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 Angleterre  Amitié Silencieuse  Solo 

Février 2036
Solwen a cinq ans


Ce soir-là, Papa avait été invité, avec Maman, chez son nouveau patron. Je n'avais pas très bien compris qui il était exactement pour nous, mais vu l'excitation de Maman à l'idée de ce dîner, il devait être assez important. Au début, Sarah devait venir me garder à la maison. Ça ne me gênait pas le moins du monde, elle était vraiment gentille et on s'entendait bien, donc j'attendais avec impatience ce soir-là. Mais lorsque Monsieur Patron avait appris que Papa m'avait et que j'étais presque du même âge que sa fille à lui, il avait proposé que je vienne également. J'étais un peu déçue de ne pas pouvoir passer la soirée avec Sarah, mais après avoir appris qu'ils habitaient l'immense maison -qui ressemblait presque à un château d'ailleurs- en bord de la ville, la déception avait rapidement fait place à l'excitation. Je me demandais vraiment à quoi ressemblait l'intérieur. Maman m'avait parlé de Poudlard depuis que j'étais toute petite -'fin encore plus petite que maintenant- et je pensais que peut être que cette maison avait aussi des passages secrets, et des tableaux qui bougent comme celui qu'on avait dans la cuisine. Mais Maman m'avait rapidement détrompée en disant que Monsieur Patron était un Mordu. Ou bien un Moulu ? J'avais oublié le mot que Maman avait employé. En tout cas, c'était pas un sorcier, il n'avait pas de pouvoir magique. Comme Papa ! Sauf que pour lui Maman ne disait pas qu'il était Mordu, ou je ne sais plus quoi, parce qu'elle trouvait ça "péjoratif sur les bords", pour la citer. Elle préférait dire qu'il n'était pas capable de canaliser son énergie pour faire les mêmes choses qu'elle.



Arrivés devant le château maison de Monsieur Patron, je restai bouche bée. Il était encore plus grand vu de près que depuis la rue. La façade éclairée dans la nuit était impressionnante, resplendissante. La porte en bois de l'entrée était gigantesque, bien plus grande que Papa.

- Ferme la bouche ma belle, on dirait un petit poisson

Je me tournai vers Maman. Elle disait ça, mais elle semblait tout aussi impressionnée que moi. Papa appuya sur le bouton de la sonnette et j'entendis une cloche résonner dans la maison. Presque immédiatement, un homme nous ouvrit la porte, raide comme un piquet. Il nous salua d'un mouvement de tête et Maman me prit par la main pour entrer. Ça existait vraiment les gens qui avaient des serviteurs ? Je croyais que c'était juste dans les contes et les films moi ! On s'avança jusqu'au centre du hall, pour attendre Monsieur Patron et sa femme. Le serviteur s'empressa de nous prendre nos manteaux. On n'eut pas à attendre longtemps. Un homme à peu près de l'âge de Papa entra par une porte sur le côté, vêtu d'une chemise blanche et d'un pantalon noir, et tenant une femme par la main. Elle était vraiment belle, habillée d'une longue robe d'un bleu très sombre. Intimidée par ces deux inconnus, je me cachai derrière Maman, les mains agrippées dans les plis de sa robe rouge.
J'entendis la voix de Monsieur Patron qui se présenta à Maman, puis il présenta sa femme, avant de dire qu'il était enchanté de nous rencontrer. Au final, Monsieur Patron ne s'appelait pas Monsieur Patron. Il s'appelait Charles Shepherd, et sa femme Mary. Il demanda à "James" d'aller chercher Emy. James était le serviteur qui nous avait ouvert. Je le vis s'éloigner dans le grand escalier en face de nous, avant qu'il ne disparaisse, caché par le dos de Maman. Papa me tira de ma cachette en me prenant doucement par le bras. Il me mit devant lui et je pus voir plus précisément le visage des deux inconnus. Ils avaient l'air fatigués, mais contents. En tout cas, ils souriaient, mais leur sourire n'atteignait pas leurs yeux. Papa me présenta et Monsieur Shepherd s'accroupit pour se mettre à ma hauteur. C'était raté, même comme ça il était plus grand. Il me tendit la main. Ayant déjà vu Papa et Maman le faire, je savais que je devais lui donner la mienne. Ce que je fis. Ma main semblait ridiculement petite entre ses doigts. Il finit par se redresser, et la dame m'adressa un sourire.
En haut de l'escalier, une petite silhouette apparut aux côtés de James. Elle descendit doucement, une marche après l'autre, sa petite main enfermée dans celle de l'homme. Elle était habillée d'une petite robe blanche qui ressemblait drôlement à la mienne. Ses cheveux blonds roux étaient coiffés en deux couettes basses sur sa nuque. Une fois en bas, son père la prit par la main et nous la présenta. Elle s'appelait Emy. Elle n'avait même pas réagit lorsque son père avait prononcé son nom. Son regard sautait d'un point un l'autre de la pièce, sans s'arrêter. Elle ne nous portait aucune attention. Les adultes poursuivaient leur discussion, et moi je regardais l'enfant qui se trouvait à quelques pas de moi. Elle donnait l'impression de découvrir le hall de sa maison. Les meubles étaient d'un mélange d'ancien et de moderne, mais contrairement à ce que l'on pourrait penser, ça avait un certain style.
Monsieur Shepherd et sa femme proposèrent à mes parents une visite de la maison. Après m'avoir embrassée sur le front pour Maman, et caressé les cheveux pour Papa, ils me laissèrent seule avec Emy et James. Lorsque la porte se fut refermée sur eux, ce dernier me proposa de monter jouer dans la chambre de la Miss. J'acquiesçai rapidement, ne sachant pas quoi faire d'autre de toute manière. On gravit le grand escalier dont les marches étaient couvertes d'un tapis moelleux, au rythme d'Emy. Quelque chose clochait chez elle, mais je ne comprenais pas quoi. Elle semblait dans son monde, perdue dans la Lune. Le couloir qui menait à sa chambre était particulièrement long. Sur les murs, des photos étaient encadrées, retraçant les différentes étapes de la vie de cette famille. Entre elles, enfermés dans des vitrines éclairées, se trouvaient des bibelots de toutes sortes. En voyant le nombre de portes que nous dépassions sans nous arrêter, je me demandais ce qu'on pouvait bien faire d'une maison aussi grande. La notre était déjà d'une taille tout à fait respectable, mais nous n'avions pas autant de portes dans toutes la maison qu'il n'y en avait dans ce couloir, j'en étais sure. James finit enfin par s'immobiliser devant à panneau de bois que rien ne différenciait des autres. Il abaissa la poignée, puis se plaça sur le côté pour nous laisser entrer. Emy ne m'accorda même pas un regard, et se dirigea immédiatement vers la petite table au centre de la pièce. Elle empoigna un pastel vert, prit une nouvelle feuille, et commença à gribouiller dessus. Lorsque je me retournai, je vis que James était parti en refermant la porte. Bon qu'est-ce que je faisais, moi, si personne ne voulait jouer ? Pas grand-chose. Je décidai d'aller m’asseoir près d'Emy, pour regarder ce qu'elle dessinait, et puis peut être lui proposer de jouer à quelque chose. Je me mis en tailleur sur le sol, juste à côté de l'autre fille, toujours concentrée sur son dessin.

- Dis Emy, tu voudrais pas qu'on joue ? Ça te tenterait un cache-cache ?

Seul le silence me répondit. Bon, elle n'était peut-être pas friande de ce genre de jeux… Un chat alors ? Bof, vu sa rapidité dans l'escalier, je me dis qu'elle ne devait peut être pas aimer ça non plus. Par contre elle avait l'air d'aimer dessiner. Peut-être qu'elle me laisserais lui emprunter un crayon et une feuille ?

- Ok pas de cache-cache. Je peux te prendre une feuille s'il te plaît ? J'ai envie de dessiner aussi.

Aucune réaction. Elle ne me regarda même pas. Je n'aimais pas trop qu'on m'ignore quand je posais une question, donc je lui tapotais l'épaule pour attirer son attention. Son regard se tourna vers moi, surpris. J'avais parlé fort pourtant, elle n'aurait pas dû être étonnée de ma présence comme ça normalement. Il y avait vraiment quelque chose qui n'allait pas. Je reposais ma question en articulant, profitant de ses yeux braqués sur moi.

- Je peux avoir une feuille s'il te plaît ?

Incompréhension. C'était ce que je lisais dans son regard. Elle ne comprenait pas ce que j'avais dit, j'en étais sûre. Pourtant je pouvais difficilement demander plus clairement ! Elle ne parlait pas anglais ou… ? J'aurais bien demandé en français, mais je ne pensais pas obtenir plus de résultat. Elle vivait ici, elle devait bien savoir parler anglais quand même. Le soucis devait venir d'ailleurs c'était pas possible. Je ne voulais pas rester sur un échec, et j'avais encore toute son attention. Lentement, je me pointais du doigt, avant de montrer une feuille. Ça normalement elle devrait comprendre. Sa réaction ne se fit pas attendre. Sa bouche forma un "O" parfait, et elle se dépêcha d'acquiescer. Pendant que je récupérais une feuille, elle me tendit un crayon. Je la remerciais d'un sourire puis commençais à gribouiller le je ne sais quoi qui me passait par la tête.



On avait ensuite été appelées pour le dîner. Leur salle à manger était juste gigantesque, et je me demandais si ils ne s'étaient pas trompés sur les dimensions en construisant. Qu'est-ce qu'ils pouvaient bien faire de tant de place alors qu'ils n'étaient que trois, sans compter les autres gens qui travaillaient ? C'était intimidant, et j'étais contente quand Maman me permit de retourner dessiner, à la fin du repas. C'était très bon, mais les quatre adultes ne cessaient de nous jeter des coup d’œil et au bout d'un moment je trouvais ça oppressant. Je n'avais pas du tout suivit la conversation, trop occupée par mon assiette. De toute manière c'était des conversations de "grands" et ça m'ennuyait plus qu'autre chose. Emy m'accompagna lorsque je quittais la salle, et arrivées en bas  de l'escalier, elle me prit par la main. Si j'avais été surprise au début, je compris vite qu'elle faisait ça par besoin. Elle avait du mal à grimper les marches qui étaient vraiment hautes par rapport à celles de la maison, et sa robe la gênait encore plus dans ses mouvements. Sa petite main appuyait sur la mienne à chaque fois que son pied droit montait sur la marche supérieure, et se relâchait lorsque le gauche le rejoignait. Sur ce rythme claudiquant, on finit par arriver en haut de l'escalier. Et là, chose surprenante, Emy me lâcha la main et se mit à trottiner devant moi en tenant sa robe. Je ne me fis pas prier pour la rejoindre en courant. J'avais besoin de m'agiter, et je n'étais pas habituée aux longs dîners sans bouger. Lorsqu'elle vit que j'arrivais à son niveau, elle accéléra, et je fis de même. J'entendais son souffle s’accélérer avec le rythme de notre course. Je tendis la main devant moi. Plus que quelques centimètres, et je pourrais toucher son dos. Tournant la tête dans ma direction, elle se mit à glousser, et sans comprendre pourquoi, je la rejoins. Rire ne m'aidait pas à avoir une respiration régulière pour courir, mais ça faisait du bien. On arriva toutes essoufflées dans sa chambre. Elle se laissa tomber sur son lit, sa petite poitrine se soulevant à un rythme saccadé. Je la rejoignis rapidement et fermai les yeux. Je sentais mon cœur battre à toute vitesse dans ma poitrine et je savourais son affolement. Petit à petit il finit par se calmer, tout comme la respiration d'Emy à mes côtés. J'essayai de soulever mes paupières, mais malgré toute ma bonne volonté je n'eu aucun résultat. Il était tard, le repas avait endormis mes sens, et bien que la course m'ait éveillée pendant quelques instants, je ressentais maintenant la fatigue de mon corps. Je cessais de lutter, et laissais les Ténèbres m'envahir, plongeant dans le sommeil qui m’accueillit à bras ouverts.
J'avais cru comprendre ce qu'Emy avait, mais je n'en étais pas tout à fait certaine. Il fallait que je revienne.

"C'est le temps que tu as perdu pour ta rose qui fait ta rose si importante."
"Promesse, n.f. : Mensonge auquel on tient"
Maman poule emmitouflée en 2017

 Angleterre  Amitié Silencieuse  Solo 

Avril 2036
Solwen a cinq ans


Quelques semaines s'étaient écoulés depuis le dîner chez les Shepherd. Je n'avais pas revu Emy depuis, mais elle revenait souvent dans mes pensées. Elle m'intriguait. Est-ce qu'elle aussi se souvenait de moi, ou est-ce que j'avais disparu de ses pensées au moment même où j'avais quitté sa maison ? J'aurais bien aimé la revoir, mais je ne savais pas si Maman serait d'accord. Une seule façon d'en être sûre : Aller lui demander. Je sortis de ma chambre dans laquelle je venais de passer près d'un quart d'heure allongée sur mon lit à me demander ce que je pourrais faire de mon après-midi, puis je descendis l'escalier en trottinant.

- Solwen, ne cours pas dans les escaliers.
- Oui oui

Je disais ça, mais je recommençais à chaque fois. Ça allait quand même plus vite. Papa était installé en tailleur dans le salon, une tasse de thé posée devant lui, plongé dans une de ses vieilles bandes dessinées que Mamie avait retrouvées dans son grenier. Je ne savais pas ce qu'il lisait, mais vu sa tête ça devait être très drôle. Je me dirigeai vers la cuisine d'où j'entendais Maman chantonner en Français. Elle était occupée à ranger la vaisselle dans les placards. Je ne savais pas trop comment aborder le sujet, donc en attendant d'avoir une idée, je tirai ma chaise et m'assis pour la regarder. Au bout de quelques minutes, elle stoppa son chant et se tourna vers moi, une assiette dans les mains, un chiffon dans l'autre.

- Qu'est-ce qu'il y a mon bébé ?
- Je suis plus un bébé Maman…

Dans deux mois j'allais avoir six ans quand même ! J'avais quitté depuis longtemps l'âge des bébés, et je m'approchais même lentement de l'adolescence. Oui bon ok très lentement. J'en étais encore assez loin en fait… Mais un jour je serais une "ado" moi aussi ! J'avais beau le lui répéter, à chaque fois elle recommençait. La maîtresse disait que parfois il est difficile pour les parents de voir leurs enfants grandir. Ça devait être vrai, en tout cas au moins pour Maman.
Je laissais le silence revenir quelques instants, cherchant mes mots.

- Dis Maman, est ce que tu crois que Papa pourrait appeler Monsieur Shepherd pour lui demander si je pourrais aller jouer avec Emy ?

C'était un peu maladroit, et j'avais parlé vite, comme si les mots étaient pressés de sortir, mais vu son sourire, elle avait compris.



A peine une heure plus tard, j'étais une nouvelle fois devant la gigantesque porte du château-maison, ma main bien serrée dans celle de Maman. Monsieur Shepherd avait été très content de ma proposition au téléphone et il avait ajouté qu'il était certain qu'Emy serait heureuse de me voir. Selon lui, Emy ne recevait pas beaucoup de visites à cause de sa surdité. Au début, je n'avais pas compris le mot, même si je me doutais de son sens. J'avais bien vu qu'Emy ne m'entendait pas quand je parlais. Maman avait confirmé ma supposition.
A ma demande, Maman me souleva pour que je puisse atteindre la sonnette. Tout comme la dernière fois, une cloche résonna dans la bâtisse. Le son ne s'était pas encore étouffé que la porte s'ouvrait déjà. Visiblement nous étions attendues. James se tenait dans l'ouverture, toujours aussi bien habillé, et toujours aussi raide, à croire qu'il avait un bâton accroché dans le dos, tant il se tenait droit. Une petite tête apparut soudain à côté de James. Emy. Lorsqu'elle me vit, son visage se fendit d'un grand sourire, laissant apparaître un petit trou typique d'une dent perdue.





8 Août 2036
Emy a cinq ans


Louise, notre cuisinière, apporta un gros gâteau au chocolat -peut être un brownie ? Je savais que Solwen adorait ça- couvert de bougies. Cinq, plus précisément. Elle le déposa devant moi, son visage souriant éclairé par leur lueur. James avait éteint la lumière, si bien que nous étions maintenant uniquement éclairés par les flammes de mes petites bougies. Dès que je les soufflerais, le noir reviendrait d'un coup. Je trouvais ça vraiment amusant, mais Père et Mère ne voulaient jamais éteindre la lumière quand je soufflais en leur présence, ce qui gâchait considérablement l'effet, à mon avis. Solwen était assise en face de moi, à la petite table de la cuisine. Ses lèvres remuaient des mêmes mouvements que celle de James, posté près de l'interrupteur, près à rallumer dès que j'aurais soufflé, et que celles de Louise, maintenant debout à mes côtés. Je savais qu'ils étaient en train de chanter. J'étais vraiment contente que Solwen ait pu venir pour mon anniversaire. C'était la première fois que j'allais le fêter avec une amie. D'habitude je le faisais une première fois juste avec James et Louise, et là on avait le droit d'éteindre la lumière pour mieux voir les flammes, une deuxième avec mes parents, et une troisième avec toute la famille et des amis de mes parents. Inutile de préciser quelle était ma fête préférée. Solwen compta jusque à trois avec ses doigts, et lorsqu'elle leva son troisième doigt, je pris une grande inspiration, avant de relâcher tout mon air sur les bougies. Je réussis à en éteindre trois, et à faire trembler la quatrième… Great, j'avais encore des progrès à faire. C'était de plus en plus dur chaque année en plus, vu que leur nombre augmentait ! Comment pouvait bien faire les vieux pour tout souffler ? Aaah mais c'est pour ça que Louise me laissait l'aider à souffler ! Parce que toute seule elle ne pouvait pas tout éteindre ! Et un mystère de moins. Je repris mon souffle une seconde fois, bien décidée à éteindre les deux bougies qui me résistaient encore. Lorsque je séparai mes lèvres, je vis les flammes frémir, puis s'éteindre, plongeant la pièce dans le noir. Immédiatement James ralluma, et je les vis applaudir tous les trois, un énorme sourire sur les lèvres.





Septembre 2037
Solwen a sept ans


Les grandes vacances étaient terminées depuis quelques jours, et j'étais retournée à l'école. J'avais retrouvé Lucy et Neil, après presque un mois sans les voir, pendant lequel j'étais allée voir la famille de Maman en France. Ça avait été sympa, mais c'était quand même quatre semaines sans eux, et sans Emy. Mais au moins on avait été très contents de se retrouver à l'école, et encore plus quand on avait été tous les trois mis dans la même classe. Emy n'allant pas à l'école -elle avait quelqu'un spécialisé qui venait lui faire cours si j'avais bien compris- je ne l'avais pas revue depuis plus de temps. J'avais donc sauté sur le premier week-end pour demander à ce qu'elle puisse venir à la maison. Elle ne venait pas souvent, je passais plus chez elle que elle chez moi, parce que ses parents avaient toujours peur qu'il lui arrive un truc. Ironie, ils n'étaient quasiment jamais chez eux, donc je voyais mal en quoi il était plus risqué qu'elle vienne à la maison, d'autant plus que chez elle nous n'avions pas toujours un adulte avec nous, alors que chez moi, Maman -qui adorait Emy- ne nous quittait presque jamais et s'assurait toujours qu'elle aille bien.
'Fin bref, elle était donc arrivée un peu plus tôt dans l'après-midi, et nous étions maintenant dans la cuisine, occupées à cuisiner un gâteau sous l'œil attentif de Maman. On avait décidé de faire tout toutes seules, sans l'aide d'un adulte. Bon ok c'était pas forcément une réussite pour le moment, mais j'étais certaine qu'avec la recette on finirait par y arriver. C'était pas compliqué, c'était juste de la farine, du beurre, des œufs et du chocolat, qu'on mélangeait. Mais encore fallait-il savoir mélanger… L'ajout de la farine fut légèrement catastrophique, et Emy touilla avec légèrement trop d'entrain, résultat, il y en avait un peu partout, et surtout dans nos cheveux. Le chocolat, ça ne fut pas mieux. Une fois fondu, on avait eu le droit de lécher la cuillère, et elle était légèrement trop grande pour nous. Je me demandais si limite il n'y en avait pas plus sur nos visages que dans notre bouche. Maman était assise sur la table derrière nous, et surveillait chacun de nos gestes. Elle n'avait pas dit grand-chose pour le moment, juste quelques gloussements par ci par là, notamment lorsqu'Emy avait repeint la cuisine en blanc. Lorsque je me tournai vers elle en l'entendant glousser une nouvelle fois, elle partit d'un grand éclat de rire. 

- Qu'est ce qu'il y a ?

Emy ne semblait pas comprendre non plus. Quand je la regardai, mon sourcil droit relevé, elle haussa les épaules, comme pour me dire qu'elle ne voyais pas ce qu'il y avait de drôle. J'entendis les pas de Papa dans le couloir, probablement attiré par le rire de Maman, qui était maintenant à la limite des larmes. C'était à se demander ce qu'il y avait dans son thé pour qu'elle rigole autant pour rien. Papa passa la tête par la porte, et lorsqu'il nous vit, debout sur deux tabourets, devant un grand saladier, habillées de tabliers trop grands pour nous, couvertes de chocolat et de farine, le regardant avec un air d'incompréhension, il dû se mordre la langue pour ne pas rejoindre Maman. Il s'approcha de moi, et passa son doigt sur mon nez, qu'il enleva couvert de chocolat. Il se le fourra ensuite dans la bouche, dont les commissures étaient toujours relevées dans un rire mal dissimulé. Ses yeux le trahissaient, il était mort de rire intérieurement. Tout ça pour du chocolat et un peu -ok beaucoup- de farine. Pff ces adultes... De vrais gamins parfois.
Mais je ne pus m'empêcher d'éclater à mon tour, et Emy ne tarda pas à nous rejoindre. On était quatre gamins dans une cuisine couverte de farine. Quatre gamins heureux. J'aurais voulu que ce moment ne cesse jamais.





Mai 2038
Emy a six ans


Les beaux jours revenaient, et l'habituelle bonne humeur de Solwen n'en était qu'amplifiée. Elle souriait à tout bout de champ, riait à chaque occasion. Elle disait que le parfum du Printemps lui mettait le cœur en joie, et que le chant des oiseaux l'enchantait. Je ne pouvais pas juger sur ce dernier point, mais j'aimais son sourire, alors j'acceptais cette raison sans souci. Comme souvent, Elle était venue passer l'après midi à la maison. Elle était habituée maintenant, et plus personne ne s'étonnait de la voir sonner alors qu'elle n'avait pas annoncé sa venue. Personnellement, je m'en fichais, j'aimais la découvrir derrière la porte, un sourire aux lèvres. Ça faisait partie de mes petits plaisirs de la vie.
Après plusieurs mois passés enfermées en intérieur à cause du froid et de la pluie, à faire des puzzles ou lire ensemble, le retour du Soleil fut une bénédiction. Dès l'arrivée de ses premiers rayons, nous en avions profité pour aller dans le jardin, histoire de nous dégourdir les jambes. La chaleur nous inondait la peau, et je me sentis sourire. Je ne me rendais seulement maintenant pleinement compte que ça m'avait manqué. Solwen me lança un sourire provocateur, et s'élança dans l'une des allées des jardins. Je n'attendis pas plus longtemps, et détallai à sa suite. Elle ralentit légèrement, juste assez pour que je pense pouvoir la rattraper, avant de filer de nouveau, au moment même où je tendais la main dans sa direction. Son visage se tourna légèrement vers moi, et je vis son sourire, énorme, prenant toute la place. J'accélérais encore, sachant pertinemment qu'à cette vitesse là, je ne tiendrais pas longtemps. Mais Elle non plus. Je sentais déjà ma respiration se hacher, mon cœur battre plus fort et plus vite. Je n'y prêtais aucune attention, je sentais juste mes jambes heurter le sol à chaque pas, mes cheveux détachés -de plus en plus longs, dans le but d'atteindre la longueur de ceux de Solwen- qui me fouettaient le cou et les joues, mais surtout il y avait Elle. Elle courait quelques mètres devant moi, tournée dans ma direction. Elle riait, mais je ne l'entendais pas. Ses petites mains venaient sans cesse rejeter en arrière ses cheveux, les coinçant sans relâche derrière ses oreilles. C'était peine perdue, ils s'échappaient de nouveau, venant masquer son visage souriant. Elle était belle illuminée comme ça par les premiers véritables rayons de Soleil de l'année. Profitant d'un nouveau ralentissement de sa part, j'augmentais le rythme de mes pieds, ressentant dans tout mon corps leur impact avec le sol. Seuls quelques derniers centimètres nous séparaient encore. Mon bras se tendit vers Elle.





Avril 2039
Solwen a huit ans

Depuis plusieurs mois, Papa et Maman voulaient me donner une petit frère ou une petite sœur. L'idée me plaisait de plus en plus, même si je savais qu'un bébé à la maison ça voulait dire que je n'aurais plus mes parents pour moi toute seule, qu'on aurait du bruit tout le temps, et encore plein d'autres embêtements. Bon on serait quatre et non plus trois, qu'est ce que ça changeait ? Bah en réalité, ça changeait beaucoup. On avait toujours été trois, pendant huit ans. Et soudain un petit être allait apparaître, et se faire une place au milieu de nous. Ça allait faire bizarre d'avoir un inconnu à la maison. Le pire, c'est que Maman m'avait dit qu'elle nous aimerait tout autant l'un que l'autre. Donc que cette petite chose minuscule, allait avoir le droit à autant d'amour que moi dès ses premiers instants d'existence. Alors que moi j'avais dû conserver cet amour pendant huit ans et tout faire pour ne pas le perdre, lui pouf il allait l'avoir tout de suite, équivalent à celui que je m'étais battue pour conserver. Ça ne me semblait pas très juste. Mais ils avaient l'air tellement heureux à l'idée de ce deuxième enfant, que j'avais rapidement fait taire toutes les interrogations qui m'avaient percé l'esprit.

Mais au bout de quelques mois, le ventre de Maman n'avait toujours pas gonflé. Rien, elle était toujours aussi mince qu'avant. Au début, personne ne s'était inquiété. Papa disait que ça arriverait quand ça arriverait. Mais à un moment, il dû lui même se rendre à l'évidence, un truc clochait. C'est comme ça qu'ils s'étaient retrouvés à plusieurs reprises chez le médecin Maman et lui, pour essayer de comprendre pourquoi. Je n'avais encore jamais vu Maman pleurer. Lorsqu'ils étaient revenus d'un de leur dernier rendez-vous, elle avait le visage noyé de larmes, et Papa avait les yeux rouges et grossis. Je ne comprenais rien, mais je sentais que quelque chose s'était passé. Voir mes parents dans cet état me brisa de l'intérieur. J'avais toujours été de celles à pleurer lorsque je voyais quelqu'un le faire. Cette fois ci ne fit pas exception. Je ne savais rien, mais je me mis à pleurer sur les genoux de Maman. Elle me tenait serrée contre elle dans la cuisine, j'étais assise sur ses genoux. Papa avait son visage caché dans ses cheveux. Je ne sais pas combien de temps nous sommes restés dans cette position, mais les larmes de Maman n'avaient toujours pas quitté ses yeux lorsque nous nous séparâmes. Elle avait l'air dans un autre monde lorsqu'elle partit se coucher. Nous étions au milieu de l'après midi, mais elle allait au lit. Mon dieu qu'est ce qui avait bien pu se passer là bas ? Papa me prit sur ses genoux, et m'expliqua en vitesse. Aujourd'hui encore je ne connais pas tous les détails, ça a été une période dure pour nous trois, et aucun de nous n'aime en parler, encore moins mes parents. Tout ce que je sais, c'est que le diagnostique du médecin était clair, Maman n'aurait plus jamais d'enfant, elle souffrait d'une Infertilité secondaire, ou quelque chose de ce genre. Elle était devenue stérile, apparemment bien plus tôt que la plupart des femmes ayant elles aussi le même problème. Papa ne pouvait pas m'expliquer tous les détails, j'étais trop jeune, alors je me mis en tête que c'était de ma faute. Que Maman était devenue stérile à cause de moi, que c'était moi  qui l'avait cassée de l'intérieure. Quand je l'avais dit à voix haute, Papa m'avait tout de suite détrompée, mais cette idée restait gravée dans mon esprit. 


Les quelques semaines qui suivirent, voire les quelques mois, furent difficiles. Je passais le plus clair de mon temps chez Emy après l'école, Papa rentrait tôt du travail, et Maman avait stoppé net toute activité se déroulant en dehors de la maison. Elle n'était plus que l'ombre d'elle même. Papa disait qu'il lui fallait du temps, et visiblement il lui en fallait à lui aussi, même si c'était elle qui en souffrait le plus, clairement. Je l'entendais pleurer régulièrement, et ça me brisait le cœur. C'est pour ça que je filais me réfugier chez Emy dès que je le pouvais. C'était lâche, horriblement lâche, d'autant plus que je savais que Maman avait besoin de moi, son visage s'éclairait toujours légèrement lorsque j'étais dans ses bras, mais je ne pouvais pas, c'était au dessus de mes forces. La douleur qu'ils ressentaient était une douleur d'adultes, mais moi, véritable éponge émotionnelle que je suis et que j'étais, je la ressentais également, et elle me blessait affreusement. Je voulais aider Maman à aller mieux, mais son visage défait me hantait. J'aurais tout donné pour la voir de nouveau sourire, chanter et embrasser Papa. C'est dans les moments où ils disparaissent qu'on voyait à quel point on tenait à ces moments tellement simples du quotidien. Même Lucy et Neil n'arrivaient plus à me remonter le moral, leurs mots ne me faisaient plus rien, même si j'appréciais leur présence. Peut être que c'est pour ça que je me sentais si bien avec Emy. Son silence en disait bien plus long que leurs mots, et elle pouvait me comprendre. Elle savait ce que ça faisait d'être fille unique à jamais. Eux ne savaient pas, Lucy avait une petite sœur et un jeune petit frère, alors que Neil avait deux frères jumeaux plus âgés que lui. Je ne compte plus le nombre de fois où Emy, du haut de son mètre quinze m'avait prise dans ses bras quand nous étions assises sur son lit. Je pense que c'est grace à elle que j'ai peu à peu repris le sourire, et que j'ai réussi à passer plus de temps avec Maman malgré sa tristesse qui m'oppressait le cœur. Vers la fin du mois de juin, elle a commencé à ressortir de la maison, à retourner faire les courses ou s'occuper du jardin. Elle avait l'air fatiguée, Papa aussi, et j'avais l'impression qu'ils étaient plus minces qu'avant, mais la bonne humeur revenait peu à peu à la maison. On riait et on discutait de nouveau. On s'était même remis à faire de la musique tous les trois. Je sentais que la tristesse ne les quittait jamais totalement, je la voyais comme une ombre dans leurs yeux, mais nous étions de nouveau heureux. Tous les trois. A jamais.


"C'est le temps que tu as perdu pour ta rose qui fait ta rose si importante."
"Promesse, n.f. : Mensonge auquel on tient"
Maman poule emmitouflée en 2017

 Angleterre  Amitié Silencieuse  Solo 

Novembre 2039
Solwen a neuf ans

Assise à côté de Neil j'écoutais d'une oreille distraite Miss O'Neill nous rappelant de faire signer notre autorisation de sortie. C'était déjà la troisième fois en une heure qu'elle le répétait, et je n'avais qu'une hâte : qu'elle arrête de parler, et qu'elle nous laisse sortir. La sonnerie allait retentir dans quelques secondes, et j'avais promis à Emy de passer après les cours. Généralement on se retrouvait trois à quatre fois par semaine, mais elle avait été clouée au lit, avec interdiction de visite pendant toute la semaine dernière. J'avais hâte de la retrouver, histoire que nous puissions continuer notre lecture. Mon livre nous attendait bien au chaud au fond de mon sac, mon marque page coincé à l'endroit où nous nous étions arrêtées une semaine auparavant. Je commençais à trépigner sur ma chaise quand Miss O'Neill nous conseilla de noter dans notre agenda qu'il fallait faire signer le mot, alors que la sonnerie avait déjà retenti depuis deux minutes. C'était peut être très important, mais quatre fois en l'espace d'une heure, ça commençait à faire beaucoup, on n'était plus des bébés. Enfin, elle nous souhaita une bonne soirée, et nous dit à demain. Je me dépêchai de fourrer ma trousse dans mon sac, afin de sortir dans les premiers, Neil sur mes talons. Lucy était encore occupée à discuter avec Carla, sa voisine de table, alors que nous étions déjà arrivés à la porte. Je l'appelai d'une voix pressée, et elle la salua rapidement, avant de revenir vers nous. Je ne perdis pas une seconde, et me dépêchai de rejoindre la sortie

Quelques bavardages plus tard, nous étions arrivés devant la demeure des Shepherd. Je les saluai rapidement de la main, et un grand sourire aux lèvres, je me rendis à la porte et sonnai. J'avais hâte de retrouver mon amie. James m'ouvrit presque tout de suite, et je le saluai avec entrain. Sans plus attendre, je montai à l'étage, direction la chambre d'Emy. Arrivée devant sa porte, je toquai, avant de pousser la poignée. Je savais que ça ne servait à rien étant donné qu'elle ne pouvait m'entendre, mais je le faisais à chaque fois. Elle était assise sur son lit, les yeux rivés sur la porte, et un sourire se dessina sur ses lèvres lorsqu'elle me vit. Je refermai le battant derrière moi, puis je lui adressai un petit coucou de la main. Sans attendre, je posai mon sac, et en sorti mon livre. L'Apprenti d'Araluen. Sa couverture commençais à vieillir, sa tranche assouplie par mes innombrables lectures. On pouvait voir au premier coup d’œil que j'adorais ce livre. C'était Maman qui me l'avait acheté quelques mois plus tôt, ayant elle même adoré l'histoire à mon âge. Et elle avait eu raison, je l'avais dévoré d'un seul coup. J'avais tout de suite eu envie de le faire découvrir à Emy.
Je m'installai sur son lit, à quelques centimètres d'elle, et j'ouvris mon livre. Sans attendre, j'entamai la phrase où nous nous étions arrêtées. J'avais eu l'idée quelques semaines plus tôt, de l'aider à lire sur les lèvres. Je ne savais pas vraiment quoi faire pour améliorer son quotidien, je voyais qu'elle avait du mal à comprendre les gens, il fallait qu'ils écrivent sur son carnet ou qu'ils parlent très lentement en articulant pour qu'elle comprenne- et encore-, et ce n'était pas pratique ni pour eux ni pour elle. Ses cours se déroulaient uniquement à l'écrit, donc elle ne pouvait pas espérer progresser grâce à eux. Je m'étais alors dit que peut être que si je lisais lentement un livre à voix haute en répétant chaque phrase, elle arriverait à progresser. C'était long, nous avancions lentement, mais j'espérais que ça l'aidait au moins un peu. Au moins nous passions de bons moments ensemble à nous imaginer les aventures de Will.

Plus nous avancions dans notre lecture, plus je me disais qu'il devait y avoir un autre moyen. Pour comprendre les autres, c'était certainement la méthode la plus pratique. Mais pour s'exprimer elle, il fallait qu'elle passe par écrit, et là elle perdait du temps. Elle écrivait vite, mais ça demandait un crayon, son carnet, et elle pouvait être limitée par la météo. Il y avait forcément une autre solution qui lui permettrait de comprendre et se faire comprendre rapidement. Il fallait que je la trouve




Août 2040
Solwen a dix ans


C'était seulement de nombreux mois plus tard que j'avais trouvé une solution. Je rangeais le grenier avec Maman quand j'étais tombée sur un carton rempli de ses vieux mangas. Après lui en avoir demandé la permission, je l'avais apporté dans ma chambre pour le vider, et regarder si je certains pourraient m'intéresser. Tout de suite, mon attention avait été retenu par l'un de ceux posés sur le dessus. Les dessins me plaisaient, mais c'était surtout le titre qui m'avait fait m'immobiliser. A Silent Voice. J'hésitais à le prendre, mes yeux parcourant la couverture. Je finis par m'en saisir, puis je descendis trouver Maman.

- Maman, est ce que j'ai l'âge de lire ça ?

Elle était assise avec Papa sur le canapé, un livre sur les genoux. Je la vis plisser les yeux, pour mieux voir le livre que je tournais vers elle, puis un sourire se dessina sur son visage. Je le pris pour un oui, avant même qu'elle ait eu le temps d'ouvrir la bouche. Cependant elle sembla hésiter avant de répondre.

- C'est un très joli manga, l'histoire est un peu dure, mais je pense que tu peux le lire oui.

Il ne m'en fallut pas plus. J'articulai un merci, avant de remonter en vitesse dans ma chambre. Je sortis du carton les six tomes restants, puis je me vautrai sur mon lit pour entamer ma lecture.
Les pages se tournaient toutes seules. C'était magnifique, dès les premières minutes j'étais contente d'être tombée dessus. Shoko ressemblait Emy, à quelques détails près. Et j'avais trouvé ma solution. 

J'avais passé une bonne partie de l'après midi, et de la soirée plongée dans les pages, tour à tour en train de rire ou les larmes aux yeux. Quand je refermai le dernier tome, je roulai sur le dos, les yeux fermés, me remémorant ce que je venais de lire. Il y avait bien une solution pour permettre à Emy de communiquer : la langue des signes. Il fallait que nous l'apprenions toutes les deux. Certes elle ne pourrait pas parler à ceux qui ne la connaissaient pas, mais au moins nous pourrions parler normalement entre nous, c'était le principal. J'étais certaine que James et Louise accepteraient de s'y mettre également pour aider Emy. J'avais plus de doute au niveau de ses parents, mais ça ne coûtait rien d'essayer. Il fallait absolument que j'aille chez Emy le lendemain pour lui proposer mon idée.




Le Lendemain
Emy a neuf ans

Comme nous étions au milieu des vacances d'été, Solwen venait plus souvent à la maison, quasiment tous les jours. Je ne l'avais pas vue la veille, aussi espérais-je la voir aujourd'hui. On continuait à lire ensemble, et depuis qu'on avait commencé, j'avais l'impression que je lisais plus facilement sur les lèvres des gens. Bien sûr ça n'était pas encore comme si je les entendais, mais c'était un bon début, et ça me donnait de l'espoir. Comme si elle avait lu dans mes pensées, Solwen passa la tête par la porte de ma chambre, véritable habituée de la maison. Je me poussai pour lui faire de la place sur mon lit, un sourire pointant son nez sur mes lèvres. Je l'observai remettre une mèche derrière son oreille avant de se pencher pour récupérer notre livre dans son sac. Quel ne fut pas mon étonnement quand elle sorti un manga à la place. Elle me le tendit et me fit signe de l'ouvrir, ses mains coincées entre ses jambes, signe qu'elle attendait. Je ne me fis pas prier, piquée par la curiosité. Le texte était en français, Solwen me traduisait les bulles. Mais je pense que même sans traduction j'aurais compris. Une jeune fille arrivait dans une nouvelle classe, et lorsque le maître lui demandait de se présenter, elle sortait un carnet, sur lequel elle écrivait. Soit elle était muette, soit elle était comme moi. Sourde. Je me doutais déjà de la réponse, sachant que Solwen avait tenu à me montrer le livre. Mais je n'étais pas sûre de comprendre l'intérêt. Le texte était assez restreint, ce n'était pas avec ça que j'allais réussir à progresser. Je relevais la tête vers elle, un sourcil levé. Elle m'articula un "Continue". Je tournai la page. Shoko, la jeune fille, semblait susciter le rejet de ses camarades. Je n'avais pas vraiment envie de lire ça. Je savais déjà ce que ça faisait d'être rejetée par les crétins de notre âge qui nous traitait comme des animaux pour leur bon plaisir. Solwen se pencha vers son sac une seconde fois, et me sorti le tome deux. Lentement, elle m'expliqua que Shoko se faisait harceler par ses camarades, et notamment par un garçon nommé Shoya, à cause de sa surdité. Elle finissait par quitter l'école, et les autres se retournaient contre Shoya. Le tome suivant se déroulait cinq ans plus tard. Je saisis le livre, et l'ouvris. Remords. Excuses. Désespoir. Voilà ce que je voyais. Pourquoi me montrait-elle ça ? Solwen tourna elle même la page suivante. Et là je compris. Shoya faisait des signes avec ses mains, et Shoko semblait le comprendre. Je me tournai vers Solwen "Ça s'appelle la langue des signes. J'ai pensé qu'on pourrait essayer de l'apprendre toutes les deux. Qu'est ce que tu en penses ?" Est ce que c'était vraiment possible ? Ça me semblait trop parfait pour être vrai. Et pourtant. Je sentais que c'était pile ce qu'il nous fallait, qu'avec ça, tout allait aller mieux. Je pourrais parler pour de vrai à mes parents, à James, à Louise, sans avoir besoin de passer deux minutes sur chaque phrase. Sans réfléchir, je la serrai dans mes bras. *Bien sûr que je suis partante* Le visage de Solwen se fendit d'un joli sourire, puis elle m'expliqua lentement qu'elle avait déjà fait quelques recherches sur le sujet, qu'il existait différentes langues des signes. Celle dans le manga était celle japonaise, elle nous serait donc inutile puisqu'il nous fallait employer l'américaine. Elle sorti un petit carnet, et elle m'expliqua qu'elle avait déjà noté deux trois signes, pour me montrer. Elle commença par le plus simple : bonjour. Je la vis lever sa main droite, paume tournée vers moi jusqu'à son front, puis l'éloigner vers la droite. Dès le début je fus fascinée. J'imitais son geste du mieux possible, le regard fixé sur son visage. Je voyais qu'elle était contente que son idée me plaise. D'un geste, je lui demandais de me montrer un nouveau mot. Elle me montra également comment dire au revoir, et merci. En regardant son carnet, je vis qu'à côté des mots "à plus", elle avait noté deux gestes différents. Elle m'expliqua qu'elle avait trouvé le signe américain, mais qu'il lui plaisait moins que le japonais. Elle me proposa d'apprendre les deux, mais d'utiliser plutôt le japonais entre nous. J'acquiesçais. En américain, il fallait pointer ses yeux avec son majeur droit, puis l'interlocuteur avec l'index, alors qu'en japonais il suffisait de faire un V horizontal avec l'index et le majeur que l'on abaissait. Ce second me plaisait beaucoup plus, plus simple à faire, plus naturel. Je le reproduis tout de suite, avant d'essayer le premier. Elle corrigea mes gestes, puis me montra quelques autres signes. Elle m'expliqua ensuite qu'il existait un alphabet pour les sourds, qui permettait d'épeler les mots que l'on ne connaissait pas. Là encore, elle avait tout noté consciencieusement. Nous passâmes le reste de l'après-midi à l'apprendre, et à réviser les quelques mots qu'elle avait trouvés. 

C'était magique.


"C'est le temps que tu as perdu pour ta rose qui fait ta rose si importante."
"Promesse, n.f. : Mensonge auquel on tient"
Maman poule emmitouflée en 2017

 Angleterre  Amitié Silencieuse  Solo 

Août 2041
Solwen a onze ans


Quelques jours plus tôt, un hibou était arrivé à la maison. En soi ça n'avait rien d'exceptionnel, Maman en recevait de temps en temps. Sauf que cette fois il m'était destiné. Il venait de Poudlard. Ça n'avait étonné personne, et à vrai dire j'avais eu hâte de le recevoir. Sauf qu'une fois que j'avais eu ma lettre dans les mains, mon cerveau avait compris ce qu'il savait déjà. Que je n'allais plus revoir mes parents avant Noël. Ni Neil, ni Lucy, ni Emy. Pendant quatre longs mois. Et soudain j'étais contente qu'il nous reste encore un mois ensemble. Enfin plus ou moins ensemble, Neil et Lucy ne seraient pas de retour avant la deuxième dizaine d'Août. Je crois que c'est là que j'ai commencé à paniquer. Bien sûr je voulais y aller, mais c'était très dur de savoir que je n'allais pas pouvoir passer toutes mes journées avec mes amis, ma famille, comme je l'avais toujours fait. Je n'était pas sure d'être prête à les quitter. Et le pire serait que j'allais les quitter sur un mensonge, je n'avais pas le droit de leur dire que j'étais une sorcière.
Je secouai la tête pour me sortir ces sombres pensées de la tête. Ce n'était pas le moment de douter. Maman était complètement folle de joie, elle avait les larmes aux yeux, et commençait déjà à spéculer sur ma maison. Elle était certaine que j'étais faite pour Serdaigle. J'espérais qu'elle ait vrai, c'était sa maison quand elle était à Poudlard et j'espérais avoir la chance d'y aller également, ses valeurs me plaisant complètement. Papa semblait plus réservé. Il devait être content que je sois acceptée, mais je pouvais lire l'inquiétude dans ses yeux. Il devait avoir peur que je m'éloigne d'eux, pour un monde qu'il ne connaissait pas. Mais je savais qu'il me laisserait partir, il savait que c'était la meilleure chose à faire. 
La pire partie de mon entrée à Poudlard commença quelques jours plus tard. Il fallait que j'annonce à Emy que je partais, tout en ne lui expliquant pas la véritable raison. Comment est ce que j'allais pouvoir faire ça ? Mais surtout, comment est ce que j'allais pouvoir
lui faire ça ? Je savais pertinemment que ça allait être compliqué. J'étais sa seule amie depuis maintenant plus de cinq ans, et d'un coup je l'abandonnais. Lucy et Neil seraient encore tous les deux quand je partirais. Emy serait seule, et malheureusement, vu qu'elle ne mettait quasiment jamais le nez en dehors de chez elle, ça risquait de le rester. Rien que pour ça je me sentais coupable. Je savais qu'elle allait m'en vouloir. Je ne savais même pas quoi faire pour me faire pardonner, pour rendre mon absence moins difficile. Bien sûr j'avais l'intention de lui écrire en passant par Maman, mais on n'allait pas progresser en langue des signes par hiboux. Il faudrait qu'on bosse seules, chacune de notre côté, ce qui serait beaucoup plus compliqué. En un an nous avions bien progressé, on se corrigeait l'une l'autre, et nos discussions nous aidaient à mémoriser les signes. Sans ça, nous risquions d'avancer beaucoup plus lentement, mais surtout d'oublier certains mots, faute de pratique. Mais je ne comptais pas me décourager, je continuerais de travailler au maximum entre mes cours, et nous verrions bien. Je ferais mon maximum pour m'améliorer, en espérant que ça soit suffisant. Mais je savais très bien que ma promesse de travailler ne suffirait pas à consoler Emy.
C'était la boule au ventre que j'avais sonné chez les Shepherd, quatre jours après l'anniversaire d'Emy. Au moins il était bien placé, malgré mon absence durant l'année scolaire, je pourrais être là à chaque fois qu'elle soufflerait ses bougies. C'était une bien maigre consolation. James m'avait ouvert quelques instants plus tard, et son visage pris un air inquiet devant mon expression. Je me forçai à sourire pour le rassurer, puis je montai trouver Emy. Le trajet me sembla très court. Je n'avais pas eu le temps de réfléchir à la manière dont j'allais lui présenter la situation, que j'étais déjà devant sa porte. Je levai le poing, toquait, puis passai la tête par la porte.


Emy a dix ans 


Allongée sur mon lit, plongée dans un livre, je vis du coin de l’œil la porte de ma chambre s'ouvrir. Je me relevai tout de suite en apercevant Solwen. Un sourire naquit sur mes lèvres, mais mourut immédiatement devant son expression. Elle s'approcha doucement de moi, hésitante. Qu'est ce qu'il se passait ? Je sentais que ce qui allait suivre n'allait pas me plaire. Elle s'assit à côté de moi, me prit les mains, et me regarda quelques instants, se mordant la lèvre du bas nerveusement. J'avais peur de ce qu'elle allait me dire. Elle ouvrit la bouche, la referma, puis la rouvrit. Elle m'articula un "Tu sais que je t'aime très fort". Elle ne me l'avait encore jamais dit. Je le savais bien sûr, mais les mots n'avaient jamais franchi ses lèvres ou ses doigts. Et étonnamment, au lieu de me rendre heureuse, comme ça aurait dû, je m'en sentis encore plus mal. J'avais envie d'arrêter le temps, de me retrouver autre part. Peu importe ce qu'elle voulait me dire, je ne voulais pas l'entendre. Je ne voulais pas la voir avec cet air là. Mais j'étais là malheureusement, et je devais écouter ce qu'elle avait à me dire. Elle cherchait ses mots, ses yeux ne me regardaient plus, elle fixait un point du plancher sur sa gauche. Je dégageai une main des siennes, attrapai son menton, et le tournai vers moi, la forçant à me regarder. Je haussai un sourcil, signe que je lui prêtais attention. Elle ne semblait pas en état de signer, aussi mon regard alternait entre ses lèvres et ses yeux. Je la vis prendre une grande inspiration, puis elle murmura qu'elle était désolée. Ses yeux s'emplirent de larmes quand elle continua, mais je ne compris pas ce qu'elle disait. Ses mots se précipitaient, elle semblait bafouiller, et moi je ne comprenais rien. Je me pointai du doigt, approchai mon poing droit serré du bas de ma mâchoire avant de l'éloigner légèrement vers l'avant mon pouce légèrement sorti frôlant mon menton. Puis je levai d'un coup mon index à côté de mon oreille droite, le reste de ma main toujours fermé. "Je ne comprends pas" Elle se rendit compte qu'elle avait parlé beaucoup trop vite pour moi, et elle recommença, plus lentement, en commençant par s'excuser. "Excuse moi. Je disais que cette année je ne reste pas à Henley-on-Thames. Je suis vraiment désolée Emy. Je vais étudier en Ecosse." *QUOI ?*  Je me levai, lâchant ses mains comme si je m'étais brûlée. Debout face à elle, je la regardais fixement guettant le moindre mouvement de son visage. Non, elle ne pouvait pas être sérieuse, elle ne pouvait pas m'abandonner. Pitié, tout mais pas ça. Pourquoi est ce qu'elle partait ? Elle avait tout ici, sa famille, ses amis. Je plissai les yeux, levai ma main droite dépliée près de ma tête, avant d'abaisser le majeur deux fois. "Pourquoi ?" J'avais besoin de comprendre. Merde, elle savait que j'avais besoin d'elle ! Elle était ma seule amie, comment est ce qu'elle pouvait avoir accepté de me laisser en plan ? J'avais envie de pleurer, mon monde s'écroulait. J'allais redevenir comme avant son arrivée dans ma vie, seule. Sauf que cette fois j'aurais expérimenté ce que ça faisait d'avoir un ami. Et je n'étais pas sure de survivre sans ça. Impossible de me lever en me disant que je ne verrais pas Solwen de la journée, ni celle d'après, c'était trop dur. Elle était restée assise sur mon lit, occupée à se tordre les mains. Je voyais qu'elle était à deux doigts de pleurer. "Je ne peux pas t'expliquer Emy, je suis désolée" Elle ne m'avait même pas regardée. Est ce que j'étais vraiment aussi peu à ses yeux pour qu'elle parte comme ça, sans me donner aucune explication ? Je vis rouge. Mes poings se serrèrent tous seuls. Elle se leva pour s'arrêter à quelques pas de moi "Ne t'énerve pas s'il te plaît, crois moi, si j'avais une autre solution je l'aurais prise" Ne pas m'énerver ? Mais quelle bonne blague ! Elle me laissait en plan, et je devais rester calme ? Ahah non. Elle s'approcha encore et lorsqu'elle attrapa ma main, je me dégageai sèchement. Je savais que mon comportement ne faisait qu'aggraver les choses, mais je m'en fichais royalement. Pour la première fois j'avais envie de lui faire mal, comme elle m'avait fait mal en me disant qu'elle partait. "Je... Je reviendrais pour Noël, on pourra se revoir à ce moment là. S'il te plaît ne m'en veut pas, je ne veux pas partir sur une dispute avec toi" Je m'en foutais de ce qu'elle voulait ou pas. Je la pointai du doigt, puis montrai la porte. "Casse toi." Elle secoua la tête. Voilà qu'elle pleurait maintenant. Mais je n'en avais rien à faire, je ne voulais plus la voir. Elle voulait partir étudier à perpette ? Et bien qu'elle y aille ! Mais qu'elle ne me demande pas de rester calme et de lui pardonner, ce n'était pas moi qui l'abandonnait seule avant d'aller me faire de nouveaux amis. Elle fit un nouveau pas vers moi, s'excusant une nouvelle fois. Je ne voulais pas qu'elle s'excuse. Je voulais qu'elle se casse. Je ne me reconnaissais pas, j'avais envie de la blesser, de hurler et de pleurer en même temps, même si une part de moi se disait que c'était Solwen, que je ne pouvais pas lui faire de mal. Je tombai à genoux, la tête dans les mains, et je sentis les larmes que je retenais se mettre à couler. Elles avaient un goût salé de tristesse et de rage mélangé. Je me mis à hurler. De désespoir ou de colère, je ne sais pas, mais sentir mes cordes vocales vibrer à m'en casser la voix me fit du bien. Solwen se précipita vers moi, et je me mis à crier plus fort. J'aurais voulu lui hurler de me laisser seule, mais je ne savais pas le faire, alors je ne faisais que hurler. Elle tenta de me serrer contre elle pour me calmer, mais ce qu'elle ne comprenait pas c'est que je n'avais pas envie de sentir cette colère me quitter. Un sentiment de puissance m'avait envahi, j'avais l'impression d'être une bombe à retardement, prête à exploser. Et soudain j'eus envie de savoir ce que ça ferait si j'explosais, si je laissais ma colère prendre le dessus. Je la laissai me dominer, d'un coup. Ma voix connu des ratés, mais je continuais à crier. Il y eu comme une grosse onde de choc, et Solwen se jeta sur moi. Je stoppai net mon cri animal, le souffle coupé par la chute et le poids de son corps écrasant le mien. J'ouvris les yeux. Ma chambre était dévastée. Qu'est ce qu'il s'était passé ? Le sol était jonché de morceaux de verre ou de porcelaine provenant de mes bibelots entreposés par ci par là. Pas un seul n'avait survécu. Solwen me regardait avec un air effaré. Du sang lui coulait d'un entaille à l'oreille, mais elle ne semblait pas s'en rendre compte. Elle ferma légèrement les poings au niveau de son ventre, les pouces pointés vers elle, puis elle tourna ses mains vers moi, avant de me pointer de son index. "Comment tu vas ?" J'amenai ma main droite dépliée à mon menton, avant de la ramener vers l'avant, doigts contre ceux de sa jumelle dépliée également, paumes vers le plafond, lui indiquant que ça allait. D'un air paniqué, j'écartai mes doigts, mains à plat, les éloignai  plusieurs fois légèrement l'une de l'autre, avant de les ramener à leur position. Puis je pointai les débris. "C'est quoi ça ?" Ses yeux alternaient entre moi et ma chambre dévastée. Tout mes livres étaient tombés des étagères, mes bibelots avaient explosés. Elle attrapa ma main, mais je la lui retirai de nouveau. Je ne lui avais pas pardonné, je ne voulais pas qu'elle me touche. Je la vis soupirer, peinée. Mais au moins elle ne pleurait plus. Elle me pointa du doigt, tourna ses paumes vers le sol, mains détendues et les agita de droite à gauche. Puis elle referma ses mains, les quatre grands doigts raidis, posés sur le pouce. Elle fit deux cercles vers l'extérieur, puis ouvrit ses mains d'un coup. "Tu as fait de la magie" Magie ? Elle n'avait vraiment rien trouvé d'autre ? Je n'étais pas bête au point de la croire, et j'étais encore plus blessée qu'elle ait osé penser que je sois une pigeonne pareille. Elle me regarda dans les yeux, comprenant que je n'avais pas gobé son mensonge. Elle laissa tomber les signes, et me parla lentement. "Je ne mens pas Emy. C'est pour ça que je pars. Je suis une sorcière moi aussi, je vais étudier dans une école de magie l'année prochaine" Je secouai la tête. Non c'était un pur mensonge, je refusais de la croire. Et pourtant... L'état de ma chambre attestait qu'il s'était passé quelque chose, et comme par hasard, ce truc était arrivé au moment où j'avais vraiment envie de détruire ce qui se trouvait autour de moi. Est ce que c'était vraiment possible ? "Maman est une sorcière aussi. Elle m'a expliqué qu'à certains moments, quand on est en colère ou que l'on ressent une émotion très forte, alors la magie peut prendre le dessus. Il parait que certaines fois dans ces moments là on ressent un grand sentiment de puissance." C'était une coïncidence. Une pure coïncidence, impossible que j'ai réellement pu faire de la magie. Mais le regard de Solwen était sérieux, elle avait l'air sincère. Si elle disait vrai, alors j'étais réellement un monstre. Et elle aussi. Non, je refusais de croire ça. C'était des mensonges, elle était en train de me mentir. Ses paroles repassaient en boucle dans ma tête. Magie. Sorcière. Puissance. Colère. Tout collait. Et une part de moi savait que tout ça était vrai, que Solwen ne me mentait pas *ENLEVEZ MOI ÇA* Mes mains s'agrippèrent à mes cheveux, et je m'effondrai en sanglotant. Ma vie basculait. Je sentis une main froide saisir la mienne, et tenter de la décrocher de ma tête. Je me relevai brusquement, et la poussai violemment. *NE ME TOUCHE PAS* J'étais un monstre, un putain de monstre, et elle elle m'abandonnait, après m'avoir infligé cette vérité. 


Solwen


Emy était complètement en train de péter un câble. Je voyais qu'elle m'en voulait à mort, ses yeux brillaient de rage, et ses joues étaient devenues rouges sous le coup de la colère. A chaque fois que je tentais de la rassurer elle me repoussait. Si elle avait déjà très mal pris le fait que je la quitte, sa démonstration de magie avait fini de détruire son calme. Je ne l'avais jamais vu comme ça, elle était devenue une véritable tempête incontrôlable. Elle était en train de comprendre que je disais vrai, et pour elle qui n'avait jamais vécu dans la magie, la nouvelle était très dure à accepter. Je voulais la rassurer, mais elle refusait tout contact, s'enfermant dans sa rage. Elle était à deux doigts d'exploser de nouveau. Il fallait que je la calme. Quand je la vis s'effondrer à genoux, les mains plongées dans ses cheveux, à deux doigts de se les arracher, j'en saisi l'une, et tentai de la détacher. Sa réaction fut immédiate, elle se releva d'un coup, tendit ses main, et me frappa brusquement à la poitrine. Assise dans une position précaire, je ne pus résister au choc, et je basculais violemment en arrière. Je tendis les mains pour me rattraper, oubliant les bouts tranchants qui jonchaient le sol. Je m'entaillai profondément les mains, hurlai de douleur quelques secondes, avant de me mordre la joue jusqu'au sang pour étouffer mon cri. Les larmes brouillant ma vue, j'entrepris de retirer les plus gros morceaux. Je verrais le reste à la maison, il fallait que je calme Emy, que je la protège d'elle même. Elle était toujours à genoux, les yeux dans le vague. Je ne savais même pas quoi faire, la douleur engourdissait mon cerveau. Je m'approchai une nouvelle fois d'elle. Son regard se tourna vers moi. Elle leva ses deux mains sur les côtés de sa tête, les crispa, puis les agita de droite à gauche, les dents serrées, lèvres retroussées. "Monstre" Je secouai la tête. Non elle n'était pas un monstre, bien sûr que non. Puis elle me pointa du doigt. Je m'étais trompée. Ce n'était pas elle qu'elle traitait de monstre. C'était moi. Intérieurement, elle devait penser la même chose d'elle. Mais elle n'avait pas dit nous. Elle avait dit toi. J'étais un monstre à ses yeux. Je secouai la tête, mais je n'avais plus envie d'essayer de la contredire. Dans son état, rien ne la ferait changer d'avis, il fallait qu'elle se calme. Seule. Les larmes me brûlaient les yeux et le nez, coulant sur mes joues. Je m'étais attendue à ce que ça ne soit pas facile. Mais là ça avait été pire que tout. Je l'avais blessée, elle m'en voulait, et elle me voyait comme un monstre. Difficile de faire pire. Je me levai péniblement. Grimaçant sous la douleur, je serrai mon poing droit, le pouce levé, puis je dessinai un cercle sur mon ventre "Je suis désolée". Puis je quittai sa chambre.

"C'est le temps que tu as perdu pour ta rose qui fait ta rose si importante."
"Promesse, n.f. : Mensonge auquel on tient"
Maman poule emmitouflée en 2017