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 RPG+   Angleterre  Le fleuve impénétrable

1

La pluie martelait la seule fenêtre que comptait le petit séjour. Des voix déformées par la distance bourdonnaient dans le transmetteur magique du salon. De toute évidence, le présentateur était ravi ; il ne cessait de parler. Les pas d’Andromède faisaient grincer les vieilles lattes en bois posées, en d’autres temps, par mon grand-père. Tous ces sons auraient du rendre la maison vivante, mais il n’en était rien à mes yeux. Tout ce bruit formait une bouillie sans saveur, inutile. Il ne parvenait même pas à renforcer la migraine qui me mangeait le cerveau à force de projeter mon esprit dans toutes les directions.

Je cherchai comme un Moldu chercherait le bouton de l’interrupteur à tâtons dans une pièce privée de lumière. Je cherchai une barrière, ce mur infranchissable auquel je m’étais si durement heurté depuis que le don de Legilimancie courait dans mes veines. Je projetai mon esprit avec une rage de plus en plus grande à chaque essai infructueux, m’ouvrant à des pensées de plus en plus distantes de personnes sur qui je ne déposerai très probablement jamais les yeux. Chaque contact était un échec de trop. Je repoussai les pensées de tous ces insignifiants, rassemblai mes forces en raffermissant la prise que j’exerçai sur ma baguette magique, et éparpillai mon esprit aux quatre vents. Mais jamais aucun obstacle ne venait frapper ma conscience. Je voguais, libre, sur les mers agitées du plan spirituel ; libre de tout conquérir et de tout anéantir s’il m’en plaisait. Et quand je revenais à mon corps, à ce port d’attache gracieusement imbibé de whisky pur-feu, la solitude m’assaillait et des larmes pénibles mais incontrôlables me coulaient sur les joues. Mon occlumens de soeur était morte, emportant avec elle toutes les barrières qui me faisaient défaut, aujourd’hui. J’étais seul. Seul face à un océan d’opportunités mais sans aucun phare pour ramener mes deux pieds sur terre.

« Je vais me coucher. Je suis fatiguée. »

Je tournai la tête vers celle qui partageait ma vie depuis l’adolescence, la compagne de toujours, mon Andromède aux cheveux d’or. Etait-ce la pénombre ou bien l’alcool qui rendait sa physionomie si sévère ? Je l’ignorai, mais elle ne m’ignorait pas.

« Dallan Blackwave a gagné les élections, dit-elle d’une voix détachée. Radio-sorcier ne cesse d’en parler… Un original de plus, tu n’es pas d’accord ? »

Le sérieux de sa voix me heurta. Je n’étais même pas sûr d’avoir compris sa question, mais elle attendait vraisemblablement une réponse. Malheureusement, la migraine qui me fracassait le cerveau à grands coups de masse n’entendait pas m’aider à remettre mes idées en place. J’entendis le parquet grincer et la vit faire volte-face. Elle s’en allait.

« Attends, je… »

« Tu n’es que l’ombre de l’homme que j’aime, m’annonça-t-elle sèchement, dos tourné. Bonne nuit Aidan. »

Je restai un moment interdit, le cul vissé sur mon fauteuil à me demander pourquoi avant de réaliser que je n’avais pas la moindre idée de ce qui venait après le pourquoi. Je me pliai en deux pour saisir la bouteille de whisky pur-feu sur la table basse mais me ravisai aux protestations de mon estomac.

Je me souviens m’être pris la tête entre les mains et puis plus rien… Mes souvenirs ne se ravivent que le lendemain matin… la baffe monumentale que me décrocha Eléonore devait y être pour quelque chose.

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2

« Ça y est, tes idées sont à leur place ? »

La douleur qui me traversa la mâchoire n’était rien à côté de celle qui éclata dans mon cerveau quand j’ouvris les yeux. La lumière du jour me brûla les rétines et je dus fermer les yeux une bonne vingtaine de secondes avant de me risquer à les rouvrir. Tout m’agressait : la lumière, l’odeur de toast grillé, la voix d’Eléonore et à plus d’un titre son regard. Mon ventre ne demandait qu’à recracher le reste d’alcool que mon sang n’avait pas réussi à absorber et il me fallut multiplier les efforts pour réprimer la nausée qui me tordait les entrailles. Je trouvai malgré tout le courage d’articuler quelques mots de reproche à mon amie.

« Mais qu’est-ce qui te pr… »

La seconde baffe me sonna. Je me massai mécaniquement la joue en essayant de retrouver mes esprits.

« Est-ce que tu v… »

La troisième réveilla en moi une telle fureur qu’en une fraction de seconde, j’oubliai ma migraine abominable, mes maux d’estomac, et me levai d’un seul bond, le poing serré, prêt à cogner.

« ÇA SUFFIT ! »

L’expression d’Eléonore changea instantanément. Un sourire mutin éclaira son visage mutilé, lui rendant, l’espace d’un instant, sa beauté d’antan. Elle se redressa, elle aussi, pour soutenir mon regard.

« Tu es enfin revenu à toi. Ça me fait plaisir. »

Sa réaction me désarma complètement. Mon poing retomba mollement le long de mon corps. Ne trouvant pas le courage de soutenir le seul oeil qui restait à mon amie — le droit — je me détournai d’elle pour faire quelques pas hasardeux en me tenant le crâne. Qu’est-ce qui m’avait pris de boire tout mon soûl ? Ma mémoire défaillante ne me permettait pas d’expliquer mon geste et il me semblait que la seule disparition de ma soeur ne suffisait pas à le justifier. Mon coeur se serra aussitôt à cette pensée et je la repoussai dans un coin sombre de mon esprit. Ce n’était pas le moment. Le temps aidant, les douleurs baissèrent en intensité sans pour autant disparaître. Je retrouvai peu à peu la maitrise de mon corps et lui reconnus un côté flasque, amorphe, des plus répugnants. Ça aussi je le repoussai dans un coin de mon esprit pour épargner mon ego des reproches que je brûlai de lui cracher à la figure. Je ramenai mes bras le long de mon corps en contrôlant ma respiration et me tournai vers Eléonore. Elle n’avait pas bougé et me fixai toujours de son oeil pénétrant.

« Viens, tu as besoin de manger. Les autres sont là. »

Les autres ? Cette question effleura à peine mon esprit que la réponse s’imposa d’elle-même : les sept autres survivants. Je ne trouvai pas la motivation de décliner l’offre malgré ma mine pitoyable. Eléonore me prit délicatement la main et ce simple contact me ramena dans le hall d’entrée de Poudlard, presque trente ans plus tôt. Je me vis du bas de mes onze ans regarder le grand escalier avec une appréhension palpable tandis qu’une foule compacte d’élèves le remontait. Quand tout d’un coup, une main délicate — comme celle d’Eléonore — m’avait pris par le bras pour m’entraîner vers l’escalier. Sans avoir à lever la tête, j’avais reconnu ce parfum subtile, fleurie, qui accompagnait Susan partout où elle allait. « Viens, petit frère. »

« Eléonore. Elle me manque terriblement… »

Nous étions dans le couloir qui séparait le petit salon de la salle à manger quand ma voix s’étrangla. Une vague de larmes monta aussitôt à mes yeux, mais mon amie se tourna vers moi avec une telle vivacité qu’elle ne me laissa d’autre choix que de les ravaler tandis que son oeil laissait perler une larme le long de la vilaine cicatrice qui lui barrait le visage.

« Elle me manque aussi. Elle nous manque à tous, Aidan. »

Ces mots me laissèrent sans voix. Je me sentis à la fois stupide et égoïste de penser que j’étais le seul, jusque là, à souffrir de la mort de ma soeur alors que tous nos amis la pleuraient. La tristesse palpable d’Eléonore — elle qui était pourtant d’un naturel si renfermé — me fendit le coeur. Je la pris dans mes bras et résolu de me diriger vers la salle à manger en la tenant contre moi, tandis qu’elle-même me soutenait aussi. Les voix, nombreuses, gonflèrent mon coeur d’un sentiment d’appréhension mais une impulsion d’Eléonore nous fit entrer dans la salle sans en tenir compte. Toutes les voix s’éteignirent alors que les regards se braquaient sur nous.

Impeccable de propreté, apprêté d’un costume vert à la dernière mode moldue et d’une paire de chaussures brillantes à souhait posées sur une deuxième chaise, Bastian m’adressa un clin d’oeil par dessus une édition de la Gazette du Sorcier. David, le menton légèrement relevé, la main fourrée dans sa chevelure sophistiquée, inclina la tête dans ma direction et me sourit. Gary, dont les larges épaules masquaient le bout de la table, cessa de faire léviter sa cuillère et se tourna en me lâchant au passage un « salut mon vieux ! ». Katerine, amaigrie  et les yeux creusés depuis la Bataille de Beauxbâtons et la perte de sa jumelle, m’adressa un sourire tendre. Marty, occupé à faire dorer les toasts derrière les fourneaux se tourna et me salua d’un sourire appuyé. Oliver, à l’éternel mine insondable, délaissa sa pile de parchemins pour me fixer intensément en s’adossant à sa chaise.

« L’enfant prodige est revenu à la raison, on dirait, lâcha-t-il d’un ton neutre. »

Debout devant la baie vitrée, Andromède fut la seule à ne pas se tourner vers nous. Elle semblait captivée par l’extérieur. Je savais pourtant qu’il n’en était rien. Elle refusait tout bonnement de me pardonner si facilement mon comportement des semaines écoulées… et je ne pouvais le lui reprocher.

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3

« Viens, assieds-toi là, me murmura Eléonore en m’approchant d’une chaise inoccupée. »

A peine m’installai-je que Marty me servit deux toasts dorés à souhait dans une assiette, avec un tas d’oeufs brouillés en accompagnement. Je le remerciai d’un simple regard, ne sachant comment je devais réagir à toutes les bonnes intentions dont j’étais la cible. Gary tendit son bras musculeux vers moi et me tapota l’épaule en m’offrant un grand sourire, avant de désigner mon assiette du regard. Une façon comme une autre de me faire comprendre poliment que j’avais tout intérêt à avaler tout ce qui s’y trouvait si je ne voulais pas qu’il m’y force. J’acquiesçai pour le rassurer. Mon ventre se tordait de faim. Il n’y avait aucune raison que je n’honore pas la cuisine de Marty.

Aucune raison, sauf la présence silencieuse d’Andromède à quelques pas de moi.

Je tournai légèrement la tête et l’observai du coin de l’oeil. Elle se tenait toujours bien droite, le regard perdu dans l’horizon, et une main posée sur son ventre. L’espace d’un court instant, j’avais espéré que nos regards se croiseraient et que tout serait oublié, mais rien de tout ceci ne se produisit. Vaincu par l’étrange calme qu’elle dégageait autant que par son absence de réaction à ma présence, je ramenai mon attention sur le petit-déjeuner et l’attaquai avec envie.

Les conversations reprirent aussitôt, comme si tout le monde avait attendu de me voir empoigner fourchette et couteau pour que la vie de chacun reprenne son cours normal. Attentif à ce qui se disait, malgré l’entrain que je mettais à dévorer mon repas, j’écoutai Oliver évoquer les remous qui semblaient agiter le Tribunal central, en Allemagne, depuis que ses archives avaient été déterrées par son nouveau Premier Juge. Ce même Tribunal central qui avait condamné mes parents à une mort lente et douloureuse entre les murs de Schreckensherrschaft — la sombre forteresse au coeur de la Forêt Noire qui servait de prison au ministère de la Magie allemand. Toujours bien informé, Gary assura que le nouveau Premier Juge était un homme de principes qui ferait probablement tout son possible pour apporter toute la lumière sur les années les plus sombres de son institution. Je ne me prononçai pas, mais par expérience, je savais que la volonté d’un homme ne suffirait pas… au fond, je souhaitai même à ce nouveau Premier Juge de ne pas remuer trop profondément le passé s’il ne voulait pas réveiller quelques monstres sacrés et risquer, à coup sûr, d’y perdre la vie. La corruption était toujours autant d’actualité en Allemagne et continuait de jeter des innocents en prison.

Réfléchir à tout ça, entouré de mes amis qui depuis si longtemps formaient une sorte de famille recomposée, me redonna le goût des intrigues, et plus encore le goût de poursuivre ce pour quoi nous nous battions tous autour de cette table : un monde meilleur. Mon petit-déjeuner terminé, je posai mes couverts en travers de l’assiette et m’affalai contre le dossier de ma chaise, beaucoup plus détendu malgré la migraine qui continuait de frapper aux portes de mon cerveau. Eléonore suggéra d’entrer en contact avec le nouveau Premier Juge, quand le flot de réactions fut interrompu par la voix d’Andromède.

« Aidan ? »

Un lourd silence s’abattit dans la cuisine. Je notai la façon dont les autres évitaient soigneusement de nous regarder, moi et Andromède. J’en fronçai les sourcils, ne sachant comment je devais interpréter ce détail, mais je n’en oubliai pas moins que ma compagne s’était adressée à moi et que c’était là, peut-être, une occasion de recoller les morceaux. Alors me tournant vers elle, j’attendis la suite, une légère boule au ventre.

« Je suis enceinte, annonça-t-elle d’une voix lointaine, les yeux irrémédiablement tournés vers l’horizon. »

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4

Par chance, j’étais assis quand Andromède m’apprit qu’elle était enceinte. Car je crois bien que mes jambes auraient cédé de toute façon. Je n’en étais pas moins ridicule avec ma bouche ouverte et le son de ma voix enfermé à double tour dans ma gorge. Je n’en croyais tout simplement pas mes oreilles. Mon coeur cognait à une vitesse folle dans ma poitrine. J’allais être père… c’était… impensable… inimaginable au regard de ce que nous avions traversé ces dernières semaines. J’étais estomaqué, incapable de remettre de l’ordre dans mes pensées. C’est comme si j’avais soudain été soufflé par une explosion et que tout ce que je croyais savoir, tout ce que je croyais connaître, n’existait plus. J’avais beau chercher un second souffle à ma réflexion, rien ne me venait à l’esprit, pas la moindre réponse digne d’être apportée à un évènement d’une telle ampleur. Le temps d’un instant, je me demandai même si j’avais bien entendu.

Bien sûr que j’avais bien entendu. Il suffisait de constater la brusque accélération de mon rythme cardiaque, la façon dont ma voix s’était tu tout d’un coup, ou de saisir les regards et les sourires que s’échangeaient les autres. Il n’y avait aucun doute. J’allais bel et bien être père. Cette conclusion était d’une telle fermeté qu’une vague d’émotions me submergea instantanément, comme si une digue avait cédé au plus profond de mon être. Je pensai à mes parents que j’avais perdu trop tôt, à ma soeur partie avant de pouvoir entendre cette grande nouvelle, à Danielle, à Leonilde… en rejoignant l’autre monde, tous avaient laissé une intense sensation de vide derrière eux que la nouvelle de cette grossesse essayait de combler. J’effleurai discrètement ma baguette magique dans la poche de mon pantalon.

Tu es heureuse ? Andromède fut piquée par mon intrusion dans son esprit. Elle frissonna en se tournant vers moi, le regard inquisiteur. Tu me connais mieux que personne. Tu sais bien que je ne suis pas très doué pour montrer mes sentiments. Mais en t’ouvrant la porte de mon esprit j’espère que tu les comprendras. Le procédé par lequel un Legilimens parvient à ouvrir les portes de son esprit à une personne n’ayant jamais étudié la légilimancie est complexe, et à bien des regards périlleux. Voilà pourquoi la très large majorité des Legilimens ne l’utilisait jamais. C’était pour moi l’occasion de montrer à Andromède combien je l’aimais et combien, paradoxalement je souffrais (même si cette nouvelle venait de reléguer cette souffrance au second plan). Mon regard planté dans le sien, je vis d’abord son front se creuser sous le froncement de ses sourcils, avant de remarquer que ses yeux luisaient, puis de les voir se charger de larmes. Je sus à cet instant qu’elle me comprenait complètement, que le transfert émotionnel lui avait permis de répondre à des questions auxquelles elle n’avait obtenu aucune réponse à ce jour. Elle éclata en sanglot avant de se précipiter vers moi. Je la pris contre moi, l’entourant affectueusement de mes bras, et la tête haute, ma main perdue dans sa douche chevelure, je lui refermai mon esprit et murmurai à son oreille :

« Nous ne pouvons plus nous payer le luxe d’être malheureux. Cet enfant va tout changer dans notre vie… »

Eléonore me rendit mon sourire. Elle fut la première à applaudir, rapidement imitée par tous les autres. Voir leur visage ému pour certains et heureux pour d’autres me fit le plus grand bien.

« … et je m’en réjouis, mon amour, chuchotai-je. »

Agrippée à moi, son visage enfoui contre ma poitrine, Andromède troqua ses larmes pour un rire étouffé.

Le monde avait soudain changé.

[FIN]