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La corruption de l'Inverclyde  Solo 

VILLAGE DE L'INVERCLYDE, ÉCOSSE
QUATORZE JUILLET, 14H32

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Hazel Brown, neuf ans


Un air glacial parcourait la ville d'Écosse. Le ciel se couvrait de nuages sinistres, le vent soufflait à son bon vouloir, faisant ainsi virevolter les feuilles vertes des arbres. On aurait même dit, pour certains, qu'ils allaient se déraciner. Une tempête s'augurait, en plein été, au grand dam des habitants de l'Inverclyde qui auraient préféré un temps propice au jardinage, au toboggan ou aux batailles d'eau.

Joy Wedenjack traçait des sillons de buée à la fenêtre de sa chambre, située au deuxième étage d'une villa imposante. Ses parents avaient toujours eu beaucoup d'argent - plus que la population normale -, mais l'enfant n'en avait jamais réellement pris conscience. Elle poussa un soupir fataliste et fit jouer son index sur la fenêtre embrumée pour y dessiner une fleur. Songeuse, elle la regarda se dissiper et frotta doucement la manche de son pull en laine contre le carreau pour qu'il n'en reste aucune empreinte. Ce temps morose ne lui seyait guère ; il influait trop sur son humeur. Aujourd'hui, elle se sentait triste, accablée, massacrante. Ces journées là étaient - heureusement - très rares. Elle était d'un habituel entrain inébranlable et d'une positivité contagieuse, provoquant même parfois l'agacement ou la lassitude chez ses proches. Aujourd'hui, qu'ils s'en réjouissent, la fillette nageait dans un mélange de rancœur et de tristesse.

Le cœur serré, elle détourna son regard de la fenêtre et s'assit devant son bureau en bois de chêne. Dessus y étaient disposés un matériel à dessin et une feuille où quelques graffitis apparaissaient. Elle avait, en vain, tenté de faire vivre son âme d'artiste. Prise d'une envie soudaine, Joy s'était mise en tête de réaliser le portrait d'une jeune fille qui hantait constamment ses pensées, depuis qu'elle avait quitté Poudlard ; Hazel Brown. Elle avait griffonné, avec son crayon à papier, quelques effluves arbitraires censées représenter le visage de son amie décédée. Elle avait rapidement constaté que cela ressemblait plus au dessin d'un enfant de trois ans qu'à autre chose. Alors, elle avait capitulé, comprenant qu'elle ne ferait rien de productif aujourd'hui.

Lorsqu'elle était en vacances, la jeune fille avait tout le loisir de réfléchir. À tout, à rien, et surtout à Hazel. Des heures durant, elle s'était penchée sur ce qu'elle éprouvait envers son ancienne amie. Elle avait l'horrible impression de ne pas la connaître alors qu'elle l'avait côtoyée pendant deux ans. C'était comme si, à sa mort, son âme et les traces qu'elle avait laissées s'était envolées aux côtés de son corps. Joy n'arrivait pas - ou plutôt n'arrivait plus - à cerner une morte. Hazel lui était étrangère ; avait-elle été réellement aussi joviale que dans ses souvenirs lointains ? De quelle couleur était sa trousse, déjà ? Sa couleur préférée était bien le rouge... à moins que ce ne soit le blanc ? Elle ne savait plus. Elle avait oublié. Elle avait oublié qui était Hazel Brown. Si cela avait été possible, Joy se serait désintégrée sous la honte.

Il y avait autre chose qui concernait la fillette aux cheveux d'ébène et qui frisait l'obsession chez Joy. C'étaient les sentiments qu'elle lui avait portés. De l'amitié, sans doute, mais pourquoi ressentait-elle ce désir de chercher plus loin ? Tout s'entremêlait, rien n'était clair, ses pensées devenaient floues, imprécises. Elle pensait que quelque chose clochait, que ses réactions et ses sentiments étaient disproportionnés. Elle aurait dû tourner la page - ou au moins ne plus crouler sous un tel flux d'émoi à chaque fois qu'elle pensait à Hazel. Mais elle restait inéluctablement bloquée, à attendre qu'un miracle se produise ; que son amie ressuscite, ou au moins que Joy comprenne quel était le dysfonctionnement. Mais rien de tout ça n'arrivait ; elle restait à l'étape de la cogitation insensée et qui n'apportait rien. Hazel n'était pas son amie, pas sa confidente, ni même son modèle ou sa camarade. Elle était juste partie.

Joy saisit son crayon, le retourna avec ses mains fébriles, l'observa longuement. Puis, dans un geste qu'elle ne sut s'expliquer, elle ressentit le besoin de le jeter par terre avec une violence exacerbée. Celui-ci tomba en un tintement léger puis rebondit sur le parquet blanc de sa chambre. Elle respira un grand bol d'air et se dirigea vers la porte, qu'elle fit sourdement claquer dans un plaisir revêche. Elle avait besoin d'exprimer sa colère par des gestes bruyants et brutaux.


« ON NE CLAQUE PAS LES PORTES, LÀ-HAUT ! fit la voix gutturale de Stephan Wedenjack. »

Elle ne répondit rien et descendit les marches avec empressement, bouillonnante. Elle ne supportait plus de se trouver seule dans sa chambre, victime de ses pensées tourbillonnantes, alors elle avait voulu se réfugier dans le confort familial. Elle le regretta aussitôt qu'elle mit un pied dans le salon.

Fidèle à eux-mêmes, ses parents et sa sœur étaient attroupés autour d'un parc pour enfants d'où émanait la voix badine de son petit frère, Aaron Wedenjack. Il était âgé de quatre mois et était né en mars, au plus grand plaisir de la jeune fille. Tout avait cependant très vite dérapé, faisant peser une ambiance pénible sur la famille Wedenjack. Lorsque Joy avait constaté l'attention particulière que portait Evelyn au poupon, une vive jalousie l'avait piquée et elle n'avait supporté de voir la vingtenaire préférer jouer avec son petit frère qu'avec elle. Une profonde rancœur s'était accumulée et, désormais, Joy ne faisait preuve d'aucune bonne volonté envers les efforts vains de sa soeur pour rétablir leur complicité. C'était, sans aucun doute possible, l'emménagement d'Evelyn qui avait fait déborder le vase. La jeune fille n'avait supporté cet éloignement soudain et volontaire.

D'un ton aigre, elle lâcha ;


« Encore en train de faire mumuse avec le mignon, joli, adorable et gentil petit bébé ? Décrochez. Sérieux. »

Lorsque Evelyn se retourna, Joy eut l'impression qu'on lui plantait un pieu dans le cœur à la vue de la mine déçue de sa sœur.

Ils étaient cœur d'œillets, des fleurs face aux fusils,
Enfants du Bataclan, enfants du paradis.

La corruption de l'Inverclyde  Solo 

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Célian James, vingt-et-un ans
~


Le regard mortifié d'Evelyn transperça les yeux azurés de la jeune Joy. Elle sembla se ratatiner, affaissa ses épaules, pinça légèrement les lèvres et sentit le rouge lui monter aux joues. Mais elle ne baissa pas les yeux ; elle les garda plantés dans ceux de sa sœur, comme pour la défier de lui dire quoi que ce soit. La jeune fille n'avait jamais été très douée dans les échanges de regards, mais celui-ci fut particulièrement éloquent. Dis-moi quelque chose, ose vouloir m'attrister, et tu sais ce qu'il t'en coûtera. Le comportement arrogant - parfois hostile - de Joy était récent. Auparavant, elle n'aurait jamais pensé à s'éloigner ainsi d'Evelyn, elle qui l'avait toujours épaulée, et n'aurait jamais voulu se montrer blessante envers celle qui avait été son modèle. Aujourd'hui, ses repères bouleversés et ses certitudes chancelantes, elle n'eut de remords à sentir cette haine qui brûlait en elle et qui était destinée à son aînée.

Quelques secondes qui semblèrent durer une éternité s'égrainèrent avant que Diana ne prenne la parole et, d'un ton glacial, dise :


« Joy, te rends-tu compte que tu parles de ton frère ? »

La réponse qu'elle aurait du apporter à cette question purement rhétorique ne vint pas. Elle ne savait que dire d'autre que « oui », mais elle était certaine que cela ne satisferait pas sa mère. Alors, elle resta stoïque en n'osant faire un seul pas, de peur qu'une longue leçon de morale ne s'ensuive ; or aujourd'hui, Joy n'était pas d'humeur à écouter sagement des discours barbants à propos du respect et du bien-être familial. Elle ne voulait pas s'excuser parce qu'elle ne sentait nullement coupable, de la même façon que les adolescents rebelles ne s'estimaient jamais en tort lorsqu'ils crachaient leurs piques acerbes et dévoilaient un esprit de contradiction toujours plus grand.

« Pourquoi t'es comme ça, depuis quelques temps ? intervint finalement Evelyn. C'est quoi le truc, c'est ton école de magie qui te monte à la tête ? »

Elle n'aurait pas pu être davantage à côté de la plaque. Poudlard n'avait rien à voir avec les soucis et inquiétudes qui rendaient Joy si désagréable. Elle fusilla Evelyn du regard et décida de renchérir sur un sujet qui faisait mal pour renvoyer la balle à sa soeur ; si elle attaquait et remettait en doute sa scolarité et le château qui l'avait accueillie et l'avait changée, Joy rivaliserait en abordant le thème « Célian James ».

« Et Cécé', ironisa-t-elle avec un mépris indéniable, il te monterait pas un peu à la tête ? »

Evelyn fronça les sourcils, contrariée.

« Je ne vois pas le rapport. »

Joy détestait Célian. Il venait trop souvent à la maison, il passait trop de temps avec sa grande sœur, il l'accaparait, l'embrassait, se montrait trop gentil avec ses parents. Elle avait l'impression qu'il était hypocrite, mauvais, peut-être même cachait-il un double jeu. La fillette, terrée dans sa paranoïa, ne voyait que le mal dans ce garçon qui était tout à fait respectable ; Evelyn ne se serait jamais enamourée d'un imbécile. Toujours est-il que ce garçon impudent avait eu l'audace de demander à Evelyn de vivre avec lui, dans son appartement miteux de banlieue, et la vingtenaire avait eu l'inconscience d'accepter. Elle partait. Elle laissait Joy seule, n'allait plus jouer avec elle pendant l'été, cesserait de faire des bonshommes de neige l'hiver, ne viendrait plus lui donner un bonbon qu'elle avait piqué en douce le soir, avant qu'elle ne se couche.

« Moi non plus, dit-elle et, sans qu'elle ne puisse l'éviter, sa voix se brisa. »

Sur ce, elle tourna les talons et grimpa les marches qui menaient à sa chambre. Par miracle, personne ne lui intima de venir expliquer son comportement - tant mieux. Épuisée, l'Écossaise s'affala sur son lit et chuta dans un sommeil sans rêve dès qu'elle eut clôt les paupières.

Ω
15H30


Un éclair zébra le ciel dans un bruit sourd, laissant tout le village pantelant sous l'incohérence d'un orage se profilant un quatorze juillet. L'écho ayant réveillé Joy, celle-ci se redressa sur ses coudes et jeta un œil écœuré à son oreiller mouillé de bave. Elle trouvait cela dégoûtant mais c'était inévitable ; elle ne savait pas faire autrement. La fillette retourna le coussin torturé pour que la trace de bave ne soit plus visible. Elle resta immobile sur son lit pendant plusieurs minutes, vidée de ses pensées, lorsque la voix grave de son père retentit.

« JOY ! »

Elle tressaillit mais ne répondit rien. Feindre de n'avoir rien entendu avait généralement l'avantage de retarder la sentence de quelques minutes. Ça fonctionna ; elle put profiter de sa tranquillité pendant quelques secondes de plus avant que Stephan ne frappe à sa porte et débarque dans sa chambre.

« Ta mère et moi t'avons appelée. On voudrait que tu descendes, nous avons quelque chose d'important à te dire. »

Joy joua avec les fils cousus du drap blanc, la tête fixée sur ses petites mains qui s'activaient.

« Tu peux me l'dire ici. »

Son père soupira, agacé, mais, au prix d'un grand effort, il dit sans hausser la voix :

« Non. Tu viens. »

Résignée, elle fut forcée d'abdiquer et suivit son père tandis qu'il descendait les marches et rejoignait Diana qui était confortablement installée dans le canapé en cuir noir. Celle-ci leva ses yeux bleus sur sa fille et soupira, lasse.

« Où est Eve ? demanda Joy qui n'avait pu que remarquer l'absence de sa sœur. »

« Assieds-toi. »

Elle s'assit.

« Où ? »

Diana toussota avant de se lancer, la voix étrangement tremblante. Elle attrapa la main de son mari.

« Chez Célian, il est venu la chercher, avoua-t-elle, maintenant écoute-moi bien. Nous pensons que ton arrogance est due à.. à la perte de Hazel. Nous savons que cela a du être très dur pour toi, mais tu n'as pas abordé le sujet alors ton père, ta sœur et moi avons été dans ton sens mais... Je crois que nous avons eu tort de faire comme si de rien n'était. Alors maintenant, j'aimerais que nous tirions cela au clair et que tu nous dises ce qui te dérange. Qu'est-ce qui ne va pas, avec Hazel ? Tu es encore triste ? Tu peux nous le dire, nous sommes tes parents. »

Joy dut se faire violence pour ne pas répondre que le problème avec Hazel, c'était qu'elle était morte. Mais elle ne voulait rien dire à ses parents. Elle se sentait inexplicablement trahie par cette convocation ; de quel droit, eux qui ne connaissaient presque pas la défunte, se permettaient-ils de parler d'elle ainsi ? À fleur de peau, la jeune fille ferma les yeux un instant, maîtrisa les tremblements qui agitaient son corps et répondit, presque indifférente :

« Je m'en fiche, de Hazel. »

Ils étaient cœur d'œillets, des fleurs face aux fusils,
Enfants du Bataclan, enfants du paradis.

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Aaron Wedenjack, moins d'un an
~


Un mensonge, lorsqu'il était prononcé par Joy Wedenjack, était aisément repérable. Elle ne savait pas mentir, pas plus qu'elle ne savait jouer aux échecs ou regarder des pommes de terre sautées en s'empêchant de les avaler une à une. Son regard devenait fuyant et ses mains, qu'elle tordait dans tous les sens, étaient moites. Tout indiquait qu'elle venait de proférer une énormité et qu'elle ne pensait pas un seul mot de ce qu'elle venait de déclarer.

Elle-même n'arrivait pas à se convaincre que son mensonge recelait un fond de vérité. Elle ne se fichait pas de Hazel. Elle l'avait aimée. Elle n'arrivait pas à comprendre de quelle façon, mais le fait était certain et ce sentiment indescriptible persistait, encore et encore, sans qu'elle ne puisse se défaire des cordes qui l'attachaient à ce souvenir douloureux. Penser à Hazel lui rappelait sa mort et, par conséquent, cette douleur qui lui tordait le ventre. Trop de choses lui évoquaient son amie ; Ambre Baxrendhel, les courses de voiture, les fillettes aux cheveux noirs, les bijoux, les rires aigües, les lapins. Le lapin était son animal préféré. Elle en avait adopté un qu'elle avait baptisé avec un nom d'artiste, « Shakespeare ». Hazel n'était pas avare de littérature anglaise mais elle s'était, semblait-il, éprise de ce grand poète. Joy aimait bien Shakespeare - le lapin, pas l'artiste - ; il lui avait toujours rappelé le lapin d'Alice au Pays des Merveilles. L'animal de compagnie passait son temps à gambader dans le parc des Brown et à détaler dès qu'on s'approchait un peu trop de lui, comme s'il était pressé de se rendre à un rendez-vous urgent. Joy ne savait pas ce qu'il était advenu de Shakespeare et, honnêtement, elle ne voulait pas le savoir. Il était le seul rescapé de la famille Brown, si tant est qu'un animal puisse appartenir à une famille humaine.

Elle ramenait toujours tout à Hazel. La fillette aux cheveux sombres errait dans son esprit en permanence. La confidence qu'elle avait faite à Ambre, il y avait quelques mois, l'avait soulagée. Elle avait pris conscience que son ancienne amie n'avait pas complètement disparu de l'Existence, pas tant que son souvenir résidait dans l'esprit de Joy. Mais ça n'avait pas suffi. L'Écossaise avait l'intime conviction que les souvenirs qui faisaient survivre Hazel s'évaporaient lentement, si lentement... douloureusement. Elle n'acceptait pas le fait - pourtant inévitable - qu'elle oubliait, petit à petit, certains détails relatifs à la personne qu'était son amie défunte.

Un soupir s'échappa de ses lèvres et elle reporta son regard sur sa mère qui la fixait, les yeux plissés.


« Joy, enfin, tu ne peux... tu ne peux pas dire ça. »

Je peux dire ce que je veux. Je peux dire que je n'aime pas les spaghettis même si je les adore. Je peux dire que je me fiche d'Hazel même si son absence se fait ressentir chaque seconde. Je peux dire que sa mort ne me touche pas même si je serais prête à presque tout donner pour la faire revenir sur Terre. Pour qu'elle revienne physiquement, j'entends, parce qu'une amie m'a appris, maman, qu'Hazel n'était pas morte tant que je ne la tuais pas moi-même.

Joy soupira une deuxième fois et, même si elle en avait envie, elle ne dévoila pas le fond de sa pensée à ses parents. Elle ne voulait pas partager. Assez cocasse, puisqu'elle n'avait plus rien à partager. Hazel ne lui avait jamais appartenu, ne lui appartenait toujours pas et ne lui appartiendrait jamais puisqu'elle leur avait été enlevée par la Mort. Et désormais, ni elle, ni ses parents, ne pourraient aller la repêcher au paradis où elle avait, Joy n'en doutait pas, parfaitement sa place.

La jeune fille sentit un regain de haine la gagner mais, pour ne pas attrister ses parents davantage, elle s'efforça de le chasser. Elle en avait assez de les blesser. Elle avait conscience de son comportement inexcusable et lorsque ses crises passaient, elle se sentait coupable. Elle ne voulait pas être cette gamine arrogante, lâche et fuyarde, qui tiraillait ses parents de paroles blessantes. Elle avait envie de pleurer mais les larmes ne venaient pas. Elle regarda successivement Diana et Stephan avec des yeux qui brillaient. Elle ne leur en voulait pas, à eux ; ils l'avaient tant aimée, protégée, avaient tant essayé de la comprendre, l'avaient élevée et trop gâtée. Ils avaient tout fait pour elle et la gratitude ne venait jamais en retour. Elle n'en voulait pas à ses parents, pas vraiment. C'était Evelyn qui était la source de la haine et du déséquilibre de Joy. Elle laissa tomber ses dernières barrières et courut se réfugier dans les bras réconfortants de sa mère.


« Je suis désolée, mais, vous savez... Evelyn m'abandonne, Aaron vous prend trop de temps, et moi j'ai envie de retourner à Poudlard... Rose me manque, Arthur me manque, Ambre me manque, même les professeurs me manquent, tiens ! Et j'ai pas envie de parler de Hazel, s'il vous plaît. On évite le sujet. J'suis désolée. J'aime Aaron. J'suis contente qu'il existe. J'suis désolée, répéta-t-elle pour la troisième fois. »

Un poids sembla être de moins sur ses épaules. Mais Hazel et Evelyn l'entravaient toujours. Elle n'était pas sereine. Mais elle se sentait un peu moins coupable vis-à-vis de ses parents. Ils ne dirent rien et l'étreinte de Diana se resserra. Après quelques secondes, Joy s'en défit et se dirigea vers son petit frère qui gazouillait. Elle lui tendit son index et il l'attrapa en la regardant, avec sa bave qui moussait sur son bavoir. Il était innocent, gentil, et s'il y en avait bien un qui n'avait rien fait de mal, c'était lui. Joy déposa un baiser sur sa joue, pour elle-même et pour que ses parents soient rassurés.

« Tu vas bientôt rentrer à Poudlard. On te le promet. Et tu sais, Evelyn ne t'abandonne pas, elle... »

Pas le cœur à ça.

« Oui papa, je sais. Merci, dit-elle sans méchanceté. »

N'en pouvant plus, elle grimpa les escaliers quatre à quatre, tout en portait une enclume qu'elle sentit ridiculement plus allégée.

Ils étaient cœur d'œillets, des fleurs face aux fusils,
Enfants du Bataclan, enfants du paradis.

La corruption de l'Inverclyde  Solo 

La chambre de Joy n'avait rien d'exceptionnel ; elle était certes spacieuse et bien rangée, mais elle restait sobre. Pas de lit à baldaquins, pas d'étoiles accrochées au plafond qui scintillaient le soir, pas de décorations roses ou tape-à-l'œil, pas de froufrous, pas non plus de poster géant d'un quelconque chanteur. Juste un lit, quelques armoires, des livres et une plante verte qui se mourrait. La tapisserie beige apportait une sérénité à la pièce et c'était pour cette raison que Joy s'y sentait si bien. Sa chambre respirait le calme, la solitude, l'absence de colère ; tout ce dont elle avait besoin, en ce moment. Mais elle aimait surtout sa chambre pour autre chose, pour un endroit où elle ne fouillait pas souvent. Un simple tiroir blanc, qui s'ouvrait avec facilité, qui était à la portée de n'importe qui. Elle ne l'ouvrait que très rarement parce qu'elle n'en ressentait jamais le besoin. Elle soupira sur le pas de sa porte, entra dans la pièce et s'enferma à double tour.

Elle se dirigea vers le tiroir et l'ouvrit avec lenteur. Deux chaînes y étaient sagement disposées ; celle qu'elle partageait avec Ambre Baxrendhel et le pendentif gravé des initiales « H. B. » Lorsqu'elle partait à Poudlard, Joy ne manquait pas d'amener ces deux bijoux avec elle. Elle n'arrivait pas à s'en séparer, comme si elle ressentait le besoin d'être proche d'eux. Ils étaient particulièrement significatifs à ses yeux ; celui d'Ambre, d'où pendait un anneau, était simple et élégant. Il faisait écho à cette journée dans la Salle-sur-Demande, celle où elle s'était confiée et s'était abandonnée à quelques confidences qui l'avaient soulagée. L'objet racontait son amitié avec la Poufsouffle d'une manière si abstraite, si poétique, si unique. Le deuxième collier avait appartenu à Hazel et Joy l'avait récupéré après son décès. C'était le seul bien matériel qui la rattachait à la fillette passée dans l'au-delà. Rien, à part ce collier, n'indiquait que l'Écossaise avait connu Hazel Brown.

Elle s'empara de la chaîne en or, celle d'Hazel, et le déposa au creux de ses mains pâles. Elle le détailla longuement, passa mille fois ses doigts sur les gravures des initiales de sa meilleure amie. Lentement, elle le mit à son cou et s'observa dans son miroir ; elle l'enleva aussitôt. Cette vue l'insupportait et ravivait des souvenirs qui l'avaient déjà trop torturée. Le collier serré dans son poing droit, la fillette resta statique face au miroir et observa la première larme couler sur sa joue gauche. Joy l'essuya d'un revers de la manche et regarda sa poitrine se soulever au vent de sa respiration régulière.

La jeune fille se dirigea vers son lit, enfouit sa tête dans ses coussins et laissa ses émotions la traverser. Un torrent de larmes coulait sur ses joues bouffies et des reniflements vinrent s'accompagner à la symphonie de ses sanglots étouffés. C'était trop. Trop tôt, trop fort, trop tard, trop tout. Joy resta ainsi de longues minutes tandis que sa crise de larmes s'apaisait progressivement. Ses pensées vagabondèrent et elle se coucha sur le dos, le pendentif d'Hazel toujours emprisonné dans sa main.

Une envie lui prit, à l'instant, alors qu'elle était désarmée et que sa culpabilité s'intensifiait. Elle quitta son lit, ouvrit la fenêtre et posa ses yeux sur la rivière qui serpentait autour de son jardin. Quand elle était plus jeune, elle avait passé de nombreuses heures dans ces eaux, à chercher des poissons ou simplement à faire trempette. Elle sentait encore les algues parcourir les points sensibles de son pied, frissonnait au contact de l'eau glaciale, elle revivait son dégoût lorsqu'elle frôlait une roche lisse qu'elle pensait être des grenouilles.

Joy leva son bras et, de toutes ses forces, lança le collier d'Hazel qui s'enfonça dans les limbes de la rivière et se fit emporter dans le faible courant.

Trois secondes plus tard, elle regrettait. Elle ressentit un pincement au cœur, saisit la clé de la porte de sa chambre, l'ouvrit, dévala les escaliers et courut vers la rivière sans le moindre espoir de retrouver le pendentif. Il était perdu. Aucune larme ne vint taquiner sa joue, cette fois, et elle s'assit dans l'herbe mouillée, plongeant ses yeux bleus dans les reflets scintillants des vagues joueuses.


~ RPG TERMINÉ

Ils étaient cœur d'œillets, des fleurs face aux fusils,
Enfants du Bataclan, enfants du paradis.