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 Ecosse  L'assemblée des femmes de pouvoir

Ce fut comme si une averse invisible lui était tombée sur les épaules. L’aura de Susan Bowers était saisissante, et sans pouvoir faire autrement, Kristen, prise de court, sentit son dos se courber légèrement. Après avoir pris conscience que ce qu’elle ressentait était un relâchement de l’Occlumens, la directrice de Poudlard tâcha de ne pas faire remarquer sa surprise et se redressa, très digne.

Alors, quand Susan Bowers dit à Kristen qu’elle lui était sympathique, celle-ci ne put s’empêcher de penser, naturellement, que ce n’était pas plus mal. Certes, si une quelconque nécessité avait fait de Susan Bowers son ennemie, Kristen aurait accepté la situation, en dépit même de son aura beaucoup trop pesante qui devait être le reflet d’un très grand pouvoir. Elle n’était de toute façon pas du genre à courber l’échine, et avait même tendance à préférer des ennemis puissants – ils étaient souvent plus intéressants. Néanmoins, elle n’allait pas cracher sur la sympathie d’une sorcière telle que Susan Bowers.

Sans parler de « sympathie » du côté de Kristen, celle-ci éprouvait un intérêt croissant pour Susan Bowers. Un instant, elle eut envie de s’emparer de sa magie qui flottait dans l’air pour la passer au scalpel. Ce sentiment fut accrut par l’analyse que Susan fit de son invitée. Elle y réfléchit, et conclut que c’était assez juste. Kristen n’était certainement pas habituée à ce que l’on comprenne son mode de pensée, et c’était justement parce que, comme Susan l’avait remarqué, Kristen ne se souciait pas vraiment d’être comprise. Elle faisait ce qui lui plaisait, et c’était tout, même si ce n’était pas forcément bien vu. Dans son esprit, chaque chose avait sa logique et sa fin.

Kristen regarda Susan regarder le ciel, et reporta son attention sur le jardin. Elle ne savait pas vraiment ce qu’elle pourrait répondre à Susan Bowers. Elle ne lui déplaisait pas, mais elle n’en était pas à se comporter avec elle comme si elles étaient les meilleures amies du monde, à se réjouir de se sentir semblables, partager sa sympathie, et tout ce qui pouvait ressembler de près ou de loin à ce genre de choses. D’ailleurs, assise sur ce banc de pierre, Kristen semblait s’y confondre, ressemblant presque à une statue mal taillée : trop droite, trop figée, à une distance trop raisonnable de Susan ; il y avait des relents d’art archaïque dans sa position.

Elle se demanda vaguement pourquoi peu auraient parié sur leur ressemblance, mais abandonna cette question assez vite, car elle ne lui semblait pas si importante. Ce qu’auraient pu parier les autres, de toute façon, n’était jamais très intéressant : les autres se trompaient trop souvent pour que l’on puisse accorder un quelconque crédit à ce qu’ils pensaient – encore plus à ce qu’ils pensaient a priori.

« Peut-être. Si c’est le cas, alors je sais que vous ne ferez rien de plus que ce qui sert la juste cause. »

Kristen avait dans son esprit l’image d’une justice dure et froide, son allégorie même aux yeux bandés, brandissant glaive et balance. C’était une justice qui ne transige pas et qui fait ce qui doit être fait, mais rien de plus que ce qui doit être fait. Comme elle, d'ailleurs, elle n'en dit pas plus que nécessaire, et se tut donc.

Elle pensa ensuite qu'elles étaient censées être à un dîner, et eut une vague pensée pour certaines bécasses à l'intérieur, qui ne pouvaient pas imaginer ce qui était en train de se dire à quelques mètres d'elles. Elle avait assez peu envie d'y retourner, mais supposait que c'était inévitable.

D'un simple coup de dés, j'ouvre le musée des horreurs

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SUSAN BOWERS
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L’OMBRE DES ÉTOILES


Les étoiles brillaient d’un pâle reflet blanc. Je les regardais sans réellement m’intéresser à elles, quoi que vaguement intriguée par leur manque d’éclat, quand la réponse de Kristen Loewy heurta mes tympans. Les étoiles ne m’intéressaient certainement pas, mais après ça, elles étaient vouées à ne plus du tout captiver mon attention.

Ce que j’avais appris de la grande Kristen Loewy depuis qu’elle était entrée sur mes terres tendait à se confirmer au fil des secondes que nous égrainions tranquillement dans le jardin. Cette femme n’avait pas sa langue dans sa poche. Elle n’éprouvait aucune espèce de réticence à proférer des paroles qui résidaient très souvent dans des zones d’ombre. Agissait-elle délibérément ou cherchait-elle consciemment à me donner la réplique pour m’en faire dire plus que je ne le désirais ? Allez savoir ce qui se tramait dans cette tête bien fixée à son cou. Quelque chose — l’instinct féminin peut-être — m’assurait qu’elle jouait franc jeu, mais je restais méfiante, fidèle à mon habitude. Aidan avait pénétré mes pensées une seule fois, cela m’avait poussé à devenir Occlumens, il n’était pas dans mon intention qu’une autre personne y parvienne.

La sympathie que j’éprouvais pour Kristen Loewy résidait principalement dans nos ressemblances. Je la voyais comme une femme à poigne, une femme qui était capable de garder la tête haute en toutes circonstances. Forcément, une telle femme ne pouvait que me plaire. J’étais façonnée dans un moule équivalent.

Je restais néanmoins interdite, mon regard fixé droit devant moi pour ne pas lui donner l’opportunité de surprendre quoi que ce soit dans ce regard un peu trop expressif à mon goût. Qu’avait-elle voulu dire en employant les termes « juste cause » ? La question méritait bien que je m’y attarde, que je la scrute sous tous ses angles, mais pour quel résultat ? Je savais dores et déjà que cette question en entrainerait une autre, plus complexe encore, et que je finirai par me tirer une balle dans la tête à défaut de supporter de ne pas trouver de réponse adéquate. Le mieux restait encore de suivre le chemin le plus court. Celui qui devait amener Kristen Loewy à parler.

« La juste cause ? dis-je, en employant le ton le plus étonné dont je pouvais m’armer. Je ne suis pas certaine de comprendre. »

Eléonore lui avait-elle dit beaucoup plus de choses qu’elle ne l’avait, ensuite, rapporté à Aidan ? J’avais du mal à le croire. Ce n’était pas dans la nature d’Eléonore d’en dire plus qu’elle ne le devait, encore moins de mentir. Alors où résidait la « juste cause » dans le coeur de Kristen Loewy ? Avait-elle seulement la moindre idée que la justesse de certains actes ne prévalait que si elle était observée selon un angle particulier ? Peut-être. Peut-être pas.

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Kristen expira un petit rire et s’autorisa un sourire, fermant brièvement les yeux. Quand elle les rouvrit, elle jeta un regard en coin à Susan, essayant du mieux qu’elle pouvait de capter son regard. La question de Susan lui sembla assez décevante, car elle espérait que jamais personne n'ait à poser la question de ce que pouvait être la juste cause. Elle devait être universelle, une idée commune à tous.

« Il n’y a pas grand-chose de plus à comprendre, dit-elle dans un petit soupir. »

Il n'y avait pas son idée de la justice, l'idée de la justice de Susan Bowers, et celle de cette pauvre Euphrasie. Elle ne connaissait à cette fameuse Euphrasie toujours pas d’autre nom, aussi « cette pauvre Euphrasie » serait ironiquement adopté, en paroles et en pensées. Ce surnom était d’ailleurs assez cohérent avec la pauvreté d’esprit de cette femme. Certes, on aurait pu rétorquer que Kristen avait aussi, dans certaines situations, un esprit un peu étriqué... Mais il lui semblait que c'était assez largement compensé par d'autres situations, dans lesquelles son esprit était peut-être un peu trop ouvert.

Kristen baissa les yeux sur ses deux mains ouvertes, cachées par ses gants, dos dirigés vers elle. C’était un peu une autre allégorie de l’équilibre : l'une et l'autre étaient chaque côté de la balance. Kristen semblait porter en elle l’idée même de la dualité. Elle était souvent double, d’ailleurs. Elle était elle-même tout entière, mais aux yeux des autres, elle semblait souvent soit ambigüe, soit carrément ce qu’elle n’était pas – ce qui devait objectivement faire d’elle quelqu’un que l’on ne savait pas trop cerner, sans qu’elle n’y soit pour rien, pourtant : aucune des incompréhensions qu’elle suscitait n’était réellement volontaire.

Elle soupira et se pencha légèrement en avant pour observer le profil de Susan. Sa tresse de cheveux blancs coulait sur son épaule et semblait absorber la faible lumière du soir. Ses yeux, deux ambres au cœur desquelles étaient bloquées des perles noires, exprimaient quelque chose que Kristen ne comprenait pas vraiment.

« Vous m’intéressez beaucoup, votre projet aussi, mais je ne vous connais pas suffisamment pour être certaine que vous vous contenterez de bâtir un monde meilleur sur les ruines que vous laisserez. »

You say you got a real solution, well, you know, we'd all love to see the plan... Bras croisés, elle inspira et se redressa, le dos bien perpendiculaire à la surface du banc.

« C’est aussi pour cette raison que je ne manquerais aucune occasion de rencontrer l’un de vous. »

Autrement dit - mais Susan devait déjà l’avoir compris -, ce n’était en aucun cas la perspective d’un dîner avec des femmes célèbres pour le réveillon du nouvel an qui l’avait attirée ici. Elle n’était là que pour elle et pour cette discussion dans le jardin.

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LA HAIE DE ROSIERS


Les Douze ne formaient pas une organisation au sens propre du terme. Ils avaient beau disposer d’un certain nombre de sympathisants, aucun type de contrat ne les liait réellement. Les Douze ne retenaient aucun de leur membre par un quelconque moyen de pression. Chacun était libre, à tout moment, de partir dans la direction de son choix. Les Douze ne craignaient aucune dénonciation, aucune traitrise, car depuis toujours leur quête s’articulait autour du mouvement. Un mouvement perpétuel qu’il était impossible de retracer depuis qu’ils avaient quitté le giron de Poudlard. Comme le vent, ils étaient insaisissables.

*

Je croisais le regard de Kristen Loewy et m’imprégnais de son intensité. Les yeux ne mentaient jamais, c’est pourquoi les miens ne soutenaient guère longtemps ceux de la directrice de Poudlard. Elle pouvait y voir de la gêne, cela m’importait peu. La vérité était ailleurs. Je savourais néanmoins ses propos, sans orgueil, sans fierté aucune, mais par simple plaisir de constater qu’elle aurait pu faire parti des nôtres si elle avait perdu ses parents dans les mêmes circonstances que nous. La nature des choses était parfois étrange, le destin souvent trompeur. Aidan avait perçu tout cela avant tout le monde. Aidan percevait toujours tout avant tout le monde ; tout le monde excepté moi. Je souriais à mon invitée d’honneur, puis me levais du banc en étirant mon dos. Le mouvement ne fit même pas craquer le moindre de mes os malgré la raideur dans laquelle m’avait enfoncé la fraicheur ambiante.

« Vous êtes décidément quelqu’un de très singulier, dis-je, en caressant rêveusement ma tresse. Je comprends mieux pourquoi mon frère souhaitait tant vous amener à nous. Il y a quelque chose en vous qui pourrait bien briser tous les codes de notre monde et bien plus encore. Vous n’êtes pas ce qu’on pourrait appeler un agneau pris entre les griffes d’un loup. »

« Ça non, assura une autre voix, toute proche, de l’autre côté de la haie de rosiers. »

Cette voix appartenait à quelqu’un que je ne connaissais bien. Quelqu’un qui avait longuement attendu cet instant, se contentant d’écouter notre entretien en silence, assis tranquillement de l’autre côté de la haie qui le cachait. Ne pouvant laisser plus longtemps mon invitée dans l’incompréhension la plus totale, je ressortais doucement ma baguette magique de sa poche, sans geste brusque, sans précipitation aucune, pour lui montrer ma bonne volonté. Je lui donnais ensuite un petit tour de poignet en visant la haie, l’obligeant à se disloquer en deux parties égales.

Présentant d’abord son dos, Aidan tourna ses yeux ténébreux vers nous puis il se leva en époussetant son pantalon.

« Bonsoir professeur, dit-il en souriant aimablement à notre invitée. Pardonnez mon indiscrétion. »

Glissant ses mains dans ses poches, comme à son habitude, il resta planté sur place, ses chaussures lustrées enfoncées dans les quelques centimètres de pelouse fraichement tondue comme les ancres d’un paquebot. Je répondais à son regard par un sourire, amusée que j’étais de le sentir si impatient de rencontrer celle qui était parvenue à pénétrer l’échantillon de notre tout premier quartier général. Celui qui nous avait servi de refuge durant une importante partie de notre scolarité.

« Je crois que votre souhait vient de se réaliser, ajoutais-je à l’intention de Kristen Loewy en rangeant ma baguette. »

La magie était inutile désormais. Elle l’avait toujours plus ou moins été en présence d’Aidan.

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Kristen haussa un sourcil, puis les fronça, en écoutant les mots de Susan Bowers. Aidan l’avait menée à eux, vraiment ? Pouvait-on réellement prévoir ces choses-là, penser si tôt en avance ? Ou bien s’agissait-il simplement de se donner un air impressionnant, organisé et prévoyant à ce point ? Kristen n’en savait rien. En tout cas, le reste des paroles de Susan lui plut beaucoup et elle se prit à hausser le menton. Elle était toujours assise sur le banc de pierre, mais Susan venait de se lever. Etait-ce déjà l’heure de rentrer ?

Une voix transperça une haie. C’était une voix d’homme. Il ne pouvait donc pas s’agir de quelqu’un de présent au dîner. Par réflexe, elle plissa les yeux, n’observant plus que la haie, et rapprocha sa main de la poche qui contenait sa baguette. Elle s’apprêtait à se lever. Lorsque Susan fendit la haie et qu’une silhouette apparut de l’autre côté, Kristen acheva de se mettre debout.

Lorsqu’il se retourna tout à fait pour la saluer, Kristen ne put que le reconnaître. C’était le préfet en chef – alias l’homme le plus recherché du continent. Les yeux de la directrice de Poudlard s’ouvrirent plus grand et pétillèrent d’excitation. Elle avait sur les lèvres un sourire qu’elle n’avait pu contrôler, ce petit sourire d’un enfant qui vient de recevoir un beau cadeau. Elle n’en rougit pas, ne tenta pas de cacher sous excitation sous le masque de l’indifférence. C’était inutile, lorsque l’on se tenait face à un Legilimens.

L’évidence que Susan venait de relever ne parvint qu’à lui faire hausser le menton et les pommettes. Kristen prit une grande inspiration et fit une petite courbette.

« Bonsoir, préfet en chef, dit-elle alors que ses genoux finissaient de se plier. »

En se redressant, elle plissa les yeux et compara mentalement le regard d’Aidan à celui de sa sœur, qu’elle avait enregistré dans son esprit. Kristen eut alors envie de faire un petit test. Dans un élan mêlant défi et enfantillage – revoir Aidan la ramenait presque des années en arrière – elle se mit à penser qu’il était vraiment un sale gosse, lorsqu’il était à Poudlard. Elle pensa même que s’il avait été élève sous sa direction, elle lui aurait collé une sacrée retenue et ne se serait pas laissée berner comme les professeurs de l’époque. Elle le pensa très fort pour voir si Aidan le percevrait bien. Elle fit un sourire en coin.

Cependant, elle ne put continuer ce jeu bien longtemps, car des pensées beaucoup plus sérieuses s’imposèrent vite à elle. Elle voulait savoir ce qu’Aidan envisageait sérieusement pour la suite, comment il s’y prendrait, ce qu’il en était des personnes qu’il avait déjà évincées – si elles étaient vraiment toutes coupables, ou si cela faisait partie du plan, comme un sacrifice nécessaire. Elle voulait aussi savoir pourquoi cet étrange mot signé E.C. pour A.B. (qu’elle avait supposé être d’Eléonore Coldman à Aidan Bowers) et concernant Aude lui était parvenu.

Elle ne dit rien. Elle voulait savoir s’il était utile de dire quelque chose. Elle lança un regard en coin à Susan Bowers et pensa que celle-ci lui faisait un beau cadeau de Noël, finalement. Puis, elle reporta son attention vers Monsieur le préfet en chef Aidan Bowers.

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PENSÉES PROFONDES


La legilimancie est une technique magique qui ne tolère pas la médiocrité. Rares sont les Legilimens qui courent le monde pour cette seule raison. Le procédé par lequel un sorcier parvient à pénétrer l’esprit d’une personne requiert de grandes connaissances magiques et une pratique assidue de cet exercice. Un Legilimens mal entraîné est un Legilimens mort. Un Legilimens discipliné est un Legilimens redoutable, car capable de se faufiler à pas de loups dans n’importe quel esprit, même le plus étriqué, sans laisser la moindre trace de son passage. Les plus puissants sont capables de prouesses infiniment plus grandes et dangereuses. En s’introduisant dans n’importe quel esprit — de préférence endormi — ils peuvent modifier les souvenirs qui y sont enfermés, les remodeler, et ainsi en implanter de nouveaux. Cette méthode, extrêmement délicate et périlleuse, peut à elle seule modifier la perception de la victime à son réveil. Dans certains cas extrêmes, sa personnalité peut en être affectée. Aidan Bowers connaissait toutes ces méthodes. Il était le plus grand et le plus puissant Legilimens de son temps.

*

Rien n’était plus évident qu’une pensée. On pouvait se cacher derrière des sourires en coin, des regards énigmatiques, mais on pouvait difficilement se cacher d’une réflexion ou d’une intention. Elles étaient inscrites au plus profond de notre être, tatouées à la surface de notre âme. Les nier revenait à nier sa propre existence. Voilà pourquoi le Legilimens que j’étais prenait soin de les cueillir, de les étudier, avant de les replanter là où je les trouvais. Les pensées de quelqu’un en disaient beaucoup plus long sur cette personne que tout ce qu’elle pouvait dire ou faire dans l’instant. Je souriais en saisissant celles de Kristen Loewy, sans effort. Elle se savait vulnérable, incapable de résister à mon intrusion, aussi me laissait-elle les portes de sa bibliothèque personnelle grandes ouvertes. J’entrais à pas compté dans ce vaste esprit peuplé de zones d’ombre vaporeuses, et en quelques endroits émaillés par des restes d’intrusion — je reconnaissais bien évidemment en cela les marques d’un sortilège de modification de mémoire.

Les premières pensées que je feuilletais étaient celles que Kristen Loewy m’avait volontairement envoyé. Mon sourire était alors à la hauteur de la vision qu’elle m’imposait ; celle d’un jeune homme à qui il ne restait plus que quelques mois de cours à Poudlard avant d’acquérir sa liberté, un homme presque fait nommé préfet-en-chef. Une version de moi-même à tel point détestée par mon hôte qu’elle avait involontairement grossi les traits de caractère qu’elle ne pouvait supporter chez moi. Son message était clair et j’inclinais doucement la tête pour lui faire entendre qu’il était bien reçu, le sourire large.

Je ne trouvais pas le temps de faire un pas de plus dans cet esprit intelligent que Kristen Loewy m’assaillait de nouvelles pensées — si c’était là une méthode pour m’empêcher de m’y aventurer, elle était parfaitement inutile. J’en figeais le contenu, l’emportant avec moi pour plus tard tandis que je m’enfonçais plus loin dans la bibliothèque de souvenirs. Je cherchais un souvenir assez fort — et donc le plus récent ou le plus marquant — d’Arseni Stoyanov. Je le trouvais dans une aile bien gardée de la bibliothèque, pelotonné sur une étagère mentale. Son contenu me laissait songeur. Je l’enregistrais en moi-même et passais à un autre, plus ancien, dans lequel le monde du Dominion s’écroulait. J’enregistrais de nouveau et poursuivais mon chemin, basculant aisément dans une aile dont était issue la première pensée que mon hôte m’avait envoyé. J’y trouvais de nombreuses traces de mes jeunes années, mais les laissais à leur propriétaire originelle, trop intéressé par un détail crucial : celui qui avait permis à mon hôte d’outrepasser le sortilège explosif qui gardait la porte de notre salle d’archives scellée.

« En voilà une bonne surprise, un retourneur de temps, rien que ça, déclarais-je en enfonçant mon regard dans celui de Kristen Loewy. Je dois dire que c’était ingénieux de la part d’une Gryffondor-qui-a-toujours-tout-eu-d’une-Serdaigle. Je pensais que les retourneur de temps avaient tous été détruits par le ministère mais il semblerait que non, finalement. »

Je déroulais ensuite les questionnements que j’avais préalablement figés en retournant dans l’amas de songes qui peuplait l’esprit de Kristen Loewy. Comme je pouvais m’y attendre, Kristen Loewy voulait tout savoir, tout comprendre, tout de suite, maintenant. J’expirais un rire discret. Elle était toujours la Serdaigle refoulée d’autrefois.

« Eléonore et moi-même avons considéré qu’il était préférable que cette prophétie vous revienne, dis-je en chatouillant au même moment des émotions étonnantes au sujet de la directrice de Beauxbâtons. L’esprit de cette femme était vraiment fascinant. Je crois savoir que cette femme, Aude Luneau, n’est pas n’importe qui pour vous. Voyez cela comme une petite récompense de notre part pour être parvenu à connaître notre histoire. »

Susan acquiesçait en souriant. Je ne pouvais en être sûr mais elle donnait l’impression de réellement s’amuser. Je lui rendais son sourire puis j’observais de nouveau Kristen Loewy du coin de l’oeil.

« Dommage que vous ne soyez pas devenue Legilimens, votre soif de savoir aurait desséché plus d’une cervelle, croyez-moi, ajoutais-je. Mais si vous tenez tant à le savoir, je n’aime pas les sacrifices. Je ne leur trouve aucune noblesse, aucune raison d’être. Ma justice est froide, aussi froide que vous l’êtes. »

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Il y eut un long silence. Quelqu’un qui serait arrivé à ce moment-là, sans connaître ni Kristen, ni Aidan, n’aurait pas compris ce qui était en train de se passer. Pourquoi se regardaient-ils en chiens de faïence, sans bouger, sans rien dire ? Jouaient-ils au western : qui dégainera le premier ? En réalité, Kristen savait qu’elle ne pouvait pas empêcher Aidan de pénétrer son esprit, si ce n’est en s’en allant, tout de suite, maintenant, mais elle aurait alors loupé l’occasion de pouvoir échanger avec lui, ne serait-ce qu’un peu. On a peu de chances de croiser l’homme le plus recherché de Grande-Bretagne au détour d’une haie de rosiers : il faut saisir l’occasion lorsqu’elle se présente. Par ailleurs, son test avait porté ses fruits : la parole n’était en effet même pas nécessaire avec lui, tant sa maîtrise de la legilimancie était élevée.

Peut-être aurait-il été préférable qu’elle ne laisse aucune chance à Aidan de pénétrer son esprit. Tant pis.

Kristen soutint son regard et croisa les bras. Elle avait prévu qu’Aidan chercherait à savoir comment elle avait pu avoir accès à la salle des archives, et donc, qu’il découvrirait l’existence du retourneur de temps. Quant à ce qu’il comptait faire de cette information, elle ne pouvait le dire.

Elle se demanda pourquoi Aidan Bowers s’obstinait à la vouvoyer, et finit par penser que c’était peut-être pour se donner un genre, l’air d’être au-dessus de tout ça. La suite était de toute façon beaucoup plus intéressante que la curiosité du vouvoiement. Ce qu’elle avait reçu n’était donc pas simplement une information dans le vent, comme elle l’avait d’abord pensé, mais une véritable prophétie toute établie par Eléonore Coldman. Certains auraient pensé que cela donnait beaucoup de crédibilité à l’information, une dimension beaucoup plus mystique et donc importante, mais Kristen préférait ne pas accorder trop de crédit à ce qu'une femme - aussi brillante soit-elle - pouvait voir dans une boule de cristal ou dans du marc de café. Elle pouvait certes les entendre, les enregistrer dans son esprit, mais pour elle, les prophéties n’étaient bien que des potentialités. C’est-à-dire qu’elles pouvaient être vraies, comme être fausses.

Kristen plissa les yeux lorsque le Legilimens crut savoir quelque chose – en d’autres termes, quand il venait de découvrir quelque chose dans l’esprit de Kristen, car un Legilimens comme Aidan Bowers ne pouvait pas se contenter de "croire savoir". La directrice de Poudlard se demanda comment Aude Luneau avait pris forme dans sa tête et comment Aidan l’avait interprété exactement, car elle-même en était incapable. En tout cas, elle pensa qu’Aidan se trompait : certes, Aude Luneau n’était pas n’importe qui pour elle, mais elle n’était n’importe qui pour personne. Le souvenir de son visage s’imposa à elle et plus elle se forçait à ne pas y penser, plus une multitude de souvenirs gravitant autour d’elle virevoltaient dans son esprit encombré. Elle revit par flashs successifs le bal de Noël de l’année passée, l’excursion dans le Dominion – essaya de ne plus penser, définitivement – revit enfin le déroulé de la troisième tâche ratée dans le Dominion. Elle ne put interrompre le cours de ses pensées, difficilement, que lorsque Bowers reprit la parole.

Elle le regardait avec un air mécontent. Elle remarqua qu’il lui était encore plus désagréable qu’à l’époque, car aujourd’hui, elle sentait que son esprit était grand ouvert à cet homme – et qu’elle n’avait pas forcément envie qu’il puisse boire tout ce que contenait son esprit comme il aurait bu une tasse de thé, sans même fournir le moindre effort, et se permettant même de lever le petit doigt. Elle jalousa Susan et ses pouvoirs d’occlumancie, lui jetant un regard en coin et soupirant. Le jeu n’était plus si amusant qu’au début, maintenant qu'il n'était plus vraiment un jeu.

Elle ne répondit pas tout de suite et continua à fixer Aidan Bowers. Ses lèvres étaient serrées, ses joues creusées. L’idée d’une justice froide lui convenait, mais Kristen, qui n’aimait décidément pas la compagnie d’un Legilimens, ne put déterminer s’il était honnête. Il avait toute la capacité d’adapter ses réponses aux pensées de Kristen, lui faire entendre ce qu’elle voulait.

« Nous verrons bien ce que diront vos actes. »

Eux ne mentaient pas. Ou plus difficilement.

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12

TRANSPLANAGE


Lorsqu’un criminel est recherché par le ministère de la Magie, le Bureau de régulation des protections magiques est soumis d’ajouter des marqueurs aux protections existantes afin de garantir la traçabilité du criminel dans les principales places magiques du pays. Dès lors que le criminel est repéré par ces marqueurs, le directeur du Département des accidents magiques et le directeur du Bureau des Aurors se réunissent en cellule de crise afin d’établir la meilleure stratégie de capture. L’intervention du Bureau des Oubliators, de la Brigade de réparation des accidents de sorcellerie ou encore du Bureau de désinformation n’a lieu qu’après l’intervention des Aurors sur place.

*

Kristen Loewy n’était pas à son aise entre moi et ma soeur. Je n’avais même pas besoin de visiter son esprit pour le percevoir . Il suffisait de saisir la lueur de son regard, le pincement de ses lèvres ou encore l’aspect creusé de ses joues. Je le comprenais aisément. Se retrouver entre un Legilimens qui pouvait retourner votre cerveau et une Occlumens dont on ne pouvait jamais savoir ce qu’elle pensait réellement devait être une expérience particulièrement agaçante ; d’autant plus quand on s’appelait Kristen Loewy et qu’on était la directrice de Poudlard, autant dire une personne habituée à disposer de la meilleure vue d’ensemble et non à naviguer en terre inconnue. Mais qu’importe, au fond, je n’étais pas là pour son bon plaisir.

J’acquiesçais de nouveau — à ses propos cette fois. Le sentiment de défi était palpable mais je ne pouvais céder à aucun enfantillage, même pour le simple plaisir de lui montrer que je pouvais tout obtenir, comme elle avait déjà pu le constater quand nous étions plus jeunes. Je n’en avais de toute façon plus le temps.

La réaction du ministère s’avéra beaucoup plus rapide que celle que j’escomptais. Le protocole avait-il changé ? Certainement, mais je ne pouvais encore mesurer à quel point. Je n’avais pas le temps de m’interroger sur la question, je remettais ça à plus tard. Le moment était venu de filer à l’anglaise, une fois de plus. Déjà les détonations sonores des transplaneurs se faisaient entendre au loin. Les Aurors arrivaient. Ils ne leur faudraient qu’une trentaine de secondes pour remonter l’allée et à peine plus pour me cueillir. Susan et Kristen Loewy devaient le mesurer également.

Je regardais ma soeur et lui adressais un clin d’oeil. Dans notre langue commune, cela signifiait « prends soin de toi. » Je tournais ensuite mon attention vers Kristen Loewy et lui offrais un sourire mesuré.

« Nous serons certainement amener à nous revoir, dis-je en sortant ma baguette magique. Vous n’imaginez pas à quel point ma collection de livres rares a pris de l’ampleur depuis la dernière fois que vous avez fait appel à mes services. Si votre soif de lecture interdite est toujours aussi tenace que je le conçois, vous savez comment me contacter, je crois. »

Je visualisais mon point de chute et levais mon bras au-dessus de ma tête.

« Kristen, vous devriez transplaner vous aussi, entendis-je avant que le sol ne cède sous mes pieds. Si les Aurors vous trouvent ici, ils se demanderont pourquoi vous n’avez pas tenter d’arrêter mon frère. Partez tout de suite. J’effacerai les traces de votre présence, faites-moi confiance. »

Le jardin s’effaçait de ma vue. Tout mon corps était attiré au loin dans un tourbillon d’images indistinctes. Un instant plus tard, mes pieds frappaient le sol d’une prairie allemande. J’étais de retour dans mon quartier général d’apparat.

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Des bruits sourds, ronds et précis se firent entendre dans l’air. On reconnaissait sans problème le bruit de transplanages. L’apparition d’Aidan avait certainement affolé les systèmes de sécurité du Ministère. Les bras croisés, Kristen l’observa s’en aller avec un regard légèrement suspicieux. Il fallait qu’elle s’en aille, elle aussi. La perspective de ne pas devoir retrouver les autres femmes du dîner ne lui déplaisait pas. Elle se demanda cependant ce que Susan comptait en faire. Qu’allait-il se passer pour elle, d'ailleurs, et qu’allait-il se passer pour Kristen ? Comme si elle avait anticipé ses questions, Susan se fit assez rassurante. La seule chose qui la dérangeait, c’était ce « faites-moi confiance », qui avait parfois tendance à encourager Kristen à se méfier.

La directrice de Poudlard inclina légèrement la tête vers l'avant. Elle affichait un air clairement pensif.

« Merci pour cette soirée. »

Et elle transplana jusque dans le vestibule de la demeure de Susan Bowers. Elle n’eut que le temps de poser la pointe d’un pied, de tendre le bras pour récupérer les quelques affaires sans importance qu’elle avait laissé là, et dans le même mouvement, elle transplana à nouveau, en direction de Poudlard cette fois. Elle avait exécuté ce mouvement sans un bruit, sans attirer l'attention, avec une légèreté comparable à celle d'un chat de nuit sautant d'une toit à un autre.

De retour à l’école, dans son bureau, elle soupira un grand coup. Quelle soirée ! Elle n’eut même pas la force de repasser dans sa tête le cours des événements, de les mettre en ordre. L’enchaînement avait été extrêmement rapide. Elle s’effondra dans un siège et posa sa veste sur l’accoudoir. Elle décida qu’elle revivrait cette soirée dans sa pensine dès le lendemain, pour être sûre d’enregistrer tout ce qui avait été dit, pour ne louper aucune information.

Elle resta là pendant de longues minutes, à essayer encore une fois de penser, sans réellement trouver d’élément lui permettant d’aller plus loin dans les informations qu’elle avait recueillies ce soir. Il lui faudrait y réfléchir à tête reposée, ce qui ne serait pas évident. Elle se leva difficilement au bout de quelques temps et monta dans ses appartements, en empruntant l’escalier en colimaçon à la gauche de son bureau. Chaque marche était un calvaire et elle avait l’impression de porter des bottes de plomb. Juste avant de se coucher, elle versa dans un minuscule flacon le contenu d’un autre flacon plus grand. Elle prit sa petite dose de potion pour un sommeil sans rêves, mais ne parvint à s’endormir que deux heures plus tard.


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D'un simple coup de dés, j'ouvre le musée des horreurs
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