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Diamant fracassé



Début Mars 2043
Domaine Bristyle
2ème année

Il faisait chaud, ce jour-là. Cela faisait une semaine que j'étais retourné à la maison et une semaine qu'il pleuvait. Comme si le temps avait décidé de se foutre de moi en m'interdisant d'aller me changer les idées dans la forêt. J'avais donc été coincé dans cette baraque puante avec pour compagnie un frère qui se prenait pour un Grand Con à la Zakary  – peut-être devrais-je être heureuse qu'il soit plus aussi immobile qu'une colonne – et des parents qui prenaient soudainement à cœur le moindre de mes déplacements. A partir du moment où Loewy m'avait attrapé comme elle l'avait fait pour me jeter de son château immonde, j'avais compris que j'allais ressentir avec plus de force encore tout ce que j'avais déjà ressenti cet été et cet hiver en rentrant à la maison ; un malaise permanent et un besoin inouï de m'échapper, juste une seconde, de cette tension que je sentais peser sur mes épaules.

Je m'étais échappé. C'est du moins ce que me disait Maman : « Tu sors pourtant, alors arrête de te plaindre de cette situation dans laquelle tu t'es mise toute seule ». Évidemment, c'était de ma faute. Je n'avais pas cherché à m'expliquer, ni même à comprendre. Même si la situation était injuste, je crois que je n'avais juste pas la force de crier plus fort que les Autres. Je voulais seulement oublier que j'étais à la maison, oublier que je ne voulais plus voir Poudlard, oublier que j'y pensais pourtant constamment.
Je m'étais échappé, avait dit Maman. Ce qu'elle voulait dire, c'est que j'avais eu la gratitude de me voir imposer de l'accompagner, elle ou Papa, à son travail. Je n'étais allé à l’hôpital que très rarement, Maman ne pouvant m'y surveiller ; mais la boutique de Papa m'avait retenu en son sein presque toute la semaine, ce qui était toujours mieux que de rester à la maison et de risquer de tomber sur un Natanaël pitoyable.

Aujourd'hui, il faisait beau et personne n'était à la maison. C'était une chose si rare que je m'étais levé aux aurores pour profiter de ma liberté. J'avais laissé parchemins et plumes dans ma chambre ; je n'avais aucune intention d'étudier malgré les incessantes demandes de Maman et le risque que Papa ne m'interroge à son retour. Aujourd'hui, comme le reste de la semaine, je n'allais rien faire.
Marcher dans la forêt, fabriquer une cabane ou un golem de terre, tout faire pour ne pas penser à Poudlard ou à tout autre chose qui hantait mes nuits. Je voulais m'enivrer de solitude, même si je devais étouffer au soir en rentrant, même si je devais subir les remontrances idiotes des parents et le regard déçu de l'autre Faux Con.

J'étais assise dans l'herbe, devant la baie vitrée de la chambre vide de Narym, lorsque le hibou arriva. Je croquai dans une brioche au goût inouï, le regard perdu dans les arbres qui m'appelaient au loin et je manquai de m'étouffer lorsque la bestiole me jeta aux oreilles son cri perçant. Je levai la tête vers le ciel, pensant voir Fehu, Bézo ou pire encore, Vif, le hibou d'Aodren. Mais aucun des trois n'étaient celui qui se posa en équilibre sur mon verre de jus de citrouille. C'était une bestiole à la plume retroussée et aux yeux jaunes qui n'avaient rien à voir avec ceux, brillants, de Hibou-aux-yeux-jaunes. Je laissai retomber mon bras et ma brioche délaissée en m'éloignant légèrement de l'animal :

« T'es bien moins beau qu'l'autre aux yeux jaunes, » lui dis-je en lui offrant une miette de mon déjeuner.

Il l'accepta et il picora dans ma paume. Il en profita pour me pincer la peau et je retirai ma main en poussant une exclamation. Il s'ébouriffa et me regarda d'un œil perçant. Je remarquai à cet instant la lettre liée à ses pattes.

« T'es qui, toi ? »

Je me penchai pour regarder la lettre, fronçant les sourcils en y voyant inscrit mon nom et mon prénom d'une fine écriture. Délicatement, je détachai le courrier. J'offris une caresse au hibou récalcitrant en le remerciant d'un grognement. Il s'envola aussitôt et je le regardai disparaître dans le ciel.

La lettre mise de coté, je continuai mon déjeuner, croquant dans ma brioche et buvant mon jus de citrouille. Parmi toutes les personnes que je connaissais, il n'y en avait que peu qui m'écrivaient. Papa, Maman et Natanaël n'avaient aucune raison de le faire puisque je les voyais à longueur de journée ; Narym et Zakary viendraient dans deux jours, ils me parleraient à ce moment ou m'auraient envoyés leurs hiboux ; et Aodren ne m'écrivait pas. Il n'y avait personne d'autre qui pourrait m'écrire. Personne.

*Poudlard*.
La pensée s'infiltra insidieusement dans mon crâne et ne s'en délogea pas malgré mes efforts pour me détourner d'elle. Elle s'agita dans mon cœur et dans mon esprit, monopolisa mes sens jusqu'à ce que je ne me souvienne pas de ce que je voyais et m'agaça jusqu'à ce que ce que j'avale d'une traite mon jus de citrouille pour retenir l'insulte qui habitait ma bouche.

« J'connais personne à Poudlard, » marmonnai-je à voix haute au ciel, regardant la lettre d'un mauvais œil.

Il y avait plusieurs noms que je pouvais sortir si je le souhaitais. Je pouvais énoncer deux, trois fausses connaissances, deux, trois visages, peut-être. Mais en aucun cas je pouvais dire que telle ou telle personne m'avait écrite à moi, Aelle Bristyle.

J'attrapai le courrier et, le visage reposant dans la paume de ma main, je le regardai comme s'il allait me délivrer ses secrets. J'avais peur de l'ouvrir, je le compris parce que ma main jouait avec l'herbe, l'entortillant et l'arrachant sauvagement. Mon cœur battait étrangement dans ma poitrine, s'agitant parfois et s'arrêtant d'autres fois. *Charlie*. Il manqua de s'effondrer lorsque mon esprit proposa cette solution saugrenue et je secouai la tête avec violence, mes dents s'enfonçant dans ma lèvre inférieure :

« Non, non, non, dis-je avec force. Y'a pas d... »

Je me jetai sur la lettre et l'ouvris brusquement. Dans ma hâte, je déchirai le parchemin sur quelques centimètres sur sa partie haute. Je dépliai le courrier, les mains tremblantes et le cœur battant. Sans même lire le début, je braquai mon regard sur le bas de la lettre murmurant sans contrôle ;

« S'il-te-plaît, s'il-te-plaït, s'il-te-plaît... »

Je ne voulais y voir qu'un prénom. Quelques lettres qui auraient ravies mon cœur, qui auraient pu me faire hurler et pleurer en même temps. Une seconde avant de découvrir celle ou celui qui m'avait écrit, je me surpris à penser que je lui répondrai dans l'instant, à Charlie. Je lui répondrai sans attendre juste pour avoir une réponse plus rapide, juste parce que l'imaginer m'écrire effaçait toute la douleur que la Maison m'imposait.

Je lus la signature et le sourire qui avait commencé à peindre mes lèvres s'effaça, me laissant seule avec mon idiotie et toute ma connerie. Cassandre Mcwood. Je ricanai en laissant tomber la lettre, n'essayant même pas de comprendre pourquoi mon cœur me faisait mal. C'était une putain d'inconnue qui m'avait écrit. Son prénom ne me disait rien, son nom encore moins. De quel droit cette sale inconnue s'autorisait à détruire mes espoirs ? Sûrement une lettre perdue, un gage ou je ne sais quoi. Rien qui vaille la peine d'être lu s'il n'était pas signé Charlie.
Je me levai et la lettre tomba dans l'herbe. Je la regardai s'échouer sur le sol et s'imprégner doucement de l'humidité du matin.

« Va t'faire voir, » lui dis-je avant de partir vers la forêt.



Je rentrai  dans l'après-midi, l'estomac criant et les jambes douloureuses. Je me traînai jusque dans la cuisine et me servis dans la marmite un grand bol de ragoût. Il était fade et froid, mais il remplit mon estomac comme je le désirais.

Je me dirigeais sans trop le vouloir vers la lettre. Je déambulai au rez-de-chaussé, le bol à la main et la fourchette à la bouche, me posant tantôt dans la véranda – toute verte et feuillue ce jour-là – tantôt sur la table de la terrasse. Mon regard finissait toujours par s'échouer sur la lettre qui gisait toujours à terre, près de mon plateau du déjeuner. J'espérais qu'elle se soit envolée. Mais elle était encore là et je me levai sans même le sentir pour aller la retrouver.

Je m'installai à plat ventre dans l'herbe pour lire le torchon humide qu'était cette lettre inutile.

Salut Aelle,


Je grimaçai face à tant de familiarité. Personne à Poudlard n'avait été autorisé à m'appeler ainsi, personne. L'autre Gryffondor le faisait, Tyr. Mais il n'avait plus eu l'occasion depuis belle lurette. Et Celle qui aurait pu avoir l'autorisation était bien trop occupée avec sa Chinoise pour le faire.
J'ai appris récemment pour ton exclusion de l'école et je dois t'avouer que cela m'a un peu secoué.
« Secoué ? On s'connait même pas... (je cherchai au bas de la lettre le nom que j'avais déjà oublié) Mcwood... »

Tu es restée sincère envers toi-même et envers tes valeurs

Un rire m'échappa malgré moi. Il fusa dans l'air, me surprenant autant qu'il du surprendre l'univers. Il secoua mon estomac et mes épaules et je baissai la tête pour l'étouffer.
Cette inconnue avait un discours plus qu'étrange et je n'avais pu retenir mon éclat. Elle parlait de sincérité et de valeurs et j'avais beau me dérouler pour la centième fois la scène ridicule qu'il s'était passé dans la Grande salle ce soir là, je ne comprenais pas ce qui pouvait souligner mes valeurs. Que cette inconnue, qui était donc une inconnue, ne pouvait connaître puisqu'elle ne m'avait jamais adressé la parole.

« Me rebeller ? » m'exclamai-je en continuant ma lecture.

Le courrier se finissait sur des remerciements bancals, une fierté dégoulinante et un espoir vain qui aurait pu me faire sourire si je n'étais pas tant secoué.

Je me redressai pour m’asseoir en tailleur, relisant en détail la lettre. Lorsque mes yeux lurent pour la seconde fois : tu es une fierté pour moi, je froissai le parchemin entre mes doigts et le lançai de toutes mes forces devant moi. Il n'alla pas bien loin, mais c'était suffisant.

Je me sentais blessé et gêné. Pendant la lecture, je m'étais souvenu de cette Mcwood. Seulement de son nom ; je n'avais ni son visage hideux ni sa voix en tête. Je n'avais qu'un nom. En soi, je n'avais rien.
*C'te...*.
J'étais en colère. C'était pourtant une belle journée, il faisait beau et j'avais été libre. La journée aurait dû rester belle jusqu'à ce que Papa rentre et que Natanaël envahisse la cheminée de son grand corps. Mais il avait fallut que cette idiote m'envoie son courrier. La gamine avait fait son devoir, en bonne Poufsouffle. Quelle fierté. *Mcwood*. Une petite idiote qui pensait comprendre, comme tout le monde, ce qu'il s'était passé pendant la Cérémonie. J'espérais qu'elle soit encore, malgré les semaines qui avaient passées, effrayée par Loewy, qu'elle tremble de son petit corps ridicule et qu'elle aille mal.

Putain d'inconnue.

oOo

Mcwood,

C'est irrespectueux d'appeler les gens par leur prénom sans qu'ils t'aient autorisés à le faire.

Je ne te connais pas, toi non plus. Je n'ai pas compris ta lettre ni ce qui t'a motivé à l'envoyer. T'avais besoin de ça pour briller aux yeux de Heltowni et des autres Poufsouffle ? D'aller fouiner et de t'intéresser à ce qui ne te regarde pas ? J'espère qu'il t'a bien récompensé avec des petits diamants pour faire briller cette Maison que t'aime tant.

T'as pas à être fière de moi. Je n'ai rien fait pour mériter cet honneur. J'ai seulement dit à un idiot qu'il l'était. Mais peut-être que tu as raison, après tout n'est-ce pas de la loyauté d'être sincère envers les autres et soi-même ? Je peux recommencer tu sais, et je vais le faire : tu es idiote. Pas de m'admirer, ça je peux comprendre. Non, de croire que j'ai fait ça pour représenter une quelconque valeur de Poufsouffle. Il l'avait mérité et toi aussi. Et moi j'avais pas mérité de devoir retourner chez moi, t'auras au moins compris ça.

J'ai pas besoin des copies d'un autre.

Je t'ai répondu.
oOo


Je rajoutai un point colérique à la fin, perçant de ce fait le parchemin du bout de ma plume. Écrire avait ravivé ma colère et je décidai de ne pas signer, montrant ainsi mon irrespect pour l'inconnue. Je ne me souvenais pas de sa voix mais je pouvais m'en inventer une, criarde, qui susurrerait les mots de sa lettre à mon oreille. Je pouvais entendre son sarcasme et son hypocrisie. Merlin, elle me donnait envie de vomir. Je n'avais pas besoin que l'on me dise qu'on était fier de moi. Je n'avais pas besoin de reconnaissance ou d'aide.

J'aurai aimé qu'elle me dise qu'elle aussi avait trouvé le Chinois idiot. Qu'elle comprenait la douleur qui tirait mes épaules vers l'arrière. Qu'elle pouvait entendre mes cauchemars et voir la fatigue cinglant mes traits. Qu'elle aussi n'aimait pas que Papa et Maman soit toujours derrière moi, qu'elle aussi se sentait acculée, qu'elle aussi avait peur. Et qu'elle haïssait d'avoir peur.
Non, c'était idiot, décidai-je en pliant la lettre en quatre et en écrivant Mcwood dessus. Cette inconnue n'avait rien à m'offrir. J'avais seulement envie qu'elle ne m'écrive plus et qu'elle soit malheureuse. Ouais, qu'elle crache sa peine dans l'obscurité des dortoirs, qu'elle se sente misérable. 

En me couchant ce soir-là, je me demandais ce qu'elle avait voulu dire par : d'autres ne penseront sans doute pas comme moi. En fermant les yeux, j'essayai d'imaginer les Autres de Poufsouffle parler de moi et mon cœur s'emballa dans ma poitrine.
En m'endormant ce soir-là, je tentai de dessiner les traits de Charlie dans ma tête et je n'y parvins pas.

Double de mon Être, je te souris à chaque Temps qui me mène à notre Arche.