Couloirs

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Kristen Loewy avait toujours marché très vite, très droit à l’horizontale autant qu'à la verticale – c’est-à-dire qu’elle marchait en angle droit, son corps ne semblait pas affecté par la vitesse de sa démarche, et elle avait toujours la tête haute et le port presque exagérément planté. Elle ne faisait pas de détours, prenant toujours le chemin le plus court pour arriver à sa destination. Elle regardait droit devant elle et ne se souciait pas outre mesure de l’environnement qui existait entre son point de départ et son point d’arrivée - cela était aussi vrai physiquement que moralement. Elle avait une allure si déterminée et un pas si rapide que lorsqu’elle était allée à Paris, un jour, elle avait trouvé les parisiens désespérément lents. Lorsqu’elle avait accompagné Erza Nyakane dans la capitale française, car c’était là sa prochaine destination, ce constat était resté le même : les parisiens n’étaient pas vraiment des champions de course. Seulement, eux avaient la particularité d’être pressés et impolis, ce qui rendait très facilement observable leur manie de se déplacer assez vite.

Quand Kristen marchait, c’était plutôt d’une façon pressée mais légère, un peu comme un fantôme flotterait à toute vitesse dans de longs couloirs. On regardait ailleurs un instant, et hop ! Elle avait tourné à droite ou à gauche, on ne savait pas, mais elle avait disparu sans un bruit. Elle portait des derbies volantes, des richelieus sans-bruit ou des mocassins agents secrets – tout aurait dû faire ce bruit terrifiant que font les femmes adultes quand elles marchent dans les couloirs, ce « tap-tap-tap » légèrement aigu et annonciateur de la fin du monde, mais Kristen, peut-être par magie, ne faisait ce bruit qu’à moitié, comme s’il était un peu timide.

Aujourd’hui, donc, elle se déplaçait ainsi dans les couloirs du château de Poudlard – faut-il donner une raison ? Elle en avait bien le droit, et de toute façon, la destination n’est pas le sujet de l’histoire de ce jour, ce qui compte, pour cette fois, c’est le chemin.

Nous étions au beau milieu de l’après-midi, en pleine semaine d’hiver – c’est-à-dire que le soleil commençait presque à se coucher. Elle croisa Peeves, flottant près du rebord d’une ouverture, une sorte de fenêtre sans vitre qui donnait sur une cour, quelques mètres plus bas. Peeves lançait des morceaux de craie sur les pauvres élèves en contrebas, s’esclaffant : « Il neige, bande d’imbéciles ! » et lorsque tous les élèves eurent déguerpi, il se roula de rire dans les airs.


« Merci, Peeves. Sans vous, ces élèves seraient restés dehors et auraient sans doute attrapé froid. »

Peeves se stoppa net. Il n’y avait pas grand monde pour le vouvoyer, lui, l’esprit frappeur. Il se retourna, constata la présence de la directrice, et se mit à réfléchir. Mince alors, il n’avait pas vu les choses sous cet angle...! En s’envolant vers la cour où étaient les élèves quelques minutes plus haut, il bredouilla :


« Je ne voulais pas être gentil ! »

Et il disparut. La directrice poursuivit son chemin, et au bout de trois couloirs traversés, s’arrêta. Elle avait la désagréable impression d’être suivie par une petite souris. Elle se retourna alors, observa le couloir derrière elle, et vit à une distance à la limite du raisonnable la petite souris en question. C’était une petite élève qui, il fallait l’avouer, ne lui disait trop rien. Elle devait être trop jeune pour avoir eu Kristen en tant que professeur. La directrice haussa un sourcil et dit :

« Mademoiselle… Peut-être puis-je vous aider ? »

Moi, je suis en quelque sorte un philosophe. Mon sujet d'étude, c'est vous. Je fais des recherches sur vous, votre vie, votre âme.

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Reducio
Dans ce RPG, Aelle est encore en première année.

Attrapant mon petit livre que je fourrais à l’intérieur de ma cape, je quittais la bibliothèque avec réticence. Je m’engouffrais dans les couloirs frais de l’école à grand pas, voulant me débarrasser au plus vite de la tâche qui m’était incombé afin de me libérer l’esprit. Mon devoir était d’envoyer cette lettre avec un des hiboux grossiers mais tellement attendrissants de l’école. Il volerait alors à tir d’ailes pour atteindre le fin fond de l’Angleterre où il réussirait à déposer ma lettre sur la table de la cuisine. Alors Maman ou Papa la découvrirait et je ne pourrais plus reculer. Je me demandais comment le courrier pouvait atterrir sur la table -il était toujours sur la table- alors que les portes et les fenêtres étaient fermés. Un mystère que je me ferais une joie d'éclaircir.
Je réfléchissais à ce fait mystérieux tout en marchant, sans regarder autour de moi. Les étudiants défilaient, ils me dépassaient par groupe pour se rendre je ne sais où. Moi, je m’amusais à marcher le long des murs, et à éviter au dernier moment les obstacles qui apparaissaient devant moi. Je m’imaginais alors être une aventurière qui courrait dans les sombres bois de la Forêt Noire, qui fuyait les Erkling et qui devait alors éviter les branches mortelles de quelques arbres meurtriers. Prise dans mon jeu et voulant tout de même me débarrasser de ma lettre au plus vite, j’accélérais. Je me mettais à courir, me souvenant du plaisir que j’avais pris, ce matin là, en courant dans le parc de Poudlard. La respiration sifflante, je slalomais entre les obstacles humains, fière de réussir à les frôler si vite sans pour autant leur rentrer dedans. Je riais intérieurement de leur regard, les défiant de me dire quoi que ce soit. J’étais prise dans mon jeu, je courais au rythme de mes pensées.

Mon prochain obstacle : une cour. Cela signifiait me laisser atteindre par le froid glacial de l’Automne. Je ne ralentissait pas, au contraire, la place était pour moi un marais sordide, le froid une pluie d’acide. Des bancs, des arbres, des élèves, des cris, le paysage n’était qu’une bouilli de trait. Le froid eu à peine le temps de me gifler le visage que je me stoppais dans un dérapage dangereux de l’autre côté. Euphorique, je jetais un coup d’oeil sur la cour que je venais de traverser. Sans la vitesse, celle-ci me paraissait moins effrayante. Elle était banale, tout simplement. Le souffle court, je restais le regard dans le vide. *Il n’y a pas d’Erkling, ici…*. Non, la cour était une cour, le froid n’était pas une pluie acide.
Mon délire envolé, il ne restait plus qu’une réalité froide et sans intérêt. Je me sentais bien seule, soudainement, sans mes frères pour hurler au loup à mes côtés. Mon regard fut attiré par un mouvement : dans la cour, un fantôme à l’allure étonnante semblait fuir quelque chose. Étonnée, je le regardais passer avant de diriger mes yeux vers la source de son angoisse, ou du moins, là d’où je pensais qu’elle venait. Je craignais presque de voir apparaître un nuage de Billiwig, près pour l’Invasi…
*La directrice Loewy*. C’était bien elle, encadrée par une fenêtre donnant sur mon marais. Je la trouvais très intimidante ainsi, elle me faisait penser à ces grandes légendes, pour toujours enfermées dans leur tableau. Mais cette légende là n’était pas enfermée, elle disparu si soudainement que je me demandais si je ne l’avais pas rêvé. Où pouvait-elle bien aller ? C’était une question rhétorique, j’étais persuadé que personne ne savait jamais où cette femme pouvait se rendre. Elle était une ombre. C’était la première fois que je la voyais autre part que dans la Grande Salle. Une femme comme elle devait connaître des choses passionnantes, être la gardienne de secrets mémorables...

Je me détournais doucement, le chemin pour aller à la volière n’était pas celui emprunté par la Directrice. Je me mordais la lèvre, indécise. Je devais me débarrasser de ma lettre avant le soir, je ne pouvais me permettre de remettre cela à plus tard…

-Par le Calmar, je ne peux pas la laisser partir !

Ne pouvant combattre la pulsion qui soufflait sur mes pensées, je me mis à courir dans la direction où s’était envolé la directrice. Je ne savais pas où elle allait, mais je pouvais le deviner ! Elle ne saurait jamais que je la suivais, alors je pourrais découvrir un des secrets du château, ou peut-être même un secret de la Magie elle-même ! Peut-être que les pas de la Directrice livreront celui de celle qui les portait, ou celui d’autres légendes…
Lorsque que j'atteignais la fenêtre où l’apparition s’était révélée à moi, je laissais mes pas ralentir. Je me rapprochais inconsciemment des murs, afin de ne pas me faire remarquer. D’un pas rapide mais discret, persuadé d’être indistinguable, je traversais un couloir sans voir ma cible, un deuxième où ma frustration me força à accélérer, un troisième... Là ! Je me plaquais contre un mur, souhaitant me fondre dans celui ci. Si seulement j’étais métamorphomage…
Une armure me séparait de la femme. J’étais à quelques mètres d’elle seulement, et mon cœur battait si fort dans ma poitrine que j’en vins à me demander comment la Directrice pouvait ne pas l’avoir entendu. Celle-ci cessa sa démarche élégante. Était-elle arrivé là où elle souhaitait aller ? Je la regardais avidement, impatiente de voir ce qu’elle me réservait. Je me sentais exceptionnelle, j’avais l’impression que le destin du monde se jouait devant moi. Elle bougea lentement et…
Mon regard écarquillé fixé sur elle, je la vis se retourner sur le couloir qui nous abritait pour poser son regard transperçant sur moi.


*Non, elle ne m’a pas vu*, mon corps s’était figé de lui-même, répondant à mon instinct qui hurlait au danger. Je compris alors toutes les conséquences qui pesaient sur mon acte : la Directrice n’était sûrement pas de ceux qui acceptaient si facilement de se faire suivre à la trace. Un sentiment d'oppression régna alors sur mon esprit, m’enfermant dans un état de crainte incroyable. Je ne savais pas faire face aux autres, mais une personne telle qu’elle… Je sortais de ma cachette, ne souhaitant pas lui laisser voir tout cela. Je redressais mon buste ne regrettant pas ma présence ici.

-Mademoiselle… Peut-être puis-je vous aider ? Une belle voix grave pour accompagner cet élégant sourcil qui s’était relevé.

Mes épaules s'affaissèrent sous ces mots. *Non, vous ne pouvez pas m’aider, avancez et ne faites pas attention à moi, je ne ferais que vous suivre pour vous prendre vos secrets…*. Je senti mes joues se colorer sous le regard de cette femme. Elle était grande, je me sentais petite face à elle. Je détestais ce que je ressentais actuellement : les mêmes sentiments qu’une gamine qui se faisait réprimander par sa mère. Je croisais les bras sur ma poitrine pour ne pas m’évaporer dans un mal-être général. Cette femme était plus dérangeante qu’une salle emplie d’étudiant, je n’aurais pu me sentir plus gêné si je faisais face à la Magie elle-même.

-Certain Moldu pensent que la Terre peut influencer l’apparition des fantômes...

Les mots explosèrent la barrière de mes lèvres. Le silence qui s'ensuivit résonna douloureusement à mes oreilles. Je baissais la tête pour ne pas que la Directrice aperçoive ma gêne. Je ne pensais pas que cette mauvaise habitude reprendrait son droit à ce moment précis où je ne devais pas dire un mot plus haut que l’autre.
Comment faire pour me dépêtrer de cette situation ? Hors de question que je m’en aille, j’étais désormais persuadé que je pouvais découvrir des choses ! Je ne pouvais laisser cette occasion passer, les moments où la Directrice se laissait apercevoir était tellement rare…
Ne pensant à rien d’autre, je prenais une voix respectueuse. Comme je ne savais pas quoi dire ni comment le dire, je parlais, tout simplement :

-Je vais à la volière, Mademoiselle Loewy… lui dis-je doucement en lui montrant la lettre froissé que j’avais gardé en main.

Je me demandais un instant si ce mot “Mademoiselle” n’était pas déplacé. Son visage me semblait lisse, ses vêtements classes… Je ne pouvais l’appeler autrement. Je fixais à nouveau mes yeux dans les siens, ne me préoccupant pas de rougir : Maman me disait toujours de la regarder quand elle me parlait. Peut-être que la Directrice, comme Maman, se contenterait de me sourire avant de partir.

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Kristen regarda la jeune élève durant quelques secondes, sans réagir. D’abord, la petite fille avait prononcé une phrase incompréhensible qui parlait de moldus et de fantômes. La directrice ne s’intéressait pas aux moldus ni à ce qu’ils pouvaient bien penser, et ne voyait de toute façon pas quel pouvait être le rapport avec la Terre. Énoncer une croyance moldue était d’ailleurs une bien étrange façon de dire bonjour.

Et puis, l’élève avait appelé Kristen « Mademoiselle Loewy », ce qui sonnait bizarre à son oreille, car elle avait l’habitude des « Madame », des « Madame la directrice » ou encore des plus simples « professeur ». Aujourd’hui, on ne pensait plus à la situation personnelle quand on disait « Mademoiselle », on ne pensait plus qu’à tenter de définir un âge ; et Kristen ne croyait plus du tout avoir l’âge d’être appelée ainsi. Merlin, dans moins de deux ans, elle aurait quarante ans… Déjà. Plus que la réalité de l’âge, ce qu’elle appréhendait, c’était le chiffre. Il y a une espèce d'homogénéité que l’on ressent entre trente et quarante ans, comme entre vingt et trente, mais dès lors que l’on change de dizaine, on a l’impression de passer un cap. Voilà ! Joyeux anniversaire, tu as passé une dizaine. Waouh, dix ans que tu viens de vivre maintenant, c’est dix ans que tu ne vivras pas plus tard. Il faut un certain temps pour s’y habituer, un temps tel que dès lors qu’on s’y fait, il est déjà l’heure de vieillir encore. Non, Kristen n’était pas du tout une Mademoiselle.

Elle fronça les sourcils dans un spasme et reprit finalement une expression indifférente.


« Ah, bien. Alors, allez-y.  »

Et elle indiqua d’un geste la direction opposée.

« C’est de l’autre côté. »

Après une pause, elle conclut :

« Bonne journée, dit-elle en inclinant légèrement la tête et en souriant juste assez pour être polie. »

Elle se retourna, continuant aussitôt sa course dans les couloirs et ne se souciant pas de savoir si l’élève qu’elle avait aperçue trouverait effectivement le chemin de la volière et enverrait sa lettre toute froissée – quel soin accordait-elle à son courrier, d’ailleurs ! Pas même parti qu’il était déjà dans cet état. Pour quelqu'un d'exagérément soigneux comme Kristen, cela semblait presque bizarre. Mais bon, à vrai dire, cela lui était assez égal.

Moi, je suis en quelque sorte un philosophe. Mon sujet d'étude, c'est vous. Je fais des recherches sur vous, votre vie, votre âme.

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La Directrice posait sur moi un regard intimidant. Son port altier, ses yeux bleus insondables, son visage anguleux : tout chez elle était intimidant. J’étais incroyablement petite face à elle, et je me pris à espérer qu’elle s’en aille rapidement. Je préférais largement découvrir des secrets par moi-même, sans avoir affaire à cette femme si froide. Je me demandais un instant si je n’avais pas commis une erreur en me pensant capable de la filer si impunément. Si elle avait compris mon objectif, elle n'hésiterait pas à me renvoyer de Poudlard, ce n’était certainement pas son style de pardonner sans punir.
Afin de me contenir, je croisais les bras sur ma poitrine. Je commençais à me demander si le jeu en valait la baguette. Je pouvais la suivre et ne pas me faire remarquer, dans ce cas j’aurais une chance de découvrir une chose inestimable. Si je ne faisais rien, j’irais poster ma lettre et n’aurais rien appris de plus. Il y avait aussi la possibilité que Miss Loewy me surprenne et… Les conséquences seraient désastreuses.


J’allais détourner la tête, incapable de soutenir son regard, mais son visage neutre se transforma soudainement. Ses sourcils se fronçèrent, accentuant les quelques marques de son visage. *Merlin, je vais me faire renvoyer…*. Il était indéniable que la Directrice était effrayante. Elle n’était pas celle sur laquelle on racontait tant de chose pour rien.
Elle contrôlait merveilleusement bien ses émotions. Bouche bée, je regardais avec admiration son visage se défroisser sans prévenir. L’âge permettait-il d’acquérir un parfait contrôle de nos expressions ? Les mots qu’elle me lança me clouèrent sur place. Je fixais son geste sans rien dire, ne croyant pas au fait qu’elle me renvoie si facilement.
*Alors rien, Mademoiselle, vous n’avez rien vu ?*, était-ce réellement possible qu’elle n’ai pas compris ? Je n’allais pas lui faire part de mes questionnements, elle m’offrait une occasion inestimable sans même sans rendre compte.

Je fis quelques pas pour m’éloigner d’elle, installant un petit sourire de remerciement sur mon visage. Je me tournais à moitié, pour lui montrer que j’allais de ce pas suivre le chemin qu’elle m’avait indiqué pour aller donner ma lettre aux hiboux.

Si j’avais été une autre personne, j’aurais profité de cette rencontre pour discuter avec cette femme incroyable, lui poser des questions, peut-être même lui donner mon nom pour qu’elle se rappelle de moi. Mais je n’étais que moi. Et Moi ne discutait pas avec la Directrice de l’école de Magie de Grande Bretagne. Non, Moi courrait derrière les mystères et la compréhension. Ces deux derniers étaient d’ailleurs en train de traverser le couloir à la suite de Kristen Loewy, au rythme de sa démarche élégante.

-Bonne journée à vous aussi, Professeur… Lançais-je d’un air faussement gai au couloir maintenant vide.

Je glissais ma lettre toute froissée dans une de mes poches, mon objectif premier dorénavant loin de moi. Les pas discrets de la Directrice s’éloignaient peu à peu. Mon cœur battait à tout rompre, j’étais terrifié. Terrifié car je me connaissais assez pour savoir ce que j’allais faire, je savais qu’en ce qui concernait la Recherche, je n’avais aucunes limites. Terrifié parce que je savais pertinemment bien que Loewy n’était pas une femme à énerver, et j’étais choqué de voir le peu d’importance que je portais à cela.
Sans m’en rendre compte, j’avais sorti ma baguette et m’étais élancé dans le couloir que venait de quitter la Directrice. Je ne pourrais plus faire demi-tour. Le souffle créé par la vitesse me fouettait le visage, un sentiment d’euphorie anéantit ma peur impitoyablement. Je traversais les couloirs sans les voir, ne remarquant personne d’autre que la femme qui était devenu mon plus grand objectif en ce jour d’hiver. Les murs devinrent mon refuge, les armures et les renfoncements mes boucliers.
Elle était là, pas loin. Mon esprit émettait toute sorte d’hypothèses quant à ce que je pourrais découvrir
. *Une salle secrète, peut-être, ou alors le coeur de Poudlard, le secret des Fondateurs, un accès à son bureau, un passage secret, une forme de Magie inconnue, des livres puissants, une mystérieuse rencontre, une conversation interdite, une pal…*.

Miss Loewy traversait de nombreux couloirs mais ne s’arrêtait à aucun endroit. Elle ne faisait qu’attiser ma curiosité et mon excitation. J’étais sur le qui-vive, sursautant au moindre bruit, trouvant une cachette au moindre souffle inquiétant. Ce que je faisais était imprudent et passablement idiot, mais je n’avais qu’une seule pensée en tête : Tout pour la Recherche. Et c’était exaltant.

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Sur sa route, Kristen croisa un tableau qui l’interpela :

« Madame Loewy, bonjour ! »

La peinture représentait un homme avec un chapeau haut-de-forme, une canne de style et une queue-de-pie. Sa petite moustache grisonnante recourbée et son sourcil relevé faisaient de lui la représentation de l’anglais type du dix-neuvième siècle. La directrice s’arrêta un instant.

« Bonjour, Lord Gray, dit-elle en inclinant la tête. »

Elle s’apprêta à reprendre sa route, quand le fameux Lord poursuivit :

« Nous n’avons pas l’habitude de vous voir en plein jour par ici. »

Elle plissa les yeux et mit un peu de temps à répondre.

« Non, en effet.
- Vous préférez la nuit, n’est-ce pas ?
- C’est cela.
- J’étais nocturne également, dans ma jeunesse.
- Ah oui ? »

C’était l’un de ces « ah oui ? » que l’on dit seulement pour répondre quelque chose et avoir l’air poli. Lord Gray hocha doucement le chef en fermant les yeux, probablement nostalgique de cette époque.

« Je dois y aller, Lord Gray, dit Kristen alors que la conversation n’avançait plus.
- Mais bien sûr, vous devez être très occupée. J’imagine que nous nous reverrons une nuit prochaine.
- C’est possible. »

Ils se saluèrent avec beaucoup de politesse, et Kristen reprit son chemin. Il était amusant de constater à quel point son intérêt ou son manque d'intérêt pour une conversation pouvait être flagrant.

Elle se trouva finalement plus loin dans ce couloir du troisième étage, et se stoppa net. Elle tourna son regard vers la gauche et vit un tableau qui avait occupé ses pensées quelques semaines plus tôt. C’était l’Ombre de la Mort, un tableau étrange, fascinant : il représentait un champ de blé sur lequel se couchait une grande ombre dont on ne pouvait deviner le propriétaire. C'était aussi l'entrée du repaire d'Aidan Bowers et sa bande lorsqu'ils étaient à Poudlard. Kristen plissa les yeux et s’approcha lentement de cette peinture.

Soudain, elle se retourna et observa le couloir derrière elle pour la deuxième fois en peu de temps. Elle pencha la tête en avant comme si cela lui permettrait réellement de mieux voir. Elle se décala de quelques pas et vit une petite tête sortir d’un renfoncement dans le mur. Ce fut une apparition brève, car dès qu’elle vit ce petit bout de crâne, celui-ci disparut derrière le mur et ne reparut plus.

Les épaules de Kristen s’affaissèrent dans un soupir. Elle inclina légèrement la tête et leva les yeux au ciel. Elle fit quelque pas discrets vers l’avant et dit :

« Soit votre sens de l’orientation est vraiment douteux, soit vous ne cherchez pas vraiment la volière, Mademoiselle… Sortez de votre cachette, je vous prie. C’est embarrassant. »

Moi, je suis en quelque sorte un philosophe. Mon sujet d'étude, c'est vous. Je fais des recherches sur vous, votre vie, votre âme.

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Ma cape volait derrière moi, me suivant dans ma poursuite effrénée. Cette aventure que m’offrait la Directrice était inouïe. N’ayant auparavant jamais rencontré cette femme, je n’avais pas pensé qu’une femme telle qu’elle pouvait cacher des choses palpitantes. Mais notre rencontre avait semble-t-il libéré en moi un profond besoin de Savoir.
Je reprenais ma respiration, adossée à un mur pour reposer mes jambes. Miss Loewy était dans le couloir que les briques me cachaient, et j’attendais qu’elle s’éloigne afin de la poursuivre sans risques.
*Allez, ça doit être bon !*. J’effectuais une rapide torsion sur moi même et sautais dans le couloir

-Non, en effet.

Je reculais à toute vitesse. Mes pieds se prirent dans les bas de ma cape, je tombais lamentablement à terre. La douleur n’explosa pas dans mon dos comme je m’y attendais. Je restais sans bouger, toute mon attention tourné vers la conversation qui avait lieu dans le couloir adjacent. Mon mystère était ici ! Je rampais pour apercevoir la personne, une voix d’homme, qui conversait avec la Directrice. Je jetais un coup d’oeil dans le couloir.
Un portrait. Celui-ci représentait un vieillard muni d’un chapeau qui s’appuyait sur une canne. Il me rappelait ces messieurs d’un siècle ancien, l’aristocratie anglaise, peut-être. Je n’avais cependant pas le temps de me pencher sur cette question, je reviendrais le voir lorsque le temps me le permettrait.
Droite, faisant face au vieil homme, la femme se contentait de monosyllabes polies comme réponse aux questions du personnage. Je soufflais, perplexe qu’elle reste si froide malgré la seule présence -officiellement- d’un tableau. Cette conversation ne m’apportait rien de plus, mais j’avais la conviction que ce portrait en savait plus que moi sur la Directrice. Il connaissait ces déplacements nocturnes, s’il savait cela, il pouvait savoir d’autres choses.


Lorsque la femme s’éloigna du tableau, je me levais souplement. Une vive douleur me lançait dans le dos, mais cela ne m’intéressait guère. Il y avait des faits plus importants que ce détail insignifiant.
Je passais devant le tableau qui s’était intéressé à ma cible. Je lui jetais un coup d’oeil, marchant d’un pas conquérant, lui montrant que mon objectif était tout autre que suivre cette femme qu’il semblait estimer. Le vieil homme me suivit du regard mais ne me dit rien.
La Directrice se trouvant encore dans le couloir, je m’arrêtais dans un renfoncement du mur pour me dérober à son possible regard.


L’obscurité me permettait d’observer sans être vu. De nombreuses fenêtres habillaient le mur qui m’abritait, crachant, grâce à leurs vitres, la lumière pâle de l’hiver. Les rayons faiblards frappaient un pan de mur en particulier, qui avait, semble-t-il, attiré le regard de Kristen Loewy. Ne m’attardant pas sur le visage figé de cette dernière, je remarquais un second tableau. Celui-ci m’intéressa plus que le précédent. Point de personnage romanesque, de chapeau haut-de-forme ou de discussion platonique. Ici se trouvait un paysage tant effrayant qu’il m’en semblait merveilleux. Je ne savais comprendre ce que m’inspirait cette oeuvre qui m’était inconnu, mais je pouvais percevoir le mystère qui semblait l’entourer. Il représentait pourtant un paysage fort simple si tant est qu’on ne cherche plus loin : un champs de blé ondulant paresseusement sous le vent. Mais au premier plan, une ombre immense régnait sur le blé, une ombre mystérieuse dont on ne pouvait connaître le propriétaire. L’art étant une chose que je savais apprécier, je restais subjugué devant ce paysage. Il me semblait pouvoir ressentir l’ombre sur mon cœur aussi précisément que je la voyais se coucher sur le champs.

Du coin de l’oeil, j'aperçu un mouvement de la Directrice qui m’arracha à mon illusion. Je retournais rapidement dans l’obscurité de mon abris, le coeur battant.
*Je vais tout gâcher, je vais tout gâcher…*; j’avais oublié la femme. Pendant un instant, le tableau m’avait fait oublier mon objectif premier. Je fermais les yeux pour me retenir de le regarder à nouveau.
Peut-être que les rayons du jour m’avaient joué un tour ? Après tout, je ne l’avais pas réellement vu se tourner vers moi… Tentant le tout pour le tout, je passais doucement ma tête dans le couloir, juste pour vérifier que la Directrice ne s’en aille pas sans moi.


Elle était bien là. Ses yeux m’avaient transpercés. Mon coeur battait à tout rompre. Je me cachais à nouveau, bien que je sois persuadé qu’elle m’ait vu. L’anxiété me faisait mal au ventre, je restais sans bouger, préférant rester dans ce trou ridicule plutôt que de lui faire face. Des pas résonnaient dans le couloir. Ses pas. Je bloquais ma respiration. Les mots que la Directrice m’adressa anéantirent mes futures tentatives de fuite.
Il ne me restait pas d’autre choix.


Je sortais doucement de ma cachette, regardant avec un intérêt notoire le sol du couloir. Je fis quelques pas en direction de Miss Loewy mais m’arrêtais à distance raisonnable. Que dire ? Je n’en avais aucune sorte d’idées.

-J’ai décidé d’aller à la volière plus tard…

Excuse minable qui n’en était pas une, mais aucun autre mot ne semblait vouloir s’échapper de ma bouche pour le moment. Une quantité extraordinaire de scénario se jouait pourtant dans ma tête. Je pourrais lui dire qu’une chose m’avait attiré dans ce trou, que ma curiosité m’avait obligé à regarder ce que faisait ma Directrice, ou je pourrais lui faire croire que m’étant perdu et tombant à nouveau sur elle, je préférais me cacher afin qu’elle ne croit pas que je la suive. Je pourrais également dire qu’une force magique avait pris possession de moi, que je me retrouvais ici sans le vouloir et qu…

-Quel est ce tableau ?

Des paroles s’échappaient enfin, mais elles n’étaient pas celles que j’attendais. Je me rendais compte que si j’avais relevé la tête, je n’avais regardé la femme à aucun moment. Je m’étais décalé sur la gauche et mon regard s’était fixé de lui même sur la peinture qui nous avait toutes deux rassemblés. Je me rappelais alors des longues secondes durant lesquelles Loewy avait regardé la toile. Que lui disait-elle ? Que représentait-elle pour elle ?
Je n’avais jamais manqué de politesse, mais les règles de sociétés ne m’étaient pas réellement familière. Je ne connaissais pas la bienséance que tous utilisait plus ou moins consciemment en présence d’une autre personne. Certaines règles, tout particulièrement, stipulaient que lorsque nous faisons face à une personne du statut de Kristen Loewy, nous devons respecter certain usage. Par exemple, ajouter un “Madame” ou un “Directrice” poli à la fin de chaque nouvelle phrase. La chose s’imposa dans mon esprit, et je me sentais dorénavant obligé de rectifier mon erreur avant que cette adulte ne se décide de le faire à ma place.


-... Mademoiselle. Rajoutais-je doucement.

Considérant m’être brillamment rattrapé, je m’approchais du tableau. Il me semblait sentir le vent souffler sur mon visage. D’ici, il était plus impressionnant encore. Il me paraissait plus grand que ce que je voyais de ma cachette. Je me demandais ce que faisait cette peinture dans ce couloir. Qui décidait de quelle place occupait les tableaux ? Qui avait l’honneur de choisir ceux qui habilleraient les murs de Poudlard ? Pourquoi un tel paysage ? Il devait signifier quelque chose, le hasard ne pouvait pas l’avoir placé dans ce couloir du troisième étage pour des noises.
Je me tournais vers la femme, toute gêne que la situation provoquait en moi disparue. Je souhaitais ardemment comprendre.


-Miss, vous voyez quoi dans ce tableau ?

Je regardais à nouveau le tableau pour attendre sa réponse. Lorsqu’elle m’aurait éclaircie à ce sujet, je lui demanderais si c’était son rôle de choisir les tableaux et comment elle faisait cela. Je me laissais bercer par le son du vent qu’il me semblait entendre.

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La petite élève avait apparemment décidé de remettre son passage par la volière à plus tard. Soit, mais il était tout de même curieux qu’elle ait exactement le même itinéraire que la directrice… La suivait-elle ? Kristen était bien au courant que certains élèves se racontaient tout un tas d’histoires sur elle. Certains disaient qu’elle était un Détraqueur, et que parfois, elle aspirait l’âme des élèves qui n’étaient pas sages. D’autres racontaient qu’elle était un vampire, et que c’était pour cela qu’elle ne sortait presque jamais de son bureau. En plus, on l’avait déjà vu la nuit dans le parc de Poudlard, et si peu la journée… C’est bien qu’elle devait dormir dans un cercueil, là-haut, dans son mystérieux bureau, quand il faisait jour. C'est plausible, non ? Mais toutes ces rumeurs que Kristen avaient entendues n’étaient sans doute pas grand-chose comparées à celles qu’elle n’avait pas pu entendre. Pourtant, il ne s’agissait là que de rumeurs enfantines, et aucune n’avait jamais pu la contrarier. En fait, il serait même plus exact de dire que cela lui passait au travers comme une tarte à la crème passerait au travers d’un fantôme.

Kristen mesura la jeune élève du regard, plissa les yeux et reporta son attention sur le tableau. Elle mit ses mains dans ses poches, cambra le dos et haussa le menton. Cela lui donnait un air de quelqu’un qui s’y connaît particulièrement. Elle n’avait même pas relevé que la petite fille l’avait encore appelée Mademoiselle et ne se souciait même plus de savoir si elle l’avait ou non suivie délibérément – ce qui était probablement le cas, étant donné son désir de voir sans être vue.

« C’est l’Ombre de la Mort. »

Elle sourit – c’était un petit sourire nostalgique.

« C’est du moins le titre qui lui a été donné. Quant à savoir ce qu’il représente réellement… C’est bien parce que cette question n’a pas de réponse que cette peinture peut fasciner. »

Si les œuvres d’art portaient toujours le nom de ce qu’elles représentent, on ne se serait jamais retrouvé face à la Fontaine de Duchamp. Devant l’Ombre de la Mort, on pressentait ce piège artistique, cette illusion qui ne devait pas en être vraiment une. On se disait que la réponse ne pouvait pas être si simple, qu’il y avait forcément quelque chose derrière. Et de fait, il y avait bien quelque chose derrière. Ceux qui avaient aménagé la pièce que cachait ce tableau devaient bien avoir ressenti cela, eux aussi, d'une certaine manière.

« En tout cas, j’y vois une occasion de s’interroger, ce qui est toujours plaisant, n’est-ce pas ? »

Moi, je suis en quelque sorte un philosophe. Mon sujet d'étude, c'est vous. Je fais des recherches sur vous, votre vie, votre âme.

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*L’Ombre de la Mort*, je goûtais ces mots en les répétant doucement, comme pour mieux m’en imprégner. Connaître le nom de ce mystère ne me permettait pas de le résoudre. Mais je savais cela, tout comme je savais que connaître le nom du Calmar ne me permettrait pas de le comprendre.
J’osais enfin regarder la femme sans détourner la tête. J’aurais aimé qu’elle pose son regard sur moi, que ses yeux me permettent de comprendre le sens de ce nom. Mais elle semblait loin de tout cela, son regard fixait la toile d’un air que je ne parvenais pas à définir. Le petit sourire qui dansait sur ses lèvres aurait pu me parler, me donner des indications, mais il ne m’était pas plus destiné que son regard. Seule l’oeuvre d’art pouvait espérer recevoir son attention. Je ne m’en vexais pas, je n’espérais pas avoir autant d’attrait que ce paysage.
Je me décalais de quelques pas, me plaçant à ses côtés. Je gardais une distance raisonnable entre nos deux corps, ce qui se résumait à deux bons mètres. Elle était grande, et il me semblait que cette tentative de me mettre à son niveau était déjouée par ce seul fait. Alors inconsciemment, je mimais sa posture : je haussais haut le menton, cambrais mon dos et croisais mes bras derrière celui-ci. Et je me plongeais à nouveau dans ce monde épouvantable et glacial que m’inspirait le paysage.


Elle connaissait ce tableau.
C’était indéniable. Quant à savoir la raison de cette connaissance, je n’en avais cure. Elle avait le nom, alors elle avait bien plus.
Sa voix chanta à mes oreilles
. *si les peintures donnent autant à s'interroger, alors je viens de comprendre que j’ai raté quelque chose de grand*. Elle ne pouvait se douter du plaisir que je ressentais à cet instant même, alors que je faisais face à de nouvelles interrogations. Pouvait-elle seulement se douter de la multitude de questions qui grouillaient actuellement derrière mes yeux sombres ?

-A qui le dite-vous…, je lui répondis dans un soupir.

Papa m’avait emmené dans des musées Londonien, me parlant sans cesse de ce savoir que les oeuvres pouvaient nous apporter. Il me répétait sans cesse que les livres n’étaient pas les seuls outils de savoir. Dire que je ne l’écoutais pas était un euphémisme. Mais je prenais tout de même un certain plaisir à participer à ces sorties, le calme des musées étaient une ambiance que je savais apprécier, il me rappelait celui des bibliothèques. *Finalement, peut-être qu’il a pas toujours tort Papa*, me dis-je sans quitter le tableau du regard.

-L’art, c’est comme les livres, en fait… On nous donne des mots, ou des images, et c’est à nous d’imaginer…

Je restais ainsi, me contentant de ces mots que je jugeais enfantin mais que j’avais pensé important pour les révéler ainsi. Ce tableau me laissait perplexe. Il avait un goût d’inachevé. Cela me donnait l’étrange envie de détruire le cadre entourant la toile pour trouver la raison de cette ombre. Mais si elle était incomplète, l’auteur en avait ses raisons. Avais-je le droit d’aller contre cela en essayant à tout pris de comprendre ? *Non*, me chuchota la Raison. Mais je ne l’écoutais guère ces derniers temps, alors j’essayais de comprendre.
Ne pas savoir était pour moi une grande épreuve de frustration. La Directrice silencieuse à mes côtés, mon impatience me rongeait de l’intérieur. J’aurais voulu tout découvrir d’un coup, j’aurais voulu comprendre l’essence même de ce qui se jouait entre ce tableau et cette femme. Ils m’intriguaient l’un comme l’autre.


Je me reculais alors de trois grand pas pour observer l’oeuvre avec du recul. Ainsi, j’avais une vision d’ensemble, un nouveau paysage. Le mur de Poudlard avec en son sein, l’Ombre de la Mort, et à la droite de celui-ci, cachant une partie du tableau, la Directrice. L’atmosphère même de l’oeuvre m’en paraissait alors entièrement changé. L’Ombre avait trouvé sa raison d’être, le champs de blé son persécuteur. Miss Loewy régnait sur le tableau comme l’ombre sur le paysage champêtre.

-Peut-être est-ce vous, l’ombre…

Je ne réfléchissais pas en prononçant ces mots lentement. Je laissais aller mes connaissances, cherchant dans les nombreuses pages de mes pensées une expérience qui se rapprochait de cette rencontre avec l’art. Il n’y en avait pas. Une chose peut rester caché pour toujours, si l’on ne trouve pas de réelle signification à celle-ci. Ici, la signification était simple. L’ombre du blé, l’ombre sur laquelle Loewy régnait.
Lorsque je la regardais ainsi, cette femme, cette posture inébranlable, cette voix saisissante, ce pouvoir qui émanait d’elle, je comprenais qu’une personne comme elle ne pouvait pas être seulement ce que son histoire disait. Professeur, Directrice, étudiante, femme, effrayante, mystérieuse… Elle n’était rien de tout cela, elle était bien plus. Mais je ne parvenais pas à trouver ce qu’elle était.
Je dardais sur elle un regard brûlant, tentant de trouver ne serait-ce qu’une chose pour en savoir plus. J’étais un puit qui ne souhaitait qu’une chose : qu’on le remplisse de ce liquide inestimable, ce liquide que l’on appelait le sens. Et le sens, la Directrice Kristen Loewy pouvait me l’apporter, j’en étais persuadé. J'oubliais tout autre mystères inutiles. J’oubliais tout pour me concentrer sur cette femme qui gardait tant de chose en elle. *Personne me laissera penser le contraire !*. J'étais buté et difficile à convaincre. Et au fin fond de mon esprit, je savais que cette femme me permettait d’éloigner mon coeur et mes pensées du souvenir d’une autre femme, quoique bien plus jeune, qui me rongeait péniblement.

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Kristen observa la petite élève du coin de l’œil et sourit légèrement. S’il y avait eu à portée un sablier qui calcule la qualité d’une conversation par la vitesse d’écoulement de son sable, celui-ci serait sans doute tombé de haut en bas à un rythme assez lent. La directrice avait hoché la tête pensivement lorsque l’élève avait comparé l’art aux livres – même si elle-même considérait plutôt que les livres étaient déjà une forme d’art, ce qui, certes, n’était pas l’idée de tout le monde, car beaucoup avaient tendance à séparer les écrivains des artistes, quand ils pouvaient pourtant être une seule et même personne. Elle reporta son attention sur le tableau, inclina légèrement la tête et plissa les yeux sur l’ombre dans le tableau, prenant en grande considération l'interprétation de la jeune élève.

« C’est une hypothèse très valable, conlut-elle après un instant. »

Puis, la directrice se retourna, s’approcha de la fillette et la prit par les épaules. Kristen s’imagina que l'élève serait peut-être un peu gênée, mais n’y prêta pas vraiment attention. Elle la plaça bien face au tableau, à l’endroit où elle-même se tenait quelques secondes plus tôt. Elle se plaça quelques pas derrière elle et fixa le tableau, un peu penchée pour se mettre à la hauteur du regard de la petite fille.

« Mais regardez, cela pourrait être vous, aussi. »

Kristen sourit et se redressa. Il n’y avait pas besoin d’être très grand pour que son ombre le soit, et même une toute petite jeune fille comme cette élève pouvait, après tout, porter une ombre intrigante sur ce tableau. C’était l’idée de l’ombre, après tout : on ne savait pas à qui elle appartenait : à un adulte au visage sévère, à un enfant souriant, à une femme ou à un homme, à un être humain ou simplement humanoïde… Cela pouvait être l’ombre du peintre lui-même, ou bien l’ombre de celui qui regarde l’œuvre, quel qu'il soit. Elle aimait bien cette dernière hypothèse, d'ailleurs.

« Peut-être est-ce l’ombre de tous ceux qui contemplent ce paysage et… essayent de tuer l’art par leur entêtement à vouloir lui donner un sens. »

On dit parfois que le propre de l’art est son inutilité, qu’il n’y a d’art véritable que « l’Art pour l’art ». Kristen avait parfois envisagé cette réponse en observant ce tableau, mais cette réponse elle-même donnait un sens à la peinture et était donc paradoxale. L’artiste aurait-il donné un sens à sa peinture, un sens qui dirait que de toute façon, cela n’a pas de sens ? C’était un vrai casse-tête.

Il ne fallait pas non plus oublier que c’était une peinture magique. Elle bougeait, elle vivait. Il y avait ce vent qui traversait les épis, ce mouvement de vagues sur une mer dorée, et pourtant, cette ombre qui ne bougeait jamais - même quand elle décidait de disparaître, elle n'avait pas besoin de l'idée du mouvement. Au premier coup d’œil, elle ne semblait pas si magique que la peinture de Lord Gray, pas si magique que n’importe quel portrait d’ancien directeur que Kristen, en prenant possession de son bureau, avait enfermé dans un placard pour ne plus les voir ; car ce n’était pas une peinture qui parlait et portait une forme de vie - en ce sens, le titre L’Ombre de la Mort était bien choisi. Pourtant, son mystère rendait ce tableau plus magique que tous les portraits de Poudlard, pour qui savait bien regarder.

La directrice fit quelques pas pour laisser à l’élève le loisir et le plaisir de se confronter à ce tableau, bien que les suppositions trop raisonnées de Kristen ne trouvaient peut-être pas d’écho dans l’esprit encore jeune de la petite fille. Placée sur le côté, Kristen l’observa et finit par dire :

« Je vous prie de pardonner mon impolitesse… Je ne vous ai même pas demandé votre nom. »

Les élèves trop jeunes pour avoir eu Kristen comme professeur ne s’ancraient pas dans son esprit, ce qui était sans doute très compréhensible. Elle avait beau avoir une assez bonne mémoire, elle ne pouvait pas retenir le nom de tous ceux qui passaient leur cérémonie de répartition en début d’année.

Moi, je suis en quelque sorte un philosophe. Mon sujet d'étude, c'est vous. Je fais des recherches sur vous, votre vie, votre âme.

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L’approbation de la Directrice me laissa perplexe. Elle avait acquiescé, acceptant simplement le fait qu’une enfant de mon âge puisse lui offrir une nouvelle vision de ce tableau qu’elle semblait pourtant parfaitement connaître. Il était agréable de voir que les idées que l’on se faisait de certaines personnes pouvaient être abolies par ces personnes même. L’image que Miss Loewy me renvoyait était celle d’une femme mystérieuse, une adulte au savoir immense, un savoir si grand qu’aucun élément ne pouvait y être ajouté. Surtout pas provenant d’une petite Poufsouffle qui ne connaissait pas grand chose à l’art. Je laissais un sourire furtif passer sur mes lèvres en regardant le dos de ma Directrice. Un sentiment de fierté m'emplit le cœur, mais il fut rapidement soufflé par le mystère plus grand encore que Kristen Loewy représentait.

L’ombre quitta alors le tableau pour fondre sur moi. C’est d’un regard inquisiteur que je regardais la Directrice avancer vers moi d’un pas qui me semblait conquérant. Je pensais qu’elle se mettrait à mes côtés pour quitter cette place d’ombre que je lui avais imposé. Mais subtilement, elle passa derrière moi et posa doucement ses mains sur mes épaules. A présent, je me sentais comme ces brins de blés se faisant secouer de tout côté par un vent furieux, se faisant écraser par cette ombre titanesque. Je me crispais entièrement mais cela ne changea en rien le cours du temps. Loewy me poussa sans faire attention à ce que j’en pensais, ses gestes n’étaient pas brutaux, au contraire même. Elle me menait délicatement pour, semble-t-il, me faire partager ce qu’elle voyait. Nous nous retrouvions alors en positions interchangées.

Je me tournais pour la regarder, rendu nerveuse par ce soudain changement. Il flottait autour de moi un parfum qui m’était inconnu, je ne saurais mettre de mots sur ces différents arômes, tout comme je ne pourrais décider si je l’appréciais ou non. La femme se détachait dans la lumière éblouissante de la fenêtre, créant ainsi un contraste splendide entre ses habits sombres et les halos lumineux de l’extérieur. Je venais tout juste de remarquer qu’elle ne portait aucune teinte de couleur sur elle. Avais-je l’air aussi sinistre qu’elle avec mes capes sombres ? Je me détournais à nouveau, puisqu’elle ne m’apportait aucunes réponses, son regard s’était fixé une nouvelle fois sur le tableau, ne sachant trouver le mien lorsque je le souhaitais.

Croisant mes bras sur ma poitrine, je tentais de me concentrer sur ce que la Directrice me disait. Son geste m’avait intimidé. Cette place d’ombre qu’elle m’offrait par ce simple changement me mettait dans une position délicate. Une position que je ne savais pas tenir.. Elle m’avait fait ce que je lui avais imposé : j’étais désormais l’ombre. Qu’est-ce que cela me faisait ? Devrais-je me sentir aussi inaccessible que me paraissait l'être Kristen Loewy lorsqu’elle se trouvait alors à cette place ? Non, l’effet n’était point celui-ci. Il était tout autre.
Ses paroles arrivèrent à point nommé pour me guider vers une réponse.
Je me tournais une nouvelle fois, cette fois-ci pour fixer la femme avec un regard ébahis. Son explication était foncièrement différente de celle à laquelle j’avais pensé, mais elle m’offrait un regard neuf inestimable.
*Mais oui, ça peut être moi !*. Peut-être que l’art était fait pour nous permettre de vivre le paysage ? L’artiste nous mettait donc en position de… contrôleur, c’est ça, nous étions ce que nous voyions. Loewy n’était pas seulement l’ombre, elle était ce qui provoquait cette ombre.
Devant mon regard éberlué, la femme sourit alors en se redressant, peut-être voyait-elle que j’avais compris quelque chose ?


-Peut-être est-ce l’ombre de tous ceux qui contemplent ce paysage et… essayent de tuer l’art par leur entêtement à vouloir lui donner un sens.

Elle me laissait sans voix. Elle m’ouvrait des portes infinies du Savoir, était-ce cela “discuter” avec quelqu’un ? Dans un échange passionnant de point de vue, les réponses aux mystères du monde pouvaient être révélés à celui qui saurait accepter la vision de l’autre. Alors je m’appropriais son idée, et essayais de lui donner une signification, une résonance avec ce que je voyais de ce paysage transcendant. Je serais donc l’ombre, cela je l’avais accepté tout comme j’avais accepté que Loewy puisse l’être aussi. Dans ce cas, je n’apportais rien à cet oeuvre, puisque chacun pouvait prendre position d’ombre et ainsi faire partie du paysage… Je me mordais la lèvre, j’avais le sentiment de ne pas saisir une chose en particulier. Avec cette signification inédite que m’offrait la Directrice, je me retrouvais étrangement devant une toile blanche, une toile de traits et de tâches que ne voulaient plus rien me dire. Comme si l’Ombre de la Mort ne souhaitait plus m’apporter de nouvelles questions. Alors qu’il en était tout autre ! Je n’avais pas saisi, alors pourquoi les questions se dérobaient-elles ainsi à moi ? Je n’acceptais pas que la solution soit aussi simple que cela, parce que cette réponse ne se contenterait pas de m’offrir la clé du tableau, non, elle devrait m’ouvrir un champs infini de questionnement. Alors non, je ne devais pas m’arrêter là.

Dans ce flot incessant de pensées, émergea alors le sentiment que je m’étais moi-même verrouillé. Un froissement me rappela la présence de la femme derrière moi. Je ne la regardais pas, mais les bruits qu’elle m’apportait me permettaient de suivre son déplacement. *C’est elle ta clé !*, mais oui, n’avait-elle pas dit : “tuer l’art par leur entêtement à vouloir lui donner un sens”. Je laissais échapper un rire soulagé, me sentant absurde. Elle m’avait donné clairement un avertissement, et je tombais droit dans le piège que l’art ouvrait à tous. Était-ce là l’apprentissage que la Directrice Loewy pouvait m’apporter ? Devait-elle me faire comprendre qu’à vouloir trouver un sens, je finissais par abolir ce sens ?..

-Je vous prie de pardonner mon impolitesse… Je ne vous ai même pas demandé votre nom.

Je jetais un regard trouble à l’oeuvre d’art, légèrement déçu par ma conclusion. A quoi pouvait bien me servir l’art si je ne pouvais lui donner de sens ? Je ne souhaitais pas partir avec l’idée d’avoir trouvé une nouvelle source de questionnement et la sensation que celle ci ne me permettait pas de trouver du sens :


-A quoi sert l’art, si on peut pas lui donner de sens sans tuer ce sens ?

Un léger silence s’installa entre la Directrice et moi, je le sentais aussi précisément que s’il était physique. Je me tournais vers la droite pour la regarder, mais je ne vis personne.
*Elle est partie ?*. Non, non, elle devait répondre à mes ques… Je faisais un tour sur moi-même et tombais finalement sur la forme fine de la femme. Son déplacement m’était sortie de la tête. Je me permis d'ancrer mes yeux dans les siens pour comprendre l’origine de ce silence. Sa phrase me revint alors en mémoire et j’eu la politesse de rougir. Ses mots étaient passés au dessus de moi sans m’interpeller. Je fronçais les sourcils pour essayer de me la remémorer. *Elle me disait qu’elle avait été impoli de ne pas me demander mon nom*, oh ! Ma conscience me ramena la réponse, piochant allègrement dans ma jeune mémoire.

-Ce n’est pas de l’impolitesse, on a pas besoin d’un nom pour trouver un sens…
, lui dis-je distraitement.

La tête ailleurs, je regardais à nouveau la toile qui occupait toute mes pensées, puis la Directrice, qui accablait aussi toutes mes pensées. Je pensais être en devoir de m’approcher de cette dernière, car deux personnes n’avaient pas l’habitude de parler loin l’une de l’autre, mais je ne souhaitais pas m’éloigner de l’oeuvre. Je fis quelques petits pas et m’arrêtais. Avait-elle parlé d’impolitesse ? Peut-être me trouvait-elle impolie que je ne lui demande pas son nom… Le fait que je le connaisse ne devrait pas m’empêcher de lui donner le loisir de se définir elle-même à moi.

-Je ne vous ai pas non plus demandé votre nom, peut-être aurais-je ? J’aimerais bien que vous vous présentiez à moi.

Ma voix d’abord sûre d’elle finit par s’éteindre sur un murmure discret. Je n’étais tout à coup plus certaine que ma façon de pensée soit accepté par cette femme si secrète.
*J’aurais dû me contenter de la présentation qu’on m’a fait d’elle…*. Mais c’était injuste qu’une personne ne puisse se présenter parce que tous la connaissait ! Comment je pouvais avoir accès à elle si je ne lui donnais pas la possibilité de s’ouvrir à moi, ce qu’elle ferait inévitablement en m’offrant son nom d’elle même. Cette fois-ci, je ne baissais pas les yeux sur le sol de Poudlard. Non, je les levais bien haut pour atteindre cette femme qui savait me faire voir par des yeux qui n’était pas les miens. Ces yeux que je saurais à présent emprunter pour voir différemment.

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À quoi sert l’art ? Et bien justement, peut-être à rien, ou peut-être à se torturer l’esprit, ou bien les deux en même temps. Toutes les œuvres d’art ne portaient pas le même sens ou non-sens et il y en avait certains plus complexes que d’autres. L'Ombre de la Mort était ce genre d’œuvre impénétrable, et plus on tentait de la comprendre, plus le paradoxe s’imposait à vous et vous empêcher d’aller au bout de votre raisonnement.

Kristen sourit doucement à l’élève. Elle ne voulait pas connaître son nom pour lui donner un sens, mais pour se rappeler d’elle plus distinctement, car elle la trouvait intéressante et réfléchie. Elle trouva en revanche très surprenant que l’élève veuille qu’elle se présente à elle. Kristen était sûre que la jeune fille savait qui elle était, alors à quoi cela pouvait-il servir ? Il était évident que la réponse : « Kristen Loewy, directrice de Poudlard » - il est amusant de constater la façon dont les européens choisissent de se présenter : prénom – nom – profession, quand dans d’autres cultures, on préfère se présenter en indiquant : prénom, nom, fils ou fille de… ; c’est assez révélateur d’une façon de penser de chaque société – il était évident, donc, que cette réponse ne satisferait pas la jeune élève. Peut-être voulait-elle que Kristen lui dise quelque chose qu’elle ne savait pas déjà ? Kristen ne comprenait pas trop ou cela pouvait mener, et n’était pas sûre de vouloir dire quelque chose d’autre que livrer une réponse simple et évidente.

Elle hésita quelques instants, fronçant les sourcils et dévisageant l’élève, et finalement, tendit sa main à la petite fille en déclarant :

« Kristen Loewy, directrice de Poudlard laissant votre appréciation faire le reste. »

Appréciation, ou imagination, au choix. Après tout, cette petite fille pourrait bien se figurer Kristen comme elle le souhaiterait, car il est juste que l’imagination fait souvent un travail insoupçonné sur les relations avec autrui : on a souvent tendance à faire correspondre les autres à l’image que l’on se fait déjà d’eux a priori, même si cela ne correspond pas à l’exacte réalité a posteriori. C’est sans doute parce que l’on regrette de mal juger quelqu’un, et alors, on s’obstine dans ce jugement, on essaie de le faire rentrer dans la toute petite case de l'opinion.

« Je vous demande votre nom, Mademoiselle, car j’aime me souvenir du nom des personnes intéressantes que je croise. Elles sont assez rares. »

Surtout à cet âge ! Non pas que les enfants ne pouvaient pas être intéressants, mais il était évidemment plus difficile de tenir une conversation sérieuse et un peu abstraite avec eux, qui pensaient surtout : « j’ai faim, je veux ceci et je veux cela, je veux jouer. »

Moi, je suis en quelque sorte un philosophe. Mon sujet d'étude, c'est vous. Je fais des recherches sur vous, votre vie, votre âme.

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Je ne comprenais pas cette habitude qu'avaient les autres à sourire. Pourquoi sourire alors que la personne en face ne pouvait pas comprendre cette expression ? C’est exactement ce à quoi je pensais en observant ce geste facial que m’offrait ma Directrice. Et comme tous les autres sourires que l’on m’offrait sans cesse alors qu’ils n’avaient pas lieu d’être, je ne le comprenais pas. Se riait-elle de mes mots ? Possible. Tout le monde connaissait Kristen Loewy. Et s’il avait le malheur de n’avoir eu un jour l’occasion de poser ses yeux sur cette femme, le premier lambda venu connaissait tout de même le nom de ce personnage. Ainsi, cette enfant qui lui faisait face, moi, avait deux raisons de lui demander de se présenter. Soit elle ne la connaissait pas, ce qui était irrespectueux si on prenait en compte le fait qu’elle était élève de l’école dont cette femme était directrice. Soit elle se moquait allègrement d’une femme aussi puissante que la Directrice.
Bien, ce sourire signifiait donc que Loewy se jouait de mes pensées.


Vexé par ce sourire, j’adoptais un comportement enfantin qui allait parfaitement à mon âge. Je croisais les bras sur ma poitrine et me tournais vers le tableau. Finalement, l’art me frustrait peut-être par le non-sens qu’il m’apportait, mais je préférais m’enfoncer dans les méandres obscures de l’Ombre de la mort que dans les yeux mystérieux de ma compagne. C’est du moins ce dont je tentais de me convaincre en refusant d’offrir mon regard à la Directrice. Sa réponse tardait à arriver. Elle aurait voulu que je lui envoie un “Oh, je sais qui vous êtes Madame Loewy, une si grande directrice !”, et que je lui refuse ce droit qu’elle avait de se présenter ? Ou alors souhaitait-elle que je sois telle que je devrais sans doute être ? Je n’avais pas pour objectif de changer pour quelqu’un, qu’il soit Directeur de Poudlard, Ministre de la Magie ou Merlin lui-même.
Me vexer revenant à me mettre en colère, j’hésitais quand au comportement à adopter. Pas que je souhaitais cacher ma colère que je trouvais fort justifié à Loewy, non. Mais je ne voulais pas m’éloigner des mystères que je pouvais déceler chez elle. Je n’étais pas de ceux qui laissaient passer une occasion de cette ampleur.
Fort heureusement, la femme était là pour m’agiter une nouvelle fois son voile mystérieux sous le visage. Elle se présenta à moi et me sauva ainsi de mes émotions négatives qui m’éloignaient de mes réponses.


Je la regardais. Ou plutôt, je regardais cette main qu’elle me tendait. Je remontais le bras du regard, ce qui me mena directement sur le visage de la Directrice. Un visage lié au mien par un regard insondable joliment froncé. Une nouvelle fois, je me retrouvais démuni. Cette expression-là n’allait certainement pas avec le sourire qu’elle m’avait donné il y a de cela quelques secondes. Peut-être l’avais-je rêvé ?

Mes questionnements disparurent, bien vite suivi par mon embryon de colère. Ce dernier s’évapora en même temps que les mots de la plus âgée atteignaient mon esprit. Une présentation somme toute attendu. Mais pas celle que moi j’attendais. Kristen Loewy, Directrice de Poudlard. Soit, rien de nouveau. Se voyait-elle vraiment ainsi ? N’y avait-il donc rien de plus derrière ce visage implacable, cette posture inébranlable ? Rien à découvrir, mais énormément de chose à deviner, voilà ce que me soufflait ma curiosité. Et ces mots, qui pouvaient ne rien signifier au premier abord, “laissant votre appréciation faire le reste”, sonnaient à mes oreilles comme une invitation à Deviner. Elle ne souhaitait pas se dévoiler. Soit, mais accepterait-elle que je la dévoile ? Que je laisse mon appréciation la trouver ? La tentation était trop forte pour que je puisse la retenir, ce que je ne souhaitais pas faire.

-Votre titre est ce que vous êtes ? Dans ce cas je suis qu’une élève de Poudlard. Poufsouffle, si j’en disais trop. Je ricanais légèrement, laissant les secondes s’étirer pour me permettre de réfléchir.

Qu’est-ce qui décrirait cette femme ? Je n’en savais rien. Je ne la connaissais pas. Elle m’avait dit ce qu’elle savait que je connaissais d’elle. Mais à quoi servait de se présenter si on se contenter de répéter les pensées de l’autre ?

-Mon appréciation veut qu’on se présente pour apporter quelque chose. Tenez, beaucoup de personne savent que vous appréciez l’art ? Pourquoi ne pas vous présenter ainsi : Kristen Loewy, admiratrice de l’Ombre de la Mort, critique d’art, et pourquoi pas Kristen Loewy, celle qui partage son regard sur l’art ?

Je sentais mon cœur battre plus vite au rythme de l’échauffement de mes pensées. J’avais entendu sans y faire attention la femme m’expliquer pourquoi elle souhaitait connaître mon nom. Mais les sourcils froncés -cherchais-je à imiter cette femme ?-, le regard refusant de se détacher du sien, j’essayais de voir Miss Loewy, comme elle m’avait invité à le faire. Je connaissais d’elle quelques éléments que l’Histoire m’avait appris, mais cela ne permettait pas de décrire une personne. Je connaissais les rumeurs qui couraient sur elle, mais cela revenait au même.
La réponse était évidente, mais elle menait à l’impasse : une chose que je ne connaissais pas, voilà le seul moyen qu’elle se décrive à moi. Mais que faire si je ne connaissais rien d’elle ? Un échange, voilà ce que j’allais faire.

-Aelle Bristyle. Je tendis à mon tour ma main. Si je faisais comme vous, je vous dirais que je suis élève à Poudlard. Ce que vous savez, logiquement.

Offrir une main, à quoi cela servait-il ? La manière la plus intime de se présenter pour un sorcier n’était pas le toucher, selon moi, mais la Magie. Je m’éclaircie la gorge.

-Si je peux me permettre, *je me permettrais de toute façon…*, pensais-je au même moment, se présenter, je crois que c’est offrir à l’autre ce qu’il sait pas sur nous. Si je pouvais, je vous montrerez ma Magie.J’hésitais quelques secondes, puis décidais de me lancer. Pour me présenter, je vous dirais que je suis Bristyle et que je ferais tout pour Connaître. Est-ce que j’oserais en dire plus ? Laissant votre appréciation faire le reste…

Je baissais la tête en lâchant le dernier mot. Il n’était pas dans mon habitude de tant parler. Mais si une question me passionnait et que la personne en face avait assez d’intérêt pour moi, il n’y avait plus de barrières à mes pensées. Malheureusement ou pas.

Mon esprit enfin libéré de ce qui le taraudait, j’eu l’occasion de revenir sur cette phrase que Loewy m’avait lancé et qui me secoua soudainement. *j'aime me souvenir du nom des personnes intéressantes que je croise. Elles sont assez rares”... Etonnant. A la façon de mon grand frère, j’haussais bien haut mon sourcil droit, d’une façon que je n'ignorait pas être moqueuse. Je ne pouvais en aucun cas accepter ce que ces mots signifiaient. Pourquoi Kristen -après tout, voilà une présentation que peu de personne devait utiliser. Cette présentation m’aurait beaucoup appris- sous entendrait le fait que je sois une personne qui l’intéresse ? J’avais douze ans, je ne savais mener une conversation et je ne connaissais rien aux conventions sociales. *En quoi une gamine peut intéresser une femme de votre âge ?*.

-En quoi une gamine peut intéresser une femme de votre âge ?

Ma parole avait-elle fait écho à ma pensée ? A croire que oui, au vu de ma main qui vola soudainement pour cacher ma bouche, dans une vaine tentative de rattraper ces mots qui s’engouffraient déjà dans la conscience de Loewy. Je grimaçais légèrement, osant à peine regarder la femme que je défiais pourtant du regard peu de temps auparavant. Je me demande si elle apprécierait longtemps cette habitude que j’avais à parler comme je pensais. Les adultes que je connaissais n’aimaient pas cette manie que j’avais, j’en avais souvent fait les frais. Je ne changeais cependant pas, mais cela m’ennuierait que Loewy disparaisse, elle n’était pas facile à trouver.
Je l’observais à la dérobé. Une femme telle qu’elle. Elle me rappelait la fascination que j’avais eu pour Nyakane. Et que j’avais encore. Je me connaissais assez pour savoir que mon intérêt ne trouverait pas de repos tant que je n’aurais pas éclaircit quelque peu le mystère Kristen Loewy. Il était un mystère étonnamment plus facile que d’autre qui me travaillait au quotidien.

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À mesure que le flot de paroles de la jeune élève – de Poufsouffle, apparemment – se déversait dans l’esprit de Kristen Loewy, un sourire grandissait sur son visage. Finalement, comme l’élève avait mis une main sur sa bouche et avait pris un air gêné, la directrice mit son poing devant la sienne et ne put s’empêcher de rire, tandis que le coin de ses yeux se plissait et ses épaules se secouaient d'eux-mêmes, dans de petits spasmes incontrôlés. Elle ne savait pas trop pourquoi elle riait – car ce n’était pas dans ses habitudes – mais elle le faisait tout de même. D’ailleurs, ce n’était pas non plus dans ses habitudes qu’une toute petite fille lui parle ainsi. Cela devait être lié.

Kristen calma son rire dans un long soupir et un relâchement d’épaules, tandis que son regard était posé sur Aelle Bristyle et qu’un sourire sincèrement amusé était encore ancré sur ses lèvres.

« Mademoiselle, il n’y a pas d’âge pour apprécier le goût d’une conversation de qualité. »

Elle inclina légèrement la tête sur le côté, comme si elle était curieuse de voir à quoi pouvait ressembler l'élève sous cet angle bancal.

« La plupart des gens n’utilisent que leur bouche pour parler. Vous, vous utilisez aussi votre tête. »

Kristen sourit et expira un reste de rire. Elle haussa un sourcil.

« Et vos tripes… »

Cette élève – Aelle Bristyle - était peut-être une « gamine », mais une gamine qui avait un sacré culot, et un culot qui n’était pas celui vraiment trop mal placé des simples sales gosses. Elle osait avec son esprit. Elle aurait pu être l’enfant à qui l’on pensait quand on disait : « la vérité sort de la bouche des enfants ». Décidément, cette petite était très prometteuse et plaisait beaucoup à Kristen.

« Rares sont ceux qui savent penser et dire ce qu’ils pensent. »

Certaines personnes ne savaient pas penser et recrachaient les miasmes oxydés que leur inspirait vaguement leur cerveau et qu’ils prenaient pour des pensées, d’autres pensaient beaucoup mais gardait leur intelligence et leur réflexion pour eux, ce qui était un intolérable gâchis.

« Et d’ailleurs, je serais très curieuse de voir ce que vous faites de votre magie. Bien sûr, je vous rendrai la pareille, même si je crains déjà de vous décevoir. »

Qu’Aelle Bristyle ait pour philosophie de faire tout pour connaître, c’était aussi quelque chose qui plaisait beaucoup à Kristen, qui retrouvait un peu d’elle-même dans cette idée. D'aussi loin qu'elle se souvienne, elle avait toujours voulu tout savoir, et l'idée de devenir une "miss je-sais-tout", qui était très désagréable à certains, ne lui posait absolument aucun problème. Enfin, et à son grand regret, la magie de Kristen n’avait rien de réellement exceptionnel pour un regard occidental. Fascinée qu’elle était par les magies d’ailleurs, elle avait toujours eu ce regret de ne pouvoir les maîtriser en pratique et d’avoir dû se contenter de la théorie. Elle avait essayé, pourtant, mais… Cela n’avait pas été une brillante idée.

Moi, je suis en quelque sorte un philosophe. Mon sujet d'étude, c'est vous. Je fais des recherches sur vous, votre vie, votre âme.

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Mon échange avait lamentablement échoué.
Voilà ce que je me disais alors que je faisais face à l’hilarité de ma Directrice. A croire que chacun de mes mots éveillaient en elle une réaction positive. Quoique les sourires ne l’étaient pas toujours. Mais ici, point de sourire. Non, il y avait bien plus que cela. Un éclat de rire. Un éclat ? Non, Miss Kristen Loewy ne se laissait sûrement pas à éclater de rire. Voilà ce que je me disais aussi en observant le rire tout en finesse de la femme. Une main devant la bouche, des épaules qui tressautent, mon coeur qui rate son battement, ce visage anguleux qui se froisse aux endroits caractéristiques du rire.
Ce rire là était différent. C’est certainement la raison pour laquelle je ne m’en vexais pas. Il me semblait que Kristen Loewy, Directrice de Poudlard, venait de se prendre un sortilège d’euphorie en pleine face. Ou plutôt en plein dos. Y avait-il quelqu’un derrière elle ? Presque soucieuse de son état -en réalité, je me demandais comment un visage tel que le sien pouvait se transformer si vite en une émotion qui semblait déplacé chez ce personnage-, je me penchais légèrement pour jeter un coup d’oeil au couloir auquel Kristen -oui, je persistais, elle avait refusé mon échange par ce simple rire- tournait le dos. Il n’y avait personne. Un souffle me caressa soudainement le visage, je retrouvais instantanément ma place d’origine. Son rire venait de mourir sur ma peau en un long soupire qui ne pouvait qu’être agréable, au vu des traits détendus de la femme.


Alors je subis son regard qui trônait sur les restes de son rire figé en un beau sourire. Kristen Loewy était une femme incompréhensible.
*Je ne comprends pas grand monde, aussi…*. Oui, cela était l’entière vérité, lorsque je pensais cerner une personne, celle-ci prenait un tournant opposé. Sauf cas exceptionnels qui se révélaient finalement si peu intéressant qu’ils ne s’inscrivaient guère dans mon esprit. Loewy était différente. Elle semblait sans cesse surprise par ce que je lui renvoyais. Peut-être s’attendait-elle à d’autres réactions de ma part ? Elle ne me connaissait pas, comment pouvait-elle attendre quelque chose de moi ?

J’ouvrais de grands yeux ébahis en écoutant ce qu’elle avait à me dire. De grands yeux ronds pour accueillir ses phrases… étranges. Oui, étrange était le mot. J’eu la présence d’esprit de rougir. Pas de ce léger rougeoiement si attendrissant, non. Je sentis mon visage se recouvrir entièrement d’un rouge aussi brillant que la cravate de certains élèves qui parcouraient ce château. Et alors que j’écoutais sans rien dire les compliments dont m’accablait la Directrice de Poudlard, je me posais une question
: *mais pourquoi elle dit ça ?*. Je ne comprenais pas pourquoi elle semblait si… Je ne sais pas.
Après quelques secondes de réflexions, je me dis que ce n’était pas des compliments, mais des affirmations enjouées. Voilà, elle affirmait sur un ton enjoué que je disais ce que je pensais et que j’utilisais mes tripes pour penser et parler. Mes tripes, mes pensées, mes paroles. Tout cela semblait lié si on écoutait la Directrice. Et cela était une bonne chose, si on l’écoutait une nouvelle fois. Avait-elle seulement conscience d’être la première grande personne personne à me dire cela ? Etrangement, le fait qu’elle ne me remette pas à ma place comme tous les autres adultes l’auraient fait, m’intriguait plus que cela me réjouissait. Je ne comprenais pas ce qu’il y avait d’exceptionnel dans mes mots pour qu’elle réagisse ainsi. Pas que cela me déplaise ! La surprise ne me plaisait pas mais je la trouvais de temps à autre étonnement intéressante.


Avec une moue curieuse, j’étudiais Miss Loewy. Oui, je l’étudiais. Que devais-je faire ? Me contenter de rougir parce que les choses devraient être ainsi ? Ou devrais-je lui demander simplement, comme je l’aurais aimé, pourquoi tant de gens ne parlait pas avec leur pensées ?

C’est en pleine réflexion qu’elle me surpris une nouvelle fois. Ma Magie ? Cela l’intéressait-il vraiment ? Décidément, je m’étonnais de tout, avec cette femme. Et cette question me paniqua quelque peu : que pouvais-je lui montrer ?
Je me détournais d’elle pour aller observer le paysage par la fenêtre. Le jour disparaissait de plus en plus en faveur de l’obscurité de l’hiver, c’était une belle chose à voir. Inconsciemment, je sortais ma baguette pour la faire tourner entre mes doigts, appréciant son contact. Je n’avais rien à présenter à la Directrice. En disant “je vous montrerais ma magie”
, j’avais pensé à lui montrer l’essence même de ma magie. Mais si cela était possible -j’en étais persuadé-, je ne savais le faire. Tout ce que je savais réaliser, c’était quelques sortilèges qu’elle connaissait depuis fort longtemps, et… Je me rappelais soudainement la façon dont ma magie s’était manifesté dans les Sous-sols. Je fermais douloureusement les yeux, ne souhaitant pas penser à Elle, je n’arrivais pas à faire face à la Réalité de cette rencontre.

-La Magie ne me décevra jamais, je murmurais assez fort pour être entendu, bien que je ne m’adressais à personne spécifiquement.

Je soupirais en posant mon front sur la vitre fraîche, essayant d’éclaircir mes pensées. Ce que je faisais de ma magie ? La Directrice aussi serait fort déçu.
Je me retournais, accolant mon dos à la fenêtre, mes bras me servant de protection contre la fraicheur de celle-ci. Je me contentais alors de regarder la femme qui attendait ma réponse. Je me trouvais dans la même posture : j’attendais aussi ses réponses,
*répondez-moi, Loewy …*, je voulais la voir, voir cette femme autrement que par son statut et elle seule pouvait apaiser cette envie.

-C’est mal de parler avec ses… tripes ? Je lui demandais en souriant ironiquement, un peu perdu. Les autres, ils refusent toujours de voir parce qu’ils sont aveuglés par ce qu’ils voient…

Je posais ma tête contre le carreau de la fenêtre, dévoilant mon cou. Je pensais à toutes ces personnes qui ne m’avaient jamais vu et qui continuaient à ne pas me voir.

-Vous… J’accepte de rien voir de vous parce que je sais pas ce qu’il y a à voir… Mais j’accepte pas de ne pas savoir,
j’eu un petit rire discret, offrez-moi une chose que je sais pas, Kristen-Loewy-Directrice-de-Poudlard, lui soufflais-je en me penchant légèrement vers elle.

Peut-être penserait-elle que j’insistais, et cela était le cas, mais la question me rendait réellement curieuse. Mon regard pétillait à présent de ce besoin impérieux de savoir. La Directrice était passionnante, il me semblait vivre une joute verbale d’une qualité bien plus supérieure que ces duels affligeants de mots plein de rancune.

-Et ma magie est purement scolaire. Je lui montrais ma baguette. Les règles veulent pas qu’on apprenne autre chose avant un certain âge.

Si je pouvais utiliser ma baguette et ma magie hors de Poudlard, je n’hésiterais pas, je souhaiterais apprendre tant de choses ! Je commencerais par cette Magie caractéristique de Nyakane. Mais je ne le pouvais pas, alors j’apprenais ce que je pouvais, ce que j’appréciais. *Mais Merlin, ce que c’est frustrant !*.

-Mais…

J’hésitais à lui parler de ce côté particulier que ma magie m’avait fait découvrir il y a peu. Peut-être… Je dardais un regard calculateur sur Loewy. Une idée commençait à germer dans mon esprit : peut-être me permettrait-elle d’utiliser ce fluide à son état le plus brut ? Je me mordais violemment la lèvre, prise d’un doute. Pour cela, devrais-je faire face aux émotions bouleversantes qui étaient la seule porte à cette magie brute ?

-Poussez-moi à bout, et vous verrez ma magie telle qu’elle est… Je la regardais et bien malgré moi je rajoutais : elle est magnifique et elle est horrible. Et la votre ?

En face de moi, l’Ombre de la Mort me faisait de l’ombre. Un grand tableau devant une si petite fille. Je souriais en me rappelant ce que Loewy m’avait appris : l’ombre, c’est moi, si tant est que je le souhaite et que je vois différemment.

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De toute évidence, Aelle Bristyle n’était pas du genre à s’en tenir aux idées reçues. La plupart des gens n’étaient même pas conscient que leur avis était fait uniquement d’idées reçues, qu’ils finissaient par prendre pour acquis, pour une vérité générale et immuable. Ce qui était étonnant, avec Aelle Bristyle, c’est qu’elle avait dû développer au maximum l’une des caractéristiques des enfants qui agace les adultes : elle devait être du genre à demander toujours « pourquoi ? » et à demander encore « pourquoi ? » pour chaque réponse donnée, jusqu’à épuisement. Elle ne se contentait pas de ce que les autres pouvaient lui fournir. Par exemple, si elle avait écouté ce qu’on avait pu lui dire de la terrible directrice de Poudlard, elle n’aurait même pas envisagé de parler comme elle l’avait fait. En fait, elle aurait probablement baissé les yeux et aurait continué sa route dans les couloirs en traînant des pieds, bafouillant quelques excuses ; et voilà. C’était donc l’originalité de la situation qui avait poussé l’insensible Kristen Loewy au rire.

Kristen intercepta le murmure d’Aelle Bristyle et inclina légèrement la tête en s'autorisant un sourire plus attendri. Ne jamais être déçu par la Magie ? C’était ce que Kristen aurait aimé penser durant toute sa vie, mais il y avait bien eu un jour où la magie avait été décevante. En vérité, ce n’était pas le problème de la magie en elle-même : elle offrait toujours des milliards de possibilités, pouvait prendre des formes étonnantes, et Kristen avait souvent été émerveillée par toutes les formes qu’elle avait pu contempler. Cependant, en comprenant qu’elle-même ne pourrait jamais maîtriser totalement les facettes de la magie qui étaient trop éloignées de ce que Poudlard lui avait enseigné, elle avait d’abord pensé que c’était la magie qui était décevante, et non elle-même.

Son sourire avait largement diminué, mais la commissure de ses lèvres était légèrement relevée, tandis que ses yeux bleus s’attardaient alternativement sur les deux yeux de l’élève de Poufsouffle.

« La mienne est plus horrible que magnifique. Mais si je devais n’en dire qu’un mot, je crois que je la qualifierais d’impitoyable. »

C’était une magie qui ne laissait pas le choix, une magie qui faisait vite et bien. Tous les sortilèges que Kristen lançait prenaient cette teinte particulière. Ils n’étaient plus exactement comme les livres de sortilèges le disaient : à travers la baguette de Kristen, leurs effets changeaient un peu. Kristen travaillait les sorts, les affinait pour qu’ils correspondent à l’utilisation qu’elle voulait en faire, au caractère qu’elle avait. Comme un forgeron passerait du temps à affiner une lame, Kristen affinait sa magie en en faisant quelque chose qui voulait être unique. Ce n’était pas forcément très éloigné de ce que tout le monde pouvait connaître, et si l’on ne connaissait pas parfaitement les sortilèges tels qu’ils étaient décrits dans les livres, on ne pourrait sans doute pas voir ce que la magie impatiente de Kristen y changeait. Mais il y avait de cela, pourtant, dans chacun de ses mouvements de baguette. Une certaine agilité, de la rapidité, de la précision.

« Ce n’est pas mal d’oser dire ce que l’on pense vraiment. Trop peu de gens le font. On s’accommode trop vite de ce qu’il convient de penser, pour ne pas être pris pour cible par les autres, pour s’intégrer, et on finit par ne plus penser du tout, et donc par ne plus rien dire d’intéressant. »

Kristen n’était pas du genre à adresser la parole aux autres, car elle était souvent persuadée de ne rien louper d’important. Elle avait sur les autres un regard beaucoup trop négatif pour juger nécessaire de perdre son temps à faire la conversation avec des êtres qui, de toute façon, ne pourraient rien lui apprendre.

« Si l’on pense comme tout le monde, on ne devient personne. Ce sont ceux qui ont vu plus loin et qui ont su l’assumer qui ont permis le progrès. »

Les exemples, dans l’Histoire, ne manquaient pas. Où en serait-on, si les savant s’étaient dit : « Non, ce n’est pas correct de penser que la terre est ronde, je vais voir des ennuis, oublions ça » ?

Kristen soupira du sentiment qu’elle éprouvait face à la médiocrité humaine.

« Mais enfin, revenons-en à votre magie. Je ne sais pas exactement où vous voulez en venir, mais je ne crois pas que la condition que vous m'imposez soit une bonne chose. La magie doit être maîtrisée, ce qui est bien plus difficile lors des situations extrêmes, ou lorsque le sorcier qui l’utilise a été poussé à bout. Avez-vous eu des accidents, en cours ? »

Il n'était pas rare que des élèves - de première année, surtout - se retrouvent à l'infirmerie parce que l'un de leurs camarades ou eux-mêmes n'avait pas su maîtriser sa magie. C'était normal. Poudlard était justement là pour apprendre aux sorciers à contrôler leur magie : ils ne pouvaient pas forcément savoir le faire avant. D'ailleurs, les récits d'accidents de jeunes sorciers avant Poudlard ne manquaient pas : certains faisaient voler la vaisselle en porcelaine de l'arrière grand-mère, d'autres coloraient le chat en rose, d'autres manquaient de mettre le feu au cabinet de leur médecin...

Moi, je suis en quelque sorte un philosophe. Mon sujet d'étude, c'est vous. Je fais des recherches sur vous, votre vie, votre âme.
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