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 Rpg++   Angleterre  A l'Aube : la Misère

Vous jouez ? Allez, Jouons


17 juillet 2042
Grenier - Domaine Bristyle
Vacances d’été entre la 1ère et la 2ème année


L’obscurité était si profonde. Je ne pouvais que m’y noyer. Comme si, en oubliant ma propre existence, je pouvais prendre le risque de ne plus jamais retrouver ma consistance. Je ne serais alors plus rien. Un rien perdu dans une mélasse d’obscur dégueulasse. Il n’y aurait plus aucune lumière pour me faire apparaître. Cela serait-il désagréable ? Me lier étroitement à l’ombre serait-il horrible ? Je souhaitais ardemment ne plus être moi, rien qu’un instant pour ne plus subir la pression que je sentais peser sur mes épaules ; mais je ne voudrais jamais, jamais me perdre dans la substance d’autre chose. Je veillais sur mon intégralité, rien ne devait me quitter et rien ne devait entrer. Une fois, pour la deuxième fois, la substance d’un autre m’avait sali. Certes. Je m’étais senti vivante. Mais ce n’était pas de cette manière que je devais vivre, pas en m’oubliant. Je n’avais pas voulu cela, elle s’était imp…
Non.
Je ne devais pas penser à cela. Peu importait ce qu’il s’était passé, dorénavant ce n’était qu’une Autre, *une Autre, vulgaire Autre…*, qu’un souvenir qui, bien qu’agréable, ne m’apportait pas plus que quelques pensées frivoles. Rien qu’une Autre qui m’avait volée une part de moi même, de la pire manière. Mais la Maison aussi m’avait apportée une chose, et maintenant j’étais entière. Peu importait ce qu’il s’était passé.

Mon coeur se crispa douloureusement, je détestais ces réactions qu’il avait lorsque mes pensées venaient à se diriger vers ce sujet. J’ouvrai les yeux. Soudainement, l’obscurité n’était plus si profonde. Ni même sans substance. Elle était seulement là, avec ses ombres et ses creux. Elle était pleine de creux. Une lueur la contrôlait pleinement, la tenait sous son joug, la faisait trembler autour de moi. Elle me paraissait si lointaine cette lueur, mais si puissante. Au même point que l’obscurité, voire plus. Bien plus. Même si je doutais que la lumière puisse vaincre l’obscurité, dans le cas présent la flamme était bien trop grande pour ces ombres là. Ce n’était pourtant qu’une flamme ; elle s’agitait férocement, faisant se mouvoir les ombre dans une danse hypnotisante. Un souffle de ma part, moi si insignifiante sous la force de la Maison, et elle mourrait. Je pourrais la tuer sans difficulté et sans scrupules. Mais pour le moment, j’avais besoin d’elle. Je pouvais faire tant de chose, lorsque j’étais dans le besoin. Seul le résultat m’importait.

La lumière, faiblarde, illuminait le parquet encombré de ma chambre ; mes yeux furent attiré par son éclat. Un violent frisson me secoua lorsque j'aperçu le vieux parchemin et la grande plume noire qui attendaient se de faire contrôler. J’avais oublié que j’étais ici, en train d’attendre que vienne le moment. Mes doigts passèrent dans mon champ de vision et caressèrent presque tendrement la plume. Ils tremblaient affreusement et je les trouvais moches. J’étais pourtant calme, ils n’avaient aucune raison de s’affoler. Ma colère envers Papa et Zakary s’était tarie et n’était désormais qu’un feu mourant dans ma poitrine. Elle était ainsi depuis que j’avais compris que j’étais la seule à avoir réellement le contrôle. Elle avait diminuée quand mon regard s’était posé sur mon armoire et qu’un sourire avait enfin déformé mon visage ; elle s’était accroupi au fond de mon esprit dans l’attente que vienne le moment de ressurgir pour sauter à la gorge de celui qui l’aurait mérité.
Un rictus fit trembler mon masque de tranquillité. Ma main trembla davantage, alors je forçais pour la réveiller ; je saisis la plume d’une main, la droite, et arrachai le parchemin du sol pour le coller contre mon genou humide de sueur ; la sensation rêche du papier sur ma peau était désagréable, il serait dans un piètre état mais cela avait si peu d’importance que je ne pensais pas à prendre un livre comme appui.

Une flopée de frissons hérissa mon corps lorsque je m’installai plus confortablement sur la surface dure de la trappe du grenier. J’observai les ombres danser sur les livres de ma bibliothèque avant de porter mon attention sur le parchemin.
Il était temps.

Mon souffle s’accélèra. Je me penchai pour fouiller dans le tas de fournitures qui traînait à mes pieds. Je poussai un grognement quand mes doigts se refermèrent sur l’étrange feuille. Elle était pliée en quatre. Mon pouce caressa distraitement la substance étrange de ce parchemin moldu. Je voulais réagir mais je ne fis pas un geste. Je n’avais pas envie de la lire pour la seconde fois. La première m’avait suffit et la boite dans laquelle elle avait dormi durant tout ce temps me paraissait être le meilleur endroit pour elle. *Quand j’en aurai finit, t’y r’tourneras !*, lui assenai-je dans la quiétude de mon esprit. J’aurai pu l’y ramener maintenant. J’aurais pu, je le savais. Mais je ne le fis pas. Un gémissement s’échappa de mes lèvres entrouvertes lorsque je vis les visages vaincus de ma famille dans mon esprit. Ils allaient être complètement retournés, à terre, morts. J’allais les tuer et ils ne comprendraient rien. Je n’avais rien à faire, juste à choisir le chemin que je voulais fouler. Ce sera si bon de ne plus sentir le poids de la Maison. Si bon que je pourrais m’envoler !

Un rire tremblant franchit ma bouche et résonna dans ma chambre. Il était terrible et il me secouait. Ma voix le rendait rocailleux ; il me faisait penser à la voix d’un vieux dragon. Un vieux dragon, c’était hilarant. Et tellement puissant. J’étais puissante et cet instant était le début  de Mon règne. j’allais m’accepter totalement. J’avais terriblement hâte.

Je ne tentai pas de dompter mon excitation lorsque je posai le bout de ma plume sur le parchemin. je n’avais rien à dompter. Tout aller se faire si naturellement à partir de maintenant. Un trait d’encre noir se traça sur le parchemin. Il était moche et ne ressemblait à aucune lettre. Mais ce n’était pas une lettre ; aucune pensée ne voulait apparaître dans ma tête. Aucune phrase, aucun mot.
Je n’avais absolument rien à dire à Charlie. J’avais oublié.

Je tournai la tête vers l’idiote feuille moldue que j’avais oublié d’ouvrir. Je n’avais pas d’inspiration à avoir. Juste  à suivre ses mots pour la rapprocher de moi. elle devait absolument se retrouver dans la vibration de mes mots, il ne fallait pas qu’elle s’éloigne. J’avais besoin de sa présence. Rien qu’un échange serait déjà un grand pas sur le chemin de ma vengence. Le reste n’avait pas d’importance.
Je n’avais qu’une hâte : lui envoyer une lettre. La réponse serait un plus, la présence physique, l’ultime réponse à mon besoin.

J’étais terriblement excité à l’idée d’abolir toutes mes barrières. Il y en avait eu beaucoup face à elle.

Je dépliai sa lettre et la posai à plat sur le parquet de mon grenier. Tout en haut, au sommet de ma Tour, m’échappant à la poigne féroce de la Maison pour faire l’Interdit.

Maintenant, j’avais le contrôle.

Mes yeux parcoururent ses premiers mots. Ces lettres si belles, si joliment formées. Dire que j’avais été attiré par sa différence. J’ignorai le frisson qui me secoua l’échine. J’oubliai que mon souffle se bloquait dans mes poumons douloureux et que mon coeur battait si vite que je le sentais dans mes tempes.
Ses mots me faisaient le même effet que la première fois. Je ne m’attendais pas à cela.
Tout, mais pas cela.

Je détournai le regard, n’osant m’avouer qu’il était encore difficile pour moi de me laisser aller à sa lecture. Ses mots étaient un mélange de douceur inqualifiable et de moquerie insupportable. Une grimace s’installa sur mon visage lorsqu’ils malmenèrent mon esprit, une nouvelle fois. Mes doigts se crispaient sur la feuille auparavant si parfaite. Je luttais de toutes mes forces car si mes émotions étaient les mêmes, je refusais que cela soit également le cas pour mes réactions. Cela ne pourrait arriver. Je respirai difficilement. elle me ramenait en des lieux que je ne voulais pas visiter, pas maintenant. je ne devais pas prendre le risque de tout gacher. C’était ma vengeance. Je m’arrachai à sa lettre, littéralement. Je poussai un halètement puis je rejetai ma figure en arrière pour me plonger dans la bienveillance de l’obscurité. Mon coeur voulait s’échapper de mon corps. Je l’aurai laissé faire avec joie.

Soudainement, je froissai la jolie et étrange feuille moldue que m’avait envoyée Charlie et je l’envoyai contre le mur. Je n’en avais plus besoin, j’avais ce qu’il me fallait. Une grimace de haine déforma mes traits. Plume en main, mes pensées fusant en tous sens, je me jetai sur mon parchemin.

« Charlie, tu as du rire en envoyant tout ces mots n’est-ce pas ? articulai-je en écrivant. Je te vois d’ici. Tu sais rien du tout, tu n’as jamais rien su. A quoi sert de tenir ses promesses si c’est pour le faire d’une façon si moche ? Je veux juste te voir disparaitre, t’oublier car tu m’as jamais rien… MERLIN ! », crachai-je en abattant mon poing sur mon propre genou.

Je retins un essouflement de douleur en crispant les mâchoires. Ma haine voulait se déchaîner en des mots puissants qui l’agresseraient de toute part, qui la violenteraient puisque je ne pouvais agir physiquement.

J’avais chaud. Le poids de l’été pesait sur tout mon corps, comprimait mes poumons malgré les épais rideaux qui cachaient la lumière du jour tombant. Ma gorge était douloureusement nouée. Je laissai tomber la plume et menai une main à ma poitrine. Prise d’un doute, horrifiée, je posai mes doigts sur mes joues.

« Non, soufflai-je, je ne dois pas... »

D’un geste violent, j’effacai mes larmes. Je ne devais pas pleurer, je ne voulais pas pleurer. Surtout pas. Cela signifierait prendre un chemin qui n’était pas pour moi. Non, non. Je devais envoyer une lettre qui me permettrait non pas de jeter ma colère sur Charlie, mais de faire venir Charlie à moi pour montrer à Aodren que ses paroles étaient vides de contrôle. Lorsque je me serais assuré de cela, je pourrai enfin laisser parler ma frénétique envie de vomir mon venin. Pour cela, je devais garder le contrôle. Les paroles de Papa, qui s’était senti si puissant en m’assenant ses Interdits idiots, ne servaient à rien. S’était-il sentit puissant en me voyant tremblante face à lui ? Oui, sûrement.
Mais il ne savait rien du tout, il n’avait jamais rien su, comment pouvait-il parler de choses qu’il ne connaissait pas ? Il ne savait pas qui était Charlie, ni ce qu’il s’était passé, ni même ce qu’elle m’avait apporté. Encore moins ce qu’elle m’avait infligée. Je ris : Charlie ne m’avait rien apporté, jamais. Au mieux, elle m’avait seulement détourné du but de mon existence. Mais grâce à elle, finalement, j’avais retrouvé celle que j’avais voulu enfouir en moi, celle que Lisbeth avait enfermé.

Je me frottai le visage en frémissant, ouvrant les yeux sur la pénombre de ma chambre et la silhouette de mon lit. Je devais arrêter de ressasser tout cela, ce qui avait été n’avait plus d’importance. Grâce à Charlie, j’allais évincer tout ce que Papa et les autres faisaient peser sur mes épaules. N’avais-je jamais été autre chose qu’une victime ?

Je pris une grande respiration, forçant mes muscles à se relâcher, cherchant à apaiser les soubresauts de mon corps que je peinais à comprendre. Sa promesse malmenait mon esprit, se cognait dans tous les coins de ma conscience pour m’hurler qu’elle n’avait aucun sens et qu’elle se foutait si facilement de moi. Je retroussai les lèvres, sentant mon coeur se tordre face à cette nouvelle moquerie.
Je ne supportais pas cela, par Merlin. Et je ne l’accepterais jamais.

Mes doigts devenaient douloureux à force d’agripper la plume avec une telle force. Mais à présent, les mots se bousculaient contre la barrière de mes lèvres et de ma conscience, voulant hurler leur peine et leur rage.

« Tu verras, Aodren,» grincai-je en me penchant sur le parchemin.

Les lettres se formaient, les mots prenaient sens. Ils étaient nourris par ma colère et ma peine, mais je m’exaltais en voyant mon pouvoir de transformation. Sous ma plume, la rage devenait la douceur et la peine, la compréhension. Tout se tranformait allégrement pour être exactement ce que je voulais que ce soit. Soudainement, je me sentais adulte. Ce contrôle me grandissait ; j’étais persuadé qu’à cet instant précis j’étais en train de changer, de m’accomplir. J’avais eu tant de mal à me contrôler et à contrôler l’environnement lorsque je cherchais le contrôle. Maintenant que j’avais choisi que je ne voulais plus m’empêcher d’être ce que je voulais être, je parvenais à un contrôle encore jamais égalé par mon propre corps.

C’était terriblement facile et j’en étais la première étonnée. Les mots étaient si malléables. Plus que les coeurs de ces Autres qui ne pouvaient rien m’apporter. Il m’était facile d’écrire les semi-vérités que ma plume traçait sur le parchemin ; mais bientôt, je remarquai que ma main tremblait.
Bientôt, le flux de l’encre diminua et mon esprit commença à m’ascener son mécontentement. De la pire façon qu’il soit : en transformant mes belles phrases en tas de connerie qui perdait tant de son sens que je ne pus traçer un mot de plus sur le parchemin rugueux.

Cette lettre suffit à partager le bonheur que tu dis avoir ressenti. Je le ressens aussi.


Merlin, toute mélodie avait déserté mon contrôle ! J’aposai un point violent avant d’éloigner ma plume ; un sourire tordu déformait mon visage. Je n’avais ressenti aucun bonheur en lisant ses mots. Non, comment aurai-je pu face à une telle moquerie ? Peut-être avais-je fretillé en lisant son prénom, mais cela s’éloignait bien de ce “bonheur” dont elle me parlait. *Quelle connerie !*. C’était foutrement idiot. En serrant les dents, je posais négligemment ma plume pour tracer une suite correcte :

Je m’excuse de t’avoir si peu compris durant le moment où on était ensemble


« JE M’EXCUSE PAS, ARGH ! Plutôt oublier le calmar que dire des choses si idiotes » sans ne pouvoir m’en empêcher, je laissai m’échapper un hurlement qui me déchira la gorge. Je m’éjectai du sol, envoyant s’échouer le parchemin et la plume sur le sombre plancher de ma chambre. Mes poings levés, je sentai mon regard se faire frénétique, à la recherche d’une surface pour accueillir ma colère et ma frustration. J’avais la sensation que mes veines se changeaient en lave tant ma colère était puissante ; mes yeux me brûlaient et je savais plus que je ne le sentais mes yeux se remplir de larmes bouillonnantes. C’était tellement frustrant de sortir ces mots dégoulinant de connerie alors que je voulais seulement m’arracher la peau pour laisser couler la lave de ma rage ; je voulais brûler Charlie. A cet instant, j’aurai rêvé revoir son visage se tordre de douleur, comme il l’avait fait lorsque

« J’te déteste, » soufflai-je dans la pénombre de mon grenier, tout en haut de cette Tour qui portait mon règne.

Je n’étais même pas capable de terminer ma pensée. Elle me brûlait aussi douloureusement que le faisait ma rage. L’écoulement entier de ma vie venait de m’échapper dans la vision de ce visage au regard si brillant ; j’avais oublié combien elle avait été belle ce soir-là.
Mais cela n’avait que peu d’importance, n’est-ce pas ? Le coeur au bord des lèvres, je me laissai tomber au sol.

Je ne voulais voir que les visages d’Aodren, de Zakary, de Papa et Maman, celui si pitoyable de Natanaël, même les traits de Narym s’affaisser de désespoir lorsqu’ils me verraient auprès de Charlie.
Lorsqu’ils comprendraient qu’ils ne peuvaient plus m’emprisonner dans cette Maison que j’avais auparavant tant aimé.
Qu’ils ne pouvaient plus m’obliger à les aimer.
A leur sourire.
A les vivre.

Charlie était la clé de la Maison. Et le seul moyen de la faire entrer dans la serrure pour me débloquer était de la ramener près de moi.
A cet instant seulement, je pourrais  lâcher prise et laisser la Aelle qui hurlait en moi s’évader et vivre comme elle le souhaitait. Dans l’obscurité de mes nuits, sous la couverture de mes paupières, je me laissais parfois à rêver de ce que serait alors ma vie : du Savoir à n’en plus pouvoir, qui comblerait mon vide, habiterait tous les pores de ma peau jusqu’à ce que je le transpire abondamment ; et la danse de mes poings pourraient effectuer leur chorégraphie.

« Vous irez là où vous voulez, » murmurai-je en menant mes mains près de mes yeux. « Enfin, et jamais plus j’culpabiliserai pour un truc aussi… Aussi CON ! »

Ma langue se trémoussait sous la particularité de ces mots vulgaires que j’apprenais. Elle prenait plaisir à faire rouler les lettres, à les envoyer violemment contre la barrière déchirée de mes lèvres, qui n’attendait que d’envoyer à mes oreilles cette vulgarité qui allait de paire avec une violence extraordinairement agréable.

Et au sommet de ma Tour, ces mots prenaient la qualité exquise d’une promesse.

Un calme étourdissant m’envahissait à présent. Je me sentais à la fois vide et pleine ; ma plume n’avait plus aucune difficulté à écrire des choses que je ne pensais pas. Et si mes mots et ma conscience trébuchèrent sur la fin, faisant résonner dans mon esprit une sensation étrange que je ne pus comprendre, cela quitta mon esprit à l’instant même où j’achevais de nouer étroitement une vieille ficelle autour du parchemin, scellant à jamais le mensonge qu’il contenait. 

Il n’y avait plus qu’à envoyer la lettre et ma délivrance se rapprocherait. Dans quelques jours tout au plus, je pourrais marcher en maîtresse sur ce territoire, car tout contre moi je serrerai la présence de Charlie et la rébellion qu’elle emmènerait avec elle.

En une vision particulièrement vivace, mon coeur trembla dans ma poitrine et un sourire rêveur se dessina sur mon visage : je quittais instantanément ma chambre pour me retrouver sous la brise qui affrontait un Poudlard Express étincelant sous le soleil de septembre ; les membres de la famille devant moi, sous mon regard vide qui les dépassait de loin pour se porter vers ma Clé, au bout du quai. Charlie n’aurait qu’à venir pour détruire tout ce mois de souffrance. Ils ne pourraient rien faire. Ils la verraient s’approcher puis ils remarqueraient mon grand sourire. Un pas vers elle et tout sera écrit. Je pourrais me retourner pour les regarder ; voir l’air effaré de Papa, me nourrir de sa colère qui ne m’atteindrait pas, me gausser de la peur dégueulasse d’Aodren qui chuterait au sol et me moquer de la méprisance de Zakary. Je rirai si fort.

Si fort que là, dans mon grenier, un éclat de rire franchit mes lèvres et résonna dans l’air chaud de cette fin de journée. Je menai ma main à ma bouche, comme pour retenir cet éclat qui finissait déjà de jahir de mon corps. Puis je me tu, envahi par mon silence et la rage qui habitait mon coeur. Elle me brûlait les veines, je fermai fort les yeux pour y échapper puis, parce que je savais trouver ma joie dans ces quelques graines de violence, je me laissais sombrer. Je rampai avec difficulté pour poser mon dos contre le squelette de mon lit, serrant la lettre tout près de mon coeur.

Comme si elles avaient compris que c’était le moment, de fines larmes se mirent à tomber de mes yeux et à dévaler la falaise de mes joues. Elles étaient aussi fraiches et agréables que mon coeur était bouillant d’une rage et d’une pression contenues. La Maison était revenue, sur mes épaules. Je me roulai en boule pour l’oublier.

Plus tard, je pourrais me faufiler hors de son étreinte pour demander à Fehu de voler à tir d’ailes vers Charlie, comme il l’avait déjà fait. Mais pour le moment, je tentai seulement de réprimer les sanglots qui me secouaient les épaules, dans l’incapacité de me défaire de la poigne griffante qu’exerçait la Maison sur mon âme.
Dernière modification par Aelle Bristyle le 23 janvier 2018, 15 h 53, modifié 1 fois.

« Je crois que je vais Finir par pleurer, mais mes Larmes ne couleront pas. »

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Fractale



30 juin 2042
Dortoir Ouest, Poufsouffle - Poudlard
1ère année



Elle me souriait.
D’un étirement de lèvre ingrat et d’une fausseté à faire pâlir cette peau déjà blanche. Je la trouvais moche. Tellement laide que me venait parfois l’envie de la frapper. Elle me regardait de ses yeux trop noirs pour refléter la moindre émotion lumineuse ; qu’ils étaient laids ces yeux ! Ils n’étaient que des billes de suie qui donnaient l’envie à quiconque osait se plonger en eux, de les écraser du talon, de les écrabouiller pour les réduire en une tâche sombre sur le sol. Une tâche qui avait le rôle de tâcher une surface dénuée de tâches. Et trônant sur ces immondices qui me voyaient, venaient se poser deux plaques de poils broussailleux qui partaient en tous sens ; il n’y avait aucune harmonie en eux, juste un fouilli qui gâchait un visage déjà bien laid.

Et quelle laideur ! Quelle laideur. D’aucun disait qu’à une époque, l’éclat de lait d’une peau de femme était un délice pour le regard. Mais quelle ressemblance entre le lait et ce teint cireux ? Il en paraissait gris tant il était dénué de couleur. Il n’y avait pas une once d’éclat sur cette peau qui me faisait face, elle était vide, vide comme tout le reste. La peau s’assombrissait plus encore lorsque l’on s’approchait du regard. La cire devenait obscurité et profondeur. Une telle profondeur que les yeux en paraissaient plus noir encore, plus distants, plus étranges. Plus bizarres. Mais le plus laid dans ce tableau, c’était sans aucun doute ces petits morceaux de chair tiraillés. Ils laissaient entrevoir le gouffre sans fond de ce corps, une Noirceur presqu’exaltante. Les lèvres étaient roses. Un rose naturel, et enfantin, qui faisait tâche sur ce visage sombre. Elles ressortaient avec tant d’éclat que parfois, il me venait à penser qu’elles venaient d’ailleurs. De partout sauf de ce corps. Car cela ne semblait pas possible qu’elles soient si lumineuses, car elles ne souriaient pas, elle ne souriait plus.
Pourquoi je ne souriais plus ? Pourquoi avais-je arrêté de faire ce geste, celui-là même qui rassurait tant de gens ? Je savais que c’était important de sourire, qu’il fallait le faire pour que les Autres voient que tout allait bien. Etait-ce parce que j’avais cessé de le faire que les choses s’étaient aggravées, que tout était devenu si difficile à vivre ?

La Laideur qui me faisait face avait le regard vide. Son uniforme était débraillé, la cravate jaune et noir avait disparue et la chemise était trop ouverte. La Laideur n’avait pas eu le cœur à avoir l’air présentable.
Ce reflet était horrible. Et c’était moi. Je me reconnaissais dans chaque partie de ce corps, il était le mien depuis tant de temps.

« Souris, » murmurai-je à la Laideur.

Les lèvres roses que je regardai bougèrent quand les mots sortirent de ma bouche. Mon souffle caressa la glace et laissa une trace de buée que je ne pris pas la peine d’effacer. Je voyais mes lèvres ;  le coin droit de ma bouche tressauta, et durant un temps j’eu l’espoir qu’elle allait se mettre à sourire. Mais rien ne bougea, rien ne s’étira, rien ne s’illumina. J’essayais en vain de faire une chose que mon corps se refusait à faire. J’avais beau essayer, mes pensées étaient trop obscures pour se laisser aller à ce jeu.
Lorsque mes fines lèvres roses menacaient de s’étirer, mon Esprit prenait le contrôle de mes pensées. Il répéta, une nouvelle fois, ces paroles tant honnis :
Tu devrais sourire si tu veux les retrouver sans soucis !
Eh bien, Ely ? Tu as tellement peur de voir Papa et Maman et leur sale face soucieuse pour sourire ?
Et le regard impitoyable d’Aodren ? Tu te souviens de ses mots, n’est-ce pas ?
Tu te souviens.
Tu te souviens.


« Merlin ! » criai-je sans pouvoir m’en empêcher.

La forme pâle dans le miroir enfoui son visage dans ses mains. Ses doigts, libres de leur mouvement, s’accrochèrent aux cheveux ternes et sales pour les tirer de toute leur maigre force. Mon crâne hurla de douleur et envoya un signal brutal dans l'arrière de mes yeux ; un tiraillement douloureux suivit d’un flot de larmes brûlantes.
Alors brusquement je me redressai en faisant face à mon reflet. Les larmes coulaient de mes yeux rouges, elles dévalaient la montagne que formaient mes cernes noires et glissaient, glissaient jusqu’à tomber dans le gouffre profond de ma bouche. Ma langue, rose elle aussi, goûta ces mets salés et les détesta aussitôt. Elle n’avait que trop senti ces larmes et leur aigreur.

Je m’approchai du miroir jusqu’à ce que le bout de mon nez rencontre sa surface froide. Les billes de suie étaient proches de moi, mais je n’y voyais toujours aucun éclat. Rien. Rien. La chaleur de mon souffle frappait la glace, la marquait de sa buée, et revenait vers mon visage plus chaude encore et toute humide. Je ne bougeai pas.

« Arrête, dis-je à voix haute. Arrête, arrête, arrête ! Je t’en supplis, arrête. »

Je restai de longues minutes dans cette position. Mes larmes finirent par cesser de couler ; mon souffle me donnait chaud et s’écoulait de mon front des gouttes de sueur qui dévalaient mon visage pour se mélanger à la trace de mes larmes. Mon corps entier avait chaud, ma chemise se colla bientôt à mon dos suant. Mon nez était froid, et de mes narines coulait une chose visqueuse qui me donnait l’envie d’éternuer.

Un coup brutal fit trembler la porte dans mon dos et je sursautai. Mon front cogna la surface froide du miroir et je jurai en me retournant. Un autre coup fit trembler le panneau de bois, suivis de plusieurs autre. Mon coeur se mit soudainement à battre plus vite et une vague de chaleur me frappa le corps. Je restai figé sur place, perdue, ne sachant que faire.

« Bristyle ! » brailla une voix à l’extérieur. Je me recroquevillai contre l’évier, mes épaules s’affaissant ; je me retournai à nouveau pour faire face au miroir. Le reflet était toujours le même, inlassablement.
Merlin, ce que j’aurai donné pour le faire disparaître, le détruire. Le détruire ! Je fermai les yeux, remerciant inconsciemment ma maladresse d’avoir oublié ma baguette sur ma table de chevet. Un éclair de fureur faisait trembler ma mâchoire, et mes ongles qui s’enfoncaient dans ma chair se seraient empressés de saisir l’arme magique si je l’avais eu sur moi.

« Ca fait une heure que t’es enfermé là-dedans ! Bouge-toi un peu, le train part bientôt, tu sais. » Je sentai que la voix maitrisait son ton pour ne pas le laisser monter. Je savais à qui elle appartenait. J’avais bêtement cru que mes compagnes de dortoir étaient parti définitivement, que j’étais en paix pour affronter mes peurs. Mais une fois encore, mes yeux avaient raté un détail important : des valises étaient encore dans le dortoir.

« Non, elle sait pas justement, » s’éléva une seconde voix, moqueuse celle-ci. « Elle est toujours à l’ouest, comment t’aurai voulu qu’elle le sache ? »

« Tais-toi, » chuchota la première voix. Puis : « Allez, sors s’il te plait. »

« Pff, puisqu’elle semble muette, peut-être qu’elle est aussi sourde, » cracha l’autre fille.

Ces voix passaient au-dessus de moi. Comme à chaque fois que je les entendais. Je ne pouvais m’empêcher de haïr la moindre de leur parole et de les haïr elles. C’était simple, oui, tellement simple de les haïr. Il n’y avait aucun risque dans la haine, et j’avais passé une année tranquille ; les gens ne parlaient pas aux gens qui ne leur répondaient pas. Cela faisait des mois qu’elles ne s’étaient pas adressés à moi, et voilà qu’une heure avant de me débarrasser d’elles, je devais les entendre.
Lorsque la dernière fille avait quitté le dortoir, j’avais pensé trouver un refuge certain dans le dortoir. M’enfermant avec moi-même pour tenter de redevenir une Aelle qui rassurerait les siens.

Non.

« J’m’en fous de vous rassurer, » marmonnai-je serrant les dents.

« Quoi ? Qu’est-ce que tu racontes ? » me demanda la voix à l’extérieur.

Ta gueule !

Je voulais juste avoir la paix, que l’on me laisse seule, qu’on laisse les problèmes du passé filer au gré de la vie. Merlin, était-ce si difficile d’oublier ? Ils avaient oublié Lisbeth pendant cinq putains d’années, et voilà que l’autre abruti d’Aodren la ramenait ? Je le connaissais assez pour savoir qu’il avait tout dit aux parents. Je ne sais pas ce que contenait ce “tout”, mais sûrement assez pour que je sois pétrifié dans cette horrible salle de bain pour le restant de mes jours.
J’avais la sensation que j’allais exploser. Exploser et tout détruire autour. Tout absolument tout, car la boule dans ma gorge me rappelait inlassablement ce qui allait arriver dans quelques heures.

« Bristyle ! » la première voix commençait à s’énerver. Je l’entendais dans son ton. Si j’avais pu, j’aurais souri.

Hein, j’aurais souris, lancai-je mentalement à ce reflet si laid. Incapable de soutenir plus longtemps ce regard de suie pleins de larmes, je courbai le cou pour plonger mon visage dans l’eau glaciale que j’avais fait couler. Mon front se prit brutalement le bord l’évier et la douleur se répandit dans l’arrière de mon crâne. Sous l’eau, j’avais les yeux ouvert. C’était douloureux. Ma bouche faisait des bulles, tout comme mon nez. Lorsque mes poumons m’arrachèrent une douleur presqu’insupportable, je me relevai en prenant une grande goulée d’air. L’eau dégoulina de mon visage, coula dans mon cou et sur ma poitrine, mouillant ma chemise blanche. Je frissonnai violemment et je reniflai pour arrêter l’écoulement de mon nez. Puis, sans jeter un regard à mon reflet qui mimait chacun de mes gestes, je m’approchai de la porte derrière laquelle j’entendais encore les voix. Avant d’ouvrir, je levai ma chemise dans laquelle je nageai pour m’essuyer de le visage et surtout les yeux. Puis seulement, j’ouvrai la porte sans douceur.

Cachées derrière elle, les deux filles s’éloignèrent en poussant un cri. Je ne les regardai pas. Je passai près d’elle, imaginant sans mal qu’elles n’étaient pas là, pour me diriger vers mon lit.

« Tu pourrais t’excuser, Bristyle ! » me lança la fille numéro deux. Mais comme je ne la voyais pas, elle ne me vit bientôt plus non plus et s’engouffra dans la salle d’eau en tirant son ombre avec elle.

Sur mon lit, tout était rangé. Le lit était soigneusement fait, la valise laissait voir mes affaires proprement pliés, et mon sac d’école était rangé près d’elle. Je pris ma baguette magique sur la table de chevet, et je l’enfilai dans ma manche. Puis je me tournai de nouveau vers le lit, le regardant, perdue. Je voyais que tout était rangé, mais je ne comprenais pas pourquoi. Je savais que j’avais fait tout cela, mais je ne comprenais pas pourquoi.
En me levant tôt ce matin, j’avais ressenti le besoin soudain de tout ranger. Cela m’avait pris aux tripes, et je m’étais jeté dedans avec plus d’ardeur encore lorsque je m’étais aperçu que je ne pensais plus en rangeant. J’avais vidé tous mes vêtements sur le sol, puis les avait plié un à un. J’avais rangé mes affaires de classe avec un soin tout neuf ; il n’y avait qu’une chose que j’avais plus ou moins lancé dans ma valise sans y faire attention. Il s’agissait du cadre que j’avais actuellement sous les yeux. Il trônait sur la dernière cape que j’avais soigneusement plié. Il était à l’envers, et me cachait, fort heureusement, l’image qui l’habitait.

Je m’approchai pour le retourner et jeter un oeil sur cette famille. Je voulais voir si elle souriait toujours. La Aelle qui y était représenté existait encore, et celle-ci souriait. Elle se sentait alors bien, ou du moins le croyait-elle, parmi les siens ; elle souriait. Mes doigts frôlèrent le cadre, il était fait de bois et était joliment ouvragé. Sous ma peau, je sentai les formes et les aspérités.
Dans un geste nerveux, j’agrippai la valise et la fermai violemment, cachant le cadre à ma vue. Je n’avais pas besoin de les voir. Cela allait être fait dans quelques heures, j’avais encore le temps.
J’eu seulement à exercer une pression sur le rangement pour qu’il se ferme. Plus tard, je l'emmènerai dans le hall, mais maintenant, j’avais une chose importante à faire. Je m’assis dans le petit espace libre sur mon lit, et d’un coup de baguette, je fermai les rideaux jaune.
Dans ce cocon obscur, tout pouvait se passer.

La visite d’Aodren me hantait hargneusement et avec elle, les souvenirs qui ne manquaient pas de venir frapper à la porte de ma conscience. J’y avais pensé et j’y pensais encore. J’avais compris.
Elle était ma Lisbeth.

« Ma terrible Lisbeth magique... », je gémis en ouvrant les yeux sur le plafond.

Une tentation exquise, que j’avais détruit car j’en avais eu l’envie et la colère, une marque rouge sur mon passé et sur moi-même.

Je n’arrivai pas à mettre en mots certaines pensées. Pourquoi cela m’était interdit ? Pourquoi ne parvenais-je pas à comprendre ce que je voulais ? Ou ce que je souhaitais ? Pourquoi ne parvenais-je pas à la penser dans le présent ni dans le futur ? Pourquoi avais-je si peur de la croiser ? Pourquoi une part de moi voulait fuir loin dans ce château pour être réconforté dans l’idée que j’étais loin d’elle ?
Et Merlin, pourquoi mon poing avait envie de finir dans la gueule d’Aodren et ma bouche de lui crier : bah j’irai la voir, sale scoot à pétard, j’irai la voir et tu pourras rien y faire !

Je poussai un grognement de dépit en me redressant. Penser à cela me donnait mal à la tête, et je n’arrivai plus à penser à autre chose. J’en avais tellement envie pourtant. Elle me lassait. Et j’en avais assez de ce coeur qui faisait des soubresauts idiots dans ma poitrine.

D’un geste souple je me relevai sur mes genoux. J’attrapai mon sac d’école et fouillai dans une petite poche. J’en sorti trois morceaux de parchemins abîmés et froissés. J’avais essayé de les jeter, puis j’avais décidé que pour cette Lisbeth là, je devais garder une trace. Je posai les trois parchemins devant moi, l’un à côté de l’autre. Puis, en fermant les yeux, j’en saisis un et le dépliai. Il était doux au touché, je l’avais gardé tant de temps ouvert de cette façon, que j’aurai pu lire ce qui y était rédigé les yeux fermés.
Mais je ne lis pas. Un jour, ces mots m’avaient fait chavirer. Aujourd’hui, je les voyais comme une image du passé qui était si lointaine qu’elle en paraissait inexistante. Je me rappelai mon exaltation, mon plaisir à lire ses mots, à entendre sa voix me les chuchoter. J’aimais tout cela, nos instants laissaient dans mon esprit une trace magique et indélébile qui, à jamais, garderait une saveur unique et puissante. A jamais, mais pas aujourd’hui.

Je repliai le parchemin puis ouvrit les yeux. Avant de me laisser aller à lire ses mots, je froissai les trois souvenirs d’elle et les fourrai dans la poche de mon sac. C’était mieux ainsi. J’arrachai presque les rideaux de mon lit en les tirant.

La porte de la salle de bain s’ouvrit et les deux filles en sortirent. M’oubliant un instant, je les suivit d’un regard noir. Elles me remarquèrent, mais ne me dirent rien. Avide de changement, je ne les quittai pas des yeux, suivant leur moindres gestes. Elles prirent leurs valises et leur nombreuses affaires, puis afin, elle se dirigèrent vers la porte menant à la Salle Commune. Alors seulement je me levai et fis le tour de mon lit pour vérifier qu’elles s’en aillent bien.
Celle qui hurlait à tout va se tourna vers moi avant de fermer la porte :

« Au plaisir de pas te revoir, Bristyle, » me jeta-t-elle sur un ton hautain.

Je n’avais même pas la force ou l’envie de m’amuser de son comportement, ni même de me défendre. Alors je me saisis moi aussi de ma valise pour la laisser tomber bruyamment sur le sol, j’enfilai le sac sur mon dos et récuperai ma baguette que j’avais laissé sur le lit.

En sortant, je ne jetai aucun regard au dortoir ou à l’espace qui avait été le mien durant toute l’année. Cet endroit m’avait déçu, ses habitants aussi, moi compris. Je n’avais aucune envie de rester et aucune envie de partir. Je voulais seulement ne pas être, mais ça, c’était impossible.




30 juin 2042 - 10h50
Poudlard Express - Pré-au-Lard
1ère année



Je levai le nez en l’air pour respirer l’air frais de cette matinée. Tout pour faire fuir de mes narines l’odeur dégueulasse de la transpiration qui m’avait suivi depuis Poudlard. Elle venait tant du groupe de garçon que je suivais que de moi, je le savais. Mais elle me répugnait. J’hatai le pas pour m’éloigner de ces mufles puant et de leur rires insupportables. La nature sentait bon, ici. Elle avait l’odeur humide de la terre et sèche de l’herbe. J’en pris une grande goulée avant de pénétrer sur le quai et dans Pré-au-Lard.

Je me fis toute petite en avisant les nombreux élèves qui grouillaient autour du Poudlard Express. Pourquoi devaient-ils tous stagner et discuter alors qu’ils devaient trouver un compartiment ? Je bousculai brusquement un élève et il se tourna vers moi en criant. J’ignorai son cris colérique, *c’est ça, énerve toi, mon gars*, pensais-je, moi-même en colère. Le retard dans lequel j’étais m’avait fait perdre mes chances de trouver un compartiment vide et l’idée de passer des heures en compagnie d’Autres me mettait en rage. J’avais l’envie, ou le besoin, de me blottir dans un coin de banquette et de m’endormir pour ne pas voir arriver le quai. Pour le pas les voir en train de nous attendre, moi et mon frère, ne pas les voir tout simplement. Merlin, j’avais si peur que j’aurais pu me jeter sous les roues du train si tant est que cela était possible.
Je pris grand soin de parcourir toute la longueur du quai, slalomant entre les élèves, fonçant dans ceux qui ne me permettaient pas de passer, gardant la tête baissée pour ne voir personne. De nombreux cris me suivaient, mais je me foutais des Autres. Je me sentai mal au milieu d’eux, comme si mon estomac allait exploser dans mon ventre et m’obliger à tomber à terre pour dégobiller tout ce que je n’avais pas mangé. Une main restait crispée sur mon abdomen pour essayer de calmer la douleur, mais rien n’y faisait. Ma tête me lancait, et mes yeux me piquaient.

Je pris la porte la plus éloignée de la locomotive. Je marmonnai une vague phrase incompréhensible pour la personne qui m’empêchait de me jeter dans le train ; elle s’éloigna sans un regard pour moi et sans que je n’en ai pour elle.
Dans le train, il faisait meilleur. L’air était plus frais et les discussions plus diffuses. Je soupirai en remarquant qu’il y avait tout de même du monde dans les couloirs et dans les compartiments. J’avais l’espoir de trouver un compartiment libre, mais je savais déjà que j’étais arrivé bien trop tard pour cela. Et les faits me le prouvèrent, car parmi les nombreux compartiments de ce wagon, je n’en trouvai pas un seul de totalement vide. Je croisais un groupe tellement nombreux qu’ils devaient laisser la porte ouverte, puis deux élèves qui ne parlaient pas, là trois étudiants qui discutaient, et dans celui-ci des Poufsouffes et des Serpentards qui me regardèrent étrangement quand je me penchai pour les regarder.

Arrivée au bout du wagon, je me retournai et m’adossai contre la paroie métallique, lachant enfin ma lourde valise. Devant moi s’étalait la longueur du couloir. Des étudiants arrivaient à l’opposé de moi, et ne semblaient pas me voir. Je restai un instant ainsi, massant mon ventre pour le détendre. *J’peux peut-être rester ici ?*, me dis-je en regardant autour de moi. Il n’y avait qu’un espace vide et une porte cloisonnée. Je pourrais m’assoir par terre et dormir ; personne ne viendrait jusqu’à moi puisqu’il n’y avait rien. Je serai en paix. C’était une bonne idée.
Je me laissai glisser contre la paroie et je posai mes fesses sur ma valise. J’avais une vue imprenable sur le train et le compartiment le plus proche, celui des Poufsouffles et des Serpentard, avait déjà ses volets tirés. Les élèves s’approchaient, mais ils s'arrêtaient avant de parvenir jusqu’à moi pour s'engouffrer dans l’un des compartiments. Lorsque le flot d’étudiant tari, je m’autorisai à fermer les yeux. Au loin, j’entendai des voix qui criaient sur le quai. C’était des voix d’adultes et elles annonçaient le futur départ du train.



« Eh ! »

La voix grave me réveilla en sursaut. J’avais chaud et mal à la gorge. Je papillonnai des yeux pour éclaircir ma vision trouble ; mon mal de tête persistait avec plus de violence encore. Je gémis en me frottant le crâne.

« Pourquoi t’es là ? » reprit la voix.

Je levai la tête pour voir un homme face à moi. Je ne lui jetai qu’un regard avant de me blottir à nouveau contre la parois. Que faisait-il là ? Je m’étais endormi rapidement, ce qui était étrange. Je me demandai combien de temps s’était passé depuis le départ du train que je sentai vibrer sous moi. Puis soudainement, je me rappelai de ce qui m’attendait en arrivant à Londres, et je fermai les yeux avec plus de forces.

« Va-t-en, » marmonnai-je en serrant mes jambes contre mon estomac douloureux. Je n’avais pas envie de parler ou de m’expliquer, je voulais seulement être seule et ne plus penser. Merlin ne plus penser à Eux. Ne plus voir leur visage derrière mes paupières. Ne plus entendre la voix d’Ao’. Ne plus.

« Tu peux pas rester là, » repris la voix sur un ton doux. J’ouvrai les yeux à nouveau, éloignant larmes qui menaçaient de couler. Ce n’était pas un homme qui me faisait face. C’était un jeune homme. Un adolescent qui était très grand et très blond. Il me regardait, et moi aussi je le regardai. Il n’avait pas l’air méchant, mais c’était un Autre, et il était tout ce que je fuyais. Alors pour le faire fuir, je lui lancai un regard noir noir et lui dit :

« ‘M’en fous. »

Cela aurait dû le faire fuir. Mais il resta à me regarder, son front se pliant en mille crevasses puis il sourit. « Non, je ne veux pas t’embêter, mais tu n’as réellement pas le droit d’être là. Je ne voudrais juste pas que l’on te gronde avant les vacances. »

Il avait une voix réellement agréable. Elle me donnait l’envie de me plonger dans un long et interminable sommeil. Il me rappelait Narym. Et Narym me rappelait ma famille. Et penser à cela me donnait mal au ventre. Je crispai mes deux mains sur mon estomac en secouant la tête de droite à gauche, ne pouvant prendre la parole. Le jeune homme, qui s’était accroupi, se releva et alors je remarquai que la porte du dernier compartiment était ouvert. Quelques bruits de discussions en provenaient. Je jetai un regard noir aux jambes qui persistaient à rester dans ma vue et je fermai une nouvelle fois les yeux, posant ma tête contre la paroie. Je ne me sentai plus en sécurité avec ce garçon qui me regardait, mais je me forçai à ne pas bouger pour l’encourager à s’en aller.

« Le chariot des friandises arrive, » chuchota-t-il, et je me demandai s’il allait m’en offrir. Je les refuserai et lui balancerai dans la tronche. « La femme te dira de t’en aller, ou pire, te demandera de la suivre pour te trouver un compartiment. »

Soudainement effrayée, je levai la tête pour le regarder. Il semblait sérieux. Je ne voulais pas que qui que ce soit m’entraîne là où je ne souhaitais pas aller ! Surtout pas, non surtout pas. La boule dans ma gorge grossit.

« J’veux pas qu’elle m’amène, » bafouillai-je en regardant le blond comme si je voyais au travers.

« Euh… Non. Tu veux venir dans notre wagon ? » je clignai des yeux, le remarquant soudainement. « Tu seras mieux qu’ici. »

Je voyais déjà la femme arriver et m’emmener. Est-ce qu’elle pourrait me cacher de ma famille ? Les empêcher de me retrouver ? Pendant un instant, je m’imaginai fuir de ce train pour oublier ma vie. Mais cette vision m’échappa aussi vite qu’elle était arrivée, et je me retrouvais, hagard, à regarder le blond.
Posant une main à terre, je me relevai bien tant que mal. Mes jambes étaient douloureuses et je m’appuyai contre la paroie le temps qu’elles cessent de trembler.

« Non, » dis-je simplement au blond.

Ce dernier me regarda étrangement et ouvrit la bouche. J’eu peur qu’il tente de me convaincre, mais il la referma aussitôt et se détourna de moi pour rentrer dans son wagon.

« Trouve-toi une place, me dit-il avait de refermer la porte, et bonnes vacances. »

Je l’ignorais.
Je n’avais pas envie de faire face à tous ces élèves qui me regarderaient, mais si je voulais échapper à la femme du chariot, je n’avais pas le choix. J’en avais assez de ces gens. Je soupirai et m’avançai doucement, traînant mon sac et ma valise derrière moi.
Je savais où j’allais aller.
Le deuxième compartiment que je croisais semblait le plus calme. Le rideau n’était pas tiré ; un garçon dormait contre la vitre et l’autre regardait le paysage. J’ouvrai la porte avec force, attirant les regards et je rentrai dans le compartiment. Je restai face à eux sans bouger, la tête à demi baissée, n’osant pas leur dire que je voulais rester ici. J’aurai pu oser, je l’aurai fait, mais je n’avais pas envie de leur parler, de voir que je n’arrivai toujours pas à sourire et surtout, surtout me sentir sombrer dans leurs yeux trop vivant.  Alors je posai mon sac sur la banquette et m’assis. Le silence était pesant et je sentai le regard des deux adolescents posé sur moi. Le fantôme de ma colère me saisit aux tripes, alors pour la contrôler je sortis de mon sac un livre que j’ouvris sur mes jambes. Je ferai semblant de le lire jusqu’à ce qu’ils cessent de me regarder de leurs yeux trop vivants.

« Je crois que je vais Finir par pleurer, mais mes Larmes ne couleront pas. »

 Rpg++   Angleterre  A l'Aube : la Misère

L’Îlot bouillonnant


Zile, Arya, Narym, Zakary, Natanaël et Aodren Bristyle


« J’en ai assez de faire semblant d’avoir oublié, des silences insupportables et des regards équivoques. »

Zakary, Décembre 2041



« Ao’ ! cria Zakary en montrant une tête châtain au loin,  Ao’ est là-bas ! »

Il mit sa main en visière pour se protéger du soleil qui l’éblouissait. Derrière tout un tas d’enfants et d’adultes, il était certain d’avoir aperçu la frimousse de son jeune frère.
Quelques secondes plus tard, cela se confirma. Un garçon s’approchait d’eux en souriant, tirant son lourd bagage derrière lui. Il était accompagné d’un autre garçon avec lequel il riait.

« Il est avec Jace, » renseigna Narym en souriant légèrement.

Le garçon s’approcha encore et Zile, qui patiemment avait attendu ce moment, se fit la réflexion qu’il avait encore grandi depuis les vacances d’avril. Lorsque son enfant fut près de lui et qu’il eut lâché ses bagages, son père le serra dans ses bras. Aodren se débattit pour la forme, mais Zile sentit bien vite ses bras se refermer autour de son torse. Il ne souhaitait pas prolonger l'accolade, pour ne pas déranger son fils, mais celui-ci le serra avec plus de force encore. Dans cet échange, Zile ressenti combien Aodren était heureux de les revoir, et surtout combien il était rassuré. Alors il le garda dans ses bras plus longtemps que nécessaire, laissant le grand garçon de quatorze ans frotter son visage contre son torse.
Par-dessus son épaule, il capta le regard de sa femme qui, inquiète, ne quittait pas des yeux son jeune fils. Il lui sourit d’un air rassurant.

Près d’eux, l’ami de leur fils, Jace, s’était approché des grands frères d’Aodren pour les saluer avec une poignée de main virile. Lorsqu’enfin, le fils lâcha le père, Zile le salua et lui demanda de ses nouvelles. Jace fut bref dans ses propos, salua la mère et se tourna vers le fils.

« Ca va aller, Ao’ ? » demanda-t-il en s’approchant du garçon.
« Ouais, t’en fait pas. On se voit bientôt, » promit-il.
« Carrément ! » lâcha Jace. Il se détourna pour s’en aller mais se retourna au dernier moment : « Tu m’écris hein ! Salut, bonnes vacances ! »

Il disparut rapidement.
Aodren se retourna vers les siens avec un grand sourire.

« J’suis trop heureux d’être là ! », s’exclama-t-il en s’approchant pour déposer un baiser sur la joue de sa mère. Puis il se jeta dans les bras de ses frères en riant. Les quatre garçons s’approchèrent les uns des autres, formant un cercle que rien ne pouvait détruire. Les parents, qui regardaient cela avec un air attendri pour le père et une face soucieuse pour la mère, se rapprochèrent l’un de l’autre pour lier leur main. Ils échangèrent un rapide regard. Dans ce cercle uni, eux voyaient l’absence de leur jeune fille et surtout, l’incidence que sa présence aurait sur eux.

« Tu as fait bon voyage ? » demanda Zile lorsque les frères se séparèrent.
« Ouais, super !  répondit l’adolescent. Il fait chaud, j’ai hâte d’être au Domaine et de goûter ton repas, Zak’ ! »
« Tu auras largement l’occasion de goûter ma nourriture, » dit celui-ci en souriant mystérieusement.
« Ca veut dire quoi ? »
« Que Zak’ restera quelques temps à la maison, s’exclama, heureux, ‘Naël. On pourra se faire des parties de quidditch et même aller dans la forêt ! »
« Oh, génial ! sourit Aodren en regardant son grand frère, la joie s’inscrivant sur son visage. Mais comment ça se f… Oh. »

Son grand sourire joyeux se transforma en une grimace gênée et il baissa la tête. Zakary rit en s’approchant de lui, passant une main sur sa tignasse châtain. Il n’aimait pas voir son petit frère si chamboulé. Alors il lui lança une plaisanterie qui fit rire Zile, sourire Narym et Natanaël et qui détendit Arya et Aodren. Tous savait ce qui se jouait, mais ce n’était pas le moment pour en parler.

« As-tu vu ta soeur ? » demanda Arya sans quitter Aodren du regard.
« Non, M’man ! Elle était dans un autre wagon, je présume. » Il se retourna vers le quai pour chercher parmi les têtes. Tout aurait pu se cacher dans cette foule.
« Elle va arriver, » rassura Narym. Vous savez qu’elle ne descendra pas avant que les autres aient quittés le train. »
« On va pas la changer, notre Ely ! » ria Zakary pour faire oublier à sa famille que c’est typiquement ce genre de comportement qui différenciait tant sa jeune soeur d’eux.
« Attendez..., » commença Aodren, tourné vers le train, en se levant sur la pointe des pieds.

Arya croisa les bras sur sa poitrine.
Zile afficha un petit sourire ému et inquiet.
Narym retint son souffle.
Natanaël ferma les yeux.
Aodren les garda grands ouvert.
Zakary, lui, sourit, sincèrement heureux. Il ne remarqua pas que sa main frottait frénétiquement son épaule gauche.
Tout cela car au bout du quai, ils apercevaient par intermittence une jeune fille qui se dirigeait vers eux, slalomant entre les gens.

Puis elle apparut devant eux. Elle aussi les avait vu ; elle avait cessé d’avancer.

« Par Merlin, » s’étrangla Zakary en ouvrant des yeux surpris.


Eux


« La recadrer… Ce n’est pas que ça, Zak, » souffla Narym.
« Je sais. »

Narym et Zakary, décembre 2041.



30 juin 2042
Quai 9 ¾ - Londres
1ère année



Je l’avais sentis naître dans mon estomac. Cela ne s’était pas fait sans douleur ; brusquement il était là, brûlant et dévorant tous mes organes. Lorsqu’il fut repus et moi tordue de douleur, il remonta. Il arracha de mes poumons l’air frais et sain pour ne laisser que du vide, un vide horrible que j’essayais de combler en respirant avidement. En vain.
Et ça continuait de monter.
Pas directement jusqu’à mon coeur. C’était trop facile. Il s’attaqua à ma gorge qui se noua douloureusement, puis monta dans mes yeux qui se remplirent de larmes. Alors seulement, il se rétracta pour planter ses crocs dans la chose qui n’en pouvait plus de palpiter dans ma poitrine.
Puis ça ne bougea plus de mon coeur. Il n’y avait aucune douleur ici, pourtant, mon esprit entier hurlait d’un mal que je peinais à comprendre.

J’étais figé, mais mes yeux voyaient encore. J’aurai aimé me les arracher pour ne jamais tomber sur cette vision. Pour ne pas avoir cette morsure dans mon coeur.
Ils étaient là. Tous là.
C’était simple, n’est-ce pas ? Ils étaient là. Mais rien n’était simple ! A Noël, j’aurai pleuré de ne pas voir Maman sur le quai ; à présent, je voulais pleurer de les voir tous réuni. Parce qu’à les voir ainsi, cela me paraissait si évident que je n’avais rien à faire avec eux. Eux, ce cercle uni qu’ils se plaisaient à m’agiter sous le nez. Allez, faites semblant de m’attendre ; lorsque j’arriverai vous allez tous vous tourner vers moi avec vos sourires menteurs, vous allez me prendre dans vos bras meurtriers et me faire avaler vos bobards immondes. Mais cela ne fonctionne plus ! *Je vous vois !*, pensai-je avec force. Si seulement j’avais eu la force de leur hurler ces mots : JE VOUS VOIS !

Aodren, Narym, Natanaël, Zakary. C’était plus facile lorsqu’il n’y avait pas cette étrangère qui n’aimait pas les étreintes, n’est-ce pas ? Oh oui, c’était tellement plus simple lorsque je n’étais pas là. Je le voyais dans le sourire de Papa qui les regardait comme si rien ne manquait, dans l’amour qui faisait pulser les yeux ternes de Maman - ils ne brillaient pas lorsqu’ils me regardaient, ces trous de l’Enfer.

Prenant sur moi, je tentai d’éloigner le monstre qui plantait ses crocs de mon coeur. Je frottai mes yeux avec violence, essuyant les moindres signes de détresse de mon visage ; ils ne devaient pas la voir. Je pris une grande respiration, faisant marcher mes poumons pour évincer la force qui me les comprimait.
Oh, je voulais être ailleurs. Mais il n’y avait aucun endroit qui pouvait m’accueillir.
Alors je m’avançai, la tête baissée comme si je ne les avais pas vu. J’évitai les familles qui s’embrassaient, ci-et-là. Ils me paraissaient étranges, décalés. Comme s’ils étaient dans un autre monde. Mais je savais au fond de moi que c’était moi qui était dans un autre monde. Et j’avais encore plus de peine à avancer.

*Vous n’avez pas b’soin de moi*, répétait en boucle mon esprit, *vous n’avez pas b’soin de moi !*.

*Non, regardez-vous, à vous faire des câlins, vous ne vous connaissez même pas ! Vous saviez que j’avais fait pleurer Aodren ? Ouais, celui-là même qui est toujours si heureux. Vous ne savez rien, à part faire semblant ! Regardez-vous, le sourire à peine sincère de Maman, l’air si confiant de Papa, ton insupportable air doux, Narym, ton sourire mystérieux, Zakary. Pff, et Aodren, c’est quoi cet air si surpris ? Quoi t’es plus heureux de me voir maintenant que tu as tout cafté ? Et toi Natanaël ? Toujours ce regard de déception, tu peux même plus me regarder en face ! Vous faites une belle famille hein. Allez réagissez, par la baguette de Merlin ! Réagissez ! Je suis votre soeur, votre fille. Vous avez oublié ? Vous m’avez oublié ?*

La gare avait disparu. Les gens avaient disparu. Moi aussi, j’avais disparu.
Il ne restait qu’Eux. Et mon coeur qui battait si vite que je l’entendais résonner dans mes oreilles. Et ma peur qui grandissait au fur et à mesure que j’avançais vers eux, que je les distinguais de plus en plus clairement. Et que j’avais conscience qu’ils me voyaient si bien que j’en étais malade.
Malade d’être pour une fois si clairvoyante ; leur peur était aussi palpable que je savais l’être mon teint cireux et mon air maladif.
Je préférai être aveugle que de voir ça. Je baissai les yeux sur le sol, m’approchant doucement d’eux.

Le chemin en était exagérément allongé. Avais-je réellement la sensation d’avoir parcouru des kilomètres sous leur regard ? C’était insupportable, je me sentais jugé par toutes ces paires d’yeux.
Tellement jugée.
Insupportablement long.
J’avais envie de rire. Ce n’était pas normal. Mes lèvres commencèrent à esquisser un sourire, ma bouche à être secouée par un fou rire ; mon poing se crispa pour tenter de me contrôler.
J’allais exploser de rire, par Merlin.

« Bonjour, Aelle, » s’éleva la voix de Papa face à moi.

Trop tard.
Je ravalai mon rire, me servant seulement de lui pour plaquer mon simagré de sourire sur mes lèvres trop roses. Voilà, j’y étais parvenue. Je souriai. Foutue réussite.
Je souriai et cela m’empêchait d’exploser de mon rire horrible à la face de Papa. Il avait la même qu’il y a six mois. C’était horrible et rassurant. Il n’avait absolument pas changé. Personne n’avait changé, sauf moi.
Mais mon sourire sauva la mise de tout le monde, même si personne, si ce n’est moi, ne le remarqua.

Allez, jouons. C’est à votre tour, montrez moi votre jeu.

Je ne pouvais pas bouger, alors je ne bougeai pas. Les autres joueurs devaient connaître leur rôle, car tous se mirent soudainement en mouvement.

« Je suis content de te voir, ma fille, » me chuchota Papa en s’approchant de moi. Et je priai pour qu’il ne me serre pas dans ses bras, car je ne le supporterai pas. Oh non, je ne supporterai pas son étreinte tiède que je sentai si fausse. Surtout pas.
Il n’en fit rien. Il posa sa main sur ma tête et déjà je m’en sentais incroyablement affaibli. *Laisse-moi ! Laisse-moi, non !*. L’horreur me prit aux tripes et je ne fus sauvé de mon envie de fuir que par Maman qui s’approcha de Papa jusqu’à se coller à lui. « Bonjour Aelle, » me dit-elle. Et elle ouvrit la bouche pour dire autre chose, mais rien n’en sortit. Je restai le regard fixé sur le trou béant d’entre ses lèvres. J’aurai pu m’y noyer, m’oublier durant tant de temps si seulement je n’avais pas aperçu Aodren baisser la tête, là-bas dans son coin. Je le regardai d’un air étrange, m’attendant à le voir tout souriant parmi les siens, désormais plus seul avec celle qu’il considérait comme un monstre. Un ressentiment puissant m’arracha à ma rêverie quand je me rappelai la façon dont il m’avait maîtrisé lors de notre dernière confrontation.
Mais j’étais toujours incapable de bouger ou de ne serait-ce qu’émettre le moindre mot. Je ne savais qu’afficher cette grimace débile qui m’étirait les lèvres.
Narym me sourit en restant loin de moi mais je ne fis rien pour lui répondre. Rien pour rassurer l’inquiétude que je voyais dans ses yeux miels, rien pour me rapprocher de lui. Rien pour lui montrer qu’il existait pour moi. Rien.

Continuez, continuez à jouer. Allez !

Natanaël ne joua pas. Il resta derrière Maman à parler en écho de sa voix. Je ne l'entendis même pas. Je ne voyais que sa main qui trifouillait sa robe d’un air nerveux. Merlin, pourquoi voyais-je tout cela ? Pourquoi comprenais-je si soudainement ce que je n’avais jamais eu la prétention de saisir auparavant ?

Puis Zakary s’approcha de moi. Zakary le passionné, Zakary le sincère. Il s’approcha de moi et je le regardai comme tous les autres. Avec ce sourire horripilant sur les lèvres. Mais lui, il ne souriait pas. Oh non, il ne souriait pas ; il me regardait d’un air sérieux, bien trop sérieux pour des retrouvailles. Sa face d’adulte, qui me surplombait de toute sa hauteur, était tordue dans une émotion bien trop claire pour que j’y passe à côté : la colère.
Alors seulement je décidai de faire disparaître mon sourire pour retrouver mon visage normal. Celui qui se laissait porter. Seulement porter.

« T’as changé, Aelle, » me dit Zakary en me détaillant de la tête aux pieds. Ce n’était pas surprenant. Il fallait être fou pour ne pas remarquer mon visage laid. Mais peut-être était-ce lui, le fou, car Natanaël le regarda d’un air ébahi, tout comme Aodren. Il n’y eu que Narym et Papa pour se rapprocher en gardant le sourire. Maman, elle, regardait ailleurs, plongée loin de moi si possible.

Je compris à cet instant précis que j’avais espéré depuis des mois que les choses ne changent pas. C’était idiot, mais j’avais eu cet espoir. Ils m’auraient tous ignorés, comme d’habitude, et alors j’aurai fait semblant, comme d’habitude.
Mais mes craintes étaient fondées. Ouais. C’était tellement idiot. Tous ici savaient. J’en étais persuadé. L’air puait d’un non-dit si clair que même moi je le ressentais. Il me donnait envie de vomir.

« Pas toi, Zak’, » lui répondis-je sans m’y attendre. Ma voix me fit sursauter. Elle était grave et profonde. Rocailleuse et faible. Tellement faible.
Zak’ me regarda dans le silence de la famille. Et dans ses yeux bruns brillait une lueur qui m’effraya.

« Bon ! s’exclama soudainement Papa. On ne va pas s’éterniser ici. On rentre à la maison ! Vous devez avoir faim, les petits. »
« Oh oui, » se plaignit Aodren.
« En route, alors, dit Papa. Ao’, tu transplanes avec Maman ? Aelle... »

La suite, je n’y fis pas attention. Zakary me regardait encore et je commençai à être sincèrement dérangé de cette attention. Fort heureusement, il se détourna de moi pour participer à la conversation et je pu baisser les yeux en soufflant.
Je tentais de retrouver mes esprits. Il était temps. Merlin, il était temps que je me reprenne. Si les choses se passaient pour le mieux, ils oublieraient Noël dernier et la prétendue confrontation que je devrais avoir avec Maman et Papa. Ou seulement Papa.
Ouais, ça irait. J’étais idiote. Ils n’allaient rien dire et ils auront oubliés.

Comme Lisbeth. Comme Lisbeth, ils auront oubliés.

« Je crois que je vais Finir par pleurer, mais mes Larmes ne couleront pas. »

 Rpg++   Angleterre  A l'Aube : la Misère

Terribles tenailles


« Je… J’ai peur d’elle, tu comprends ? J’ai peur de ce qu’elle fait à notre famille. » Natanaël, Avril 2042.



30 juin 2042 - 18h23
Véranda - Domaine Bristyle
Vacances d’été entre la 1ère et la 2ème année


*Différent*

Comme une grande boîte aux côtés transparents, alpaguant la chaleur du soleil et donnant sur un monde de verdure, la véranda était la personnification de l’été. Ici, une immense vitre permettant l’accès au jardin ; là, une autre décrivant la forêt qui s’étirait au loin, dont le sortilège d'agrandissement permettait d’apercevoir jusqu’au frémissement des cyprès ; et de ce côté-ci, des plaines qui hurlaient leur grandeur en tentant de s’élever vers le ciel.

*Différent*.

Il s’agissait d’un drôle d’endroit ; la décoration prenait tantôt une allure de bord de plage, puis se transformait en un désert aride avant de devenir une forêt humide et lumineuse. En ce moment-même, les fauteuils et rideaux ondulaient paresseusement au grès du vent, ils semblaient fait d’une matière aqueuse et fraîche, l'on pouvait même apercevoir des gouttelettes s’en échapper pour tomber sur le sol fait d’herbes et de plantes. La maison avait aujourd’hui décidé qu’un paysage de verdure et de plaines de printemps était le seul moyen de se défendre face à la chaleur torride du soleil.

*Ils étaient si différents*.

Par-delà la vitre du jardin, c’était différent. Sous le ciel crépusculaire, se détachait des silhouettes qui s’animaient autour d’une table ronde. Des éclats de rires et de cris accompagnaient leur geste, ils transpiraient une telle sensation de bonheur qu’il me semblait voir autour d’eux une barrière m’empêchant de les rejoindre.
Une image dansait dans mon esprit, elle me hantait. Je les avais vu, lorsque j’étais invisible au loin, sur le quai. Je les avais vu, mes frères, se prendre dans les bras l’un de l’autre. Et Papa et Maman face à eux, souriant. Je m’étais senti si petite, si insignifiante, que j’ai cru un instant ne pas faire partie de cette famille. Ne plus en faire partie. C’était comme s’ils n’avaient pas besoin de moi. Et c’était le cas. Je les avais vu. Ils étaient transpirants de bonheur à cet instant, puis lorsqu’ils m’avaient aperçu, c’était comme si tout cela restait en suspens dans les airs avant de disparaître soudainement. Peut-être ont-ils cru être bêtement heureux de me voir ; moi j’ai vu leur choc, leur crainte et leur réticence. Et leur colère aussi. Sa colère.

Il se détachait sous la lumière des bougies qui flottaient, une silhouette sombre dont la seule couleur était celle de ses bras que laissaient voir sa robe sans manche. Il riait beaucoup, il était celui qui se forçait le moins. Zakary avait toujours était un homme très sincère ; bien trop, c’est pour cela que nous étions moins proches. D’aucun disait que nous étions semblables, lorsque j’étais encore jeune enfant. On me comparait à son amour du savoir, à sa passion et à sa solitude. Mais ils oubliaient toujours de parler de sa bonne humeur, dont j’étais dépourvu, de sa sociabilité, que je ne connaissais pas, de sa confiance en lui, que je ne cherchais pas, de sa sincérité, de son besoin de vérité. C’était pourtant les parts les plus importantes de sa personnalité, selon moi.

Ils avaient tous fait semblant, sauf lui. Lui, il était toujours sincère.

Les herbes me chatouillaient la plante des pieds. J’aimais être dépourvue de chaussures, aller librement, sans réfléchir au fait d’avoir besoin d’enlever mes souliers pour traverser une quelconque rivière, ou pour me jeter sur mon lit. C’était une liberté dont Poudlard m’avait que trop longtemps privé. J’appréciais sentir l’herbe du salon me caresser, sentir leur humidité. Soupirant imperceptiblement, j’enfonçais mes talons dans la terre fraîche ; je me sentai bien ici, loin d’eux. Je voulais rester ici, m’éloigner de leur bruit et des yeux scrutateurs de Zakary. Mais mon coeur, lourd dans ma poitrine, me rappelait inlassablement que cela n’était pas possible, que je devais les rejoindre. Et que cela n’en finirait jamais.

« Aelle ? »

La voix me fit sursauter, et je me tordai le cou pour regarder derrière moi, vers la cuisine. L’ombre des escaliers m’empêchait d’apercevoir Narym, tout comme elle cacha ma grimace agacée à mon grand-frère. Avec dépit, je soulevai mes talons du sol bucolique de la véranda pour retrouver le plancher rugeux de la grande pièce.

Il régnait une chaleur désagréable dans la maison. Elle entourait mon corps, le rendait moite et poisseux. J’enroulai mon bras gauche autour de mon ventre, par dessus ma robe d’école que j’avais gardé. Il me faisait souffrir ; il hurlait comme une bête en peine, et se tordait douloureusement dès que je retrouvai une position verticale. Je m’étais affalé sur le canapé pour tenter d’apaiser la douleur, mais Maman m’avait obligé à les rejoindre.

Je pris une grande respiration avant de rentrer dans la cuisine. J’en avais besoin pour me reconstituer un visage acceptable pour le membre de ma famille me faisant face.
Narym était courbé sur le plan de travail, des mèches s’échappaient de son catogan et me cachaient ses yeux. Il était, encore, habillé en moldu ; ce que je ne comprendrai jamais. Il avait un air concentré sur le visage, alors je restai en retrait dans le silence de la cuisine. Il s’affairait sur un grand plat emplit d’une chose dont l’odeur alléchante me faisait tourner la tête.

Quelques secondes passa avant qu’il ne relève la tête pour me regarder. J’observai sans réagir son léger sourire et son visage fatigué. Il avait les traits tirés, et malgré sa peau plus foncée que la mienne, je ne pouvais manquer son teint légèrement cireux. Peut-être était-il malade ? Comme toute cette famille qui semblait avoir aperçu la fin du monde. Se rendaient-ils compte qu’ils affichaient des têtes horribles ? *Depuis quand j’pense ça d’eux ?*. Cette pensée frappa ma conscience et me rendit mal à l’aise. Mais je l’oubliai bien vite en voyant Narym secouer la tête en regardant le plat ; ils avaient mérités mes pensées, et de toute manière, je savais que ma lassitude d’eux n’était pas destiné à disparaître. J’eu l’envie de lever les yeux au ciel, et de dire à Narym de se bouger de me dire ce qu’il avait à dire pour que je puisse retrouver mon calme, mais je serrai le poing à m’en faire mal pour m’en empêcher. Heureusement, il s’étira et s’approcha de moi en abandonnant sa cuillère près du plat.

« Je déteste quand Zakary me demande de finir de préparer ses plats, » soupira-t-il en posant une main dans mes cheveux sales.

*Dégage !*, m’emportai-je silencieusement en m'efforçant de ne pas bouger. Un puissant sentiment de mal-être me prit en sentant ses doigts caresser mon crâne ; je me sentai mortifié par ce touché, comme par tous les autres qui m’avaient été donné ce soir. Je ne les supportai pas, ils me donnaient l’envie d’hurler et de tout foutre en l’air. Je fermai les yeux brièvement, crispant au maximum mes muscles pour faire comprendre à l’homme qu’il devrait s’éloigner. Narym retira sa main et j’en profitai pour m’éloigner, feignant d’aller voir le plat qu’il avait abandonné.

« Ca a l’air d’aller, » me forcai-je à dire en évitant son regard.

Il garda le silence. Je pris la cuillère et entrepris de touiller le plat, tout pour m’occuper et ne pas à avoir à lever la tête. Je ne voulais pas tomber dans ses yeux inquiets, ni le voir me regarder comme si j’avais changé de tête ou que je m’étais transformé en une créature intrigante. Les secondes passèrent sans qu’il ne parle, et une crampe au ventre m’obligea à me courber légèrement vers l’avant. Jurant silencieusement, je m’efforcai de rester impassible, agrippant mon abdomen d’une main discrète pour en apaiser la douleur. *Merlin, c’est raté !*, Narym s’approchait.  Il avait une main levé, comme s’il allait la poser sur mon épaule, et sans pouvoir m’en empêcher, je lâchais la cuillère qui rebondit bruyamment sur le plan de travail pour m’éloigner.

J’allai vers la fenêtre.

« J’ai faim, » dis-je d’une voix tremblante à Narym en regardant par la fenêtre la cour du Domaine. « Zakary ne tarde pas tant d’habitude, non ? »

Par la fenêtre, la lumière crépusculaire m’obligeait à faire face à mon reflet dans la vitre ; je supportai un instant mes yeux charbons avant de me retourner. Je préférai affronter mon frère que ce regard-là. Mon coeur battait rapidement, et j’avais chaud.
Narym avait retrouvé sa place devant le plat, mais il me regardait, les bras ballant, les sourcils fronçés comme s’il réfléchissait. Comme s’il voulait venir vers moi mais qu’une force l’arrêtait. Cette force, c’était moi, je le savais. Et je jubilai en remarquant qu’il ne savait comment réagir, lui l’homme de vingt-sept ans, face à la fillette qu’il croyait que j’étais. Il n’avait qu’à rester loin de moi, il n’avait rien à m’apporter. L’envie de courir me réfugier dans ma chambre me secoua.

Je décidai de braver son regard miel qui me surplombait.

« Tu vas bien, Aelle ? » demanda mon frère de cette voix si douce qui m’avait toujours bercée. Aujourd’hui, je ne souhaitais pas l’entendre. Elle secoua mon estomac et mon coeur éclata en une danse douloureuse dans ma poitrine. Il avait une main rangée dans sa poche, et l’autre agrippée au plan de travail.

« Ouais, » lançai-je en tentant de sourire misérablement, « j’ai juste faim… La nourriture de Zak’ m’avait manqué. »

Mensonge. Evidemment. Je n’avais pas pensé à la nourriture de Zakary depuis Noël dernier. Mais mes mots semblèrent rassurer Narym, car il sourit soudainement en regardant le plat de notre frère. Moi, je m’obligeai à avancer vers lui pour ne pas qu’il s'inquiète davantage. Je me penchai sur le plat pour prendre une grande respiration, pour agir comme une enfant qui attendait avec impatience de goûter au plat gentiment préparé par son frère. L’odeur brûlante et salé des pommes de terres rôties me souleva l’estomac, mais j’affichai un grand sourire qui m’arracha les lèvres en émettant un son gourmand.

« C’est très bien, » répétai-je à Narym, « comme toujours. »
« T’as sûrement raison, Ely, » marmonna-t-il en m’observant avant de se tourner pour fouiller dans un placard.

Le regard fixé sur son dos, j’écoutai mon coeur battre dans mes oreilles, affaiblissant les capacités de mon ouïe. La réaction de Narym me mettait mal à l’aise, ses regards songeurs également.

Il se tourna une nouvelle fois vers moi, tenant une poignée de couvert qu’il me fourra dans les mains en souriant. Comme si rien ne venait de se passer, il se dirigea calmement vers le plat de Zakary en humant l’air avec gourmandise.

« Même si c’est toujours comme ça, sa nourriture est toujours meilleurs que ce que j’essaie de cuisiner chez moi ! Tu te souviens, je n’ai pas par… »

L’un de mes sourcils se souleva sous l’étonnement que je ressentai en observant mon grand-frère babiller joyeusement en me rappelant les jours que j’avais passé chez lui dans le passé. Il agissait comme toujours, c’était exactement le frère que je connaissais, celui qui était nostalgique, qui était tantôt calme et absent, tantôt joyeux et bavard ; c’était Narym Bristyle. Mais ce comportement n’avait, étrangement, rien à faire à cet instant précis. J’en étais persuadé, sans que je ne sache pourquoi, et cela m’agaca plus que je n’étais censé l’être pour cette soirée. Je sentai ma bouche se tordre et mon visage se crisper, mon envie de vomir se fit plus présente encore.

Il attrapa le plat et, tout en continuant de parler, me désigna d’un coup de menton la véranda. J’essayai d’esquisser un sourire qui ressemblait à une grimace avant de lui tourner le dos pour avancer vers le jardin. Je marchai, mais j’étais mortifié. Comme si une coulée de glace s’échappait de ma tête pour s’infiltrer dans toutes les veines de mon corps ; je frissonnai.
L’herbe fraîche qui me caressait les pieds m’apaissa quelque peu, et je ralenti le pas pour profiter de cette sensation. Narym me dépassa pour sortir de la maison, baguette en main et suivit par le plat brûlant de notre frère. Je le regardai s’approcher des nôtres en riant, il lança une phrase à Zakary que je ne compris pas. Il s’intégrait si bien parmi eux. Je savais que ça n’avait pas toujours été le cas, mais aujourd’hui, il y allait, tout simplement, et riait. Comment faisait-il ? Et comment avais-je fait toutes ces années pour agir comme je l’avais fait ? Pourquoi je ne parvenais plus à afficher ce sourire heureux et absent ? Pourquoi avais-je perdu mon air rêveur, mes paroles d’enfants et mes discussions passionnées ? Pourquoi je n’arrivai plus à cacher mes colères et mes larmes, mes sentiments et mes émotions ?
J’y arrivais avant, j’y arrivais ! Pourquoi la colère me déformait le visage ? Pourquoi mes doigts se crispaient sur les couverts que m’avait confiés mon frère ? Pourquoi ? Pourquoi ?

« Ca va être difficile de manger sans couverts. »

Je levais la tête avec précipitation, ma colère s’évaporant dans l’air chaud de l’été ; en fait, elle ne disparut pas, mais je l’obligeai à s’éloigner, avec toutes mes forces. Toutes mes forces.
Cette phrase avait été, semble-t-il, lançée par Zakary. Il était debout près de la table, les autres s’étaient assis. Il me regardait avec profondeur, d’un regard si puissant que j’en fus retournée. Je dû m’obliger à mettre un pas devant l’autre pour avancer, car mon corps ne semblait pas vouloir se déloger de la véranda. Etrangement, le sourire-grimace que j’avais réussi à afficher devant Narym ne voulut pas se dessiner sur mes lèvres face à Zakary. Je sentai mon visage me brûler sous son regard. Mes yeux ne quittèrent pas les siens, ma bouche resta retroussée, et mes doigts crispés.

Lorsque j’arrivai face à lui, il n’avait toujours pas bougé. N’en pouvant plus, je baissai la tête, avide de cacher mon visage à celui qui ne se gênerait pas de me faire remarquer sa noirceur.

« Tiens, » chuchotai-je en lui tendant les couverts, incapable de lever la tête pour le regarder.

«  Merci, Aelle, » dit-il. Et je fus étonnée qu’il ne rajoute rien de plus.

Je le contournai rapidement pour retrouver ma place autour de la table ronde. Les autres discutaient, mais j’étais persuadé que si je levais la tête, je pourrais apercevoir le regard de Papa ou de Maman sur moi. Alors, comme je ne voulais pas les voir, je gardai les yeux rivés sur les chaises en bois que je dépassais.
Il y avait deux places de libres autour de la table. L’une entre Narym et Aodren, l’autre entre Maman et Natanaël. Je compris rapidement où est-ce que je devais me placer, et à cette constatation, mon coeur s’affola dans ma poitrine. Il était évident que je ne pouvais pas m’asseoir près d’Aodren. Il en était hors de question, même si j’aurai aimé côtoyer Narym durant le repas. Quitte à ne pouvoir être seule, autant être près de celui qui était le moins dangereux. Mais cela étant impossible, il me restait Maman et ‘Naël. Le seul point positif était qu’au moins, aucun d’eux ne voudrait me tripoter comme le faisait les autres. Pas de mains dans les cheveux, ou sur les épaules, par de doigts qui me frapperaient le bras, ou autres gestes inutiles. Pas que ‘Naël soit moins tactile que les autres - cette pensée m’aurait fait sourire si tant est que je puisse sourire ; non, je savais seulement à son absence de lettre durant toute la seconde partie de l’année, que Natanaël ne s’était pas remis de notre confrontation.

Alors que je prennais place près de lui, me faisant petite sur ma chaise en bois, je revis clairement le regard bouleversé et emplit de déception qu’il m’avait lancé lorsqu’il m’avait enfermé dans ma chambre. Ouais, j’avais pas oublié, et apparemment, lui non plus. Tant mieux, au moins il me laisserait en paix.
Et Maman, Maman était bien trop pudique pour ne serait-ce que me frôler sans que cela ne soit le baiser de bonjour qu’on lui faisait chaque jour. Non, elle était comme moi, le savait et c’était l’une des choses qui nous avait rendu complice par le passé : notre réticence des contacts.

« Les enfants, » commença Papa.

Comme tout le monde, je levai la tête pour le regarder. Il souriait et caressait tout ses enfants d’un regard aimant.
J’avais mal au ventre, Merlin.

«  Je suis heureux que vous soyez revenu à la maison, Aelle et Aodren. Sans vous, notre famille n’est pas la même. »
« On a faim, P’pa ! » lança Aodren en riant. Je le regardai et compris rapidement qu’il était touché par les paroles futiles de Papa.

Comme tous les autres. Sauf moi. C’était des paroles en l’air, croyait-il que je ne voyais pas les sourires qu’il échangeait avec les autres ? Avec tout le monde sauf moi ? Si j’avais eu le cran, je me serai levé pour dire : Tu parles pas de moi, je le sais alors fais pas semblant ! et je me serais barré.

Pleine de rancoeur, je baissai la tête sur mon assiette. J’avais peur de ne pas me contrôler, de finir par hurler ma colère et ma peine. Je sentai toutes les émotions tourner dans mon crâne, encore et encore. Elles voulaient s’échapper de moi, sortir de ma bouche en un jet âcre et brûlant ; tout retourner, tout brûler, tout anéantir. *Oh, calme-toi, calme-toi*. Je ne comprenais pas ma colère, mais j’avais envie de la ressentir, je n’avais jamais eu autant envie de la ressentir qu’à cet instant. Sans ne pouvoir, ne serait-ce qu’un chouilla, la laisser sortir de mon corps. Non, je ne pouvais pas, je ne pouvais plus. Cette soirée, et toutes les autres durant deux mois, sera décisive.
Je ne devais pas me laisser aller.
Je.
Ne.
Devais.
Pas.
Me.
Laisser.
Aller.

Ils commençaient à servir les plats quand je levais la tête avec un petit sourire sur les lèvres.
Je le haïssais ce sourire. Il me faisait mal.
Papa parlait avec Aodren. Narym avec Zakary et Maman. Et ‘Naël avec personne. Un comportement normal aurait été d’échanger des paroles avec lui. De prendre des nouvelles, de rattrapre les mois. Concernant cela, je n’avais pas à m’en faire ; je n’avais jamais su remplir les blancs et ne saurait certainement jamais le faire. Ma famille le savait. Ce qui n’était pas normal, ce n’était pas mon silence, mais le sien.
Tellement anormal, que je ricanai pour faire disparaître la boule qui commençait à se créer dans ma gorge. Celle qui m’empêchait de respirer convenablement et qui, si elle venait à s’éclater, provoquerait l’écoulement de mes larmes.

Ce que je n’avais pas prévu, c’était le silence soudain qui se fit autour de la table. La tête baissée sur mon assiette, je ne voyais rien ; le silence dura une demi-seconde tout au plus, mais pour moi il sembla perdurer un long moment après. Un très long moment.
Je relevai lentement la tête, les discussions avaient repris. S’étaient-elles seulement arrêtées ? Papa me regardait. Son sourire amusé me destabillisa.

«  Pourquoi ris-tu ? » me demanda-t-il à voix basse, comme s’il partageait un secret avec moi.

Mais je ne partage rien, il n’y a rien à partager, tu ne comprends pas ?

« Je…, » commençai-je d’une voix faiblarde, et l’attention de ‘Naël se porta sur moi. Je le savais car le regard de Papa vola sur lui avant de revenir sur moi. « C’est juste que… Je pensai au festin de Poudlard hier soir et… », Merlin, si je ne finissais pas cette phrase, j’allais m’embourber dans mon mensonge et tout le monde le remarquerait. Aller, pense, pense, pense. « Ca me faisait rire parce que les plats de Zakary valent beaucoup mieux que… Enfin…, » ma voix s’amenuisait au fur et à mesure de ma phrase, mais soudainement, Papa ria, suivit par Zakary et Narym. Même Maman sourit. Natanaël, je n’en savais rien, je n’osais pas le regarder.

«  Zak’, tu ne veux pas remplacer les elfes ? » sourit Papa en me regardant.

« Non , » répondit celui-ci en secouant la tête. «  Désolé, Aelle, mais tu devras te contenter des plats de Poudlard, je crois que je manquerai trop à la famille, si je partais. »

*Plus que moi, c’est certain, ouais*.

Ah, c’était à moi de parler, m’indiqua le regard curieux de Papa posé sur moi.

« Ce s’rait pas pareil si j’avais ta nourriture tous le temps, Zak’, » marmonnai-je en feignant d’observer son plat.

J’avais échappé de peu à une floppé de question, mais je ne pris pas le luxe de m’en sentir rassurée. Ce n’était que le début du repas. Néanmoins, je profitais que la discussion s’emballe sur le sujet que j’avais lancé pour me détendre et saisir le verre d’eau qui m’avait été servi pour m’humidifier la bouche. A peine l’eu-je mené à mes lèvres que la voix d’Aodren s’éleva pour venir me frapper et me glacer.

«  T’étais au repas d’hier, Ely ? » dit-il d’une voix curieusement sincère.

Sous le choc, je levais mon regard pour le poser sur lui. Je le destestais, quand il engouffra dans sa grande bouche d’abruti un énorme morceau de pomme de terre, je le haïssais lorsqu’il posa sur moi son regard vert innocent, je l’excecrais quand il rajouta de sa bouche pleine :

«  Je t’y ai pas vu, pourtant. »

Ma respiration s’était coupée. *De quoi tu te mêles, espèce de crétin ? Tu peux pas te taire ?*. Ce qui m’étais insupportable, c’était de ne pas savoir s’il avait dit ces mots pour me compromettre auprès de la famille, ou s’il était sincère dans sa surprise. Peu importe, la douleur caractéristique des larmes se fit ressentir derrière mes yeux.
J’avais envie de pleurer.
Merlin, pourquoi aurai-je l’envie de chialer ?

«  Aodren, » intervient Papa avant que je ne puisse dire quoi que ce soit, «  c’est impoli ce que tu es en train de faire. »

Papa. Je lui lancai un regard surpris. La boule dans ma gorge diminua, et mes frissons également. Je ne savais pas pourquoi il m’aidait, mais je sentais soudainement mon coeur se gonfler d’une joie étrange. Papa était impartial, je le savais, mais le voir relever de cette manière une remarque que venait de me faire Aodren me plongea dans une euphorie malaisante que je compris moins encore que mon envie de pleurer.

«  Ouais, c’est répugnant, Ao’, » s’exclama ‘Naël en lui lançant une serviette au visage.

Je regardais ce morceau de tissu retomber sur mon frère. Un carré rouge, aussi rouge que la flamme des bougies qui flottaient autour de nous. Aussi rouge que le sang que j’avais fait couler sur le visage de ce frère frère qui me regardait en souriant.
Je fronçai les sourcils et tournai la tête vers Maman. Je sentais que c’était elle que je devais regarder. Et je n’avais pas tort, car elle leva les yeux au ciel en échangeant un regard avec Papa.

Il se passait autour de moi des choses que je peinais à comprendre. Comme si j’avais manqué un morceau de la discussion, comme si je n’avais pas réellement était là ces dernières secondes. Néanmoins, je compris avec une douleur évidente ce que je n’avais pas saisi dans ce qui venait de se dérouler. C’était d’une telle ironie et d’une telle idiotie. Papa n’avait pas cherché à détourner les mots d’Aodren, ni de m’aider. Ce n’était qu’une remontrance stupide.
Pourquoi aurai-je envie de chialer, hein ? Pourquoi ?

«  Désolé, P’pa, » lança Aodren d’une fichue voix contrie, «  c’était trop bon, j’ai pas pu m’en empêcher . »
«  C’est bon. »

Et il me regarda, Aodren. De son regard curieux et insolent. J’avais envie de le frapper. Pourquoi devait-il se souvenir de mon absence au repas hier soir ? Pourquoi le dire aux parents ? C’était évident. Il savait que j’avais menti pour mon ricanement et refusait que je cache cela. Bien. J’étais incapable de détourner mes yeux de lui, de regarder Papa afin de vérifier que celui-ci ait oublié les mots de mon frère, ou même d’agir comme n’importe qui l’aurait fait dans cette situation : en détournant l’attention.
Trop tard, il n’était plus temps d’agir, mais de se protéger ; Papa prit la parole :

«  Pourquoi n’es-tu pas allé au festin de fin d’année, Aelle ? C’est une magnifique soirée, d’après ce qu’on en dit. » dit-il d’une voix douce. Je sentai son regard peser sur moi.

«  C’est le cas, » renchérit Maman

Merlin, je haïssais Aodren ! Que faire ? Je les regardai, soudainement timide sous les regards scrutateurs qu’ils posaient sur moi. Je me sentai si petite et à la fois si grande. Tellement que je ne parvenais pas à me dérober à cette pression qu’ils faisaient brûler en moi. Un souffle humide et tremblant caressa mes lèvres lorsque j’ouvrai la bouche ; je n’avais même pas la sensation de respirer. Est-ce qu’au moins j’étais réellement présente ? N’était-ce pas qu’un rêve qui me retenait prisonnière ? Un mauvais jeu de la Magie, qui me forçait à vivre mon cauchemar de ces derniers mois, un monde irréel qui me tenait contre lui pour m’infliger sa torture ? Alors rien n’y ferait, ni se réveiller ni même se rendormir, à jamais je devrais vivre ici, et sentir ce mal de ventre me déchiqueter les entrailles, ces regards me labourer l’âme. Depuis quand me faisaient-ils mal ? Le monde tournait autour de moi et je me rendais compte que je n’étais ni en train de dormir ni dans un autre monde ; j’étais réellement ici, et je me sentai malade, malade au point de me retenir de dégobiller sur le plat de zakary.

«  Ma puce ? »

Papa. Sa voix résonna dans mes oreilles et me ramena brutalement à moi. Le Domaine, la maison, le repas. Et ma famille. Je baissai rapidement la tête en voyant Papa me regarder étrangement. Ce regard, je ne l’avais jamais aperçu chez lui. Il avait toujours su me comprendre, ou du moins le croyait-il, et il ne m’avait jamais rejeté. Ce regard, il criait : t’es pas ma fille, t’es qui, t’es quoi exactement ? Et c’était pire que la trahison de cet abruti d’Aodren.

Agir. Maintenant.
Un souffle, tremblant. Et un sourire, faux.

« J’étais fatigué, » baragouinai-je lamentablement.

*Quoi Aelle, tu crois qu’ils vont avaler cette excuse idiote ? Remues-toi, REMUES-TOI !*

«  Tu te rappelles combien de fois on t’a trouvé endormi sur tes bouquins, Ely ? ». Zakary. Il me paraissait immensément grand, même assis. Je n’osais le regarder. Le surnom qu’il avait employé me fit frissonner. «  T’as l’habitude de veiller un peu tard. »

L’espèce de scout à pétard, depuis quand remettait-il en question ce que je disais ? Ahurie, je plongeai mon regard dans le sien et j’y aperçu une lueur que je ne compris pas. Il me regardait fixement et je finis par détourner les yeux. Les autres me regardaient également et le malaise que je ressentai m’empêcha de comprendre la phrase qui sembla sortir de la bouche de Narym.

*Poudlard, Poudlard, Poudlard*. Comme un mantra, je me répétai ce mot que je ne comprenais pas. Je m’accrochai à l’image que j’avais du château, de toute mes forces, me rappelant le parc lorsqu’il était vide de tout ces gens, l’obscurité bienveillante de la bibliothèque, mon lit rendu hermétique aux autres par mes bons soins. J’eu fermé les yeux si j’avais été ailleurs, mais ce n’était pas le cas. Avant que ma bouche ne s’ouvre pour énoncer des mots auxquels je n’avais pas réfléchie, mon esprit me mena pendant une fraction de seconde dans un lieu que je rejetais avec une violence inouïe : les sous-sols de Poudlard. Mon coup de pied mental éjecta la pensée au loin et je restai un instant saisi par ma propre véhémence face à ce souvenir ; le sentiment d’agacement qui l’accompagnait était particulièrement dérangeant et rassurant. 

« J’avais pas envie, c’est tout, » lancai-je soudainement à l’assemblée qui s’embourba dans un silence pesant.

Sitôt ces mots énoncés, je me fustigeai de ma propre bêtise. Il n’y avait pas meilleur moyen de réveiller la curiosité que de s’énerver lorsque l’on était en portafeu, je le savais. Néanmoins, je n’avais aucune envie de me radoucir, mon agacement prenait des proportions immense et voir ma famille n’arrangeait rien. Je n’avais pas prévu d’être si en colère contre eux. Pourquoi étais-je en colère, d’ailleurs ?

« J’aime pas quand il y a trop de monde, vous le savez. »

Minable tentative de se rattraper. Mes mots auraient pu être relativement bien acceptés si tant est qu’ils ne soient pas jetés comme l’on balance un morceau de viande à un hippogriffe. Mais je n’en avais rien à faire. Les yeux baissés sur mon assiette, les mains crispées sur ma robe d’école, je m’efforcai de ne pas bouger, d’attendre que l’un d’eux réagisse. J’espérais au fond de moi qu’ils ne soient pas d’accord. Une partie de moi crevait d’envie qu’ils s’en prennent à moi, seulement pour que je puisse me lever et crier, m’échapper de cette tension et me déverser face à eux, sur eux. Parle, Zakary ! Dis-moi combien je suis idiote d’être ainsi, dis-moi que tu sais que je mens, dis moi que tu vois clair dans mon jeu. Non ? Non, il préférait me regarder d’un air exaspéré. Il haussa un sourcil lorsqu’il se reçut en pleine face mon regard noir que je m’empressai de détourner. Et les autres ? Natanaël était encore embourbé dans son silence mortel, va crever ailleurs si t’as rien à dire ! Va rejoindre ton cher Aodren que tu chér…

«  Ce n’est qu’une question, Aelle, ne te sens pas visée. Personne n’est contre toi, » me souffla Papa en souriant. Enfin, peut-être souria-t-il, car je ne le regardai pas. J’avais retrouvé la vision de cette patate qui refroidissait et elle me narguait avec son odeur de légume chaud qui me donnait envie de balancer mon assiette par-terre.

*Ne me ments pas, vous êtes tous contre moi, tu crois que je vois pas vos regards complices ?*. Ils ne comprenaient rien et ils m’agacaient, ils m’agacaient, ils m’agacaient.
Mal de ventre. Je posais discrètement ma main sur mon abdomen, cherchant à apaiser ma douleur. Je commencai à manquer d’air, j’en venais même à oublier de respirer.

« Oui, » chuchotai-je au prix d’un effort surhumain qui me coûta mes dernières forces.

Je m’affaissai légèrement sur ma chaise, comme si mes tentatives de garder un pied ancré dans la réalité était insurmontable. C’était le cas. Cela faisait seulement quelques heures que j’étais rentrée chez moi et je me sentai déjà à bout de force. Je n’avais cesse de penser à ma chambre et au moment où je pourrais enfin m’y réfugier, enfin être seule après tant de temps. Et pourtant, l’idée de me retrouver dans ce grenier me rendait malade. J’avais envie de courir dans la forêt et de retrouver… De retrouver quoi ? De quoi avais-je envie ? Seulement d’être ailleurs, d’être seule. Et pourtant, j’étais seule depuis des mois, peut-être même des années. Comment pourrais-je vivre si même mes envies me quittaient ?

«  Ce n’est pas important, intervient Narym.  J’ai moi-même déjà manqué un banquet de fin d’année, ce n’est pas si extraordinaire. Raconte-nous plutôt pourquoi Jace a envoyé… »

*C’est ça, parle*.
Je n’offrai ni mon regard, ni ma reconnaissance à Narym. Je ne voulais pas voir le miel de ses yeux car je savais que je tomberais dans la noirceur des noisettes de Zakary. Je le sentais me perforer ; Grand Frère, laisse-moi en paix !
Maman se pencha sur le plat pour remplir l’assiette de Natanaël et d’Aodren. Ses grandes mains blanches passaient devant moi, s’activaient sans se rapprocher de ma propre assiette. Elle était encore remplie à ras bord et près d’elle, ma fourchette gisait sur la nappe. Elle était froide au toucher, plus encore lorsque je l’imiscai entre mes lèvres pour avaler un morceau de pomme de terre. L’aliment tourna dans ma bouche, bouillant, s’échoua sous mes dents qui le réduisirent en pâté puis difficilement, je le laissai couler au fond de ma bouche pour l’avaler. Je répétai cette action une fois, deux fois et une troisième fois avant d’abandonner ma fourchette, l’estomac toujours aussi vide mais tellement bouleversé qu’il ne pouvait rien recevoir de consistant.

Lorsque je levai la tête pour attraper mon verre, j’avisai les yeux de Papa qui se vrillèrent aux miens. Je me figai, le coeur battant mais il se contenta de me sourire et de retourner à une quelconque discussion.

Nous en étions là.
L’îlot. Tous là. Et moi là-bas. C’est bien, c’est ce que je cherchais. C’est bien, c’est ce que je voulais.
Des regards qui me caressaient. Des paroles, qui me touchaient ; celles de Zakary surtout, qui semblaient toujours m’être destinées. Je pouvais voir tout cela, me laisser porter par les flots de parole, me laisser toucher par les regards indiscrets, mourir sous la douleur de mon abdomen. Mais je ne pouvais rien ressentir car toute mon attention était tournée vers mon coeur qui diminuait, diminuait jusqu’à disparaître au fond de mon corps. C’était mon souffle qui bientôt viendrait à me manquer, qui m’alpaguait. C’était mes yeux qui voulaient faire couler des larmes douloureuses ; Merlin, qu’il était dur de les en empêcher ! J’essayais de me concentrer sur les discussions, sur le bruit du vent et même sur les gestes de Maman pour ne pas sentir la pression derrière mes yeux, pour tenter de faire disparaître le boule qui grossissait au fond de ma gorge.

*Laissez-moi !*.

« Je crois que je vais Finir par pleurer, mais mes Larmes ne couleront pas. »

 Rpg++   Angleterre  A l'Aube : la Misère

Le vent qui ne soufflait plus


« La recadrer… Ce n’est pas que cela, Zak, » souffla Narym. 

« Je sais. »

Narym et Zakary Bristyle, décembre 2041


2 juillet 2042 - 7h46
La Tour - Le Domaine
Vacances d’été entre la 1ère et la 2ème année

Un instant qui n’avait pas de fond ni même de forme ; un temps sans contours, qui reste en suspend, qui arrête jusqu’au plus insignifiant souffle d’air. Le vent ne courait pas, il ne faisait pas tourbillonner les feuilles des plantes, ni même venir jusqu’à moi l’odeur de renfermé de la bibliothèque. Sans vent, c’est comme si plus rien ne circulait, plus rien ne vivait. Il ne menait pas à moi les bruits de la cuisine, les rumeurs du jardin et de la vie extérieure ; il ne me chuchotait pas les affres du ciel et les paroles sans fondement de la maison. Il ne me partageait rien, car il n’existait pas. Sans lui, c’est comme si rien ne bougeait, rien ne vivait.

Un pas hors de ma chambre suffit pour que je me rende compte qu’il se passait une chose d’étrange. Aussi loin que je me souvienne, la seule raison pour laquelle le Domaine avait été silencieux et vide de vent était l’absence de présence. Il n’y avait rien qui pouvait aller contre cette loi ; même si je ne m’étais retrouvé que peu souvent seule dans ma propre maison, je connaissais cette règle que le vent me murmurait au creux des nuits passées à vivre quand les autres allaient ailleurs en rêve. Inconsciemment, je retins mon souffle. De toute façon, comment pourrais-je respirer si le vent ne m’amenait par l’air nécessaire ?

« C’est débile, » soufflai-je en forçant mes poumons à émettre un souffle qui suffirait à faire s’échapper de mon corps ma voix rendue rocailleuse par une nuit pourrie.

Mais le souffle d’une seule personne ne suffisait pas à créer du vent, seul le silence me répondit. Et le silence savait donner des réponses plus effrayantes que tous les mots que d’Autres auraient pu prononcer. L’été planait de toute sa puissance mais un frisson me fit trembler de la tête au pied. Je baissai le regard sur mon bras pour observer se lover dans ma peau des centaines de petits points de frisson aberrants. Malgré mon malaise, ce phénomène m’absorba quelques secondes et j’en oubliai que le vent ne soufflait pas dans la maison. Tout mon corps réagissait à la seule présence de rien du tout, et je trouvais cela transcendant. Transcendant comme l’absence de vent.

La lumière qui s’échappait de la grande baie vitrée de la Tour me fit mal aux yeux et à la tête. Le soleil n’était pas haut pourtant, il n’était même pas levé. L’est brillait de son futur éclat, mais le ciel était de la couleur pâle d’un matin sans horizon. La lumière de ce côté-ci du Domaine était fort différente de celle, encore sombre de la nuit, qui dominait dans ma chambre. Je me frottai les yeux avant de me détourner du paysage champêtre. Du côté des chambres de mes frères, aucun bruit ne me parvint. Un sentiment puissant me prit aux tripes lorsque je me souvins de la réunion secrète qu’ils avaient menés à mon insu le soir de mon retour ; mon coeur se serra et c’est en soufflant bruyamment que je me détournai pour m’élancer dans les escaliers. Je n’avais pas digéré ma mise de côté. Ils auraient pu me proposer de venir. J’aurais dit non, mais le fait qu’ils ne soient pas venu prouve qu’ils n’avaient pas pensé à venir me voir.
*J’ai eu c’que je voulais*. Mais oui ! Oui, j’avais réussi à faire en sorte qu’ils m’oublient et qu’ils me laissent en paix. Finalement, j’étais mieux ainsi.

Flottant dans mon vieux pyjama décoré d’un obscur animal mal dégrossi, je descendis lentement les marches, frissonnant au contact frais du bois sous mes pieds nus. Pourquoi le vent ne soufflait-il pas ? Pourquoi cette grande tapisserie qui cachait un pan entier de livres ne dansait-elle pas sous la brise de l’été ? Elle dansait toujours, même en pleine nuit, même en plein hiver, même lorsque le monde entier semblait ne plus bouger. Et là, rien. Cela rendait la maison plus sombre encore. Le coeur battant, je m’arrêtai devant cette grande tapisserie aux vives couleurs. Elle m’avait toujours alpagué ; cette scène semblait changer du tout au tout à l’instant même où l’on décidait de la quitter des yeux avant de venir la caresser d’un regard neuf. Sur le tissu épais était tissé d’une couleur claire une immense forêt. De ma taille, je ne percevais pas tous les détails, mais elle s’étendait si haut qu’il me semblait la voir m’écraser. Cette forêt était d’une couleur gênante qui m’avait toujours interpellée ; en son milieu la déchirait comme une longue cicatrice un quelconque fleuve aux eaux troubles et obscures. Et à l’exact centre de cette tapisserie, semblant tomber de la hauteur du ciel pour sombrer dans les méandres de la langue de l’eau, un immense navire aux mâts qui s’élevaient immensément loin au dessus de la barque. Il ne semblait pas seulement chuter, il tombait réellement du ciel tissé dans la tapisserie, et à l’instant même où l’on détournait les yeux et les posait à nouveau sur lui, le bateau avait disparu et ne restait plus qu’une spirale sur la surface de l’eau.

Aujourd’hui, ce n’était pas le bateau qui m’intéressait et je ne lui jetai qu’un rapide regard avant qu’il ne s'échoue dans le fleuve avant de tomber encore et de s’échouer encore ; je regardai le coin, en bas à droite. Là même où j’aurai dû apercevoir le coin de ce bouquin dont le titre comprenait le mot “gargouille”. Il ne parlait pas de gargouilles ou de choses semblables, je l’avais ouvert et l'avait entièrement feuilleté. J’en avais beaucoup apprécié la lecture.
Et je ne me rappelai absolument pas de son titre.
Comment avais-je pu oublier une chose pareille ?
Je laissai l’air s’infiltrer dans mon nez, envahir ma bouche et descendre dans mes poumons. Je le sentis brûlant en moi. Il descendit, il descendit. Alors j’ouvris la bouche pour expirer un souffle plus chaud encore. Ma langue goûta l’extérieur et l’information que j’y décelai me fit oublier que ne pas savoir le nom de ce livre était inacceptable pour moi. Je me détournai de la tapisserie pour me tourner vers une nouvelle volée d’escaliers.

L’air ne sentait pas le café ni même le lait. Je ne sentais pas l’odeur amère et répugnante du thé et je sentais encore moins l’odeur sucrée des céréales, le fumé du bacon et du pain parfaitement grillé. Le matin sentait toujours ces odeurs, cela je n’avais pu l’oublier. Je ne pouvais pas, car même le matin, lorsque chacun devait dormir, je ne pouvais me lever en paix pour m’échapper de cette maison ; je l’avais compris la veille en trouvant Zakary attablé devant son horrible thé noir et son bacon puant. Je ne voulais pas penser à lui, ses yeux bruns m'agaçaient, ses boucles noires m'agaçaient, sa voix m’agaçait. Je me demandai qui j’allais trouver, ce matin.
Mais soudain, je me rappelai. Je me stoppai net dans les escaliers, à quelques marches à peine du rez-de-chaussée, encore cachée aux yeux de la personne qui était très certainement assise à la table du salon.
Les odeurs, il n’y en avait pas. Ou alors elles était très ténues.
Les bruits, aucun.
Et surtout le vent. Pas de vent. Pourquoi n’y avait-il pas de brise qui m’apportait les informations nécessaires à ma bonne présentation ? Pourquoi ne pouvais-je pas savoir qui j’allais affronter ? Pourquoi ne pouvais-je reconnaître le pas maladroit de Natanaël ou le bruit des pages que Maman tournait ?

C’était si simple qu’un sorte de ricanement aigu s’échappa de mes lèvres entrouvertes.
J’étais seule. J’étais enfin seule dans la maison.

Un soulagement si grand me gagna que mes jambes tremblantes décidèrent de ne plus me porter. Une main sur le mur, je me laissai tomber et m’assis presque brutalement sur une marche de l’escalier. Le léger tissu de mon pyjama laissa passer la morsure du froid des marches, mais j’étais trop bouleversée pour y porter une quelconque attention. Mon coeur se mit à battre très rapidement et ma respiration s'approfondit pour devenir sifflante. Il fit de plus en plus chaud. Merlin, j’étais en train de fondre ! Mon front devint luisant et ma nuque humide. Je ramenai mes jambes près de mon buste et plongeai la tête dans la sécurité de mon propre corps, me dérobant à la pâle lumière de la Tour qui allongeait mon ombre sur les marches restantes.
Que me prenait-il ? Le silence avait disparu, il était désormais habité par le bruit de mon souffle et de mon coeur. C’est cela que je ne comprenais pas depuis mon réveil. Ce silence. Un silence total et si profond, tellement angoissant tant il me donnait l’envie d’hurler de joie.
De joie.

Je me levai brutalement, ma main se crispa sur le mur avec une telle force qu’elle en blanchit. Je fermai les yeux ; ma tête me tourna et mon estomac protesta contre mon mouvement brusque.
Je n’avais pas de temps à perdre, surtout pas. Je n’avais pas le temps de remonter me changer, et de toute façon je n’en ressentai pas la moindre envie. Personne n’était là pour me dire de faire quoi que ce soit. C’était le moment ou jamais.

Je frémissai d’un bonheur si fort que tremblaient mes jambes ; je descendis l’escalier, me sentant possédée par l’âme du Monde lorsque je sautai les deux dernières marches pour atterrir sur le sol à pieds joints.

Sans que je ne puisse m’en empêcher, le monstre s’évada de ma poitrine. Il grossissait en moi depuis tant de temps qu’il n’avait suffit que d’une pause du vent pour qu’il sorte de toutes ses forces. Il gonfla dans mes poumons, dévasta ma cage thoracique, évinça ma trachée et jaillit hors de ma bouche avec une énergie qui éjecta la salive de ma bouche. Je poussai un cri étranglé.
Et ce hurlement me brûla de l’intérieur ; c’était douloureux.
Fulgurant, transcendant. Je n’avais pas crié de cette façon depuis tant de temps.
Cela faisait mal de se laisser aller. Pourquoi cela était-il douloureux ?
Un rire s’échappa de ma gorge, immédiatement suivit par un sanglot idiot qui me mit en colère. Je me redressai avec difficulté et ma main vola vers mon visage pour essuyer, de rage, mes yeux larmoyants. Il n’y avait aucune raison de pleurer. J’étais enfin libre de respirer, de me déplacer, de laisser mon visage exprimer la colère que je ressentai. C’était déboussolant.

Déboussolant.

Je n’avais plus envie de rire. Je laissai retomber mon bras le long de mon corps et sans jeter un regard vers la cuisine, je me dirigeai vers la véranda.
Mon regard restait attiré vers le sol. Une part de moi était encore effrayé à l’idée que l’absence du vent ne signifie pas que la maison était vide. Je n’avais qu’une crainte : lever les yeux et tomber sur l’un des membres de ma famille. Mon coeur battait à tout rompre dans ma poitrine, si vite que ma respiration s’en trouvait troublé.

Ici, rien ne soufflait. Il n’y avait que mes oreilles pour bourdonner et mes membres pour trembler.

oOo


L'estomac grondant, je croquai à pleines dents dans le fruit juteux. Toute à ma dégustation, je laissai couler sur mon menton un liseré de jus collant. Le soleil me caressait tendrement les épaules, il m'enveloppait dans une quiétude que j'avais rarement éprouvée depuis mon retour ici. Je fermai les yeux, mâchant lentement la chair qui me rafraîchissait. Ma jambe pendait mollement sur l'accoudoir du fauteuil, secouée par l'unique décision de mon corps presque endormi. L'absence de vent rendait le silence profond ; je m'y plongeai avec avidité, habitée par l'impression que personne ne pourrait jamais m'atteindre.

Les tréfonds du sommeil me tirèrent doucement vers eux, attirant ma conscience en lui faisant miroiter la paix, le ciel bleu et des hectares de liberté. Bientôt, ils me firent oublier que j'étais encore dans la Maison ; ne restait plus qu'une immense forêt et une solitude que me faisait trembler de joie. Je me voyais m'élancer dans l'herbe fraîche, sentant courir dans mes cheveux la brise agréable d'un début d'été. Mon esprit rêveur me montra une vieille bâtisse loin de tout qui me fournirait maints et maints savoirs ; pour qu'à jamais je me sente protégé de tout. Je tombai vers l'avant dans une longue chute qui me fit sourire. Ma conscience lâcha prise.

Je sombrai quand un puissant claquement me réveilla en sursaut. Je m'éjectai de mon sommeil, le cœur battant la chamade et brandissant ma baguette vers l'avant. Ma tête m'envoya une onde de fatigue qui me fit tanguer ; je dû cligner plusieurs fois des yeux pour apercevoir devant moi une sombre silhouette qui me narguait de sa grandeur. Je reculai précipitamment, retombant dans mon fauteuil. Le souffle coupé, je regardai de mes grands yeux Maman me fixer de son regard vide. Mon cœur ne semblait plus vouloir se calmer, mais je n'en avais rien à faire : mon esprit chantait mille mots qui me faisaient mal. *J'suis pas seule, j'suis pas seule*. Ma liberté, si belle, venait de s'envoler, horriblement soufflée par Maman.

Incapable de faire un geste, j'offris toute ma surprise à la silhouette qui ne bougeait pas. L’angoisse se jeta sur moi avec avidité. Brutalement, mes épaules me firent mal et me tirèrent vers l'arrière. Je me laisser tomber contre le dossier, une vague de fatigue m'écrasant les sens.

« Aelle ? Déjà levée ? me dit Maman en s'approchant de moi. Je t'ai fais peur ? »

Sans doute voulait-elle me donner son salut du matin. Je m'écartai du fauteuil pour ne pas qu'elle me touche. L'idée de sentir sa peau frôler la mienne me rendait malade. Maman était la seule personne à me comprendre à ce propos et voilà qu'elle n'avait cesse de vouloir me toucher. Je ne pu manquer sa surprise quand sa main trouva le vide.
J'étais déjà loin, adossée contre la vitre. Mon regard la vrillait, j'aurai aimé la transpercer, la tuer. Que faisait-elle ici ? Je n'étais pas seule.
Merlin, ne serais-je donc jamais seule ?
Ma gorge se serra, m’entraîna dans les affres de l'étouffement. J'ouvris la bouche pour parler, aucun mot ne voulut sortir de mes entrailles. Je déglutis difficilement. Maman me parlait, il me semblait entendre sa voix au loin qui me tiraillait l'esprit.

« Qu'est c'que tu fais là ? » parvins-je à articuler.

Maman haussa un sourcil, elle déposa les fioles qu'elle avait en main sur le guéridon et je compris à cet instant que jamais je n'avais été seule. Quelle idiote avais-je été de ne pas être allé vérifier le sous-sol ! C'était évident. Tellement évident que le picotement caractéristique des larmes se jeta sur moi pour me déchiqueter les yeux. Je respirai profondément, m’efforçant de les éloigner. Je me détournai de Maman, caressant nerveusement les rideaux de feu de la véranda du bout des doigts.

« Où voudrais-tu que je sois ? » me lança distraitement Maman.

Elle était penchée sur le dossier qu'elle avait, semble-t-il, ramené de son laboratoire. S'il n'y avait qu'elle à la maison, j'avais l'espoir qu'elle se plonge dans ses foutus papiers et qu'elle me laisse en paix.

« Ailleurs..., » marmonnai-je.

« Et non, je suis là. »

Je la regardai, haïssant sa présence autant que j'avais pu, un jour, haïr son absence. Je n'aimais ni la longue robe de sorcier pâle qu'elle portait, ni ses fins cheveux châtains qui retombaient devant ses yeux. Je haïssais ses longues mains et son habitude de se mordiller la lèvre quand elle réfléchissait. Je détestais le son qui sortait du fond de sa gorge, une sorte de mélodie sans note qui me donnait l'envie de hurler. Abandonnant le morceau de tissu, je me glissai par la porte-fenêtre, surveillant du coin de l’œil une Maman qui ne me voyait pas. J'allais partir, aller dans la forêt avant que l'un de mes frères ne sorte de sa cachette pour briser tous mes espoirs. Pour une fois, j'appréciai être tombé sur Maman et son inattention.

La chaleur du jardin m'enveloppa comme une couverture brûlante ; je levai la main pour me protéger de son éclat. La nature était silencieuse, tellement apaisante. Sans prendre le temps de vérifier si Maman me voyait, je m'élancai vers la forêt, mes pieds nus frappant le sol terreux. Je voyais les arbres se rapprocher et le vent que créait ma course me donnait une sensation de liberté jouissante qui me fit sourire. Il n'y avait plus rien pour stopper ma fuite.

J'allais parvenir à la barrière séparant le Domaine de la forêt lorsque la voix anéantit tous mes efforts :

« Attends, Aelle ! » hurla-t-elle pour se faire entendre.

Ce n'était pas une voix de femme. C'était un son grave et doux à la fois, une mélodie douloureuse qui portait et qui imposait. Ouais, elle imposait.
Je me stoppai, serrant les poings de frustration. Papa.
La barrière était devant moi. Les arbres, derrière cette barrière. Et derrière les arbres, un soulagement si grand que j'aurai pu en pleurer.
Papa.
Je fermai les yeux, ne pouvant retenir la douleur et la colère qui s'éveilla dans mon cœur.

« Reviens, Aelle ! » continua de m'asséner Papa.

Mais je ne voulais pas revenir. Personne ne comprenait que je n'étais jamais revenu, j'étais encore loin d'eux ; et pourtant si proche. Je ne pouvais pas revenir, je ne pouvais plus jamais faire cela car j'avais peur d'en crever. J'avais peur d'en crever, devais-je leur hurler ces mots à la figure pour qu'ils me laissent enfin aller en paix ? Un tristesse infini me hachura le cœur mais aucune larme ne vient envahir mes yeux. La douleur était profondément enfouie dans mon corps, à un tel point qu'elle me restait incompréhensible.
Je crois que j'aurai aimé être heureuse d'être ici.

« Aelle ? »

Il était tout près, maintenant. Pourquoi m'avait-il suivit ? Pourquoi ne pas se contenter de hurler au loin comme sont censés le faire les parents à leur enfant ? Mais Papa n'avait jamais hurlé pour hurler.

Je me retournai lentement vers lui, dans l'incapacité de lever les yeux pour le regarder. L'herbe verte me dardait de son éclat et il était bien plus facile à supporter que leur Présence. La boule dans ma gorge m'aurait de toute manière empêché de parler. Je savais ce qui allait se passer ; nul besoin de se battre, c'était trop tard.

Je dépassai Papa pour retourner vers la maison, abandonnant mon rêve de liberté en même temps que je laissai pourrir mes espoirs de solitude. Bientôt, l'homme me rejoignit pour marcher près de moi.

« Où voulais-tu aller ? » me demanda-t-il doucement.

« Là-bas, » répondis-je sur le même ton.

« Nous pourrons y aller tout à l'heure si tu veux. Les garçons ne sont pas là, aujourd'hui. »

Je ne retint pas le ricanement qui s'échappa de ma bouche et Papa ne retint pas son soupir. Évidemment que les garçons n'étaient pas là aujourd'hui. Mais je ne demandais pas où ils se trouvaient : leur absence sentait bien trop le piège pour que je puisse y porter un quelconque intérêt. La seule chose qui me sautait aux yeux était le fait que je me trouvais ici, seule avec Papa et Maman. Et leurs mots, lus si longtemps auparavant revinrent me hanter avec la même force qu'autan : nous prendrons le temps de discuter de ce qu'il s'est passé lorsque tu reviendras. J'aurai dû m'enfuir lorsque j'en avais encore le temps, me rebeller, me barrer de cette maison qui me rendait malade.

Maman était installée sur la table en bois du jardin, éternellement penchée sur son mystérieux dossier ; elle me faisait penser à une statue qui, à l'infini devait subir l'action dans laquelle on l'avait immortalisée. Maman mourrait pour passer sa vie à faire cela, et je la comprenais. Je détournai les yeux lorsqu'elle se tourna vers moi :

« Et bien, tu t'es enfuis si vite que tu aurais pu disparaître en un claquement de doigt, » sourit-elle en s'écartant pour nous laisser de la place.

Papa s'assit près d'elle et moi je restai debout. Je n'allais pas leur donner l'impression que je voulais passer du temps avec eux. Il fallait que je m'éloigne et en vitesse.

« Ouais, marmonnai-je en plongeant mes mains dans les poches. Bon, j'vais étudier, on s'voit plus tard. »

« Non, Aelle, m'arrêta Papa, viens t'asseoir, ça nous fera du bien de passer du temps ensemble. »

Dans ses yeux noirs semblait se refléter l'éclat de mon étouffement. Lui et Maman me regardèrent avec attention, l'un me désignant la chaise près de lui, l'autre m'analysant avec toute la minutie possible. A quoi ressemblais-je donc en face d'eux ? Les regardais-je avec le mépris que je ressentais au fond de moi ou avec la peur qui faisait battre mes sens ?

Leurs regards étaient si intenses que je ne pu faire autrement que m'asseoir, gardant sagement mes mains tremblantes sur les genoux. Je me sentais acculé et ma sensation d'étouffement s'intensifia au point de rendre mon souffle court.
Le verre que Maman déposa devant moi me raidit le corps et je levai de grands yeux sur elle. Elle me sourit et me désigna le verre rempli de jus de citrouille. Je haussai les épaules et je détournai le regard.

« Aelle, ne prend pas ça comme un interrogatoire, nous devons parler de certaines choses comme nous l'avons tant fait par le passé. Tu peux te détendre... »

Je ne laissai pas mon corps répondre à Papa, sinon j'aurai levé la main pour faire ce geste obscène que Zakary faisait lorsqu'il était plus jeune. Je ne sais pas pourquoi ce souvenir me revint à cet instant précis, mais j'avais l'intime conviction d'enfin comprendre mon frère : c'était comme dire je ne vous entends pas et je m'en fous. Mais mon bras resta sagement posé sur mon genou car mon corps entier s'était gelé à l'idée de faire une chose si irrespectueuse face à mes parents.

« Et si tu nous racontais ton année pour commencer ? Tu ne nous disais pas grand chose dans tes hiboux, nous aimerions savoir comment elle s'est passée, » dit Maman en se penchant vers moi, le menton posé dans la paume de sa main.

« Ce que veut dire Maman, ajouta Papa, c'est que tu nous manques quand tu es loin et comme pour Aodren ou Natanaël, on aime savoir ce qu'il t'arrive dans ta vie, ma chérie. »

*Ma chérie*. Je frissonnai en tournant la tête vers la forêt, trouvant dans la végétation un calme qui ne pouvait exister à cette table.
Je les sentais, Papa et Maman, me regarder dans l'attente d'une réponse. Mais je n'avais rien à leur dire ; je savais que leur question était motivée par le seul besoin de faire passer leur futures remontrances plus facilement. Que devais-je leur raconter ? Que j'avais passé six mois dans un brouillard si féroce que je n'avais que peu de souvenirs de mon année ? Que j'avais fait des cauchemars toutes les nuits ? Que je rêvais de ne plus les revoir ? Que je m'étais battu avec mon frère, que je n'avais donné aucune parole amicale, aucun sourire à personne, personne depuis une éternité ? Que j'avais passé l'année seule et que j'avais aimé cela ? Que j'avais peur de faire des crises de panique, encore ? Non. Ils ne voulaient pas entendre cela : ils voulaient des amitiés, des sourires et de la joie. Ils voulaient que je leur parle de mes camarades, de mes notes et de mes week-end passés dans l'euphorie de ma Salle Commune. Comment pourrais-je leur dire que mes camarades de dortoir, celles que j'ai supporté une année entière et que je reverrais les six prochaines années, ne m'adressaient pas la parole parce que je leur avais fait comprendre qu'elles n'avaient pas intérêt de le faire ? Comment pourrais-je leur dire que toutes mes relations s'étaient anéanties avant même qu'elles ne commencent ? Comment pourrais-je leur parler de Diafora, de Nebor, de l'autre Poufsouffle ou encore de la Serdaigle du parc ? Comment pourrais-je leur parler de la lettre que j'avais cachée dans mon armoire et de la personne qui me l'avait envoyé ? Comment pourrais-je leur dire que l'ingratitude de la seule personne que j'avais de moi-même cherché à revoir me donnait l'envie de hurler et de frapper, frapper jusqu'à ce que je ne puisse plus penser ? Hein, comment pourrais-je ?

Je haussai les épaules. Ces même épaules qui me criaient leur douleur depuis deux jours sans que je n'en comprenne la raison.

« C'était bien, » dis-je sans les regarder.

Maman soupira et Papa baissa la tête. Il la releva tout aussi vite sans se départir de son sourire, mais c'était trop tard, je l'avais vu. Même si je ne regardais pas, même si je ne voulais pas voir, j'avais vu.  Sur mes genoux, mes doigts se crispèrent légèrement, en attente de l'attaque qui ne tarderait pas à venir. Si je restais la plus simple possible, avec tout le calme que je pouvais réunir dans mon corps bafoué, avais-je un espoir de pouvoir m'enfuir sans que l'on ne revienne sur ce passé idiot ?

« Qu'as-tu fais, si ce n'est aller en cours ? Que faisais-tu le week-end ? » murmura Papa.

Je jetai un regard négligeant à sa main qui rampait sur la table pour venir vers moi. Ses doigts se tendirent avec ferveur, espérait-il m'attraper, me toucher ? Maman ne dit rien, mais ses yeux me perforèrent. J'essayai de les regarder mais dès que je rentrai en contact avec eux, un frisson glacé me secoua la colonne vertébrale.

« Très bien. »

La voix de Papa avait changée de ton. Je n'avais pas remarqué que pendant que je tentais de survivre aux attaques de Maman, le temps continuait de s'écouler. La femme décolla son coude de la table, et je ne manquai pas de voir le regard surpris qu'elle lança à son mari : elle aussi avait oublié que le temps continuait à couler.
Papa. Je le regardai avec crainte, mes doigts se crispant avec plus de force sur mon pyjama. Il avait ramené sa main près de lui et il se tenait droit. Si droit qu'il me parut immense. Je baissai les yeux sur l'endroit où avaient trônés ses doigts avides ; leur absence créait un vide et je me jetai dedans avec la force du désespoir.

« Tu veux qu'on parle, Aelle ? » souffla-t-il avec ce même ton qui n'appelait aucune réponse. Et pourtant, je répondis avec en tête, l'image d'un Zakary moqueur qui disait ce qu'il voulait : « Non, » dis-je du tac au tac, le ventre gonflé par la grande respiration que je pris aussitôt ces mots prononcés.

Papa me regarda et ne dit rien. Trop surpris, peut-être ? Maman ne me regardait pas. Elle n'avait que Papa en tête.

« Très bien, répéta-t-il. Tu ne parleras pas, tu écouteras et tu te feras réprimander sans qu'il y ait de discussions. C'est ce que tu veux ? »

« Je veux m'barrer ! » lancai-je carrément en haussant la voix.

J'étais essoufflé. Je ne m'étais pas levé, mais tout mon corps était tendu, près à l'attaque et Merlin, j'aurai aimé attaquer. Mon cœur battait à tout rompre, je n'avais fait que répondre à l'envie de ma voix de jeter ces mots sur la table. Pour qu'ils comprennent, enfin, qu'ils comprennent que leurs mots étaient inutiles, que je voulais seulement être seule et tranquille. Je ne voulais pas être là à les écouter, je ne voulais pas revoir, encore, le visage en sang d'Aodren ou même le regard plein de déception de ce grand idiot immobile de Natanaël.

Papa réagit tout aussi vite que moi ; mais il n'était pas essoufflé lui. Il était calme, droit sur sa chaise, le regard noir vrillé au mien.

« Calme-toi Aelle ! Tu ne partiras pas d'ici avant qu'on ait parlé de ce qu'il s'est passé. Tu ne peux ni échapper à cette discussion, ni la reporter. Alors calme-toi et écoute. »

Calme-toi et écoute. Je ne pouvais même plus respirer. Calme-toi et écoute. A mon plus grand effroi, mes yeux se remplirent de larmes. Face à Papa et Maman, sans même parvenir à baisser la tête pour les cacher, mes yeux se remplirent de larmes brûlantes qui bientôt, dévalèrent mes joues en rapides cascades. Je ne pus rien répondre à Papa et je savais qu'il n'attendait rien. Lorsqu'enfin je le pu, quand Papa baissa le regard et me délivra ainsi de ma prison invisible, j'effaçai d'un geste rageur les cascades brûlantes en tournant mon visage défait vers la forêt. Le silence me vrillait les oreilles : l'on pouvait entendre sans effort ma respiration erratique, abîmée par des sanglots discrets que j'essayai de refréner.

« Bien, reprit Papa. Pourquoi nous sommes en colère, selon toi ? »

Soit, il voulait fonctionner ainsi. Je connaissais sa technique, mais je ne voulais pas jouer à son petit jeu. Aucun mot ne semblait vouloir quitter la forteresse de ma bouche ; je croisai les bras sur ma poitrine, sans oser regarder Papa.

« Aelle. Je te préviens : on restera là tant que nous n'aurons pas eu cette discussion. Alors ? »

« J'en sais rien ! » chuchotai-je malgré moi.

Mais je savais. Et Papa savait également, c'est pourquoi il me regarda d'un air interdit en attendant que je parle pour répondre à sa question idiote qui ne changerait rien au fait que ma présence ici me faisait mal.
Je pris une grande respiration et le regard planté sur la forêt qui s'étendait au loin, je lançai avec toute mon impertinence :

« J'ai frappé Ao' et j'... »

J'ai adoré ça et j'recommencerai dès que je le pourrais ! Je me tus à temps, mes dents mordant férocement ma lèvre inférieure.

« Oui, dit Papa. Tu as frappé ton frère. Peu importe la raison, tu ne dois pas frapper ton frère. »

Je levai les yeux au ciel.

« Aelle. » Son ton était sans appel, je tournai mes yeux vers lui. « On ne frappe pas les gens de sa famille, ni personne d'autre sans une très bonne raison. »

« J'avais une bonne raison ! » m'exclamai-je.

« Ah ? Qu'elle était ta raison ? »

Il m'avait eu, je savais le reconnaître. La raison était très claire pour moi, bien qu'il me soit difficile de la visualiser. Il semblait s'être passé tant de temps et ma famille était la seule qui voulait sans cesse ressasser ces événements lointains.
Papa et Maman me regardèrent de leurs yeux brûlants et moi, je ne sus que dire. Ils connaissaient la raison, ce qu'ils voulaient savoir c'était pourquoi cette raison m'avait tant mise en colère. Et cela, ils pouvaient toujours courir pour le savoir.

« Il... Il m'avait volé un truc, » marmonnai-je la mâchoire crispée, espérant que cela leur suffise.

« Et il te l'a rendu ? »

Je levai les yeux au ciel en tournant la tête vers Papa :

« Bah non ! »

« Aelle, intervient Maman de sa voix glaçante. Calme-toi. »

Que je me calme ? Je n'effaçai pas le sourire qui se dessina lentement sur mes lèvres et je ne retins pas le ricanement qui s'en échappa. J'eu le plaisir de voir le visage de Papa s'empourprer. Je savais qu'il ne se mettrait pas en colère mais j'étais heureuse de voir qu'intérieurement, il luttait pour ne pas s'énerver.

« Vous n'avez pas qu'à poser des questions... »

Peut-être était-ce le discret mouvement que fit Maman vers l'avant qui me stoppa ou le regard de Papa qui s'accrocha au mien pour ne plus le lâcher. Le fait est que ma voix se bloqua dans ma gorge et que je restai planté ainsi, la bouche béatement ouverte sans réussir à la fermer, le cœur enfermé dans la soudaine crainte de me prendre une réflexion si j'osais finir ma phrase.

« Oui ? » me fit ironiquement Maman.

Je ne détournai pas la tête parce que le regard de Papa avait quelque chose d'effrayant qui me gardait prisonnière. Ma bouche ne bougea pas non plus, tétanisée.

« Aelle, » susurra Papa. Je frissonnai. « Tu as une chance de t'expliquer. La punition, tu l'auras dans tous les cas. Si tu n'as plus rien à dire, monte dans ta chambre. »

Je n'avais plus rien à dire et la punition n'avait aucune importance pour moi. Qu'ils m'obligent à m'excuser devant toute la famille ou qu'ils m'obligent à m'expliquer devant l'autre abruti d'Aodren me passait par-dessus la tête. Pourtant, voir Papa et Maman face à moi ainsi, sans mes frères, me donnait l'envie non pas de m'expliquer mais de discréditer Aodren qui devait s'être traîné devant eux comme la bonne victime qu'il était.

« Il m'a volé un truc, répétai-je en baissant la tête, haïssant ma voix trop grave. Une bombabouse et... Et on me l'avait donné cette bombabouse, elle était à moi ! Il avait pas le droit de faire ça, il... »

Le souffle court, je me tus. Mon cœur s'était emballé et mes poings s'était crispés sur mon pyjama. La colère déformait mon visage ; se dessina dans mon esprit le visage de Charlie, le même qu'elle avait ce soir-là en m'offrant la bombabouse.

« Tu as raison, Aelle. Il n'avait pas le droit de faire ça et lui aussi a été puni. Mais je crains que ta réaction ait été disproportionnée. Cet objet était précieux, mais ce que tu as fait est grave. Tu as blessé Aodren. »

« Je sais, » dis-je en haussant les épaules. Le visage enfantin ne voulait plus me quitter.

« Qui t'avait donné cette bombabouse ? »

La voix de Maman frappa directement mon cœur. Elle s'infiltra dans les pores de ma peau et me glaça de l'intérieur. Je la regardai, elle avait croisé ses bras sur sa poitrine et me regardait de son air curieux. Papa, qui s'était accoudé à la table, ne me lâchait toujours pas du regard mais je décidai de ne plus le regarder. Ses yeux me faisaient peur.

« Une... »

Une quoi ? Qu'était Charlie ? Une amie ? Non, ce terme ne convenait pas. Une connaissance ? C'était le cas, mais je n'arrivais pas à la nommer ainsi. Une rencontre ? Oui, mais c'était un mot trop peu puissant, trop peu important pour ce dont je me souvenais. Elle n'était rien. Rien qui puisse se décrire.

« Une fille à Poudlard. »

Ces mots s’arrachèrent de ma gorge serré et l’émotion qui m’habita alors le coeur m’empêcha de lever la tête pour voir la réaction s’inscrire sur le visage de Papa et de Maman. Mon souffle court me rappela que Charlie était toujours resté Charlie.

« C’est une amie à toi, Ely ? » me demanda Papa de sa voix douce.

Le Monstre avait retrouvé son calme. Dommage. Je haussai les épaules.

« Tu tenais réellement à cet objet, alors ? »

Non, je n’y tenais pas. Il était resté dans le confort de ma valise des semaines durant, se cachant à mon impitoyable regard. Car lorsque je la regardais, cette bombabouse, je me rappelai de ce jour où Charlie m’avait révélée le fond de son horrible pensée. Un frisson me secoua et je me recroquevillai sur ma chaise.

« Ouais, » réussis-je à grogner de ma voix éteinte par la peine et la colère.

« Je comprends ta colère, dans ce cas. »

Je levai enfin mes yeux tremblants sur un Papa qui me regardait de son regard brillant.

« Je la comprends, mais ça n’excuse pas ton geste. Aodren a beaucoup souffert de ce que tu lui as fait, tant physiquement que moralement. »

Je me souciais comme une gigue d’Aodren mais mes yeux se remplirent de larmes de fatigue que je haïs sur le champs.

« J’recommencerai. »

Ma voix, inconnue et insaisissable, me surprit autant qu’elle surprit Papa et Maman. Ils écarquillèrent des yeux étonnés et face à eux, j’avais la même tronche méconnaissable.

« Je… S’il… »

Les mots se bloquèrent dans ma gorge. Mon corps trembla et ma bouche tressauta. Ma colère envers Ao’ était toujours vive et je voulais qu’ils sachent. Je ne voulais pas le cacher ; ils devaient savoir que lui aussi pouvait payer les conséquences de ses comportements d’abruti.

« S’il touche encore à c’que Charlie m’a donné, j’recommencerai ! » lancai-je d’une voix forte.

Je me rendis compte que j’avais raison ; je recommencerai dès que j’en aurai l’occasion, la preuve était notre bagarre dans le parc de Poudlard.

« Charlie…, » fit Maman pensivement.

Je me levai précipitamment, ma chaise se renversa dans mon dos. Papa se redressa. Je ne voulais pas entendre son prénom dans leur bouche ; il me faisait mal.

« Dis pas son prénom ! »

oOo


*Je t’ai défendu.*

Tout en haut, coincée entre les quatre murs de ma chambre, je regardai mon placard. Cachée dans ses profondeurs, la Lettre de Charlie devait bien avoir du mal à respirer.

« Il vaudrait mieux que tu évites de la revoir, cette fille-là, Aelle, » avait dit Papa.

Les larmes avaient coulées toutes seules. Je ne leur avais pas dit qu’il n’y avait rien à revoir. Je ne leur avais pas dit que sa lettre idiote était un ramassis de mensonges que j’aurai brûlé si j’avais pu. Et surtout, je ne leur avais pas parlé de la colère qui faisait fondre mes entrailles lorsque je pensais à cette Charlie qui subissait une Interdiction sans même le savoir.

« Tu as besoin de parler de tout ça, ma Chérie, » avait dit Maman.

J’avais hoché la tête parce que j’avais le corps vissé dans son immobilité, dans un état de béatitude gouverné par le visage de Charlie.

« Je te présenterai à une connaissance, on aimerait que tu discutes avec elle. Elle s’appelle Helena Stalbeck. On pense que tu en as besoin. »

C’était donc ça ma punition ? Parler à une inconnue ? Je leur avais posé la question : non, ma punition serait de sortir accompagné, de ne plus me goinfrer de bonbons et de ne plus fouiller dans les cartons de commande de livres de Papa pour prendre ce qui me plaisait pour le restant de l’été.
Non, Stalbeck était un bonus qui me ferait du bien.

La voilà ma porte de sortie pour avoir un jour voulut me rapprocher de cette enfant sauvage : un bonus qui s’appelait Helena Stalbeck.

« Je crois que je vais Finir par pleurer, mais mes Larmes ne couleront pas. »

 Rpg++   Angleterre  A l'Aube : la Misère

Ces Coeurs tordus

« Elle est encore jeune, et elle nous m’aime, c’est sûr qu’elle nous aime. »

Zakary à Natanaël, avril 2042



Début juillet 2042
Jardin - Le Domaine
Vacances d’été entre la 1ère et la 2ème année

« Je vais la voir ! » lâcha Aodren en s'éjectant du siège sur lequel il était avachi.

Il se retourna, les poings serrés, pour regarder ses deux frères qui se prélassaient près de lui. Zakary, plongé dans un épais et obscur grimoire ne daigna pas lever la tête. Les pieds reposant sur une table en bois, le cul collé à la chaise, il semblait fondre sous le soleil harassant de ce mois de juillet. Pourtant il ne bougeait pas, ou seulement pour tourner paresseusement une page de son livre.
À ses côtés, le visage tourné vers le soleil, les bras ouverts et le torse nu comme pour attirer sur sa peau blanche les rayons brûlants, Natanaël se contenta de soupirer bruyamment. Les deux hommes laissèrent s'étendre le silence dans le jardin du Domaine jusqu'au point où Aodren le sentit tordre ses poumons dans sa poitrine. Il prit une respiration tremblante et ouvrit la bouche, près à secouer ses frères. Il n'en pouvait plus de rester ici à ne faire comme si tout allait bien !

« All… ! » commença t-il avant d'être interrompu.

« Aodren, souffla Narym en posant une main sur son épaule, laisse-la un peu tranquille, tu veux ? »

Son sourire était doux et tordu ; comme s'il était déchiré sur le comportement à adopter face à son cadet. Aodren soutint son regard avant de baisser une tête coupable. Il se rassit sur son siège dans un silence pesant. Narym posa sur la table la carafe de jus qu'il avait ramené de la cuisine ; d'un coup de baguette, il conserva le liquide à bonne température. Il servit un verre à son petit frère en le gratifiant d'un sourire réconfortant et fit de même pour les deux autres. Puis il retourna s'asseoir près de Zakary, une pile de feuilles griffonnées jouxtant les pieds de ce dernier.

Un silence estival prit le contrôle du jardin des Bristyle. Le ciel avançait lentement, amenant avec lui son lot de fins nuages. Les arbres faisaient entendre leur douce mélodie, leurs feuilles s'agitant paisiblement sous la légère brise qu'accordait l'été à la nature. Le temps était paisible, et les quelques âmes se trouvant là auraient pu s'endormir. Il fallait compter sans le cliqueti bruyant provenant de l’un des garçons, poursuivant durant de longues secondes son insupportable mélodie. Pendant un temps, rien ne bougea. Puis Narym releva la tête de ses feuilles et lança une oeillade agacée à Zakary.

Ce dernier avait écarté son livre qui gisait à présent sur ses jambes nues et regardait le ciel, les yeux perdus dans le vide. Sa main donnait le rythme : elle agitait sa baguette magique qui cognait à intervalle régulier sur la table en bois. Bientôt, la jambe gauche du jeune homme vint accompagner le rythme fou de la baguette.

Sentant sa patiente lui échapper, Narym leva une nouvelle fois la tête et d'un coup de main précis, frappa le pied de Zakary. Ce dernier soupira mais ne dit rien. Il cessa son rythme agaçant et Narym pu à nouveau se plonger dans son travail.

« Aodren a raison, » affirma soudainement Zakary en regardant Narym baisser la tête de dépit.

Aodren, sentant revenir son espoir, s'éjecta une nouvelle fois de son siège et se dirigea vers Zak ; il fit tomber ses pieds de la table en donnant un coup dedans et s'exclama :

« Allons-y alors ! »

« Ao' ! s'agaça l’homme en ramassant son livre et en l'examinant. Fais gaffe, tu veux ? »

« Peu importe, allez bougez vous, » insista l'enfant en regardant ses frères.

Natanaël détourna la tête pour regarder la forêt, mais ce n'est pas lui que l'enfant visait de ses yeux verts, c'était Narym, qui le regardait d'un air désapprobateur. Ce dernier se leva et se détourna du reste de ses frères. Il ignora Zakary qui s'approcha de lui pour lui donner un coup dans l'épaule.

« Narym, dit-il, arrête de la protéger ! Elle s'est enfermée dans la Tour toute la matinée ! »

« Ouais, renchérit Aodren, elle n'est même pas descendu déjeuner ! »

Il se planta devant Narym et plongea ses yeux dans les siens.

« Elle n'a pas mangé ? » souffla Narym, le visage inquiet.

« Pourquoi on irait pas dans la forêt ? » intervient soudainement Natanaël en se levant lentement. Il avait entouré son torse de ses bras et dardait ses frères d'un air inquiet. « Ça fait longtemps… »

Aodren se détourna de ses grands frères pour s'éloigner de quelques pas. Lorsqu'il se tourna de nouveau vers eux, son visage était tordu dans une grimace colérique affreuse. Sa peau se colora de rouge sur ses joues lorsqu'il les gonfla pour expulser de son corps un long souffle brûlant.

« Vous êtes chiants ! » lâcha-t-il d'une voix tremblante.

Il mena une main à sa lèvre qu'il tritura nerveusement.

« Ao', soupira Narym en s'approchant de lui, ça sert à rien de... »

« Si, ça sert ! s'énerva le jeune garçon. Je sais que papa et maman vous ont dit la même chose qu'à moi. C'est pas vrai ? De toute façon, je compte pas la laisser seule dans cette tour sombre pour le restant de l'été ! »

« Elle adore sa tour sombre, se moqua Zakary en jouant avec sa baguette. Et elle adore être seule, alors ça va très bien, » souligna t-il en jetant sur Aodren une pierre qu'il fit s'envoler magiquement.

Placé entre lui et leur plus jeune frère, Narym rattrapa la pierre et la laissa tomber dans l'herbe. Malgré ses sourcils froncés, il réprima un sourire et se tourna vers Natanaël.

« On va aller dans la forêt, 'Naël. »

« Avec Ely, » interrompit Aodren.
 
« Oui, renchérit Zak. Papa et maman nous ont dit de ne pas la laisser seule trop longtemps. Ça devrait lui faire plaisir qu'on veuille qu'elle soit là pour aller en forêt. »

Sa dernière phrase avait été prononcée avec tant d'incertitude que tous les frères se jetèrent un regard inquiet, sachant pertinemment que leur jeune sœur préférerait qu'ils aillent en forêt seuls.

« Y'a un an, on ne se serait même pas posé cette question, souffla Natanaël en riant nerveusement, cette situation est trop bizarre… »

Narym hocha la tête sans cesser de regarder Natanaël. Il le jaugea avant de soupirer et de faire un pas vers la maison.

« Si les parents nous ont conseillé de ne pas la laisser seule, c'est pour qu'elle se sente entouré. Alors allons-y, nous allons aller en forêt comme avant, nous on en avons besoin. »

« Allons-y ! s'exclama Zakary en courant vers la maison. Le dernier arrivé à la tour est un cracmol ! »

Les autres garçons Bristyle suivirent leurs aînés d'un pas rapide en échangeant un regard inquiet. Ils savaient que les prochaines minutes seraient bien trop tendues pour être vécues sereinement.

Dans la maison régnait un calme apaisant, tellement profond qu'il en était effrayant. N'était perceptible ni son du vent, ni cri d'oiseau. La maison était un sanctuaire que viola les cris surexcités des quatre garçons qui s'engouffrèrent en son sein.

Le groupe énervé traversa la véranda qui, ce jour, avait pris la couleur d'une plaine aride. Du sable vola autour des garçons et fit s'agiter mollement les longs rideaux rocheux qui couvraient les grandes vitres. Les grains de sable les suivirent jusque dans l'escalier et manqua de faire tomber sur le carrelage un Aodren riant aux éclats. Zakary le rattrapa du bout du bras et se jeta à sa suite dans les escaliers. Un bruit sans précédent renversa le calme de la maison. Les huit pieds des hommes et adolescents frappaient les marches et donnaient le rythme à leur quête. Ils montèrent un étage sans ne jamais croiser leur jeune sœur. C'est en arrivant à l'orée du deuxième que Narym s'arrêta soudainement dans la volée d'escaliers. Natanaël, hilare, lui rentra dedans et s'apprêtait à s'époumoner avant que Zakary ne se plaque soudainement contre son dos pour le bâillonner.

« Ta gueule, lui souffla-t-il à l'oreille, elle va péter un câble si elle nous voit arriver comme ça ! »

« Venez, les gars ! leur lança Narym en leur jetant un coup d'œil amusé. Elle est là. »

Aodren dépassa ses frères et mis un pied au deuxième étage. Il se posta près de Narym, sa main frôlant la jambe du plus grand. Face à eux, leur jeune sœur avait élue domicile au pied d'une des nombreuses bibliothèques, les jambes ramenées contre sa poitrine, elle semblait plongée dans un livre à la couverture sombre. Elle leva à peine la tête pour les regarder ; elle se contenta de griffonner quelques mots sur le petit carnet qui trônait sur ses genoux. Un silence inconfortable s'installa puis Aodren s'avança en se tordant les mains.

Ses grands frères étaient dans son dos mais il savait qu'ils ne bougeraient pas. Cette scène était exactement la même depuis plusieurs semaines. L'un d'eux osait faire face à la vulgarité et la lassitude de leur jeune sœur et après seulement les autres réagissaient, comme s'ils avaient besoin d'une preuve que la suite allait se dérouler sans anicroches.

« Tu fais quoi ? » lança Aodren à Ely.

« Je lis, » chuchota-t-elle en réponse.

« Ah. »

Un tristesse sans nom frappa le jeune garçon en s'apercevant qu'Aelle n'avait même pas feint de lever les yeux vers lui.
Il se sentait si inutile. Si pitoyable.
Il se tourna vers ses frères en quête de soutien. Il ne savait plus comment réagir avec elle.

Zakary s'avança mais Narym posa une main sur son ventre et le devança. Il s'approcha de la bibliothèque et s'accroupit près d'Aelle.

« Les magies d'autan, nh ? dit il en se penchant pour lire le dos du livre. Tu en as pour un moment, papa a toute la série. »

Aelle éloigna sa plume du parchemin et leva la tête vers Narym. Elle le darda d'un regard sombre et jeta un coup d'œil vers le reste de ses frères qui la regardaient depuis le palier.

Personne ne réagit face aux yeux boursouflés d'Aelle qui étaient impossibles à louper tant ils étaient rougis, sauf Natanaël qui fronça les sourcils.

« Ouais, » dit Aelle. Puis elle reprit sa lecture sans ne plus faire attention à eux.

Narym s'éloigna, tentant de cacher à ses frères son regard voilé.

« Pourquoi t'as fermé les volets ? » dit alors Aodren en s'approchant de l'immense vitre qui inondait en temps normal la Tour de soleil.

« Trop d'soleil, » marmonna Aelle.

Aodren, qui s'était tourné vers elle dans l'espoir de croiser son regard, gonfla ses joues, agacé par son comportement.

Le silence semblait les avaler, leur arracher leur bonne humeur pour la réduire en bouilli sous le crissement de la plume de la fille. Aodren pouvait entendre son cœur battre désagréablement à ses oreilles, et voir sa sœur sans réaction lui rappelait l'instant qu'ils avaient tous deux vécus à Poudlard. Et comme à ce moment là, il ressenti l'envie de secouer sa sœur pour l'obliger à réagir, la sortir de son état catatonique. La voir hurler, s'il le fallait. Tout, mais pas ce silence insupportable.

Un soupir attira son attention et le cœur battant il se tourna vers sa petite sœur qui les regardait d'un air colérique. Son petit visage, boursoufflé par une fatigue certaine, laissait voir ses traits tendus. Aodren la trouva moche. Une mocheté dont la noirceur lui pourrissait le cœur.

« Qu'est-ce que vous foutez encore là ? » lâcha-t-elle d'une voix si orgueilleuse que la bouche du garçon s'ouvrit sous l'étonnement.

Du coin de l'œil, il vit le corps de Zakary se tendre, près à frapper de sa lourde voix d'adulte une phrase que tous ici pouvait deviner. Mais Aodren ne se tourna pas vers lui pour retenir la catastrophe. Il ne pouvait détourner ses yeux du sourire qui venait de s'afficher sur le visage terne de sa sœur. Celle-ci dardait Zakary du regard insolent et s'apprêtait même à prendre la parole. Mais Narym pu réagir à temps. Il se plaça entre son frère et sa sœur et dit sur un ton calme :

« On vient te chercher, Aelle. On va dans la forêt. »

Le regard de la fille se voila.

« Rien à foutre, » dit-elle avant de se pencher sur son livre.

Aodren regarda, inquiet, Narym faire un signe à Natanaël pour qu'il amène Zakary loin d'eux. L'adolescent se sentit rassuré de le voir s'éloigner, la colère de l'homme le mettait mal à l’aise.

« C'était pas une proposition, Aelle, dit Narym en fixant leur sœur. Tu viens avec nous. »

Un instant, rien qu'un faible instant, Aodren cru qu'Aelle allait se jeter sur Narym pour le rouer de coup comme elle l'avait fait avec lui. Presque fasciné, il observa ce visage d'enfant se tordre d'une haine qu'il n'avait que trop aperçu. Et pendant un faible instant, il eu l'espoir que tout se passe comme il l'avait imaginé. Mais sa raison pris le dessus et il avança vers Narym en souriant, quittant enfin du regard le monstre qu'était sa sœur.

« Ouais, on va jouer comme avant, peut-être qu'on pourra aller dans la rivière ! Viens Aelle. 'Façon..., hésita-t-il. 'Façon il faut qu'tu viennes… »

Le garçon ne put s'empêcher de frissonner lorsque le rire sans joie d'Aelle vient le frapper. Il ferma la bouche et tourna la tête pour ne pas croiser son regard. Pourtant au fond de lui il était en colère. Il était emplie d'une rage puissante ; il détestait Aelle. Merlin, qu'il se détestait de l’aimer.

« Aelle, soupira Narym, arrête de réagir ainsi. On vient te chercher car on veut passer du temps avec toi. Peu importe que les parents insistent pour que tu sortes avec nous. On le fait pour être avec toi. »

Ses yeux miels pouvaient adoucir n'importe quel visage, mais ce pouvoir ne semblait plus fonctionner sur Aelle. Sa face gardait obstinément sa grimace colérique et même Narym se sentait mal à l'aise sous les effluves de mal être qui s'échappait de sa sœur. Mais il soutint son regard, encore et encore, de longues secondes durant. Et lorsque finalement Aelle baissa la tête en haussant les épaules, Narym sentit son cœur s'effondrer dans sa poitrine en remarquant à quel point sa petite sœur semblait souffrir physiquement des obligations qu'il lui imposait. Il leva une main pour la poser sur le genoux de sa jeune soeur, lui montrer toute la souffrance qu’il comprenait, lui dire qu’il était là pour elle, qu’il l’aimait plus que tout. Mais elle se déroba, ferma son petit carnet d’un coup sec et se leva. Sans ne regarder personne, elle se dirigea vers Aodren qui ne pu s’empêcher de reculer. Elle le frôla et l’instant parut durer une éternité pour lui ; le coeur battant, les mains moites, il se tenait droit de peur que la noirceur ne l’habite si Aelle l’approchait plus encore. Mais elle se contenta de le dépasser et Aodren soupira. Il aurait voulu sourire de sa bêtise mais il ne le pouvait pas : il avait vu un sourire se dessiner sur le visage de sa soeur et il avait compris qu’elle avait perçut sa peur. Et qu’elle aimait cela.

Face à lui, Narym regardait Aelle avec une tristesse bouleversante. Zakary et Natanaël se chamaillaient dans les escaliers et lui ne bougeait pas. Lorsque sa soeur se dirigea vers l’échelle menant à sa chambre, Aodren leva un regard peureux sur Narym ; dans son dos, il sentit s’approcher ses grands frères qui, silencieux n’osaient réagir face à la fuite de l’enfant. Aodren était rassuré que Zakary se soit calmé. Il avait le don de mettre Aelle hors d’elle et si cela se révélait utile de temps à autre, aujourd’hui l’adolescent avait seulement besoin qu’ils soient une famille comme une autre.

« Tu vas où ? » demanda Zakary à Aelle en passant un bras derrière le cou d’Aodren.

Tous ressentirent la pression caractéristique de la crainte lorsqu’Aelle se tourna lentement, une main sur l’échelle, pour fixer Zakary de ses horribles yeux boursouflés.

« J’vais poser mes affaires. Pourquoi, t’as peur que j’m’enfuis par la fenêtre, Grand Con ? »

L’atmosphère se modifia instantanément; Aodren pouvait ressentir la colère de son frère dans le bras qui pesait sur ses épaules. Il espérait que Narym intervienne, car lui en était incapable. Mais un regard vers l’homme suffit pour lui faire comprendre qu’il était aussi énervé que Zakary.

« Aelle ! » brailla Zakary.

Sa colère était palpable. Il regardait sa soeur et avait l’irresistible envie de s’approcher d’elle pour la tarter, la faire taire, qu’elle se rende compte qu’elle ne pouvait agir ainsi sans conséquence. Il savait que Narym était du même avis que lui, il entendait son souffle erratique et voyait ses yeux hantés d’une colère rarement exprimée. Mais il sentait également la peine d’Aodren. Il prit alors une grande respiration, s’efforçant de se calmer ; il avait amplement le temps de la remettre à sa place, aujourd’hui était une journée qu’ils se devaient de partager dans la bonne entente, et il ferait tout pour y parvenir. Même si cette enfant semblait se réjouir de gâcher tous leurs moments.

« Aelle, répéta-t-il plus calmement, répète encore une fois ce surnom vulgaire que tu me donnes et je te jure que tu finiras par vomir le bureau de Maman. »

Il n'avait pas oublié qu'Aelle rechignait tout ce qu'elle pouvait lorsqu'elle se devait d'accompagner leur mère au travail. C'était une punition qui saurait la remettre à sa place et si elle continuait à l'appeler ainsi, il n'hésiterait pas à la mettre en place. Sa menace avait donnée à Aelle un air fermé qui lui serra le coeur, néanmoins il rajouta :

« Fais ce que tu as à faire, on t'attend ici pour aller en forêt. »

Elle sembla sur le point de lui envoyer l'une de ses vulgarités à la figure. Zakary soutint son regard sans broncher, laissant filtrer sa colère. La jeune fille finit par abandonner. Elle gravit les échellons à toute vitesse, fermant la trappe derrière elle avec une force qui ne pouvait que laisser deviner la rage qui l'habitait.

Plus respirable, l'atmosphère changea du tout au tout le comportement des quatre garçons. Aodren se laissa aller contre Zakary et Narym se baissa pour évacuer la pression qui lui chamboulait le cœur. Près d'eux, Natanaël prit appui contre la bibliothèque, livide.

« C'était plus facile que je l'espérais, » souffla-t-il en jetant un regard timide à ses frères.

« T'as rien dit, 'Naël..., chuchota Aodren, t'es pas en colère ou... ou triste, toi ? »

« Si. Mais je... Je n'savais pas quoi dire. J'arrivais pas à bouger. Je... J'pouvais pas bouger... »

Le sanglot perceptible dans sa voix serra le cœur de ses frères. Aodren baissa la tête sur ses pieds, gêné de voir son grand frère si faible. Narym s'approcha de ce dernier pour lui serrer l'épaule d'une poigne ferme et pour l'obliger à le regarder :

« Ça va, Natanaël, c'est rien, d'accord ? C'est rien, tu vas y arriver. »

Natanaël était celui qui avait le plus de mal à faire face à la rage qui habitait le cœur de leur jeune sœur, et ce, malgré tous les efforts qu'il faisait pour combattre cette barrière qui semblait vouloir les séparer à jamais. Il offrit un sourire tremblant à son grand frère et hocha la tête.

Quand Aelle ouvrit sa trappe pour s’y laisser glisser, une cape d’été sur ses épaules tremblantes, les deux garçons se séparèrent sans toutefois se lâcher. Elle ne leur lança qu’un regard sombre avant de passer devant eux pour filer dans les escaliers.

« Et maintenant, elle court sans nous attendre…, » soupira Zakary en lui emboîtant le pas.

« Zak, l’interpella Narym en le rejoignant, je ne dis pas qu’on doit tout lui passer mais calme-toi, je t’en pris. Pas devant les autres. »

Il s’était penché vers lui pour que ses paroles ne soient pas perceptibles par les deux garçons qui les suivaient.

« Je sais, Nar’, répondis Zakary. Ne t’en fais pas.»

Il lança à son frère un regard profond qui lui seul aurait pu comprendre ; ce soir, les deux aînés de la famille Bristyle se retrouveraient pour parler de choses qu’ils ne voulaient pas partager avec leurs cadets : la douleur que tous deux ressentaient face à la rage de leur soeur, la tristesse de voir les leurs bouleversés, leur colère, dérangeante, qui semblait les transformer.

Zakary descendit en courant les nombreuses marches qui le séparait du rez-de-chaussée. Dans son dos, les pas bruyants de ses frères le rassuraient.

« Tu vas avoir chaud, P’tite soeur. » lança-t-il d’une voix guillerette à Aelle qui, concentrée sur la fermeture de ses sandales, était cachée par les pans de sa cape sombre.

« Au cas où, marmonna-t-elle avant de se lever. C’est bon. »

Elle fit face à ses frères, remarqua qu’ils étaient déjà apprêtés pour sortir, puis quitta la pièce pour le jardin. Elle cachait ses mains dans ses poches et baissait la tête sur ses pieds. Elle ressemblait à une ombre qui glissait sur le sol ; une noirceur qui n’avait pas de nom et pas d’existence. Le silence autour d’elle était angoissant, comme s’il était capable de se saisir d’eux pour les avaler tout entier. Zakary allongea le pas pour la dépasser, rapidement suivit par Aodren qui lui courrait derrière. Il se sentait mieux avec son cadet, il savait le faire rire, l’embêter sans l'agacer, lui parler et partager avec lui. Un seul regard vers Aelle suffisait à lui mettre la rage au coeur, il se transformait. Il couru jusqu’au fond du jardin en se chamaillant avec Aodren et tout deux franchirent en sautant la barrière qui les séparait de l’immense forêt qui côtoyait le Domaine.

Narym, suivit par un Natanaël récalcitrant, s’approcha d’Aelle pour marcher près d’elle. Il lui lança un regard qu’elle ne lui retourna pas.

« Tu préfères aller à la carrière ou aux rochers ? » lui demanda-t-il en levant le nez vers le ciel.

Elle haussa les épaules sans répondre.

« Et toi, ‘Naël ? » lança-t-il à son frère sans se démonter.

« Euh… » Il se frotta la nuque d’un air perdu.

Aux côtés de Narym, Aelle soupira et sous le regard que lui asséna Narym, elle sembla réfréner le sourire qui lui avait caressé les lèvres.

« Peut-être, continua le futur médicomage, que… Qu’on pourrait aller aux cabanes, près de la rivière. Elle… Tu adorais y aller, Aelle. »
Il se pencha vers sa soeur pour appuyer son propos, sa lèvre inférieure tenaillée entre ses deux rangées de dents. Narym resta en retrait sans pouvoir s’empêcher de lancer de furtifs regards à Aelle. Cette dernière leva la tête pour darder Natanaël d’un regard toujours aussi sombre. Elle ne souriait plus et ne montrait aucun signe qu’elle avait entendu les paroles de son frère. Elle se contenta de lever un sourcil, comme le faisait si souvent Zakary pour se moquer gentiment d’eux. Narym et Natanaël ne purent que reconnaître ce geste ; mais chez Aelle, il prenait une signification tout autre, comme si elle leur disait clairement : qu’est-ce que tu en sais, toi ? T’es rien pour moi.

Natanaël se tétanisa face à cette réaction. Il marchait encore près d’eux, mais son corps entier se gela et son souffle se coupa. Il ne parvenait ni à regarder Narym ni à insister pour avoir une réponse de sa soeur. La bouche ouverte comme s’il voulait parler, aucun son ne voulait sortir de sa bouche. Ses mains se mirent à trembler et son sang quitta son visage pour le laisser livide. Lorsque Narym prit la parole, il sursauta :

« Les cabanes, c’est une bonne idée, ‘Naël ! Si tu veux aller ailleurs, Aelle, tu nous préviendras. »

Peut-être était-ce l’ironie qui s’entendait dans la voix de Narym ou son doigt qui frôla sa main, peut-être était-ce le léger hochement de tête qu’il perçut chez sa soeur ou les cris lointains de Zakary et Aodren qui les appelaient, peut-être était-ce seulement sa propre force qui fit disparaître la tétanie que Natanaël ressentait. Elle reflua légèrement, libérant son sourire et son souffle, éloignant de son esprit l’image d’une Aelle violente et sans coeur dont il avait peur. Il se redressa et accéléra le pas en souriant, pas d’un grand sourire, mais d’un sourire suffisant pour montrer à Narym qu’il allait y arriver.

« Aller, on se dépêche, » s’exclama le jeune homme en escaladant à son tour la barrière.

Aelle les laissa passer puis grimpa à son tour pour franchir la barrière. Lorsqu’elle se laissa retomber de l’autre coté, une main frôlant le bois rugueux, elle porta son regard sur sa grande maison et sentit couler dans sa nuque la caresse effrayante des frissons. Puis elle s’en détourna et suivit ses frères, la tête toujours penchée sur son corps enveloppé d’obscurité.

La forêt accueillit en son sein cette famille qu’elle connaissait bien ; à jamais elle garderait les secrets de ces coeurs tordus.
Zakary, caché par l’ombre d’un arbre, regarda sa soeur et ses frères approcher. Lui aussi avait envie de s’enfuir loin de cette maison, s’éloigner pour souffler et oublier qu’Elle leur faisait si mal et qu’il s’en voulait.

« Je crois que je vais Finir par pleurer, mais mes Larmes ne couleront pas. »

 Rpg++   Angleterre  A l'Aube : la Misère

La douleur des Autres

« C’est agaçant, on dirait que personne ne la comprend, mais c’est une enfant, par Morgane, y’a rien de plus simple qu’un gosse ! »

Zakary à Narym, décembre 2041



17 juillet 2042
La forêt - Autour du Domaine
Vacances d’été entre la 1ère et la 2ème année


« AH ! »

Le cri s’échappa de ma bouche, me tordit la bouche et s’envola dans les airs avec une force certaine. Il était si puissant, si sincère, que j’en fus affaiblie ; je sentis mes jambes trembler sous mon corps et mes lèvres peinèrent à se refermer, laissant couler ma bave qui n’avait plus rien pour la retenir.

Dans mon dos, les bruits cessèrent d’affluer. Plus de branches qui craquent, plus de sifflement, de feuilles qui crissent. Juste une présence.
Insupportable. Insupportable.
Elle me donnait envie de crier, de m’arracher la voix, Merlin j’avais envie d’exploser, de casser et de briser. Merlin je voulais que cela cesse, rien qu’une fois, qu’une seconde. Je voulais pleurer en paix, exploser en paix, détruire paix !
Etait-ce trop demandé ?
Hein ?

« C’EST TROP D’MANDE ? » hurlai-je en me retournant, envoyant des postillons sur le sol terreux.

Je n’en pouvais plus.

« J’EN AI MARRE ! » criai-je plus fort encore, m’arrachant les cordes vocales, la tête levée vers le ciel.

Et il me regardait, il me regardait.
Arrête, arrête avec ce regard ! criaient mes poings qui se serraient.
Je ne pouvais rien faire.
Jamais. Ni respirer. Ni regarder. Ni même me plonger dans mes pensées, ou dans un livre ou dans un putain de lac ! Je ne pouvais plus rien sans eux. Rien, rien, rien. Et c’était en train de me tuer, littéralement.
Quand je mangeais, ils étaient là.
Quand je dormais, ils étaient là.
Quand je sortais, ils étaient là.
Quand je pensais, ils étaient là.
Et quand ils n’étaient pas là, j’étais avec eux.
Avec eux à la librairie.
Avec eux à l’appartement.
Avec eux dans les rues sorcières.
Et même avec eux à l'hôpital !
Eux. Eux. Eux. Toujours !
Ils n’étaient plus ma famille. Ils étaient ces Autres qui venaient toujours. Qui squattaient. Qui m’enlevaient toute vie avec leurs présences insupportables. J’étais vide, vide car ils étaient là. Toujours là.

Aujourd’hui, comme toujours, je voulais pleurer. Merlin, j’en avais envie ! Me vider de tout ce trop plein, de ce tiraillement, de ce cri qu’habitait ma conscience. De leur bruit, de leur présence. Merlin, je voulais pleurer. Mais il était là, encore là, par Merlin. Et je n’y arrivais pas.
Pourquoi ne pouvais-je plus pleurer ? Hein ? Hein Zakary ? Pourquoi je ne peux pas pleurer quand t’es dans mon dos, quand t’es près de moi, quand t’es devant moi ?

« Laisse-moi aller dans cette putain de forêt SEULE ! Tu m’entends ? SEULE ! »

Plus je criais, plus je me rapprochais de lui. Mais lui ne bougeait pas, il restait insensible comme souvent, il croisait les bras sur son torse et me regardait avec ses horribles sourcils froncés. Ils disaient : je ne partirai pas, tu le sais.
Ouais, je sais. Je ne supporterai pas une minute de plus sans solitude. Tu entends ? Je vais mourir si tu me laisse pas. Mourir !

Je m’arrêtai à un mètre de lui. Il n’avait toujours pas bougé. Je baissai la tête vers le sol, sentant la douleur caractéristique des larmes dans le fond de mes yeux. mais elles ne viendraient pas, je le savais.
Je vais mourir si tu me laisses pas seule.

« Je vais pas m’enfuir, alors… Rentre à la maison. S’il-te-plait. Je reste sur le Domaine, ça va, je levai la tête pour le regarder dans les yeux. Ça va, ok ? »

« Non, » répondit-il en soutenant mon regard.

Je la sentais encore.
La pression. Elle appuyait sur ma tête, parfois j’avais peur de mourir enterrée dans le sol. Et d’autre fois je l’espérais.
Elle faisait bouillir mon cerveau. Me donnait mal à la tête. A l’estomac. Au ventre. Elle me coupait le souffle.
Je respirai mal, sentis l’air s’amoindrir dans mon corps.
La pression, elle provenait de chacun d’Eux. De leur présence. Merlin, quand était-ce la dernière fois que je m’étais retrouvée seule ? Je ne pouvais plus m’en souvenir.

« Non, répéta cette Présence. Vu comme tu as crié, tu es loin d’aller bien, Ely. »

Narym. Pourquoi ce n’était pas Narym ? Lui savait me calmer, il savait réveiller mes larmes, me soulager de cette pression.
Non, il s’agissait de Zakary. Zakary et sa sincérité. Zakary et son intelligence. Zakary et sa détermination. Zakary et son manque de gentillesse.
Zakary, Zakary, Zakary.

Je me détournai de lui. Je ne souhaitais pas qu’il voit mon visage se transformer en cette grimace de haine. Je ne voulais pas qu’il me voit me mordre la lèvre jusqu’au sang pour m’empêcher de lui hurler au visage. Je voulais seulement que l’on me laisse en paix.
J’aurai tout fait pour cela. Tout.
Que voulaient-ils ? Que je devienne un putain de cornichon qui acquiesce à chacune de leurs paroles ? Une gosse sans fond qui les suivait avec le sourire ? Une fille débile qui suivait ses camarades débiles en babillant des paroles débiles pour une conversation débile ? C’est cela qu’il voulait ?
*MAIS J’SUIS PAS CA !*
Et je ne le serais jamais.

« Je serais jamais ce que vous voulez, alors casse-toi ! » cela m’avait échappé. Mais Merlin, cela me fit tant de bien.

« Ahah, ria-t-il sur un ton qui était loin d’être humoristique. Tu peux être vulgaire, si tu veux. C’est de ton âge, après tout. Et que voulons-nous que tu sois, selon-toi ? »

Que voulons-nous que tu sois, niahniahniah, mimai-je en secouant la tête.
Hein, que voulez-vous ?
Hein ? A me suivre toute la journée ?
Que voulez-vous ?
Ma fin.
Me détruire. Me vider.
Ouais, me vider.

« J’m’en fous, dis-je. J’m’en fous. »

Je ne pouvais plus rester sereine face à leurs mots. À leurs conseils. A leurs paroles qu’ils disaient réconfortantes. Hocher la tête quand ils me sermonnaient, la baisser quand ils me prenaient dans leur bras.
Je ne pouvais plus. J’avais besoin de parler, de leur dire ces mots que je rêvais qu’ils sachent :
J’voudrais être seule ! C’est un cauchemar de vous voir toujours autour de moi. J’en dors plus, j’en rêve, même. Mais putain lâchez-moi, lâchez-moi ! Débarrassez-vous de moi s’il le faut mais barrez-vous, Merlin ! Allez travailler, reprenez votre vie, laissez-moi vivre la mienne !

« T’es une enfant, Aelle, me dit mon grand-frère dans mon dos. Quand tu te mettras cela dans la tête, tu comprendras pourquoi on te laisse pas seule. »

« Je préfèrerai l’être, » grognai-je entre mes dents.

« Quoi ? Il riait, encore. Seule, tu l’as jamais été Ely. »

Je m’éloignai, m’enfonçant dans la forêt. Et ils étaient là, encore. Les bruits qui me suivaient. Des bruits de pas, de branches qui craquent, de feuilles qui crissent. Quand j’accélérai, ils accéléraient aussi.

« C’est quoi ton problème ? » cria-t-il soudainement. Et sa voix s’éleva haut dans le ciel, comme la mienne l’avait fait. Elle stoppa mon pas, me figea sur place. Zakary était sincère jusque dans sa colère. « T’as toujours fait semblant et là tu n’y arrives plus ? ». Il était tout proche de moi. Mais je ne voulais pas me retourner, je ne voulais pas. Il était grand, Zakary, très grand, et il m’avait toujours intimidé. Autant que je l’aimais. Et maintenant, autant que je le haïssais. « Est-ce que tu nous seulement déjà supporté, hein Ely ? »

Sa voix s’était faite amère. Comme s’il disait quelque chose qui lui était tout bonnement insupportable. Tout comme ces mots n’étaient pas envisageables.
Alors enfin, mes lèvres esquissaient un sourire. Comme il m’en prenait parfois l’envie. Un sourire amer, lui aussi, mais également habité d’un plaisir étrange, et agréable.
Toi aussi, tu veux souffrir, Zakary ?
Je me tournai vers lui. Je devais me rompre le cou pour le regarder, tant il m’écrasait de sa taille.

« Tu connais la réponse, lui dis-je d’un ton insolent que je m’inventais. Jamais j’vous ai supporté et j’pourrai jamais le f... »

Je ne finis pas ma phrase. J’étais pourtant bien parti. Mais Zakary m’en avait brutalement empêché.
J’écarquillai de grands yeux surpris et choqués en tournant la tête vers sa main qu’il gardait encore en l’air. Tremblante, je levai mon bras pour poser ma propre paume sur ma joue brûlante, à l’endroit même où Zakary venait de me frapper avec la sienne.
La douleur n’était pas forte, mais elle me brûlait la joue d’une marque que je sentai puissante.
Le temps sembla alors s’arrêter, comme si ce qui venait de se passer était trop grave pour qu’il continue à couler.
Il était grave pour moi.
Il m’avait frappé. Mon grand-frère.
Frappé.
Comme une gosse insupportable. Frappé.
Sans que je ne puisse y faire quoique ce soit, les larmes remplirent mes yeux. Mais ce n’était pas agréable comme je l’avais espéré. La pression était encore là. Elle m’écrasait la tête et plus que jamais j’aurai voulu m’enfoncer dans le sol. Mon coeur se gonfla d’une douleur si immense qu’un gémissement s’échappa de mes lèvres.

« Tu l’as mérité. Je ne te laisserai pas me parler de cette façon, » m’assena Zakary d’une voix rauque.

Il laissa tomber son bras contre son torse. Je sentai son regard peser sur moi, alors je fermai les yeux, la main toujours posée sur la joue.
Il me transperçait, son regard. Il me faisait mal.
Mais Zakary ne voulait pas me laisser. Alors il m’agrippa l’épaule d’une main de fer et se tourna vers le sud. Je manquai de m’affaler sur le sol, quand il se mit en marche en m’emmenant avec lui. Il marchait vite et avait de grandes jambes, je devais courir pour ne pas tomber. J’essayai de l’arrêter, mais il me tira vers lui et me dit sans même me regarder :

« Ramène-toi, Aelle. On rentre à la maison. »

Le reste se passa comme dans un brouillard tant mon esprit tentait d’assimiler ce qui venait de se passer. Il rejouait encore et encore la scène de la claque que je venais de recevoir. Ma joue me brûlait, j’avais l’impression qu’était inscrite à jamais sur ma peau la trace de sa main.
Zakary m’avait frappé.
Si ce n’est les batailles amicales ou fraternelles, jamais mes frères ne m’avaient frappé. Ni Papa. Ni Maman. Je n’avais jamais reçu de claques.
Mais là, Zakary m’avait frappé. Et il me ramenait à la maison. Pourquoi ? Parce que je lui avais mal parlé.
A la maison, où ils seraient tous là, à me regarder, à me parler. A me surveiller. Je ne pourrai toujours pas me rouler en boule, ou hurler ma colère envers Zakary.
Je devrai surveiller que la noirceur ne s’invite pas sur mon visage, faire attention à ne m’évader dans mes pensées, à ne pas avoir l’air absente, à écouter les conversation, à parler quand il le fallait. Je devrai chercher, encore et encore, quoi dire pour ne pas subir leurs questions et leurs regards. Merlin, leurs regards.
Je devrais encore. Encore.
Nous n’étions qu’en juillet. Quand est-ce que je serais libre ?

Je n’en pouvais plus de cette famille qui m’étouffait. Je voulais respirer.
Respirer.
Mais je ne pouvais pas. Pas alors que ma famille entière faisait tout pour ne pas que je me retrouve seule. Pas quand ils envoyaient Narym ou Zakary quand ils quittaient la maison, pas quand ils m'emmenaient partout tant que je ne restais pas seule. Pas lorsqu’ils refusaient de me laisser prendre du temps dans ma chambre, ou que je me plonge dans un bouquin.

Ils voulaient me noyer sous la sociabilité pour me guérir. Mais moi je me sentais mourir à petit feu. Et j’avais voulu cela, j’avais donné mon accord pour être en paix. Mais il n’y avait aucun moyen de me sortir de cela.


Vous jouez ? Allez, jouons.



17 juillet 2042
Grenier - Domaine
Vacances d’été entre la 1ère et la 2ème année


« T’as entendu Papa, non ? cracha Zakary en montant l’échelle derrière moi. Ce n’est pas parce que tu es de mauvaise humeur que tu as le droit de crier sur ta famille. »

Ici. Lui ici. Dans mon antre. C’était chez moi, ma chambre, mon espace. Mon Monde. Et personne ne pouvait y mettre les pieds sauf les deux que je ne pouvais empêcher d’entrer. Et Zakary ne faisait pas parti de cette liste très restreinte.

Il m’avait jeté sur le parquet sans le moindre remord ; mes traits crispés par la colère empêchait la douleur qui s’échappait de mon genou de s’inscrire sur mon visage. Une claque, c’était déjà trop, et maintenant, il me jetait comme une moins que rien sur le sol de ma propre chambre. Mon Espace. Mon Endroit.

Je me relevai tant bien que mal, essayant d’ignorer son horrible grande carcasse qui posait son deuxième pied débile sur le sol de mon Endroit. Quoi, il voulait s’installer ici en plus ? Me battre une nouvelle fois ? M’étouffer physiquement, puisque le faire moralement ne suffisait plus ? Je sentais les larmes couler sur mes joues chaudes, je ne pouvais pas les empêcher de s’échapper de mes yeux en un flot continu et puissant. Elles me faisaient mal, tout comme le sanglot qui m’obscurcissait la gorge et mes poing blancs de fureur. Mais je n’avais plus rien à perdre, n’est-ce pas ? Plus rien du tout, et je ne pouvais plus supporter sa présence, je le haïssais par Merlin, à un tel point que j’en chialais.

« Dégage ! » je voulu crier, mais il ne s’échappa de ma bouche qu’un bruit de crapaud, à peine compréhensible.

Mon frère se redressa soudainement face à moi, et il laissa tomber la trappe qui se ferma en un bruit si vif que je sursautai. J’avais toujours été écrasé par la taille de Zakary, et aujourd’hui il semblait tellement en colère que j’en tremblais plus fort. Il avait le visage rouge, une veine gonflait sur sa tempe, elle semblait vouloir exploser. Cette idée me répugna ; je reculai, tant pour m’éloigner de sa fureur que pour me protéger d’une éventuelle explosion. Il ne s’approcha pas plus et j’en fus aussi soulagé que déçu. Je voulais qu’il vienne, qu’il m’empoigne et me fasse mal. Je voulais avoir une raison pour lui hurler dessus, pour le frapper de toute mes forces, pour laisser couler ce flux ardent qui brûlait dans mes veines. Mais il ne bougeait pas et dans ma chambre, on pouvait entendre clairement ma respiration erratique et la sienne plus profonde. Si profonde que rien ne semblait le toucher.

Ah, vraiment ?

« T’as tort, » ma voix s’éjecta de mon corps avant même que je ne décide de l’arrêter. Je savais que ce n’était pas une bonne idée, que je ferais mieux de me taire, mais c’était si bon de voir cette veine battre plus fort encore, c’était si bon de me sentir maîtresse de la situation, que je continuai : « c’est juste vous, j’en peux plus de vous v... »

L’atmosphère baissa dangereusement dans la pièce. Comme si la lumière déclinait, alors que cela n’était pas possible, n’est-ce pas ? C’était seulement un effet de ces foutus larmes qui coulaient de mes yeux. Elles aussi, je les haïssais.

Zakary fit un pas en avant et je ne reculai pas. Je l’attendai. Qu’il vienne. Je n’avais pas la moindre idée de ce que je ferais alors. La seule chose dont j’étais conscience, c’était ces frissons qui parcouraient mon corps, cette excitation à l’idée d’une éventuelle confrontation. Et cette peur, lancinante, puissante, qui me figeait sur place, m’empêchant même de respirer. Il s’accroupit tout près de moi. Si près que son haleine chaude m’effleura les narines ; c’était répugnant, alors pourquoi je pris une grande respiration à cet instant même ? Ses yeux étaient bruns, je le savais. Mais je n’avais jamais remarqué avant ce jour qu’il était étrangement ternes. Ils ne brillaient pas comme les autres yeux que j’avais vu d’aussi près et c’était effrayant. J’ouvris ma bouche pour finir ma phrase, car je ne voulais pas qu’il croit que j’avais peur de lui. Je devais lui dire une nouvelle fois qu’Ils étaient la raison de tout cela, et que c’était Eux que je ne supportais plus. Je devais lui dire.

Il leva la main et presque tendrement, la posa sur ma bouche. Sentir ses doigts chaud et poisseux sur mes lèvres étaient insupportable ; mon estomac se crispa, tout comme mon visage. Je tentais de m’éloigner en tournant la tête mais avant même que je puisse me dérober, il m’agrippa le bras et m’approcha de lui. Comme tout à l’heure, mon membre pulsa sous sa poigne et mon coeur se gonfla de colère. Mais j’avais très peur également, et c’est pour cela que je n’essayai pas de me débattre en avisant son sourire moqueur.

Le sentiment d’étouffer emplit tout mon être. Il était encore là, toujours là. Et son sourire, tremblait-il à cause de mes larmes ? Je tirai sur mon bras, je gémissai mais peu importe, je voulais seulement m’éloigner de lui.

Son souffle me caressa le visage lorsqu’il me parla ; je fermai les yeux pour les empêcher de piquer.

« T’en veux une autre, Aelle ? »

Il faisait noir derrière mes paupières. Je pouvais entendre mon coeur s’affoler, encore et encore, battre de plus en plus fort. J’avais envie de vomir parce que ses doigts étaient chaud sur mes lèvres fraîches et que ça me dégoutait, je voulais hurler car ses doigts s’enfoncaient dans la chair de mon bras et que cela faisait mal, je voulais pleurer parce que je me sentais si faible. Merlin, si faible. Et je voulais lui répondre. T’aimes ça toi aussi ? Peut-être que je te ressemble alors. Mais rien ne pouvait franchir la barrière de sa main sur ma bouche. Et je ne voulais pas qu’ils connaissent cela de moi. C’était mon secret. Mon secret à moi. Ma force et mon trésor. Oui, cela me rendait spéciale et il était hors de question qu’ils me prennent aussi ce trésor. Il me faisait tellement de bien.

« C’est bien ce que je pensais. T’as de quoi réfléchir à tes actes. »

Il dû me lâcher car je tombai lourdement sur mon genou déjà douloureux. Mais je ne le sentis pas s’éloigner, car l’air qui passait enfin sur mes lèvres libérées était jouissif. Maintenant qu’elles n’étaient plus encombrés par sa peau, je me sentais presque légère, comme si j’allais m’enfoncer dans le sol et disparaître à jamais. C’est d’ailleurs ce que je fis, sans pouvoir me contrôler. Mon corps chuta vers l’avant et je roulais en boule sur le parquet de ma chambre. *Pourquoi ça doit toujours se passer ici ?*. Je m’enfonçais dans le sol. La Maison me bouffait entièrement, elle tirait ma peau, s’emparait de mes membres et les broyait en m'emmenant à elle. Et moi je me laissais faire, car c’était foutrement plus agréable maintenant que mon frère ne me touchait plus.

Fin

La boucle est Bouclée, Ô mon Cavalier.

« Je crois que je vais Finir par pleurer, mais mes Larmes ne couleront pas. »