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 Ecosse  L'assemblée des femmes de pouvoir

1.

La société des femmes d’état de Grande-Bretagne était un club privé créé dans les années trente pour promouvoir la place des femmes au sein des institutions magiques. Ce club était exclusivement composé de sorcières, parmi les plus brillantes et les plus célèbres de l’île. Et comme chaque année au nouvel an, tous les membres du club étaient conviés sous le toit de leur présidente dans un manoir de l’Aberdeenshire, auxquels s’ajoutaient une poignée d’invitées triées sur le volet.

En bonne maîtresse de maison, Susan Bowers accueillait une à une tous ses convives et, tout en bavardant, les conduisait dans la salle de réception où une longue table avait été dressée pour accueillir une vingtaine de personnes.

« Vous êtes adorable Susan, comme toujours, lui assura Janice Cornwell, en lui lâchant le bras auquel elle s’était cramponnée fermement depuis son arrivée. Mes vieux os me font un mal de chien ce soir. Mais enfin, pour rien au monde je n’aurais voulu manquer notre réunion. »

Susan esquissa un sourire en aidant la vieille sorcière à s’asseoir sur sa chaise.

« Et pour rien au monde nous n’aurions pu nous passer de votre présence, lui dit-elle. »

La vieille femme sembla ravie de l’entendre et tandis qu’elle se tournait vers sa plus proche voisine, une grande femme au regard éteint, Susan retourna tranquillement dans le hall d’entrée. Elle profita de son passage devant le miroir du hall pour jeter un regard sévère sur son visage.

« On dirait que tu n’as pas dormi depuis trois jours, ma pauvre. »

Elle ajusta sa longue tresse de cheveux blancs sur son épaule et caressa l’ovale de son visage angélique en faisant abstraction de ce regard intense que ses yeux couleur d’ambre venaient nimber de mystère. Sa tenue était impeccable : de ses chaussures noires lustrées à sa chemise blanche parfaitement repassée sous son veston, noir lui aussi, en passant par son pantalon à pince retroussée sur ses chevilles.

« A te voir ainsi plantée devant ce miroir, on jugerait que tu éprouves une véritable vénération pour toi-même. »

« Je n’aurais pas dit mieux. »

En relevant la tête, Susan accueillit l’arrivée des jumelles Josephs par un sourire amusé.

« Vous éclipser est un travail de tous les instants, dit-elle en se dirigeant à grandes enjambées vers les deux poupées blondes qu’elle considérait comme ses amies les plus proches. »

Une fois l’embrassade et les rires de circonstance épuisés, Susan entreprit d’amener les soeurs dans la salle de réception. Ce à quoi elles s’opposèrent en lui assurant qu’elles trouveraient facilement leur chemin. Susan ne protesta pas. Elle savait que c’était inutile en présence de Katherine et Leonilde.

Les secondes s’égrainèrent avant qu’une légèrement détonation sonore prévint Susan qu’une nouvelle invitée venait de transplaner dans l’allée de rosiers. Se préparant à son petit manège habituel, Susan plissa légèrement les yeux en ne reconnaissant tout d’abord pas la silhouette noire qui remontait l’allée du manoir.

Quand la silhouette révéla finalement ses traits. Le sourire de Susan prit une drôle de tournure. Son invité de marque venait d’arriver.

« Professeur, quel plaisir de vous recevoir chez moi, dit-elle en s’inclinant avant de plonger toute l’intensité de son regard dans celui de Kristen Loewy. »

I'm the light in the darkness and the shadow on the ground. I'm everything... everything you ever wanted to know about silence.

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Fut-ce dans sa jeunesse décadente ou à présent, Kristen n’avait jamais eu l’idée de fêter la nouvelle année. Pour elle, à vrai dire, il n’y avait pas grand-chose à fêter, ce n’était pas comme si la face du monde allait changer d’un jour à l’autre. C’était simplement le cycle du temps qui recommençait : on était venu à bout de l’année avec le mois de décembre, et on s’engouffrait dans une nouvelle année avec janvier. En fêtant la nouvelle année, il y avait presque une sensation de retour en arrière.

Cette année, pourtant, Kristen avait été invitée quelque part. Ce n'était pas une soirée entre amis où l'on boit car le prétexte y est - car d'amis, elle n'en avait pas assez pour qu'il existe une soirée. C'était un autre genre de soirée. L’occasion d’une mondanité suprême, puisqu’elle avait été invitée par une sorte de club qui s’appelait : « la société des… » et s’en était déjà trop, même si la suite disait : « femmes d’état de Grande Bretagne ». Dîner, société de quelque chose, et nouvel an, tout ceci l’avait fait frémir – et ce n’était pas un frémissement de plaisir. En revanche, lorsqu’elle avait vu de qui était signée la lettre, elle avait dû se pencher sur l’invitation pour être sûre de pouvoir en croire ses yeux. Susan Bowers, soit la sœur d’Aidan et l’une des douze personnes de la petite bande d’enquêteurs de derrière le tableau.

Elle dut à nouveau plisser les yeux lorsqu’elle vit la petite note au bas de l’invitation : « En espérant que vous me ferez l’honneur de siéger à ma droite au cours du dîner ». Certes… Encore fallait-il qu’elle se décide à y aller.

Elle était tentée par le fait de rencontrer un autre membre du groupe d’Aidan, bien sûr, et si vous le lui aviez demandé, elle vous aurait dit qu’elle aurait voulu les voir tous, même ceux qu’elle connaissait déjà, pour le plaisir de discuter avec des personnes qui ont des idées et les assument – ce qui est assez rare de nos jours. Elle voulait collectionner ces rencontres pour savoir ce que chacune de ces personnes était aujourd’hui, elle voulait mettre un visage et une attitude sur chacun d’entre eux, les observer comme un collectionneur observe attentivement d’un tout intéressant chaque pièce de ce tout, qui sont, individuellement, encore plus intéressantes, comme un collectionneur évalue chaque élément de la grande catégorie.

D’un autre côté, elle avait en elle une contrainte sociale assez handicapante : elle n’aimait pas les gens. Et par « gens », j’entends : masse indifférenciée d’ombres mouvantes qui se complaisent dans une situation qui n’est pas vraiment la leur et qui ne parlent que pour l’arrogance de la monstration de leurs prétendues qualités. Un dîner d’une société de quelque chose ne pouvait être que l’occasion d’observer tout le ridicule des mondanités, cette vaste foire où chacun parle plus haut que l’autre dans l'espoir de montrer à quel point il est spirituel.

Kristen ne connaissait pas Susan Bowers. Peut-être exécrait-elle tout autant ces vulgaires étalages de cervelas décomposés, et donc, n’invitait que des personnes très réellement fines et distinguées, mais peut-être qu’au contraire, elle n’avait pas conscience de la bassesse du paraître. Impossible de le juger. Certes, aller à ce dîner serait l’occasion de le savoir et de trancher. En observant les invités de Susan Bowers, Kristen pourrait commencer à se faire un avis sur l’hôte.

La directrice ne prit pas en considération le facteur de danger potentiel que pouvait représenter ce dîner, et, à vrai dire, fit en sorte de ne pas le voir exister du tout. La curiosité était trop marquée pour que la prudence soit un élément décisif. Et puis, peut-être y aurait-il d’autres membres de la bande des douze copains. C’était définitivement une occasion en or, bien que le prix à payer (la compagnie d’autres êtres humains) soit assez élevé.

Le soir de ce fameux dîner, Kristen transplana au lieu qui lui était indiqué par une photographie sur l’invitation. Elle portait un grand manteau noir, sous lequel se cachaient une veste aux reflets légèrement verts et une chemise souple noire. En bas, elle portait un pantalon de la même non-couleur – pour les puristes – et des chaussures simples mais élégantes : des escarpins noirs.

Elle s’avança dans l’allée et finit par se retrouver face à Susan Bowers. Elle plissa les yeux pour l’observer, ses lèvres se fendirent de son habituel sourire en coin, et elle crut se retrouver face à son miroir tant elle reconnaissait dans Susan Bowers l’effet de son propre regard. Face à cette femme, Kristen eut le sentiment qu’elle ne se tenait pas face à n’importe qui, et cela éveilla un peu plus sa curiosité et son excitation - la même que lorsqu'elle avait rencontré Éléonore Coldman et Bastian Tempel dans le QG de Liverpool. Elle oublia presque qu’elle devrait croiser d’autres personnes. Elle s’inclina légèrement et répondit avec la conscience étrange de l’ironie des usages de son pays :

« Je vous répondrai très banalement que tout le plaisir est pour moi… »

Even a bird would want a taste of dirt from abyssal dark.

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SUSAN


La présence du professeur Loewy n’était pas anodine. Pour le reste de l’assemblée des femmes, cette présence ne représenterait qu’une énième preuve de leur pouvoir grandissant, mais pour Susan, l’intérêt était tout autre. C’était de ses propres yeux qu’elle souhaitait goûter l’intelligence de celle qui était parvenue à découvrir, en un court laps de temps, le repère de leur jeunesse, à Poudlard, et le plus ancien de leurs quartiers généraux, à Liverpool. Cette soirée n’était qu’un prétexte pour la rencontrer, comme toutes les autres soirées avaient été le prétexte de rencontres autrement déterminantes.

« Venez, je vais vous introduire auprès des autres invitées, assura Susan en passant son bras sous celui de Kristen. »

Cette proximité lui permit de saisir coup pour coup la raideur et le parfum de l’étonnante directrice de Poudlard. Cette raideur était celle d’un corps qui supportait mal les excès de « toucher. » A la manière dont un chat hérisse ses poils à l’approche d’un danger potentiel, le corps de Kristen lui signifiait tout entier qu’elle ne la considérait pas comme une amie. Son parfum, lui, se posait en parfait contraste : mélange équilibré de notes florales et fruitées d’une si grande subtilité que même le nez affuté de Susan ne réussissait à en décomposer les origines. A tout point de vue, Kristen Loewy l’intriguait.

« N’écoutez que d’une seule oreille les élucubrations de madame Cornwell et ne faites pas attention aux dragons miniatures de mademoiselle Rosier, murmura Susan, consciente pourtant que personne ne pourrait l’entendre si elle parlait normalement. Vous et moi savons pourquoi vous êtes ici. Les jumelles Josephs également. Laissez les autres se figurer que vous êtes venue pour les admirer de plus près. Elles vivent dans l’illusion depuis un si grand nombre d’années qu’elles ne sont plus capables de faire la différence entre un loup et un agneau. »

En pénétrant dans la salle de réception, Susan et Kristen furent inondées par la lumière du grand candélabre en suspension dans l’air. L’objet magique diffusait une lumière jaune en tout point ressemblante à celle du soleil. Tout ou presque s’en trouvait embelli. : du bois verni qui recouvrait les murs et le sol, aux marbrures fixées au plafond, en passant par l’argenterie et la porcelaine disposés sur la table. Tout respirait l’abondance et le luxe, même l’air ambiant.

« Mesdames, je vous prie d’accueillir parmi nous notre dernière invitée, la directrice de Poudlard, j’ai nommé Kristen Loewy, déclara Susan en s’écartant de Kristen d’un mouvement théâtral. »

Plusieurs femmes se levèrent, parmi elles les jumelles Josephs, Katherine et Leonilde, deux petits bouts de femme blondes aux yeux perçants d’un vert émeraude et Blair Adcock, une vieille femme aux cheveux grisonnant noués en queue de cheval et au visage sévère. Les autres l’accueillirent par des sourires ou des hochements de tête approbateurs. Navrée mesdames, elle est à moi ce soir, songea Susan en invitant Kristen à s’asseoir à sa droite tandis qu’elle-même se plantait devant la place dominante, en bout de table.

« Je vous remercie d’être venues des quatre coins de l’île pour assister à ce diner, poursuivit Susan en embrassant du regard chacun des dix huit regards tournés vers elle. En tant que présidente de cette société, je vous souhaite à toutes la bienvenue et un excellent diner. Comme le veut la tradition, je donne la parole à notre doyenne. Madame Cornwell. »

Au moment où Susan posa ses fesses sur son siège, une myriade de plats firent leur apparition sur la table : tranches de rôti de boeuf et de porc baignant dans leur sauce aux champignons, cuillères d’écrevisse marinée, lit de légumes verts sur leur pain de miel, ou encore noix de Saint-Jacques posés sur leur tapis de fines herbes, pour ne citer que ceux-là.

« Janice Cornwell, susurra Susan à l’attention de Kristen. Ancienne présidente sorcière du Magenmagot et désormais grande chroniqueuse historique pour le compte du ministère. Une affabulatrice de génie. »

« Tout d’abord, permettez-moi de vous remercier au nom de nous toutes, très chère Susan, de nous accueillir si chaleureusement dans votre merveilleuse demeure familiale à une heure, je le sais, si sombre pour vous, déclara Janice Cornwell, qui n’avait pas eu la force de se lever à cause de ses « vieux os ». Qu’il est regrettable que votre frère ait choisi de suivre une voie si sombre au lieu de prendre exemple sur sa si charmante soeur. Nos pensées vous accompagnent dans cette difficile épreuve. »

Susan mima à la perfection la tristesse en baissant légèrement sa tête, les lèvres pincées par une fausse émotion. Du plus profond de sa « voie si sombre » mon frère t’emmerde, vieille harpie.

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Si Kristen avait dû donner une première appréciation de Susan Bowers, elle aurait dit : entreprenante. Kristen n’avait même pas eu le temps de souffler que la maîtresse de maison s’agitait déjà en tous sens pour guider la directrice de Poudlard et lui donner quelques informations qu’elle devait juger capitales sur une certaine Madame Cornwell et une Mademoiselle Rosier. Kristen constata le lourd jugement que Susan portait sur nombre de ses invitées, à l’exception des jumelles Josephs – et Kristen se dit que c’était formidable, qu’il y avait deux autres membres de la clique ! – et elle se demanda pourquoi, par Merlin, Susan Bowers s’embêtait à inviter à dîner chez elle des femmes pour qui elle semblait avoir si peu de considération au premier abord.

Raide et droite comme un bâton, Kristen se faisait conduire par Susan, jetant de temps en temps un œil à son bras, qui était tout emmêlé avec le sien. C’était, pour Kristen, une façon étrange de se déplacer, une façon qui semblait hors de sa logique, et elle se demandait combien de temps cela allait pouvoir durer.

Et puis, cela ne dura plus, car Susan Bowers s’éloigna de Kristen et la présenta au reste de l’assemblée. Kristen s’entendait penser : « Oh, Morgane, qu’est-ce que je fais ici… ? » alors que quelques invitées se levaient en guise de salut, et que d’autres lui servaient des sourires polis. Elle sentait tous ces regards dirigés vers elle, le centre de l’attention actuellement. Habituellement, elle ne pouvait être le centre de l’attention que lorsqu’elle l’avait décidé, lorsqu’elle le voulait bien, mais là, elle s’était sentie prise au dépourvu, comme exposée à toute une bande de harpies inconnues.

Néanmoins, elle s’efforça de sourire poliment et s’inclina légèrement. En se redressant, elle observa du coin de l’œil les sœurs Josephs, plissa les yeux dans un sourire et haussa le menton sans s’en rendre compte. En ne pensant qu’aux personnes ici qui l’intéressaient vraiment plus que les autres, elle se sentait dans un milieu moins hostile.

Elle s’assit aux côtés de Susan et observa ce qui venait d’apparaître sur la table. Elle n’avait que très moyennement envie de manger, la conversation l’attirait plus – et ce qu’elle aurait donné pour s’entretenir en privé avec sa voisine de table ! – mais elle sourit avec le plaisir de constater que les choses de la table avaient été bien faites.

Kristen enregistra chacune des paroles de Susan en se demandant ce que tout ceci cachait, à quel moment et sous quelles formes viendrait le bouquet final. En écoutant les paroles de Janice Cornwell, la directrice de Poudlard dut mettre sa main devant sa bouche pour cacher son sourire et réprimer son envie de rire, mais ses yeux étaient visiblement rieurs. Même lorsqu’elle devait parler simplement devant une assemblée de camarades, Janice Cornwell semblait avoir préparé tout un discours, très lisse et très romancé, plein d’adjectifs mélioratifs : le tout semblait assez faux. Il y avait quelque chose dans le choix de ses mots qui donnait l’impression que tout ce qui sortait de sa bouche était baigné d’une hypocrisie de grand-mère qui répand ses commérages au téléphone.

Bien sûr, ces paroles n’étaient pas censées être drôles, alors Kristen garda sa main devant sa bouche et lança un regard à Susan, qui semblait touchée par les paroles de Cornwell. Mais la réponse physique de Susan à ces paroles qui semblaient fausses, imbibées de « très chère », était-elle fausse, elle aussi ? Kristen s’était-elle vraiment retrouvée, comme elle l’avait craint en voyant sur l’invitation : « société des… », piégée au dîner de l’hypocrisie ?

Kristen ôta sa main de devant sa bouche, calmée de son envie de s’amuser de ce discours et baissa les yeux sur la table. À l'attention de Susan, mais sans la regarder pour ne pas avoir l'air de faire de messes basses, elle murmura :

« Une stupéfiante mise en scène. Il me tarde déjà de voir le final. »

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Les réactions les plus diverses entredéchirèrent l’assemblée au sujet de l’évasion d’Aidan Bowers. Il convint de présenter qui figurait autour de la table à ce moment là. A gauche de Susan Bowers étaient assises Katherine et Leonilde Josephs; Cornélia Brooks, la mairesse du village semi-magique de Loutry Ste Chaspoule; Lily Potter II et Victoire Weasley, dont les récentes signatures chez les Harpies de Holyhead agitaient l’ensemble de la presse magique; Amanda Beadle et Rachel Ham, à qui on prêtait la découverte d’un immense trésor caché sous la pyramide de Khéops; Meredith Collins, auteur du controversé élixir de passion dévorante; et en bout de table, Apolline Prescott qui dirigeait la délégation britannique auprès de la Confédération internationale des sorciers. A droite de la maitresse de maison siégeaient Kristen Loewy; Violet Lindon, la mère de la « magie grise », ce nouveau courant de magie expérimentale en vogue; Gabrielle Orchard, la chef des Oubliators; Astoria Wolf, la botaniste à qui on devait les premières graines de Saule Câlineur; Janice Cornwell; Euphrasie White, la présidente du Comité de réhabilitation des anciennes lois (le CRAL) qui militait pour l’abrogation pure et simple de la déclaration d’émancipation des elfes de maison; Prudence Hodge, qui était en charge de l’éducation magique de la princesse d’York; Sophie Rosier, la magizoologiste qui était à l’origine de la première espèce naine de dragon; et enfin Hannah Abbot, la célèbre directrice de l’hôpital Ste Mangouste.

L’impatience grandissait en Susan. Son regard brûlait d’en finir. Ne pouvant plus écouter un seul mot de plus au sujet de son frère, elle fit tinter l’argenterie contre son verre à moitié vide :

« Il suffit. Mesdames, dit-elle en prenant une voix mielleuse. Je vous en prie, parlons d’autre chose. »

Quelques visages affichèrent leur compassion. Des regards s’inclinèrent dans une expression navrée. Seule une bouche ne se referma pas. C’était celle d’Apolline Prescott; la petite femme rondelette au sourire courtois qui, en bout de table, n’avait visiblement pas perdu de temps pour garnir son assiette.

« Pardonnez-nous chère Susan, vous avez amplement raison, dit-elle. Parlons d’autre chose. Avez-vous entendu la rumeur selon laquelle notre cher ministre aurait accordé une indépendance administrative à Poudlard ? Que dîtes-vous de cela professeur Loewy, est-ce seulement avéré ? »

« Tous ces goûts d’indépendance sont exaspérants, commenta Euphrasie White à demi-voix, la face sombre et l’oeil inexpressif. »

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Les invitées faisaient couler leurs opinions comme l'on fait couler de la sauce sur une mauvaise viande. Kristen entendait ce brouhaha d’opinions sans les écouter et s’enfonça dans sa chaise en soupirant. Elle regardait à droite et à gauche avec un air dépité, se demandant pourquoi les gens se sentaient obligés de partir dans des débats palpitants si vite après qu’un mot a été prononcé. Était-ce le but secret de cette Janice Cornwell, que tout le monde réagisse si bien à son appel, donnant son avis – construit ou non, bienséant ou non – et le fasse tinter à ses vieilles oreilles avides de papotages ? Très vite, alors que Kristen commençait à s’exaspérer de la situation, Susan y mit fin en prononçant deux mots auxquels personne n’avait rien à répondre. Kristen lui lança un rapide regard. Susan devait se sentir lasse de ces bavardages futiles sur son propre frère, des avis sans doute inconsistants, peut-être inspirés par d’autres que ceux qui les disaient, sifflés si près des oreilles de Susan, qui ne participait pas pour autant à ce ragout de fausses idées.

Tout le monde, ou presque, crut que c’était un sujet délicat, peut-être blessant pour la maîtresse de maison. Kristen, elle, pensait que ce qui était réellement affligeant, c’était la bassesse de certaines opinions et la compassion bienpensante de quelques unes de ces femmes. Elle était du genre à voir le mal partout, à trouver le reste du monde assez lamentable. Peut-être qu’en vérité, cette soupe de bons sentiments était pleine de sincérité, autant du côté de Susan que du côté des autres convives.

Elle soupira discrètement en même temps que le silence gagnait l’assemblée. C’était un soupir de soulagement. Kristen manqua presque de temps pour hausser son sourcil, car aussitôt, obéissant à l’ordre de Susan de changer de sujet, une femme à l’autre bout de la table prit la parole. Kristen reconnut Apolline Prescott, figure éminente du Ministère, car c’était elle qui dirigeait la délégation britannique à la Confédération. Elle demandait à Kristen ce qu’il en était de l’indépendance de Poudlard vis-à-vis du Ministère. Les mots « notre cher ministre » tintèrent à son oreille si bien que le « très chère Susan » de Janice Cornwell, et Kristen plissa les yeux en affichant un sourire en coin et en se demandant si ces personnes estimaient qu’ajouter « cher » devant chaque nom était une marque de supériorité par le verbe. Elle n’eut pas le temps d’épeler le mot « hypocrisie » dans sa tête qu’une autre sorcière renchérit. Kristen avait cru la voir quelque part dans un journal, mais son cas n’avait pas dû l’intéresser suffisamment pour qu’elle se souvint de quoi que ce soit à son sujet. Ce qu’elle venait de lâcher, de toute façon, en disait bien assez sur elle : elle devait être coincée dans une lointaine époque où la liberté était un blasphème et le progrès une invention de démon.

Malgré tout, Kristen ne tenait pas à se priver de dire ce qu’elle pensait. Que cela plaise ou non, cela lui était tout à fait égal. Elle ne cherchait à plaire à personne, surtout pas à ces femmes dont elle se méfiait déjà.

« C’est exact. »

Elle aurait pu s'arrêter là, mais comprit par les regards qui s'arrêtaient sur elle que sa réponse n'était certainement pas satisfaisante pour ces oreilles et ces bouches affamées. Quelques secondes plus tard, donc, elle reprit :

«  Monsieur Stoyanov a jugé important d’aller vers le progrès en organisant l’indépendance et la liberté de l’enseignement. C’est une éducation libérée qui formera des sorciers libres. Les enseignants sont de toute façon mieux placés que quiconque pour avoir le monopole de l'enseignement. L'indépendance de Poudlard ne devrait donc pas être gênante pour qui que ce soit au Ministère qui se soucierait d'abord de l'éducation des jeunes sorciers, et donc du devenir de notre communauté... Ce qui est, me semble-t-il, justement le propre du Ministère. »

Et ne parlons pas de ce petit pouvoir que l'on pourrait exercer sur une école et de la satisfaction que l'on pourrait tirer de cette influence... Elle plissa les yeux vers la femme qui trouvait l'indépendance exaspérante mais qui était assise à la table de la « société des femmes d'état de Grande Bretagne » puis haussa le menton et un sourcil en reportant son attention sur Apolline Prescott.

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« Ca n’est pas si surprenant, dit Violet Lindon, qui se tenait bien droite à côté de Kristen, ses mains posées sur ses cuisses. Arseni Stoyanov a fait ses études à Durmstrang. Il est normal qu’il cherche à en reproduire le modèle. Il espère peut-être, comme le dit si bien le professeur Loewy, que des sorciers moins formatés sortiront de Poudlard. Je vois cela plutôt d’un bon oeil. »

En face, Katherine et Leonilde Josephs acquiescèrent à ces propos, tout comme Lily Potter et Victoire Weasley, un peu plus loin.

« Avant cela, Durmstrang était la seule école à jouir de cette indépendance, Apolline ? demanda Gabrielle Orchard après avoir ajusté son monocle. »

« La seule parmi les douze, en effet, répondit Apolline Prescott. »

« Et voyez ce que cela a donné, commenta Euphrasie White, toujours à mi-voix, comme si elle avait en partie conscience du peu d’intérêt que portait le reste de l’assemblée à ses paroles. Un repère de magie noire pour des individus de la pire espèce… ce Stoyanov croit sans doute que notre bonne société anglaise est aussi rustre que celle qui l’a vu naître… il espère que Poudlard deviendra un repère de brigands, tout comme il en est un lui-même, c’est certain. »

Les avis se multiplièrent sans qu’aucune attention de quelque sorte ne soit accordée à Euphrasie. Même ses voisines de table ne donnaient aucun signe de l’avoir entendu. Janice Cornwell évoquait allègrement avec Astoria Wolf le physique d’un beau ténébreux de Durmstrang avec qui elle prétendait avoir entretenu une importante correspondance durant ses jeunes années. Prudence Hodge, dont le sourire charmeur semblait fasciner Rachel Ham, discutait avec cette dernière des bénéfices que retireraient Poudlard à introduire de nouvelles matières dans son cursus.

Susan suivait les échanges d’un regard amusé. Seuls les inflexions de sa lèvre inférieure permettaient de deviner quels propos étaient à son goût et lesquels ne l’étaient pas. Il suffisait de remarquer la façon dont elle traçait un fil plat quand les mots n’étaient pas digne d’intérêt puis se bombait légèrement quand les choses s’avéraient un peu plus intéressantes.

« Faites comme nous, murmura-t-elle à l’attention de Kristen. Dans le cas de madame White, nous pensons qu’il vaut mieux faire comme si elle n’existait pas. Madame Londubat
Reducio
Hannah Abbot est mariée à Neville Londubat.
a d’ailleurs émis une théorie croustillante pour expliquer ses… égarements. Une histoire de retourneur de temps qui aurait mal tourné et qui retiendrait l’esprit de cette pauvre Euphrasie prisonnier d’un autre siècle. L’idée me plaît, pas vous ? »

Violet Lindon, qui n’avait rien manqué de l’explication par sa proximité, dissimula un rire nerveux derrière sa main.

« Cette décision pourrait s’avérer lourde de conséquences d’ici quelques années, commenta Gabrielle Orchard, dont la voix portait naturellement par-dessus les autres. Si je ne doute pas de la bonne volonté du professeur Loewy, qu’en sera-t-il le jour où un dégénéré comme Andrew Gardner prendra la tête de Poudlard ? Le ministère se résoudra-t-il à envoyer des Aurors sur place pour l’en déloger ? Risquerons-nous un conflit ouvert ? »

Son questionnement plongea l’assistance dans une réflexion intense que Susan prit un malin plaisir à tuer dans l’oeuf.

« Le ministère a déjà eu à trancher cette question en interne, Gabrielle. Je suppose qu’il agira de la même façon avec la direction de Poudlard. Les habitudes ont la vie dure. »

Elle adressa un clin d’oeil fugace à Kristen pour ponctuer le tout.

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Kristen suivit des yeux le mouvement de la discussion en caressant du bout des doigts le bord de ses couverts. Elle ne réagissait pas plus aux propos qui l’approuvaient qu’à ceux qui la désapprouvaient, et n'accorda qu'une infime considération aux fastidieuses divagations de la femme qui ne l’avait déjà pas réellement intéressée quelques minutes plus tôt, tant son esprit semblait étriqué. Kristen pensa qu’elle lui montrerait volontiers quel genre de « brigand » elle était elle-même et à cette pensée, elle ne put retenir un petit sourire accompagné d’un léger souffle amusé.

Les avis fusaient entre les verres et les écrevisses. Kristen se demanda si c’étaient vraiment ses paroles qui avaient pu être à l’origine de tant de commentaires, car pour elle, la situation était tout à fait simple : il n’y avait rien à ajouter à ce qu’elle avait dit.

Ce fut Susan Bowers qui ranima l’intérêt de son cerveau en commentant l’attitude de la fameuse convive qui portait sur Durmstrang un regard plus que sévère. D’abord, elle se demanda pourquoi Susan prenait la peine d’inviter une telle personnalité, considérée par toutes comme « inexistante ». Il devait bien y avoir un intérêt. La directrice de Poudlard fronça légèrement les sourcils dans un spasme du front. Ce fut l’évocation du retourneur de temps qui détendit son visage et lui fit plisser les yeux, alors que son sourire en coin naissait sur ses lèvres, car elle trouvait la remarque assez ironique quand elle était dite par Susan Bowers, sur qui Kristen avait appris certaines choses justement grâce à un retourneur de temps.

« C’est amusant, en effet. Mais s’il y avait une chance pour que ce soit autre chose qu’une théorie croustillante, les brillantes sorcières assises autour de cette table porteraient, je l'espère, beaucoup plus d’intérêt à cette pauvre Euphrasie, dit-elle, s'étant légèrement penchée vers Susan. »

Elle s’enfonça à nouveau dans sa chaise. Elle écouta successivement la remarque – assez juste, il fallait l’admettre ; Kristen n’avait pas un très bon souvenir de Gardner – d’une femme que Kristen reconnut pour être la cheffe des Oubliators, une certaine madame Orchard, et la réponse de sa voisine de table. Elle attrapa d'ailleurs son clin d’œil et plissa elle-même les yeux, cherchant à comprendre ce qu’il signifiait. Kristen crut bon de conclure qu’elle n’avait définitivement pas abandonné les idéaux de son frère. Retournant son regard vers Gabrielle Orchard, elle dit :

« La violence engendre la violence, madame Orchard. Poudlard ne tolère pas le vice, et s’acharnera à toujours éliminer la moisissure qui peut s’y attaquer, qu’elle vienne de l’extérieur, ou de l’intérieur. Un dégénéré, fut-il directeur de Poudlard, ne saurait arrêter la justice en marche. »

Le menton de Kristen fut haussé par la force de ses convictions, et son cœur gonflé par la certitude que Poudlard saurait toujours se protéger des attaques qu'elle pourrait subir. Depuis plus d'un an qu'elle était directrice, elle n'avait que très rarement pris à ce point conscience de l'attachement qu'elle portait à cette école. Kristen se tenait bien droite sur sa chaise, sérieuse. Elle se sentait devenir un pilier toujours prête à défendre son école, toujours prête à croire en elle, et elle pensa que même si tout cela ne suffisait pas, même si un jour, elle venait à ne plus pouvoir la protéger, elle trouverait un moyen, depuis sa tombe, s'il le fallait, de sauvegarder l'intégrité de ce collège de sorcellerie.

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 Ecosse  L'assemblée des femmes de pouvoir

Un moment sonnée par la réponse de Susan, Gabrielle Orchard se réveilla avec celle de Kristen — qu’elle adouba d’une inclinaison de menton. Elle qui ne souriait jamais, n’en gardait pas moins les yeux vifs d’un faucon tournés vers la maîtresse de maison.

Les discussions reprirent bon train, déviant sur des sujets aussi diverses que la tenue prochaine de la douzième édition du championnat d’Europe de Quidditch sur le sol britannique — Lily Potter et Victoire Weasley étaient enthousiastes sur les chances de l’Angleterre cette année ; Amanda Beadle un peu moins, prétendant que la Finlande avait réussi à constituer une sélection particulièrement redoutable, ce qui semblait être l’avis d’autres femmes autour de la table — l’élection du nouveau ministre de la Magie français, ce Simon Ricoter, qui n’était pas en odeur de sainteté, ou encore les grands chamboulements qui avaient en ce moment cours au ministère de la Magie. Ce dernier sujet retint particulièrement l’attention de Susan Bowers et des jumelles Josephs à surprendre la façon dont leur regard convergèrent au même moment sur Apolline Prescott.

« … tout le monde ne parle plus que de ça. Il y en a même qui assurent à voix basse que les jours de Theodorus Lynch à la tête du département des Mystères sont comptés. Je ne sais pas ce que notre ministre a en tête à ce sujet, encore moins sur le reste, mais je ne serais pas contre le renvoi de cet étrange personnage. Il m’a toujours fait froid dans le dos. Rendez-vous compte, il doit bien avoir soixante ans passés mais il en parait quinze… non, je vous le dis, il y a de la magie noire là-dessous. Cet homme est louche. »

« Je me souviens encore de lui du temps de ma première année à Poudlard, dit Cornélia Brooks en agitant ses doigts boudinés à chaque mot. Il était alors en sixième ou peut-être même en septième année. Il était déjà très bizarre, croyez-moi. Son sourire vous pétrifiait et de folles rumeurs courraient sur son compte à Serdaigle. De souvenir, je crois que la plus folle assurait qu’il buvait du sang de vampire… »

« … et répandait le sang d’innocent, commenta Susan d’un murmure si faible qu’il ne fut entendu que de Katherine et de Kristen. »

Le regard dans le vague, Susan ne dégageait plus la même aura qui rayonnait sur elle quelques instants plus tôt. Il y avait dans l’éclat éteint de ses yeux un sentiment d’impuissance qui s’opposait totalement à la femme qu’elle paressait jusqu’à maintenant. Ses mains, étendues sur les accoudoirs de son siège, étaient secouées de courts tremblements. On la sentait absente et vulnérable.

« Susie, tout va bien ? murmura discrètement Katherine en appliquant sa main sur la sienne. »

Le contact de cette main ramena doucement Susan à la réalité. Elle regarda son amie avec douceur puis fit le tour de la table pour s’assurer que personne n’avait remarqué son errance. Toutes les convives semblaient captiver par la discussion — qui portait toujours sur la réorganisation du ministère — une seule rencontra son regard de façon brutale : Kristen.

Embarrassée, ce qui se notait à ses lèvres pincées, Susan soutint son regard pendant quelques secondes. Des secondes qui lui parurent de longues et pleines minutes. Puis, quand retrouvant toute sa contenance elle se résolut à reprendre le contrôle de la situation, elle lui proposa :

« Je crois que j’ai besoin de prendre un peu l’air. M’accompagnerez-vous pour une balade dans le jardin, Kristen ? »

La proposition en suspend, elle se leva en la dominant du regard.

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La directrice de Poudlard suivit avec un peu plus d’attention les paroles qui évoquaient Theodorus Lynch. Elle non plus n’avait jamais pu faire confiance à ce drôle de bonhomme : il y avait comme quelque chose de malsain qui se dégageait de lui, comme une fumée invisible qui s’échappait de lui et qui vous mettait forcément mal à l’aise. Si la rumeur de l’éviction de Lynch était fondée, et bien que Kristen s’intéresse très peu aux gouvernements, cela serait une bonne nouvelle, ou au moins, une nouvelle assez réconfortante. Ce n’était pas une question de magie noire ou de quoi que ce soit comme le disait Apolline Prescott, mais c’était tout simplement quelque chose qui ne se faisait pas, quelque chose de nécessairement dégoûtant pour qui pense droit. Boire du sang de vampire ? Pourquoi pas, ce serait particulièrement abominable que de jouer les vampires sur des vampires quand on n’en est pas un. Lynch devait bien avoir ce genre d’idées, au fond de son cerveau emmêlé.

Le commentaire de Susan passa dans l’oreille gauche de Kristen comme si on lui avait soudainement soufflé dedans. Assez discrètement pour le pas mettre mal à l’aise la maîtresse de maison devant ses invitées, mais tout de même assez visiblement pour que celle-ci perçoive son regard, Kristen fit vriller ses yeux vers Susan et observa le moindre mouvement qui pouvait agiter son visage. Elle remarqua que la main de l’une des jumelles – elle n’aurait su dire laquelle – venait de se poser sur celle de Susan et elle fit mine de ne pas vraiment le voir. C’était vain : elle voyait très bien et ne pouvait s’empêcher de voir : elle était d'ailleurs ici pour cela même. Elle était d’autant plus attirée par les émotions de Susan qu’elle croyait en connaître la possible origine.

Aussi ne put-elle faire semblant d’être ailleurs lorsque le regard de Susan se planta dans le sien pour y rester durant de longues secondes. Kristen vissa ses yeux bleus un peu révoltés dans ceux de Susan, regarda la profondeur ambrée de celui de gauche, puis de celui de droite. Elle essayait de lire ce que disait le fond de ses pupilles, mais ne trouvait rien. Pas étonnant : Kristen n’était pas légilimens, et Susan maîtrisait l’occlumancie. C'était regrettable, car il devait y avoir des tas de choses à découvrir.

La proposition de Susan fut une aubaine. Non seulement, Kristen allait quitter cette table oppressante, mais elle allait aussi pouvoir tenter de déverrouiller quelque chose dans l’esprit de cette impénétrable Susan Bowers – peut-être, avec beaucoup de chance et de précautions. Elle sourit en coin à la pensée que cette sorcière à l’aura écrasante l’avait appelée par son prénom pour la première fois de la soirée. Sans quitter Susan du regard, elle se leva discrètement, sans faire de bruit et sans le moindre froissement de vêtement, comme si elle avait réussi à faire voler sa chaise pour la reculer. En même temps, elle dit d’une voix calme et sans inflexion :

« Mais certainement. »

Une fois debout, elle haussa légèrement le menton. Elle avait le sentiment qu'elle ne serait plus dérangée comme à son arrivée par un bras de cette sorcière, car cette fois-ci, la destination risquait d'être bien plus prometteuse. Son regard croisa vaguement celui des deux jumelles Josephs avant de se replonger dans le fond des pupilles bordées d'or de Susan Bowers.

Even a bird would want a taste of dirt from abyssal dark.

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Susan accueillit la réponse de Kristen par un large sourire, lequel mettait en valeur ses lèvres voluptueuses.

Les discussions étaient si avancées à d’autres endroits de la table que très peu furent celles qui remarquèrent l’échange entre la maîtresse de maison et le professeur Loewy. Pour Katherine et Leonilde Josephs, Violet Lindon, et Lily Potter, la chose fut cependant accueillit sans désapprobation. Dans le regard de certaines d’entre elles, une lueur scintillante laissa même entendre que cet entretien privé faisait partie du programme de la soirée. Ainsi, Susan et Kristen quittèrent la salle de réception sans soulever d’objections, la première devançant de deux pas la seconde pour lui montrer le chemin du jardin.

Au lieu de revenir à l’entrée principale, Susan entraîna son invitée dans un étroit couloir attenant à la salle de réception. Eclairé tous les dix pas d’une lampe, ce couloir aux murs lambrissés les conduisit à une porte fenêtre qui donnait sur les allées d’un jardin floral. En maitresse de maison avisée, Susan l’ouvrit et céda le passage à Kristen avant de la refermer sur ses talons.

Dehors, l’atmosphère c’était rafraichit. Le ciel limpide ne laissait poindre aucun nuage. Les étoiles scintillaient de mille feux. Et un doux arôme — quintessence des senteurs emprisonnés dans ces allées si rigoureusement taillées — parfumait l’air ambiant.

Susan sortit sa baguette magique, lui donna un coup de poignet en traçant un demi-cercle au-dessus de sa tête, et fit tomber sur ses épaules une cape en velours qu’elle épingla au niveau de son cou. Cette simple manifestation magique suffit à étendre son aura déjà saisissante.

« Nous voilà désormais seule à seule, dit-elle après avoir rangé sa baguette magique. Quelque chose me dit que vous attendiez ce moment au moins autant que je l’espérais. Venez, dégourdissons-nous les jambes. »

Côte à côte, nullement pressées par le temps, les deux femmes s’engagèrent dans l’allée centrale bordée de massifs floraux où le bleu de certaines fleurs épousait le violet d’autres spécimens. Les yeux fixés droit devant elle, Susan ne perdait cependant pas une occasion de lancer des regards de côté à son invitée sans se départir du large sourire qui ne l’avait plus quitté depuis sa sortie de la salle de réception. Elle sentait que le moment était venu de discuter de choses beaucoup moins insignifiantes pour elles.

« Dîtes-moi, je suis curieuse de savoir comment vous vous y êtes prise pour forcer la porte de notre salle d’archives et tout de même réussir à en découvrir le contenu, avança-t-elle avec une assurance qui lui était pleinement acquise. Car il ne fait aucun doute à mes yeux que vous en avez découvert le contenu, auquel cas vous n’auriez pas agi comme vous l’avez fait face à Eléonore et Bastian. »

Susan repensa avec amusement à la réaction qui avait crispé les traits de son frère lorsque le signal de la porte fracturée leur était parvenu.

« Il y en avait pour penser que notre repère ne serait jamais découvert malgré les miettes laissées derrière notre passage. Mon frère était convaincu que quelqu’un y parviendrait. Mais pas au point de mettre la main sur nos recherches passées. L’enchantement de la porte rendait la chose impossible. »

Le rire discret de Susan voyait ses yeux se plisser, ce qui lui donnait un air attendrissant.

« Je dois dire que je suis impressionnée. »

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Ce jardin était agréable à Kristen, bien plus que l’intérieur de la demeure de Susan Bowers. Certes, l’endroit ne manquait pas de distinction, mais après l’épreuve du début du dîner et des conversations sur des sujets d’actualité, un peu d’air frais ne pouvait que lui faire du bien. Elle accueillit le vent humide du soir d'hiver qui lui frappait le visage avec bienveillance, fermant brièvement les yeux et releva le menton pour inspirer, comme pour mieux faire passer la fraîcheur de l’hiver dans ses poumons. Ce petit instant avait été furtif, discret, mais réellement revigorant.

Kristen approuva Susan Bowers d’un simple sourire. Oui, évidemment, elle attendait ce moment. Les grands noms tels que Potter ou Weasley ne l’intriguaient certes pas autant qu’une conversation privée, dans la liberté de l’air d’un jardin, avec Susan Bowers – au moins à l’heure actuelle.

Elle marchait aux côtés de Susan tandis qu’un petit sourire pensif était marqué sur ses lèvres. Elle plissait les yeux avec malice à certaines paroles de la maîtresse de maison, relevait la tête et lui lançait un regard en coin pétillant de satisfaction.

« C’est exact. J’ai explosé la porte. Navrée, dit-elle simplement. »

Elle n’avait pas hésité à répondre, et s’était d’ailleurs exprimée avec une monotonie telle que sa réponse semblait être, après tout, la plus logique et la plus normale. Elle donnait l’impression de ne pas s’être posé de question, ni à ce moment, ni lorsqu’elle avait explosé la porte, justement. Pourtant, la vérité était autre, et l’explosion de cette porte faisait partie d’une démarche intensément réfléchie. Ses excuses, qui n’en étaient pas vraiment, soulevaient l’ironie de cette réponse incomplète et certainement insatisfaisante en ramenant le sujet de la matérialité.

En vérité, elle hésitait à en dire plus. Ce n’était pas parce qu’elle pouvait trouver le projet de la bande de douze copains intéressant, voire juste, qu’elle leur faisait totalement confiance pour autant. Le retourneur de temps qui était en sa possession était une merveille de la magie et pouvait, de ce fait, attiser les convoitises. Elle ne tenait pas forcément à en dire trop à ce sujet. Certes, elle pensa que s’ils voulaient vraiment savoir, ils le pourraient sans doute. Il suffirait d’envoyer Aidan sonder son esprit – il y parviendrait certainement – ou bien de demander à Eléonore de chercher quelque chose grâce à ses aptitudes en divination.

« Est-il vraiment important de savoir comment j’ai procédé ensuite, puisque vous êtes certaine de la finalité ? »

Kristen leva la tête et observa le ciel au-dessus de sa tête. Il était clair et froid, il était beau. Elle haussa un sourcil et fit un sourire en coin à Susan Bowers.

« Je trouve en revanche curieux d’avoir laissé ces miettes derrière vous. »

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« Vous avez vos secrets, je le comprends, souligna Susan tandis qu’elles viraient sur la gauche, s’engageant dans une allée où le jaune se disputait au rouge. »

La confirmation de son hypothèse lui suffisait. Il n’était pas nécessaire, à ses yeux, d’en savoir beaucoup plus sur la façon dont le professeur Loewy était parvenue à mettre la main sur leurs archives. Seule comptait son opinion ; la manière dont elle s’était appropriée le contenu de cette pièce et ce qu’elle comptait en faire dans un avenir plus ou moins proche.

« Les miettes étaient une idée conjointe de mon frère et de David, des passionnés de chasses au trésor et de jeux de piste, poursuivit-elle, en riant gaiement au souvenir de ce qu’avait été cette passion pour les deux garnements d’alors. Aucun de nous ne voulait voir le fruit de tant d’années de recherches disparaitre. C’était impensable. Aidan et David, qui étaient encore à Poudlard à ce moment-là, décidèrent qu’il valait mieux tout laisser à sa place. Mais ni l’un ni l’autre ne souhaitait que ces informations ne puissent être jamais retrouvées. Il était nécessaire, qu’un jour, quelqu’un puisse nous retrouver. Que cette personne puisse chercher comme nous avions chercher, qu’elle comprenne comme nous avions compris. Nous savions que c’était le seul moyen de réhabiliter notre mémoire. »

Susan s’arrêta en tournant la tête vers Kristen. Un doux sourire était suspendu à ses lèvres mais l’éclat de ses yeux n’était plus le même. Il s’était comme terni.

« Qui aurait parié qu’une Gryffondor, amatrice de livres rares, devenue directrice de Poudlard, serait celle qui découvrirait notre histoire ? Le destin est parfois surprenant, vous ne trouvez pas ? »

Une brise légère caressa le visage des deux femmes. Susan ferma les yeux, savourant la tendresse du vent. Son sourire s’élargit alors qu’elle vivait cet instant comme l’enfant d’autrefois, insouciante et simple. Les temps avaient considérablement changé, Susan ne pouvait le nier, mais il lui semblait, depuis que le professeur Loewy avait découvert son histoire, qu’elle se sentait plus légère et d’une certaine façon plus résolue à agir. Aussi surprenante que soit l’identité de cette personne, quelqu’un savait pourquoi elle ferait ce qu’elle ferait dans les mois à venir. C’était une pensée réconfortante. La plus réconfortante que Susan ait éprouvée depuis des années.

« Dîtes-moi, Kristen, qu’auriez-vous fait à notre place ? Je vous sens un penchant pour la vengeance. L’aura même de votre magie me le murmure — oh ne vous inquiétez pas, les Occlumens ressentent facilement ces choses-là. »

Ses yeux de nouveau grands ouverts, Susan fixait Kristen avec une intensité rare, comme si elle s’apprêtait à passer la moindre de ses réactions au peigne fin.

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« Surprenant, oui… murmura-t-elle pour elle-même en souriant aux buissons. »

D’autant plus surprenant qu’à l’époque où elle était à Poudlard, elle voulait surtout ne rien avoir à faire avec Aidan Bowers, qu’elle considérait plus ou moins comme une racaille. Enfin. C’était une Gryffondor, oui, mais d’après le préfet en chef, c’était surtout une « Serdaigle refoulée ». C’était un peu moins étonnant, du coup, non ? Le second qualificatif que Susan attribua à Kristen l’avait fait sourire également, car elle repensa à tous les livres de la cachette de la bande qu’elle avait embarqués. Parfois, elle retournait derrière le tableau de L’Ombre de la Mort la nuit pour reposer certains livres, en emprunter d’autres. C’était devenu sa nouvelle bibliothèque, et elle continuerait probablement d’y aller tant qu’elle n’aurait pas absorbé toutes les connaissances que contenaient ces livres d’exception. Elle se demanda aussi si Susan était au courant du vol de livres de Kristen, lors de sa dernière année d’études ; vol qui avait été permis par Aidan. Sans doute, les frères et sœurs doivent partager ce genre d’anecdotes, surtout quand la personne concernée revient les voir des années après, leur secret en poche.

Susan prononça ensuite des mots qui troublèrent Kristen, qui fronça brièvement les sourcils. Cette femme sentait apparemment en elle un penchant pour la vengeance. C’était vrai, terriblement vrai. Pourtant, Kristen ne l’avait jamais évoqué avec elle, ne l’avait même jamais montré à qui que ce soit - sa vengeance sur Bal avait été purement solitaire, secrète - alors comment cette femme pouvait-elle le savoir ? La vengeance, ce n’était pas quelque chose de bien vu. La plupart des gens trouvaient plus honorable de laisser couler.

Peut-être Susan l’avait-elle compris en raison de l’attitude de Kristen au quartier général, avec Eleonore et Bastian ? Kristen ne les avait pas condamnés, c’était donc une preuve qu’elle tolérait leur soif de vengeance. Susan en était-elle venue à cette conclusion par ce chemin-là ?

Non, ce n’était visiblement pas ça. Ou du moins, pas que. C’était quelque chose qui se ressentait dans sa magie. Kristen fut surprise et par réflexe, bougea les doigts de sa main droite, cachée par son gant, et y jeta un coup d’œil, histoire d’être sûre que rien d’étrange ne se passait de ce côté-là. Elle releva finalement ses yeux bleus vers Susan et répondit calmement, comme si elle annonçait la météo du lendemain :

« Je crois que j’aurais traqué chacune des personnes responsables et que je me serais arrangée pour les faire souffrir le plus possible. Je les aurais détruits, puis tués, peut-être. »

En y réfléchissant, une vérité assez difficile s’imposa à elle : elle ne savait même pas si, dans cette situation, elle aurait pensé à vouloir faire changer durablement les choses. Elle se serait vengée, c’est certain, mais ensuite ? Aurait-elle vu plus loin ? Alors qu’elle n’était pas dans cette situation, elle pouvait en effet l’envisager. Mais prise dans cet instinct animal de la vengeance, qu’aurait-elle vraiment fait de plus que de payer le sang par le sang ? Se dégageant du regard de Susan, elle remua cette question dans sa tête et plissa les yeux en observant un point invisible droit devant elle.

« Ensuite, je ne sais pas. »

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L’espace d’un instant, un éclair de malice embrasa le regard pénétrant de Susan. Il n’y avait qu’à regarder la manière dont ses lèvres s’étaient sensiblement recourbées, ses sourcils relevés, et la façon dont son visage avait pivoté d’un ou deux degrés sur le côté, pour saisir le vif intérêt qu’elle accorda à la réponse du professeur Loewy. Ne souhaitant pas se livrer trop rapidement — Susan considérait que le temps déliait à lui seul toutes les langues — elle porta sa main à l’encolure de sa cape et, tête baissée, reprit le sens de la marche.

Plus loin, quand le premier banc en pierre se profila au détour d’une haie de rosiers, Susan invita Kristen à s’asseoir à côté d’elle d’un geste de la main. La directrice de Poudlard prit place à une distance raisonnable, ni trop proche ni trop éloignée, probablement tiraillée entre son besoin d’isolement et une certaine notion de bienséance. Susan encra un peu plus sa tête entre ses épaules, ses lèvres toujours courbées en un beau sourire.

« Notre vengeance sera terrible. »

Le son de sa voix semblait avoir tranché l’air ambiant. Les yeux dirigés vers ses genoux, elle poursuivit :

« L’avènement d’un cauchemar sans fin pour les criminels de tous rangs. Le crépuscule d’une communauté en pleine dégénérescence… Une nuit noire, sans étoiles, sans promesse d’aube nouvelle. Une nuit de peur. »

L’aura de Susan changea soudainement, prenant davantage de place, il semblait, et pourtant insaisissable, comme la véritable couleur d’un caméléon. La faculté de réarranger perpétuellement la perception que les autres se faisaient d’eux était sans nul doute l’arme la plus redoutable des Occlumens. Ils en dégageaient une assurance qui leur était propre, ni suffisante ni mal avisée. Une sorte de sang-froid suprême.

« Vous m’êtes sympathique, déclara Susan sur un ton différent de celui qu’elle avait utilisé plus tôt. Votre façon de concevoir les choses me plaît. Vous marchez sur un fil que vous raccourcissez ou bien élargissez selon vos besoins. Vous ne me donnez pas l’impression de suivre les règles des jeux auxquels vous vous mêlez. Je crois même que vous aimez battre les cartes à votre façon, quand bien même cette façon ne serait pas très… comment dire, respectable ? Je respecte cela. Je suis d’ailleurs convaincue que c’est le seul moyen de marquer d’une empreinte indélébile notre monde. »

Susan releva doucement sa tête, de sorte que son menton se retrouva très vite à pointé vers le ciel qu’elle observait sans grand intérêt à travers des yeux songeurs.

« En réalité, je constate que nous sommes assez semblables. Et ça aussi, peu l’auraient parié. »

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