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 RPG+   Angleterre  Mercredi rising tide

  Elle avait senti qu’il était temps. Par une association d’idées saugrenue, elle en était arrivée à la conclusion que ce jour était une occasion à ne pas manquer. Toute la matinée, elle y avait pensé, se demandant si c’était plus une bonne idée qu’un élan étrange du genre de ceux qu’elle avait ressenti de si nombreuses fois au cours des derniers mois, et qui, cette fois, serait potentiellement désastreux. Elle se trouvait sur une route toute droite, sur laquelle venait se greffer un embranchement. Tout droit, rien de nouveau, un horizon de bitume sans nuances, mais aucun piège. En prenant l’embranchement, elle s’exposait à plus de risques.

  Dans le miroir, elle vit avec stupéfaction qu’un de ses cheveux était plus clair que les autres. Sans conviction, elle toucha le miroir. Il y avait peut-être une saleté qui donnait cette impression. En s’approchant, elle constata que ce cheveu était décidément beaucoup trop clair. Un mouvement de recul et une grimace plus tard, elle pointait sa baguette sur le cheveu coupable, et celui-ci prenait la même couleur que les autres. Demain, elle aurait trente-neuf ans. Trente-neuf, c’est presque quarante. Y penser lui procurait une sensation bizarre, comme si le Temps lui donnait une gifle qui la laissait à la limite d’une torpeur contemplative.

  Elle déjeuna dans son bureau et elle hésita. Elle avait beau s’y être préparée, y avoir pensé toute la nuit et toute la matinée, elle se demanda s’il ne valait pas mieux tout planter là, et tant pis. Simplement faire marche arrière, comme si ce moment où elle avait sérieusement envisagé d’avancer n’avait pas existé, et laisser couler comme cela coulait habituellement. Un soupir, et elle se trouvait à l’entrée de la tour d’Aude Luneau. Elle regarda sa montre, et considéra qu’à cette heure, Aude aurait fini de déjeuner aussi. Elle toqua - ou plutôt, sa main toqua - à la porte des appartements de la réfugiée de Beauxbâtons et elle attendit qu'on lui ouvre, espérant secrètement qu'Aude ne serait pas là. Le prétexte parfait.

  Quand la porte s’ouvrit, Kristen se redressa inconsciemment, haussa un peu le menton. Elle avait pensé à ce moment et avait cru l'envisager sous tous les angles, mais elle n’avait pas du tout prévu ce qu’elle allait dire pour commencer, tout bêtement. Dans son imagination, Aude avait été une sorte d'esprit surnaturel qui n'aurait pas l'audace de l'éblouir à ce moment crucial. La vérité était tout autre, et l'éclat du cristal se planta dans la dignité méticuleusement établie de Kristen. Alors, très simplement, elle dit :

« Bonjour, Aude. »

  Elle laissa passer un silence, une brève hésitation, et ajouta :

« J’aimerais vous emmener quelque part. Vous montrer quelque chose. »

  Aucune émotion ne traversait son visage. Le mystère était total. Aude accepta de la suivre, disant que personne ne la retenait, et que « je suis tout à vous. » Les lèvres de Kristen s'imprégnèrent d'un imperceptible sourire. D’un geste lent, elle leva son bras pour qu’Aude s’y accroche. Toutes deux disparurent dans un tourbillon et réapparurent à un millier de kilomètres, à l’autre bout du pays.

  À cette saison, il faisait bon dans le Sussex. L’air marin était tout de suite rafraîchissant, et le bruit des vagues contre les falaises rappelait que Poudlard était loin. Le soleil perçait aisément les nuages cotonneux dans le ciel. Kristen prit une grande inspiration, mais ne sembla pas tout à fait ressentir les effets bénéfiques de cet environnement. Elle se retourna et vit une petite maison isolée se dresser non loin du bord de la falaise. Dans quelques années, peut-être, elle n’existerait plus, serait tombée dans la mer. La clarté du temps permettait de voir, au loin, la forme d’une petite ville.

« Bienvenue à Rye... Enfin, à côté de Rye, dit-elle en indiquant d'un mouvement de tête les habitations au loin. »

Even a bird would want a taste of dirt from abyssal dark.

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RYE



Il suffisait de tendre l’oreille pour se rendre compte qu’il n’y avait pas un bruit. Les murs épais de Poudlard étouffaient le monde extérieur, réduisaient l’univers à un monde de silence et de mystère. Nulle autre que moi ne se sentait si déracinée, si nostalgique, en ce lieu pourtant si merveilleux, si épanouissant, aux yeux de tant d’autres. Même avec toute la bonne volonté du monde, Poudlard ne serait tout simplement jamais Beauxbâtons.

De peur de rompre ce silence presque hypnotisant en provoquant le moindre bruit, je saisis délicatement ma baguette magique posée devant le miroir et décidai d’ensorceler brosses, ciseaux, et autres rubans de soie en leur imposant un mutisme absolu. Je fermai ensuite les yeux et laissai mon nécessaire de coiffure vaquer à la tâche que je venais de lui confier : la confection d’une natte entrelacée de rubans de soie bleu et blanc.

Le synchronisme était parfait. Le moment qui vit le silence se déchirer aux coups donnés contre la porte de mes appartements coïncida avec celui où brosses et ciseaux retrouvèrent leur place sur la commode. Je jetai un coup d’oeil à ma robe évasée, rectifiai la position des manches 3/4 d’un coup de baguette magique, puis me perchai sur des talons lustrées avant de me diriger vers la porte. Passée la surprise de retrouver Kristen et de me voir proposée une sortie imprévue, je lui adressai mon plus beau sourire et lui assurai que j’étais tout à elle. Je refermai la porte derrière moi sans me poser d’autre question que la plus évidente : que voulait-elle me montrer ? En me retournant, j’abaissai mes yeux sur le bras qu’elle me tendit avec un sourire encourageant. Ainsi, il n’était pas question de demeurer à Poudlard… tout ceci était vraiment intrigant. Et comme il m’était impossible de refuser quoi que ce soit à Kristen, je pris son bras et me laissai transporter dans un tourbillon de formes et de couleurs psychédéliques à des milliers de kilomètres de là.

Quand mes pieds retrouvèrent leurs appuis sur la terre ferme, les murs de Poudlard n’étaient qu’un vieux souvenir au regard de l’immensité du panorama qui s’ouvrait devant nous. Il m’était impossible de savoir si nous étions encore en Ecosse. La côte était si vaste, les eaux si déchainées. Je me contentai de suivre le regard de Kristen pour apercevoir, derrière nous, une petite maison au bord de la falaise sur laquelle nous venions d’atterrir. C’est avec un pincement au coeur que je me comparai à elle, au demeurant aussi seule et au bord d’un vaste précipice qu’elle semblait l’être. Mais un regard en coin du côté de Kristen m’amena à corriger le tableau que je venais de confectionner. Comment pouvais-je me prétendre seule ? Je l’avais, elle.

Rye… mon regard pivota vers la petite ville bucolique dont on apercevait les façades au loin. Que représentait ce lieu pour Kristen ? Je n’en avais pas la moindre certitude, mais je tentai l’approche qui me semblait la plus sensée.

« C’est ici que vous êtes née ? »

La simple idée de me trouver à l’endroit présagé où Kristen avait vu le jour déchainait un tourbillon d’émotions en moi. C’était parfaitement inexpliqué. Surréaliste. Mais j’avais la sensation de me rapprocher de Kristen en découvrant ce que peu de monde, ou peut-être même personne, ne soupçonnait de son histoire.

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Kristen esquissa un sourire un peu nostalgique. Il lui semblait avoir vécu tant de choses depuis sa naissance que ce moment ne devait jamais avoir existé. Elle avait plutôt été jetée dans le monde, le connaissant trop bien depuis toujours. C’était ce qui avait fait d’elle une petite peste, lorsqu’elle était enfant. Seule, elle était née avec le sentiment qu’elle devrait écraser le monde avait qu’il ne l’écrase, ou bien ne pas en faire totalement partie, ou bien les deux.

Elle se tourna et indiqua une autre direction, ni vers la petite ville, ni vers la maison.

« J’ai passé mon enfance dans une petite maison un peu plus loin, vraiment à l’écart. Mes parents avaient des hippogriffes, alors la vie en ville n’était pas idéale… »

Elle soupira. C’était la première fois depuis des années qu’elle se livrait ainsi, qu’elle parlait d’elle à qui que ce soit de vraiment extérieur. Et surtout, c’était la première fois qu’elle le faisait avec une telle nostalgie insoupçonnée. Son propre ton la surprit.

« Plus tard, on a déménagé dans le cœur de Rye. »

Elle tourna la tête vers le village, puis vers la maison seule, qui semblait sale. Elle s’en approcha lentement, comme si le lieu dégageait une aura mystique. C’était en fait un peu le cas. Sans doute parce qu’elle le savait, Kristen pouvait sentir qu’on avait, dans cette maison, pratiqué la magie noire. C’était comme un arrière-goût qu’on ne remarque que si on sait déjà qu’il existe.

« Là, c’est l’endroit où j’ai vécu quelques années avec mon ancien compagnon. »

Elle s’avança encore un peu, jusqu’à en être très proche. Elle regarda difficilement à l’intérieur à travers une petite fenêtre couverte de poussière. Elle s’apprêtait à pousser la porte quand elle se tourna vers Aude et fronça les sourcils, soucieuse.

« Excusez-moi… est-ce que cela vous gêne ? »

Aude répondit que cela ne la gênait pas le moins du monde, et pria Kristen de continuer. Celle-ci la remercia du regard et ouvrit. Si Kristen était plusieurs fois retournée à Rye et même dans cette maison dans les premiers temps où elle cherchait où Nathan et Owen avaient pu partir, elle n’y avait plus remis les pieds depuis qu’elle savait pourquoi ils étaient vraiment partis. Après avoir d’abord constaté qu’une odeur de vieille poussière avait envahi l’endroit, elle observa la place de chaque meuble. Rien ne semblait avoir bougé. Le canapé était toujours là, la table basse aussi. C’était sur ce canapé que Nathan était installé quand ça s’était passé.

Kristen resta sans bouger un instant, hébétée, et entra finalement. Elle adressa un bref regard à Aude, ce qui était censé vouloir dire qu’elle pouvait entrer aussi. Pendant ce temps, Kristen observa d’autres meubles et vit que les photos qui étaient posées dessus avaient disparu. Tout à fait en face de l’entrée, la porte de la chambre d’Owen était ouverte. À sa gauche, le bureau dans lequel Kristen avait fait ses expériences. Encore à côté, sur l’autre mur, il y avait une autre chambre.

Kristen se tourna vers Aude à nouveau. Elle avait l'impression que l'ambiance était extrêmement lourde et en était désolée. Cet endroit évoquait tout simplement ses pires souvenirs.

« Vous vous demandez sans doute pourquoi je vous ai amenée ici ? »

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LA MAISON ABANDONNÉE


La confirmation tomba, et avec elle une multitude d’informations que j’enregistrai avec soin dans un coin protégé de ma mémoire. Il est difficile pour moi de l’affirmer sans paraître prétentieuse, mais je connaissais bien assez Kristen pour savoir que ce qu’elle me confiait était beaucoup plus précieux que de simples mots dispersés aux quatre vents. Il y avait dans sa façon de me narrer son passé, quelque chose d’intemporel, une force énigmatique qui m’attirait à elle. C’est précisément parce que Kristen n’était pas le genre de femmes à étaler son histoire devant la première venue, que non seulement ses propos suscitaient en moi l’émotion mais aussi que je ne pouvais que l’encourager à poursuivre toujours plus loin. J’étais captive et captivée.

Kristen entra la première dans la maison isolée et vraisemblablement abandonnée qu’elle et son compagnon avaient occupé, autrefois. J’attendis son signal pour entrer à mon tour, consciente que je restais une invitée même dans ce lieu prisonnier du temps puisqu’il appartenait encore, du moins émotionnellement, à Kristen. L’atmosphère qui nous accueillit toutes les deux était aussi lourde que le sol et le mobilier étaient couverts d’une importante couche de poussière. Depuis combien de temps cette maison avait-elle été laissée à l’abandon ? Pourquoi l’emplacement du mobilier et des objets du quotidien me laissaient l’impression que la maison avait été abandonnée en toute hâte par ses propriétaires ? Kristen et son compagnon étaient-ils seulement les derniers propriétaires des lieux ? … Les questions tourbillonnaient dans ma tête mais je ne trouvai pas le courage de les poser à Kristen. J’avais le sentiment que je devais la laisser parler et me contenter d’attendre qu’elle se livre d’elle-même. Rien ne me semblait plus inopportun que de l’interrompre ou de la brusquer.

Mon regard balaya chaque recoin de la pièce dans laquelle nous nous trouvions en quête de réponses qui ne venaient pas. La sensation de lourdeur ne me quittait pas. J’avais l’impression de respirer le même air étouffé qui précède une tempête d’orages. Globalement, cette maison me mettait mal à l’aise. J’avais d’ailleurs perdu mon sourire, sans même m’en rendre compte. Kristen — qui ne manquait jamais de relever le moindre changement de physionomie chez ses interlocuteurs — le remarqua et me posa une question qui devait entrainer une réponse courte de ma part. Je me révélai toutefois plus bavarde.

« Cette maison semble habitée par une histoire inachevée, répondis-je en observant Kristen du coin de l’oeil. J’ai le sentiment que nous ne sommes pas ici pour évoquer quelque chose de particulièrement heureux… mais je me trompe peut-être… »

Je détournai mon attention de Kristen en me mordant la lèvre inférieure, certaine d’en avoir trop dit.

« Excusez-moi, ne faites pas attention à ce que je dis, me rattrapai-je d’un ton désolé. Continuez. »

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Le regard de Kristen resta fixé sur Aude Luneau durant quelques secondes. Elle trouvait absurde l’idée de ne pas devoir faire attention à ce qu’elle disait, comme si ce qu'elle pouvait dire était inintéressant ou stupide.

« Vous avez pourtant raison, dit-elle. »

Elle reporta son attention sur la porte ouverte de la chambre d’Owen. Hypnotisée par l'obscurité de la pièce derrière cette porte, elle avait l’impression que son cœur se tordait dans tous les sens, et comme une éponge se vidait et restait tout desséché. Revoir Owen n'avait pas été si douloureux que de revenir ici. Dans cette maison, elle se sentait confrontée à sa culpabilité plus que nulle part ailleurs. L'atmosphère même semblait être gorgée de cet effroyable sentiment. Tous les espoirs qu'elle continuait de nourrir jusque-là : se faire pardonner, redevenir une mère pour Owen, prouver qu'elle pouvait être quelqu'un de bien... tout cela s'effondrait ici. Chaque centimètre carré de cette maison lui rappelait à quel point elle était ignoble, à quel point elle aurait mieux fait de mourir, et à quel point elle ne méritait pas d'avoir eu cette lueur d'espoir qui se tenait juste derrière elle. Elle serra les mâchoires et prit une inspiration.

« Si vous saviez ce qui s’est passé dans cette maison, vous me détesteriez. »

Elle essayait de faire en sorte que sa voix soit claire, sans vagues, mais on pouvait malgré tout percevoir qu'elle était franchement troublée. Son estomac sembla remonter dans son corps, et redescendre brusquement. Elle se tourna vers Aude, entrevit l’éclair de ses yeux bleus, et détourna le regard. Cet espoir qu'elle ne méritait pas.

« Je voulais être honnête avec vous et vous laisser me juger. Je ne veux pas avoir l’impression de vous mentir ou de profiter de votre amitié. »

Elle passa devant le canapé – c’était là aussi qu’Owen avait convulsé, fou, roulant des yeux et bavant, bataillant avec la mort que Kristen lui avait apporté. Elle se posta devant la porte de la chambre de son fils et l’ouvrit un peu plus. La porte grinça. Juste derrière celle-ci se tenait un lit simple sur lequel il y avait une petite couverture bleu foncé. Les étagères étaient vides pour la plupart. Une majeure partie des figurines d’Owen avait disparu – on avait dû venir les chercher. Seuls quelques jouets en très mauvais état étaient restés, indignes de retrouver leur petit propriétaire. Parmi eux, une petite figurine de dragon qui ne battait plus que d’une aile, très faiblement, en tout cas incapable de voler, et un hippogriffe en peluche qui frottait ses pattes avant contre le sol, de manière irrégulière et robotique, plus effrayant qu’autre chose.

Kristen appuya son dos contre l’embrasure de la porte, baissa la tête et, comme un audioguide, articula d'une voix beaucoup trop neutre et vidée de son humanité :

« Ici, c’était la chambre de mon fils. »

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LE COEUR D’UNE MÈRE


Il y avait nécessairement quelque chose de stupéfiant dans les propos que me tenait Kristen ; quelque chose qui me mettait mal à l’aise. Son regard était fuyant. Sa voix prenait des amplitudes qu’elle n’avait jamais prise depuis que nos chemins s’étaient croisés. C’était comme si je la redécouvrais ou plutôt comme si elle avait décidé d’enlever son masque de directrice de Poudlard pour me montrer son véritable visage — un visage qui ne différait pas beaucoup de l’original, mais qui m’apparaissait de plus en plus friable à mesure que les minutes s’égrainaient dans cette atmosphère étourdissante.

Je guettai régulièrement Kristen du coin de l’oeil, comme on guette une personne souffrante à qui on tient plus que tout. A chaque nouvelle phrase, je me trouvai un peu plus désarçonnée et inquiète qu’à la précédente. Je campai toutefois sur mes positions et conservai le visage le moins expressif possible, de peur qu’elle n’en traduise mal les changements. Mon trouble ne faisait cependant que grandir. Que s’était-il passé dans cette maison ? Qu’est-ce que Kristen avait fait — ou n’avait pas fait — qui la rendait si détestable à ses propres yeux ? Et pourquoi avait-elle décidé, aujourd’hui, que l’heure était venue pour elle que je la juge ? Pourquoi moi ?

Je la laissai s’avancer, seule, vers la porte entrouverte qui faisait face à l’entrée. Je ne détournai pas mes yeux pour autant. Il était hors de question que je perde le contact visuel avec elle. Ce contact vacilla pourtant bel et bien lorsqu’elle poussa cette porte dans un grincement sinistre pour m’annoncer qu’il s’agissait de la chambre qu’occupait autrefois son fils. Tout un mécanisme se mit automatiquement en marche dans ma tête, déclenchant des rouages qui, bien qu’engourdis par un certain immobilisme, se révélèrent d’une vivacité stupéfiante. Kristen avait donc eu un fils avec son compagnon. Mais ni l’un ni l’autre n’avait fait irruption à Poudlard depuis que mes pas hantaient ses couloirs. Un an et neuf mois était un temps étonnamment long pour qu’une famille ne songe pas à se revoir. A moins que Kristen ait trouvé le moyen de s’éclipser régulièrement sans se faire remarquer ? Non… il me suffisait de la regarder, de saisir la détresse de ses traits maintenant qu’elle se tenait adossée contre l’embrasure de la porte, pour deviner que d’une façon ou d’une autre elle était séparée de sa famille depuis bien longtemps.

Je trouvai en moi le courage de réactiver mes jambes malgré le poids terrifiant que cette révélation faisait peser sur mes genoux. Tandis que je m’approchai de Kristen, et que le poids sur mes genoux semblait s’alourdir à mesure que son corps se rapprochait du mien, une question revenait avec insistance : crois-tu encore la connaître ? J’essayai de lutter contre le reproche le plus évident que je pouvais lui faire, celui de m’avoir caché l’existence de sa progéniture alors que je ne lui avais rien dissimulé de mon passé. Mais maintenant que je me tenais dans l’embrasure de la porte et que je pouvais sentir sa respiration mourir le long de mon avant-bras, je ressentis une profonde tristesse qui se renforça aussitôt que ma baguette magique apporta un peu de lumière dans la petite chambre dévastée par le temps.

« Que s’est-il passé Kristen ? lui demandai-je d’une voix lointaine, mes yeux braqués sur un dragon miniature qui bataillait encore d’une aile dans la poussière comme un insecte qui refusait de mourir. »

La gorge nouée par l’aura mortifère que dégageait cette pièce, je finis par dissiper la lumière et détourner mon regard. Perdue, un instant, dans la contemplation de ses mains osseuses — aux doigts desquelles ne pendaient aucune alliance — je remontai lentement la silhouette de Kristen et m’arrêtai sur ses yeux bleus.

« Où est votre fils ? »

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Aude s’approcha et Kristen retint brièvement sa respiration, avant de la relâcher, vaincue. Elle laissa la question d’Aude en suspens, pensant à l’occasion qu’elle venait de manquer de revenir en arrière. Si Aude n’avait pas cherché à savoir, Kristen se serait peut-être défilée. Elle voulait préserver son amitié, et elle était persuadée que ce serait impossible si Aude savait quel genre de personne Kristen avait été. Mais évidemment, il était trop tard. Venir ici avait de toute façon été une erreur. Après avoir soutenu le regard de la française durant de trop longues secondes, Kristen baissa les yeux.

« Il est à Rye. Il vit chez mes parents, dit-elle tout bas. »

Oui, il est toujours là, il n’est pas loin, et pourtant je ne suis pas une mère pour lui. Bizarre, n’est-ce pas ?
Tant qu’elle était sur cette pente, Kristen n’avait pas d’autre choix que de continuer. Si elle avait été du genre à pleurer facilement, elle l’aurait fait. En l’occurrence, elle ne ressentait qu’un petit picotement bizarre dans les sinus, exactement comme lorsqu’on éternue. Ses doigts se refermèrent sur le tissu de son vêtement et le maltraitèrent inconsciemment.

« Il… Il a failli mourir par ma faute. »

La culpabilité la poussa à aller plus loin dans ses propos. Elle fronça les sourcils, serra les dents et rectifia :

« J’ai failli le tuer. »

Brusquement, elle s’éloigna d’Aude, incapable d’affronter son regard, sa présence si parfaite. Elle s'appuya sur le mur, qui l'empêchait peut-être de vaciller, dos à Aude, et inspira longuement avant de vider ses poumons.

« Je faisais des expériences dans la pièce voisine et… ça a pris possession de lui, ça allait le tuer. »

Elle insista une fois de plus sur ce mot, pour montrer à quel point elle était ignoble et comme tout était définitivement sa faute. Elle s’adressa à elle-même un rire nerveux, ironique, glaçant.

« Je ne vaux même pas mieux que ce Mangemort, dit-elle si bas que ces paroles étaient plus adressées à elle-même. »

De qui était-elle la plus proche, après tout ? D’Aude, la sorcière forte et douce, pleine de talent et de grâce ? Ou de Legallet, l’abject Mangemort qui avait fait d’au moins deux de ses enfants des Horcruxes ?

Elle s’attendait à entendre les petits pas d’Aude s’éloigner, la porte claquer et l’obscurité envahir la pièce. Elle allait sûrement partir, la laisser seule, et tout redeviendrait comme avant, comme ça devait être. Jamais Aude ne voudrait rester près d’elle, lui faire confiance à nouveau, c’était certain. Elle n’avait pas fui un mage noir pour en retrouver une autre. Kristen attendit cette sentence sans un bruit, et sans vouloir en affronter la vision.

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QUATRE COUPS DE PIC DANS LA GLACE


La vie vous prépare à beaucoup de choses mais pas à réagir à des situations comme celle-ci. J’étais parfaitement immobile, incapable du moindre mouvement superflu. C’est à peine si j’osai respirer. Kristen était un peu plus loin, contre le mur, mais je ressentais encore l’empreinte de sa présence devant moi. Mes yeux ne trahissaient aucune émotion ; comme mon coeur, ils étaient pris dans un étau de glace. Pendant un court instant, il me vint l’idée que tout était exagéré et que Kristen n’avait pas pu faire le dixième de ce qu’elle prétendait avoir fait, mais l’image du dragon miniature dans la poussière me revint avec une telle netteté que mon regard vira brusquement vers lui. La pénombre atténuait peut-être l’effet, mais l’entendre remuer dans la poussière me soulevait le coeur.

Comment ? Pourquoi ? Si seulement Kristen avait pu répondre à toutes les questions qui traversaient mon esprit sans que je n’ai à le lui demander… moi qui pensais si bien la connaître après tout ce que nous avions vécu ensemble, je me sentais à présent démunie, seule, aux côtés d’une parfaite inconnue. Kristen avait raison, elle ne valait pas mieux qu’un Mangemort pour avoir mis son fils en danger… un fils dont je ne soupçonnais même pas l’existence quelques instants plus tôt… mais le penser revenait pour moi à m’arracher le coeur à mains nues. La nature du mal qu’elle avait déchaîné sur son fils ne m’intéressait pas le moins du monde. Je préférai restée dans l’ignorance.

Une profonde révulsion s’empara de moi. Je portai instinctivement ma main sur ma bouche, prise de nausées. Mon imagination tissait le scénario de ce qu’il s’était produit sous ce toit à partir des éléments que Kristen avait consenti à me livrer. Je revins sur mes pas de manière précipitée, soulevant une quantité non-négligeable de poussière dans mon sillage. Je ressentis le besoin de respirer un grand bol d’air frais et non cet horrible air vicié qui croupissait dans cette bâtisse hantée par le drame qui s’y était joué. J’ouvris la porte et me plantai dans son embrasure en prenant une grande respiration. Je profitai du vent sur ma peau, du bon air marin, les yeux fermés. Mes pas auraient pu me conduire plus loin et m’amener à rompre tous les liens qui m’unissaient à Kristen, mais j’en étais incapable. Au fond, ce qu’elle devait ressentir à cet instant ne m’était pas tout à fait inconnu. J’avais, moi aussi, commis bien des erreurs dont les conséquences auraient pu être bien plus dramatiques. J’en étais même venue à dissimuler ma fille en la faisant passer pour ma nièce. J’inspirai et expirai lentement. Qui étais-je pour la juger ?

« Moi non plus je ne valais pas mieux qu’un Mangemort, dis-je en refermant la porte derrière moi. J’appuyai mon front contre elle et en caressai le bois comme pour me distraire de l’image que j’avais de mon ancien moi. Mais… vous étiez là… vous êtes parvenue à voir au-delà de mes actes… vous m’avez tendu la main à un moment où plus rien ne me rattachait à l’humanité… »

Je me reculai de la porte et tournai mon regard vers Kristen. Ma vision était trouble des larmes que je réussissais à contenir.

« Si… »

J’étouffai un sanglot et relevai précipitamment la tête comme pour ravaler les larmes.

« Si je ne vous tendais pas la main maintenant… poursuivis-je en ramenant mon regard sur Kristen. Je serai pire que le Seigneur des Ténèbres. »

Alors, guidée par une force qui dépassait tout entendement, je franchis la distance qui me séparait de Kristen pour la serrer contre moi. Je n’avais aucun mot assez fort à lui exprimer, mais en me tenant contre elle, je lui faisais entendre raison. Quoi qu’elle ait fait, je voyais au-delà de ses actes. Cette femme que je tenais contre moi n’était pas une inconnue. Elle n’était pas le monstre de son récit. La femme que je tenais contre moi était la raison de ce que j’étais aujourd’hui.

« Je suis et serai toujours à vos côtés, murmurai-je en la pressant contre moi. »

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Le silence, les pas, la porte qui s’ouvre, tout était dans l’ordre. Kristen avait elle-même anéanti tous ses espoirs, au nom de quoi ? De l’honnêteté, la vérité ? Si c’était à refaire, choisirait-elle plutôt de continuer à mentir si cela pouvait l’aider à être heureuse ? Bonheur ou vérité, pas les deux en même temps. Tout ce que ces philosophes bien-pensants vous ont dit est faux, l’un empêche l’autre, c’est tout. C’était pour cette raison que Nathan avait un temps caché à Kristen qu’elle seule était responsable de la perte de son fils, pour cette raison que tout le monde préférait vivre dans un monde illusoire – même Aude l’avait préféré. Comment avait-elle pu croire qu’elle avait raison de préférer la vérité ?

La porte se referma. Alors, Aude était vraiment partie. Kristen ne bougea pas, pétrifiée par la douleur de sa perte.

La voix d’Aude s’éleva pourtant. Dans l’ombre de la pièce, Kristen ouvrit des yeux stupéfaits et ne bougea toujours pas, attendant que quelque chose se passe. Passé l’étonnement de savoir qu’Aude n’était pas partie, Kristen put l’écouter. Ce que la française disait de Kristen lui semblait tout aussi surprenant et elle avait l’impression qu’on ne parlait pas vraiment d’elle. Aude avait-elle bien entendu ce que Kristen venait de dire ? Pourquoi n’était-elle pas plus en colère, plus déçue ?

Lentement, Kristen tourna la tête et vit alors le visage troublé d’Aude Luneau. Elle semblait au bord des larmes, et Kristen s’en voulut de l’avoir blessée. Soudain, la fameuse attitude Luneau revint au galop, et avant que Kristen n’ait pu comprendre ce qui lui arrivait, elle fut prise au piège des bras de la française. Elle ne s’y faisait définitivement pas, mais son regard ahuri laissa vite place à un petit sourire de gratitude sur ses lèvres.

C’était pour cela qu’Aude l’avait attirée, pour cette raison même. Tandis que Kristen avait une nette tendance à voir ce qu’il y avait de pire dans tout ce qui pouvait exister autour d’elle et en elle, Aude était l’autre côté de la balance, capable de voir ce qu’il y avait de bon dans ce qui semblait pourri de prime abord, sans pour autant sembler naïve. C’était parce qu’Aude voyait en Kristen autre chose qu’une personne détestable que Kristen avait envie, avec elle, de justement être autre chose. Elle voulait s’ouvrir un peu, montrer à Aude qu’elle avait raison de penser qu’il y avait encore quelques morceaux de son cœur qui n’étaient pas tout à fait gangrénés. Elle aussi voulait finir par le croire sincèrement.

Au lieu de repousser Aude, gênée, Kristen la serra un peu plus, passant ses mains dans son dos et enfouissant sa tête dans son cou. Cette étreinte exprimait toute la gratitude de Kristen et tout son désir qu’Aude soit sincère et reste effectivement toujours à ses côtés. Kristen eut envie de lui demander de le promettre, mais n’osa pas. Elle n'aurait su dire combien de temps cette étreinte avait duré, mais il lui sembla qu'elle avait eu le temps de régler toutes les questions, toutes les explications qui feraient du mal. Elle se détacha d’Aude et la regarda un instant, avant de baisser les yeux.

« Je suis désolée. Je n’aurais pas dû vous faire venir ici aujourd’hui… l’ambiance n’est pas très… festive. »

Elle ouvrit la porte d’entrée, désireuse de respirer un air meilleur. Cette porte ouverte lui sembla un instant hautement symbolique, comme si, en quittant cette maison, elle prendrait un nouveau départ et laisserait derrière elle son passé. Cette pensée fut vite refoulée, car elle lui sembla rapidement ridicule, et surtout, ce n’était pas ce qu’elle avait l’intention de faire. Elle ne voulait pas laisser derrière elle ses erreurs, mais plutôt continuer à vouloir les réparer, faire de son mieux pour aller de l’avant tout en acceptant son passé. L’année prochaine, Owen serait à Poudlard, et il y aurait des occasions de faire en sorte que les choses s’arrangent, au moins un peu.

Après avoir pris un bouffée d’air frais, Kristen se retourna vers Aude et l’invita à sortir de cet endroit dévasté en tendant un peu le bras.

« C’est votre anniversaire, je crois ? »

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LE PRÉSENT


Je crois, avec un peu de recul, que Kristen avait besoin d’un peu de compassion et surtout de compréhension. Sa réaction à mon étreinte se grava si nettement dans ma mémoire que bien des décennies plus tard, je devais encore m’en souvenir comme si cela s’était produit la veille. Blottie contre elle, j’éprouvai pour la première fois la sensation de nos corps rapprochés. Ce n’était pas la première fois que je prenais Kristen dans mes bras, mais la première qu’elle ne manifestait pas sa raideur habituelle. C’était comme si son aura enveloppait enfin la mienne pour former quelque chose de rassurant et d’agréable, comme un cocon douillet. Je me surpris à en profiter autant que possible en gardant les yeux fermés.

Quand Kristen se retira, cette bulle dans laquelle nous nous trouvions éclata et je me trouvai un moment sonnée. Je pris toutefois conscience de mon état au bout de quelques secondes et, non sans sentir le feu dans mes joues, je retrouvai rapidement toute ma contenance. Kristen ouvrait déjà la porte. Je lui emboîtai le pas mais m’arrêtai à bonne distance pour l’observer tandis qu’elle gonflait ses poumons en respirant le bon air extérieur. Un sourire naquit sur mes lèvres. Je croisai mes mains devant moi et profitai simplement de ce qui me semblait être un instant de bonheur pour Kristen. Il me semblait ne l’avoir jamais vu dans cet état. Je tirai un certain orgueil à me dire que j’y étais un peu pour quelque chose.

Je n’étais cependant pas au bout de mes surprises comme l’attesta mon visage quand Kristen se tourna vers moi en évoquant mon anniversaire. Inutile de chercher bien loin pour savoir qui lui avait livré cette information. Amusée, je lui souris en acquiesçant.

« Je constate que ma propre fille complote contre moi dans mon dos, dis-je d’un ton railleur. Charmant. »

Mon sourire trahissait sans mal mon envie de rire, mais il ne pouvait faire taire en mon for intérieur le trouble qui était né de cette question. Si Kristen avait cherché à connaître ma date d’anniversaire, je suppose qu’elle avait une idée derrière la tête ; et toutes les idées de Kristen étaient de nature à me troubler. Avec l’enchaînement des évènements, j’avais moi-même du mal à réaliser que je fêtais mon anniversaire aujourd’hui. En revanche, je n’avais pas perdu de vue que Kristen fêtait le sien demain… ma chère fille était un agent double des plus redoutables.

Poussée par mon instinct, je donnai deux tours de poignet à ma baguette magique et fis apparaître un petit coffret dans la paume que me tendait Kristen. Recouvert d’un cuir verdâtre, le coffret était un peu plus large que la main de Kristen mais présentait un poids étonnement léger. Un fermoir en forme de baguettes entrelacées préservait son contenu.

« J’ai cru comprendre que c’était le vôtre demain, commentai-je en sentant quelques picotements dans mon ventre. Je sais que ce n’est pas quelque chose de courant, mais je ne vois pas de raisons à ce que je sois la seule à être surprise aujourd’hui. »

J’appréciai la réaction de Kristen et poursuivis :

« Juste une chose. Que vous l’ouvriez aujourd’hui ou demain, je vous conseille de le poser sur le sol avant de vous y risquer. »

J’étouffai un petit rire de circonstance.

« Ma fille complote peut-être contre moi, mais elle reste ma fille, justifiai-je. »

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L’ambiance avait à ce point changé qu’on aurait presque dit que Kristen n’avait jamais fait la moindre révélation, que cette maison n’était pas oppressante, et que rien de spécial ne s’y était déroulé. C’était comme si les deux sorcières s'étaient trouvées là par hasard. Tout semblait si incroyable, si facile, que Kristen ressentit un bref instant la crainte qu’Aude se réveille le lendemain en ayant réalisé ce que Kristen lui avait dit et lui en veuille subitement, prenant conscience que finalement, tout ceci n’était pas acceptable. En attendant, Kristen décida d’écarter cette crainte et de profiter de ce moment.

Alors qu’elle invitait d’un geste Aude à sortir de cet endroit, une boîte apparut dans sa main. Kristen avait vu le geste d’Aude, mais ne comprenait pas pour autant pourquoi ce coffret se trouvait dans sa main. Hébétée, elle regarda sa main comme si elle la découvrait pour la première fois et referma ses doigts sur le coffret, abaissant son bras. Alors qu’elle interrogeait Aude du regard, celle-ci répondit tout de suite aux questions qu’elle se posait. Le visage de Kristen fut pourtant loin d’afficher la moindre compréhension. Au contraire, Kristen semblait encore plus bête, complètement prise au dépourvu. On ne pensait jamais à son anniversaire, ou bien quand on y pensait, Kristen s’en fichait. La dernière fois qu’elle avait reçu un cadeau pour son anniversaire, c’était Nathan qui le lui avait offert, et franchement, cela ne lui avait fait ni chaud ni froid. Qu’Aude pense à son anniversaire et lui offre quelque chose la touchait beaucoup. Kristen baissa les yeux sur le coffret et sourit un peu. Elle eut une petite pensée pour Elena, la petite qu’elle avait recueillie une semaine à Poudlard avant de la confier à l’une des sœurs d’Arseni. Elle aussi lui avait fait un très beau cadeau il y a quelques semaines. Malgré les événements difficiles, la mort d’Arseni, le danger autour de Sybille, de Poudlard, du gouvernement, les terribles révélations sur les manigances de Legallet, et tous ses problèmes personnels, Kristen ressentait quelque chose d’inédit, assez proche d’une certaine idée du bonheur.

Aude parlait, mais Kristen ne l’écoutait pas vraiment. Elle était en pleine contemplation de ce petit coffret, qu’elle tournait entre ses mains comme s’il s’agissait d’une précieuse étrangeté venue d’une autre planète. Elle crut entendre qu’elle devrait ouvrir le coffret sur le sol. Cette précision intrigua beaucoup Kristen, qui, après un bref regard vers son amie, observa à nouveau le coffret sous toutes ses coutures. Elle se l’imagina en train d’exploser bizarrement quand elle l’ouvrirait, mais finit par conclure que cela n’aurait pas beaucoup de sens.

Kristen hésita à ouvrir le coffret maintenant, ou attendre un peu. Alors, Aude évoqua à nouveau les complots de sa fille. Kristen s’en amusa d’autant plus qu’elle pensait en ce moment-même à ce que Sybille savait de Kristen, mais elle ne soupçonna pas un seul instant la jeune fille d’avoir révélé à sa mère ce que Kristen ressentait pour celle-ci. Elle l’aurait remarqué dans l’attitude d’Aude.

Elle serra le coffret contre elle, décidant de ne pas l’ouvrir immédiatement, malgré sa curiosité.

« C’est… c’est une surprise, en effet, dit-elle avec un petit sourire. »

Elle ne bougea pas, mais ses yeux fixèrent Aude d’une telle façon qu'elle pouvait donner l'impression de s'être approchée d'elle.

« Cela me fait vraiment plaisir, merci beaucoup. »

Elle retourna le coffret dans ses mains. Même sans savoir ce que c’était, elle pouvait déjà en être très contente.

« Je veux le découvrir avec vous, mais c’est votre anniversaire aujourd'hui. Alors, vous d’abord. »

Elle passa le coffret dans son autre main et attrapa dans une poche intérieure de sa cape un petit paquet. Il était soigneusement emballé mais sobre. Kristen fit quelques pas et le tendit à Aude, ajoutant :

« Je vous l’aurais offert de toute façon, mais je suis contente de le faire en sachant que vous ne me détestez pas. »

Le rappel de cette éventualité la crispa un peu.

Even a bird would want a taste of dirt from abyssal dark.

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UN CADEAU PRÉCIEUX


Pour qui connaissait Kristen, l’entendre employer des mots comme « me fait vraiment plaisir », « merci beaucoup » ou bien encore « je suis contente » était une sorte de révolution. La voir sourire aurait largement suffi à faire mon bonheur. Mais la voir utiliser ce vocabulaire était une petite victoire personnelle, une agréable surprise, le signe que mon cadeau — qui n’était pas encore ouvert pour autant — avait fait son office. Durant un instant, je la regardai avec un grand sourire puis, finalement, j’abaissai mon regard sur le petit paquet qu’elle tenait dans son autre main. Elle aussi avait pensé à tout, peut-être même au-delà de tout ce que je pouvais imaginer.

« Merci… je crois que c’est à mon tour d’être émerveillée, encore que vous me devancez d’une surprise, dis-je en saisissant le petit paquet avec délicatesse après avoir glissé ma baguette magique dans ma ceinture. »

Le paquet était léger. Je le déballai avec soin et trouvai une petite boîte qui me fit lever les yeux vers Kristen. Je lui souris un peu plus puis je repris ma découverte. L’ouverture de la boîte révéla un pendentif d’une beauté et d’une finesse étourdissantes. Pendant un court moment, je restai sans voix devant cet éclat de cristal qui semblait magnifier tous les rayons de lumière qui venaient frapper sa surface.

« C’est… je crois bien que c’est le plus beau cadeau qu’on m’ait o… »

En souhaitant le saisir, quelque chose de plus extraordinaire se produisit. Le pendentif — qui avait la forme d’une goutte — s’éleva de lui-même, répondant à une loi magique que je n’avais encore jamais vu à l’oeuvre. Comme s’il avait décidé de lui-même la place qui était la sienne, il vola jusqu’à mon cou où il se suspendit sans qu’aucun collier d’aucune sorte ne l’y retienne. J’étais stupéfaite. Je pouvais sentir son contact froid sur ma peau. Un vieux réflexe me fit tendre mes doigts vers le collier-qui-n’existait-pas pour l’aligner correctement, mais mes doigts se refermèrent sur le vide. Ce qui eut le don de me faire paraître à ce point ridicule que je me laissai aller à un rire de circonstance.

« C’est vraiment déroutant… dis-je avant de lever à nouveau mes yeux vers Kristen. Kristen, vous êtes incroyable, merci infiniment… C’est un cadeau fabuleux. »

Un autre réflexe me fit faire un pas vers Kristen avant que mon cerveau ne me bloque dans mon mouvement. Le temps d’un instant, j’avais souhaité l’embrasser sur la joue pour la remercier mais mon esprit m’avait rappelé aux règles de bonnes convenances britanniques. Kristen n’aurait sans doute pas apprécié un tel déballage d’émotions qui plus est. Je me balançai sur mon pied d’appuis durant une seconde ou deux puis j’ancrai mes deux jambes dans le sol en rougissant légèrement, tête basse, consciente que Kristen ne comprendrait pas du tout mon faux mouvement.

« A vous d’ouvrir votre cadeau, dis-je précipitamment pour détourner son attention sur un tout autre sujet. »

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Quand Aude ouvrit son cadeau, Kristen fit mine de regarder ailleurs, mais jetait de brefs regards à son amie, afin d’observer discrètement sa réaction. Ses mains avaient trouvé refuge dans ses poches, comme si cela constituait une quelconque protection.

En vérité, Kristen s’était donné beaucoup de mal pour ce cadeau. Le bijou en lui-même n’avait initialement rien de magique : c’était un cristal en forme de goutte plutôt précieux, mais tristement moldu. Sa particularité et sa valeur résidaient surtout dans les enchantements dont il était imprégné. Il y avait ce charme de lévitation un peu amélioré, certes, qui n’était pas grand-chose, mais il y avait surtout un autre sortilège que Kristen avait eu beaucoup plus de mal à produire, qui résidait au cœur de ce pendentif, et qui saurait se montrer en temps utile.

Entendre dire qu’elle était « incroyable » était loin d’être habituel. Ne sachant donc pas vraiment ce qu’il convenait de répondre à ce genre de compliments, elle se contenta de détourner le regard, soudain très intéressée par cette mouche qui venait de se poser sur la table basse, un peu derrière Aude. Pensant alors que c’était assez impoli, elle releva les yeux vers Aude, qui se tenait bizarrement, comme si pendant un court instant, elle avait été debout sur un rocking chair.

Kristen avait du mal à trouver opportun d’ouvrir son cadeau maintenant, mais c’était aussi l’occasion de passer à autre chose et de ne pas s’attarder sur le cadeau que Kristen avait fait, et qu’elle trouvait désormais peut-être un peu trop. Elle sembla se réveiller en sursaut quand elle reporta son attention sur le coffret qu’elle tenait dans la main gauche. Elle jeta un dernier regard à Aude, pensant une fois de plus qu’elle lui avait dit qu’elle était incroyable.

Elle pointa sa baguette vers le sol, son bras fit un mouvement de balai (ceux des moldus, qui ne volent pas), et une demi-seconde plus tard, le plancher était débarrassé de toute poussière, luisant de propreté. Kristen s’accroupit, posa le coffret sur le sol avec beaucoup de délicatesse, craignant de l’abîmer. Il y avait un petit cercle sur le côté, et Kristen devina qu’il fallait y poser son doigt pour ouvrir le coffret. Celui-ci s’ouvrit d’un coup, ou plutôt, il se déplia. En le voyant si petit fermé, on aurait eu du mal à l’imaginer si grand à l’intérieur. Un coffret dépliant… Après avoir fait un mouvement de recul, un peu surprise, Kristen se pencha sur l’intérieur. Il y avait plusieurs séries de compartiments assez grands. Certains contenaient un livre, d’autres étaient restés vides. Kristen caressa la couverture d’un livre et lut : Mystères et Convoitises : itinéraire d’un sorcier en Alaska. Ravie, Kristen continua son exploration, lisant les autres couvertures : Les souffrances du jeune Garuguk, Splendeurs et misères des créatures humanoïdes, ou encore Lhoïtu ou le fond des océans. Arrivant au cinquième compartiment utilisé, Kristen releva ses yeux éblouis vers Aude.

« Ce n’est quand même pas… »

Elle baissa les yeux sur l’ouvrage. Si, c’était bien cela : le Livre. Quoi de plus étrange que d’appeler un livre « Livre » ? Cet ouvrage était très rare et tous les amateurs de beaux livres espéraient finir leur vie en l’ayant dans leur bibliothèque, mais ce n’était pas chose aisée. Kristen se releva brusquement et fixa Aude avec un air bizarre. Maintenant qu’elle était debout, elle ne savait plus quoi faire d’elle. Constatant son incapacité à agir de façon naturelle, Kristen se moqua d’elle-même en baissant la tête et en expirant un petit rire gêné.

« Je crois que vous m’avez bien cernée. Une telle bibliothèque m’aurait été bien utile l’été dernier... »

Elle prit conscience que sa remarque était inutile, puisque Aude ne pouvait pas la comprendre, et en relevant la tête, elle ajouta :

« Merci encore. »

Elle voulut s’approcher un peu, lui serrer la main gentiment pour montrer à quel point sa gratitude était sincère. Après une hésitation, elle se dit qu’on ne vit qu’une fois, par la barbe de Merlin ! et prit la main d'Aude et exerça sur elle une petite pression. Elle ne put cependant retenir sa curiosité, et en jetant un regard vers les livres, elle demanda :

« Mais… où les avez-vous trouvés ? »

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LES OFFRANDES DU DÉSERT


« En Jordanie, répondis-je en goûtant avec délectation la joie que Kristen me communiquait. Le clan Alkanat a ses entrées chez tous les grands négociants d’ouvrages du Moyen-Orient et Jamila, notre consoeur d’Albaldah, me devait un service. Ses talents de négociatrice ont fait le reste. »

Mon explication était un raccourci évident mais je savais que Kristen se ferait sa propre idée de l’histoire, une idée qui finirait bien par rejoindre la vérité. Dans les faits, je m’étais rendu au service des postes de Pré-au-Lard trois semaines plus tôt pour y dénicher leur meilleur volatile. Il s’agissait d’un grand rapace qui, une fois ses ailes déployées, devait bien dépasser les deux mètres d’envergure. Je le fis porteur d’un message pour la grande Jamila Alkanat, directrice du collège Albaldah, dans lequel je la suppliai de me venir en aide pour un cadeau très spécial. Une semaine plus tard, un somptueux oiseau de proie venait se percher à l’une des fenêtres de ma tour, porteur d’une lettre qui m’assurait que le nécessaire serait fait. Et le nécessaire fut fait. Une semaine après la réception de cette lettre, un serviteur du clan Alkanat prit, dans la plus grande discrétion, une chambre aux Trois Balais. C’est auprès de lui que je récupérai tous les ouvrages de la longue liste envoyée à Jamila. Le coffret en lui-même m’avait demandé une semaine de travail. Différents sortilèges et enchantements étaient entrés dans sa fabrication mais sa réalisation était restée plutôt simpliste au regard de mes compétences.

Ravie de l’effet que ce cadeau avait produit sur Kristen, je posai mon autre main sur la sienne pour la caresser tendrement. Je ne quittai pas mon amie des yeux, trop heureuse pour détourner le regard maintenant que tout semblait aller pour le mieux. De longs mois de souffrances et de tristes nouvelles étaient enfin ponctués d’un moment de pure magie. Je n’étais pas disposée à le laisser filer entre mes doigts.

« Le serviteur du clan Alkanat m’a assuré de leur authenticité, ce sont les originaux, ajoutai-je en souriant un peu plus. »

J’aurais très bien pu rester des heures et des heures à regarder Kristen dans le bleu de ses yeux, mais je ne voulais pas lui couper l’herbe sous le pied non plus alors qu’elle s’était visiblement pliée en quatre pour m’offrir un anniversaire inoubliable.

« Je… »

J’hésitai puis, portée par l’euphorie de l’instant, je ris de ma propre bêtise.

« Désolé, je crois que je vous ai interrompu au milieu de quelque chose d’important. Vous m’offriez votre bras comme une invitation à vous suivre… »

Je fis un pas vers elle et murmurai à son oreille :

« … et je me sens prête à vous suivre n’importe où. »

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Les explications sans doute volontairement vaporeuses d’Aude arrachèrent un petit sourire à Kristen. La française avait décidément plus d’un sort dans sa baguette… Kristen ouvrit de grands yeux quand elle apprit que les ouvrages étaient des originaux. Attirés comme des aimants, ils se posèrent sur les livres et elle resta bête quelques instants. Ces livres devaient valoir une fortune, Aude s’était démenée pour les obtenir… Elle se sentit soudain un peu honteuse : son cadeau lui paraissait un peu dérisoire, loin d’être à la hauteur.

Kristen remarqua qu’Aude s’apprêta à dire quelque chose et s’interrompit. Elle en conclut que cela ne devait pas être important et pencha un peu la tête sur le côté. Aude fit un bond dans le passé, si bien que Kristen ne comprit pas tout de suite de quel geste Aude avait le souvenir. Elle n’eut pas vraiment l’occasion de s’y attarder, car prise au dépourvu, elle se pétrifia dans la magie d’un souffle.

Plus étonnant encore qu’une étreinte de Luneau, ce murmure avait complètement mis en déroute notre pauvre Kristen Loewy. La voix douce d’Aude Luneau si proche de son oreille, son petit souffle, firent picoter l’estomac de Kristen, qui se redressa inconsciemment et coupa sa respiration quelques instants. Elle ferma les yeux inspira longuement tandis que dans son ventre, quelqu’un s’amusait toujours à mettre tout n’importe où, dans un désordre incompréhensible.

Elle reprit cependant ses esprits, repoussa doucement son amie, se retourna et conseilla :

« Faites attention à ce que vous dites. »

Il y avait dans sa voix un soupçon de reproche. Elle en voulut un peu à la française d’agir ainsi sans savoir, mais elle s’en voulut aussi un peu à elle-même de réagir au quart de tour, de prendre ce geste pour autre chose que ce qu’il pouvait être. Mais tout de même, quel besoin avait-elle de murmurer de cette façon, si près d’elle ? Bien sûr, elle ne pouvait pas être consciente du trouble que provoquaient ces petits gestes, mais une part de Kristen les prenait malgré tout comme une sorte de provocation insidieuse.

Kristen se retourna et sortit de la maison. Dos à Aude, elle lui demanda :

« Pourquoi faites-vous cela ?  »

Elle soupira.

«  Je veux dire, tout ce que vous faites, précisa-t-elle comme si cela pouvait apporter un réel éclairage à son interrogation. »

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