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Sueur de Larmes  Solo 

[ 28 DÉCEMBRE 2041 ]
Charlie, 12 ans.
1ère Année

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Le goût de cette cuisse de poulet me laissait indifférente. J'étais certaine qu'avec d'autres pensées en tête, mes papilles auraient réagi différemment. Peut-être que cette cuisse était la plus succulente de toute l'Angleterre. Pourtant, mon esprit était pesant ; que j'aurais aimé l'avoir plus léger. Au moins pour apprécier ma bouffe complètement fade. J'étais en train de mâcher sans vraiment me concentrer sur cette tâche. Assise dans une salle que j'avais trouvée vide au début des vacances, mon regard se perdait en face de moi : quelque part entre le sommeil et le tiraillement. Je venais de me réveiller, je n'avais aucune idée de l'heure qu'il était. Je trouvais la notion de temps complètement superflue ces jours-ci. Me moquant de suivre une quelconque organisation. Comme en ce moment, je venais d'ouvrir les yeux que j'étais déjà en train d'avaler une cuisse de poulet subtilisée dans les cuisines en guise de petit-déjeuner. J'étais plutôt douée pour le vol à l'étalage privé. Mordant en plein dans l'os, je dirigeais mon attention sur ce casseur de dents. Il ne restait plus grand-chose à manger, alors que je mourrai de faim. J'entrepris alors de sucer l'os à pleine bouche pour extirper les derniers bouts de viandes récalcitrants.
J'avais fait de cette pièce du deuxième étage mon refuge ; grâce à la chorale, j'avais réussi à récupérer un piano complet ayant une sonorité intéressante. Alors je me cachais ici, mettais le son au minimum et m'amusais à rejouer mes compositions. Je n'avais rien trouvé de mieux à faire pour atténuer le poids de mon esprit. Je ne voulais plus dormir, je ne voulais plus manger, je ne voulais plus étudier, la seule chose qui allumait ma volonté était ce modeste piano. Le reste, je le faisais par obligation. Je m'endormais sans faire exprès, quand j'étais tellement exténuée que le simple fait de marcher me donnait un mal de crâne à hurler de douleur. Je mangeais quand je ne pouvais plus faire un pas sans avoir peur de m'évanouir de manque d'énergie. Et je faisais mes devoirs dans cette salle, quand j'en avais envie. Pour l'instant, je n'en avais commencé aucun.

J'avais essayé plusieurs choses pour essayer de m'autopersuader que je devais agir. Que je devais lui écrire. Je devais le faire. Je ne le faisais pas. J'avais essayé de me motiver en descendant aux sous-sols. Je m'étais enfoncé jusqu'à arriver à l'endroit où nous nous étions anéanties. Je me rappelle avoir vomi, puis j'étais revenue me cacher ici. Je ne lui avais toujours pas écrit. Je devais le faire, mais je n'y arrivais pas. J'avais tellement peur de la revoir. Rien que d'y penser, je sentais l'intérieur de mon corps trembler. Une sensation très bizarre. Incompréhensible. J'essayais de me concentrer de toutes mes forces pour arrêter ce frémissement profond, mais je ne faisais que l'empirer. Il m'arrivait de rester des heures, les yeux exorbités, à me battre contre mes pensées surpuissantes, à me battre contre leur impact sur mon corps. Je perdais à chaque fois. Finissant éreintée par tant d'efforts. Vidée de Tout, sauf d'Elle. Sommeil. Réveil. Bouffe. Lutte. Le cercle de mon existence. Même quand je n'avais plus assez d'énergie pour lutter, elle me narguait. Sautillant dans mes synapses en guettant le moindre désir de rébellion pour mieux l'étouffer.
Depuis le soir du bal, il y a quatre jours de cela, je m'étais rendu compte que deux mois étaient passés. Je ne savais pas comment j'avais tenu cette éternité à mes yeux, si peu de temps pour les Autres. Et pour elle ? Je n'avais aucune nouvelle, il ne passait pas un seul foutu jour sans que je pense à elle et je n'avais rien fait. Rien. Rien… Non, c'était faux. J'avais essayé de l'oublier. Voilà une chose que je m'étais efforcé de bien faire. Dans les règles de l'art, moulé dans les protocoles de la connerie. Me sauver pour tomber dans le même piège. N'était-ce pas là une idée brillante de ma part ? Oui, je m'étais accrochée à Yuzu. Désespérément, j'avais cherché dans ses yeux. Avec tristesse, j'avais parcouru son âme. Avec chagrin, je voyais Aelle en elle.

Aelle.

Décollant mes fesses de la pierre dure et froide, je me levais en titubant. Les jambes totalement ankylosées par la position inconfortable de ma sustentation. Balançant mes bras pour tenter de rétablir un certain équilibre, je me demandais, comme tous les jours, ce que j'allais faire. J'étais tétanisée à l'idée de sortir d'ici et tomber sur les Orbes. Une partie de moi m'insufflait une pensée instinctive : si tu ne l'as pas vu depuis deux mois, pourquoi la verrais-tu maintenant ? C'était décidé, mon instinct était à la ramasse. Complètement foutu. Justement, c'était parce que je ne l'avais pas croisée depuis longtemps que j'allais tomber sur elle. Et ça sera à ce moment précis que je m'enfuirais comme une gamine parce que je ne saurais quoi faire à part me plonger dans ses Orbes. Je m'étais interdit d'avoir de telles idées depuis le jour où elle m'avait fait mal. Aujourd'hui, je n'avais envie que de cela. La Voir. Seulement un peu. Qu'elle veuille m'accorder quelques secondes, ça suffisait ! Amplement ! Ensuite je m'en irais. C'était ça. Je m'en irais loin d'elle et ne l'approcherais plus jamais. Elle ne voulait pas de moi. Ouais, ça je l'avais compris, mais je savais qu'elle pourrait au moins m'accorder la faveur d'une Dernière Fois. «
Au moins ça ! » grognais-je à haute voix, totalement happée par mon esprit. Il fallait que je trouve une contrepartie. Elle n'accepterait sûrement pas pour le bien-de-la-charité-charlinienne. Je crispais ma mâchoire, il fallait que je réfléchisse, que je trouve ce qui pourrait l'intéresser. Tournant sur place, je me creusais les recoins de la cervelle. Qu'est-ce qu'elle pouvait bien aimer ? Qu'est-ce…
Un autre type de pensée, bien plus hargneux et fourbe, se plaça au premier plan psychique.
*Je la connais pas* chuchotais-je intérieurement, comme si j'avais peur d'être écouté par moi-même. *J'sais rien d'elle* renchérit une autre pensée traître, tellement véridique. Je ressentis brusquement un picotement au niveau des yeux et du nez. Mes mains se crispèrent, enfonçant profondément mes ongles dans la peau tendre de ma paume. Il était hors de question que je pleure. HORS-DE-QUESTION. Cette fois, je ne me laisserais pas abattre. Et je gagnerais. Aujourd'hui, j'allais remporter ma première victoire. Je n'avais aucun doute là-dessus. « Je sais assez de choses » pensais-je à voix haute, un rictus me déformant le visage. « Trop peut-être ? ». Puis j'éclatais de rire, à gorge déployée. Je ne savais pas si c'était nerveux ou si je riais réellement, mais ça devait sortir. C'était les vacances dans le château, personne ne passait dans ce couloir du deuxième étage, je pouvais faire le bruit que je voulais — même si mon ouïe restait toujours alerte. J'espérais qu'aucun responsable n'allait me tomber dessus avec tout le bordel que j'avais mis ici, je me taperais une belle retenue. Après avoir assouvi mon envie soudaine de m'esclaffer, je prêtais l'oreille à la réverbération sur les murs nus. Il n'y avait aucun sentiment dans mon rire. Ou alors je ne décelais rien. Comme cette cuisse de poulet qui devait sûrement être succulente. Ouais, je rendais tout terne. Il suffisait que je sois là pour qu'un moment inoubliable devienne un kaléidoscope du néant ; reflétant ma propre misère comme une couche de rosée, doucement, mais sûrement.

Et si je lui offrais mon peigne ? Si je lui expliquais l'importance qu'il avait pour moi, il était bien possible qu'elle soit touchée par mes mots. Elle avait bien un cœur, elle avait bien pleur… Je coupais le flux de mon raisonnement. Le picotement était de retour. Pas aujourd'hui. Je suppliais, pas aujourd'hui.
*Peut-être pour le peigne alors…*. Pendant que j'essayais de me donner un semblant d'objectif, une digression me transperça. Peigne, Cheveux, Cauchemar. Je fermais les yeux, voilà la seule chose que je savais faire lorsque j'étais mise en danger par mon Sens. Je n'avais pas revécu ce cauchemar traumatisant depuis deux mois. Je me sentais privilégiée, pour une fois chanceuse. Une seule fois m'avait suffi pour me détruire. Je ne l'avais jamais refait dans mon sommeil, ouais ; par contre, il me torturait d'une façon bien plus fourbe : en pleine journée. Lorsque j'étais vulnérable à n'importe quelle pensée. Je revoyais les cheveux d'Aelle, j'entendais encore la réverbération de ses mots horribles. J'avais même l'impression qu'elle s'amplifiait. Infinie et Puissante dans mon crâne. Mon Sens. *Qu'est-ce que tu m'as fait ?* Me faire mal ne lui avait pas suffi, me traquer dans mes journées était apparemment un bonus que je me devais d'accepter. Par courtoisie, par lien. Ce lien que je n'arrivais plus à briser. Elle m'avait rejeté, et je persistais à me faire mal. Je n'arrivais pas à m'avouer que je me sentais, paradoxalement, bien dans ma souffrance. Je savais que je ne tirerais rien de mon Sens, à part un dernier plongeon potentiel. Même si je voulais ardemment pulvériser ce lien, je n'avais pas envie d'aller jusqu'au bout. J'étais sûre d'une seule chose : l'état dans lequel je me trouvais avant la rencontre avec les Orbes était bien plus… triste ? C'était ça, je n'avais plus rien. Maintenant, Aelle était là — dans ma tête j'entends — et même si le tout était bancal, ça m'allait. Même si j'avais mal tous les jours, j'essayais. Même si je pleurais tou…

Un bruit attira mon attention, mon cou se tordit à une vitesse folle. Voilà pourquoi il ne fallait pas que je digresse, je perdais ma vigilance.
*Eh merde !* jurais-je en observant, les yeux écarquillés, la porte d'entrée de mon refuge. Une sorte de déplacement d'air me parvenait. Quelqu'un se mouvait à une vitesse bestiale derrière cette porte qui me paraissait n'être qu'un opercule superflu maintenant que je m'imaginais la pire créature rodant derrière : l'Humain. Instinctivement, je changeais de position, passant de la pointe des pieds aux pieds plats ; le tout avec une douceur et une application rare. Je répartissais mon poids sur le sol, pour faire le moins de bruit possible si besoin de déplacements furtifs il y avait. Ça me faisait rire de voir que les Autres faisaient l'inverse de mon comportement pour être discrets : sur la pointe des pieds pour ne pas être entendus, concentrant leurs poids en une seule petite partie ; ainsi, au moindre pas, ces idiots faisaient un boucan d'orchestre si l'on tendait un peu l'oreille. Répartir était la clé, et surtout pas la focalisation. Je ne me jetais pas à quatre pattes sur le sol pour mieux répartir mon poids parce qu'il était trop tard, la personne était juste derrière la porte, elle entendrait mes mouvements ; je devais me contenter de toute la surface de mes pieds. Je n'avais jamais entendu un son aussi bizarre persévérer aussi longtemps, les déplacements inhumains continuaient. À présent, ils se mêlaient à des grattements sur le bois de la porte qui me paraissaient familiers. Comme ces chats qui s'acharnent sur un battant pour signifier qu'ils voulaient sortir. Je commençais à douter, je m'étais alarmée trop vite. J'étais tellement en état d'alerte perpétuelle que ma conscience avait déformé les sons. Je crus distinguer des battements d'ailes. Reprenant une respiration normale — que j'avais ralentie sans m'en rendre compte — je me dirigeais vers la porte sans pour autant reprendre une totale confiance pour me remettre sur la pointe des pieds. M'arrêtant à quelques centimètres du bois, j'écoutais. C'était bien le déplacement d'air caractéristique des oiseaux. Saisie d'une envie de me moquer de ma propre peur et de cette nouvelle personne que j'étais devenue. J'ouvris la porte pour plonger mon regard dans de grands yeux jaunes. Les pupilles de ce hibou me sondaient. Le volatile paraissant en plein conflit intérieur : devait-il me punir du temps que j'avais mis à lui ouvrir ? Je n'aimais pas les hiboux, à chaque fois que j'en recevais un, ça me mettait hors de moi. Que ce soit une note dont je n'en avais rien à cirer, un mot de Yuzu qui me souhaitait un Joyeux Noël alors qu'elle s'était barrée comme la plus grande des lâches ou un rappel de mon rendez-vous à l'infirmerie ; vraiment, je haïssais chaque hibou que l'on m'envoyait. J'avais envie d'arracher chaque petite plume à ces pauvres volatiles rouillés — qui devaient habiter la volière depuis des décennies — pour leur permettre de se reposer, peut-être éternellement d'ailleurs. Au moins, l'école avait investi dans un hibou fringuant, il me fixait de ses pupilles noir de jais, n'ayant pas l'air fatigué, je dirais même qu'il paraissait en forme. Comme s'il était excité à ma simple vue. *M'a fait flipper* commentais-je, assimilant le fait que ce petit être frêle avait créé en moi une peur oppressante que je n'avais pas ressentie depuis un bon moment.

Je me baissais pour le saisir à pleines mains. Ces plumes étaient d'une douceur rare, j'avais envie de le blottir contre moi ; sachant que c'était un animal, je me ravisais rapidement, n'ayant pas envie de me faire attaquer. Jetant un rapide coup d'œil dans le couloir vide du deuxième étage, je refermais la porte de mon refuge et retournais vers mes affaires. Une couette au sol qui faisait office de matelas, quelques livres de magie que je n'avais jamais lus, des parchemins plus ou moins remplis et mes carnets. Le hibou dans les bras, je m'assis par terre, contre un mur. Ses plumes couleur bois de noyer reflétaient joliment la lumière qui pénétrait dans la pièce : sombres avec de légères nuances claires. Une belle osmose de formes recouvrait son plumage. C'était un beau hibou et moi, j'essayais de retarder le plus possible le moment de l'ouverture de la lettre. Levant mes bras de sorte que le hibou soit à hauteur de mon regard, je l'observais simplement. Appréciant la compagnie d'un être. Après avoir soutenu mon regard un instant, il me fit part de son impatience en me tapotant le bras de sa petite patte munie d'un parchemin. Je venais de remarquer ce morceau marron. Mon prénom écrit avec des traits saccadés, d'une manière totalement enfantine trônait sur la partie qui me faisait face. Je sentis mon âme déblatérer des insultes diverses. Quelqu'un me prenait pour une abrutie à m'envoyer un truc pareil ? Je commençais à me rendre compte que je m'étais trompée dans mes spéculations. Ce hibou appartenait à quelqu'un en particulier, pas à l'école. Comme le volatile de Yuzu. En fait, Poudlard ne daignera jamais se procurer de nouveaux messagers. Voilà ce que je tirais comme conclusion de mon prénom sur ce parchemin.
Je ne voulais pas méditer plus longtemps sur les envies d'achats sporadiques de l'école, ma curiosité me força à détacher le message du beau hibou — qui sauta à terre et resta là, m'observant de son regard perçant.
*Qu'est-ce que…* Le parchemin était dans un sale état. Affichant des déformations en vagues à certains endroits, trace caractéristique d'humidité séchée, et des taches d'encre avaient élu domicile un peu partout. Ce sorcier était bien plus crade que moi, j'aimais bien ça. Rien de plus authentique qu'un brouillon. Dépliant le parchemin, je constatais que c'était moins pire que ce que prédisait mon prénom écrit par un gosse, déformé par l'humidité et souillé par de l'encre. C'était quand même un joyeux bord…
Je cherchais un appui. UN APPUI ! Ma main se posa quelque part, la surface était dure, ça me suffisait. Mon autre main se crispa brutalement, froissant le bout de parchemin et enfonçant mon pouce à travers. Le frémissement que je ressentais intérieurement depuis mon réveil s'extériorisa. J'avais mal aux yeux pour je ne sais quelle raison. Je ne voyais plus rien, tout s'était effacé, tout venait d'être happé par le mot le plus ravageur qu'il m'avait été donné de lire : Aelle. La consonance elfique s'était transformée en hurlement intérieur. Ou plutôt non, je n'hurlais pas. Je n'étais plus là. Le cadre de ma vision se limitait à ce seul mot. À la fin ou au début du parchemin, je n’en avais foutrement aucune idée. Il m'était tombé dessus, venait de m'écraser l'âme, avaler ma personnalité. J'avais libéré tout l'espace possible pour accueillir ce mot unique, pour l'accueillir elle. Ce prénom qui, à lui seul, avait la force de me faire rire et pleurer en même temps. Plus rien ne fonctionnait en moi. Je ne savais plus. J'avais tout oublié, à part ces cinq lettres collées. Le sens qu'elles m'apportaient. Bloquée dans un rouage du temps, je contemplais les traits du mot. De simples traits combinés à quelques boucles et me voilà pétrifiée. Horrifiée et aux anges. Je ne savais plus. J'étais bloquée.

Coupure. Un voile noir s'abattit pendant une fraction de seconde avant de disparaître furtivement. Je venais de cligner des yeux. Relevant la tête, je remarquais les grosses pierres qui constituaient le sol. Une douleur aigüe m'irrita les yeux, me donnant l'impression que je n'avais pas cligné des yeux depuis des jours. Mes globes oculaires étaient devenus deux brasiers de douleur. Je m'efforçais à cligner frénétiquement les paupières pour humidifier ces surfaces arides.
*Que…* J'avais le corps engourdi, comme si un voleur avait englouti mon énergie physique. *AELLE M'A ÉCRIT !* hurlais-je en essayant de bouger mes membres tant bien que mal. Ils étaient réticents, tout ça me donnait l'impression de m'être réveillée d'une nuit d'à peine quatre heures. Je me sentais faible, incroyablem… *ELLE M'A ÉCRIT !* Je percutais enfin. Tordant mon cou, je reposais mon regard sur le parchemin abimé, plein de ratures, troué par ma bêtise. J'avais envie de crier de joie, d'exploser en hurlements bestiaux. J'avais tellement attendu, je ne savais plus depuis combien de temps. Je ne savai…
Je retirais délicatement mon pouce du trou que j'avais formé. Ce n'était pas facile, je tremblais affreusement. Et plus je me concentrais à ne pas frissonner d'excitation, moins j'y arrivais. Le parchemin dansait entièrement au bout de ma main. Je dus libérer sa paire pour tenir le manuscrit à peu près en place. Elle était revenue.
*Bordel, Aelle…* Un rire s'échappa de ma bouche : naturel, plein de vie ; de ma nouvelle vie. J'allais renaître et j'en tremblais d'euphorie. Mon état actuel était l'inverse de ma léthargie d'il y a un instant, mes pensées fusaient en tous sens, s'entrechoquant pour rebondir avec plus d'intensité psychique. Aelle allait enfin m'accorder ma chance et cette fois, je ne la raterais pas. *J'suis forte ma belle, tu vas voir*.

«
Charlie » commençais-je en murmurant à haute voix. Je voulais me prélasser dans ses mots, me noyer dedans jusqu'à ne plus pouvoir respirer. Comme Ses Orbes. Je n'avais pas décidé de lire lentement, ça s’était imposé comme une évidence, contrairement à ses autres hiboux que j'avais consumés en un rien de temps. La suite était illisible, j'avais essayé de lire à travers les traits pas très droits qui me barraient la route vers mon Sens, mais c'était impossible. Elle s'était appliquée à m'interdire ces mots. *Rature et encore des ratures* Tout le début du manuscrit était barré avec hargne. Ma joue tiqua, je ne voulais pas qu'elle me cache ses paroles. Je ne voulais pas qu'elle se censure. Pas avec moi. J'aurais voulu lui crier au visage qu'il ne fallait surtout pas qu'elle agisse de cette façon avec moi, je n'étais pas comme les Autres. Je pouvais comprendre. Je pouvais accepter. Je devais lui dire. Remarquant que j'avais digressé dans mes pensées, je me replongeais dans la suite avec une certaine hésitation. Ça ne commençait pas comme prévu. « Pardonne mon écriture, l'ambibex... l'ambidextrie n'est pas pour moi. J'entraine ma main gauche et cette plume moldue n'est… ne sait pas écrire » continuais-je en finissant par détourner le regard de la lettre. Ses mots. J'avais oublié à quel point ils pouvaient me toucher. J'avais tellement oublié à quel point elle pouvait me faire mal avec des phrases aussi horribles et aussi simples que celle-là. Je me sentais maltraitée, blessée par sa froideur. Je n'avais rien à foutre de son désir d'être pardonnée. J'étais un test pour elle ? Une petite éprouvette coincée dans le temps qu'elle pouvait exploiter à sa guise ? OH SUPER ! Ça marchait bien. Ouais, elle arrivait à me blesser. Je ne savais pas comment est-ce qu'elle pouvait balancer des mines de douleur aussi précisément dans mes points faibles. Je commençais à avoir chaud, à sentir une gêne de mon propre corps, une sorte de claustrophobie de soi ; signe de colère imminente. Une colère longue et silencieuse, qui s'enracinerait profondément dans ma façon d'être. *De la main gauche…* répéta une pensée. Je ne savais plus quoi penser de son talent pour m'humilier. N'étais-je pas digne de son écriture normale ? Je n'avais rien fait pour mériter ça. Je n'avais rien fait. C'était de la méchanceté gratuite, de la provocation hautaine. *Aelle…* Elle n'avait aucune idée de l'impact que tout cela avait sur moi. Sans-cœur. Aveugle. Perfide. Elle n'avait aucun respect pour moi. AUCUN. J'expirais longuement, trouvant ce sol que je foulais depuis des mois tout à coup très intéressant. Les interstices irréguliers, la finition polie, Aelle. Je reprenais une longue inspiration, celle-ci s'engouffra dans mes poumons en saccade. Je ne voulais pas lire la suite. J'avais peur d'être détruite. J'avais peur de la haïr. J'avais tellement peur de lui dire des choses que je ne pensais pas. Comme dans ces sou… *Charlie, réveille-toi* Je ne devais pas me laisser emporter par l'indifférence de cette Poufsouffle, elle ne m'aurait pas. Je ne pleurerai pas. Aujourd'hui, j'allais me libérer de mon désir le plus fort, et ce n'était pas le piano, je me mentais à moi-même. Je ne rêvais que d'une seule chose : être avec Aelle. La pression qu'exerçaient mes mains sur le parchemin se fit plus forte, faisant trembler le tout sous l'intensité de ma poigne. Oh je tremblais de manière inhabituelle. J'allais en finir, je voulais en finir. « Un regrettable accident a vu se perdre ta… » Je m'arrêtai, fermais les yeux avec une puissance inouïe. Ce tutoiement m'avait fait un drôle d'effet. C'était comme si elle venait de me le chuchoter à l'oreille et ça c'était vraime… *Non, pas cette fois* Je ne devais pas me laisser toucher. Elle n'était qu'une sans-cœur, rien de plus. « bombabouse et… » Rature « Je voulais te dire que je ne voulais pa… Quoi ?! » Je me foutais royalement qu'elle est perdue l'espèce de boule puante que je lui avais donnée. Par contre… *Je ne voulais pas* répéta ma conscience. Mais, mais. MAIS !

Pourquoi tu parles pas NORMALEMENT ?!

J'avais crié. Dans ma tête ou à voix haute, je ne savais pas. Mais j'avais crié, déversé ma frustration contre cette fille cruelle qui me torturait avec des sens cachés dans ses phrases. Sens caché ou sens que je me voilais ? C'était les deux. Ce n'était qu'une bombabouse, elle ne pouvait pas déballer une phrase comme ça sans vouloir me dire autre chose. J'étais persuadée que si elle m'avait insulté dans ses mots, j'aurais eu moins mal que ces phrases glaçantes. *Pense ! Réfléchis !* Elle ne voulait pas… Ne voulait pas ? J'en avais marre. Quelque chose m'échappait, il manquait un lien, un mot pour éclaircir son petit jeu de devinette. Je verrais plus tard. Rature. « Renvoie Fehu, le hibou ». Je jetais un regard hargneux à l'intéressé, il recula d'un saut. *Fehu* Ce n'était pas beau. « Chez Narym Bristyle. Prends soin de lui » Rature. Rature. RATURE !

Aelle !

Perdue. Éberluée. Je dévisageais le néant après son prénom. Déjà ? C'était tout ? J'avais arrêté de trembler. Décontenancée. Je tournais le parchemin, mon prénom apparaissait. C'était tout ? Ça montait, ÇA GRONDAIT. Reprenant l'autre côté, je cherchais une suite que je n'avais peut-être pas vue. *Pas déjà…* suppliais-je en commençant à ressentir une chaleur intense. Aelle m'avait envoyé un hibou pour m'informer qu'elle avait perdu la bombabouse que je lui avais donnée ? ÇA VIBRAIT. L'espèce de brouillon qui se tenait en face de mes yeux était la sépulture d'une bombabouse ? *Aelle…* Je détournais les yeux du torchon de la Poufsouffle pour les poser sur ce Fehu. *Narym Bristyle* J'espérais une seule chose : que les parents de cette fille étaient moins horribles qu'elle. ÇA ARRIVAIT. Déjà que je n'étais pas patiente, mais alors-là, elle avait poussé ma patience un peu trop loin.

C'était là.

«
CASSE-TOI ! » explosais-je en sautant sur le hibou, il s'envola avant même que je puisse l'atteindre. Je ne voyais plus grand-chose. Il n'y avait que cette haine, cette envie de détruire dévorante. CE MUR DE FLAMMES. Tous mes muscles étaient tendus à l'extrême, au point de rupture. « TU DIRAS À AELLE D'ALLER BIEN SE FAIRE FOUTRE ! ». La rage, je ne voyais plus que ça. Le dégoût envers cette fille qui devait bien s'amuser à se moquer de moi. Très drôle. Je hurlais vers le plafond de la pièce, le hibou s'était caché sur une poutre en hauteur. Je crachais toutes mes tripes dans mes vociférations. Ce maudit hibou des Bristyle. Aussi pourri qu'eux. « TU LUI DIRAS FEHU ?! PAS VRAI ? TU LUI DIRAS ! ». Je ne tremblais plus, c'était bien pire : je frémissais de fureur. J'avais envie de frapper Aelle de toutes mes forces. J'avais tellement envie de la voir souffrir. De l'observer avoir mal autant que moi. Je n'allais pas pleurer aujourd'hui, c'était au tour de la Poufsouffle de chialer. Et j'allais la faire autant pleurer qu'une source de l'enfer, qu'une pleureuse maudite. Je voulais la voir démunie, qu'elle me regarde dans les yeux et qu'elle s'excuse de tout ce qu'elle m'avait fait. Qu'elle implore mon pardon pour toute la douleur que j'avais accumulé. Qu'elle ait mal… C'était tout ce que je voulais. La voir se déchirer en lambeau de chagrin pour lui demander à quel point ça faisait mal d'être maltraitée par une personne que l'on aimait. Par une personne que l'on chérissait profondément. Je voulais la voir tomber au fond du puits du rejet, l'observer se noyer dans la mélasse de ma haine pour qu'elle voie à quel point je pouvais être mauvaise. Je voulais qu'elle se rende compte à quel point je voulais lui donner mon temps. Je voulais la voir se prendre le choc de mon affection dans la tronche, la voir balafrée de mes claques vengeresses, de mon attirance totale.
Le mur de flammes s'affaissait doucement, Fehu apparut dans mon champ de vision. En fait, je voulais simplement contempler Ses Orbres à l'instant où elle se rendrait compte de son importance pour moi. La voir se déconfire par tant de volonté et de hargne, la voir s'écrouler dans mes bras écartés à l'infini pour elle. «
Tu penses pouvoir lui dire Fehu ? » demandais-je en ne retenant pas un petit rire morne.

J'avais gardé le parchemin dans ma main ; me rendant compte de ce bout de papier ignoble qui osait encore me toucher, je le déchirais en deux et le jetais par terre. Je regrettais mon geste directement. Me jetant à quatre pattes, je tentais de remettre les deux morceaux du manuscrit côte à côte. Le regard affolé, je balayais toute la pièce des yeux ; pas de colle, pas de ruban adhésif, pas de baguette non plus. Le parchemin était foutu, mais encore lisible. Même s'il n'y avait presque rien à lire. Je fouillais le revers de ma robe et sortis ma plume. Saisissant un parchemin personnel, il fallait que je fasse mal à Aelle. Si elle se moquait de moi, j'allais passer pour une abrutie. Mais si j'avais une quelconque once d'intérêt pour elle, j'allais m'efforcer à la blesser. Je frémissais encore légèrement, gardant une colère silencieuse en moi, l'explosive s'était éteinte ; elle était horrible.

Certains savent garder des présents. D'autres non.


La bombabouse avait une quelconque importance pour elle. Très bien. Il fallait que je la fasse tellement culpabiliser qu'elle demanderait à me revoir. C'était ça ! Elle devait venir vers moi sans savoir que c'était une manipulation de ma part. *Pas avec Aelle*. Cette pensée n'était pas la bienvenue, pourtant elle était véridique. Je voulais rester naturelle avec mon Sens, ne pas utiliser de quelconque subterfuge pour la forcer à quoi que ce soit inconsciemment. Mais c'était déjà ce qu'elle me faisait ELLE ! Son hibou n'était qu'une simple provocation. Un simple test. Elle ne serait pas déçue.

J'ai longtemps pensé que tu prendrais de mes nouvelles depuis l'infirmerie. J'ai attendu. Mais pour certains, une bombabouse est plus importante. D'autres non.


Quand j'apposais le point final à cette phrase, je me rendis compte que ce n'était pas vraiment de la manipulation. C'était simplement ce que je ressentais. J'avais attendu qu'elle vienne me demander si ça allait bien ; apparemment, j'attendais encore.


J'ai rencontré le Calmar. J'ai réussi.

Morphée.


Je mentais. Je n'avais rien trouvé de mieux pour attiser sa curiosité. Depuis ce soir-là, j'avais fait des recherches sur ce fameux Calmar, pour essayer de mieux comprendre Aelle. C'était une créature majestueuse, je l'avouais. Quand j'utilisais le mot « majestueuse », je ne savais pas si c'était parce que le Calme était intrinsèquement fabuleux ou si je lui avais collé cette étiquette parce qu'Aelle le trouvait plus intéressant que moi. C'était donc un demi-mensonge. Elle ne m'en voudrait pas quand elle me demanderait confirmation de ce fait, j'en étais sûre. Et elle me demandera confirmation, oui, elle viendra me voir. Je posais ma plume au sol tout en examinant l'allure générale de mon manuscrit. Soigné, centré, franc, concis, agressif dans son innocence. J'eus une certaine hésitation que j'étouffais avant même d'y réfléchir ; je voulais seulement lui envoyer ce hibou, ne pas essayer de prédire ses réactions maintenant, sinon je n'allais jamais oser libérer Fehu. Je pliais le parchemin consciencieusement, essayant de prendre mon temps sans trop m'attarder, me concentrant pour ne penser à rien d'autre qu'à l'envoi. J'allais lever la tête vers le plafond pour convaincre Fehu de descendre, que j'étais calmée et qu'il n'avait plus rien à craindre de moi, quand je le vis me faire face. Debout sur ses pattes, il me fixait. *Hm…* Ça avait l'air d'être un hibou plus intelligent que la moyenne. Il arrivait à ressentir les émotions dominantes. Remarque, elles transparaissaient mieux que la magie. Même si le hibou des Bristyle était à côté de moi, je voyais que son comportement avait changé. Il avait les pattes tendues, comme s'il s'apprêtait à s'envoler à n'importe quel instant. Il se tenait sur ses gardes, le comportement pas très différent d'un humain vigilant. Je ne m'en voulais pas de lui avoir fait peur, je remerciais seulement sa chance de m'avoir fui au bon moment. Aelle ne m'aurait sûrement pas pardonné que je m'attaque à leur hibou ; par contre, je me moquais de l'avis de sa famille. Allongeant ma main avec lenteur, je saisis une patte de Fehu et attachais mon message à celle-ci. De l'extérieur, mon parchemin paraissait neuf, vierge, pas comme celui de mon Sens. Mon Sens ? J'éloignais mon bras fébrile du hibou. Pourquoi lui envoyer ce message si elle était mon Sens ? *Elle reviendra vers moi* Oui, c'était pour ça que je devais être dure. J'observais encore un instant Fehu, je savais que dans quelques secondes, il ne serait plus qu'un souvenir, qu'un fantôme de mon imaginaire. Ses grands yeux étaient impassibles, rien n'était lisible. Ce hibou était une empreinte du premier battement qui provoquerait un cataclysme chez les Bristyle. *Non !* Ne pas penser aux conséquences. J'attrapais ma plume puis me levais, toisant de haut la boule de plume. Je laissais échapper un soupir d'éreintement. Finalement, je me serais mieux portée sans son parchemin. Il gisait au sol, déchiré, misérable. Ce torchon m'avait transpercé, alors je voulais la poutrer avec mon œuvre de mots. Je glissais ma plume profondément dans le revers de ma robe, à l'image d'une dernière note somptueuse. Mettre une accroche finale à toutes ces émotions. Ma main effleura quelque chose de granuleux.

Surprise, j'enfonçais ma main un peu dans ma poche pour extirper ce truc. Je ne mettais jamais rien d'autre que ma plume dans cet emplacement. J'attrapais le morceau de…
*Parchemin ?* Je reconnus l'écriture en une fraction de seconde, j'avais relu tellement de fois ses manuscrits, je m'étais tellement plongée dans les premiers mots qu'elle m'avait adressés, dans ses premières phrases qui m'avaient bercée ; ça ne pouvait être que son écriture. Cette fois-ci, j'étais tellement effarée que je ne réussis pas à murmurer à voix haute, j'avais seulement la force de lire dans ma tête. *Garde-la-cape-c’est-la-seule-partie-de-moi-qui-ne-te-fera-pas-souffrir-Aelle-B… Bristyle*

Oh…

C'était tout ce que j'avais réussi à articuler. Une simple onomatopée chagrinée. Je sentais que ça brulait dans ma poitrine, un feu ardent naissant en moi. *Ne-te-fera-pas-souffrir* Mon visage se déforma. Ne pas pisser mon chagrin. Je sentais un flux se diriger vers mes yeux. « Non… » Le feu se propageait dans tout mon corps, je tressaillis violemment. Lâchant le morceau de papier comme s'il était embrasé. Il s'éloignait ! LE PARCHEMIN S'ÉLOIGNAIT ! IL ÉTAIT EN VIE ! Non, c'était moi qui m'éloignais. Je ne pouvais pas supporter cette vue, pourtant ces mots m'avaient caressé avec une tendresse infinie. C'était des mots doux, empathiques, porteurs d'une harmonie spéciale. Je n'étais pas habituée. Quelque chose courait en moi, ça prenait de l'ampleur, je me sentais bien. Bouleversée, mais sereine. Sa cape ? *BORDEL !* J'arrachais avec difficulté la cape que je portais, précipitant mes mouvements. ELLE AUSSI ME BRÛLAIT. Je la lançais droit devant moi, elle atterrit lourdement derrière Fehu et le petit parchemin. Je l'avais lancé de toutes mes forces, j'avais envie de hurler. SA CAPE ?! « Ça tu n'as pas le droit ! ». J'essayais de lui en vouloir par tous les moyens. J'étais enveloppée depuis des mois par sa cape. Par Elle. Son odeur, ses formes, sa sueur. Je m'étais imprégnée de tout ça ? Mes yeux s'écarquillaient encore plus. Je brûlais. *Pourquoi ?*

POURQUOI AELLE ?! POURQUOI ?

Je devais écrire. Tout-de-suite. J'étais tiraillée. C'était horrible, une sensation qui me donnait envie de ne plus exister. Ce dilemme était trop fort. Je lui en voulais, je lui étais reconnaissance. Je voulais la frapper, je voulais l'embrasser. Je voulais la fuir, je voulais la voir. Je la détestais, je l'aimais. Je courus vers mes affaires, gardant un œil sur la cape gisant au sol ; je ne devais pas m'approcher de son aura, ça me consumerait, me boufferait jusqu'à la dernière miette. Je farfouillais dans mes écrits pour me saisir de mon carnet de pensées profondes. Je frémissais affreusement. *NE-PLEURE-PAS !* Je n'allais pas pleurer. Elle ne m'aurait pas. C'était pour ça que la cape était si lourde, c'était pour ça qu'elle me piquait au contact de ma peau. Aelle… Pourquoi ? Je tremblais tellement que je n'arrivais pas à me saisir de ma plume dans ma poche. « Bordel ! » Mon autre main tenait bancalement mon carnet sur ma cuisse. « BORDEL ! » Je frémissais trop, je n'y arrivais pas. Je sentais des pulsions de frustration pulser dangereusement. Je serais la mâchoire avec force, jusqu'à me faire mal. Un grognement roula dans ma gorge. Explosion.

Le contact avec le sol m'envoya une décharge de douleur dans le cerveau. Je me roulais en boule par terre, fermant les yeux jusqu'à percevoir des taches blanches dansantes. Je venais de frapper le sol du tranchant de mon poing. Ça me faisait tellement mal que je restais un instant étalée par terre. Me demandant si tout cela était qu'un éternel recommencement. Au bout d'un moment, j'ouvris les yeux pour regarder ma main. Je n'avais rien de grave. C'était seulement très douloureux, des élancements par vagues d'intensités fluctuantes. Je tremblais encore plus qu'avant. Je n'améliorais rien, chaque petite chose que je faisais était une aggravation. Le brasier incandescent commençait à s'étouffer en moi, la prédominance du froid ambiant s'engouffrant dans ma peau. Je pouvais sentir la présence d'Aelle, je l'avais portée longtemps. Manque d'air. Je suffoquais. Gémissant lamentablement, j'agrippais ma plume après plusieurs tentatives. J'ouvris mon carnet et apposai une écriture désordonnée, sale, aussi perdue que mon esprit.


Tu ne fais pas attention, tellement pas attention à ce que tu fais. Tu ne te rends pas compte du mal que tu m'infliges. Comment t'en rendre compte alors que tu ne veux pas de moi ? Tu ne t'en rendras jamais compte. Je suis seule et j'ai l'impression de l'avoir toujours été. C'est faux, bien sûr bordel ! Mais j'ai tellement l'impression que tout n'était qu'illusion. Tous les sourires étaient faux, toutes les mains étaient des cobras, toutes les expressions étaient des chimères. En fait, je ne comprends pas grand-chose. À quoi sert mon savoir ? À quoi sert tout cela ? Je ne veux plus vivre si tout est faux. Karasu avait raison, je n'hésiterai pas à me tuer, c'est ça le courage, n'est-ce pas ? Est-ce qu'il parlait de ce courage ? C'est donc choisir. Soit je me tue, soit je tue les Autres. Salut la mort, ça va ? T'en as pas marre que je te glisse entre les doigts ? C'est bizarre, ouais, c'est bizarre de se dire que je pourrai me blottir contre toi à n'importe quel moment. Mais y'a un truc encore plus bizarre, c'est que je déteste que quelqu'un me tienne. Étrange, n'est-ce pas ? Mon désir de ne pas être atteinte à l'air d'être bien plus puissant que mon altruisme pété. Même toi, chère Mort, tu ne me toucheras pas le cœur. Tu sais, parfois j'ai envie de dire que tu devrais arrêter d'appuyer, ça pourrait péter. Je le sens. Vivement dans mon corps. Je vais exploser et je crois qu'à partir de ce moment-là, je ne serais plus moi. Je serais autre, peut-être pas quelqu'un, mais quelque chose. Peut-être que je vais me venger, je ne sais pas. J'en sais rien en fait parce que je vais passer de l'autre côté de moi-même. Je le sens. C'est proche. Je n'ai pas peur, je suis courageuse.


Je fermais brusquement mon carnet. Je ne sentais presque plus la douleur dans ma main, j'étais trop concentrée à suivre mon instinct. Aelle ne savait pas. Elle ne savait pas et ne saurait jamais. Mon regard se posa sur sa cape, qui était maintenant la mienne. Un frisson traversa tout mon corps. J'étais déterminée, je savais ce que je devais faire. Je me relevais doucement et m'approchais de Fehu, il recula de quelques bonds. « J'vais te libérer, tu vas retourner dans ta famille ». Il s'arrêta, pencha la tête sur le côté — il me faisait vraiment penser à un être humain si j'omettais ses yeux perçants — et attendit. Je m'approchais alors de lui, le saisis à pleines mains comme la première fois que je l'avais vu il y avait de cela une éternité. Je détachais mon message et le jetais à terre. Dès qu'il sentit que le poids s'était évaporé de sa patte, il l'agita brièvement en continuant à me regarder. « Ouais. Je ne veux plus, tu comprends ? » demandais-je au hibou qui ne cilla pas, il ne donnait même pas l'impression d'avoir ne serait-ce entendu ma question. Me dirigeant vers la porte, je lui intimais : « Tu vas donner un grand coup de bec à Aelle, d'accord ? Un coup dont elle se rappellera toute sa vie, pigé ? ». Je parlais à ce hibou. J'avais l'impression qu'il m'écoutait même si rien n'appuyait à faveur de cette hypothèse. C'était quand même le seul être qui m'écoutait profondément ces temps-ci. Je le caressais avec tendresse et, tel un automatisme de son caractère, il se frotta contre ma main. « Un bon gros coup de bec dans sa gueul… » Je réfléchis, j'étais en train de dévier de mon objectif. « Pas son visage, d'accord ? Ne l'abime pas ». J'ouvris la porte brusquement et jetais Fehu dans les airs. J'aurais juré voir de la surprise traverser ses yeux. Il s'envola sans m'accorder le moindre regard ; vif comme l'éclair, sifflant comme le vent, il se barrait. Je l'observais en me demandant comment les hiboux trouvaient les bonnes personnes. Je déviais encore. M'engouffrant à nouveau dans mon refuge en refermant la porte, je me dirigeais vers sa… ma cape. Je dilatais le temps et en retour il me bouffait avec une lenteur ridicule. Parfois, je m'imaginais être une personne extérieure, comme si quelqu'un était en train de me contempler en ce moment même. À chaque fois que ça m'arrivait, je regardais dans la direction de ce regard extérieur. Je me voyais. Moi et seulement moi. Il fallait que j'accepte que la seule chose à laquelle je tenais se résumer à moi-même. Ce regard extérieur devenait intérieur dès que je l'accrochais du regard. Je ne voyais que moi, je ne connaissais que moi et je pensais pouvoir m'écouter. Je n'étais pas comme Aelle, je ne perdrais pas son présent, pour rien au monde je n’égarerais cette cape. Elle me l'avait donnée, m'offrant par la même occasion la justification de ma fuite. Je ne pouvais plus vivre en l'attendant, elle ne voulait pas de moi. Je me baissais et enroulais avec douceur mes mains dans le lourd tissu. Je le rapprochais de mon visage et le humais à pleins poumons. Je ne savais pas si c'était mon cerveau qui s'amusait de ma crédulité ou s'il y avait vraiment une odeur lointaine, douce, pleine de vie. Ce n'était pas la mienne. Me rendant compte que ce que je faisais était déplacé, je me relevais et passais la cape sur mon dos. D'un mouvement lent, je détachais mes cheveux pour les laisser tomber à leur guise, les laisser danser sur mes épaules. *T'as raison Aelle, la seule partie de toi qui ne me fait pas mal, c'est ta cape. Et contrairement à toi, jamais personne ne l'atteindra. Même pas toi.* À ce moment, je m'écroulais lourdement sur le sol et laissais enfin ces foutues larmes couler. Ruisseler sans fin. Elle m'avait eu. Aujourd'hui, j'avais encore perdu. Je m'enroulais dans ma cape, m'imprégnant de son odeur. Je commençais à hoqueter de douleur. Gémissant faiblement ma tristesse. Je ne savais plus ce que je devais faire. Fuir. *Je dois fuir*.

Le torrent de larmes ne s'arrêta pas ce jour-là ; elle m'avait pulvérisée. Et moi, j'avais tellement mal. Le brasier s'éveilla.


— FIN —

Seigneur... *Commence à tendre le Bras, la Rougeur plaquée sur le Visage*
Élève du mois de Poufsouffle : Distinction du Mérite - Novembre 2016
« Le souffle des Poufsouffle jamais ne s'étouffe ».