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Pdv Arya, Zile et Natanaël Bristyle


Février 2043
Domaine Bristyle
Après l'annonce de la première épreuve


Un tourbillon de lumière amène Arya dans un boyau qui lui compresse les poumons. Un instant plus tard, la sorcière franchit les barrières de sa maison, le dos droit et le rythme de son souffle à peine entamé. Sa longue robe bleue frôle ses mollets nus lorsqu'elle traverse à grand pas la cour pleine de poussière. Elle enjambe un seau et une vieille carcasse de bois qu'elle envoie se ranger dans un coin de la cour. Un instant plus tard, elle franchit la porte d'entrée qui, à son passage, émet un bruyant cri injurieux qu'elle fait taire d'un coup de baguette magique.

La femme dépose la petite valise remplie de dossiers sur le guéridon à l'entrée, ôte son petit chapeau pointu et sa cape épaisse qu'elle accroche au porte manteau. Elle tend l'oreille, prête à accueillir le pas confiant de Zile qui ne devrait pas tarder à venir la saluer et la course de Natanaël qui bientôt, descendra les étages pour venir lui demander comment s'est passé sa journée. Elle attend dans l'obscurité de l'entrée, mais n'entend rien. Elle jette un coup d’œil par la fenêtre avant de pénétrer le salon ; le cœur de la nuit approche mais elle sait que son mari et son fils ont tendance à veiller.

Dans la grande pièce à vivre, les chandelles sont basses et la cheminée est la seule à crépiter à son entrée. Un silence inconfortable règne et bien qu'Arya ne soit pas du genre à paniquer, elle sent ses poumons se comprimer. Baguette magique à la main elle s'avance d'un pas, puis d'un second, dépasse le bar sur lequel trône une théière et deux tasses. Elle s'arrête devant ces dernières, perplexe. Natanaël n'aime pas le thé.

« Hé ? » appelle-t-elle sans quitter la tasse du regard.

Un bruit à l'étage lui répond. Une sorte de saut brutal qui manque de la faire sursauter. La femme soupire bruyamment et passe une main sur son visage : la fatigue cogne à ses tempes, elle n'a pas le temps de jouer avec sa famille. La seule chose qu'elle souhaite faire c'est se coucher dans les bras de Zile et de ne plus ouvrir les yeux ni penser. La journée s'est étirée sur une quinzaine d'heures et pèse sur son estomac alourdi.

« Qu'est-ce que vous foute... faites ? » lance-t-elle au silence d'une voix lasse.

Elle commence à gravir les escaliers en augmentant la luminosité des chandelles du bout de sa baguette. Parvenue à l'étage, elle se stoppe sur le palier : quelqu'un descend les marches menant au second étage. Elle tourne la tête et se penche. Elle fronce les sourcils en avisant le visage soucieux de Zile et celui, pâle comme un détraqueur, de Natanaël.

« Qu'est-ce que vous avez ? », leur dit-elle, rassurée de les voir.

Zile hausse les épaules et lui lance un sourire exaspérant d'irréalité. Elle laisse l'homme poser une main sur son bassin et nicher son visage dans son cou. Elle l'embrasse sur l'épaule et tend les lèvres pour déposer un baiser sur les siennes. Elle s'éloigne ensuite pour que son fils lui claque deux bises sur les joues en la gratifiant d'une grimace tremblante.

« Ok, dit-elle en secouant la tête, on descend et vous me racontez tout. Et ne me dites pas qu'il n'y a rien ! s'exclame-t-elle en descendant les escaliers jusqu'au salon. A voir vos têtes, on croirait que le géant est enfin sorti des bois pour manger ce qui reste de nos arbres ! »

« Installons-nous autour de la table, veux-tu ? » lui sourit Zile en tirant trois chaises.

Elle s'engouffre dans la cuisine en acquiesçant, attrape le panier à brioches et un pichet de lait et s'installe en face de son mari et à côté de son fils. Elle enfourne une pâtisserie entière dans sa bouche et bois une gorgée de lait. Après avoir avalé le tout et mordu dans une deuxième brioche, elle regarde Zile et lui demande silencieusement de parler.

«  Aelle est ici. »

Cela est annoncé si brutalement, d'une voix si plate, qu'Arya ne réagit pas. Elle regarde son mari d'un air interdit puis finit sa bouchée. Elle lève un sourcil, secoue la tête d'un air éberlué et secoue les mains comme pour dire : quoi ? Allez, dis-moi réellement ce qui ne va pas !

« Non, Aelle est à Poudlard avec Aodren, dit-elle finalement. Si ce n'était pas le cas, je pense qu'on serait tous au courant et qu'on ne serait pas assis sereinement autour d'un panier de brioches, » plaisante-t-elle en attrapant une troisième pâtisserie.

«  Elle est vraiment ici, m'man ! s'exclame Natanaël en la regardant d'un air mécontent.  Sûr qu'elle est là vu le boucan qu'elle a foutu dans sa chambre ! »

«  'Naël..., soupire son père en grimaçant.  C'est vrai, Arya. Le professeur Loewy l'a amené par la cheminée il y a deux ou trois heures. Elle est renvoyée de Poudlard jusqu'en septembre... »

« Quoi ? Quoi ? répète Arya sans quitter Zile des yeux. Qui est Loewy ? »

«  La directrice de Poudlard, Maman ! Tu sais, la femme brune qui pourrait faire frissonner les pierres d'Azkaban. »

« Ah ! Oui, Kristen Loewy. Et bien ? Pourquoi Aelle se serait-elle fait renvoyée ? Elle est réellement ici ? » rajoute-t-elle, incertaine, en jetant au coup d'oeil au plafond comme si soudainement, celui-ci allait devenir transparent pour lui montrer sa fille qu'elle imaginait recroquevillée dans un coin de son lit.

Zile tend son bras par-dessus la table et pose sa main sur celle de sa femme qui repose, inerte, près du panier de brioches.

«  Elle est réellement ici. Et le professeur Loewy était assis juste là pour m’annoncer ça... »

«  Et Aelle était enfermée dans son placard à me crier dessus, » interrompt Natanaël en jouant avec une miette, la tête baissée sur la table.

Son père lui sourit brièvement avant de porter son attention sur Arya. Cette dernière est figée, ne sachant comment réagir. Elle cherche au fond d’elle un sentiment d’injustice, de surprise peut-être. Elle cherche l’émotion qui saura la faire réagir, qui pourra la réveiller et la faire courir jusqu’à la chambre d’Aelle. Pour lui crier dessus ou la réconforter, au choix.

«  Elle restera ici jusqu’en septembre, répète Zile, la voix basse et tremblante.  Elle a… Enfin, je devrais commencer par le commencement. Aodren nous en avait parlé : Poudlard a accueilli une délégation de l’école de magie chinoise dans ses murs et une compétition doit avoir lieu, mêlant des étudiants de Poudlard et de… »

«  Zhuangyán, p’pa. »

«  Oui, merci ! Trois étudiants de Zhuangyàn donc ont choisi des étudiants de Poudlard comme binôme et… »

« Aelle a été choisie, » souffle Arya, songeuse.

«  Comment tu le sais ? » s’étonne son fils.

Arya hausse les épaules d’un air négligent. Après avoir caressé la main de son mari, elle retire la sienne et s’empare d’une brioche. De ses longs doigts fins elle la coupe en deux et trempe un morceau dans le lait.

«  … Peu importe, intervient Zile.  Tu te rend compte, Arya ? Notre petite fille a été choisie ! Sans aucun doute parce qu’elle est brillante. La directrice m’a d’ailleurs dit qu’elle avait rencontré Aelle l’an dernier et qu’elle l’avait trouvé brillante également. Notre fille ! »

Ses yeux sont brillants et semblent vouloir la percer de part en part. Elle ne peut s’empêcher de sourire ; Zile est attendrissant. Elle partage sa fierté, un sentiment d’une pureté rare qui fait gonfler son coeur dans sa poitrine. Elle rend son sourire à l’homme.

«  Oui, enfin bon,  commence Natanaël, amer.  Elle l’a tout de même insulté donc votre fierté n’a pas lieu d’être. »

Zile grimace et Arya regarde son fils. Ce dernier lève les yeux vers le ciel et ramène ses bras contre lui.

« Ah ? » fait la femme.

«  Malgré toute son intelligence, oui… D’après Kristen Loewy, elle aurait insulté son binôme. »

« Pourquoi ? »

«  Comment ça pourquoi ? » répond Zile en fixant sa femme.

« Pourquoi elle l’a insulté ? »

«  Mais on… Arya, ce n’est pas important ! Elle a insulté ce jeune garçon, ce représentant étranger qui l’avait choisi, devant toute l’école ! C’est une erreur diplomatique, une honte vis-à-vis de l’école chinoise. La directrice était très remontée à cette idée, elle devait agir dans l’instant pour réparer cet affront. Voilà pourquoi elle a renvoyé Aelle. »

« Donc elle a renvoyé notre fille pendant six mois pour ne pas froisser des étrangers ? »

«  Pour réparer la honte qu’Aelle a fait peser sur l’école. »

« En insultant un gamin qui l’avait sans aucun doute mérité. Et lui, on l’a renvoyé dans son pays ? »

«  Non…, » souffle Zile en regardant sa femme, perplexe. Les mots se coincent dans sa gorge. Il se redresse, jette un coup d’oeil à son fils qui ne regarde aucun d’eux puis fixe Arya. Cette dernière le regarde d’un air éberlué, les sourcils relevés et le nez plissé. Il peut sentir son dédain, plus encore que sa colère et sa surprise. «  Je ne vais pas te rappeler le comportement qu’Aelle a eu ces derniers temps. Le garçon peut très bien ne rien avoir fait et Aelle se serait sentie agressée. Enfin, tu la connais ! »

« Oui, je la connais. Mais je trouve idiot qu’elle se soit fait renvoyer pour si peu. »

Arya croise les bras sur sa poitrine. Zile, lui, se lève.  Il est en colère contre sa femme qui ne comprend pas la gravité de la situation et il se rappelle soudainement que cette dernière n’est pas à jour sur les conventions sociales. Malgré cela, sa voix reste calme et ne s’élève pas :

«  Elle s’est faite renvoyée pour avoir mis à mal les relations entre deux écoles. Je… Je comprends que tu n’acceptes pas, mais c’est ainsi, d’accord ? Elle est ici maintenant et on ne peut rien y faire. Il faudra bien qu’elle comprenne quand parler et quand ne pas le faire. Il s’est peut-être passé quelque chose, tu as raison. Et on cherchera à savoir quoi exactement. Mais Aelle n’a pas à insulter une autre personne, que ce soit un étranger invité ou non. »

Arya soupire et se courbe au-dessus de la table. Elle repose sa tête dans ses mains en coupe. Quelques secondes passent sans qu’elle ne bouge puis elle se redresse en se frottant les yeux.

« C’est vrai. C’est vrai qu’elle n’a pas à insulter qui que ce soit. Mais six mois… Renvoyée ! Cette Loewy semble agir comme elle le souhaite sans demander l’avis de n’importe quelle autre personne qui aurait un avis plus objectif que le sien. Enfin,  lâche Arya en se levant, on ne peut plus rien y changer dorénavant. Et sinon… Si ce n’est les cris, comment était Aelle ? »

Le visage de Zile s’effrite et Arya observe sa détresse sans réagir, d’un oeil mi curieux mi inquiet. Elle jette une oeillade à son fils. Il lève la tête en sentant son regard peser sur lui et elle lui adresse un sourire réconfortant : depuis le Noël où tout avait dérapé, Natanaël était devenu un jeune homme fragile. Il avait énormément changé.

«  Pas bien, » dit Natanaël en secouant la tête et en se forçant à sourire. Ses mains dansent, la droite triturant la gauche puis la gauche caressant la droite. «  Elle pleurait, accrochée au bras de la directrice, puis elle s’est enfuit dans la tour… Quand je l’ai finalement trouvé, elle avait dérangé tout son placard, un bord… Un bazard pas possible ! Elle s’était cachée dedans, en boule… Toute recroquevillé sur elle-même… »

Sa voix est tremblante et il la trouve lamentable. Néanmoins, il capte le regard de sa mère et de son père sur lui, accrochés à ses paroles. Il peut voir la douleur s’incruster sur leur visage, même sur celui de sa mère et il hésite à continuer. Il sait que ses parents ne savent plus quoi faire d’Aelle, il les comprends très bien.. Finalement, il continu. Il n’arrive pas à garder cela pour lui. Au fond de lui, il a peur d’être touché par la détresse de sa soeur.

«  Je l’ai appelé. Une fois, deux fois. Trois fois. Plein d’fois ! Elle ne répondait même pas ! Elle faisait que chialer sur son sort et se lam… Enfin, voilà. J’ai insisté, je me suis assis à côté et là elle a enfin réagit. Oh oui, elle a réagit. Elle a crié comme elle le fait parfois, comme un animal, puis elle m’a dit, et je la cite, de dégager. Qu’elle allait assez voir ma tronche pour le restant de sa vie et qu’elle voulait rester seule pour blablabla, » mima-t-il en prenant une voix aigu.

«  Pour quoi ? » insiste Zile.

«  Pour plus nous voir quoi ! Elle m’a fait comprendre qu’elle ne voulait pas être ici et que la maison allait la tuer ou je n’sais plus quoi. Elle a vraiment un grain avec c’te bar… »

« Natanaël. »

«  Pardon, m’man…,  grimace-t-il d’une voix contrie.  Ce que je veux dire, c’est qu’elle insistait vraiment avec la maison. Elle disait qu’elle ne voulait pas se faire repérer, elle parlait de griffes et… Et de mort. Elle f’sait que dire qu’elle allait mourir... »

Pendant un temps, le silence prend possession du salon. Un silence lourd et glaçant qui s’infiltre dans les dos et les nuques. Et plus largement dans les coeurs. Arya voit son fils se recroqueviller sur sa chaise, le dos courbé et la tête basse. Elle ne parvient pas à voir s’il souffre de tristesse ou de peur ; peut-être est-ce un peu de tout cela, car elle-même ressent cela de façon accru. Puis il se redresse et se lève en faisant racler sa chaise sur le sol. Il s’éloigne d’eux pour aller vers la cheminée.

«  Elle raconte n’importe quoi ! s’emporte-t-il soudainement en se retournant.  C’est une gamine, elle exagère tout le temps, pour tout et n’importe quoi ! Enfin ! C’est pas normal d’être dans l’exagération comme ça ! »

Si Zile ne réagit pas tant il a la gorge serré, Arya contourne la table pour se poster non loin de son fils. Les bras croisés sur sa poitrine elle l’observe se frotter les yeux.

« Ce n’est pas tant une question de normalité que de souffrance, ‘Naël. Même si elle semble dure et peut-être méchante, Aelle a une sensibilité différente de la notre. C’est pourquoi nous avons du mal à la comprendre, notamment après qu’elle ait tant changée. Mais peu importe ce qu’il s’est passé pour qu’elle soit ainsi, on parviendra à l’aider. D’accord ? Ne t’en fait pas. Ne t’emporte pas. Tu n’as pas à avoir peur pour elle. »

«  Je n’ai pas peur ! » La réaction de son fils l’étonne mais elle n’en montre rien. Elle se contente de lever le menton et d’écouter ce qu’il a à dire. «  Ça m’agace juste qu’elle gâche toujours tout, c’est tout. »

Arya attend mais son fils ne dit plus rien. Il s’assoit sur le sofa et plonge son regard dans les flammes de la cheminée. La femme se tourne vers son mari qui s’est rapproché. Il pose ses mains sur les épaules de son fils, par derrière le canapé, et les lui serre avec bienveillance. Natanaël se laisse aller dans ses bras, les yeux fermés. Bien que cette scène ne soit pas rare, Arya détourne les yeux, pudique, n’aimant guère ce genre d’effusions. Même entre son fils et son mari. Elle surprend le regard de ce dernier. Ils communiquent silencieusement, se nourrissant de l’amour de l’autre, puis Arya articule doucement : je vais la voir. Zile acquiesce et se penche sur Natanaël.

Arya quitte la pièce sans bruit et s’engouffre dans les étages. Parvenue sous la trappe menant à la chambre de sa fille, elle s’arrête et jette un regard incertain vers le haut. Soudainement elle a peur. Elle, la mère que rien n’atteint. Elle songe qu’en temps normal, c’est Zile qui devrait ressentir cela tandis que elle, elle discuterait avec Natanaël en bas. Au moins, elle connaissait son fils sur le bout des doigts. Les dernières fois qu’elle a passé du temps avec sa fille, elle avait plus l’impression de voir une étrangère que son enfant. Elle n’avait ressenti cela pour aucun de ses autres gosses.

La femme prend une grande respiration et gravit les échelons.

La chambre d’Aelle est sombre. Après un temps d’adaptation elle aperçoit le lit, les étagères pleines de livres, le coffre plein à craquer de vêtements et sur le sol, tout un tas de draps, de fournitures et autres affaires personnelles de sa fille. L’armoire trône au fond de la pièce, légèrement éclairée par un éclat perdu de la lune. Son ombre obscurcit la pièce. Arya avise les portes du meuble ; elles sont entrebaillées.

« Aelle ? »

Sa voix semble étouffée par l’obscurité de la chambre. Rien ne lui répond. Rien ne bouge. Elle s’approche doucement.

« C’est maman. »

Au cas où Aelle avait oublié que la seule autre femme de la maison était sa mère.
Arya grimace et s’accroupit devant l’armoire. Elle sort sa baguette et souffle : « Lumos ». Un léger éclat jaune étincelle au bout du morceau de bois et éclaire le meuble. Par l’interstice de la porte, elle aperçoit un bout de la cape d’Aelle.

« Je vais rester un peu là, d’accord ? »

Rien. Elle ne sait pas quoi dire alors elle dit ce qu’elle pense.

« Je ne vais pas te gronder ce soir, même si je finirai par le faire. Ou peut-être pas. »

Sa voix est étrange à ses oreilles, comme si elle ne lui appartenait pas. Elle se sent comme une enfant qui essaye de s’expliquer face à un adulte.

Elle tire doucement la porte de l’armoire, craignant presque que la gosse qui est cachée derrière ne lui saute dessus. Mais rien ne bouge. Rien ne semble jamais bouger. Sauf elle, lorsqu’elle aperçoit sa fille repliée sur elle-même dans un recoin du meuble, les épaules tremblantes. Arya sent son souffle s’accélérer. Une tristesse jaillit dans son corps et l’immobilise. Sa petite fille, dont les reniflements lui parvint enfin aux oreilles, ne réagit pas à sa présence.

« Aelle…, » souffle la mère. Elle se tait, ferme les yeux et tente d’apaiser sa respiration. « Hey, Ely. Ecoute, tu ne veux pas descendre un peu ? Viens. »

Aelle ne réagit pas. Elle ne montre aucun signe qu’elle l’entend. Cette absence de réaction agace Arya qui est plus prompte à réagir à la colère qu’à la peine. Elle se redresse et fixe impassiblement sa fille.

« Aelle ! »

Sa voix se transforme et frappe l’enfant. Arya la regarde sursauter  ; une petite tête se lève doucement vers elle. Arya plonge ses yeux dans les deux billes obscures d’Aelle. L’enfant pleure, les larmes dévalent son visage blafard et bouffi. Ses cheveux sont collés à son front, ses joues et ses lèvres entrouvertes. En avisant les nez plissé de sa fille, Arya s’attend à ce qu’elle lui gueule dessus, comme elle l’avait fait pour Natanaël. Mais Aelle serre ses jambes contre elle et se blottit contre le bois de l’armoire, la regardant comme si elle la voyait pour la première fois : avec deux grands yeux ronds brillants.

«  Maman… »

Sa voix est éraillée ; elle a pleuré, pleuré et encore pleuré. Arya a envie de pleurer aussi, cela ne lui était pas arrivé depuis… Depuis si longtemps qu’elle n’en garde aucun souvenir. Cette envie la quitte rapidement pour ne laisser qu’une douleur sourde qui lui brûle le coeur. Elle se rappelle qu’être mère, c’est ressentir mille fois la peine de ses enfants. Elle s’agenouille à nouveau devant Aelle et elle prend la décision de ne pas parler de toute cette histoire avec elle ce soir. Cela pouvait attendre.

«  Tu…, reprend Aelle en s’éloignant d’elle autant qu’elle le peut.  Vas-t’en, s’te plait… Laisse-moi toute seule. Je veux rester toute seule. Toute seule. »

Quand elle prononce ces mots, les larmes coulent encore, elles semblent intarissables. Arya attend que la douleur lui arrache le coeur tant la peine de sa fille lui hurle au visage. Mais rien ne vient.

« Ok. »

L’enfant se redresse, la surprise peinant à se dessiner sur son visage ravagé. Arya a un espoir mais un instant plus tard, Aelle a ramené la porte vers elle et s’est enfermée dans l’armoire.

« Je te laisse tranquille, Aelle, » souffle Arya en enfonçant ses ongles dans la paume de sa main. Elle essaie de s’empêcher de trembler. « On est en bas, d’accord ? D’accord Aelle ? »

La mère attend la réponse en baissant la tête, ses lèvres remuant sous son impatience : elle a envie de quitter cet endroit, de retrouver l’air libre et de prendre une grande inspiration. Une immense inspiration.

«  Ouais… »

La petite voix d’Aelle s’élève derrière la porte et Arya ne peut s’empêcher de soupirer. Elle se relève difficilement et agite sa baguette en direction de la vieille lampe qui traîne sur la table de chevet. Celle-ci émet une lumière faiblarde mais réconfortante qui éclaire la chambre.
Avant de quitter la pièce, Arya avise une tentacule qui dépasse de sous le lit. Elle tire dessus et se retrouve face à l’hideuse peluche en forme de calmar d’Aelle. Elle hésite et finalement, pose la bestiole devant l’armoire de sorte que l’enfant puisse l’apercevoir en sortant.

Elle quitte la pièce sans un mot. Une fois dans le couloir, elle jette la tête en arrière et observe sans un mot la centaine de livres qui la regarde. Elle déglutit, passe une main dans son cou et remarque la chaleur qui irradie de son corps. Elle entrouvre ses lèvres et aspire une goulée d’air frais qui manque de l’étouffer. Puis elle expire et ferme les yeux.

- Fin -

Double de mon Être, je te souris à chaque Temps qui me mène à notre Arche.