détournant son regard. Adam était bien différent quand cela concernait sa fille, son versant manipulateur et d’un contrôle remarquable s’écroulait tel un château de sable, laissant uniquement son cœur à vif entre ses os. « Elle est fragile… » conclut-il en reniflant sans grâce.

Je sais bien.

La vision très enfantine qu’il avait de Charlie était de plus en plus prononcée avec le temps, alors que la tendance devait s’inverser dans l’ordre des choses.
La petite sorcière était de plus en plus mature malgré sa petite corpulence, j’avais entraperçu ses premiers signes d’émotions plus poussées dans la voiture. Ainsi, je ne pus pas m’empêcher d’ajouter : « Mais ne la protège pas trop ». Adam continuait à regarder le sol, paraissant n’avoir entendu aucun de mes mots, alors je continuais : « Elle sait très bien se défendre toute seule ».

Toute seule répéta sa voix dans un souffle, gardant toujours sa tête baissée, justement, j’aimerais bien la voir arrêter d’être aussi seule.

*Par Merlin…*. Ce n’était pas ses mots qui me peinaient, mais bien son intonation. Elle était d’une tristesse pénétrante.
Mon cœur se serra au fond de sa cage. Je ne partageais pas ses mots, mais je comprenais sa détresse ; j’avais ressenti un désarroi similaire avec Darcy. L’envie de lui affirmer que cela passerait me brûlait la gorge. Lui affirmer que ce sentiment n’était qu’éphémère m’agitait la langue, mais un soudain cliquetis fit pivoter nos deux visages.

Charlie apparut dans l’embrasure de la porte, avec Darcy dans son dos. L’ecchymose sur le haut de sa joue gauche était modérément plus violette, sans que cela ne se soit trop dégénéré.

Charlie…

Du coin du regard, j’aperçus Adam se lancer en avant ; lui et sa fille partageaient ce même bond en avant, buste baissé, que j’avais vu à plusieurs reprises sur Charlie.
Le jeune père ne se jeta pas sur son enfant comme il le faisait d’habitude. *Étrange…*. Il se posta en face d’elle, puis s’agenouilla avec une grande lenteur calculée. Charlie gardait les yeux baissés au sol, son regard ne s’était pas relevé une seule fois.
Je croisais les doigts au bout de mes bras tendus, observant minutieusement ces comportements curieux.

Le pouce tremblant d’Adam frôla l’hématome de sa fille dans un silence complet, me faisant douter de mon choix d’insonorisation et de sa justesse. Le mutisme comportait une pointe d’embarras, alimenté d’émotions emprisonnées.
Au bout d’un temps qui me parut interminable, Charlie leva ses bras qu’elle enroula autour du cou d’Adam. Son petit menton se déposa sur l’épaule paternelle, une sensation qu’elle avait la chance de ressentir. Je déplaçais mon regard sur Darcy, qui m’observait d’une mine coupable ; elle savait que son déferlement avait dépassé les limites de l’acceptable. Je comprenais l’urgence de la situation qu’elle avait affrontée, mais une si grande fille avec si peu de contrôle me dépitait.

J’aimerais dormir chez Madame Crown.

Mon attention se déplaça sur cette voix aiguë. Le visage de Charlie dépassait toujours de l’épaule d’Adam, elle me transperçait de son regard frappant.
Je ne voyais aucun inconvénient à cette demande, ce serait même avec un grand plaisir que je l’acceptais à nouveau dans notre domaine.

Face au silence de son père, je demandais d’une voix douce : « Adam ? ». Sa main apparaissait par intermittence dans les cheveux de sa fille, dans une tentative d’apaisement. Le silence magique, artificiel, gonflait dans mon esprit.

Bien sûr…

Tel un souffle dans ce silence qui ne perdait en rien son épaisseur écrasante.
Dernière modification par Charlie Rengan le 24 novembre 2019, 13 h 43, modifié 2 fois.

En Diapason de Splendeur
Ton Cavalier des Élans, à l'Éternel.

Deux, ma Demeure, Meurs  SOLO 

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Salon, Demeure « Crown », Sud de Londres

Charlie




Je ne savais pas si c’était ce gratin qui n’avait aucun goût ou si c’était ma langue qui ne sentait plus rien. Le bruit des cuillères de Madame Crown et Darcy était presque en train de casser les plats, ça devait être très bon pour eux. *’doit être ma langue*.
En reniflant, j’ajustais mon dos sur la chaise. *Haa, bordel !*. Mon adducteur me faisait affreusement mal, je n’arrivais même plus à bien marcher. Ma jambe gauche était affalée sous la table, mais ma jambe droite était écartée, posée contre un des pieds de la table pour ne pas me faire mal ; cette foutue jambe voulait se barrer de mon corps.

Ma tête voulait exploser, et mes muscles étaient comme de la vase ; même ma traitresse de mâchoire pulsait à chaque fois que je mâchais, me rappelant que je m’étais fait éclater. Mes souvenirs du moment étaient tellement flous que je pensais l’avoir rêvé, mais Darcy m’avait expliqué cinquante fois que j’avais frappé la fille en première, que c’était bien moi qui avais créé mon propre rêve. *Bon Dieu…*. Je n’avais plus envie de rien.

Mon regard se hissa difficilement vers le haut, tiré par les cordages de mes orbites estropiées. Madame Crown mangeait avec la même fluidité de mouvement que d’habitude, tout en lisant son journal sorcier, le bleu-bizarre de ses yeux était moins fort la nuit.
Je tirais sur mes cordages, un peu, pour regarder Darcy. Concentrée à manger beaucoup moins délicatement, elle scrutait un parchemin à une vitesse flippante, ses yeux faisaient des allers-retours tellement vite que j’avais l’impression que c’était une foutue blague. Et même si c’était comme ça à chaque repas que j’avais passé ici, je ne m’y habituais toujours pas. *Mmh…*. J’aimais le silence de ce moment, mon crâne était tellement boursoufflé de douleur que le calme me faisait du bien.
D’un coup, je relâchais tous mes cordages pour faire glisser mes yeux vers mon assiette.

Je n’avais pas vraiment faim, mais j’avais besoin d’énergie ; je me sentais encore plus faible que la faiblesse elle-même. Mes doigts se serraient autour de ma cuillère, pour plonger son fer dans la gueule de cette bouffe. *Bien…*. Je remuais la cuillère pour essayer d’attraper un morceau appétissant. Le bruit de mélasse du gratin était dégueulasse, alors je tirais ma cuillère en attrapant n’importe quel bout que je fourrais dans ma bouche.
Je mâchais une fois ; pulsion dans ma mâchoire, douleur qui secoua mon crâne. *’fait chier*. Je mâchais une deuxième fois ; deuxième pulsion, même douleur en plus perçante, mais je commençais déjà à la connaître.
Troisième fois, je commençais à m’y habituer. Puis je me mis à mâcher plusieurs fois, la gueule entièrement douloureuse, mais habituée. Ma langue était toujours aussi morte dans ma bouche, j’avais l’impression de mastiquer du papier trempé. *’vraiment dégueulasse*. Mais je me forçais.

Ma cuillère s’enfonça encore une fois dans le gratin, et je recommençais tout le processus, comme le protocole d’une potion. Même douleur, même fadeur ; c’était parfait. *Tss… ça s’ra mieux demain…*. Demain. *Demain*. Ce mot d’écho résonnait comme une torture beaucoup plus douloureuse que ma mâchoire pitoyable. Je ne savais plus depuis combien de jours j’avais mal au cœur, mais à chaque fois c’était pire. *Bordel demain !*. « Han… ». Je commençais à avoir peur pour demain. Chaque jour était un peu plus douloureux. *Demain*. Ce mot me faisait vraiment peur. Les pensées qu’il injectait dans mon crâne étaient insupportables. Qu’est-ce qui pouvait bien se passer d’encore pire demain ? *J’veux pas*. À chaque fois que je me disais que ça ne pouvait pas être pire, ça l’était tellement plus ; sans que je n’arrive jamais à prévoir par où j’allais me faire rentrer dedans.
Je ne voulais pas penser aux jours d’avant, ni aux jours d’après ; ça me faisait trop mal, là, dans le cœur de mon cœur. Je voulais rester ici, assise sur cette chaise avec ma jambe éclatée, en mâchant du papier mâché et en me disant que ça pouvait toujours être pire. *Yuzu*. Bien, bien pire.

Je coupais mes pensées, pour écouter uniquement l’instant. Le tintement des cuillères, le froissement des pages du journal, le tic-tac de l’horloge à pendule. *Oh*.
Une furieuse envie me retourna l’estomac. *J’avais refusé l’année dernière*. Cette envie était brûlante en ce moment, là, tout de suite ; elle était foutrement importante. *Ouais j’veux bien Darcy*.

J’peux dormir avec toi ?

Sans bouger la tête, je tournais mes orbites vers Darcy.
*S’te-plait*. Elle leva ses yeux de son parchemin pour les planter sur moi, les sourcils en l’air. Je comprenais sa gueule tordue de surprise parce qu’elle ne savait pas tout ce qui m’était arrivé ces derniers jours. *S’te-plait*. Je n’en pouvais plus de me prendre des lattages de ceux que je détestais, tout comme ceux que j’aimais. J’étais fatiguée de me rendre compte de ma faiblesse qui était chaque jour un peu plus colossale.
Darcy tourna ses yeux vers sa mère.

Et le sommeil… *Bon Dieu*. C’était la pire des choses. Après l’arrivée de l’Autre-trainée, mon père dormait avec elle. Donc plus de place pour moi.
Pourtant, j’avais retrouvé un sommeil magnifique — même s’il était douloureux — quand je me couvrais de la grande cape, toutes les nuits. Cette cape que j’avais abandonnée de Haine l’été dernier, au fond de cette valise marron-dégueulasse, me laissant subir toute cette année des nuits interminables et sans silence, jusqu’à aujourd’hui. *Bordel…*.
Je tournais le regard vers Madame Crown qui faisait des allers-retours entre moi et Darcy ; tout en se retenant de sourire, les lèvres tordues par ses joues avaient beaucoup de mal à ne pas la trahir. *J’aime bien*. Elle baissa son visage vers le journal pour me cacher ses traits.
La cape. Je ne savais pas quoi en penser, mais je savais qu’elle était à plus d’une heure de route en voiture. Alors pour une fois, pour cette nuit, après ces journées assassines, j’avais affreusement besoin de m’envelopper de chaleur. *J’t’aime bien Darcy*. Et la chaleur de la grande Serdaigle ferait l’affaire. Son regard bleu m’observait depuis quelques secondes, mais elle me donnait l’impression d’être autre-part, très loin dans son crâne.
Alors j’attendais qu’elle se décide à revenir, sans la forcer, sans bouger.

Darcy ?

En même temps que la Serdaigle, je vrillais mes prunelles sur le bleu-de-dérision. Son sourire était toujours aussi réservé, mais je voyais qu’elle essayait de l’écraser pour qu’il ne soit pas plus grand. Un instant de flottement s’envola, puis Darcy se retourna vers moi, emmenant tout son corps dans le mouvement.

D’accord Charlie.

Enfin. *Merci…*. Elle prononça sa réponse aussi rapidement que ma question, comme un écho de ce que je lui avais donné. J’expirais longuement sans rien dire à voix haute.
Je voyais le sourire de Madame Crown du coin de l’œil, malicieux.
Mon gratin m’attendant, alors j’enfonçais mon fer de cuillère dedans, toujours avec le même bruit visqueux.
La même douleur allait arriver, la même habitude allait s’installer, mais au final ce n’était pas grave, parce que ce soir — après une longue année de glace — je dormais enfin au chaud.






Darcy tenait plusieurs vêtements dans ses bras en me dévisageant de la tête au pied.

On voit même pas tes genoux…

Je baissais les yeux sur l’énorme tee-shirt blanc que je portais. *C’est vrai*. En essayant de lever ma jambe droite, une douleur éclata dans ma cuisse ; m’écarquillant les yeux. *Bordel !*. Je grinçais des dents pour ne laisser aucun gémissement sortir ; cette foutue jambe blessée me sortait de la tête à chaque fois.
J’entendais Darcy fouiller dans son armoire, sans même attendre que je lui réponde. *C’normal si j’suis aussi lente…* marmonnais-je d’une pensée.
Je penchais mon buste en avant pour juger la limite du tee-shirt qu’elle m’avait prêté, allongeant mon cou au maximum. Il m’arrivait aux mollets. *Ça va*. Je l’aimais bien même s’il était beaucoup trop grand. Il me faisait penser à une robe unie, très simple.

Essaye plutôt ça.

Je relevais mon visage. Un tee-shirt avec plein de motifs en forme de lianes était tendu vers moi. *Dégueulasse*. Sa mocheté était digne de certaines œuvres à la galerie.

En fait j’aime bien c’lui-là, rétorqua ma voix en prenant des teintes douces.

Mais tu nages dedans, c’est n’importe-quoi…

J’m’en fous. Moi j’aime bien… soufflais-je d’une voix que je tentais de rendre encore plus douce.

Ses yeux bleus côtoyaient les limites du désespoir, qu’il soit visuel ou émotionnel. Je sentais qu’elle me trouvait horrible à regarder, et encore plus horrible à utiliser une voix douce pour l’amadouer. *’lle va craquer*. Pour elle, il fallait être présentable même pour dormir, l’élégance du pyjama n’était pas une option.
Le sien était d’un noir profond et brillant, peut-être en satin ou en soie. Très beau. Elle m’avait fait essayer le haut avant de me l’arracher parce qu’il trainait par terre.

Bon.

Elle vrilla sur elle-même pour encore aller ratisser son armoire. *Et voilà*. Il n’y avait aucun sourire sur mon visage, ni de rictus, mais j’étais fière de moi à l’intérieur, et fatiguée.
Je pensais uniquement au moment où j’allais me coucher dans son lit.

Alors là, par contre, ça va être compliqué… marmonna la Serdaigle en se retournant vers moi, plein d’énormes pantalons sur les bras.

*Bon Dieu… ‘sont immenses !*. Si je mettais un seul de ces cerfs-volants, j’allais m’envoler sans vent.

T’es trop grande aussi…

Et toi trop minuscule, grogna-t-elle en faisant volte-face.

Je me passais la langue sur les lèvres. *Bien…*. Je voyais que ça commençait à la faire chier, tout comme j’avais juste envie de m’endormir sans rien de plus.

T’as pas d’short ? Je m’arrêtai une seconde, ça ferait un pantalon pour moi.

Mes lèvres étaient aussi molles que de la boue bien épaisse.

Bonne idée, retire ton bermuda.

Les grands bras de Darcy bougeaient comme… un ralenti accéléré ? *Bon Dieu…*. Mes yeux me faisaient de plus en plus mal, je tenais des poids accrochés à mes paupières.
En posant mes mains à travers l’énorme tee-shirt, je baissais mon propre short ; mon corps était tiré vers le bas, j’avais l’impression de tomber.
Mais les instants sautaient.
Tout était de plus en plus lent, alors les accélérations étaient toujours plus fortes pour rattraper.
*Han…*. Dormir. La texture soyeuse d’une chaleur me remplissait le crâne.
Lourd.
Je levai un peu ma jambe droite pour la sortir du short. *Pourquoi elle utilise pas la magie ?*. Darcy était bizarre, et ses mains l’étaient encore plus.
Mon autre jambe quitta son cerceau écrasé de tissu.
Je me sentais foutrement bien, d’un coup. Légère.

La petite lumière jaune de la chambre avait du mal à suivre les mouvements de Darcy, elle était à la ramasse. *La nulle*. Elle courait derrière ses manches pour rattraper une chaleur qui était pour moi ce soir, et que je n’allais pas partager.

J’peux dormir comme ça sinon.

Ma boue était de plus en plus boueuse, elle s’embourbait dans mon nez en calmant de force ma respiration.
J’avalais ma salive avec difficulté.
Toutes mes pensées étaient endormies de ce sommeil qui arrivait.

Ton tee-shirt va se lever pendant la nuit, je n’veux pas qu'tu restes en culotte.

Mais il’va pas s’lever ! C’est une cape le bordel !

*Juste dormir ! C’pas compliqué !*. Les traits d’un visage trop blanc se tournaient vers ma boue, trainant la lumière jaune dans leur retard.
Je n’avais pas envie d’être face à ce silence qui me parlait, ça me faisait chier.
Mes pieds reculaient, trois petits pas et deux douleurs claquantes pour laisser mes muscles s’écrouler contre le matelas.
Sans vraiment comprendre comment, j’avais déjà le dos étalé contre la douceur.

Je dirais plutôt que c’est une grande nuisette.

*Nuisette ?*. Je ne savais pas ce que c’était, et j’en avais vraiment marre de faire gigoter ma boue.
À chaque mouvement je m’enfonçais un peu plus dans la densité. Je ne sentais plus ma bouche ni mon nez.
Tout mon souffle créait des bulles marron-moche qui m’alourdissaient le crâne vers la couette. *C’quoi ça ?*. Le plafond avait des petites taches lumineuses qui bougeaient.
*C’est normal ?*. Cet emmêlement de notes était joli, il m’appuyait sur la poitrine tout doucement. Je m’écrasais.

Tu veux pas essayer ça ?

Des bestioles apparaissaient autour des taches, elles étaient en train de courir partout pour les libérer de leurs poids.
*Non…*. Je ne voulais pas ! *Arrêtez !*. Les taches se faisaient trouer, elles saignaient partout de leur plomb ! *Laissez-moi m’écraser bordel !*.
Le mur de mes paupières s’écroula — trois fois — aplatissant les couleurs ternes.
Les bestioles de mots me sautaient sur la gueule, les taches avaient disparu en laissant des couleurs fortes ; des trucs qui m’obligeaient à garder les yeux bien ouverts. *’fait chier*.
J’avais des yeux, ils étaient de retour. Et ma bouche crissa : « J’veux dormir ». C’était tout ce que je demandais.

Tu veux pas juste essa…

S’il-te-plait Darcy.

Le plafond était rempli de petites montagnes bleues qui créaient des ombres dans tous les sens, ce qui donnait l’impression qu’il y avait d’autres montagnes noires entre les bleues, des montagnes d’ombre.

Il est un peu tôt pour dormir.

*Tôt ?*. Elle ne comprenait rien, même ses montagnes à deux couleurs comprenaient plus vite qu’elle.
Le plomb de mon crâne pivota sur la gauche. Darcy était plantée là avec son retard de compréhension dégoulinant, ses vêtements pendus au bout de ses fils pendants.
Sa tronche de grande m’arrachait à la douceur de ma lourdeur, ses traits d’abrutie hurlaient l’attente de ma bouche. *Il est vraiment tard…*.
Elle ne comprenait pas pourquoi je ne la comprenais pas.
Au final, j’étais comme elle : je ne comprenais pas pourquoi elle ne comprenait pas. Tout mon foutu corps dégoulinait de fatigue, c’était si difficile que ça à comprendre ?

S’il-te-plait…

Je n’avais plus de mots, tout s’était éteint en moi pour accueillir la chaleur qui était si dure à attraper ; la bouillasse de traits blonds avait beaucoup de mal à me la donner. Pourtant, c’était qu’un tout petit peu de chaleur, je ne demandais rien de plus.
La bouillasse sortit de mes yeux sans mots. *Bien…*.
Ses petits pas tapaient dans ma cervelle, comme un roulement de tambours qui préparait ce que je voulais.
Un bruit de tissus remplissait la gueule du silence, un magma de frottements reposants. *Enfin…*. Aucun mot, aucune réplique ; c’était la meilleure réponse.
Je m’alourdissais pendant que les petits pas glissaient vers moi. Je les attendais sans bouger, écrasée contre le matelas douillet.
Mon dos rebondit une fois en prenant la forme de la vague. *Lourde*. Darcy avait un poids que j’aimais, son lit avait entièrement tremblé à son entrée.

Allez viens.

Je sentais toute la force de mon poids à chaque mouvement, j’étais toujours ce paquebot de plomb.
En roulant sur mon dos, j’atterris durement sur mon ventre. *Chaud*.
La poulie de mon cou s’enroulait comme une folle. « Han… ».
Darcy était couchée un peu plus haut, là, à la bonne place sur le coussin. Je lançais mes bras en avant pour tirer sur l’étendue de la couette, ramper sur la terre de froid pour la place de chaud.
Ma jambe droite qui trainait pesait le poids d’un monde à elle toute seule ; mon corps gémissait de poids, mais je m’en foutais, j’étais presque arrivée.

Rentre, souffla le réceptacle de chaleur en levant la couette.

Je tirais sur mes jambes-d’autre-monde pour lui laisser la place de refermer le couvercle du lit ; qui se posa comme une ancre sur tout mon côté gauche.
*Bien…*. Je tirais sur ma main pour approcher la chaleur. *Enfin dormir*.
Je posais mes doigts sur elle, chaude. *Que…*. C’était tout mou. Je m’arrachais à mon crâne pour jeter mon regard sur les couleurs fortes.

Tu vas dormir collée à moi ?

*Mais…*. Les mots ne m’intéressaient pas. Je levai ma main pour la poser un peu plus bas. *Bon Dieu*.
Pareil, même sensation. *Foutrement mou*. Qu’est-ce que c’était que ce corps-tout-mou ?
C’était très bizarre. Mon père surgit dans mon crâne. *Pas pareil du tout*. Toutes les fois où j’avais dormi avec lui, je me rappelais très bien de la dureté de sa peau, comme la fermeté des touches de piano.
Mais Darcy n’avait rien de ferme, j’avais l’impression que mon poids allait la casser si j’appuyais trop fort.

Charlie ?

Je n’avais jamais touché un corps aussi mou. *C’bizarre*.
Et je savais encore moins si ça me dérangeait ou pas, ma lourdeur crevante ne me laissait pas réfléchir.

Ça t’dérange ?

C’est juste pour savoir.

Ses mots frappaient si vite, je me demandais comment elle pouvait aller aussi vite.
C’était moi qui trainais maintenant, j’étais enlisée dans toute cette mollesse.
*C’pas grave d’être molle Darcy*. Il ne fallait pas qu’elle s’inquiète pour ça.
Je m’écrasais.

Moi j’aime bien.

Je vois… mais je n’sais pas si je vais pouvoir m’endormir.

*Mais non ‘faut pas avoir honte d’être toute-molle*.
Ce n’était pas un problème, pourquoi ça devrait l’être, chaleur ?
Elle était débile de penser ça.
Mon poids l’écrasait, mais il ne fallait qu’elle soit dérangée parce que je m’aplatissais encore plus, moi.
Je m’enfonçais tellement que je me sentais à l’étroit.

Ah non Charlie. Pas ta jambe.

*Hein ?*. Qu’est-ce qu’elle était en train de raconter, chaleur ?
Bon Dieu, j’avais tellement froid à côté d’elle, mais elle me réchauffait un peu.
Le plomb glissait en petits points brillants.
Au bout de mes doigts, je tenais du moelleux, je n’entendais plus les mots, je n’entendais plus ma tête.
La chaleur me recouvrait un peu. *Merde*.
Sans le vouloir vraiment, j’étais en train de m’endor…






Charlie

Non ! J’vais y arriver !

Charlie

J’m’en fous ! J’te tiendrais !

Charlie

Je... N’OSE SURTOUT PAS FAIRE ÇA !

Charlie

J’TE JURE QUE J’TE TUE SI TU M’LÂCHES !

Charlie

NOOOON ! J’T’EN SUPPLIE ! ARRÊTE !

Charlie !



Noir. Tout était tellement noir. *Qu’est-ce que…*.

T’es réveillée ?

*Hein ?*. Mes yeux brûlaient dans cette obscurité. « Où… » mon souffla était déjà mort avant même de pouvoir vivre. Je ne me rappelais plus de rien. *Papa ?*.

Charlie ?

C’était une voix de fille ! *DARCY !*. Bon Dieu !
Tout mon corps se contracta. Mes doigts étaient plaqués contre sa peau de vêtement, mon souffle me revenait à la gueule en ricochant contre sur son épaule, mes yeux étaient écarquillés à m’en faire mal au crâne.
Les tissus de la nuit m’étaient affreusement visibles, des petites lignes tremblantes de lumière. « Qu’est-c’qui y’a ? ». Je me sentais bizarre, ma voix me faisait mal.

J’arrive pas à dormir.

Les échos de sa voix frissonnaient sur la surface de mes doigts, secouant mon esprit de son sommeil. *M’réveille pour ça…*. J’avalai ma bave, que je sentis couler à travers tout mon buste.
Je ne me sentais plus lourde du tout, mon corps flottait sur le lit. Le sens du mot lourd avait disparu. Le souffle de Darcy résonnait fort.

Essaye de fermer les yeux.

Ce n’est pas le problème.

Mais c’est un bon début.

*J’colle*. Ma peau était trempée, la fraicheur de ma sueur chatouillait mes sens. *Bon Dieu…*. Je dormais si bien, mais ce n’était pas comparable avec le sommeil-de-la-cape. « 'l’est quelle heure ? ». Ma voix était toujours aussi bizarre, je ne la reconnaissais pas.

Onze heures, plus ou moins.

Onze heures ?!

Il était foutrement tard ! Et ma voix n’arrivait pas à dépasser le stade de chuchotement. *J’ai…*. Toutes mes pensées gueulaient en même temps.

C’normal qu’t’arrives plus à dormir…

Il est onze du soir.

Le bordel de mon esprit s’arrêta. *Qu… c’pas…*. Impossible.

Vraiment ?

J’avais l’impression d’avoir dormi pendant des jours alors que je n’avais même pas dépassé une heure. *’fait froid*. La chaleur de Darcy n’était plus aussi forte maintenant. *Un volcan, avant*.

Tu… parles dans ton sommeil.

Ma tête se décolla brusquement du coussin. *J’parle ?*. Je plissais les yeux pour concentrer mon regard sur le visage de la Serdaigle. *’fait totalement nuit*.
Tout était flou dans cette obscurité. « C’est une blague ? ». J’étais totalement réveillée, mes cuisses glissaient entre elles de sueur, le tee-shirt était plaqué contre ma peau. Le souffle de Darcy faisait un bordel incroyable.

Je n’sais pas si je dois te le dire.

Trop tard tu l’as fait, siffla ma bouche en faisant craquer ma mâchoire.

Je parle de ce que tu disais en dormant.

*Tss…*. D’un geste rapide, je retire ma main gauche de son corps bizarrement mou, puis je pousse sur mon bras droit pour redresser mon buste.
Assise sur ma flaque de sueur, j’ouvris la bouche tout en poussant la couette : « J’parlais vraiment ? ». Les contours de l’énorme corps de Darcy se mélangeaient, sa tête était rentrée dans son cou, ses bras fusionnaient avec son buste, c’était bizarre, aussi bizarre que le silence à ma question.
Le froid appuyait sur ma peau mouillée, mais ça ne me gênait pas.

Tu répétais le prénom Aelle.

*Qu…*. Aelle. *QUE*. Aelle ? *QUOI ?!*.
Un frisson fit valdinguer mes bras dans l’espace. Ma gorge enfla, aussi grosse qu’une étoile. Un truc claquait dans mon corps.

Tu t’fous d’ma gueule ?!

C’était quoi son problème ?! *ARRÊTE DE FAIRE ÇA !*.

Je savais que j’aurais pas dû t’le dire…

C’pas mon problème si t’es obsédée par elle !

Mais…

*lounayuzuocredaelle*. Bouillonnement. Mes poumons en feu.

J’en ai rien à foutre !

Désolée Charlie j’voul…

M’touche pas !

Reculer le plus loin possible. *Aelle*. Pourquoi ?

Je m’excuse vraim…

Ferme ta gueule !

Couler dans les tréfonds du possible.

M’parle pas d’elle !

Ma respiration se coupa, le corps traumatisé par terre. Le lit n’était pas haut, je n’avais pas mal. *’VEUT M’TUER !*. Une douleur explosa dans mon dos, mais je n’avais foutrement pas mal. *Bordel !*. Je ne sentais plus ma gorge, mes yeux avaient disparu. J’étais par terre ? *Lève-toi !*.
Le silence de la grande abrutie.

Han…

Je reniflais bruyamment pour déboucher mon nez. *Sors !*. Les muscles de mes jambes craquaient sous ma force, mais je les tirais de toutes mes forces. *Marche !*. Je m’en foutais de boiter, je voulais juste sortir de cette foutue chambre. *Borde de merde !*.

Je saignais, dedans.

En Diapason de Splendeur
Ton Cavalier des Élans, à l'Éternel.