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Après avoir remercié la bibliothécaire, Ambre se saisit des manuels qu’elle venait d’emprunter avant de disparaître dans les couloirs. Oui, disparaître était un mot bien approprié pour la situation : ce jour-là, à cette heure-là précisément, les couloirs étaient bondés d’élèves attendant de pouvoir rentrer dans leurs salles de cours respectives. Certains et certaines étaient encore en train de chercher leur classe, demandant ici et là si personne n’avait vu telle ou telle personne. La quatrième année n’avait pas cours cet après-midi et avait donc décidé de faire quelques recherches sur le Quidditch, que ce soit la partie technique ou historique, tout lui allait. Cela faisait quelques temps qu’elle s’intéressait de plus en plus à ce type d’ouvrages qui étaient très intéressants de son point de vue.

En apprendre plus sur la fabrication des balles telles que le cognard ou le souafle, regarder des schémas de trajectoire de cognard ou encore de placement pour telle ou telle formation de diverses équipes, voilà ce qui l’intéressait. Aucun autre livre en général n’arrivait à la rendre concentrée comme elle l’était lorsqu’elle était plongée dans un de ces livres. Elle avait donc décidé, pour faire passer le temps des prochains jours et les longues soirées d’hiver dans la salle commune, d’en emprunter plusieurs. De plus, cela pouvait toujours servir pour le championnat de Quidditch.

Alors qu’elle se faufilait tant bien que mal entre les nombreux élèves présents dans les couloirs, dans l’espoir d’arriver jusqu’aux escaliers sans encombres pour pouvoir enfin se diriger vers la salle commune de Poufsouffle, un élève la percuta légèrement au niveau de l’épaule ce qui fit tomber les manuels qu’elle tenait. Le jeune garçon se retourna alors brusquement, il devait être en première année vu l’air apeuré qu’il avait sur le visage lorsqu’il croisa le regard d’Ambre. Il se confondit immédiatement en excuse avant que la Poufsouffle ne l’arrête, lui assurant qu’il n’y avait rien de grave. Après avoir ramassé les livres, elle se redressa et resta droite, immobile pendant quelques secondes, scrutant le reste du couloir.

La plupart des élèves faisaient une tête de moins qu’elle et paraissait plus jeune qu’elle. Ils devaient probablement être en première ou en deuxième année. Ambre avait beau ne pas être trop petite, ce n’était pas une géante non plus et bon nombre de troisième et quatrième année étaient plus grandes qu’elle. Un faible sourire apparut sur son visage, que certains pourraient qualifier de sadique, mais il y a des paranos partout, son sourire était on ne peut plus normal. Mais peut-être avait-elle une part sadique en elle, qui sait ? Quoiqu’il en soit, elle avait trouvé la solution pour passer ces sables mouvants humains. Elle resterait droite et qu’importe si elle touchait les gens autour d’elle mais parfois il faut faire des sacrifices pour avancer, et là, elle n’avait pas le choix.

Elle s’aventura donc dans cette masse humaine, cramponnant bien les livres contre elle et essayant de faire ressortir au maximum ses épaules. Au moins, elles lui servaient à quelque chose pour une fois, pas comme quand elle bouscule quelqu’un à cause d’elles sans faire exprès. Enfin bref. Elle réussit à s’extirper de la foule et arriva enfin à proximité des escaliers. A ce niveau-là il n’y avait plus personne. Quoique. Une jeune fille, seule, se trouvait entre les escaliers et le couloir bondé. La quatrième année s’arrêta à sa hauteur et lui dit, tout en indiquant la foule derrière elle :


« Si jamais tu veux passer… Fais la technique bourrin, sors les épaules et ne t’occupes pas des autres, ça marche plutôt bien, avant d'ajouter en lui souriant, faut s'imposer ici. »

« DÉFONCE-LES TOUS », Monseigneur Endive • « Le souffle des Poufsouffle jamais ne s'étouffe » • Batteuse des Frelons

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Début Janvier 2042
1ère année
Couloirs


Interminable. Quoique je fasse, quoi-que je pense, quoique je ressente, “interminable” était ce qui s’y raccrochait. Ce cours de Potion était passionnant. L’idée même de brasser un de ces liquides divins m’avait mis en joie. Pourtant, dès le moment où je m’étais assis sur ce banc, les minutes, les secondes s’étaient écoulés incroyablement lentement. Le bourdonnement incessant, de ces deux élèves derrière moi, m’avait vrillé le crâne durant ce qui m’avait semblé être une éternité. Et mes yeux étaient restés bloqués toute l’heure durant sur Meilla Primard, tentant de saisir l'élément qui était le sien et qui lui donnait cette qualité tant essentielle à mon Savoir. Ce questionnement, d’ordinaire si agréable, avait été un supplice.
L’interminable était désormais mon quotidien. Je me levais le matin avec cette sensation qu’une chape de plomb pesait sur mon coeur. J’avançais avec la sensation de ne pouvoir m’exprimer sans exploser. J’existais dans une fragilité insupportablement lente, tant la nuit que le jour, ne trouvant jamais la quiétude que je recherchais.

C’est pourquoi je gravissais, aussi lentement que le temps, les marches centenaires du château, dans l’évident désir de me réveiller de cette mélasse insupportable. J’avais décidé, alors que mon regard se perdait dans la chevelure rousse de la Maîtresse des cachots, que seule la hauteur saurait me donner des réponses. L’attente était insupportable. La crainte, celle de tomber sur ces yeux fraternel tant honnis et sur cette personne que je ne pouvais plus définir, était fatigante. Je ne souhaitais qu’une chose, m’évader.

Le couloir était rempli d’élèves. Devant, à côté de moi, autour de moi. Un espace me séparait des dernières personnes entrant dans l’étroite allée, une distance de sécurité pour ne pas me laisser atteindre par leur proximité. Moi qui n’avait jamais aimé le bruit, maintenant je trouvais supportable cette chose insupportable. Détester me détournait l’esprit de mes pensées obscures. Je prenais donc tout mon temps, en profitant pour me prélasser dans cette agitation.
Tous semblait en voie de trouver leur nouvelle salle de classe, se déplaçant en meute ou en duo, babillant joyeusement sans faire attention au corps vide d’existence que j’étais. Pourtant je les regardais avec un petit sourire, tentant de comprendre le sens de leur rire, de leurs gestes. Je me prenais de fascination pour le moindre détail, avant de l’oublier et de passer à un autre. Derrière moi, une floppé d’escalier que je venais de gravir. Je m’étais à présent immobilisé, et je regardais la masse humaine avancer, s’embourber dans un autre flot pour se mélanger à lui. Il y avait tant de monde que je ne pouvais me risquer à me frayer un passage. Je ne voyais pas le bout du couloir où se trouvait mon but : le chemin vers la tour d’astronomie, le point culminant de Poudlard. Un jour, j’avais lu que la hauteur permettait à la magie de s’envoler, c’est ce que j’allais essayer de faire, tentant d’accrocher mon esprit à elle. Me perdre dans les méandres du paysage.

Le chemin m’était barré, alors je patientais, dans cette attente toujours aussi interminable, drapée dans une chaude cape recouvrant mon uniforme. J’avais ramené cette cape d’hiver avec moi, pour remplacer celle que j’avais perdu, lorsque j’étais partie de la maison.
*lorsque tu as fuis, ouais*, me corrigea mon esprit. J’inhilais cette pensée rapidement, ne souhaitant penser aux événements qui avaient clôturés mes vacances. Sans cependant pouvoir m’en empêcher, je jetais un regard noir à ce jeune Serpentard blond qui passa près de moi et qui me rappelait -comme tous les siens- Aodren. Je n’avais pas revu mon frère. Je l’avais aperçu, de loin, avant de faire précipitamment demi-tour.

Désagréablement, mes poumons se rappelèrent alors à moi, criant leur appel habituel de l’air. Je soupirais longuement,haïssant cette sensation de ne plus pouvoir respirer qui me prenait si souvent ces derniers temps. Alors que je me massais les tempes dans l’espoir de faire disparaître le mal de tête que créait ma fatigue, un brouhaha soudain m’interpella dans le couloir me faisant face. Cette distraction étant la bienvenue, je levais la tête avec intérêt.

Devant moi, la masse encombrante d’élèves, qui s’était quelque peu dissoute, s’agitait étrangement. Les enfants souhaitant avancer dans le couloir et ceux voulant en sortir se retournaient ou se levaient sur la pointe des pieds afin d’apercevoir… Quoi, au juste ? Je ne pouvais qu’entendre des cris colériques et agacés, je ne pouvais voir que les élèves se reculer, les corps se bousculer. Quand soudainement, une forme indistincte s’extirpa de la masse pour atterrir devant moi.

Je reculais précipitamment en arrière, étonnée, jusqu’à ce que la rambarde protégeant les escaliers ne m’arrête douloureusement. Je regardais derrière moi pour voir le vide adossé à moi. Je soufflais de soulagement,
*Peut-être que ma magie m’aurait permit de voler…*, et c’est le coeur battant que je me tournais vers la forme qui m’avait effrayée.
Je la regardais sans bouger, étonnée par cette soudaine apparition dans mon espace. La forme se révéla être une jeune fille. Mais pas une enfant, elle était plus âgée que moi, et plus grande, je dû lever la tête pour atteindre ses yeux. Le détail qui me frappa au premier abord fut ses cheveux, d’un roux flamboyant,
*comme Primard*, associa directement mon esprit. La seconde chose fut son regard, vert, et cette fois-ci l’association fut moins agréable. Ce vert me rappelait un autre vert plus intense, moins soutenable. *Charlie…*. Je serrais les mâchoires, luttant contre les souvenirs, puis fermais les yeux quelques secondes avant de les rouvrir. J’arrivais de plus en plus à contrôler mes pensées, bien. Je pouvais donc me concentrer sur ce regard déconcertant. Il était braqué sur moi. Je m’en senti incroyablement gêné, je n’avais pas tendance à attirer les regards, et je faisais tout pour que les choses restent ainsi. Alors pourquoi donc cette jeune fille me regardait-elle ? *Peut-être que je la connais…*, me demandais-je, détaillant outrageusement la nouvelle venu de mon regard noisette. *Non, je ne la connais pas*, et pourtant, son éclat roux me rappelait autre chose que ma professeur de Potion, mais aucun moyen de savoir ce dont il s’agissait. Je détournais le regard, le sujet n’ayant pas assez d’intérêt à mes yeux pour que j’en fasse mon arme contre l’Interminable.
Dans le couloir, les étudiants, finalement petits à côté de la grande rousse, s'agglutinaient pour rentrer dans leur salle de classe, laissant lentement sa place au silence.

Une voix claire résonna soudainement entre les murs, et je tournais la tête pour regarder l’étudiante plus âgée, qui n’avait toujours pas passé son chemin.
*Elle me parle ?*. En observant son sourire, je remarquais soudainement qu’elle portait les couleurs de Poufsouffle. Où l’avais-je apercu ? Je n’en avais aucune idée, et cela me frustrait clairement. Lorsque sa voix s’éteignit, je la quittais du regard pour me pencher légèrement sur le côté, afin d’apercevoir le couloir qui continuait d’avaler les nombreux étudiants. Puis d’un regard critique, je regardais les épaules de l’étudiante. Il était vrai qu’elle avait de larges épaules, voilà pourquoi la foule avait été secouée par son passage. Je souris ironiquement, pensant que ma technique à moi avait été de laisser disparaître les autres. En temps normal, que je pourrais dorénavant appeler “Temps Terminable”, je me serais creusé le cerveau pour trouver un autre passage.
Mon regard félin ne quittait pas la rousse : devais-je répondre ou passer mon chemin ? L’Interminable me donnait déjà l’impression de m’embourber dans un temps indéfinissable. Je soupirais : j’étais curieuse, je verrais bien ce qu’elle aurait à m’apporter.


-Ma technique, lui dis-je d’une petite voix, c’est de disparaître en attendant que ça s’arrête.

J’accompagnais ma phrase d’un mouvement de menton vers le couloir et d’un sourire hésitant, peu réel. Inconsciemment, je croisais les bras sur ma poitrine, comme pour me protéger de ce regard vert plus perturbant que je ne l’aurais pensé.

Je ferme les yeux. La toile Carmin les hante. Ciel, qu’elle les Hante.

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Un certain temps s’écoula entre le moment où les paroles d’Ambre s’évaporèrent dans l’air et celui où la jeune fille à qui elle s’était adressée n’en fasse de même. Durant ce temps, dont elle n’aurait pu donner l’exactitude, elle ne savait si cela avait duré quelques secondes ou quelques minutes, mais qu’importe. Elle profita de ce laps de temps pour observer son interlocutrice, tout comme cette dernière se le permettait avec elle. La première chose qui frappa la quatrième année fût le fait qu’elle portait les couleurs de Poufsouffle. Encore une recrue d’Heltoni le mafieux, pour les intimes. Ambre ne l’avait jamais vu, d’un autre côté, elle ne connaissait évidemment pas tout les élèves de sa maison. Elle en connaissait beaucoup, certes, surtout ceux venant assister régulièrement aux matchs des Frelons, les journalistes, ou plus simplement les élèves de son âge. La jeune fille qui lui faisait face semblait plus jeune et visiblement, ne faisait pas partie de ces groupes.

Elle avait des yeux noisette qui semblaient ne jamais pouvoir s’arrêter de bouger. Son regard ne cessait de faire des allers et retours entre la rousse, le couloir derrière elle ou encore ses épaules. Ce dernier regard d’ailleurs, arracha une moue à la quatrième année. Qu’est-ce qu’elles avaient ses épaules ? Certes, elle venait de les utiliser comme moyen de sortir d’une masse informe d’élèves. Certes, elle l’avait fait en connaissance de cause. Certes, elle savait qu’elle aurait très bien pu percuter un élève et le bousculer. Certes, cela ne l’aurait probablement pas dérangé plus que cela. Mais à part ça, elles étaient on ne peut plus normales. Non ? Comme pour tenter de se rassurer elle-même, elle repensa immédiatement à la danse qu’elle avait partagé avec Echoe, au bal de Noël, quelques semaines auparavant. Ses épaules ne les avaient en rien gênées lors de cette danse. Cette pensée lui arracha un sourire, avant qu’elle ne reporte toute son attention sur la jeune fille.


-Ma technique, c’est de disparaître en attendant que ça s’arrête.

Un geste du menton invita la quatrième année à se retourner et à découvrir le couloir, vide. Plus aucun élève ne bouchait le passage, la méthode forte et brutale ne servait plus à rien. Un troupeau de Chocogrenouilles en cavale aurait pu s’y faufiler sans que personne ne les en empêche. Cette vue fit sourire la rouquine. Il fallait bien avouer qu’utiliser cette technique lui aurait évité de faire tomber ses manuels. Mais cela lui aurait fait perdre du temps. Quoiqu’elle le perdait en ce moment-même. Mais, de toute façon, avait-elle simplement quelque chose à faire de son après-midi, à part se plonger dans ses livres et d’effacer, dans l’un de ces derniers, les quelques mots qu’un plaisantin avait réussi à écrire sur la page de garde, au crayon ‘Le pommier chamboule gentiment sur sa chemise…‘ ?

Elle se retourna doucement vers la jeune sorcière et, toujours en souriant, ouvrit légèrement les bras, pour lui montrer les manuels qu’elle tenait.


« T’as déjà joué au Quidditch ? Ou du moins t’as déjà vu un match ? »

Elle se décala légèrement de côté, de sorte à pouvoir s’adosser contre la rambarde qui les empêchait de tomber dans le vide. Avant que la jeune fille ne puisse lui répondre, elle enchaîna :

« Parce qu’au Quidditch par exemple, ta technique ne marche pas. Admettons que tu sois batteur, crois moi qu’il faut s’imposer, tu peux pas disparaître et attendre. Tu vois ce que je veux dire ? »

Reducio
En soulignés les mots et phrases devant être placé pour faire plaisir à ce cher Monsieur James Silvershade et à cette chère Miss Isobel Arrington. :wise:

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Le silence prit la place du bruit. Soudainement, le couloir vrillait sous le poids de l’absence, et toute l’atmosphère sembla se rassembler autour de moi et de la rousse. Comme si tous les yeux du Monde étaient braqués sur nous, il n’existait rien d’autre à présent. Elle était étrange, cette transition, tout simplement parce qu’il n’y en avait pas eu. L'enchaînement intransigeant de mes pensées avaient été stoppé par l’arrivée de la fille. Brutalement. Tout comme l’apparition du silence. Et pourtant, au sein de mon corps, les choses n’avaient pas cessé. Mon horloge du temps avançait inconsciemment, comptant chaque seconde me séparant de l’Interminable. Je le sentais arriver. C’était évident. Si Meilla Primard n’avait su l’arrêter, cette inconnue ne pourrait rien y faire. Mon Interminable était impossible à arrêter, alors que la seule chose qu’il définissait était l’absence d’intérêt, la hâte de rien. C’était étrange, et exaltant. Aberrant et déroutant.

Je quittais le regard vert de l’Autre, j’aurais pu le détester, mais je n’en avais pas la force. Je déplaçais mes yeux sur ses lèvres roses, préférant me préparer à ce qu’elles m’apporteraient plutôt que de me plonger dans sa mer de verdure qui faisait remonter les souvenirs à la surface. Je clignais des yeux lorsque la Poufsouffle se retourna, faisant disparaître mon ancrage. Elle ne disait rien, se contentant de répondre à mon geste en regardant le couloir vide. Allait-elle partir ? Je me demandais comment je pourrais le prendre. Un instant d’après, j’eu ma réponse ; peu m’importait, les Hauteurs m’attendaient. Je pourrais peut-être aller courir pour attaquer mon Interminable de l’intérieur, le gangrener grâce à ma fatigue. Sans que je n’eu à bouger mes yeux, les lèvres de la rousse réapparaissaient sous mon regard. Elles s’étaient étirées en un joli sourire. J’eu la soudaine envie de rechercher ses orbes vertes, pour me rendre compte de si elles brillaient autant que d’autres sous l’effet de ce sourire. Mais je résistais. Je savais résister, dorénavant. Il m’était plus facile de fuir, d’éviter. J’avais compris que cela me serait essentiel, si je ne souhaitais pas réitérer l'incommensurable erreur Charlie. *J’en ai marre, d’avoir mal…*, pensais-je alors que mon cœur se serrait.

- T’as déjà joué au Quidditch ? Ou du moins t’as déjà vu un match ?

Mes yeux s’écarquillèrent légèrement en entendant ses mots, mais ne bougèrent pas du point d’attache qu’ils avaient trouvés
. *Elle est encore là*, m’étonnais-je. Bien entendu, qu’elle était là, je n’avais cessé de fixer son visage. J’avais été persuadé qu’elle s’en irait, mais à croire qu’elle n’en n’avait pas l’intention. Lentement, j’éveillais mon esprit. Quitte à me trouver en présence d’un autre, quitte à détruire mon quota de temps Terminable pour la journée, autant m’investir de ton mon cœur dedans. *Peut-être qu’elle m’apprendra une chose*.
J’abandonnais ses lèvres. Un geste avait attiré mon regard. Des livres. Tenus par les bras solides de la Poufsouffle. Tiens, voilà qui m’attirait. Abaissant légèrement la tête sur le côté, j’essayais d’apercevoir les titres. Au moment même où je compris qu’ils traitaient de Quidditch, les mots dont elle m’avait asséné l’esprit me revinrent.
*Ah, oui…*. Elle jouait donc à ce sport. Un instant durant, je me demandais dans quelle équipe, avant de me souvenir qu’elle était dans la même Maison que moi. Intriguée, je la détaillais du regard. De haut en bas. Observant sa chevelure rousse, évitant ses yeux verts, baladant mes yeux noisettes sur l’intégralité de sa silhouette élancée. *Bien*. Cela ne m’apportait rien. Je ne me rappelais pas où je l’avais vu. Durant un match de Quidditch ? Le dernier opposait bien Poufsouffle à Serdaigle mais… Peu importe, je ne devais pas utiliser mon temps Terminable à des choses si futiles. Qui elle était n’avait pas d’intérêt.
Pourquoi me parlait-elle de Quidditch ? Je n’en avais pas la moindre idée, et il faut dire que la raison m’importait peu. J’allais ouvrir la bouche pour lui donner une quelconque réponse qui voudrait sortir de moi, mais elle me devança, après s’être adossé à la rambarde.

Je la laissais venir, puis après quelques secondes, je me décalais pour me trouver une nouvelle fois face à elle. Nous avions simplement échangés de place. Être à ses côtés ne me plaisait étonnement pas. Avant, je pensais naïvement que les autres ne feraient rien contre moi, ici dans le château, que leur magie n’agirait pas contre moi. Que je pouvais tourner le dos, même légèrement, à ces enfants sans m’inquiéter. Mais Athéna Aronov m’avait prouvé qu’il ne fallait jamais faire cela. Son attaque m’avait permis de comprendre que chaque sorcier pouvait user de sa magie avec abus. Ainsi, je m’éloignais de la barrière qui m’avait protégé du vide, et fit face à la rousse, posant une nouvelle fois mes yeux sur le bas de son visage. Placidement, écoutant sérieusement, je me frottais le nez de ma main droite, utilisant le bandage qui l’entourait pour me gratter. Je ne sais pas si la potion de Narym était utile ou non, mais mes doigts me faisait encore souffrir malgré le temps qui passait.
D’après les mots de ma camarade, je déduis facilement que j’avais eu raison, elle jouait au Quidditch. Avec une batte, ce qui expliquait ses épaules.
*Une batteuse, hein ?*. Je pense qu’inconsciemment, même si je n’avais jamais réellement joué, ce poste m’aurait convenu. J’avais un certain attrait pour la violence, frapper de toute mes forces dans une balle devait être foncièrement la même chose que de frapper dans u… Ma pensée s’envola sous l’effort de l’oubli. Je ne devais plus penser à cela.

Mes yeux voyaient son visage, ses lèvres. Mais mon esprit ne voyait rien de tout cela. Il voyait un terrain de Quidditch, il voyait les mots et il voyait la réponse. Il voyait de quoi réfuter autant que possible les mots de la rousse, afin de faire mien ce qu’elle tentait de me faire comprendre.


- Le Quidditch n’est qu’un sport, une fois hors du terrain, tout disparaît… Je laissais les mots flotter entre nous, réfléchissant à la suite de ma phrase. Mais si tu veux… La batteur fonce sur le cognard pour le renvoyer sur l’adversaire. Éloigne-toi de ton rôle, disparaît, et lorsque ton adversaire t’aura oublié, tu frappe la balle pour le détruire avec. Disparaît, et lorsque tu arrêtes d’exister dans l’esprit de tes adversaires, tu réapparaît

Machinalement, j’enfonçais mes mains dans mes poches, ne supportant plus leur vision depuis la fin des vacances. Mon regard n’avait pas une seule fois dévié de son point d’ancrage. Je les sentais vitreux, je ne voyais pas la fille. Je regardais à travers elle. Ses mots m’atteignaient, mais pas sa présence. Pourtant, elle était devant moi, elle et ses livres, appuyée contre la rambarde de pierre. Me faisant face, ma première inconnue depuis ma fuite. Ce n’était pas exceptionnel en soit, mais je n’avais pas adressé ainsi la parole à une autre personne depuis longtemps, si ce n’était en cours, dans lesquels il m’arrivait de poser une question. Il y avait eu Nebor, mais Nebor de comptait pas. Les mots de cette inconnue sauront-ils éloigner mon temps Interminable ? Sauraient-ils me faire craindre, pour la première fois depuis longtemps, qu’une chose ne se termine ? Je ne portais pas autant d’espoir en moi, mais j’offrirais tout mon questionnement tant que l’Interminable n’apparaissait pas. Puis je m’en irais, puisque rien n’aurait plus d’intérêt.

Je soupirais doucement. Même quand le temps se déroulait normalement, je ne faisais que penser au moment où cette pression caractéristique de l’ennuie apparaîtrait. Je sentais mes jambes trembler légèrement sous moi. J’avais pris l’habitude, chaque matin, de dépenser toute mon énergie dans l’effort physique. Mes muscles, avant moi, avaient compris que cela était le meilleur moyen d’apaiser mon cœur. D’ailleurs, comment ce dernier pouvait-il me faire tant souffrir alors que l’impression qu’il était vide me tiraillait à chaque instant ? Tout en songeant à cette question, je sortais mes mains de mes poches, et pliais lentement les jambes. Je posais ma main valide sur le sol pour arrêter ma chute, et m’assis en tailleur sur le sol frais de Poudlard. Ainsi, mes jambes ne tremblaient plus de ce besoin de dilapider mon énergie, de la détruire pour me permettre d’atteindre un sommeil réconfortant. J’aurais pu m’en aller courir. Je serais sorti du château, et d’une rapide foulée, j’aurais traversé le parc, fait le tour du bâtiment centenaire. Jusqu’à ne plus pouvoir faire un pas. Jusqu’à me trouver apaisé par la fatigue et agacé par l’Interminable qui me ferait trouver cette course si lente. Mais je souhaitais rester ici, tout simplement parce que la réponse de la Poufsouffle rousse m’intéressait.

A présent, je ne la regardais plus. Je laissais mon regard danser derrière ses jambes, sur les tableaux mouvants qui habitaient le mur. Je n’avais même plus la curiosité de ne serait-ce qu’espérer être transcendé par sa réponse. J’attendais simplement.

Je ferme les yeux. La toile Carmin les hante. Ciel, qu’elle les Hante.

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Alors qu’elle venait à peine de s’adosser contre la rambarde, à côté de la jeune fille, cette dernière s’en éloigna, pour se placer face à la quatrième année, ce qui lui fit froncer les sourcils. On aurait dit qu’elles jouaient au chat et à la souris. Une idée traversa son esprit : lui faisait-elle peur ? Pourtant elle n’avait rien fait, au contraire, elle avait commencé à lui parler en voulant bien faire, en lui donnant un conseil. A son tour elle se mit à observer son interlocutrice. La jeune sorcière semblait hypnotisée par le bas de son visage, par sa bouche. Quelques secondes plus tôt pourtant, elle fixait ses yeux, Ambre l’avait bien remarqué. Mais maintenant elle semblait les éviter, comme si d’un simple regard, le simple fait de les croiser, la pétrifierai sur le champ.

Elle se mit à l’observer, attendant une quelconque réaction, une quelconque réponse de sa part. Elle semblait regarder sans regarder, son regard n’était pas comme quand elle fixait sa bouche quelques secondes auparavant. Il n’y avait aucune lueur. Ses yeux noisette semblaient vides. Son esprit ailleurs. D’un ton lent, le regard toujours aussi fixe, elle lui répondit :


- Le Quidditch n’est qu’un sport, une fois hors du terrain, tout disparaît… Mais si tu veux… La batteur fonce sur le cognard pour le renvoyer sur l’adversaire. Éloigne-toi de ton rôle, disparaît, et lorsque ton adversaire t’aura oublié, tu frappe la balle pour le détruire avec. Disparaît, et lorsque tu arrêtes d’exister dans l’esprit de tes adversaires, tu réapparais.

Evidemment. C’était ce que la plupart des batteurs, du moins c’est ce qu’Ambre pensait, cherchaient à faire. Se faire oublier et réapparaître au bon moment. Elle essayait de faire ça, mais ce n’était pas aussi simple. Il n’y avait pas assez de temps pour cela, le cognard était bien trop rapide. A peine avait-il fait une victime qu’il en cherchait une deuxième, puis une troisième, et ainsi de suite, tout au long du match, guidée par les coups de batte des sorciers, cherchant à s’approprier la force de la balle folle, pour le bien de leur équipe. Ils ne pouvaient pas s’éloigner de leur rôle.

La quatrième année aurait très bien pu lui répondre immédiatement. Mais elle ne le fit pas. Laissant les secondes s’écouler un peu. Tout comme le temps, ses pensées ne s’arrêtaient pas, et elle n’arrêtait pas de retourner les propos de la Poufsouffle dans tous les sens, visualisant des situations, essayant de voir si elle avait tort ou raison. Pendant ce temps, ses yeux ne quittaient pas l’autre, suivant ses moindres faits et gestes, observant. Lorsqu’elle se mit à se rapprocher dangereusement du sol, le regard toujours fixé devant elle, la rousse esquissa un mouvement vers elle, commençant à avancer son bras libre vers elle, pour la rattraper, avant de s’arrêter, voyant la main de la gamine toucher le sol, arrêtant délicatement sa chute avant de se mettre en tailleur.


« Un batteur ne peut pas se permettre de disparaître, même pour réapparaître par la suite. Tout va trop vite pour ça... »

Elle laissa sa phrase en suspend et se mit à sourire. Tout le problème de cette conversation tournait autour du temps. Ou peut-être pas. Qu’importe, pour la quatrième année c’était logique. Peut-être que ce n’était que sa vision des choses à elle, peut-être qu’elle n’aimait tout simplement pas, elle, Ambre Baxrendhel, attendre. Ou du moins rester inactive dans certaines situations. Il n’y avait qu’à voir les événements de l’année passée, son entrée dans le Dominion par exemple.

Elle chassa d’un revers de main imaginaire ses souvenirs et posa son regard sur la Poufsouffle. Un frisson la parcourut en imaginant la scène vue par une personne spectatrice. L’une par terre et l’autre debout. Elle n’aimait pas ce déséquilibre. Elle avait l’impression d’être dans une relation dominant-dominé. Ce n’était en rien ce qu’elle cherchait à faire. Mais vu la réaction précédente de la jeune fille, la batteuse ne doutait pas une seule seconde qu’elle se lève si elle la rejoignait sur le sol. Elle resta donc debout, face à elle, détournant le regard.


« En fait, je pense que je ne veux pas attendre que ça s’arrête. Le temps passe trop vite, il y a trop de choses à faire. Quand le temps sera fini pour moi, définitivement, là j’aurai tout le temps d’attendre. Mais pas avant. »

Elle termina sa phrase par un raclement de gorge avant de braquer son regard sur la Poufsouffle.

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Les secondes s’écoulèrent lentement. L’une après l’autre, elles défilaient sans état-d’âme, sans que l’une d’entre nous n’intervienne. Cela ne me dérangeait pas, le silence ne m’était que rarement désagréable. Je me contentais de regarder devant moi, de laisser mon regard se perdre dans le tableau mouvant me faisant face. Celui-ci représentait une falaise surplombant ce que je présumais être un Océan en colère. Le ciel était gris, l’herbe recouvrant le côté supérieur de la roche était pâle. Le vent soufflait doucement, faisant danser les vagues grises. L’oeuvre n’était pas joyeuse, il semblait sortir d’elle un sentiment de nostalgie. A moins que ce ne soit moi qui le lui attribue ? Le vent, les brins d’herbe, l’obscurité du tableau, tout cela me ramenait inévitablement à ma rencontre avec la Directrice. L’Ombre de la Mort hantait encore mes pensées, quelques fois je retournais au troisième étage pour l’observer, prenant sans joie cette place d’Ombre. Alors notre conversation me revenait, et ma détermination à m’endurcir aussi. Après cela, j’allais à la bibliothèque assouvir mon envie de Savoir ou au choix, dans le parc pour courir, essayer de m’entrainer.
Je soupirais légèrement, appréciant de sentir mes muscles se détendre sous la libération de mon souffle. Au-dessus de moi, la Poufsouffle rousse. Je sentais son regard peser sur moi. J’aurais pu me sentir en infériorité, dans cette position, mais ce n’était pas le cas. J’avais choisi ma place, ainsi je pouvais voir le moindre de ses gestes, et je pouvais m’en aller sans problème. Je n’avais qu’à me lever, me tourner, et avancer. L’idée même de faire cela quitta mon esprit lorsque la fille me donna enfin la réponse que j’attendais. Ou du moins, que je donnais l’impression d’attendre. En sentant le temps passer, on en oubliait souvent le pourquoi de notre présence dans un endroit.

J’écoutais sérieusement la réponse de la batteuse malgré mon air détaché de tout. Je semblais regarder l’oeuvre de l’Océan -était-il réellement ainsi ?-, mais en réalité, toute mon attention était fixée sur l’orée de mon regard, dans laquelle la jeune rousse apparaissait. “Un batteur ne peut pas se permettre de disparaître”, avait-elle dit. Cette phrase me laissait perplexe. Qu’est-ce qui empêchait le batteur de disparaître ? Le temps disait-elle. Finalement, c’était une question de choix, pour moi. Un sacrifice pour avoir ce que l’on voulait, n’est-ce pas ? Le temps n’avait aucune incidence là-dessus, il suffisait d’être capable de choisir la stratégie la plus destructrice pour l’adversaire. C’est ce que j’avais fait avec Aronov. Lui faire peur pour prévenir un possible prochain sortilège. Et avec Charlie. Je l’avais suffisamment repoussé pour ne pas risquer qu’elle s’approche une fois encore. Et malgré la douleur que cela m’avait étonnement procuré, le résultat était celui que j’attendais : elle ne s’était plus approché. Mon coeur se serra dans ma poitrine. Si la rousse n’avait pas était là, j’aurais plongé mon visage dans mes bras, j’aurais fermé les yeux dans l’espoir de faire disparaître le souvenir de ces orbes émeraude de mon esprit. Le coeur douloureux, je me contentais de forcer mon visage à rester lisse, et je ramenais mes jambes contre moi. Je les entourais de mes bras et posais mon menton dessus, essayant de penser à autre chose.
Je n’eu pas le temps d’offrir ma réponse à la fille me faisant face que celle-ci ouvrait encore la bouche pour parler. Cette fois-ci, je laissais mes sourcils se froncer au fur et mesure de l’écoulement de ses mots. Le ton de la Poufsouffle avait changé, mais je n’arrivais pas à comprendre pourquoi. Le raclement de gorge qui ponctua la fin de sa phrase me fit lever les yeux. La nuque plié, je fis remonter mon regard le long du corps de l’athlète pour atteindre son visage. Je m’interdisais toujours de regarder ses yeux, mais cela ne m’empêchait pas de remarquer que son regard était braqué sur moi. C’était dérangeant, comme si une foule entière était tournée vers moi, alors que le couloir était vide et que la seule présence en plus de la mienne était celle de cette joueuse.
Le visage levé vers celle qui -tout comme moi- ne souhaitait pas se faire avaler par le temps, je souri doucement, d’un sourire presque inexistant. Elle avait le même discours que moi : elle courait contre le temps tout comme je craignais que celui-ci m’empêche de savoir tout ce que j’aimerais savoir. Je me demandais alors s’il était possible d’arrêter le temps. La question était suffisamment importante pour que je songe à m’y pencher sérieusement dessus. Mon regard qui, à quelques centimètres croisait celui de la rousse, se faisait maintenant intéressé. La fille venait de soulever un point qui me questionnait souvent. Quotidiennement depuis quelques temps, depuis que le temps semblait échapper lui aussi à mon contrôle.


- Tout dépend de ce que tu fais pendant l’attente, non ? C’est pas toujours une… perte de temps.

Je m’étais exprimé sur un ton bas, mais le silence était si présent dans le couloir, que je ne doutais pas qu’elle ait pu m’entendre. Je serrais plus fort encore mes genoux contre moi, sans la quitter du regard. “Quand le temps sera fini pour moi, définitivement, là j’aurai tout le temps d’attendre”. Aussi paradoxale que soit cette phrase, je pensais la comprendre. J’avais sorti la même chose, bien que nos mots aient été différent, à Nyakane, lorsqu’elle m’avait dit de ne pas me précipiter. Ma vision des choses n’avait pas changé, depuis. Pas concernant cela. Je me demandais si cette jeune fille… Pensive, j’observais le bas du visage de mon interlocutrice. Avec sa phrase toute simple, elle avait réussi à éloigner quelque peu mon Interminable, elle avait réussi à m’intéresser. Le temps était une chose qui me passionnait, tout simplement car tout comme la rousse, j’avais l’impression qu’il me manquait. Cela aussi était paradoxal : j’avais toujours la sensation de ne pas avoir le temps d’apprendre, alors que je me battais contre le temps interminable qui me faisait haïr chaque instant de mes journées. Je souhaitais arrêter le temps et je souhaitais ne pas le vivre, le faire s’écouler sans fin jusqu’à ce que cesse la passivité qui était désormais mon quotidien. C’était à ne rien y comprendre.
J’ouvrais la bouche, et d’une voix lente je dis :


- ”Quand le temps sera fini pour moi, définitivement, là j’aurai tout le temps d’attendre”, je répétais inconsciemment. Et attendre quoi ? Je levais un sourcil, soulignant ainsi mon questionnement. T’auras plus rien à attendre car ce sera trop tard… Je laissais quelques secondes s’écouler avant de reprendre : si le temps s’arrête, si tu le fais s’arrêter, au moins t’as plus à te battre contre lui…

Une nouvelle fois, mes yeux s’étaient fait transparant. Plongé dans mes pensées, je ne voyais plus les lèvres rose de la fille. Je voyais plus loin. Et en même temps, je ne voyais pas grand chose. Avais-je réellement envie de faire cesser la course du temps ? Cela m’empêcherait-il de contrer mon ennuie ? Je ne le pensais pas, le temps s’écoulait toujours, même quand il s’arrêtait.
Je secouais la tête, comme pour m’échapper de ces pensées trop profondes : je ne devais pas laisser mon esprit s’enfuir, pas lorsque je faisais face à une personne qui savait m’intéresser. Bien que je savais que cela pouvait ne pas durer, je n’étais pas naïve. Soupirant une nouvelle fois, je portais ma main valide à mes yeux pour les frotter, tentant de faire disparaître la fatigue qui créait sans arrêt une pression insupportable dans mon crâne.
Le commentaire de la rousse concernant son poste dans l’équipe de Quidditch me revenant, je décidais de lui exprimer ma pensée, celle-ci me revenant aussi à l’esprit :


- Puis tu peux te permettre de disparaître. Rien te l’interdit. Même si le match se déroule sans toi, c’est un sacrifice pour mieux combattre l’adversaire. C’est stratégique.

Ce dernier mot, je l’avais prononcé tout en baissant mon regard. Je n’aimais pas me soumettre un temps trop long à celui des autres. Cela me dérangeait, je finissais toujours par me demander ce que l’autre voyait en me regardant. Je ne supportais pas l’idée qu’il puisse voir des choses que je ne souhaitais pas qu’il voit.
Je plongeais une nouvelle fois mes yeux félins dans le tableau nostalgique, laissant mes pensées se faire bercer par la brise de l’oeuvre. Sans comprendre pourquoi, je me surpris à me rassurer :
*tout va bien, Ely, regarde, tu sais quoi répondre, tu t’ennuie pas… Panique pas*. Cette pensée, je la répétais en boucle dans mon esprit, pourtant cela ne m’empêchait pas de sentir mon coeur s’accélérer et ma gorge se serrer. J’avais remarqué que lorsque je faisais une chose qui m’intéressait, comme lorsque je courais le matin, je ne pouvais m’empêcher de paniquer, de craindre l’instant où mon intérêt disparaîtrait. Inévitablement, cela arrivait quelque temps après que je pensais à cela. Je ne souhaitais pas que cela arrive, pas maintenant, je n’en pouvais plus de laisser le temps avancer sans que je ne puisse avoir de l’emprise dessus. Pourquoi me torturait-il ainsi ? Avant, le temps me manquait toujours, maintenant, il semblait inévitable. Maudit. Tentant de calmer ma respiration, je plongeais le bas de mon visage dans mes genoux, jusqu’au nez. A demi-caché, je me sentais légèrement plus en sécurité, même si mon corps ne cessait de craindre le vide qui me menacait. Crispant mes mains sur mes jambes, je me surpris à attendre impatiemment la réponse de ma camarade, ignorant ainsi la légère douleur qui fusait dans ma main. Celle-ci était moins forte, dorénavant. De toute manière, cela n’avait plus d’importance.

Je ferme les yeux. La toile Carmin les hante. Ciel, qu’elle les Hante.

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Pourquoi se trouvait-elle là, debout dans un couloir vide, avec pour seule compagnie cette Poufsouffle dont elle ne connaissait ni le nom ni le prénom ? Pourquoi lui avait-elle simplement adressé la parole ? Ne pouvait-elle pas faire comme tout le monde et passer son chemin au lieu de s’arrêter chez des inconnus pour leur parler ? A cette idée, la quatrième année fronça légèrement les sourcils avant de reprendre une attitude normale. Elle avait croisé de nombreuses personnes juste avant de voir cette élève, alors pourquoi n’avait-elle parlé à personne pour finalement lui parler à elle ? Peut-être parce qu’elle était seule. Et qu’elle était également seule. Quoique cela n’était absolument pas logique, ça ne tenait pas debout et surtout Ambre ne voyait pas le rapport. Elle préféra se dire qu’elle n’aura probablement jamais la réponse. Peut-être qu’au fond d’elle elle savait que la compagnie des autres lui était nécessaire, qu’elle ressentait cela comme un besoin, qu’elle était finalement dépendante. Ou peut-être pas. Peut-être qu’elle saurait mieux avec le temps. Le temps, justement, voilà le centre des paroles des deux élèves, ce qui les faisait se tenir l’une en face de l’autre, ce qui les rassemblait. Pour combien de temps ? Encore une question de temps. La quatrième année ne savait pas si elle devait continuer, ou partir, étudier les livres qu’elle venait d’emprunter. Car, de base, c’était ce qu’elle avait prévu, non ?

- Tout dépend de ce que tu fais pendant l’attente, non ? C’est pas toujours une… perte de temps.

A ces mots, Ambre leva un sourcil, regardant toujours la jeune fille assise sur le sol. Elle se demandait si elle n’avait pas froid, assise comme ça sur le marbre qui recouvrait les couloirs de Poudlard.
L’attente, justement. L’attente, pour la rouquine signifiait vague de pensées, questionnements, doutes. Elle n’aimait pas ça. Elle n’aimait pas ce qu’il se passait dans l’attente. En action, elle n’avait qu’à se focaliser sur la situation se déroulant sous ses yeux ; en action, elle ne devait penser qu’à ce qu’elle était en train de faire ; en action elle ne doutait pas. Lorsqu’elle s’arrêtait, elle doutait. Finalement, n’est-ce pas les réflexions d’une gamine peu sûre d’elle que nous vivons là ? Et là, à ce moment-là, elle attendait encore, elle était passive, à attendre que la gamine continue, car elle se doutait qu’elle n’avait pas terminé. Elle semblait réfléchir, semblait chercher La chose à dire correctement, pour exprimer au mieux ses pensées.


- ”Quand le temps sera fini pour moi, définitivement, là j’aurai tout le temps d’attendre”. Et attendre quoi ? T’auras plus rien à attendre car ce sera trop tard… Si le temps s’arrête, si tu le fais s’arrêter, au moins t’as plus à te battre contre lui…

La jeune fille sourit et baissa les yeux avant de faire quelques pas de côté. Il lui fallait un peu d’action. Bouger. Vivre. Ne pas avoir l’impression de ne rien faire. C’était amusant quand elle y pensait, car elle savait très bien qu’il lui arrivait n’aimer rien faire, simplement rester immobile sur son lit, ou assise dans le petit salon. Mais dans ces cas-là, elle écoutait. Elle observait. Cela ne se voyait pas forcément, mais elle faisait toujours quelque chose. Couchée sur son lit, elle écoutait ce qu’il se passait aux alentours, elle écoutait ses camarades de dortoir. Assise quelque part, dans la salle commune par exemple, elle écoutait et observait. Elle remarquait certaines choses, pas tout évidemment, mais elle apprenait sur les gens.

- Puis tu peux te permettre de disparaître. Rien te l’interdit. Même si le match se déroule sans toi, c’est un sacrifice pour mieux combattre l’adversaire. C’est stratégique.

*Peut-être.*

« Je ne sais pas. », répondit-elle simplement.

Et c’était la vérité. Elle ne savait pas ce que cela faisait si elle ne se montrait pas lors d’un match, si elle ne faisait aucune action pendant un certain temps. Mais elle ne voulait pas essayer. Un jour, peut-être. Elle se renseignerait. Elle ferait des recherches. Elle avait le temps. En fait, elle avait toujours suffisamment de temps pour les choses qu’elle ne voulait pas faire. Comme la plupart des gens en somme.

« L’attente me fait… douter. Et je n’aime pas douter. Je me sens faible quand je doute. Et je ne suis pas faible. Je ne veux pas, être faible. Elle essaya de capter le regard de la jeune fille et lui sourit. Mais ça c’est un autre sujet. »

Elle tourna le dos à la Poufsouffle et se colla contre la balustrade. Quelques escaliers se mouvaient lentement, offrant ainsi la possibilité d’accéder à des lieux inaccessibles quelques minutes auparavant. Elle aperçut deux silhouettes s’engager dans le couloir fraichement dévoilé. Le château était calme.

« On n’arrête pas le temps, c’est le temps qui décide lorsqu’il s’arrête. Il ne faut pas décider d’arrêter soi-même le temps, son temps. »

Elle se mit sur la pointe des pieds pour regarder un peu plus bas, avant de se tourner à nouveau vers son interlocutrice.

« Et puis, au moins, quand on se bat contre le temps, on fait quelque chose, non ? On agit, on vit. On n’a que ça à faire de toute façon. »

La quatrième année avait l’impression de partir loin dans ses explications. Mais au fur et à mesure qu’elle parlait, que ces mots sortaient de sa bouche, elle avait l’impression de se libérer, de s’alléger. Peut-être que la compagnie des autres lui servait justement à ça ?

« DÉFONCE-LES TOUS », Monseigneur Endive • « Le souffle des Poufsouffle jamais ne s'étouffe » • Batteuse des Frelons

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Prendre une respiration. Mes narines étant collés contre le tissu rêche de mon pantalon, l’air qui s’infiltra dans mon nez était désuète. Pourtant, je respirais profondément, sans m’éloigner. Je sentais mes poumons se comprimer dans ma poitrine, comme si une force quelconque me serrait dans ses bras, prête à m’étouffer. C’était agréable ; mon esprit dans sa totalité était concentré sur ce phénomène qu’il observait avec une attention chirurgicale. Mes poumons se serraient, mes narines grossissaient pour faire passer le plus d’air possible, mes doigts se crispaient sur mon pantalon. Et en parfait écho avec cette mélodie, les battements de mon coeur résonnaient dans ma poitrine à un rythme infernal.
Non, il n’y avait aucune mélodie dans ce bruit. Il était désordonné. Boum. Boum. Je respirais difficilement. Boum. Rien n’était réglé, à cette constatation je crispais la mâchoire. Rien n’était plus jamais réglé. Plus depuis...
Non.
*Non*, m’assénais-je avec force. Je ne voulais pas y penser, pas maintenant, pas à cet instant où j’avais réussi à atteindre un Autre. Où un autre avait réussi à m’atteindre, cela était plus exacte. Je m'enfonçais un peu plus profondément dans ce réceptacle qu’était mon corps, c’était la seule parade que j’avais trouvé pour Lutter.

- Je ne sais pas.

Mon corps entier se tendis à l’entente de ces mots. Mais je ne sursautais pas, je me blottissais en moi-même, rechignant à quitter le confort de mon propre corps. Elle m’avait surprise. Je n’avais pas perdu mon habitude à me plonger en moi-même, à m’éloigner de ce monde que je ne comprenais guère. Je quittais des yeux le marbre sur lequel ils s’étaient fixés pour les remonter légèrement, tentant d’atteindre la réalité. La toile était encore là, devant moi. Mais l’Autre n’était plus. La Poufsouffle. Où était-elle ? Frissonnante, je regardais sur ma gauche, puis sur ma droite. Mon cœur rata un battement ; elle était là, elle s’était déplacé.
Je pris une grande respiration ; mes narines, dorénavant libérées de leur bouchon, laissèrent passer l’air si violemment que j’eu hoquet. Mon cœur avait cessé sa course folle ; il allait lentement, normalement. Sa parole m’avait permis de m’éloigner de mon angoisse, mais je la sentais toujours présente, tapie au fond de moi. Elle pouvait surgir à tout moment. Je tremblais légèrement, je resserrais les pans de ma cape autour de moi. Déglutissant difficilement, j’essayais de me concentrer sur les mots que m’offrait la jeune fille. Ma gorge se serrait subtilement, fantôme de ma peur. Je devais parler, maintenant ; à peine eut-elle finit sa phrase que j’enchainais :


- Quand tu attendra la mort, tu auras le temps de douter. Mais ce sera trop tard. Ou peut-être pas…

Je me tus. Il était facile de parler pour ne pas penser, mais c’était difficile pour moi. Je devais penser pour parler, ou alors penser en parlant. Cela me ramenait à ma conversation avec la Directrice. Encore une chose à laquelle je ne souhaitais pas penser.

- Ce s’ra le début de beaucoup, marmonnais-je au vide.

La jeune fille s’était déplacée. Elle avait retrouvée la balustrade, se collant à elle et se faisant, me gâchant la vue que j’avais sur le tableau. La bile me remonta le long de la gorge, une remontée de mots acides que j’aurais pu lui asséner si seulement j’en avais la force. *Barre-toi de mon ancrage !*, voulais-je lui crier, forte de ce ressentiment soudain. Mais aussi vite qu’elle était arrivée, la colère s’en alla, me laissant aussi vide qu’au premier jour de cette nouvelle année. Et paradoxalement, j’étais pleine, emplit d’une lassitude si palpable que j’aurais pu en étouffer. Je grognais pour étouffer mes émotions.
Elle me lança une corde faite de mots ; si elle était là pour me sauver ou me la passer au cou, je ne le savais pas. Je la saisis avec raideur :


- Chacun peut arrêter son temps. C’est simple, ‘faut juste ne pas douter.

L’Autre se mit sur la pointe des pieds et se pencha au-dessus de la balustrade. Mes yeux s'agrandirent sous la surprise, et je restais pantoise, plus étonnée par ma propre réaction que par la peur qu’elle ait compris mes paroles. En soit, je me rendais compte que le premier avait plus d’importance pour moi. Je pouvais encore réagir. Cette pensée me réconfortait quelque peu ; je dépliais mes jambes pour les étirer. Je pouvais baisser ma garde.
Je pensais au temps. Nous en revenions encore au temps que je haïssais.
*Merlin, un jour je plierais le temps à ma volonté*, cela sonnait comme une promesse. J’avais encore assez de force pour me plonger dans ma Connaissance. Elle était mon sens, je pouvais parvenir à tout, grâce à elle. Je souris lugubrement, d’un sourire sans joie et sans vie.

- Bien sûr qu’on se bat, on a la Magie, et quoi de mieux pour vaincre le temps, n’est-ce pas ? dis-je à voix haute, sans m’y attendre.

Je ne répondais pas réellement à la rousse. J’étais mon propre écho, le propre reflet de ma pensée. Je n’avais pas besoin de l’avis des autres, de leur accord, de leur conseil. Je n’avais besoin de personne puisque je me suffisais à moi-même. Là était ma plus grande force, et j’en fus fière. Fière de me contenter de ma Connaissance et de mon ardeur à savoir. C’était le seul moyen de Lutter ; ce n’était pas les Autres, ni même Moi. Juste la connaissance.

Le silence pesait dans la fraîcheur de ce couloir. Je savais d’où venait ce poids ; il était en moi, il pesait tout autour de mon corps. Je laissais m’échapper un petit ricanement. Il était temps que je retrouve ma Connaissance, l’envie se faisait soudainement présente. Les Autres avaient la mauvaise habitude de me faire réfléchir. Mais à quoi cela servait-il ?

*A rien*.
Je me levais en m’aidant de ma main saine. Je grimaçais sous la douleur de mes jambes ; une fois debout, je donnais deux trois coups sur ma robe pour l’en débarrasser de la poussière sans me soucier de savoir s’il en restait ou non. Je posais mes yeux charbons sur la chevelure rousse de la fille. Pourquoi la vie l’avait-elle posée sur mon chemin ? A quoi cette rencontre servirait-elle ? C’était inutile, et je n’aimais pas ce qui était inutile. Et autour de moi, cette noire lassitude qui m’étouffait, à quoi servait-elle ? *Hein, à quoi tu sers ?*. C’était idiot ! Je soupirais fortement, le monde avait perdu de son sens ; j’avais beau chercher encore et encore, je ne comprenais rien. Et si comprendre n’était pas la solution ?

Je ferme les yeux. La toile Carmin les hante. Ciel, qu’elle les Hante.

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Et dire que toute cette discussion partait purement et simplement d’un passage un peu brutal dans une masse d’élèves. La rouquine ne savait plus si elle voulait rester ou partir. Se livrer comme cela à une jeune fille dont elle ne connaissait même pas le nom ni le prénom, à qui elle n’avait jamais adressé la parole tout simplement parce qu’elle ne l’avait jamais croisé. En réfléchissant à ça, une petite boule se forma dans le ventre de la jeune fille sans qu’elle puisse y apporter une explication, et un sentiment d’inconfort s’empara d’elle. Son regard avait dévié pour regarder au loin, dans le couloir. D’un coup elle le braqua à nouveau sur l’autre, toujours assise sur le sol. Un léger poids s’évapora en elle, comme si le fait de vérifier si la Poufsouffle était toujours là, ou plutôt, était bien réelle, l’avait rassuré.

« Bien sûr qu’on se bat, on a la Magie, et quoi de mieux pour vaincre le temps, n’est-ce pas ? »

Ambre releva un sourcil et attendit, en vain, plus d’explication. Elle essayait de comprendre ces quelques mots, de les comprendre de la même manière que la jeune fille les percevaient. Serrant son livre, elle se retourna à nouveau vers les escaliers, toujours en mouvement. Vaincre le temps grâce à la magie. Vaincre le temps en se déplaçant d’un point à un autre grâce à des escaliers se mouvant tout seuls ? Vaincre le temps en utilisant un sortilège pour nettoyer le sol au lieu de le faire soi-même ? Vaincre le temps en utilisant un retourneur de temps ? La Poufsouffle ricana doucement, en même temps que son interlocutrice, ce qui la surprit et la fit se retourner brusquement vers cette dernière. Un instant l’idée que la jeune fille avait lu dans ses pensées lui traversa l’esprit, avant de se rendre compte que cela était très peu probable. Cette dernière, d’ailleurs, se relevait, époussetant sa robe.
Est-ce qu’elle allait partir ? Là, maintenant ?


« Avec la magie on ne fait que retarder la victoire du temps. Certes, on en gagne, mais au final, c’est lui qui a raison de nous. »

Elle posa ses yeux sur ceux de la jeune sorcière. Elle la regardait. Ou plutôt, elle semblait la regarder, sans pour autant croiser ses yeux verts. Cette situation dérangeait un peu la quatrième année, elle n’était pas à l’aise, elle qui avait l’habitude de parler aux gens en les regardant, dans les yeux de temps en temps. Elle ne comprenait pas pourquoi l’autre n’en faisait pas autant. Comme si croiser son regard allait lui porter malheur.
Se rappelant des premières paroles de la Poufsouffle, la batteuse des Frelons se rapprocha d’elle lentement :


« Tu veux battre le temps n’est-ce pas ? Alors pourquoi préfères-tu disparaître en attendant que ça s’arrête, quand quelque chose se dresse devant toi ? »

Sans savoir pourquoi elle faisait ça, elle attrapa doucement son menton et tourna sa tête vers elle, pour l’obliger à la regarder dans les yeux :

« Il faut parfois faire face. C’est comme le regard, certaines choses ne s’évitent pas. »

Elle la lâcha rapidement, avant que la jeune fille ne puisse répliquer de quelque manière. Elle ne voulait pas être brusque, elle voulait comprendre, et lui faire comprendre. Peut-être était-elle maladroite, elle l’était probablement, mais qu’importe, c’était fait.

Elle fit un pas en arrière.

« S’imposer peut être une clef. C’est peut-être pas la seule, mais c’en est une. Alors impose toi si tu veux gagner contre le temps, arrête d’être passive, crois moi. »

La rouquine se retourna et se dirigea vers les escaliers, la bouche pâteuse et un peu sonnée par ce qu’elle venait de dire et de faire. Dans quelques secondes elle serait dans un autre couloir. Ou peut-être pas. Elle voulait voir l’autre Poufsouffle réagir à ces paroles. Libre était à cette dernière de le faire ou non. Le temps était compté. Étonnamment.

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Cela devenait inconfortable. La pierre qui nous encerclait de sa froideur, le silence ambiant qui semblait m’écraser, cette grande silhouette rousse autour de laquelle je papillonnais, le règne de la toile ombrageuse ; tout paraissait soudain se réunir pour créer une atmosphère étouffante et désagréable.
Je m’éloignai de quelques pas pour prendre appuie sur le mur, à l’orée du couloir. Une manière détournée de me séparer de tout cela, de retrouver mon intégrité. Cette dernière semblait s’effiler autour de moi, me perdant peu à peu dans les affres de l’Intemporel. Je grognai et me frottai les yeux à la manière d’un enfant. Je soupirai puis regardai la rousse, baissant instantanément les yeux pour ne pas croiser le vert de son regard. Mon cœur rata un battement en remarquant qu’elle s’était de nouveau tourné vers moi ; je me félicitai de m’être éloignée.

Les rouages de mon esprit se mirent en mouvement dès les premiers mot de la joueuse ; je froncai les sourcils. Ce qu’elle disait avait du sens, mais cela ne trouvait aucun écho en moi. Je pouvais lui trouver dix manières différentes de vaincre le temps, de le soumettre à ma volonté, ou de l'annihiler. Je voyais son point de vue, mais je ne le comprenais pas ; pourquoi restait-elle si concrète, alors que l’abstrait laissait tant de possibilité ?
J’avais de quoi parler, mais je n’avais pourtant pas la force de le faire. C’était comme si une chape de plomb pesait sur mon estomac, et sur ma gorge, m’empêchant de prononcer le moindre mot. Ma main pulsait doucement de douleur, toujours en rappel, encore et encore. Je veillai que cela reste. Je gardai la tête tournée vers la fille, le regard vrillé sur le bas de son visage, tentant de déceler dans la bouche que je voyais, quelques explications sur sa façon de penser et de voir. Je ne parvenais à rien.

Mon souffle se coupa soudainement ; elle approchait. Non pas du pas conquérant de ceux qui souhaitaient donner leur avis, plutôt d’un pas félin, discret mais puissant. Je me sentis soudainement faible et en danger. Elle était une jeune femme grande et plus forte sur bien des points. Que se passerait-il si elle m’attaquait ? Puis tout à coup, je me rappelais que j’avais fait face à Nyakane et Loewy sans ressentir la moindre peur. Je soupirai indistinctement, tendant l’oreille pour écouter la rousse. Mon corps restait tendu à l'extrême, sans que je ne puisse le détendre.

« Tu veux battre le temps n’est-ce pas ? » dit-elle en continuant de s’approcher « Alors pourquoi préfères-tu disparaître en attendant que ça s’arrête, quand quelque chose se dresse devant toi ? »

Je me figeai, les yeux écarquillés, la bouche entrouverte, les pupilles résolument fixés sur cette bouche dont sortait des mots qui me secouaient. Un violent sentiment de colère habita mon coeur, me faisant crisper le poing. En mon fort intérieur, ma voix hurlait : *TU ME CONNAIS PAS ! TU SAIS PAS CE QUE TU DIS !*. L’injustice remplaca bientôt la colère, et à mon plus grand désarroi, je sentis la douleur caractéristique des larmes à l’arrière de mes yeux. J’aurai voulu me pavaner en disant que j’affrontai, à ma manière, ce qui se dressait devant moi, mais il m’apparaissait soudainement que cette fille avait raison, et que j’avais lamentablement tort. C’était insupportable, et mon coeur qui se gonflait de douleur me le faisait comprendre.
Je restai ainsi, les bras ballant, le corps tendu, les yeux douloureux, oscillant entre colère et déni ; avec l’envie tantôt de lever un poing imaginaire pour l’abattre sur cette créature et tantôt de laisser mes larmes couler en arguant affronter ce que je souhaitais affronter.

Je ne pu choisir entre l’un ou l’autre des envies qui m’assaillaient, car sans que je ne puisse l’empêcher et même comprendre ce qui arrivait, la rousse s’approcha plus près encore de moi. D’un geste extrêmement tendre, elle plaça sa main sous mon menton et releva mon visage. Mon coeur semblait déjà près à exploser d’une chose inqualifiable, mais lorsque mon regard croisa le sien, il s’effondra dans ma poitrine.

Le temps, cette fois-ci, ne pu faire autrement que de se stopper totalement. L’air cessait de circulait, les particules de fraicheurs restaient en suspension autour de moi, mon coeur ne battait plus. Plus rien ne bougeait, plus rien ne vivait. Si. Ma respiration, erratique et douloureuse. Elle hurlait à mon oreille, comme une tempête soufflerait sur la campagne. Elle balayait l’immobilité de mon esprit, pour le faire basculer des mois en arrière. C’était soudain et brutal. Comme un coup de poing. Je n’étais plus là ; j’étais face à Elle. Elle c’était Charlie, et ce prénom résonnait douloureusement dans mon crâne, et dans l'éclat de ces yeux qui n’avait rien à voir avec la lumière de Ses yeux à Elle. Je me retrouvai alors à l’exact moment où tout avait basculer. Cet état instable entre deux entités particulièrement attirantes. Si le temps tombait d’un côté ou de l’autre, tout se stoppait, il n’y aurait plus d’équilibre. Il n’y en avait plus, face à ces yeux émeraude, ceux de Charlie. Car dans l’ivresse du moment, j’avais décidé de tomber d’un côté.
Mon coeur s’emballait, toujours plus vite, je me souvenais de son regard, de sa joie, de sa beauté. Je me souvenais de mon euphorie et de ma peur. Lancinante. Aujourd’hui n’était pas différent. Soudainement, les yeux émeraude s’arrachèrent à moi, une nouvelle fois. Ne restait plus que ces yeux vert et cette tête sans signification. Le moment était le même : basculer ou rester en équilibre ?

Encore une fois, je n’eu pas à décider. La rousse me lâcha soudainement. Si elle avait parlé, je ne l’avais pas entendu ; le bruit résonna brusquement dans mon crâne, comme si je me réveillai d’une longue sieste. Je restai pantoise, le souffle court, les yeux emplit de larmes que je baissai sur le sol. Je me sentais vidée de toute mes forces, et l’envie de m’échapper fut si brutal que je tanguai sur mes jambes tremblantes. Je m’accrochai au mur. Ce que je tentai de fuir venait brutalement de m’attraper par les épaules pour me secouer ; *Charlie*. J’avais tout gâché, il y avait eu un instant, un seul instant où tout se jouait, et je ne l’avais pas compris. J’avais été effrayé par ma propre joie, par un simple geste. J’avais été idiote, tellement que je ressenti encore l’envie d’abattre mon poing sur n’importe quel visage n’importe qu’elle chose. Et je ne fis rien, car j’étais incapable d’agir.

Je déportai mon regard hagard vers les escaliers, où se tenait celle qui venait de me renverser. Je n’avais plus aucun besoin de fuir le vert de ses yeux. Je me plongeai dans son regard et je me mis à le haïr. Avec cette haine, débarqua une bile acide qui remonta le long de ma gorge, déformant les traits de mon visage en une moue de dégoût. Je me sentai soudainement sali par son contact, si proche de moi. Je levai ma manche pour me frotter le visage, en un geste inconsciemment enfantin. Je me détournai d’elle, et fit trois pas dans le couloir, à l’exact opposé de cette créature. La bile, la honte, la colère, la peur, la fatigue. Tout m’empêcher de dire quoi que ce soit. Pourtant, lorsque résonna dans mon dos l’écho des paroles de la rousse, je me retournai, des mots hargneux déjà en bouche :

« Passive ? » crachai-je en me rapprochant alors d’elle. Ce n’était pas du même pas qu’elle. C’était le pas conquérant de ceux qui souhaitaient donner leur avis. Elle me tournait le dos. Soit. J’ouvrai la bouche et la refermai. Qu’avais-je à dire ? Je cherchai la colère en moi, et ne la trouvai pas. Il n’y avait que ce dégoût et la vision de ces yeux émeraude. J’avais donné tant de moi, tant de force et de temps pour les combattre, et cette rousse avait tout absolument tout renversé.

« T’as parfaitement réussi à combattre le temps, » lui jetai-je alors contre toute attente d’une voix amère.

J’étais à deux pas d’elle, mais je ne bougeai pourtant pas. ni pour m’approcher, ni pour m’éloigner. J’étais toujours dans cette oscillation ; mon corps était tiraillé, vers le haut, vers le bas, les côtés. Je ne savais pas. Que dire, que faire. Je ne savais pas. J’avais envie de crier que c’était l’intemporel qui me rendait passive. Je voulais dire que ne l’étais pas. Je souhaitai partir et pleurer. Travailler pour oublier. Ou m’oublier, dans un coin du parc. En Novembre, j’avais tout laisser s’éclater, cela avait été simple et douloureusement naturel. Ici et maintenant, je n’avais pas encore choisi. Car aucune des voies ne me semblaient naturelles.

Je ferme les yeux. La toile Carmin les hante. Ciel, qu’elle les Hante.

S'imposer peut être une clef  PV 

La voix de la jeune Poufsouffle résonna dans les couloirs oùelles se trouvaient. Un simple mot. Un simple mot, mais suffisamment chargé pour que la rouquine comprenne qu’elle avait enfin réussi à chatouiller la corde sensible de la plus jeune. Enfin, avait-elle envie de dire. Enfin elle se réveillait de son état presque léthargique qui faisait encore douter Ambre quelques minutes auparavant sur le fait que l’autre Poufsouffle pouvait ou non ressentir quelque sentiment que ce soit. Le ton qu’elle avait employé dans la prononciation de ce simple mot évoquait la colère. Colère qui se rapprochait d’elle, à en croire les bruits de pas sourds qui s’approchaient de plus en plus de la quatrième année.

Ils s’arrêtèrent. D’un coup. Le dernier bruit de pas sur le marbre résonnait encore faiblement dans le couloir. Puis le silence. Ambre se tenait toujours face aux escaliers mouvants, attendant la réaction de la plus jeune. Mais quelle réaction ? Même elle ne savait pas à quoi s’attendre. Au lieu de ça, le silence régnait, entrecoupé de temps à autre par la respiration de l’autre, ouvrant et fermant la bouche tel un poisson dans un aquarium. Prise au piège par ses propres réactions et pensées.

« T’as parfaitement réussi à combattre le temps. »

Un sourire s’afficha sur le visage de la rouquine. Non pas à cause de la réponse qu’elle venait d’avoir, mais bien à cause de l’absurdité de la discussion qu’elle avait avec l’autre fille. Pensait-elle vraiment tout ce qu’elle disait à l’autre, ou ne faisait-elle cela que pour s’amuser, que pour embêtait l’autre et tenter de la faire sortir de ses gonds ? Que pour ressentir le plaisir de gagner elle ne savait quel débat sur un sujet qu’elle ne comprenait pas et dont elle n’avait que faire ? Le faisait-elle par ennui ? Pour occuper son temps ? Occuper son temps… Encore et toujours le temps qui court…

Le ton entre les deux jeunes filles était monté d’un coup, sans réelle explication. Ambre ne voulait plus combattre verbalement l’autre. Elle savait de toute façon que quoi qu’elle dise l’autre ne l’écouterait pas. La preuve :


« Je me suis imposée dans ton espace, dans tes pensées,presque dans tes mouvements. Oui, je me suis imposée, et tu me dis maintenant que j’ai combattu le temps. »


Elle rigola faiblement et se retourna pour faire face à l’autre.Elle n’avait pas bougé. Ambre lui sourit et lui dit calmement, tendrement :


« Tu n’écoutes pas ce qu’on te dit. S’imposer peut être une clef pour combattre le temps. N’est-ce pas ce que je t’ai dit juste avant ? Ne viens-tu pas de me dire que je venais de réussir à combattre le temps ? »

Derrière elle, l’escalier venait de s’ancrer sur le bord du couloir, prêt à supporter le poids des potentiels passagers qu’il devait emmener sur les bords d’un autre couloir. Le sourire de la quatrième année s’effaça au moment où elle tourna les talons et où elle détourna son regard de la jeune fille pour le poser sur l’escalier. En deux pas, elle se trouva sur une des marches, invitant l’autre à la rejoindre :


« Tu comptes rester ici ou faire le chemin avec moi jusqu’à la salle commune ? Dépêche-toi, le temps est compté. »


Elle ponctua cette dernière phrase par un sourire. Évidemment, l’escalier n’allait pas rester là indéfiniment, mais elle avait fait exprès de la souligner à l’autre. Disons que c’était une gentille provocation.
Dernière modification par Ambre Baxrendhel le 3 mars 2018, 17 h 05, modifié 1 fois.

« DÉFONCE-LES TOUS », Monseigneur Endive • « Le souffle des Poufsouffle jamais ne s'étouffe » • Batteuse des Frelons

S'imposer peut être une clef  PV 

Ce couloir n'était pas naturel, cette fille, cette voix et ces souvenirs ; rien n'était naturel pour mon esprit étriqué par la fatigue. Le déchirementde mon existence était artificiel, fade, pale comme un fantôme. D'une impalpabilité dérisoire. Et pourtant, je pouvais le sentir tout au fond de mon cœur et dans mes mains. Surtout dans ma pauvre serre blessée que je tenais tout contre ce cœur empoisonné. Sa pulsation n'était qu'une création de mon esprit, son existence, qu'un jeu de ma part. Oh, je jouais. Je jouais avec tant d'ardeur que je parvenais même à rendre invisibles mes envies. Que voulais-je faire ? Que souhaitais-je manger ? Qu'aimais-je ? Que désirais-je penser ? Le fait le plus hasardeux de mon existence était de vouloir ces questionnements. Je me plaisais à les penser, car je sentais dans la seconde qui suivait les affres de l'Intemporel qui me riaient au nez : Rien, Ely, rien.

Rien. Merlin, je vomissais ce rien.

C'est exactement ce rien qui me permettait de me tenir debout dans ce couloir. Qui m'obligeait à me tenir dans ce lieu. J'entendais dans mes oreilles l'écho de ma propre voix qui avait perdu tant de sa consistance que de sa cohérence. Et j'attendais débilement devant une fille la réaction à des paroles qui déjà n'existaient plus. Tout au fond de moi, je trouvais peut-être cela dérisoire et inutile. L'ancienne Aelle, qui ne faisait jamais rien sans motivation ou intérêt, restait coincé dans ce couloir à faire tout ce qu'elle n'aimait pas. Merlin, je n'avais aucune raison pour expliquer ma présence ici. Je ne pouvais que sentir les légères traces d'une colère en moi ; mais envers quoi était-elle dirigé ?

« Je me suis imposée dans ton espace, dans tes pensées,presque dans tes mouvements. Oui, je me suis imposée, et tu me dis maintenant que j’ai combattu le temps. »

Parle. Parle encore, parle toujours, Joueuse, mais je ne sais pas à quoi tu réponds.

Mais je savais que répondre, que penser et j'en profitais car cela partirait si vite.

Elle a tort. *Tort, tort, tort*. Elle était si loin de ma compréhension. Elle était toute proche de moi, j'avais encore la sensation de sa caresse sous mon menton – je m'empêchais de mener une main à ce dernier pour l'effacer hargneusement. Et pourtant elle persistait à rester si loin, dans sa propre existence, sans voir qu'ici, ici, en moi, ces mots n'avaient absolument aucun intérêt. J'aurais aimé lui dire qu'elle avait détruit tous mes efforts pour ne plus penser à Charlie, que cela duré depuis de nombreuses semaines et que son seul geste m'avait profondément bousculé. J'aurais aimé qu'elle comprenne que rien n'avait d'intérêt, que je me traînais comme une âme en peine car je n'avais aucun chemin à suivre. A cet instant, j'aurais aimé qu'elle me comprenne, mais je n'avais ni la force, ni la réelle envie d'ouvrir la bouche et de forcer ma voix à s'échapper de son étau de glace. Au fond de moi, peut-être savais-je qu'elle était incapable de comprendre.

Je fermais les yeux pour que son rire ne me bouscule par trop fort. Ainsi, son éclat intérieur était presque agréable. Je me rendais compte que j'aurais aimé la suivre dans son rire.

J'aurais aimé, je savais. Finalement j'avais des souhaits. Mais ils avaient un goût de cendre et n'étaient pas accompagné par l'élan nécessaire pour les accomplir.

*Tu as tort, car ma seule façon de combattre le temps est de me laisser bercer. Bercer*. Ma passivité me sauvait. Joueuse, ne le sais-tu donc pas ? C'était cela la clef et ça marchait, ça marchait jusqu'à ce que tu parviennes à moi avec tes pensées parasites.

« Tu comptes rester ici ou faire le chemin avec moi jusqu’à la salle commune ? Dépêche-toi, le temps est compté. »

J'ouvrais les yeux pour la regarder. Elle s'était éloigné et la rousseur de sa chevelure était toujours un magnifique contraste avec l'effroyable tableau qui régnait entre nous.

Elle allait s'en aller. Et je resterais seule dans ce couloir, à ne pas savoir où aller, à ne pas savoir que faire. Les murs semblaient déjà se refermer sur moi et mon corps tremblait puissamment pour les en empêcher. Merlin, elle allait partir.

Sa phrase resta obscure pour moi jusqu'à ce que je baisse le regard et que j'aperçoive l'escalier sur lequel elle était. Ses mots prirent sens, sa proposition également. Son sourire me frappa et je ne pus comprendre le saut que fit mon cœur au sein de mon corps. Elle était passé de l'état de dangereux félin à celui d'agréable arbre bienfaiteur. Et je ne la comprenais pas.

Mais peut-être ne souhaitais-je pas comprendre car mon esprit restait résolument tourné vers une pensée qui agressait le peu de conscience qui me restait. Elle me l'arrachait, me la bouffait avec toute l'ardeur de sa faim. Et cela m'effrayait car je me laissais tenter.  Et que je savais, malgré toute l'incompréhension et la torpeur qui me définissait, je savais que jamais une telle situation ne s'était produite. Puis j'oubliais ces pensées pour m'avancer d'un pas hésitant vers elle.

Elle n'était qu'une Joueuse rousse, de ma Salle Commune, qui parlait avec des mots que je ne comprenais pas et à laquelle je restais indéniablement invisible. Pourtant, dans son discours, elle m'offrait une clé si Puissante que je ne pouvais m'empêcher de m'avancer de mon pas tremblant vers sa lumineuse présence. Elle m'offrait le chemin. Le choix. Dans sa proposition bancale que mon esprit avait réussi, je ne sais comment, à saisir, elle m'offrait le chemin. Mon cœur, qui s'était emballé, se calma soudainement et ma peau cessa de se remplir de frissons. Je n'avais pas à réfléchir, je devais me laisser porter. Oui, me laisser porter.

J'avançais jusqu'à la dépasser, l'hésitation de mon pas n'était qu'un souvenir qui ne devait plus me poursuivre. Je descendais quelques marches, sentant le tremblement impatient du grand escalier sous mes pieds, puis je me retournais vers elle car je devais la suivre. Toute seule, je ne savais pas où aller. Dans ma main pulsait la douleur agréable, elle m'embaumait les sens et me faisait penser à autre chose, elle m’emmenait loin d'ici et mon regard hagard était une porte ouverte sur ma perte.
Moi, la seule chose que je voyais, c'était la Joueuse – m'avait-elle donné son nom ? La seule chose que je percevais était le chemin vers lequel elle me menait.

Merlin, j'espérais qu'il soit plus long que ma propre vie.

Je ferme les yeux. La toile Carmin les hante. Ciel, qu’elle les Hante.