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Les éclats du cristal

Il y avait quelque temps qu'elle n'était plus sortie à un autre moment que la nuit. Même pour sa visite à Susan Bowers, elle avait évité la lumière. On ne la voyait plus. Parfois même, on se demandait si elle était vraiment à Poudlard.

Elle avait accepté que Pez, un elfe de Poudlard qui lui était particulièrement dévoué pour des raisons obscures, soit son « elfe personnel ». C'était un rôle dont il était extrêmement fier. Il avait longuement insisté pour devenir l'elfe de la directrice, ce qui représentait pour lui un privilège immense. Pez apportait à Kristen ses repas le midi et le soir et elle en mangeait quelques miettes. Pez était aussi chargé, quand un visiteur voulait parler à Kristen, de le repousser. Il disait que « Madame la directrice Loewy est occupée. Elle ne veut pas être dérangée. » Et quand on insistait un peu, il bombait le torse et ajoutait, comme un argument implacable : « Pez est son elfe personnel ! »

Désormais, le bureau de Kristen s'apparentait plutôt à une grotte, et elle était l'ermite. Elle était pâle et on sentait bien qu'elle n'avait pas suffisamment vu la lumière du jour ces derniers temps. Ses yeux étaient cernés et ses joues plus creusées. Malgré tout, elle faisait des efforts pour s'habiller correctement et se poudrer un peu le nez, allez savoir pourquoi, puisqu'elle ne voyait globalement personne. Son bureau était aussi parfaitement rangé, contrairement à ce que l'on attendrait d'une grotte. Kristen triait tous ces papiers avec beaucoup de soin. Ce travail consciencieux était un véritable plaisir.

Quand elle ne faisait pas semblant d’oublier sa discussion avec Aidan Bowers et les conclusions qu’elle en avait tirées, elle se mettait à échafauder des plans en tous genres pour aborder le sujet avec Aude Luneau. Rien n’était avéré, alors elle préférait être prudente. Elle n’aurait surtout pas voulu la blesser en remettant en cause ses certitudes.

Elle-même avait retourné le problème dans tous les sens : Legallet pouvait-il vraiment être encore vivant ? Elle avait passé des heures plongées dans sa Pensine, à revivre ce moment dans le Dominion où elle avait vu Aude assassiner le ministre français, à revivre sa première petite leçon avec Sybille, à revivre l’arrivée de Ricoter à Poudlard, à revivre l’apparition de la Marque des Ténèbres après l’attentat au ministère. Elle s’était franchement torturée. Elle crut même qu’elle finirait noyée dans ses souvenirs.

Pourtant, elle était bien obligée de compléter ce puzzle avec le témoignage d’Aude. Sans cela, elle tournait en rond. Elle aurait voulu l’éviter, mais c’était impossible. Quelques jours après sa rencontre avec Aidan, donc, elle finit par se décider à interroger Aude, à qui elle n’avait pas parlé depuis assez longtemps pour que l’entrevue soit encore plus gênante. Même si des problèmes plus grands étaient en cause, elle ne pouvait s’empêcher de penser qu’Aude prendrait sans doute mal le fait que Kristen arrive comme une fleur pour lui parler de choses dont personne n’a envie de parler.

Son siège grinça lorsqu’elle le fit glisser contre le sol pour se lever. C’était le moment. Elle inspira longuement et se précipita hors de son bureau. Pez, qui en gardait l’entrée, la suivit de ses grands yeux mais n’osa pas demander ce qui se passait - il n'en aurait de toute façon pas eu le temps. Il se contenta alors de se tenir un peu plus au garde-à-vous et de prendre un air très sérieux. L’œil de surveillance flottant dans les airs s’affola un peu avant de reprendre sa place initiale.

Kristen marcha dans les couloirs à une vitesse certaine, regardant de temps en temps sa montre et évaluant l’endroit où Aude devait alors se trouver. Elle décida finalement de la chercher à sa tour. Arrivée à destination, elle inspira encore une fois assez fort, épousseta son vêtement comme si c’était utile en pareille occasion et secoua la tête dans l’espoir que cela arrangerait ses cheveux. Elle toqua, et… n'obtint pas de réponse. Aude ne devait pas être là. Elle ne pouvait pas non plus se mettre à la chercher dans tout Poudlard. Agacée, elle fit claquer sa langue contre son palais. Elle fouilla ses poches et y trouva un petit bout de parchemin plié en quatre sur lesquels étaient inscrits des mots sans aucun lien entre eux. D’un coup de baguette magique, elle les effaça et fit apparaître d’autres écritures :

Aude, j’ai besoin de vous parler tout de suite. Je suis devant votre tour.

Kristen.


Elle plia le parchemin en deux, le tapota avec sa baguette magique, et il prit la forme d’un oiseau minuscule. Elle ferma les yeux, pensa au visage d’Aude et donna un dernier coup sur l’oiseau de papier.

L’oiseau envolé pour trouver Aude, Kristen soupira une dernière fois et fit les cent pas en l’attendant.

Il en est du romantisme fiévreux comme de la moule pas fraîche : quand on en abuse, ça fait mal au cœur.

Les éclats du cristal

9

LES PLAIES INVISIBLES


*


L’esprit humain est fascinant. Il peut rayer de sa mémoire toutes sortes d’informations importantes et dans le même temps enregistrer une quantité considérable de détails. Pratiquement tout le monde peut dire où il était, ce qu’il faisait, et même ce qu’il portait, le jour d’un évènement marquant. Je ne fais pas exception à la règle. Je me souviens de tout, absolument tous les détails qui peuplaient mon champ de vision quand la nouvelle de l’attentat du ministère m’est parvenue. L’esprit humain est fascinant. Je me souviens de tout, sauf de l’intensité de la frayeur qui s’est emparée de moi à ce moment-là. Si j’essaye de retrouver cette sensation, ma mémoire me la refuse. Pourquoi cette sélection de souvenirs ? Je n’en sais rien. Peut-être pour mieux oublier…

J’étais assise dans un coin calme de la bibliothèque quand l’étonnant messager de Kristen me livra sa convocation. Le message était clair et limpide, mais aussi directif, comme l’était son auteur. Je passai par plusieurs émotions à la lecture de ce message : le soulagement de la savoir de retour, le bonheur de pouvoir la retrouver, puis la peur de la découvrir changée par l’attentat, et quoi que j’en pense, la colère d’être restée sans nouvelles d’elle depuis un si grand nombre de jours. Je restai troublée, immobile sur ma chaise, le volume premier des Aventures Amazoniennes d’un Magizoologiste, de Philippe de Courcelle, ouvert sur mes genoux. Il n’y avait pourtant aucune autre échappatoire que celle de se présenter à l’endroit convenu et de découvrir ce qu’il y avait à découvrir. Si ma tête acceptait largement cette voie, mon corps, lui, refusait de bouger ; terrifiée, sans doute, à l’idée de laisser transparaître toutes mes émotions le moment venu.

Comme un signe, le parchemin reprit sa forme d’oiseau pour blottir sa tête entre mes doigts repliés. Vaincu, mon corps se faisait une raison de se mettre debout et de se rendre dans la Tour d’Ivoire comme s’amusaient à l’appeler les élèves de l’école. Je rangeai délicatement le volume des récits de voyage de Philippe de Courcelle sur son étagère et quittai la bibliothèque sans faire un bruit.

Le menton haut, il me fallut à peine plus d’une dizaine de minutes pour atteindre le lieu de rendez-vous. Kristen était là, bien évidemment, mais sans parvenir à me l’expliquer une partie de moi avait espéré qu’elle ne le soit pas. Je sentis aussitôt mon coeur s’emballer quand mes yeux se posèrent fébrilement sur son visage plus creusé qu’il ne l’était dans mon dernier souvenir. Je le détournai rapidement, mes sourcils légèrement froncés de ne trouver rien d’intelligent à dire. Mes mains se joignirent au niveau de ma ceinture brodée tandis que mon regard balayait ma robe bleu clair sans même la voir réellement. Où avais-je donc la tête tout ce temps ? Certainement pas sur mes épaules pour ne pas avoir préparé ces retrouvailles. Je finissais de fermer mes yeux en soupirant. Peu importe ce que je dirais dans les circonstances qui étaient désormais les nôtres, tout lui paraîtrait déplacé de toute façon.

« Kristen, je suis désolée. »

Ma voix n’avait pas vibré d’émotion. Une réussite. Elle avait seulement laissé découvrir ma fatigue, une sincère fatigue émotionnelle. Que pouvais-je dire de plus ? Je savais qu’Arseni Stoyanov avait énormément compté dans son existence et que rien ne pourrait remplacer le vide qu’il laissait tragiquement derrière lui. La seule idée de me dire que cela était peut-être bien de ma faute — après tout, comment ne pas soupçonner les petites mains de Ricoter derrière cette tragédie ? — me dévorait les entrailles. Si cela s’avérait exact, je savais bien que je ne me le pardonnerais jamais… et que Kristen non plus ne me le pardonnerait jamais.

« Vous vouliez me parler, me voilà, dis-je en rouvrant mes yeux pour plonger mon regard attristé et fatigué dans le sien ; plus attristé et fatigué qu’elle ne voulait bien le montrer. »

Les éclats du cristal

Soucieuse, Kristen faisait des allers-retours d’un point à l’autre de l’espace dans lequel elle se trouvait, les yeux rivés sur le sol. Lorsqu’elle entendit le bruit de pas s’approchant, elle releva la tête, comme tirée de ses pensées. C’était bien elle. En la voyant, son cœur rata un battement, elle emplit ses poumons d’air et déglutit.

Même à cet instant, où l’univers aurait dû faire en sorte que son esprit soit focalisé sur des questions de la plus haute importance, Kristen ne put s’empêcher de constater à quel point Aude Luneau était belle. Sa beauté était même une cruauté, un coup de poignard et une voix qui disait : « Je suis vraiment trop bien pour vous. » Ses cheveux blonds ondulaient à peine, comme des vagues douces et régulières, et tombaient sur ses épaules droites. C’était une mer d’or dans laquelle on ne pouvait qu’avoir envie de plonger, de se noyer, même. Ses lèvres étaient roses et brillantes comme les dragées surprise à la barbapapa. On se demandait même si ce n’était pas une forme de provocation : comment pouvait-elle oser être si belle en de telles circonstances ? Kristen la considérait de la tête aux pieds et avait conscience que ses mots s’apprêtaient à détruire, dans une certaine mesure, une partie de cette beauté.

Alors, anticipant quelques adieux, Kristen voulut sincèrement prendre une initiative inattendue. Elle fit quelques pas vers Aude, réduisant l’espace qui restait entre elles. Elle approcha doucement sa main – gauche, elle y fit attention – du visage d’Aude, la faisant remonter vers sa joue en passant par son cou et sa mâchoire. Kristen sentit qu’Aude était troublée. Ses yeux étaient plantés dans ceux de Kristen et semblaient vibrer bizarrement, sa bouche était restée entrouverte, comme ébahie, et Kristen crut même sentir un frisson la traverser et rejoindre ses doigts comme un coup de jus. Alors que sa main allait se caler contre sa joue, Kristen fut elle-même troublée par la façon dont Aude avait réagi – avait-elle eu peur ? – et sa main redescendit pour rejoindre l’épaule de la française et la tapoter bêtement. Le geste était simplement amical et rassurant, mais c’était un des gestes qu’elle n’avait jamais offert à personne. C’était aussi un des regrets qui lui prenait aux tripes quand elle repensait au corps mort d’Arseni. Elle n’avait jamais réellement eu de contacts de ce genre, pour sentir qu’il était là – et maintenant, il n’était plus là. En fait, il aurait très bien pu avoir été un fantôme durant tout ce temps, peut-être bien que Kristen ne s’en serait pas aperçue. En l’occurrence, Aude était bien réelle, elle était bien là.

Son bras redescendit mollement le long de son corps et ses doigts, au passage, frôlèrent le bras d’Aude. Une banalité sortit alors de sa bouche :

« Je suis contente de vous revoir. »

Ses yeux étaient désolés, et désolés pour tout. Pour ce qui s’était déjà passé, et pour ce qui allait suivre. Oui, elle était contente de la revoir, mais elle aurait préféré que ce soit pour des raisons différentes.

« Malheureusement… »

Elle hésita. Le fallait-il vraiment ? Ne pouvait-on pas tout ignorer, faire comme si ce n’était pas si grave ? Probablement pas… à terme, cela aurait été pire. Kristen devait savoir.

« J’ai des questions désagréables à vous poser. Pourrions-nous discuter en privé ? demanda-t-elle en jetant un coup d’œil au couloir. »

Il en est du romantisme fiévreux comme de la moule pas fraîche : quand on en abuse, ça fait mal au cœur.

Les éclats du cristal

10

LA CHRYSALIDE


*


Le temps avait fini par se suspendre au moindre geste de Kristen. Impuissante, incapable de la moindre réponse physique, j’étais restée simple spectatrice de son audace. La bouche ouverte, les yeux écarquillés, j’étais prisonnière de moi-même, merveilleusement piégée par cette femme dont l’aura m’avait englouti tout entière pour me recracher quelques instants plus tard, désorientée et fébrile. Pour la première fois de toute mon existence, j’avais la sensation d’avoir été victime d’un charme d’une puissance dévastatrice. A ceci près qu’aucune baguette, aucun élixir, n’en était à l’origine. Elle seule l’était.

Pourquoi le simple contact de ses doigts sur mon visage avait-il à ce point captivé mon âme ? Pourquoi sa tape amicale m’avait fait sursauter comme si je vivais un rêve éveillé ? Enfin, pourquoi ? Pourquoi j’étais restée là, immobile, l’air idiote alors qu’elle me manifestait quelque chose qui avait valeur d’exception ? J’étais étourdie, sonnée par le spectacle de ma propre impuissance. Etourdie de la découvrir à ce point captivante qu’elle m’en retournait la cervelle d’un simple geste. Et par tous les cieux, pourquoi mon coeur battait si vite dans ma poitrine ? D’où provenait cet affolement sourd, incontrôlé, qui menaçait de me briser en mille morceaux ? Pourquoi n’avais-je plus aucun contrôle sur moi-même et sur le reste ? Pourquoi… toujours pourquoi, mais jamais aucune réponse. Je restais sourde à une partie de moi-même et j’en éprouvais une grande inquiétude.

Je m’empressai de toucher mes joues en feu pour me rendre compte de leur chaleur. Je m’en voulais d’être à ce point ridicule. C’était indigne d’une femme telle que moi. Ce n’était pourtant pas la première fois que nous étions en contact, elle et moi. Alors pourquoi, par Merlin ? Pourquoi ?! Je jetai un regard inquisiteur sur mes mains tremblantes puis les ramenais expressément le long de mon corps. Puis je me laissai bercer par les notes réconfortantes de sa voix, préambule à la remise en marche de mon cerveau. Elle se disait contente de me revoir mais j’avais envie de lui répondre que j’étais affolée de la retrouver. Mes mots n’allaient pas plus loin que ma pensée et j’acquiesçai presque machinalement à sa requête sans même la comprendre réellement. Elle voulait rentrer dans mes appartements, voilà tout ce qui parvint à mon cerveau. Consciente d’avoir perdu le contrôle de mes émotions aussi bien que dans mon corps, je pris le temps de concentrer tous mes efforts à l’ouverture de la porte de mes appartements. La grâce n’était pas présente, mais la porte s’ouvrit lentement à la force de ma main.

L’intérieur avait quelque peu changé depuis que Kristen m’y avait emmené. A vrai dire, il n’avait même plus rien à voir avec ce qu’elle avait vu. A force de travail, j’étais parvenu à reconstituer dans les moindres détails les appartements que j’avais laissé derrière moi en fuyant ma si chère académie. Dominés par des couleurs froides, ces appartements étaient composés d’un petit bureau en bois de cerisier, ciselé d’or, semblable à un secrétaire, de rayonnages entiers de livres, de deux fauteuils confortables orientés vers la grande fenêtre, et d’une porte dérobée qui ouvrait sur ma chambre. Le sol était entièrement recouvert de tapis de différentes tailles et aux motifs géométriques pour le moins modernes.

« Voilà. »

Voilà… c’est tout ce que mon cerveau avait trouvé d’intelligent à dire. Un mot sans intérêt. Je me passai une main sur le coude, honteuse, puis me tournai vers Kristen, décidée à rectifier un minimum l’image pitoyable que je lui renvoyais depuis quelques instants.

« Vous m’avez manqué, dis-je en soutenant difficilement son regard. Mais… pardon, vous vouliez me dire quelque chose ? »

Ma voix trahissait encore ma paralysie. Finalement, j’en vins à me maudire de n’avoir montré aucune espèce de réaction quantifiable à ce que Kristen m’avait donné de son plein gré. Le temps d’un éclair, il me vint l’idée de la prendre dans mes bras pour lui faire entendre que moi aussi j’étais là pour elle, mais la couardise et la honte m’empêchèrent de dépasser le stade du fantasme. Je n’avais plus que mes oreilles pour écouter ce qu’elle avait à me dire, et mes souvenirs à saigner pour refaire le scénario de ce qui venait de se passer.

Les éclats du cristal

Kristen suivit Aude dans ses appartements. Son regard fit le tour de la pièce, observant chaque petit détail comme pour graver l'endroit qui avait assez changé depuis la dernière fois dans sa mémoire. Aude présenta son chez-elle provisoire d’un « voilà » d’agent immobilier qui aurait pu faire doucement sourire Kristen en d’autres circonstances. En l'occurrence, même l’aveu d’Aude ne réussit pas à l'émouvoir positivement. Au contraire, celle-ci ressentit un sentiment de culpabilité encore plus grand et ne trouva pas la force de répondre par un quelconque sourire. Maintenant, il n’était plus temps de dire « coupez ! On arrête tout. » Elle était là, et il fallait aller jusqu’au bout.

Un soupir ne lui donna pas plus de courage. Elle fermait les yeux et fronçait les sourcils comme si elle luttait contre un violent mal de tête.

« Pardonnez mon impolitesse, vous êtes chez vous… mais je pense qu’il serait préférable que vous vous asseyiez. »

Elle releva les yeux vers Aude, soupira à nouveau et dit avec l’air désagréable de ceux qui n’ont pas de temps à perdre :

« Je veux dire, asseyez-vous. »

Loin d’elle l’idée de paraître autoritaire, mais elle sentait un poids terrible peser sur ses épaules, et ce poids l’empêchait, en quelque sorte, de prendre trop de gants en enchaînant les formules de politesse. Lui servir un thé, lui allumer un feu et lui donner un plaid tout doux n'auraient pas non plus diminué la difficulté de la situation, de toute façon. Elle regarda Aude le temps qu’elle s’asseye, comme si elle vérifiait qu’elle s’exécutait bien, et lorsque ce fut fait, elle se retourna, n’osant plus affronter son regard. Il était difficile de la voir si belle quand on s’apprêtait à prendre le risque de la massacrer.

« Je veux que vous sachiez que quoi qu’il arrive, je serai toujours de votre côté, dit-elle en faisant mine d’observer un livre, mais en insistant tout de même sur le mot "toujours". »

Elle tourna ses yeux vers les tapis qui couvraient le sol, puis vers le bureau, évitant toujours le regard d’Aude. Elle ne voulait pas voir sa réaction à ce moment-. Aude lui en voudrait peut-être. C’était un peu une trahison. Après quelques secondes d'hésitation, elle se lança :

« Les questions que je dois vous poser concernent Pierre Legallet. »

Elle avait parlé comme on arrache un pansement, c’est-à-dire vite et sans interruption. Un peu plus et elle aurait fermé les yeux et se serait bouché les oreilles pour ne pas donner plus de réalité aux mots qu’elle venait de prononcer.

Il en est du romantisme fiévreux comme de la moule pas fraîche : quand on en abuse, ça fait mal au cœur.

Les éclats du cristal

11

CELUI-QU’ON-NE-DEVAIT-PAS-PRONONCER


*


Pierre Legallet… comment ce nom était-il parvenu à sortir de nulle part, comme ça, sans prévenir ? Je l’ignorais, tout comme j’ignorais, alors, la raison pour laquelle il avait choisi d’empoisonner la voix de Kristen parmi toutes celles qui pouvaient le faire ressurgir du néant dans lequel je pensais l’avoir enterré. Une raideur avait emplâtré mon dos à l’énoncé de son horrible nom, mes mâchoires s’étaient contractées et même mes yeux s’étaient plissés. Assise je l’étais, mais je craignais désormais d’entendre la moindre question qui s’associerait à son ignoble nom et songeais à fuir les lieux pendant qu’il en était encore temps. Mais un regard vers Kristen à ce moment-là m’obligea à conserver mon calme et ma dignité.

Elle ne me regardait plus. Pire, j’avais la sensation qu’elle souhaitait ne pas rencontrer mon regard maintenant. J’en éprouvai peut-être plus de trouble qu’à l’énoncé du nom de mon ancien amant car ce n’était pas dans l’habitude de Kristen de fuir le contact visuel — en la matière, je la surpassais — voir de fuir tout court. Je déglutis difficilement, la bouche tout d’un coup pâteuse. Mon regard n’arrivait pas à se détacher de sa silhouette si solitaire, semblable à une ile luxuriante perdue au beau milieu d’un océan déchainé. Quelles pensées lui traversaient l’esprit ? Pourquoi me dire qu’elle serait toujours de mon côté ? Mon cerveau était en panne sèche.

Il me fallait pourtant trouver le courage de l’interroger, la force de réactiver ma curiosité au moment où les choses semblaient déjà bien mal engagées. Ce courage et cette force je les trouvai en continuant de l’observer, finissant de ressentir une forme d’accablement à la voir se tenir si loin de moi, dans un endroit de son esprit où elle ne pouvait sans doute pas me blesser davantage.

« Pierre Legallet est mort, affirmai-je en baissant mes yeux vers le sol. Mort et enterré. Encore que je ne lui ai pas laissé l’honneur d’une sépulture. Que voulez-vous savoir sur lui qui vous oblige à me tourner le dos ? Est-ce la criminelle que je suis que vous ne voulez pas regarder dans les yeux ? »

Mes mots étaient sortis de ma bouche comme les étincelles d’un feu crépitant : avec une vivacité rare mais sans direction prédéterminée. Un peu comme le chemin que prenait mes pensées maintenant que mon appréhension était à son maximum.

Les éclats du cristal

La réaction d’Aude ne se fit pas attendre. Kristen se doutait que le sujet serait difficile à aborder, qu’Aude ne voudrait pas en parler… Mais pour être honnête, elle n’aurait pas pensé qu’elle se braquerait à ce point, évaluant si mal les intentions de Kristen, alors même que celle-ci venait de la mettre en garde sur sa position. Kristen soupira donc et regarda Aude dans les yeux, comme pour lui prouver qu’elle se trompait sur toute la ligne, et qu’au final, elle pouvait très bien la regarder, toute « criminelle » qu'elle pensait être.

« Je disais donc que quoi qu’il arrive, je serai toujours de votre côté…, rappela-t-elle. Je voulais aussi dire par là que quoi qu’il soit arrivé, je suis de votre côté. J’espère que c’est plus clair formulé ainsi. »

Elle haussa le menton et ne soucia pas du fait d’avoir l’air de réprimander Aude comme si elle avait été une enfant se braquant un peu trop vite. En fait, Kristen avait été un peu agacée. La remarque d'Aude lui semblait complètement déplacée au regard de la gravité de la situation. Par ailleurs, elle pensa que si Aude avait conscience du nombre de crimes – on ne parle pas forcément de meurtres, évidemment, Kristen n’était pas non plus une tueuse en série – qu’elle-même avait commis, elle n’aurait certainement pas amené la discussion sur ce terrain. Le moment viendrait où elle lui parlerait de tout cela, mais elle s’imagina que ce n’était pas encore pour maintenant.

« Je vous ai déjà dit que Sybille m’avait montré ce qu’il lui avait fait, et je vous ai déjà dit ce que je pensais de votre réaction. Si vous saviez ce que j’ai pu faire à celui qui a grandement contribué à gâcher ma vie, je peux vous assurer que vous vous considéreriez au moins comme une sainte. »

Elle enchaîna très vite pour ne pas laisser le temps à Aude de répondre, ne souhaitant pas spécialement s'étaler sur le sujet :

« Cette parenthèse étant fermée, j’aimerais en venir au fait. Comprenez que je ne prends aucun plaisir à vous poser ces questions, bien au contraire. »

Elle s’approcha de quelques pas d’Aude, mais resta tout de même assez éloignée d'elle. La réaction d’Aude avait fait naître chez Kristen une sorte de détermination et d’urgence, si bien qu’elle ne pensait plus à la ménager ou à éviter son regard.

« Vous venez de dire que vous ne lui aviez pas laissé l’honneur d’une sépulture. Qu’avez-vous fait de son corps ? »

Toutes ses répliques s'étaient enchaînées très vite, comme si cela avait pu être un moyen de mieux convaincre Aude qu'il n'y avait pas de temps à perdre avec des absurdités - car effectivement, penser que Kristen pourrait un jour voir en Aude une quelconque criminelle relevait pour elle de l'absurde. Les sourcils froncés et les yeux rivés vers son interlocutrice, Kristen espéra obtenir une réponse à sa question.

Il en est du romantisme fiévreux comme de la moule pas fraîche : quand on en abuse, ça fait mal au cœur.

Les éclats du cristal

12

FLORENCE


*


Elle me regardait et je la regardais. Mon rythme cardiaque était retombé. Ma bouche était moins pâteuse. Même mon regard était moins dur. Au coeur de cette accalmie, je pris soudain conscience d’une chose : ce n’était pas tant sa question qui m’avait fait sortir de mes gonds, mais l’indifférence avec laquelle elle m’avait traité. Ce n’était pas anodin. Depuis l’instant où j’avais appris son départ pour le ministère, j’avais craint pour sa vie, pour sa sécurité, craint de la perdre. Et maintenant qu’elle était de retour, que nous pouvions enfin nous retrouver, je supportais difficilement de la voir se détourner à nouveau de moi. Cette réaction ne me ressemblait pas, mais elle était plus forte que moi, comme un aimant qui m’attirait sans cesse dans la même direction. Je voulais être là pour Kristen, comme Kristen avait été là pour moi. C’était une chose que je ne comptais guère négocier. Un besoin vital.

Je n’en étais pas moins responsable de mes égarements. J’abaissais mes yeux sur mes genoux et soupirais sous le poids de mon accablement. Parler de lui me coûtait beaucoup mais Kristen ne me laissait aucune autre opportunité. Pour une raison qu’elle ne voulait pas me confier, elle avait besoin de savoir ce que j’avais fait de lui. Et parce que je voulais en savoir un peu plus sur elle, j’enregistrai dans un coin de ma tête les mots qu’elle avait soulevés au sujet de celui qui avait grandement contribué à gâcher sa vie dans le seul but de les ressortir plus tard, quand l’occasion s’y prêterait.

Me replonger dans les souvenirs de cette soirée me faisait mal. J’avais la sensation d’être empoisonnée par cette succession d’images, le ventre noué en signe d’angoisse. Mais puisqu’il le fallait… j’acceptai de me saigner pour elle, si douloureuse qu’en soit l’issue. La première chose qui remonta à la surface de ma mémoire furent les traits de son visage figés dans une expression ébahie. Il ne m’avait jamais cru capable de tuer… il me pensait trop douce, trop fragile, pour ça. Mais il n’entendait absolument rien à mon instinct maternel, rien au besoin viscéral de protéger le fruit de ma chair. Il avait agi par excès de confiance, comme souvent dans son cas. Et je l’avais puni sévèrement pour l’ensemble de ses crimes en le tuant de sang froid. Je voyais encore son corps s’écrouler sur le sol comme une marionnette désarticulée, un temps illuminé par l’éclat de la lumière verte…

« Rien, répondis-je d’une voix d’outre tombe. Je n’ai rien fait. Je l’ai laissé là et j’ai transplané. »

Ce n’est qu’en retrouvant la tiédeur de mon bureau que j’avais pris conscience de la portée de mon acte. Si quelqu’un, au ministère, venait à apprendre ce meurtre de sang froid, mes jours, que dis-je mes heures, auraient été résolument comptés. Mais personne n’en avait jamais rien su… hormis Kristen et Ricoter. Comme ce-dernier l’avait appris ? Je n’en avais pas la moindre idée. Mais aujourd’hui, seule Kristen était à même de me condamner. Ce qu’elle ne semblait pas résolu à faire. Elle avait préféré m’accueillir à bras ouverts, plus généreuse que tout ce que j’avais pu imaginer en la rencontrant.

« C’était dans une petite maison, au coeur de la ville de Florence, poursuivis-je sur le même ton. Il m’y avait donné rendez-vous pour me menacer une fois de plus. Tout le quartier n’était peuplé que de Moldus. Je suppose que son corps est resté là, pourrissant sur place en attendant que l’odeur du cadavre en décomposition n’alerte quelqu’un plusieurs semaines après. »

Les suppositions n’étaient que des illusions de l’esprit, le meilleur moyen de se persuader de quelque chose qu’on ne pouvait imaginer autrement.

Les éclats du cristal

En écoutant la réponse d’Aude, Kristen ne put s’empêcher de hausser un sourcil surpris. Entendre les mots « cadavre en décomposition » sortir de la bouche de cet être si délicat lui semblait assez étrange, mais en regardant Aude, on ne pouvait penser que lorsqu’il s’agissait de Legallet, elle était encore cet être fragile et délicat. Il y avait quelque chose d’autre qui l’animait alors.

De quoi Legallet pouvait-il bien menacer Aude ? En quoi avait-elle pu mériter d’être menacée ? Y avait-il un rapport avec sa maladie, l’apparence qu’elle se donnait grâce à ses illusions ? Kristen hésita à poser la question. La réponse pouvait-elle sincèrement l’aider à comprendre le fond de la situation actuelle ? Peut-être pas. Finalement, Kristen décida de laisser cette interrogation de côté, au moins pour le moment. Durant un certain temps qui parut extrêmement long, elle tâcha plutôt de décortiquer la réponse d’Aude à sa précédente question. Ayant obtenu ces informations, Kristen aurait pu vérifier que Legallet était bien mort en analysant les articles de fait-divers dans les journaux florentins sur une durée choisie, mais même ainsi, elle ne pouvait avoir la certitude qu’on en ait un jour parlé. Cela aurait été un travail long, fastidieux.

Elle enregistra donc toutes ces informations, qui ne la rassurèrent pas vraiment. Elle ne pouvait pas demander à Aude « mais avez-vous vérifié qu’il était bien mort ? » tant la question aurait pu sembler grotesque. Après avoir marmonné un « je vois » de transition, baissé les yeux quelques instants et fait un effort considérable pour les relever, elle se décida à enchaîner directement sur la question suivante. Le cœur du problème, à vrai dire.

« Il y a une autre question que j’aurais voulu vous poser… »

L’élan qu’elle avait senti avec son agacement s’était déjà essoufflé, et prononcer ces mots terribles était redevenu très difficile. C’était comme s’ils se coinçaient à un certain niveau de sa gorge et qu’ils ne pouvaient aller plus loin qu’au prix d’un effort franchement douloureux. Elle déglutit et dit d’un coup :

« A-t-il déjà tué en présence de Sybille ? »

Un sale goût de pressentiment.

Il en est du romantisme fiévreux comme de la moule pas fraîche : quand on en abuse, ça fait mal au cœur.

Les éclats du cristal

13

FALSIFICATION


*


Très peu de questions avaient le pouvoir de me prendre de court. Kristen avait simplement le don de les trouver.

Je lui lançai un regard interrogateur, ne comprenant toujours pas où elle voulait en venir. Mais son visage inexpressif me renvoyait une nouvelle fois à mes questionnements intérieurs sans y apporter le moindre éclaircissement. Avait-il déjà tué en présence de ma fille ? La réponse n’était pas si évidente contrairement à ce qu’on pouvait penser. Aucun meurtre n’avait été perpétué devant mes yeux, c’était une certitude. Mais maintenant que la question était posée, elle faisait remonter en moi le souvenir de la première nourrice de Sybille. La pauvre femme avait bel et bien été retrouvée morte près de ma fille, deux mois après son entrée en fonction, mais à l’époque, les médicomages avaient attribué son décès à un simple arrêt cardiaque. Rien ne l’accusait lui, donc ; cependant, la question de Kristen me troublait plus qu’elle ne l’aurait dû.

« Autant que je sache, non, répondis-je prudemment. »

J’avais le sentiment, en articulant cette réponse, qu’elle n’était pas assez convaincante ni pour Kristen ni pour moi. Et si le diagnostic des médicomages était erroné ? Non… c’était impensable… les médicomages de Monceau étaient des sorciers hautement qualifiés… mais s’il avait été falsifié ? Je fronçai soudain les sourcils. Etait-ce de la paranoïa que d’envisager la chose ? Ma petite voix intérieure me répondit aussitôt par la négative. A l’époque, son bras était déjà assez long au sommet de l’état. Imaginer qu’il ait pu commander la falsification de ce diagnostic n’était pas tiré par les cheveux… l’hypothèse soulevait cependant une question cruciale… pourquoi ?

Mon regard était noyé dans celui de Kristen quand sa question fit écho à celle que je me posais. Et si c’était lui qui l’avait tué ? Je décidai aussitôt de partager mes souvenirs avec Kristen, un mauvais pressentiment me pressant les entrailles.

« … attendez… la première nourrice de Sybille a été retrouvée morte à côté de son berceau… à l’époque, les médicomages nous avaient assuré qu’il s’agissait d’une mort naturelle… une attaque cardiaque… mais si ce n’était pas vrai ? S’ils avaient menti ? La pauvre femme… »

Je pouvais presque sentir l’afflux de sang dans mes tempes et les migraines poindre le bout de leur petit nez. J’avais le sentiment de plus en plus oppressant d’avoir été une parfaite idiote durant toutes ces années, sans qu’aucune confirmation de ce que j’avançais me soit pourtant apportée.

« Kristen, je vous en supplie, dites-moi ce que vous savez, lui demandai-je, la gorge nouée par l’angoisse. »

Les éclats du cristal

La première réponse d’Aude fit s’arrêter le cœur de Kristen. Alors, elle s’était trompée. Elle s’était mise dans tous ses états pour rien. Le temps d’un espoir, elle voulut soupirer de soulagement, mais ce soupir se bloqua comme ses mots quelques secondes plus tôt. Il y avait un petit quelque chose qui refusait tout relâchement : vigilance constante ! ; oui, peut-être une prudence.

Et cette prudence n’eut pas tort. Kristen n’avait pas eu le temps de profiter de cet instant de soulagement que le doute terrible revint plus fort et plus réel. Elle dévisagea Aude avec un soupçon de folie dans le regard : elle avait l’impression que sa révélation sur la nourrice de Sybille avait scellé le destin de tout un monde, mais qu’elle-même en s’en rendait pas compte, que c’était peut-être triste, mais que c’était tout.

Il était temps. Aude avait le droit de savoir pourquoi Kristen l’assaillait de questions ainsi, d’autant que ces questions étaient extrêmement dérangeantes. Elles devaient désormais se positionner au même niveau pour que la discussion prenne tout son sens. Les épaules de Kristen se soulevèrent tandis qu’elle prenait son inspiration. Les médicomages annonçant aux familles de malades que leur proche va mourir ne ressentent pas un dixième de la gêne qu’elle ressentait à cet instant.

« Vous avez certainement entendu parler d’Aidan Bowers ? »

Pour elle, il était évident que la réponse était oui, car même plusieurs mois après son évasion d’Azkaban, les journaux continuaient inévitablement de parler de lui. Sa visibilité dans les actualités avait été plus grande encore suite à l’attentat au Ministère, dont on l’accusait. Kristen poursuivit donc :

« J’ai été en contact avec lui il y a peu. Nous parlions de l’attentat qui a eu lieu au Ministère. »

Kristen s’aperçut que puisqu’elle n’avait plus parlé à Aude depuis le jour de l’attentat, au moment où elle n’était même pas encore au courant que c’en était un, elles n’avaient pas pu aborder sérieusement le sujet ensemble. En revanche, elle avait trouvé le temps d’en parler à un évadé d’Azkaban. À cette pensée, elle marqua une pause, puis reprit :

« Je lui ai dit que je pensais que Ricoter en était responsable, mais il n’était pas spécialement convaincu. Pour lui, Ricoter avait été manipulé… »

C’était le moment crucial. Elle remit en ordre ses souvenirs de cette discussion avec Aidan. Un spasme des sourcils et un soupir plus tard, Kristen acheva :

« … par Pierre Legallet, qui aurait échappé à la mort. »

Elle ne voulait pas en dire plus. Aude l’y obligerait-elle, ou remettrait-elle en place le reste elle-même ? Le pire n’avait pas encore été prononcé. Il était possible que l’hypothèse soit tellement difficile pour Aude que son esprit la refuse avant même qu’elle n’ait atteint sa conscience. Que tout se mette en place dans sa tête pour nier l’existence même de cette éventualité.

Il en est du romantisme fiévreux comme de la moule pas fraîche : quand on en abuse, ça fait mal au cœur.

Les éclats du cristal

14

PRISONNIÈRE DES TÉNÈBRES


*


J’hochai la tête sans parvenir à assimiler toutes les informations qui bombardaient mon esprit. Les noms tombaient, les uns à la suite des autres, dans une soupe de mots indistincts, noyant leur signification sous une épaisse couche d’incompréhension. Aidan Bowers… Simon Ricoter… Pierre Legallet… n’étaient plus rien comparés au froid saisissant qui avait gelé mes entrailles. Je clignai des yeux, cherchai la lumière du jour puis me demandai si tout ceci avait le moindre sens, si mes cauchemars n’avaient pas conquis ma réalité.

« … échappé à la mort, murmurai-je, sans aucune conviction. »

Comment échapper à la mort ? Cette question, au demeurant idiote, martelait d’autant plus fort mon esprit que je sentais mes forces s’amenuiser. J’avais le sentiment troublant qu’une main invisible tirait doucement vers elle le fil qui gardait, jusque là, mon énergie intacte. Petit à petit, mon corps plia sous le poids du vide, tant est si bien que je me retrouvai pliée en deux, les coudes appuyés sur les cuisses et les mains posées fébrilement sur mes genoux. Comment échappe-t-on à la mort ? Le bon sens répondait « impossible ». Mais une autre voix, plus forte à ce moment-là, me suggéra « d’ouvrir mon esprit. » La peur m’en empêchait. Mes yeux étaient tournés vers la fenêtre et la peur les faisait trembler.

Une partie de moi-même se refusait à comprendre la vérité.

« … morte à côté de son berceau, murmurai-je de nouveau, les yeux soudain embués de larmes. »

Même le refus partiel d’une partie de moi-même ne pouvait endiguer la réalité. Sans encore la comprendre — ma capacité d’analyse était réduite à néant — j’en percevais déjà les émotions, aussi puissantes et soudaines que les relents d’alcool après une soirée trop arrosée. Sans savoir pourquoi, je pleurai à chaudes larmes, ne trouvant même pas la force de porter mes mains à mon visage pour me cacher. Les larmes coulaient sans s’interrompre, en silence, tandis qu’une douleur déchirante emplissait ma poitrine. J’étais entièrement dévouée à cette douleur, comme si la partie la plus saine de mon être comprenait qu’en elle résidait le salut.

Ce salut s’avéra des plus douloureux, pire encore que toutes les douleurs que j’avais connues au temps de ma maladie.

« Il n’y a qu’une seule façon d’échapper à la mort… et cette façon est le secret du Seigneur des Ténèbres… m’entendis-je prononcer, avant de fermer les yeux. »

Les larmes dévalèrent mon visage tandis que la désillusion brisait mon coeur avec la plus grande sauvagerie, éparpillant les restes aux quatre coins de cette pièce devenue soudainement trop petite pour moi. Mes sanglots se mêlèrent aux larmes, écho d’une détresse que je ne parvenais plus à contenir maintenant que la vérité me toisait de haut. Je perdis peu à peu conscience de moi-même, tremblante, isolée, au coeur d’un épais linceul d’obscurité où je me revis découvrir comment le Seigneur des Ténèbres avait fabriqué ses terribles Horcruxes.

« Kristen … ma petite… ma pauvre petite… réussis-je à articuler entre deux sanglots. »

Parler me brûlait la gorge mais visualiser ce qu’il avait infligé à ma fille me brûlait l’âme… et cette brûlure était la pire de toutes pour la mère que j’étais. Tout était de ma faute. Tout.

Mon sentiment de culpabilité était si colossale que je sentis mes cheveux se dresser sur ma nuque lorsque ma magie s’éveilla d’elle-même, envoyant valdinguer le mobilier contre les murs. L’intensité de cette manifestation magique s’amplifia lorsque je me figurai le visage des victimes de l’Atrium… la commode proche implosa littéralement dans une pluie de copeaux de bois.

Je n’avais pas su arrêter ce monstre de la pire espèce. Je n’avais pas su protéger ma fille… et j’avais conduit à une mort certaine des dizaines d’innocents. Tout était ma faute… je ne me le pardonnerai jamais.

Les éclats du cristal

Kristen savait que cette hypothèse détruirait la Aude qu'elle connaissait, rayonnante malgré tout, car pouvant se rattacher à ses certitudes rassurantes. C'était pourquoi Kristen avait eu beaucoup de mal à en venir au fait, et n’avait d’ailleurs pas prononcé les mots tabous. Oui, elle connaissait les conséquences de cette conversation, si toutefois elle confirmait ses pires hypothèses – et les pleurs d’Aude les avaient confirmées. Pourtant, elle ne s'était pas doutée que voir Aude dans cet état lui tordrait à ce point le cœur, et tout ce qui se situait dans la zone allant de sa gorge au bas de son ventre, d'ailleurs. Kristen n’était pas le genre de femme à pleurer facilement. C'était déjà arrivé, certes, mais elle se retenait toujours au maximum. Quand Arseni était mort, elle avait senti son monde nouveau basculer, et alors elle avait cédé quelques larmes amères lorsqu'elle s'était retrouvée celle dans cette sombre forêt du Nord, mais elle n'avait pas véritablement pleuré. Voir Aude ainsi faisait remonter dans les yeux de Kristen tous ses pleurs ratés. C'était inévitable. Kristen l'avait su, au fond, dès le moment où elle avait invitée Aude à la rejoindre ici. Même si elle avait pu l’espérer, elle n’avait jamais sincèrement cru que ses hypothèses seraient détruites par Aude. Elle le savait, il ne pouvait en être autrement, mais c'était tellement injuste !

Kristen sentit son nez lui piquer comme quand on retient ses larmes. Elle ne laissa rien déborder de ses yeux, mais elle sentait qu'ils étaient humides. Par Merlin, ce n'était pas le moment. Il fallait qu'elle soit là pour Aude, qu'elle soit forte, un pilier pour elle – et les piliers ne pleurent pas.

Quand la commode explosa, un morceau de bois pointu vint se planter droit dans sa joue. Sa tête vira sur le côté en même temps, et elle resta sans bouger, l’air ahuri. C'était comme se tenir sous la pluie quand on ne veut juste plus penser, sauf que là, elle se tenait au milieu du chaos. Elle s'en sentait assez responsable, mais elle laissait tout se détruire. Elle-même, en comprenant à quel point Sybille pouvait être impliquée dans cette histoire et dans quelle histoire, avait voulu tout casser, et s'était finalement contentée de fendre un mur. Ce qu’Aude ressentait devait être épouvantable.

Kristen se sentait bête au milieu de cette scène. Elle ne savait pas quoi faire d’elle. Puis, elle remarqua que là, tout de suite, les sanglots d'Aude lui étaient plus douloureux que tout le reste. Elle ne voulait pas la voir pleurer, même si elle savait que c'était normal en pareille situation. Elle se sentait responsable de chaque goutte qui coulait de ses yeux, comme si elle manquait à un quelconque devoir : ce même devoir, certainement, qui l’avait poussée, l’an passé, à tuer le sphinx du Dominion pour que Constance sauve Aude.

Alors, elle retira le bout de bois qui s'était planté dans sa joue et une petite gouttelette de sang forma une boule à l’endroit de la plaie. Elle s'approcha d'Aude et s'agenouilla en face d'elle. Elle prit ses deux mains posées sur ses genoux dans les siennes et n'osa même pas essayer de capter son regard. La tête baissée, elle regardait ces mains en se disant qu'elle ne voudrait plus les lâcher. Elle voulait la supplier de lui pardonner, convaincue qu'en tant que messager noir, elle y était pour beaucoup dans l'anéantissement d'Aude, mais les mots restaient coincés dans sa gorge.

Peut-être qu'Aude voudrait rester seule, maintenant. À sa place, Kristen aurait voulu qu'on la laisse avec elle-même. Peut-être qu'Aude la détestait. En pensant cela, Kristen concentra tous ses efforts pour lâcher les mains d'Aude. Après une petite pression, comme pour prendre son élan, elle y parvint. Ce n’était pas facile : elle n’en avait aucune envie. Elle voulait plutôt rester près d’elle, veiller sur elle. Peut-être l'aurait-elle fait même contre sa volonté - ou peut-être pas. Elle entreprit de se relever. Elle avait ce sentiment bizarre qu'elle n'avait pas tout à fait le droit d'être là. Maintenant que c'était fait, maintenant que toutes les évidences semblaient sous ses yeux, un doute la prit encore : et si ce n'était pas vrai ? Avait-on seulement une preuve irréfutable ? Et si c'était beaucoup de bruit pour rien ?

Kristen n'avait plus du tout d'énergie. Elle crut mettre une heure rien qu'à déplier les jambes pour se relever.

Il en est du romantisme fiévreux comme de la moule pas fraîche : quand on en abuse, ça fait mal au cœur.

Les éclats du cristal

15

LES DEUX FACES D'UNE MÊME PIÈCE


*


Je me souviens que ses mains ont enveloppé les miennes comme s’il s’agissait d’objets précieux. La pression qu’elles ont exercée sur mes articulations était si faible qu’il me vint l’envie de les caresser pour m’assurer de leur existence. Leur tiédeur a traversé ma peau comme des radiations, et s’est ensuite diffusée dans mon coeur de façon insidieuse. Qu’une femme de la poigne de Kristen soit capable d’une telle délicatesse, cela pouvait certainement surprendre. Mais, moi, je n’étais pas surprise.

L’expressivité de sa douceur et le contact de son grain de peau ont eu un effet apaisant sur moi. Mes larmes ont tari à la source, mais pas la colère que je sentais monter en moi comme la pression au coeur d’un volcan au bord de l’éruption. Le nom de Legallet était pour moi une malédiction, un poison de la pire espèce que je devais neutraliser avant qu’il ne menace de tout contaminer. L’imaginer respirer était déjà de trop, c’était une insulte au genre humain.

« Quelqu’un doit lui apprendre à se protéger, ai-je annoncé. »

J’ai relevé la tête, doucement, sans pour autant atteindre le regard de Kristen.

« Si ce que vous dites est vrai, quelqu’un doit lui apprendre à le stopper avant… avant qu’il ne décide de lui faire du mal. »

Je me suis levé et j’ai pris conscience de la pagaille engendrée par mes émotions. Mes appartements étaient sens dessus dessous. Des bouts de bois jonchaient le sol. Le mobilier était soit réduit en morceaux soit tassé contre les murs. C’était comme si une petite tornade était passée par là. Décidée à remettre un peu d’ordre dans tout ça, je me suis muni de ma baguette magique et j’ai réparé le désastre avant de me rendre compte de quelque chose.

Kristen était blessée.

Ce n’était qu’une petite coupure au niveau de la joue, mais il ne suffisait de pas grand chose pour comprendre qui le lui avait infligé.

Guidée par mon instinct et une bonne dose de culpabilité, je me suis approché d’elle pour caresser sa joue tandis que ma magie, collée à mes doigts par le sortilège informulé, refermait d’abord la plaie puis l’effaçait purement et simplement de ce beau visage. Le temps d’une fraction de seconde, j’ai croisé le regard de Kristen et lui ai souri.

En lui tournant le dos pour me rapprocher de la porte, j’ai glissé ma baguette dans ma ceinture et j’ai séché mes larmes en les essuyant avec le dos de mes doigts.

« Aidez-la. Je sais que vous en avez les moyens… je vais envoyer un hibou à Constance. Elle pourra peut-être nous apporter de précieux conseils… après tout, elle et ses soeurs ont créé les Reliques de la Mort, non ? »

Une question réthorique. En matière de lutte contre la magie noire, je n’étais pas de taille. Kristen, si. Je n’étais pas disposée à ne rien faire pour autant.

Les éclats du cristal

Était-ce elle qui avait réussi à produire cela ? L’humeur d’Aude semblait avoir changé. Elle ne pleurait plus. Certes, elle semblait être inquiète, en colère aussi, mais c’était plus une colère froide, le genre de colère que Kristen elle-même comprenait parfaitement. Aude se reprit en main en même temps qu’elle réarrangea le mobilier dans la pièce.

Puis, elle s’approcha de Kristen et passa sa main de sa joue, comme elle-même n’avait pas vraiment osé le faire quelques minutes plus tôt. C’était pour sa blessure. Ce n’était rien du tout, pourtant, mais il semblait qu’Aude avait voulu réparer cela aussi. Un petit frisson traversa Kristen comme un coup de jus.

Et alors, Aude sourit.

C’était exceptionnel. C’était un très beau sourire. Ce n’était pas un très grand sourire, il ne respirait pas vraiment le bonheur, mais il avait le mérite d'exister. En venant ici, pour interroger Aude et lui faire part des terribles hypothèses d’Aidan et des siennes, Kristen ne s’était pas du tout attendue à voir Aude sourire. Elle s’était au contraire vraiment inquiétée, elle avait eu peur que ces hypothèses la détruisent, l’anéantissent. Elle avait eu peur de perdre cette lumière ; mais elle avait fait ce qu’il fallait faire tout de même. Et finalement, Aude avait souri.

Ce sourire avait été fugace, mais Kristen sentit qu’il avait produit sur son cœur quelque chose de spécial. Un éclair passa dans son estomac et dans ses yeux, et elle fixait profondément Aude jusqu’à ce que celle-ci lui tourne le dos. Pendant quelques minutes, elle ne put plus détacher le regard de sa silhouette. Kristen était figée par l’émotion : pour la première fois depuis très longtemps, elle avait l’impression d’avoir fait quelque chose de vraiment bien. Ce simple sourire était un véritable cadeau, une confirmation de l’intuition de Kristen que grâce à Aude, elle pourrait essayer d’être quelqu’un de bien, ou presque. Cette même intuition était à l’origine des sentiments qui la secouaient depuis plusieurs mois. C’était sa lueur d’espoir.

Elle se sentait un peu étrange. Elle hochait simplement la tête à un rythme régulier quand Aude lui dit d’aider Sybille et parla de Constance. Ses yeux ne pouvaient toujours pas quitter sa silhouette. Elle voulait s’approcher, la saisir et ne plus la lâcher, la remercier tout en étant consciente qu’Aude ne comprendrait pas pourquoi, et sachant aussi que ses sentiments étaient complètement hors-sujet dans une telle situation. Pourtant, elle ne pouvait pas cacher le fait qu’elle était vraiment émue. Mais comme d’habitude, elle ne fit pas un geste de trop. Elle inspira longuement et s’approcha de la porte – et d’Aude, mais dans son esprit, son but devait surtout être de s’approcher de la porte.

« Je ferai tout mon possible pour l’aider. Je vous le promets. »

Elle s’arrêta devant la porte et capta le regard d’Aude. Elle avait l’impression que ses propres yeux pétillaient bizarrement. Oui, elle avait souri. Les joues de Kristen se creusèrent : elle imagina que cela empêcherait son visage de la trahir.

« Si vous avez besoin de moi, peu importe l’heure du jour ou de la nuit… Surtout, n’hésitez pas. J’y tiens beaucoup. »

En fait, elle ne voulait même pas partir. Si elle avait le sentiment d'avoir limité les dégâts avec un certain talent, elle craignait toujours de quitter Aude. Elle ne s'en rendait pas tout à fait compte, mais l'ombre d'Arseni jouait sur ses sentiments. Elle considérait qu'Arseni était mort "dans son dos", et elle ne voulait pas prendre le risque de laisser un quelconque malheur arriver à Aude pendant qu'elle n'était pas là.

Il en est du romantisme fiévreux comme de la moule pas fraîche : quand on en abuse, ça fait mal au cœur.