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 RPG+  L'Or de sa Vapeur Rouge  SOLO 

CHAPITRE I
L'EXAMEN DE MINUIT

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AMORY                                            OSKAR


Fin Avril 2043.
Chipping Campden.


Les vacances d'avril étaient habituellement une époque que Solal appréciait particulièrement. Les années précédentes, ses grands-frères rentraient de Poudlard et ils passaient ainsi une semaine ensemble à discuter des cours, des réussites et échecs de ses aînés. Pour la première fois de sa vie, Solal prenait leur place et était celui qui racontait ses aventures à ses petits frères aux regards envieux. Le garçon avait tellement de choses à dire. Bien qu'il envoyait des lettres régulièrement à sa famille, la plume d'un enfant n'avait rien de comparable à une discussion de vive voix. Les questions fusaient et les cinq membres de la fratrie profitaient du soleil dans le jardin de la maison en pierre, au creux d'un vallon de Chipping Campden. La conversation avait, pendant une bonne heure, gardé un ton léger qui avait parfaitement convenu à Solal. Mais derrière ces sourires, on pouvait lire dans le regard des fils Rosenberg l'inquiétude d'une situation qui leur échappait. 
Solal avait attendu que Blaze et Cosmo, les deux cadets, disparaissent pour aller jouer avec les voisins pour se tourner vers Oskar et Amory, leur dévoilant un visage grave. Les aînés savaient quelle direction prendrait la discussion, ils avaient déjà eu l'occasion d'en parler dans les couloirs de Poudlard mais avoir cette discussion dans la maison où ils avaient tous grandit donnait une dimension bien trop réelle à la situation. Le Serdaigle sentit sa gorge se nouer, comme si elle lui interdirait de prononcer quoi que ce soit, comme si elle voulait qu'il se taise et n'aborde jamais le sujet.

« Alors comme ça, Papa abandonne les balais ? Parce qu'il est dépassé par le marché, qu'il a dit dans la lettre. Dépassé par le marché, ça veut dire quoi, d'abord ? » il marmonnait, la mâchoire tendue alors qu'il se battait intérieurement entre la colère et la tristesse. Lui qui s'était battu pour tenter de rendre fier son père, lui qui croyait que son père était inébranlable se rendait compte que son père n'avait su qu'abandonner dans sa vie. Sa mère, Violet, semblait elle aussi en colère. Il n'était pas certain de savoir pourquoi, mais avait préféré penser qu'elle était en colère pour les mêmes raisons que lui. Face à ces questions, les deux aînés étaient restés silencieux pendant un instant : Oskar parce qu'il réfléchissait toujours avant de parler, choisissait ses mots correctement et Amory parce qu'il ravalait sans doute la vague de méchancetés qui remontait furieusement le long de sa gorge.
« Tu vois Solal, comme Papa travaille un peu tout seul c'est difficile pour lui de concurrencer les grandes entreprises. Il a réussi pendant longtemps à faire sa place dans les balais familiaux mais je crois qu'il est arrivé aux limites de ses capacités. » Oskar avait répondu de sa voix calme, comme s'il récitait une histoire avant d'endormir son cadet. Mais l'amertume de Solal n'en avait pas été calmée pour autant, elle hurlait furieusement en lui. Le garçon se leva de sa chaise pliante, les sourcils froncés et le regard noir.
« Et alors ? J'me suis embêté à rentrer dans l'équipe de Quidditch juste pour lui faire plaisir et lui il abandonne ? Est-ce qu'il s'est même battu pour entrer dans l'équipe de sa maison, quand il était à Poudlard, hein ? Tu peux m'le dire ? » s'était exclamé le Serdaigle. Oskar, Gryffondor de son état, s'était levé à son tour et avait posé son doigt sur ses propres lèvres pour signaler au cadet de se taire. Il jeta un coup d’œil inquiet vers la baie vitrée qui donnait sur la véranda. Il sembla soulagé de voir qu'il n'y avait personne, et il reposa son regard sur son petit frère.
« Ecoute, c'est pas si simple. Ce n'est pas parce qu'il abandonne qu'il n'aime plus ça, mais comprends le. C'est comme si tu faisais de ton mieux pour avoir une bonne note dans un cours et que tu finissais toujours avec un P. » expliqua-t-il, avant de passer une main dans ses cheveux nerveusement.  Solal s'était toujours étonné de ne pas voir Oskar chez les Poufsouffle, malgré son air ténébreux il était quelqu'un de très doux et tolérant, le Serdaigle ne l'avait jamais entendu hausser le ton. Il semblait marcher sur des œufs constamment de peur de froisser qui que ce soit. Le cadet Rosenberg s'apprêtait à rétorquer, la bouche ouverte mais fut coupée par la voix rauque d'Amory. Il semblait toujours un peu enroué, Solal s'était souvent demandé si c'est parce qu'il parlait peu.
« Faut qu'tu t'y fasses, c'est un loser. Y a rien de grave à être un loser, le souci c'est qu'il a voulu nous faire croire qu'il l'était pas. Et t'es tombé dans le panneau, So'. La tête la première. » La voix d'Amory avait résonné dans la tête du cadet comme un glas. Le glas annonçait la fin d'un quelque chose. Suite à ces mots, Oskar avait eu l'air énervé, perdu et choqué à la fois : les coins de sa bouche descendaient et remontaient alors que ses lèvres se desserraient et se resserraient comme s'il avait oublié comment on prononçait le moindre mot. Solal prit cette réaction muette comme un aveu et pour la première fois de sa voix il comprit le concept de l'échec.

* * * *

La nuit était longue et chaude. Les bras et les jambes écartées dans son lit, la couette agonisant au sol, Solal ne parvenait pas à s'endormir. Les rayons de la Lune s'attardaient sur son lit et sur ses jambes dénudées. Le brun avait toujours voulu penser que la Lune était une déesse, une entité supérieure et qu'elle pouvait le voir, l'entendre. Mais ses tentatives de communication avec l'astre étaient restées vaines et il avait fini par abandonner l'idée, comprenant que si la Lune était vivante elle avait sûrement mieux à faire que de parler à un garçon insignifiant. 
Son attention fut attirée par un bruit dans le couloir. Il se figea, tentant de se concentrer sur son ouïe. À nouveau, quelque chose. Comme des murmures. La curiosité légendaire de Solal se réveilla, lia des cordes autour des membres du garçon pour l'obliger à se lever et à sortir de la chambre lentement. Malgré la chaleur de son lit, le sol était presque froid sous ses pieds et dans la nuit, il eut l'impression de partir à l'aventure. Il ouvrit la porte lentement, s'extirpa de sa chambre et scanna le couloir du regard. Ses deux aînés étaient là, le dos légèrement courbé comme s'ils espéraient que ça les aiderait à passer inaperçu. La conversation dans l'après-midi avait laissé momentanément un froid entre Oskar et Amory mais ils semblaient s'être réconciliés pendant la soirée. Le brun n'avait jamais compris comment ses aînés pouvaient s'entendre aussi bien, ils étaient aux antipodes l'un de l'autre et pourtant, ils se comprenaient souvent en un regard. Solal leur enviait cette complicité muette. Mais dans l'obscurité de la nuit, il se sentit pour une fois invité à entrer dans leur bulle. D'un signe du bras, Amory l'encouragea à les rejoindre. Il ne se fit pas prier.
Le cadet n'avait aucune idée de la destination de ses frères mais il savait que s'ils sortaient avec cet air de criminels, ce n'était pas sans raison. D'ordinaire, Solal aimait ce genre d'aventures. Cependant, la discussion plus tôt lui rappela que quelque chose se tramait au sein des Rosenberg. Le creux de son estomac se nouait en un nœud si serré qu'il posa son poing contre son t-shirt pour le serrer. Il formula son interrogation : « Vous faites quoi ? » mais aucune réponse ne vint, si ce n'est le bras d'Oskar qui passa autour des épaules de Solal. Ils sortirent de la maison —l'herbe chatouillait les pieds nus de Solal et une pierre lui piqua la plante des pieds— et se dirigèrent vers la cabane de leur père, là où Ciaran travaillait sur ses balais. La petite cabane avait subi un sortilège d'Extension et quand on en ouvrait la porte, on se retrouvait face à une énorme pièce qui entreposait des dizaines de modèles de balais. Un sourcil arqué, Solal scanna la pièce du regard ; elle était comme dans ses souvenirs. Amory s'avança, Oskar sur ses talons qui tenait sa baguette illuminée par un faible Lumos pour ne pas attirer l'attention de quiconque. Il ouvrit une armoire, que Solal savait être remplie d'instruments à bois. Amory sortit sa propre baguette et lança un Revelio d'un ton sec et déterminé, comme s'il savait exactement à quoi s'attendre —contrairement à Solal qui observait la scène avec des yeux inquiets.
Dans un coin de l'armoire apparu une grosse boîte en bois. Oskar paru surpris, Amory toujours pas et Solal devina qu'il avait voulu montrer sa découverte à Oskar. Le Serdaigle s'approcha de la boîte, se mit sur la pointe des pieds pour pouvoir en apercevoir le contenu. Il releva les yeux vers ses frères, puis les baissa à nouveau vers la tonne de bouteilles d'alcool allongées dans la boîte.
« J'l'ai vu en boire les vacances dernières. J'pensais pas que ce serait à ce point, mais vu la sale tête qu'il se tape en ce moment, son abandon et la mauvaise humeur de Maman... Il y a anguille sous roche. » Amory avait expliqué dans un murmure, le regard dans le vague. Solal n'était pas certain des implications de cette découverte. Il savait que l'alcool était dangereux, c'était bien pour ça que les enfants n'avaient pas le droit d'en boire, mais était-ce suffisant pour détruire leur père ? À en croire le regard paniqué d'Oskar, ça l'était.
Dernière modification par Solal Rosenberg le 9 juin 2018, 17 h 35, modifié 2 fois.

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CHAPITRE II
LE FOND DE LA BOUTEILLE


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CIARAN


L'adolescence de Ciaran avait été marquée par l'échec. Moyen à l'école, il n'avait jamais su briller par ses notes et avait du subir le regard empli de déception de ses parents. Il avait voulu se vouer au Quidditch mais avait connu le destin le plus ridicule qu'il soit : atteint d'un vertige maladif, il fut incapable d'avancer sur un balai à moins qu'on lui banda les yeux. Un joueur de Quidditch aux yeux bandés ne valait rien et Ciaran avait du se faire à l'idée qu'il ne serait que spectateur de sa passion. Il avait tenté de surmonter sa déception, des sportifs qui ne pouvaient plus jouer, il y en avait tellement. Si eux avaient réussis à dérouler leur vie sans encombre après ça, l'ancien Gryffondor pensa qu'il en était tout autant capable et décida de se lancer dans l’ingénierie de balai. Il s'agissait, notamment, de mettre au point de nouveaux sortilèges pour rendre les balais plus performants ainsi que de concevoir de nouveaux balais. Le secteur était un peu bouché mais, avec les bonnes connexions, il avait réussi à se faire un nom et il pouvait vendre de façon satisfaisante.

Mais ce qu'il n'avait pas prévu c'est qu'il atterrirait un jour. C'est que ses idées arriveraient à sec, qu'il finirait par ne plus rien produire. Il se retrouvait dans un cul-de-sac après avoir suivi le seul chemin qu'il avait cru lui tendre les bras. Il ne lui était pas difficile de déceler dans les yeux de Violet Rosenberg la même déception qu'il avait lu dans ceux de ses parents quelques dizaines d'années plus tôt. Il lui avait promis monts et merveilles, il avait sincèrement pensé —il avait ressenti l'ambition lui prendre les tripes— qu'il pourrait être un mari dont elle serait fière. Ainsi au pied du mur, il ne pouvait que se rendre compte qu'il n'avait été que déception. Toute sa vie. Faire de son mieux ne lui avait toujours permis que de ramener des résultats tout juste satisfaisants. Rien de plus. Certains réussissaient mieux que lui sans même essayer, la pensée lui dévorait les entrailles. Il essayait en vain.

* * * *


Ces derniers mois, la soif le tiraillait. Il se réveillait parfois en pleine nuit avec la désagréable impression d'avoir la gorge sèche —ce n'était pourtant pas de déshydratation que sa gorge souffrait, elle n'attendait pas d'eau. Il profitait du silence nocturne pour s'extirper des draps chauds, en tâchant de ne pas réveiller Violet, et de rejoindre la cabane où il entretenait ses balais. Là, le coffre à trésor l'attendait. Les bouteilles se cognaient entre elles dans un tintement délicieux à chaque fois qu'il était amené à déplacer la boîte, c'était le son qu'il préférait.
Il était faible, il le savait, mais dès l'instant où il sentait l'alcool couler le long de sa gorge et la brûler sur son passage il se sentait déjà mieux. L'effet placebo prenait place avant même que l'alcool ne puisse faire quelconque réel effet. Il s'installait sur une chaise et il gardait les yeux rivés sur la bouteille alors qu'il engloutissait les gorgées brûlantes. Le rouge s'activait dans la bouteille, se mouvait au rythme des gorgées dans un ballet qu'appréciait beaucoup Ciaran. Il attendait. Parfois, le soir, il ne mangeait pas beaucoup au repas pour être certain que l'alcool ferait ensuite effet plus rapidement.
Il attendait parfois toute la journée, luttant contre l'envie pressante qui lui donnait parfois le courage d'ouvrir la boîte mais il la refermait vite de peur qu'on le prenne sur le fait. Et il patientait nerveusement, il ne voulait pas que sa famille le voit dans cet état. Au bout de quelques dizaines de minutes, il sentait une lourde légèreté lui envahir la tête. Le bout de ses doigts piquaient et il avait presque l'impression de flotter. Ses pensées, son impression d'inutilité étaient alors balayées et il balançait la tête en arrière les yeux fermés. L'impression de flotter se faisait d'autant plus sentir, il avait l'impression de sentir la terre tourner sur lui. Quand il en arrivait à la moitié de la seconde bouteille, les coins de ses lèvres s'étiraient en un sourire alors que les larmes lui montaient aux yeux et il ne savait plus s'il était heureux ou malheureux. Il oscillait entre les pensées obscures et la légèreté d'oublier pendant un instant qui il était.
Lorsqu'il terminait la seconde bouteille, ses yeux voyaient sans voir. Des flashs, des images saccadées, il était difficile de trouver la troisième bouteille à ouvrir et il en mettait souvent plus à côté qu'entre ses lèvres. Le meilleur, dans tout ça, c'était de ne plus exister. Il n'était plus personne —l'humain est assez naïf pour croire que ce dont il n'a pas conscience n'existe pas et Ciaran se pliait à cette naïveté aveugle. Il n'était plus le raté, il n'avait plus déçu personne. Il n'était plus Ciaran. Seul, enfermé entre quatre murs, il ne connaissait plus que le plaisir solitaire du rouge qui brûle la gorge. Dans un éclair de lucidité, il ressentait parfois la solitude si profondément qu'il en avait envie de vomir un peu plus. Sa tête tournait un peu plus. Il n'était pas capable de l'expliquer après coup mais il y avait quelque chose d'affreusement agréable à ne plus pouvoir contrôler ses membres lorsqu'il se déplaçait. Il aimait la sensation qu'il le clouait au premier meuble qu'il pouvait atteindre lorsqu'il se relevait et que le monde allait trop vite pour lui. Paradoxalement, il aimait n'être rien. Il aimait ne pas exister, c'était tellement plus facile que de tenter d'exister sans y parvenir. Il lui prenait parfois l'envie de rire sans savoir pourquoi, peut-être que son cerveau lui-même se moquait de lui. Il ne pouvait pas tomber plus bas, il ne pouvait pas être plus pathétique et il le savait pertinemment le lendemain quand il se réveillait avec les tempes qui cognent si fort qu'il n'arrivait même plus à lever la tête, il le savait quand la terre continuait de tourner alors qu'il était toujours au lit.


Ce soir-là, la dernière bouteille avait été vidée mais Ciaran n'avait toujours pas envie de rire. Il se remémorait le regard déçu de ses fils, plus tôt dans la journée. Il entendait encore dans sa tête la révélation de sa femme au sujet de Solal. Et même le rouge ne suffisait pas à tout oublier. Sa tête lui tournait et il attrapa une bouteille vide pour la lancer contre le mur. Dans un éclat, elle s'écrasa contre le bois avant de retomber sur le sol. Les morceaux gisaient et Ciaran sentait la bile lui monter à la gorge comme une flamme. Une déception, il était encore une déception.

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CHAPITRE III
À NOS DÉMONS


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CIARAN                               VIOLET

6 JUIN 2043,
23h.

La pièce était voilée d'un silence étrange. Violet était assise à un bout de la table, Ciaran à l'autre. Entre deux, deux verres à pied, un pot de fleur et une bouteille de vin. C'était leur tradition, il le fallait bien. Il y avait un côté rassurant à suivre les mêmes habitudes. Mais même la routine ne suffisait plus, il y avait eu trop de changements pour que les choses retombent à leur place. Les deux cadets étaient couchés. Ils pouvaient en profiter et faire ce qu'ils voulaient ; s'enlacer, s'embrasser, se susurrer des mots doux, rire, refaire le monde. Mais rien de tout ceci n'arrivait et les minutes passaient, marquées par les tic tac de l'horloge qui apaisait Violet mais agaçait Ciaran. L'homme releva les yeux vers sa femme —l'était-elle encore ?—, dont le visage était fermé. Son regard vert rencontra le sien, et il eut l'ultime impression d'être rejeté, sans même qu'ils aient eu besoin d'échanger le moindre mot. Il soupira ; c'était la dernière chose qu'il pouvait faire. Le soupire parut être la goutte de trop, et Violet posa ses coudes sur la table, elle semblait décidée à en découdre, enfin, après toutes ces semaines d'un quasi-mutisme.
« 
Qu'est-ce que tu comptes faire ? » La question était tombée comme un cheveu sur la soupe, même Violet semblait désespérée par sa propre incapacité à être claire et décidée. Ciaran passa une main dans ses cheveux, comme si le geste lui permettait de gagner quelques secondes de réflexion : qu'allait-il faire ?
« Je sais que je suis décevant. Tu t'attendais sûrement à mieux, en te mariant avec moi. » On y revenait. Violet leva les yeux au ciel, il ne comprenait pas —mais elle ne s'exprimait pas, comment pouvait-il comprendre puisqu'elle ne disait rien ? Consciente de sa part de torts, elle prit son visage entre ses mains comme pour mieux réfléchir. Il y avait tant de choses à dire, et à avouer. 

« Il faudrait que tu comprennes, un jour, Ciaran, que ça n'a rien à voir avec le fait de ne pas réussir à atteindre tes rêves. Je me fiche que tu nous ramènes beaucoup d'argent ou non. Le problème c'est ce que tu fais dans ta cabane—ne crois pas que je ne suis pas au courant. Le problème c'est qu'on ne se parle pas. Moi non plus, je sais, je ne parle pas. » Violet savait. Ciaran avait voulu l'interrompre mais la femme avait dirigé la paume de sa main vers lui pour le faire taire et il avait capitulé. Son secret n'en était plus un. Il en voulait à sa femme de n'avoir rien dit. C'était plus facile de lui en vouloir à elle, et d'oublier ses propres torts, bien que la culpabilité le rongeait déjà. Sous la table, sa jambe tremblait nerveusement. Que pouvait-il dire ? Pouvait-il sauver les apparences ? Tenter de recoller les derniers morceaux ? Son cerveau fonctionnait à toute allure mais aucune conclusion ne semblait lui parvenir.
« Je— Ecoute, il ne savait même pas ce qu'il allait dire et il marqua un temps de pause, je sais que tu comprends pas. Je le conçois, mais à moi, ça me fait du bien. Pendant un moment j'oublie cette sensation que j'ai d'être un bon à rien, d'être un piètre exemple pour mes enfants, d'être un mari inutile. Je sais que c'est faible, je le sais, d'accord ? Mais que veux-tu que je fasse d'autre ? Je n'arrive plus à me lever le matin sans cette boule au ventre, sans cette impression d'avoir toujours tout raté, sans penser que ça va continuer comme ça pour toujours et que je serai toujours un incapable. Toujours. Même ta mère, le dit, Violet. Tu aurais du aller voir ailleurs, pourquoi tu m'as choisi moi, pourquoi ? » L'émotion allait crescendo dans son discours et s'il avait commencé sa tirade avec ce qui semblait être du calme, son visage se métamorphosait au fur et à mesure que le flot de paroles coulait : la tristesse. La honte. Le désespoir. Violet observa son mari s'écrouler psychologiquement devant elle, mais elle n'eut pas le courage de se lever pour le prendre dans ses bras, elle aussi était fatiguée. Elle se contenta de se lever, comme Ciaran l'avait fait au beau milieu de sa tirade.
« Arrête. Arrête avec ma mère, tu m'entends ? Arrête ! C'est toujours comme ça, tu repenses à ce qu'elle a dit comme si j'y étais pour quelque chose. Je ne suis pas dans sa tête, Ciaran. Je n'ai pas de contrôle sur ce qu'elle pense, ni ce qu'elle dit, et ça n'a jamais été le reflet de mes pensées. Tu le sais. Sinon, je ne serais pas restée avec toi toutes ces années. Je serais partie lorsque l'on a fait cette pause de quelques mois, je ne serais pas revenue. Et tu vois ? Je suis revenue, malgré mes doutes, malgré nos désaccords, tu sais pourquoi ? Parce que tu étais l'homme que je voulais ! » Son ton aussi montait, la détresse. Ils parlaient à cœurs ouverts, pour la première fois depuis si longtemps. Ciaran sentit sa tête s'alourdir, tourner sous le coup de la colère qui montait ; il savait qu'elle n'y pouvait rien, mais elle parlait de leur amour au passé. Il n'avait jamais tellement cru à l'amour véritable, et avait toujours su que leur fin viendrait. Mais elle avait mis assez de temps à venir pour qu'il pense leur couple indestructible. Il s'en voulait d'avoir plié face à sa propre naïveté. Il sentait la colère monter, l'incompréhension, la rancœur qu'il avait ravalé durant toutes ces années. Elles explosaient à présent, bien trop tard.
« Pourquoi tu es partie, alors ? Tu as trouvé un autre homme, t'as voulu tester un peu ailleurs et tu t'es finalement dit que c'était mieux ici ? » L'agressivité de ses propres mots l'avait surpris lui-même et il s'attendait à ce que Violet renchérisse, réponde sur le même ton, avec indignation. Mais elle n'en fit rien, elle sembla paralysée un moment. La surprise balaya la colère de Ciaran, il sentit ses épaules retomber et ses traits se relâchèrent. Il la suppliait silencieusement ; non, tu n'as pas fait ça ? Si... Si, désolée, elle lui répondait de son regard empli de culpabilité. Comment avaient-ils fait pour en arriver là ? La discussion avait dérapé si vite et si fort qu'aucun d'eux ne s'était rendu compte de la digression. Pourquoi s'aventuraient-ils sur un sujet qui allait les enfoncer un peu plus ? Ils n'avaient déjà plus grand chose pour s'appuyer et ils achevaient de détruire ce qu'ils avaient construits. 
« Ciaran, je suis désolée. Je m'excuse. C'est trop tard, je sais, mais je suis désolée. » Elle s'approcha de l'homme pour attraper son bras, quelque chose, mais il en avait assez entendu. Il avait espéré que la conversation les apaise mais il avait l'impression qu'on l'enterrait un peu plus profondément. Il repoussa la femme qu'il avait autrefois aimé plus que n'importe qui, attrapa la bouteille de vin pour la jeter violemment par terre. Ils observèrent les morceaux de verres gisant dans le liquide rouge. Le silence se fit, aucun d'eux ne semblait pouvoir bouger. L'honnêteté nous aurait sauvé, avait pensé Ciaran en regrettant de s'en rendre compte bien trop tard. Il attrapa sa veste sur le dossier de la chaise et quitta la maison, laissant Violet seule dans la cuisine. Naïvement, elle avait espéré que Ciaran fasse l'impasse sur sa faute : elle n'avait jamais fauté, si ce n'est cette période. Elle ne fut pas plus soulagée de lui avoir dit la vérité, il restait encore quelque chose qu'elle n'osait pas dire.

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