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Divagations clandestines

SOLO


AU-DELÀ


   Il était quatorze heures douze.

    Daniel Fisher, en cinquième année à Gryffondor, embrassait Ophelia McGuire, de Serdaigle, pour la première fois. En tout, ils s’embrasseraient cinquante-quatre fois avant qu’Ophelia se mette à penser que James Sullivan, de Serpentard, était plus intéressant que Daniel.

    Le tableau de la Comtesse Anonyme, au troisième étage, pensait à cet instant que la vie de tableau n’était vraiment pas terrible. Elle se disait qu’elle aurait préféré ne pas être anonyme et qu’on l’étudie en cours d’Histoire de la Magie. Elle fit comme si elle grattait la toile du tableau en pensant à s’échapper. Quatre soupirs plus tard, elle abandonnait cette idée.

   Au même moment, Ludwig, le Fléreur, léchait sa patte avant droite et pensait qu’il serait intéressant de grimper au sommet de la bibliothèque des appartements de ses maîtresses. Il donnerait encore sept coups de langue râpeuse avant de prendre cette décision une bonne fois pour toutes et ferait alors tomber une boîte en cristal de la troisième étagère en partant du bas du meuble, qui se briserait en seize morceaux.

    Kristen Loewy, de son côté, annotait un parchemin plein d’inscriptions runiques, un dictionnaire posé sous sa main gauche. Elle savourait la découverte, symbole après symbole, d’un nouveau secret. Elle tremperait sa plume dans l’encrier encore trente-sept fois avant de passer à autre chose.

    Il était quatorze heures douze et Baldur Feuerbach pensait à la meilleure façon d’anéantir Kristen Loewy. Il endurait chaque jour à neuf heures du matin son châtiment, sa punition qui grignotait son cerveau et l’enveloppait dans un voile de folie. Mais il ne céderait pas. Il avait encore des choses à accomplir dans cette vie.

    Il avait tant de fois pensé à s’échapper. Il avait essayé de palier son manque de visage – de vue, d’odorat (ses fentes ne lui servaient qu'à respirer), de parole – par la pratique de la Légilimancie. On l’en avait empêché, on l’avait torturé jusqu’à ce que toutes ses tentatives ne soient même plus envisageables. Mais il était tenace et discrètement, supportant la douleur peut-être mieux que n’importe qui dans cette prison, il continuait de se tisser de l’espoir. Un jour, il sortirait d’ici. Un jour, il se vengerait. Sous son masque de peau, il sourit.

    Son esprit travaillait sans cesse : c’était tout ce qui lui restait. Il pensait surtout à elle, à la dernière fois qu’il avait vu son visage, à sa trahison. Il frémissait, il rageait, il répétait intérieurement « sal… » comme une incantation. Il l’aimait, la sal… Il l’aimait tellement qu’il voulait la détruire tout à fait, ne laisser d’elle qu’un cadavre, comme sa petite Johanna ; il reviendrait, un jour, et elle serait à lui, misérable, un déchet, et là, là ! Il savourerait sa puissance sur cet être décomposé qui avait osé le trahir.

    Il serrait le poing et s’imaginait qu’elle était à l’intérieur. Que sa paume, c’était sa peau qu’il compressait. Il rêvait de la tordre comme un torchon mouillé qu’on essore. « La sal…, sal… sal…, pensait-il encore. » Un leitmotiv.

    Cette prison aspirait sa magie. Alors, il essayait d’en produire plus que la prison ne pouvait en consommer. N’était-il pas le meilleur sorcier, en matière de métamorphose, de toute l’Allemagne ? N’était-il pas foutu de trouver une solution pour sortir de là ? Il aiguisait son esprit et sa magie, lentement mais sûrement.

    Assis par terre, la tête entre les genoux, les mains et les pieds liés, il s’exerçait à faire bouger par la seule force de sa magie chacun de ses orteils, un par un. De loin, il donnait l’impression de ne pas bouger du tout, mais son corps et son esprit étaient en mouvement perpétuel. Il réussirait. « Je suis l’Aigle Rouge du Brandebourg, je suis l’Ombre du Brandebourg --… la sal..., sal… »

***


« Peut-on s’extasier dans la destruction, se rajeunir par la cruauté ! »

    Kristen tourna la tête vers lui et l’interrogea de son regard bleu.

« Qu’est-ce que tu en penses ? demanda-t-il en refermant le livre. »

    Elle haussa les épaules.

« J’en pense que les poètes sont les moins bêtes des Moldus. »

    En effet, ils étaient les seuls que Kristen tolérait ; parce qu’on n’en faisait pas des comme ça, dans son monde. Baldur se pencha vers elle, sourit de toutes ses dents si blanches et l’embrassa. Kristen sursauta et fronça les sourcils comme si elle était outrée.

« Tu préfères toujours l’autre, n’est-ce pas ? Celui qui t’a fait apprendre le français. »

   Kristen se laissa tomber, prit appui sur ses bras et balança la tête en arrière, savourant le contact du soleil sur sa peau pâle. Elle semblait lasse quand elle récita dans un soupir :

« C’est une espèce d’énergie qui jaillit de l’ennui… »

   Bal appuya son menton contre sa paume et l’observa. Il la trouvait superbe, ainsi baignée dans son spleen. Il adorait la voir lasse, car il sentait, alors, qu’elle était à la fois insaisissable et parfaitement sous son emprise. Cette possession qui semblait inconditionnelle le ravissait d’autant plus que Kristen faisait mine de ne pas s’en soucier, ni même de s’en rendre compte. En fait, il était fou d’elle, de toutes ses contradictions, de son mystère total – mais totalement maîtrisé.

« On ira au-delà du monde, dit-il alors. »

    Kristen expira un petit rire qui voulait dire « cause toujours » et s’allongea dans l’herbe, les mains sous la tête. Elle fermait les yeux. Elle était belle comme une pierre tombale.

« Du monde seulement ? »

    Elle perçut son amusement dans un petit souffle, et il répondit :

« Très bien. On ira au-delà de tout. »

    La pierre tombale conclut :

« J’aime mieux ça. »

Longe mala, umbrae, terrores

Divagations clandestines

THE CHAIN


    Bal parvenait de mieux en mieux à concentrer toute sa magie dans des zones très précises de son corps. Au bout de plusieurs semaines, il parvint à transformer l’ongle de son majeur en griffe. Puis, il réussit à étendre cette zone à tout son doigt, qui prit la texture d’une partie de serre. Bien sûr, il ne voyait pas le résultat, ce qui rendait la tâche extrêmement difficile. Ces métamorphoses partielles le vidaient complètement de son énergie. Cependant, il sentait grandir en lui une force qui lui permettait à la fois de résister à son châtiment quotidien et de pratiquer la magie depuis sa cellule. Un jour, il aurait suffisamment d’énergie pour partir d’ici, d’une façon ou d’une autre. Même aveugle, même sans sa voix, même sans sentir l’odeur de l’horreur qui régnait ici. Parce qu’elle n’avait pas réussi à éteindre sa volonté, parce qu’il se souvenait pleinement de qui il était.

***


  Il alluma la radio grésillante et tourna le bouton jusqu’à trouver une chaîne musicale. Il tomba sur un canal qui passait de très vieilles musiques moldues. Il y avait une chanson qui faisait : « Run in the shadooows, damn your love, damn your liiies » ou quelque chose comme ça.

« Ça fonctionne mal, ici, fit remarquer Kristen. Il n’y a que les Moldus pour fabriquer des engins qui ne fonctionnent plus dès qu’on se trouve dans un endroit un peu improbable. »

  Elle était assise sur un muret, le menton nonchalamment posé dans le creux de ses mains. Ils étaient dans une espèce de sous-sol humide et malodorant, un genre de squat trop pourri pour les squatteurs.

« On danse ? demanda-t-il en lui tendant la main, un sourire malicieux aux lèvres. »

    Kristen leva les yeux vers lui et attrapa sa main, l’air peu motivé. Il la tira vers lui et l’attrapa par la taille. Elle posa ses mains sur ses épaules. Son corps était mou, las. Bal l’entraîna, et le rythme de la musique ne lui donna bientôt plus la possibilité de ne pas jouer le jeu. Il la fit tourner sur elle-même, fit basculer son corps à gauche et à droite, ils firent des mouvements improvisés et absurdes qui n’avaient rien à voir avec le style de musique. Bal la transperçait de son regard. On dira même qu’il la regardait amoureusement. Parfois, il posait sa tête sur son épaule et savourait les lenteurs passagères de la musique grésillante.

« Tu resteras avec moi ? demanda-t-il, les yeux fermés et sa joue contre la sienne. »

    Kristen ne répondit pas tout de suite. If you don’t love me now…

« Peut-être bien. »

    La musique reprit plus vite, et ils s’éloignèrent pour reprendre leur chorégraphie improvisée mais savante. Ce fut la dernière partie de la chanson : après ça, un Moldu rappela le titre de la musique qui venait de passer et on enchaîna sur une autre. Cette fois, il s’agissait d’une chanteuse qui disait qu’elle se sentait bien. Kristen entreprit de lâcher Bal et d’aller se rassoir sur son muret, mais il rattrapa sa main et l’attira à lui. Il serra le dos de Kristen contre lui et posa sa tête sur son épaule.

« Ce n’est pas comme ça que ça se passe. Il faut me le promettre, dit-il à son oreille. »

    Kristen se dégagea de lui, soupira et dit :

« Les promesses, ou la plus grande hypocrisie de l’histoire de l’humanité. C’est juste une tournure de phrase censée rassurer les idiots qui n’ont pas l’audace de vivre au jour le jour. »

    Le sorcier rit un peu et haussa les épaules :

« De toute façon, je ne te lâcherai pas. »

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LES PASSANTS


    Il essaya de concentrer sa magie sur son visage. Il avait toujours su métamorphoser ses traits en ceux de ses victimes, il le faisait souvent, quelques années en arrière. *Quelques années en arrière*… Baldur sentait son visage vibrer, faire des vagues, mais il ne recouvrait ni la vue, ni rien. L’idée même de visage semblait avoir disparu. Alors, il reprenait ses manœuvres sur d’autres parties de son corps, jusqu’à tomber de fatigue, ou jusqu’à ce que l’heure de son châtiment arrive. C’était comme ça qu’étaient rythmées toutes les vingt-quatre heures qu’il vivait : il savait qu’une journée était passée quand la séance de torture mentale revenait. Parfois, il repensait au temps d’avant, quand il était libre. Il lui semblait que c’était une autre vie, que c’était un autre lui. Il regardait son moi libre non pas comme une vieille connaissance, mais comme un étranger. Un étranger, pourtant, qu’il avait envie de connaître.

***


« C’est trop court, entendit-il. »

    Il tourna la tête.

« Quoi ? »

   Kristen regardait le plafond en miettes, les mains croisées sur le ventre. Elle était allongée sur un vieux canapé qu’on avait essayé de rafistoler avec de la magie, mais dont la matière était trop abîmée pour tenir le coup durablement.

« La vie, répondit-elle. »

  Bal attendait plus d’explications.

« Le temps court plus vite que nous et on s’en rend compte toujours trop tard. Un matin on se réveille et on repense à quelque chose qui date d’il y a dix ans, et on se dit que ce n’est pas si loin. Alors que ça l’est. On se demande alors ce qu’on a fait pendant ces dix années, et on finit par conclure qu’on a perdu tout ce temps à faire des choses qui ne laisseront pas de traces. »

  Kristen ne parlait pas autant d’un coup, d’habitude. Elle avait d’autres manières de faire passer ses idées : elle avait des regards. Elle gardait tout pour elle, pensant que les autres n’étaient pas dignes de ses réflexions métaphysiques.

« Oh, crois-moi, on laissera des traces, dit simplement Bal. »

  Kristen soupira et se redressa. Elle s’assit en tailleur sur le canapé, les mains sur les genoux.

« Il faut. Je ne veux pas me réveiller à soixante-dix ans et me dire que je n’ai rien fait de remarquable. Je ne veux pas de gloire ; je veux simplement regarder derrière moi et voir tout ce que j’ai fait, au lieu de penser à tout ce que j’aurais pu faire. Tu vois, on est conçus pour vieillir et mourir. On passe notre vie à foncer dans le grand mur de l’oubli, on s’y précipite, et avec le sourire parce que c’est le jeu. Mais je ne veux pas être de passage. »

  Bal se leva et s’accroupit devant elle.

« Je ne compte pas être oublié. Et je ne compte pas oublier non plus, je ne ferai pas partie de ce jeu. »

  Kristen soupira encore – c’était une fabrique à soupirs.

«  On s'en fout de toi. Tu finiras en poussière comme moi avant même d’avoir pu faire le compte de tout ce que tu n'as pas pensé à faire dans ta vie. Le problème, c'est tout le reste. »

  Le sorcier réfléchit un bref instant. Finir en poussière… à cette époque, Kristen ne savait pas ce qu’il avait fait de Johanna. Et Johanna, il l’avait remisée dans un placard pour le moment, avec les autres. Le temps d’avoir la certitude qu’il aurait Kristen pour toujours.

« Et si on ne mourait pas, Kristen ? Et si on disait merde au temps ? »

  Kristen expira un petit rire, du genre de ceux qu’on fait quand un gamin dit une absurdité ou demande pourquoi le ciel est bleu.

« Dis-lui merde tant que tu veux. Tu ne seras pas le premier à essayer. »

  Elle se laissa tomber à nouveau sur le canapé et reprit son observation rigoureuse du plafond pourri. Il se passa un temps avant que l’un des deux ne reprenne la parole. Vaincre le temps et vaincre la mort, c’était le but ultime de Bal. Le sujet de toutes ses expériences, pour le moment infructueuses.

« Qui a inventé ça ? fit Kristen. »

  Baldur était perdu dans ses pensées, alors machinalement, il dit :

« Quoi ?
- Le temps.
- Je ne sais pas.
- C’est une belle connerie en tout cas.
- Oui. Si je retrouve celui qui a fait ça, je le bousille, conclut-il avec un sourire en coin. »

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