12 juil. 2019, 21:37
Traité de l'anéantissement
Précédemment, Aller sans retour.

SOLO
Attention : ce RP peut contenir des scènes violentes.


1. Leçon pour devenir vide



« Ça pourrait être simple dans ce monde sans cœur
De grandir avec un creux et quelques rancœurs »
Syrano


10 juillet 2044.


Je ne voyais plus passer les jours, enfermé sous terre, mais je pouvais encore à peu près les compter. J'avais disparu le 3 juillet dernier, soit une semaine plus tôt. J'avais appris le nom de l'homme qui me retenait prisonnier. Il s'appelait Baldur Feuerbach, il était Allemand, et il était mon père biologique. Sous terre, quand on est un otage, on n'a rien d'autre à faire que parler. C'est ce qu'on avait fait. Les premiers jours, je ne comprenais rien et ne croyais pas un mot de ce qu'il me disait. Je pensais que tout n'était qu'une vaste farce destinée à me faire peur, ou à me punir d'être un enfant qui n'aimait pas sa mère, ou les deux. Les premiers jours, elle me manquait ; les premiers jours, j'ai regretté.

Il m'a semblé que cet homme - mon vrai père -, était complètement cinglé. Il avait tué plus de gens qu'il n'avait de doigts, parfois pour s'amuser, parfois pour voir ce que cela faisait, parfois pour faire des expériences, et parfois pour servir ses intérêts, comme il avait tué Pap... mon autre père et Maxine. Il était cruel, n'éprouvait aucun remords, il s'exprimait d'une façon qui me faisait froid dans le dos, et sa présence même me terrifiait. Son regard doré, ses cicatrices autour des yeux et de la bouche, ses mots si brutaux qui contrastaient avec son port droit, ses chemises propres - certaines étaient celles de mon ancien père - et ses chaussures parfaitement cirées. Il s'asseyait souvent dans le fauteuil quand nous parlions, un bras pendant de l'accoudoir et l'autre posé dessus, une cigarette fumante au bout des doigts, les jambes croisées qui faisaient remonter son pantalon et laissaient apparaître ses chevilles fines. Il m'a fallut quelques jours avant de penser qu'il était presque beau, mais d'une beauté terrifiante. Une beauté qui dit : je peux te détruire à tout moment, si j'en ai envie.

Je pouvais sentir la haine qui émanait de tout son être. La haine et le désir de vengeance. C'était inscrit en lui. Parfois, il était calme et il me parlait de lui, de ma mère, de ce qu'elle m'avait fait, de ses mensonges. Il me racontait tout, même le pire. Surtout le pire. Il n'avait vraisemblablement aucun désir de se faire bien voir de moi. Il a passé des heures à me décrire méthodiquement la façon dont il a tué ses premiers Moldus et les expériences qu'il a menées sur eux, quand il était plus jeune, en Allemagne. Je crois que s'écouter parler du passé le détendait. Quand je me mettais à trembler, à pleurer ou à vomir, il se levait calmement et me frappait très fort au visage. Je pleurais de plus belle et la conversation prenait fin ainsi, jusqu'à la prochaine. Il m'obligeait à l'écouter et il ne supportait pas que je ne supporte pas. Une fois, il m'a frappé si fort à la tête que je suis tombé dans les pommes. Je n'ai pas eu le droit de manger au repas suivant.

On dit qu'à partir d'un certain temps, si un enfant disparu n'a pas été retrouvé, il y a de grandes chances qu'il soit mort. Dans mon cas, je n'étais même pas sûr que l'on m'ait cru disparu, mais je me sentais déjà mort. Ou plutôt vide. Il prenait soin de faire de moi une coquille vide et il me remplissait de ses mots, de ses histoires. Je n'avais plus aucune accroche dans le monde réel : il n'y avait que lui et ce qu'il me forçait à écouter, sa présence et la peur qui se transformait en lassitude.

Il aimait partager des repas avec moi, quand j'étais autorisé à manger. Il disait que c'était un bon moment à passer en famille. C'était dans ces moments-là qu'il me parlait le plus de ma mère. C'est là que j'ai appris qu'elle avait failli me tuer et que c'était pour ça que je ne l'avais pas vue pendant longtemps : mon autre père était parti avec moi pour m'éloigner d'elle et avait altéré sa mémoire pour qu'elle ne se sente pas coupable, et moi, il m'avait aussi retourné l'esprit pour que je pense que ma mère était partie en voyage. Cette histoire fait partie de celles que j'ai eu du mal à accepter. Alors, il a fallu que le sorcier m'en raconte plus sur la jeunesse de ma mère ; et là, j'ai fini par le croire. Quand j'étais à Poudlard, je voulais enquêter pour savoir si ma mère faisait de la magie noire. Aujourd'hui, je savais que la rumeur était vraie, et qu'en plus de ça, c'était avec cette magie qu'elle avait manqué de me tuer. C'était aussi avec cette magie qu'elle avait été la complice de mon nouveau père. Apparemment, elle lui avait dit qu'elle ne se rendait pas compte de ce qu'il faisait vraiment, et elle l'avait laissé en plan parce qu'elle avait eu peur de lui. Sauf qu'à ce moment-là, j'étais déjà en route, comme on dit. Il paraît qu'elle ne voulait pas de moi et qu'elle a tenté de faire en sorte que je n'arrive jamais, mais elle n'a pas réussi. Enfin, je ne sais pas : pour cela comme pour tout, mon kidnappeur a été honnête et m'a dit qu'il en doutait, finalement, et que si elle n'avait pas vraiment voulu de moi, elle aurait bien trouvé un moyen de ne pas m'avoir. Ouais enfin, elle avait quand même failli me buter après ça, quoi.

Il me disait qu'il l'avait aimée, aussi, et inversement. Il me disait qu'ils étaient passionnés ; qu'ils étaient des passionnés de la vie, et que les fous de la vie sont aussi des fous de la mort. Quand il parlait de leur amour, on aurait pu penser qu'il était nostalgique, qu'il pensait à ce temps-là avec tendresse. Et puis, d'un coup, il se mettait à l'insulter, à serrer quelque chose dans ses poings. Quelques secondes plus tard, il redevenait calme. Parfois, il me reprochait de trop lui ressembler, et il s'apprêtait à me frapper, mais il arrêtait son geste juste avant en me disant que non, finalement, j'avais ses yeux à lui, pas à elle. Il m'a expliqué qu'il n'avait pas toujours eu les yeux dorés, que cette couleur datait d'après la prison, quand il avait dû se recréer un visage parce que ma mère lui avait volé le sien.

Baldur Feuerbach m'obligeait à l'appeler « père ». Il voulait que je prenne cette habitude, alors quand je m'adressais à lui, je devais penser, de temps en temps, à commencer mes phrases par « père ». Si je passais trop de temps sans le dire, il me frappait aussi. Il disait souvent que je manquais d'éducation. Et, d'autres fois, assez rarement, il s'asseyait près de moi et me calait contre lui en me caressant les cheveux, ou bien il me regardait comme si j'étais la plus belle chose au monde et me disait que je lui avais manqué, pendant toutes ses années. Et alors, je me sentais mieux. Presque bien. Je cherchais ces moments, j'en venais à les désirer ardemment et je croyais à leur sincérité.

Ainsi, j'étais en permanence sur mes gardes. Il était trop imprévisible. Je ne savais jamais à quoi m'en tenir et donc, la plupart du temps, je ne pensais plus à rien. Non, ce n'est pas vrai ; je pensais aux règles. Ne pas pleurer. Ne pas vomir. Ne pas m'évanouir. Ne pas être en colère. Ne pas essayer de m'échapper. L'appeler père. Me plier à toutes ses exigences, en fait. Je pensais aux moments qui m'attendaient si je faisais ce qu'il me demandait ; je pensais au regard qu'il m'adressait, ces rares fois où il semblait m'aimer. Je ne comprenais pas, bien sûr, qu'il autorisait ces moments pour mieux me contrôler. Comment l'aurais-je pu ?

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Den Erlenkönig mit Kron’ und Schweif?

14 juil. 2019, 20:26
Traité de l'anéantissement
2. Leçon pour ceux qui ne se souviennent pas


13 juillet 2044.


Il n'y avait pas de miroirs, ici. Je crois que je ne me serais pas reconnu, de toute façon. Je sentais que j'avais maigri, que mes yeux étaient devenus vides - ils sont le reflet de l'âme, à ce qu'on dit, que j'avais le teint tout pâle à force de ne plus voir le soleil. Je me sentais faible. Je fis rebondir ma fourchette contre mon assiette sans m'en rendre compte.

« Père ? fis-je, la gorge serrée. »

Je n'osais pas le regarder, mais je sus que j'avais son attention. Je posai ma fourchette contre l'assiette et mis mes mains sur mes genoux.

« Je ne vais pas retourner à Poudlard l'année prochaine. »

Je ne savais pas si c'était une question ou une affirmation, mais mon père répondit malgré tout :

« Non. »

Je baissai un peu plus la tête. Ce n'est pas que je voulais retourner à Poudlard, où il y avait ma mère, après tout ça. Mais je voulais malgré tout être un sorcier, et Poudlard ferait de moi un sorcier.

« Comment je vais faire pour apprendre la magie ? Je voulais devenir fort. »

Je relevai les yeux pour guetter sa réaction. Ma tête était rentrée dans mes épaules et j'avais peur de la réaction de mon père biologique : je ne savais jamais ce qui m'attendait quand j'essayais, moi, de parler, et pas seulement de l'écouter. Ma position naturelle était devenue une position de défense : j'étais toujours prêt à me faire frapper. Il posa ses coudes sur la table et avança la tête, comme pour mieux me voir, et sourit. Je ne savais pas si ce sourire était moqueur ou s'il signifiait carrément que j'allais me faire bouffer. J'imaginais que les vampires avaient exactement le même sourire.

« Je t'apprendrai tout ce qu'il faut pour devenir fort. »

Je repris ma fourchette et recommençai à la faire tinter contre mon assiette.

« Mais je ne peux pas faire de magie en dehors de l'école. »

Il soupira longuement. L'avais-je contrarié ? Je serrai ma fourchette dans mon poing et me recroquevillai encore plus. C'était débile, j'avais bien conscience que je ne pourrais pas me défendre avec une fourchette, mais ça me rassurait.

« Je t'apprendrai la théorie. Tu accumuleras tout dans ta petite tête et le jour venu, tu feras exploser tout ce que tu auras emmagasiné. »

Je n'étais pas du tout convaincu, mais bien sûr, je ne pouvais rien dire. Il me semblait impossible d'apprendre la magie sans s'entraîner. La théorie, c'était bien différent de la pratique, comme j'avais pu m'en rendre compte lors de ma scolarité à Poudlard.

« Je... J'ai entendu parler... Y a une école qui... qui peut nous apprendre des trucs. C'est une école que personne ne connaît vraiment, enfin normalement, mais... »

Plus je parlais, plus ma tête rentrait dans mes épaules. J'aurais pu me noyer dans mon propre corps.

« Mon petit chéri, remets-tu en question mes méthodes d'éducation et d'instruction ? demanda-t-il calmement.
- Non ! Non, non, non, bien sûr que non, c'est que... Ça s'appelle l'Académie des Arts obscurs, alors j'me suis dit que peut-être, ça pourrait vous convenir... Père... »

Je fermai les yeux pour ne pas voir la raclée que j'allais me prendre, mais elle ne vint apparemment pas. Au bout de quelques secondes de silence, je rouvris les yeux et l'observai. Il me regardait en essayant de percevoir dans mon attitude l'ombre d'un mensonge. Il pensait sûrement que je cherchais un prétexte pour lui échapper.

« Je n'ai jamais entendu parler de ça. D'où est-ce que tu le tiens ?
- C'est... Quand Poudlard a été attaquée, en fin d'année, plein de gens sont venus... Les directeurs des autres écoles de magie. Et ils ont parlé de cette école, et j'avais trouvé ça... bien... les gens qui y sont ont l'air d'être... y en a une qui a un troisième œil, d'autres qui font des Patronus noirs... Je sais pas trop ce que... mais... Peut-être... Enfin... »

Je l'entendis se lever et son ombre grandit sur moi. Il leva la main et je crus qu'il allait m'en coller une. Au lieu de cela, il me caressa doucement la tête. Je sentis des frissons me parcourir le crâne, comme si mes cheveux se dressaient sur ma tête.

« Oh-oh ! C'est qu'il utilise des mots de grandes personnes, mon fils ! Si seulement tu arrivais à faire des phrases, ce serait encore mieux. Et où trouvent-ils leurs élèves, dans cette école ? »

Mes yeux devinrent tout ronds. Je n'en savais rien, d'où elle était, et de comment on faisait pour s'y inscrire. Peut-être qu'ils l'avaient dit, mais vu tout ce qu'il s'était passé ce soir-là, je n'avais pas pu tout retenir. Il y avait eu beaucoup trop d'informations, trop de noms, d'énigmes, de rebondissements.

« Je... Je sais pas. Ils l'ont pas dit. Enfin, je... ils ont dit beaucoup de choses et c'était difficile de... »

CLAC ! La voilà, celle qui m'attendait depuis le début. Ma tête avait tourné sur le côté et je sentis ma joue chauffer et piquer. Je me mordis les lèvres très fort pour empêcher les larmes de me monter aux yeux. Je ne voulais pas m'en prendre une deuxième.

« Je t'apprendrai la théorie, trancha-t-il. Et je verrai ce que je peux faire pour que tu te souviennes de ces histoires d'académie. En attendant, tu seras bien mieux auprès de ton papounet chéri, n'est-ce pas ? »

J'entendis son rire, puis ses pas s'éloigner, la terreur de sa présence s'amoindrir, et mes épaules se relâchèrent. J'expulsai l'air que j'avais gardé comprimé dans mes poumons et, épuisé par cet effort de communication, je me sentis vidé de tout mon moi ; à nouveau.

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Den Erlenkönig mit Kron’ und Schweif?

15 juil. 2019, 14:21
Traité de l'anéantissement
3. Leçon pour un fou



15 juillet 2044.


De la musique. Je dormais dans le lit de camp, j'estimais que nous étions au beau milieu de la nuit - mais après tout, peut-être pas - et je fus réveillé par de la musique. Je gardai les yeux ouverts, me disant que si Père me voyait, je pourrais les fermer aussitôt et faire comme si je dormais encore, et je tentai d'identifier d'où venait la musique. J'inspectai la pièce et découvris une radio, posée par terre. J'étais quasiment sûr que c'était nouveau.  Je me surpris à bien aimer la musique qui passait, mais je ne comprenais pas ce que le chanteur disait : ce n'était pas de l'anglais. Père fredonnait, et soudain, il se mit carrément à chanter. Il a une belle voix, pensai-je.

« ... Mon ciel c'était ses yeux, sa bouche, ma vie c'était son corps, son cœur... Je l'aimais tant que pour la garder je l'ai tuée ! »

Il s'arrêta, mais j'étais stupéfait qu'il soit capable de chanter. Je ne pouvais pas m'empêcher de le regarder faire, même si je ne comprenais rien aux paroles. En tout cas, j'étais sûr que c'était une chanson triste, et donc certainement une chanson d'amour. Lorsqu'il me racontait ses histoires avec ma mère, Père aimait se faire passer pour un grand romantique. Pourtant, allez savoir pourquoi, j'avais du mal à le concevoir. Surtout quand il me battait juste après.

Il était dos à moi et ne pouvait pas me voir, alors que moi, je le voyais. C'était une sensation agréable. J'avais l'impression d'avoir une sorte de pouvoir sur lui, pour la première fois. Voir sans se faire voir. Il me suffit d'y penser pour que cela cesse. Comme s'il avait un sixième sens, le sorcier se tourna vers moi. Je fermai les yeux très vite, mais il avait vu que j'étais réveillé.

« Tu ne parles pas français, bien sûr. »

Je rouvris les yeux.

« Je sais dire bonjour, merci et baguette.
- Oh. Ouah. Incroyable. Et qui t'a appris à dire baguette ?
- Maman. On criait des mots en français au-dessus des falaises avec elle et Papa. On pouvait voir la France quand il... faisait... beau... »

Je me rendis compte de mon erreur trop tard. J'avais dit Papa. En parlant de mon autre Papa. Je remontai la couverture jusqu'à la moitié de mon visage, comme si elle pouvait me protéger des coups de Père. Et en effet, il s'était levé. Il m'attrapa les cheveux et me les tira très fort pour faire sortir ma tête de la couverture. J'ai pensé qu'il aurait pu m'arracher toute la peau de la tête tant il tirait fort.

« Ce chien n'a jamais été ton père, petit. »

Et il me relâcha.

« Désolé, Père.
- Tu vas porter mon nom. Pas officiellement, bien sûr, ce serait trop bête de nous faire repérer pour ça, hein ? Mais mets-toi bien ça dans le crâne, tu es Owen Feuerbach. »

Je ne sus quoi répondre. Owen Feuerbach. J'avais voulu porter le nom de Maman, être Owen Loewy, pour qu'on me reconnaisse et qu'on arrête de me prendre pour un imbécile. Et finalement, puisque je la détestais, je n'en avais plus voulu. Désormais, on m'obligeait à porter un autre nom, et je ne savais pas quoi en penser. On m'ôtait ce qu'il me restait de mon père - de celui que j'avais cru être mon père -, et on me collait le nom de mon père biologique, qui était violent avec moi, me faisait me sentir vide, mais qui me disait toujours la vérité - ou ce qui semblait l'être. Baldur Feuerbach tuait mon père jusque dans mon nom. Même si Nathan m'avait menti, m'avait arraché à ma mère et, d'une certaine façon, m'avait mené à être ici aujourd'hui, je n'arrivais pas encore à le détester tout à fait. Je crois qu'on déteste moins facilement ceux qui sont morts. On leur pardonne un peu. Et pourtant, je n'avais pas le choix. Je me sentis un peu coupable quand je répondis :

« Oui, Père. »

Il hocha la tête et s'installa sur le bord de mon lit. Il me caressa la tête, juste là où il avait tiré quelques secondes plus tôt.

« C'est bien, mon petit. Si je le pouvais, je ne te cacherai pas comme ça, tu sais. »

Il faisait référence à la façon dont Maman m'avait traité, et je le savais. Il savait taper là où ça faisait mal. J'en avais conscience, et pourtant, ce qu'il disait me plaisait tout de même. Comme Père était si imprévisible avec moi, mes réactions l'étaient aussi. Son comportement pouvait changer d'un instant à l'autre, et mes pensées changeaient avec. Comme si rien n'était jamais sûr.

« Ta mère et moi avons travaillé le français ensemble. Nous lisions de la poésie moldue. C'est tout ce que Kristen tolérait, chez les Moldus. Leurs poètes. Elle les aimait, même. »

J'imaginais bien Maman lire des poèmes. Quand j'étais tout petit, elle me lisait des histoires, et elle les lisait très bien. Je me demandais si Maman aurait pu être en couple avec Aude Luneau aujourd'hui si elle n'avait pas appris le français avec cet homme. Sans doute que oui, puisqu'Aude Luneau parlait anglais, mais tout de même ? Et Père savait-il que Maman était amoureuse d'une femme ? Une chose était sûre : je ne lui dirais pas moi-même.

« Elle voulait dire quoi la chanson tout à l'heure ? »

Un sourire fendit les lèvres de Père. C'était un de ses sourires qui me glaçaient le sang.

« Mon ciel c'était ses yeux, sa bouche, ma vie c'était son corps, son cœur... Je l'aimais tant que pour la garder je l'ai tuée, récita-t-il en traduisant en anglais. »

Je chargeai mes poumons en air, plus terrifié encore. Il me tapota la joue en me souriant encore.

« Oh, ne t'en fais pas, ce n'est pas à propos de ta mère. »

Il tourna la tête et son sourire disparut. Ma peur se mua en incompréhension : Père avait l'air triste. Je ne l'avais jamais vu dans cet état. Il paraissait nostalgique quand il parlait de Maman, mais cela se terminait souvent par des insultes et de la rage : j'estimais donc qu'il n'était pas question de vraie tristesse dès le départ. Là, c'était différent. Et il essayait de le cacher. Il m'avait expliqué nombre de ses meurtres en détails, le plaisir qu'il avait pu y prendre, mais là, il y avait quelque chose qui le rendait triste et dont il ne voulait pas parler.

« C'est des belles paroles. Mais c'est triste aussi.
- Oui, c'est triste. »

Il m'ébouriffa les cheveux et se releva. Je ne le quittai pas des yeux, franchement stupéfait à l'idée que Père puisse être triste. Ça le rendait humain. Un peu.

« Rendors-toi, Feuerbach. »

Je fermai les yeux aussitôt et pensai à tout cela pendant de très longues minutes, sans réussir à dormir.

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20 juil. 2019, 00:28
Traité de l'anéantissement
4. Leçon de géographie



16 juillet 2044.


Je ne me remettais pas de cet échantillon de sensibilité, apparemment sincère, que j'avais pu percevoir chez Père. Je ne savais pas ce que cette chanson en français signifiait pour lui, et je ne me souvenais pas des paroles, mais il était évident que ça l'avait touché. Pourtant, je n'ai pas voulu en parler à nouveau : il n'aurait peut-être pas aimé cela. De temps en temps, je me surprenais à le regarder fumer sa cigarette, sur son fauteuil, et à lui imaginer l'air triste qu'il avait eu un instant. Alors, je sentais qu'il y avait quelque chose à creuser, et il me prenait l'envie de le connaître. De le connaître autrement que par ses histoires de meurtre et son passé avec Maman.

Ce jour-là, j'étais assis sur le lit de camp, la couverture enroulée autour de moi. Il faisait plutôt frais, ici. Je suppose qu'il faisait chaud à l'extérieur, puisqu'on était en juillet... quelque part en juillet. Il fumait sa cigarette en lisant la Gazette du Sorcier, et, quand il tourna la page, il vit que je le regardai d'un air curieux. J'eus beau détourner la tête très vite, il m'avait vu.

« L'actualité dans ce pays est vraiment... »

Il froissa du bout de ses doigts les pages du journal.

« ...fascinante. »

Il avait insisté sur le f et le s. On aurait dit un serpent : il ne devait pas du tout penser ce qu'il disait. C'était ce genre de petits détails qui me permettait de ne pas sombrer, et de me rappeler qu'il pouvait être réellement effrayant.

« Sans doute..., dis-je.
- Que penses-tu de ce qu'il se passe ?
- De quoi ? ... Père ?, me rattrapai-je, car je savais que j'avais mal commencé ma phrase.
- Ce Conseil des Sorciers.
- Je sais pas trop. Tout le monde en parlait à Poudlard, c'est un peu dingue. Il a pas fallu longtemps pour que les Sang-Purs et les Nés-Moldus se parlent plus alors qu'ils étaient amis avant. Y a même une fille dans ma maison qui, avant de parler à qui que ce soit, lui demande si ses deux parents sont bien sorciers.
- Incroyable. Serpentard, c'est bien cela ? On dit que toutes sortes de sorciers sont sortis de là. »

Et puis, il m’envoya le journal, dont j’observai la Une. C'était Madame Parkinson. Beaucoup de gens parlaient d'elle à Poudlard, en disant qu'elle était merveilleuse. C'est vrai qu'elle n'était pas moche, même si elle était un peu vieille à mon goût. Elle avait surtout un très beau regard. Et quand même, c'était la cheffe des sorciers du pays, même si je n'aimais pas spécialement l'idée d'avoir un chef. Je comprenais que certains puissent la prendre comme modèle. Moi, je ne pouvais pas oublier qu'on s'était fait attaquer pile le jour où elle était devenue cheffe. Je n'aimais pas vraiment Poudlard, mais l'idée qu'on l'attaque pendant que j'y étais ne me plaisait pas forcément.

« Ils disent pas si elle a été à Serpentard. Si c’était le cas, et ça doit l’être, ceux de ma maison devaient s'en vanter tous les jours.
- Et d'après toi, pourquoi serait-elle issue de Serpentard ? Ce noble groupe d'élèves..? »

Je tentais de me remémorer mon devoir d'Histoire de la Magie de Première Année sur ma propre maison.

« Parce qu'elle est... rusée ? Père ? »

Il se leva de son siège et se rua vers moi, m'attrapant par les bras et me secouant légèrement. Je me raidis.

« Parce qu'elle prend ce qu'elle veut prendre. Fut-ce un pays. »

Il se retourna d'un coup, rattrapant la Gazette par la même occasion, et balança le journal sur la table.

« On ne t'a pas appris ça, à Poudlard ? Ce que tu veux, tu l'obtiens..., dit-il en serrant les dents. »

Dit comme ça, c'était assez inspirant. Moi aussi, en tant que Serpentard, ce que je voudrai, je l'obtiendrai. Je gonflai mes poumons, retrouvant cette sensation agréable de se sentir pleinement dans la maison de Salazar.

« Et pourtant, et pourtant, Owen... Cette femme... est mon plus gros problème à l'heure actuelle. »
- Ah bon ?
- Oui, vois-tu, à cause d'elle, je suis... »

Il donna un grand coup de poing dans la table, au niveau du journal. J'ai d'abord sursauté, puis j'ai cru qu'elle allait se casser en deux. Il releva son poing et fit bouger sa main pour la soulager.

« ...bloqué. »

Il agita ses mains au-dessus de sa tête en poursuivant :

« Mais je dois la remercier, sans elle, retrouver ton faux-papa aurait été bien plus compliqué. Ah... Je me bénis d'avoir pénétré le territoire avant tout ceci... Le timing était parfait... Jusqu'ici. »

Il leva la tête, comme s'il parlait à quelqu'un qui était au plafond et leva un peu les bras sur le côté. Il haussa le ton :

« Je ne peux même pas montrer mon pays à mon fils ! Je ne peux pas lui montrer son pays ! »

Je ne m'étais jamais senti qu'Anglais, depuis toujours. Je n'étais pas spécialement patriote, mais je savais que Papy et Mamie étaient très anglais. Surtout Mamie, elle avait des manières qui, parfois, me faisaient un peu rire. En revanche, maintenant que je savais que j'avais du sang allemand, je ne pouvais m'empêcher d'y penser en rêvant un peu. Je me disais, d'une certaine manière : je viens d'ailleurs.

« Est-ce que... J'ai de la famille, là-bas ? Des grands-parents... »

Père me lança un sale regard. Les parents étaient visiblement un sujet tabou, pour lui. Comme quoi, ce n'était pas qu'un truc d'enfants. En y réfléchissant, Maman aussi avait un problème avec Papy et Mamie... Enfin, c'était plutôt Mamie qui avait un problème avec Maman. Maintenant, je savais pourquoi.

« Non. Et maintenant, tu n'as que moi. Il n'y a qu'en moi que tu peux avoir confiance, mets-toi bien ça dans le crâne. »

Désolé, je baissai la tête.

« C'est comment, l'Allemagne ? fis-je d'une petite voix, pour m'intéresser un peu. »

Père soupira longuement.

« Merveilleux. »

Après ça, il y eut un long silence. Je remuai ma langue dans ma bouche, comme l'expression qui dit qu'il faut tourner sept fois sa langue dans sa bouche avant de parler. Je n'avais pas tout à fait suivi cette recommandation jusqu'à ma vie avec Père. Je commençai même à me triturer les doigts. Je brûlai de lui poser une question, malgré tout... Parce qu'ils me manquaient... Je me décidai à ne pas poser de question, mais voulut tout de même aborder ce sujet :

« Je vais pas les revoir, alors. Papy et Mamie. Papy est très malade. Si ça se trouve il va mourir. Et je lui ai pas dit au revoir. »

Y penser me rendit vraiment triste. Père prit une grande inspiration et me regarda avec un air très dur. Je vis ses mâchoires se contracter, et par conséquent, mon corps se contracta aussi, prêt à recevoir une punition. Elle ne vint pourtant pas : je profitai de cette ouverture.

« Je pourrais lui écrire une lettre... Et... ce serait crédible si on est censés être en vacances..., suggérai-je. »

Hésitation. Silence trop long. Mon corps était encore tout contracté, en position de défense.

« On verra, répondit simplement Père. »

Je hochai doucement la tête. Je savais bien que lorsque les adultes disaient on verra, c'était un non. Cette règle se vérifiait quatre fois sur cinq, au moins. Sans savoir pourquoi - peut-être pour jouer en ma faveur -, je dis, en remontant lentement mes yeux vers les siens :

« Je pourrais aussi apprendre l'allemand. »

Son visage s'illumina et un sourire satisfait apparut sur ses lèvres.
Dernière modification par Owen Feuerbach le 22 févr. 2020, 07:24, modifié 3 fois.

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22 juil. 2019, 21:47
Traité de l'anéantissement
5. Leçon d'esthétique



20 juillet 2044.


Cette fois, c'était la bonne, j'avais définitivement perdu le fil des jours. C'est aussi parce que je m'en inquiétais moins : après tout ce temps, je savais que l'on ne me retrouverait pas. Peut-être ne m'attendait-on pas, nulle part. Et puis, je commençais à comprendre Père, ce que je pouvais dire et ne  pas dire, ce qui me valait une punition et ce qui ne m'en valait pas. J'avais déjà appris quelques phrases en allemand. Je pouvais me présenter : Bonjour, je m'appelle Owen Feuerbach, et je savais également dire bienvenue, au revoir, merci, père et les premiers vers d'un poème de Goethe : Wer reitet so spät durch Nacht und Wind ? Es ist der Vater mit seinem Kind . C'était l'histoire d'un père et de son enfant qui chevauchaient la nuit, avant de tomber sur le "Roi des Aulnes", c'est-à-dire un Erlkönig. À la fin, le Roi des Aulnes emmenait l'enfant, et le père le retrouvait mort. Je me demandais si Goethe était un sorcier, en réalité, puisqu'il parlait d'une créature magique en poème. Quand je récitais ces vers pour m'entraîner à prendre l'accent allemand, Père me répondait par d'autres vers : Du liebes Kind, komm, geh mit mir ! Gar schöne Spiele spiel ich mit dir ; et il se mettait à rire à gorge déployée. C'était une réplique du Roi des Aulnes.

Puisque je savais dire Père en allemand, je devais maintenant l'appeler Vater. J'avais un peu de mal à prendre cette habitude, comme j'avais eu du mal à dire Père au début, mais la prononciation de l'anglais était proche de celle de l'allemand : je pouvais donc faire semblant de ne pas articuler si je me trompais de mot.

Père - à vous, je vous le dis comme ça, c'est plus simple - voulait me faire beau. On ne manquait pas de grand-chose, si ce n'est de lumière du jour ; et ne pas voir le soleil durant si longtemps met vraiment à mal la santé. Père s'était débrouillé pour que l'on ait de l'argent. Il disait que maintenant que les deux autres étaient morts, cela ne pouvait pas leur manquer. Il m'avait donc acheté un costume à ma taille, dans une boutique moldue. Quand il sortait ainsi, il prenait l'apparence de Nathan, mais il ne voulait pas traîner dans le monde des sorciers. Le corps de Nathan n'était plus dans le placard : Père n'avait gardé que de quoi prendre son apparence dans des petits bocaux. Je préférais ne pas y penser : je n'avais pas le droit de vomir.

Le costume qu'il m'offrit me semblait très classe, mais je ne compris pas ce cadeau. Je ne dis rien tout de suite, si ce n'est merci - danke - mais quand il fit le nœud de la cravate qui allait avec, je ne tins plus.

« On va sortir ? demandai-je un peu naïvement. »

Ses mains cessèrent tout mouvement et ses yeux dorés, cernés de cicatrices, me fixèrent. Je déglutis. Ma question était franchement débile, et maintenant, je m'en rendais compte.

« L'élégance n'a pas besoin d'occasions, mon petit chéri. »

Il sourit de toutes ses dents comme des perles et acheva de nouer ma cravate. Il se recula et observa le résultat avec un air satisfait. Moi-même, je me sentais bien dans ces nouveaux vêtements. C'était comme si les mettre injectait une dose de fierté dans le sang. Je gonflai le torse, comme avant.

« Installe-toi sur le fauteuil. Je vais t'apprendre à apprécier la Beauté. »

Je ne compris pas ce qu'il entendait par là, mais je m'exécutai. Assis sur ce fauteuil, les pieds joints et les mains sur les genoux, je devais avoir l'air d'un enfant très sage.

« Gar schöne Spiele spiel ich mit dir, sourit-il. »

Je pris une grande inspiration qui fit relever ma tête. Mes dents étaient serrées, dans l'attente de ses mots. Il gonfla aussi sa poitrine et leva les bras en l'air, comme si cet air était le meilleur qui l'ait jamais respiré ; comme si le moment particulier était venu d'apprécier quelque chose que j'ignorais.

Ce jour-là, il m'apprit qu'il y avait plusieurs choses qui pouvaient être belles. Une œuvre d'art, des mots qui ont une résonance particulière, une femme, la vie, le chaos, la destruction. C'était assez compliqué : j'avais du mal à concevoir que la destruction pouvait être belle, par exemple. Il m'expliqua que ce qui engendrait la beauté, dans la destruction, c'était le plaisir que ça provoquait. Ce plaisir de la destruction était, d'après lui, une forme de beauté bien particulière, une façon de se sentir plus Dieu qu'Homme ; et ce n'était pas un mal.

Pour achever sa démonstration, il s'absenta quelques minutes en me demandant d'attendre sagement dans le fauteuil. Je ne bougeai pas. Je l'entendis revenir peu de temps après. Il avait dans ses mains un petit oiseau qui avait l'air un peu engourdi - il lui avait sans doute jeté un sort pour l'assommer, mais il était toujours en vie. Il faisait des petits bruits et ses ailes bougeaient.

« J'ai une certaine affection pour les oiseaux, mais cela fera l'affaire, dit-il en posant l'oiseau à moitié assommé sur la table. »

Il fit un mouvement de main pour m'inviter à le rejoindre près de l'oiseau.

« Pourquoi avoir ramené un oiseau ici, Vater...? »

Ses paupières se fermèrent un peu sur ses pupilles dorées et il me sourit.

« Le plaisir de la destruction. »

Il se plaça derrière moi et posa ses mains sur mes épaules. Il avança sa tête près de mon oreille droite et chuchota :

« Détruis-le. C'est la facilité de la chose qui la rend si belle. »

Je pris une grande inspiration tandis que mes yeux bleus ne pouvaient quitter l'oiseau à demi-inconscient. Ses ailes battaient si peu qu'il ne pouvait s'envoler. Je fronçai les sourcils et attendit, en pensant très fort : envole-toi, que je ne puisse pas le faire. Envole-toi, s'il te plaît, mais l'oiseau n'y arrivait pas. Père avança sa main gauche pour me tenir par la mâchoire. Il serrait fort. Je sentis les larmes me monter aux yeux.

« Fais-le. Avec élégance et précision, d'un geste assuré. Fais-le. Sens ta rage couler de ton cœur à ta main. Ferme les yeux et dirige ta colère jusqu'au bout de tes doigts. »

Je me sentis ramollir sous l'emprise de Père. Je ne pouvais pas tuer cet oiseau, j'étais sûr que je n'aurais aucun plaisir à le faire, contrairement à ce qu'il me disait. De l'eau salée commença à couler sur mes joues. Père resserra son emprise quand il sentit mes larmes couler sur ses doigts. Il m'attrapa la main droite, passant ses doigts entre les miens, et, d'un geste brusque fit frapper ma main sur l'oiseau. Il se détacha de moi sans rien dire et alla chercher un tissu pour s'essuyer les doigts. Moi, je m'effondrai par terre, mes yeux embués de larmes fixés sur ma main ensanglantée.

Siehst, Vater, du den Erlkönig nicht?
Den Erlenkönig mit Kron’ und Schweif?