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Discordance Suprême  Libre 

[ 06 MAI 2042 ]
Charlie, 12 ans.
1ère Année

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Un pas. Froideur. Cape. Attache. Un autre pas. Attente. Poids. Litanie. Un pas. Nuance. Fluctuation. Lumière. Un autre pas. Désir. Jaune. Haine. Un pas. Soi. Puissance. Phare. Un autre pas. Chagrin. Tendresse. Partiel. Un pas. Lettre. Ennui. Abandon. Un autre pas. Mort. Morphée. Fin. Quatre Temps pour le battement d'un Éternel. Quatre Temps pour le ressenti de l'Unique. Quatre Temps pour l'ardeur du Lien. Quatre Temps pour la mesure de mon Moi. Seulement quatre, pas un seul de plus, pas un seul de moins. Quatre.

Je marchais vers ma destination. Pour occuper mon esprit, j'avais un jour essayé de me déplacer sur la totalité de mes pieds. Impossible. J'avais eu une douleur horrible dans les talons qui s'accumulait à mes autres souffrances. Non physiques. Persistantes. Expansibles. Alors je gardais cette habitude de me déplacer sur la pointe des pieds en toute discrétion, même si ça ne me servait plus à grand-chose. Surtout aujourd'hui… et demain… et les autres jours. J'avais décidé d'arrêter le piano. Depuis la chorale, j'en faisais presque tous les jours en cachette ; dans une salle du deuxième étage, après les cours, je jouais jusqu'à l'exténuation. Je devais arrêter. Ça faisait partie d'une Autre moi, une moi qui était forte et pas misérable, une moi qui combattait le vent contraire et qui ne se laissais pas embarquer, une moi qui vivait avec Papa et pas avec les Autres, une moi qui était compositrice et pas magicienne, une moi qui était intéressante et pas banale, une moi qui vivait sans pleurer, une moi qui riait sans forcer, une moi qui ressentait sans les Orbes. Bordel ! Que j'aurais aimé être au club de Big Jam pendant cette soirée inqualifiable dans les sous-sols. Je le souhaitais de toute ma volonté. Au moins, elle m'aurait vue quand j'étais moi, elle m'aurait vu réellement. Je ne me serais pas énervée, peut-être même que je l'aurais ignorée.
*Pas ça* coupa ma conscience, sèchement.
Voilà exactement ce qui me fatiguait : le dilemme corrosif qui rongeait mon temps. Je n'étais jamais totalement dans l'immaculé et jamais totalement dans la crasse. Si j'essayais de fuir, je me faisais rattraper. Si j'essayais de comprendre, je me faisais punir. Je ne plongeais jamais et ne reprenais jamais ma respiration. Je devais respirer et me retenir de respirer en même temps et par la même ouverture : mon esprit. Si je respirais, je me noyais et si je me retenais, je manquais d'air. J'étais fatiguée. Je voulais Aelle. Plus que tout.

Expirant lourdement, ajustant ma cape, je continuais à battre ces couloirs de la mesure de mon être. En symbiose avec moi-même, toujours moi. J'essayais de porter une attention particulière aux détails que je connaissais par cœur ; je devais perdre mon propre esprit. La conclusion de toutes mes pensées étant toujours la même, je ne m'habituais pourtant pas. Je ne progressais pas. Je digressais plus loin, plus profondément à chaque fois. C'était donc aussi simple que cela : je devais arrêter de réfléchir profondément. J'allais m'attaquer à tout, sauf à ce qui me faisait mal. Le piano me faisait mal. Y jouer était tellement naturel, instinctif pour moi, que je ne pouvais pas empêcher mon esprit de penser sans relâche, avec la même conclusion. Infinie.
Je me dirigeais vers la salle où était entreposé l'instrument, pour me libérer de ce débrideur d'esprit, ce carcan de mon existence. Je devais arrêter. Maintenant, j'étais une sorcière. La douleur de ce fait était atroce ; je devais m'y faire, je devais l'accepter, l'assimiler, l'appliquer. J'étais une sorcière et j'allais être occupée.
*Oh oui…*. Tellement occupée que je n'aurais plus le temps de m'embourber, plus le temps de vivre, plus le temps d'être ce qu'Aelle m'a refusé : son temps. Elle m'a refusé explicitement, elle m'a rejeté sans regard, elle m'a abandonné sans mots ; c'était trop demandé, peut-être. Elle était trop demandée, peut-être. Je comprenais tout ça. Elle était le genre de personne qui accumulait les rencontres comme des copies de parchemins. Je comprenais tout ça. Ce qui me torturait n'était pas tous ces faits ; les faits ne m'intéressaient pas. Ce qui me tuait à petit feu, ce qui me lapidait à l'infini, ce qui me blessait profondément était bien plus simple que des faits : mon corps. La transcendance que j'avais ressentie dans chaque petit millimètre de ma peau, c'était une sensation encore plus forte que l'implosion que je ressentais avant ce Temps. Avant Tout. Quand j'étais Autre et que je passais mon temps avec Papa. Maintenant, la simple idée de ne plus pouvoir plonger dans l'Océan me détruisait. À présent, elle était une simple Vague. On m'avait retiré ce que j'avais toujours cherché. Sans délicatesse. Ça faisait mal. On m'avait arraché et ça faisait horriblement mal.

Il était extrêmement tôt, les cours débutaient dans deux heures et je reconcentrais mon attention sur des détails autour de moi : cette pierre tailladée, ce tableau tordu, ce coin de fenêtre infesté par des bêtes. Mon esprit s'était encore perdu, avec toujours la même conclusion. TOUJOURS. Je le savais, je m'y attendais, mais ça n'empêchait pas l'inondation de mes yeux. Pour l'instant, je m'en sortais bien. Je ne pleurais pas et — de toute façon — je n'avais plus peur de laisser couler ces fleuves de l'enfer. Haïssables. Tortueux. Immondes. La seule condition qui pouvait me rebuter était la présence des Autres. Personne ne devait me voir, sinon j'allais avoir droit aux : « Ça va ? » ou « Pourquoi tu pleures ? » ou le meilleur de tous « Tu veux en parler ? ». Ça ne m'était jamais arrivé et j'espérais que ça n'arriverait jamais. Rien qu'à imaginer ces questions pourries, mon agressivité pointait le bout de sa puissance.
Ce n'était pas comme Nora. Avec ses mots-miroirs. Quand je m'étais réveillée, je n'avais pas eu l'impression de parler à une personne, c'était comme si elle avait été là pour diriger mon esprit. Elle avait bien fait, cette tomate-chat. Elle m'avait décidée à accepter ma condition magique. Enfin… J'avais décidé de ça depuis longtemps, elle était juste le bon déclencheur. Ce bouton non utilisé depuis des mois et des mois, elle avait appuyé dessus. Pendant un instant, j'avais cru apercevoir une rétractation de ma douleur. Grâce à la nouveauté de TOUT ça. Grâce à la magie. Grâce à Nora. Grâce à moi-même. Je devais m'occuper, surtout ne pas être profonde ; toucher à tout, m'essayer à tout. Je devais balayer, pulvériser mes pensées. Je devais étouffer ma douleur. Je ne voulais plus me lever en pleurant, me doucher en pleurant, marcher en pleurant, crier en pleurant, écrire en pleurant, vivre en mourant. Je ne voulais plus.

Je n'étais pas frileuse, pourtant le froid à Poudlard était glaçant. Même dans ma cape, je sentais la caresse désagréable du froid sur ma peau, la vapeur glaçante dans mes bronches et le vent gelant sur mon visage. C'était totalement désagréable, ce froid était une calamité de plus. J'avais souffert pendant l'hiver. Maintenant, ça allait beaucoup mieux.
Les mains bien au fond des grandes poches de ma cape, je me postais en face de mon Antre. Cette porte en bois était assez épaisse et je remerciais le ciel pour l'existence de la pièce qu'elle renfermait. J'y avais passé tellement de temps que je ne savais plus où nous en étions dans l'année. La notion de temporalité était une option que je ne m'offrais pas, c'était bien normal, puisque j'attendais indéfiniment. Rien ne pouvait me raccrocher à un jour particulier, je n'avais aucune attache, aucune envie de suivre la linéarité des Autres. J'étais dans mon rêve, bloquée dans une boucle du temps. Crachant mes pensées pour essayer de m'en sortir ; rien. Plus j'étais bloquée et plus je me rendais compte que je n'étais pas dans une boucle, mais bien un cataclysme du temps. Sans œil au centre, sans protection pour moi, j'en prenais plein la gueule et ça n'en finissait pas.
Dès que j'ouvris la porte, mon regard se posa sur le piano qui trônait là, juste en face de moi. Insolent. Annihilant. Sa vue me serra la poitrine, j'allais abandonner une partie de mon être ; je devais le faire. J'étais forte, j'allais le faire. D'un pas léger, je me postais juste en face de toutes ces touches blanches et noires. Dès que je tapotais sur ces couleurs binaires, mon âme s'exprimait, et il n'y avait rien de pire que laisser mon âme exposer sa douleur.
*Quoi de pl…*.
J'avais inconsciemment posé le doigt sur une touche sans la presser, mon attention était portée sur autre chose. Je contemplais la trace noire sur la base de mon index. Aussi noire qu'une mineure, aussi sombre que ces demi-tons, elle me narguait ; se moquer de mon envie d'arrêter de jouer. «
Tss… » chiquais-je en détournant le regard, essayant de ne pas trop réfléchir. Maintenant que j'étais en face de l'instrument, je ne savais plus quoi faire. Je ne pouvais pas le casser, sinon j'allais me taper une retenue. Je ne pouvais pas le laisser ici, sinon j'allais être trop tentée. Je pouvais peut-être le ramener à Miss Beauchamp. Il n'y avait que cette solution. Je restais plantée là. Voilant ma volonté par la réflexion impertinente. J'observais ma tristesse, droit dans les yeux. Une ode à la fin. Une sépulture d'existence. Je devais briser le lien. *Peut-être…*.

Je m'assis sur une petite chaise en bois et commençais un rythme lent, parsemé de petites levées. Je ne savais pas vraiment ce que je jouais, c'était instinctif, naturel. Dès la première note, je plongeais en essayant de respirer. C'était horrible.
Papa me le disait tout le temps.
*Ouais*. Après la résolution de quelques notes, je m'arrêtais. Présentant une accalmie à mon esprit, accueillant le sceau de ma pensée paternelle : « Quitter signifie oublier ». Une larme soudaine éclaboussa sur le piano. *Oublier…*. Non. Ce n'était pas vrai. Il mentait et c'était déchirant de me rendre compte à quel point il mentait. Mes pensées étaient saccadées. *Pourtant…*. Je ne l'avais jamais oubliée. Une autre larme s'écrasa contre le piano. Je fermais les yeux. *Aelle*. C'était faux. Quitter signifiait souffrir. Avoir une douleur sourde, profonde. *Bordel !*. Une douleur lourde, abyssale. Quitter signifiait la fin. Je sentais couler mes larmes grâce aux divers sillons creusés sur mon visage. Aelle était là. Toujours là. *MENTEUR !*. Je levais mes mains au-dessus du piano, en lévitation sur les touches. Quitter signifiait mourir. Bordel. *Et tu m'as tué*. Alors je devais renaître.

Chute. Myriade. EXPLOSION. Mes doigts tombèrent violemment sur le piano. Ils se mirent à frapper les touches sous l'influence de ma colère. Sous la tristesse de mon désespoir. Sous le discours de cette sépulture. Frappant avec une certaine harmonie, je me mis à faire des accords discordants.
*DISCORDANTS !*. Je ressentais une colère haineuse contre Papa, une répulsion soudaine contre Aelle, une implosion saignante contre le destin. Je n'étais que Haine puisqu'au bout de tous mes chemins, cette Haine m'attendait et me tendait sa main osseuse. J'engouffrais la mienne dans la sienne en frissonnant. Elle était partout cette grande Haine. C'était un signe. Je frappais les touches avec rage. L'écho de cette discordance était fort, je n'avais pas baissé le son. Je ne me cachais plus. Je pleurais abondamment, le torrent de larmes mouillait les touches du piano, mes doigts glissaient, mais je n'allais pas m'arrêter ! Je ne raterais aucune note. AUCUNE.
Ce n'était pas assez discordant ! PAS ASSEZ ! Même si je le voulais, je n'arrivais pas à produire une vraie discordance.
*Pas toi !*. Le piano m'abandonnait lui aussi ! Je n'y arrivais pas. *Bordel de merde !* jurais-je en rageant intérieurement. Deux notes. Une dernière.

Ma tête se dirigea droit vers le piano et le choc fut brutal. Mon crâne avait pressé plein de touches en même temps, créant la meilleure discordance que ce monde est porté. Ce n'était pas harmonieux, c'était simplement douloureux. J'écoutais l'écho de ce son pendant un instant, j'étais secouée de légers hoquets. Je pleurais toujours, horriblement. Mon nez coulait, ma bouche déversait sa salive, mes yeux étaient noyés ; pourtant, c'était à ce moment-là que je me rendis compte d'une chose : toute ma vie, j'avais cherché l'expression parfaite de la douleur sans trouver le moindre indice. Je comprenais enfin. C'était juste sous mes yeux : frapper ma tête contre les touches d'un piano. Voilà ce qu'était la réelle sauvagerie, la réelle douleur.


Reducio
Prochain post réservé.

Seigneur...
Élève du mois de Poufsouffle : Distinction du Mérite - Novembre 2016
« Le souffle des Poufsouffle jamais ne s'étouffe ».

Discordance Suprême  Libre 

Cinq heures. Dans son lit, Dali était allongée sur le dos, les yeux grands ouverts, fixant le plafond de son lit à baldaquins. Elle ne s'ennuyait pas, comme le font souvent les personnes qui se tournent et se retournent dans leur lit car elles ne parviennent pas à trouver le sommeil, mais paraissait plongée dans un état de réflexion intense, perdue dans ses pensées toujours plus complexes. C'était tous les matins comme ça. Ou du moins très souvent. La Poufsouffle se réveillait toujours de bonne heure. Elle se couchait tard et ne dormait que très peu. Pourtant, elle n'était jamais fatiguée. Durant ces moments où le soleil était à peine levé et où elle pouvait se permettre de rester dans son lit, elle tentait de se rappeler des rêves qui l'avaient bercée, afin de n'en tirer ne serait-ce qu'une bribe d'inspiration. Et pendant ce temps là, les minutes passaient sans que la première année ne s'en rende compte. Elle avait la faculté d'oublier le temps présent.

Ce fut le piaillement des oiseaux qui finit par la faire redescendre sur terre, aux alentours de six heures. La jaune se releva alors et se mit debout. Elle hésita pendant quelques instants à revêtir son uniforme, les cours commençant dans deux heures, mais se ravisa. Elle préférait revenir se changer après. Elle n’aimait pas qu’on lui impose quels vêtements elle devait porter. Du haut de ses onze ans, elle avait coutume de penser que c’était une atteinte à sa liberté d’expression. La petite attrapa donc un jean large, plutôt confortable, et un épais pull blanc. En guise de chaussures, elle enfila ses converses blanches montantes, grisées par le temps. Comme à son habitude, elle ne se coiffa pas, ses cheveux destinés à rester éternellement une épaisse masse emmêlée. Puis, après s’être lavée les dents afin de se débarrasser de ce goût universel détestable propre aux matins, elle quitta son dortoir, sa baguette dans la poche.

La jeune sorcière sortit de sa Salle Commune, sans savoir vraiment où elle voulait aller. Ce n’était pas la première fois qu’elle se levait avant tout le monde. En fait, elle était même toujours la première debout. Ses réflexions matinales terminées, elle n’aimait pas s’éterniser dans son lit. D’habitude, elle appréciait d'aller dehors, mais aujourd’hui, le cœur ne lui en disait pas ainsi. La Poufsouffle gravit donc les marches, unes à unes. La noirceur des couloirs ne la dérangeait pas. Le soleil n’était pas encore assez haut pour éclairer la pierre grise. Chacun de ses pas résonnait. Elle se surprit alors à les entendre se mélanger à une douce mélodie. Dali distinguait très clairement le son d’un piano. Mais d’où venait-il ? Il se répercutait en échos sur les murs. La petite monta les quelques marches qui la séparaient du deuxième étage et se laissa guider par son oreille. La musique lui semblait plus proche. Claire, lente et harmonieuse. D’où venaient ces délicates notes ? Son esprit entier se mit en éveil, comme si quelque chose la secouait au plus profond d’elle. Tout à coup, le son se fit plus agressif. La jaune voulait savoir d'où provenait cette musique. Elle se sentait indéniablement attirée, comme par une force invisible. Avançant dans le couloir du deuxième étage, elle collait sa tête contre chaque porte pour savoir si le piano qu'elle entendait y était. Elle avait l’impression que celui-ci l’appelait, tel un vulgaire aimant. Quand enfin, elle s’arrêta. L’oreille collée contre une énième porte, Dali venait de trouver la pièce qu’elle cherchait tant.

Durant un laps de temps, elle hésita à entrer. Elle se rappelait à quel point elle détestait qu’on la dérange alors qu’elle était plongée dans un croquis, et peut-être en était-ce de même pour la personne qui jouait. Soudain, une multitude de notes discordantes se plaquèrent toutes en même temps. Puis plus rien, à part leur résonnance. Dali n’était en aucun cas angoissée à l’idée de découvrir qui était à l’origine de cette musique, ni même curieuse. La seule chose qu’elle ressentait, c’était ce désir insatiable d’entendre de nouveau cette mélodie s’élever dans les airs. Depuis qu’elle était à Poudlard, elle avait pour la première fois sentit quelque chose qui avait réveillée en elle tous ses sens artistiques, toute son inspiration, de façon brutale. Elle avait la véritable impression que le piano était en vie et hurlait tous ses sentiments.

Finalement, la jeune anglaise se décida à entrer. Elle poussa donc la porte et s’arrêta calmement sur le seuil. Devant ses yeux se tenait une fille, la tête écrasée contre le piano, duquel gouttait une multitude de larmes. La première année était comme figée. Cette personne, devant elle, lui inspirait un seul mot : le désespoir. Et pourtant, elle se fichait complètement de savoir ce qui avait pu la mettre dans un tel état. Quelqu’un de sensé aurait été gêné d’avoir interrompu une telle scène, ou alors aurait cherché à réconforter cette pauvre fille. Mais ce n’était pas le cas de Dali. Elle était tellement loin du monde et des autres qu’elle n’avait aucune considération pour leurs problèmes. Non, la seule chose qui l’intéressait, c’était cet ouragan de sentiments qui déchaînait la pièce. Elle aurait voulu avoir sur elle son carnet de dessin et immortaliser la scène, capter chaque bribe d’émotion. Cependant, ne possédant ni feuille ni crayon sur elle, elle finit par s’avancer en direction du piano et de la fille. Dali regardait la salive dégouliner de sa bouche, son nez et ses larmes couler. Elle était l’exact opposé de l’élégance. Et c’était exactement ce qui fascinait tant la jaune et noir.

À présent debout devant le piano, elle posa sa main droite dessus et appuya une unique note, au hasard. C’était un do. Puis elle retira sa main et fit glisser ses doigts sur les touches blanches. Enfin, sans avoir l’air d’être mal à l’aise à côté d’une personne qui visiblement pleurait toutes les larmes de son corps, elle lui demanda simplement :


— Il est à toi ce piano ?

Puis, elle appuya une deuxième note, et tourna son visage vers la jeune fille qui lui était complètement inconnue.

« Et les airs à la mode, que jouaient les orchestres cette année-là, transposaient en rythmes nouveaux toute la tristesse de l’existence et des désirs insatisfaits. »

Discordance Suprême  Libre 

Tout ce temps. Des mois pour me rendre compte que je me trompais. Je pensais avoir touché le fond avant Poudlard, je pensais avoir visité toute cette matière visqueuse qui coulait dans mon esprit, je pensais l'avoir analysé jusqu'à comprendre chaque particule crochue, jusqu'à m'être balafré la conscience d'une centaine de cicatrices. Ce n'était Rien, tellement insignifiant par rapport à Aujourd'hui. Je n'avais plus de cicatrices, mes blessures ne se refermaient plus. Et je devais faire attention, tellement attention à ne pas faire de mouvements trop brusques avec mon esprit sinon la douleur implosait dans mon crâne. Je pouvais sentir ma chair psychique béante, éventrée. J'étais vulnérable et je l'avais toujours été. Et voilà que je pleurais sur un geste brusque que j'avais fait : ce piano qui tenait ma tête. Qui accueillait mes larmes ; je lui envoyais de la chaleur brûlante, il me renvoyait de la froideur glaçante. Je ne voulais plus bouger, j'étais tétanisée à l'idée de refaire un geste déplacé. J'avais peur de faire tressauter ma chair béante.
À cet instant précis, je me demandais si j'avais ressenti autre chose que de la douleur dans mon existence. Je ne voyais plus que ça, elle avait tout happé. Elle prenait toute la place et même plus, elle s'extirpait par mes yeux, mon nez et ma bouche parce qu'elle était trop puissante, trop expansive. Je ne pouvais pas tout contenir, elle débordait partout. Je sentais aussi le surplus s'échapper par les pores de ma peau, de la chaleur ou de la sueur, je ne savais pas. Ça sortait. La Vague s'était reformée et j'étais dedans. Elle me retournait dans tous les sens, je n'avais plus la notion de haut, de bas, de gauche ou de droite. Le tout était douleur et douleur j'étais.

J'entendis une note résonner, seule, abandonnée. Elle emplit mon esprit et se faufila dans ma chair dilatée. Ce n'était pas une discordance.
*Pourquoi…*. Ce n'était pas une question. Une suite de notes dans l'ordre retentit. Ce n'était pas harmonieux. Je réfléchissais en négation, je ne comprenais p…

Mes yeux s'écarquillèrent. Je fermais la bouche en respirant difficilement, ma gorge et mon nez étaient encombrés. J'avais une vue directe sur un doigt qui descendait, descendait. Je ne pensais plus, j'observais le seul déplacement de ce doigt brun, aussi brun que ma peau. Il descendait, descendait. Je me demandais comment j'avais foutu pour détacher mon esprit de mon corps. Est-ce qu'il m'avait rejeté ? Ce carcan qui me faisait office de lien avec mon rêve douloureux m'avait abandonné ? Lui aussi ? Il descendait, descendait. Peut-être que tout allait s'arranger. Ouais, je n'aurais plus mal. Même si je n'avais pas été courageuse, même si je n'allais plus jamais revoir Ses Yeux, je me sentais bien puisque je savais que j'étais morte.

Des Mots. Claquants. Bruts. Battement, levée, Haute ! HAUTE ! La note résonna, non pas dans mon esprit cette fois-ci, mais dans la pièce. J'avais bougé ma main et celle en face de moi ne répondait pas à ma volonté. Je n'étais pas MA main !
*Bordel de bordel !* jurais-je intérieurement. Réintégrer ce monde était une explosion, je venais de faire une chute libre de plusieurs kilomètres avant de m'écraser sur ce piano. Ce PIANO ! Pourtant, je n'avais pas bougé. J'avais toujours la joue droite écrasée sur l'instrument, le regard toisant les touches qui s'allongeaient sans fin. Je dirigeais mes yeux vers le haut, provoquant un éclair de douleur dans mes orbites. Je gémissais, mon esprit criait, mais je retins mon regard sur un pull blanc, des cheveux dansaient vers le haut du vêtement. Les yeux en feu, je rebaissais mon regard rapidement. Une Autre. Elle m'avait vu. *ELLE M'A VU CHIALER !*. Violence. Rage. Haine.
Tous mes muscles se contractèrent d'un coup. Je serrais les poings avec toute la hargne que je pouvais déployer. Je tremblais férocement. Tournant lentement ma tête pour plaquer le front contre le piano — de sorte qu'elle ne me voit plus — je rabattis la lourde capuche de ma cape en un seul geste. Plus jamais. Je sentais un goût salé, amer, ignoble sur mes lèvres. Mon poing fermé se posa — à grands coups de frémissements incontrôlables — sur les touches du piano. Une petite discordance frappa le silence. Je rageais, j'écumais, mes dents me faisaient mal. Mon corps était douloureux, la tension rugissait en moi. Je sentais le feu me monter au crâne. Je sentais des pulsions de violence dévorer ma conscience. J'avais envie de frapper de toutes mes forces cette fille, qui avait osé me voir dans cet état. Je voulais la voir inconsciente, dans l'impossibilité de parler.
*PERSONNE !*. C'était ça ! Personne ne m'avait jamais vu pleurer. Personne ! À part une. Oui, une. Et il n'y avait qu'à elle que j'avais accordée ce privilège. Elle ne savait pas à quel point les larmes que je lui avais offertes m'avaient été dures, elle était même très loin d'imaginer à quel point j'avais souffert. Je n'arrivais pas à comprendre ce qu'il m'avait pris ce soir-là. Toute ma vie, j'avais appris à ne pas pleurer. C'était normal de ne pas pleurer, de ne pas pisser son chagrin. C'était comme ça que j'arrivais à vivre. *Vivre ?*. Quel était le sens de ce mot, déjà ?

Et maintenant, ouais, maintenant, une fille s'était approprié un moment qui m'appartenait ! Il m'appartenait ! À moi et à moi seule. Elle avait violé mon intimité. Je ne voulais surtout pas croiser son regard, sinon j'aurais envie de lui arracher les yeux. Elle avait même osé toucher mon piano. Les yeux fermés, dans l'obscurité profonde de ma protection, ayant l'envie de Détruire, de tout exploser jusqu'à me faire mal partout ; j'ordonnais :


Casse-toi.

J'avais tellement craché cet ordre que je sentis ma salive sur les touches du piano. J'avais mouillé horriblement cet instrument. Je ne recommencerais jamais. Je ne pleurais plus. *Va crever ! VA CREVER !* rugissais-je en serrant encore plus ma mâchoire. Je voulais qu'elle s'en aille. Et si elle ne voulait pas partir, j'allais la frapper. Ouais, la frapper de toutes mes forces.

Seigneur...
Élève du mois de Poufsouffle : Distinction du Mérite - Novembre 2016
« Le souffle des Poufsouffle jamais ne s'étouffe ».

Discordance Suprême  Libre 

La note retentit dans les airs, avant de disparaître dans sa résonnance. Dali regardait la tête enfouie de la jeune fille. Celle-ci, en entendant le son du piano, rabattit sa capuche sur sa tête, avant de frapper de son poing des notes discordantes, dans un geste d'énervement. La jaune la regarda faire, complètement impassible. À ce moment là, cette fille n'avait aucune idée du spectacle qu'elle offrait à la première année. Cette dernière ne savait pas si elle était plus fascinée par la musique qui s'était élevée quelques minutes auparavant, qui était clairement ce qu'était à Dali le dessin, soit un moyen d'exprimer ses sentiments, ou par le désespoir qui émanait de ce corps. Peut-être était-ce un mélange des deux. En franchissant le seuil de cette porte, elle n'aurait jamais pensé trouver une source d'inspiration aussi pure et profonde. Pure, car la scène était sans artifice. Des larmes, de l'inélégance, des sentiments bruts. Aussi bruts qu'un diamant. Pas comme dans un film.

Alors, des mots furent prononcés. Secs, méchants, qui ne laissaient pas de deuxième chance. C'était un ordre, pas une proposition. La fille en pleurs voulait que Dali parte, et elle ne se répèterait pas. Pourtant, cette phrase brève ne fit aucun effet à la Poufsouffle. Pour une simple raison. Savoir pourquoi cette fille pleurait ne la préoccupait pas, et seul ce qui se dégageait d'elle l'intéressait. La sensation d'avoir pénétré dans le cercle intime de quelqu'un, elle ne connaissait pas. Elle ne se rendait pas compte quand elle franchissait la limite. Elle ne prêtait non plus aucune attention au sentiment de honte que pouvaient éprouver certaines personnes à avoir été vues en train de pleurer, tout simplement car elle ne voyait pas où était la honte. Pleurer était quelque chose de si humain, naturel et d'innocent. Et c'était ce qui l'inspirait tant.

De façon banale, comme si cela lui paraissait logique, Dali répondit alors en reportant son regard sur le piano, dans un haussement d'épaule :


— Non.

Un simple non, qui n'avait aucune connotation méchante. Un non neutre, et sans retour. La petite ne voulait pas partir. Elle ne pouvait résolumment pas se décider à quitter une telle scène. Elle retira alors sa main du piano. Puis, elle se mit dos à lui et s'appuya contre, le regard posé parterre. Quelques notes s'enfoncèrent sans bruit. Après quelques secondes de silence, Dali finit par rajouter :

— La façon dont tu joues, c'est incroyable. C'est rare d'entendre autant de sentiments en si peu de notes.

La première année ne disait pas cela comme un compliment. Elle n'en faisait jamais. D'ailleurs, on ne discernait aucune nuance d'admiration dans sa voix. Non, elle le disait juste car elle le pensait. Elle tourna alors ses yeux vers la fille, et la regarda d'une façon complètement neutre, comme on regarde des passants dans une rue.

« Et les airs à la mode, que jouaient les orchestres cette année-là, transposaient en rythmes nouveaux toute la tristesse de l’existence et des désirs insatisfaits. »

Discordance Suprême  Libre 

La frapper. *La frapper…*. Frapper jusqu'à anéantir. Frapper jusqu'à ressentir une quelconque envie d'arrêter. Frapper jusqu'à être heureuse. M'arracher l'esprit pour ne plus penser. Penser, c'était souffrir. Et frapper, c'était guérir. Frapper ? Frapper qui ? Moi ?!

Je ne voulais pas me frapper.
*Si ! OH QUE SI !*. Ouais, me frapper pour ne pas la frapper. Je ne voulais pas lui faire de mal ce soir-là. Je ne voulais pas la voir pleurer, mais j'ai vu. Je ne voulais pas l'entendre parler, mais j'ai entendu. Je n'avais envie de rien, elle était tout et prenait tout l'espace. Oh oui, ce soir-là, ces sous-sols m'avaient parus tellement noirs. Il suffisait que j'y pense pour que je contemple ce noir total. Ses Orbes, ses Mots, ses Gestes. Tout était Noir. *Noir…*. Même sa magie était noire. Je n'arrivais plus à respirer.
J'inspirais longuement, me demandant si j'arriverais à remplir mes poumons rouillés.
*Mon cri résonne dans la vallée des pantins* pensais-je soudainement. Je ne savais pas d'où provenait cette phrase. Peut-être l'avais-je entendue quelque part, peut-être qu'elle était enfouie dans ma cervelle. Aucune idée. Tout ce que je sentais, c'était une chaleur étrange. Dévorante. Dense. Qui s'agglutinait sans élégance dans mon corps. J'avais déjà ressenti ça ! Oui ! Je savais ce que c'était ! Mais je ne me rappelais plus. Plus du tout. C'était familier, c'était chaud, c'était lourd. Peut-être qu'elle m'en voulait ? *Non*. Je ne voulais pas croire ça. Elle n'avait aucune raison de ressentir la moindre colère contre moi, elle n'avait pas le droit. C'était moi qui subissais cette situation, c'était moi qui devais ravaler mes larmes au plus profond de mon chagrin, j'étais celle qui souffrait ! J'ÉTAIS CELLE QUI AVAIT TOUJOURS MAL ! *Aelle ?*. Je cherchais, elle était là. Je ne l'avais pas trouvée, elle était là depuis le début, pas la peine de chercher. Toujours, elle se tenait là, dans ma réalité. Respirant dans le noir. Elle était cette Noirceur qui s'agglutinait. Elle était chaude, hermétique, pesante. *Laisse-moi*. C'était un ordre, tout se figea. Le noir n'était plus en mouvement. *J'n'ai pas envie*. Un grincement, presque imperceptible, fendit l'ove du silence. Ça s'était remis en marche. ÇA. Sans transition, sans progression, d'un coup, comme un saut dans le temps. *S'il te plait, pas aujourd'hui… S'il te plait*. Tout se figea, encore une fois. *S'il te plait…*. Je gémissais, sans vraiment savoir pourquoi, il y avait deux points qui étaient là, qui me fixaient. Deux. Agression ! La Noirceur fonça sur mon visage, éclatant tout au passage.

Discordance. Je venais d'appuyer sur des touches au hasard d'un piano, avec ma tête.
*Hein ?*. Je ressentais une chaleur horrible dans mon corps, un truc brûlant qui pulsait dans mon buste, comme si c'était sa maison. Je relevais brusquement la tête en ouvrant les yeux. *Bordel ! Qu'est-ce qu...*.

Non.

Sursautant sur mon siège, je dirigeais mon regard sur une fille avec des cheveux emmêlés. Rage. RAGE. Un défilement d'images retourna ma conscience. Je ne voyais plus que ces images, à la vitesse de la lumière. Me frappant, me frappant ! Elles tournaient pour revenir avec plus de force : piano, larmes, présence, haine, agression. Aspirée violemment, je réintégrais ma place physique, dans ce rêve ridicule. J'avais mal aux poumons, aux yeux, aux mains. Non… Tout mon corps était douloureux et j'avais l'impression qu'il allait exploser, il m’insultait. Je serrais la mâchoire, sentant la chaleur horrible se transformer en quelque chose de plus étouffant. C'était ça, elle m'étouffait ! Celle d'avant me bouffait, mais en adéquation avec mon corps. Maintenant, j'avais simplement l'impression de me faire agresser par… *ELLE !*. Je commençais à trembler, mon regard se coinça sur le ventre d'ELLE. ELLE était la menace. J'étouffais ! La chaleur souleva mon buste, me donnant l'impression d'être poreuse à l'intérieur de mon être. Je pourrissais ? Son ventre, son ventre. Des sons parvinrent à mes oreilles, des sons discordants, prononcés par une bouche putride. ELLE. Il fallait qu'ELLE ferme sa gueule, tout de suite. Un spasme secoua mon corps, je commençais à trembler. *Arrête…*. Je me levais, ne quittant pas des yeux son ventre. *J'vais la tuer*. Je contournais ce simple piano de scène posé sur son trépied en X. ELLE était appuyée dessus, son ventre me le disait. Je devais m'éloigner, je le devais, de toutes mes forces. Non ! ELLE m'appelait ! *ARRÊTE !*. J'étouffais, j'étouffais !

Je venais d'exploser. Posant mes talons au sol, j'abandonnais. Je flottais malgré le contact avec le sol. Je venais de dépasser cette chaleur, elle s'était expulsée de moi comme un accouchement et ce qu'elle avait pris avec elle m'était précieux : ma sensibilité. Je n'arrivais pas vraiment à réfléchir puisque je n'avais plus qu'une seule chose en tête, une seule unique pensée qui prenait toute la place disponible : détruire. ELLE. Avec calme, j'avançais de deux pas. Me postant juste à droite d'ELLE. Je savais exactement ce que je devais faire. Je fis glisser ma jambe droite un peu en retrait. C'était de sa faute, ELLE était cette chaleur étouffante.
Brusquement, je levais ma jambe arrière en tournant avec toute la force de mon corps. Mon tibia trancha l'air en deux pour déverser sa puissance sur son ventre. Un coup de pied circulaire dans l'abdomen, avec rage. Pourtant, aucun son ne sortit de ma bouche. J'avais seulement entendu l'air se briser et tomber en morceaux. La frapper. J'étais petite, et mes coups de pieds étaient aussi furieux que rapides. Sa réponse résonna dans mon crâne : Non. Non.
*OH QUE SI !*. Pendant que la force de mon tibia se transfusait dans la faiblesse de son estomac, mon esprit retournait mes souvenirs. Je me rappelais de la force que mettait Papa dans ses coups quand on s'amusait ensemble, m'obligeant à esquiver si je ne voulais pas me retrouver à terre. Je me rappelais de son regard affolé quand, un jour, mes réflexes m'abandonnèrent et qu'il me retourna l'estomac d'un coup de pied. J'avais eu tellement mal que je l'avais traité de tous les noms intérieurement, je me rappelais avoir pensé que je n'arriverais plus jamais à inspirer ou expirer. Je voulais vomir, mais je n'y arrivais pas non plus. J'avais senti une chaleur étrange dans ma tête, comme si mon sang se cachait, s'enfuyait, lui aussi. Ma trachée m'avait refusé la vie pendant de longues secondes. Mais j'aimais toujours Papa. Je l'aimais tellement.
Ma jambe continua sa course grâce au déséquilibre initial d'ELLE. Ne jamais se poser sur un truc fragile. JAMAIS. Une protection se doit d'être forte ! ELLE valdingua en l'arrière, emportant le piano dans sa course, tombant au sol lourdement. ELLE n'avait eu aucune chance de pouvoir esquiver mon coup, j'étais trop proche, trop rapide et ELLE, pas assez âgée. J'espérais que son corps n'avait pas eu le réflexe de contracter ses abdominaux, sinon mon coup l'avait simplement fait tomber en arrière, comme un vieux déchet ; et ELLE se relèverait bien vite. J'espérais de tout mon être que toute la puissance que j'avais mise dans ma jambe brûlait dans son abdomen tout mou. J'avais envoyé tellement de force que, ramenant ma jambe au sol, je titubais un instant avant d'ancrer mes pieds au sol. Talons posés. Faisant face à ELLE. Faisait face à ce que je détestais par-dessus tout : les Autres.


Ferme-là et bouffe le piano, j'te le laisse.

Grâce à ma capuche, mon champ de vision se limitait à ELLE. J'avais articulé lentement mes mots, me délectant du sens qu'ils prodiguaient. Je me sentais tellement forte.
Puis tout s'évanouit, à part ma colère. Mes tremblements reprirent et j'espérais qu'ELLE avait mal. J'espérais qu'ELLE ressentait cette douleur la ravager du bas-ventre jusqu'au cerveau, pour mieux redescendre à son estomac violenté ; la respiration inexistante pendant de longues, très longues secondes.

Seigneur...
Élève du mois de Poufsouffle : Distinction du Mérite - Novembre 2016
« Le souffle des Poufsouffle jamais ne s'étouffe ».

Discordance Suprême  Libre 

En disant cette simple phrase, la première année ne pensait pas déclencher une réaction hostile de la part de la jeune fille. Elle ne s'attendait pas non plus à recevoir une réponse amicale, étant donné la tournure qu'avait pris leur rencontre depuis le début. Non, elle s'attendait à déclencher une réaction neutre, qui ne déboucherait pas sur une conversation passionnée mais un simple échange. En revanche, ce à quoi elle ne s'était pas du tout préparée, c'était à ce qui allait réellement se passer.

Les quelques mots qu'elle prononça déclenchèrent une véritable tornade. La jeune fille se leva et s'avança en direction de Dali. Puis, avant que cette dernière comprenne ce qu'elle avait l'intention de faire, elle leva sa jambe, la déplia, et donna de toutes ses forces un coup de pied circulaire dans l'abdomen de la jaune. Celle-ci, sous le choc, sentit son souffle se couper. Sa bouche s'ouvrit dans une tentative vaine de reprendre sa respiration. Les coups de pieds s'enchaînèrent, faisant tomber la petite au sol, qui emporta le piano, ou plutôt le clavier posé sur un simple trépied. Le choc fut brutal. La Poufsouffle ressentit une douleur intense dans son dos, qui se mélangea à celle aigu de son estomac. À moitié allongée sur le sol, elle appuya par réflexe une main sur sa poitrine, puis posa ses yeux sur son ventre. Là où le pied l'avait frappée, un légère marque marron se dessinait sur son pull blanc, signe de la chaussure qui l'avait touchée. Incapable de reprendre une respiration normale, la petite leva ses yeux vers la jeune fille, sa capuche sur la tête. Elle l'entendit lui dire :


— Ferme-là et bouffe le piano, j'te le laisse.

Alors, Dali sentit une rage qui jusque là lui était inconnue l'emplir. Elle ne se mettait jamais en colère. Quand quelqu'un l'énervait, elle avait plutôt l'habitude de se montrer froide et d'ignorer cette personne. Et pourtant, là, un nouveau sentiment s'emparait d'elle. Toute sensation d'inspiration l'abandonna subitement. On l'avait attaquée. Pas verbalement, mais physiquement, et c'était quelque chose de complètement différent. Jamais personne ne l'avait frappée. C'était une violence brute, froide, sans aucun autre but que de faire mal. Et c'était ce qui la mettait tant en colère. Pourtant, son attitude restait toujours impassible, contrastant avec ce qu'elle ressentait mais qu'elle ne laissait pas paraître.

Difficilement, la première année se releva, grimaçant à cause de la douleur que lui procurait son abdomen. Elle ne voulait pas rester ainsi à terre, dans une position d'infériorité par rapport à son agresseuse. Tout en se mettant debout, elle prononça deux simples mots, à moitié audibles à cause du mal qu'elle ressentait.


— T'es pathétique.

Elle n'agresserait pas à son tour cette fille. Sauf si, bien sûr, celle-ci montrait un quelconque autre signe de violence, elle se défendrait. En attendant, Dali n'était pas aggressive et ne pensait pas le devenir un jour. Quand elle se trouva face à elle, tentant de cacher au mieux cette douleur, elle lui lança, d'un calme déconcertant, néanmoins mélangé à une pointe de froideur :

— Tu penses peut-être que tes problèmes sont tellement importants que personne n'est digne de les connaître. Ou mieux, que tu es tellement importante que personne n'est à ton goût assez bien pour les partager avec toi.

Dali s'arrêta alors quelques courtes secondes, tentant d'oublier la douleur lancinante que lui laissait le coup de pied. Puis elle reprit.

— Tu penses peut-être que ça t'autorise à frapper les autres. Mais la vérité, c'est que tes problèmes n'intéressent personne. Tu veux pas qu'on te voit pleurer ? Alors arrête de gémir sur ton piano. Frapper quelqu'un, c'est la chose la plus minable qui existe. Si tu voulais te montrer forte, puissante, eh bien tu es juste ridicule.

Elle s'arrêta volontairement quelques secondes, avant de reprendre en regardant la fillette droit dans les yeux, pour avoir plus d'impact :


— Et lamentable.

Plus elle parlait, plus la première année sentait un mépris profond pour cette fille en face d'elle. Ses larmes séchées sur son visage, la colère qu'il exprimait, auraient pu dans un autre contexte l'inspirer. Mais elle était tellement obnubilée par sa rage qui prenait l'apparence d'une indifférence totale que plus rien ne comptait. Elle finit sa tirade de la sorte, ponctuée par une grimace de douleur, posant ses mains sur son abdomen.

« Et les airs à la mode, que jouaient les orchestres cette année-là, transposaient en rythmes nouveaux toute la tristesse de l’existence et des désirs insatisfaits. »

Discordance Suprême  Libre 

Vu de l'extérieur, Dali restait impassible, même après la violence déployée par la haine de sa tortionnaire. Il n'y avait ni colère, ni rage, ni la moindre animosité qui perlait dans le reflet de ses yeux. Son regard était resté identique depuis son entrée dans la salle semi-vide. Et Charlie dévisageait cela, en ce moment, elle était concentrée à cette unique tâche : lire les yeux de cette jeune fille. La colère s'insinua plus profondément lorsqu'elle constata, avec une certaine perplexité, que Dali se relevait, le visage tordu, l'effet lacérant de la douleur étirant les traits de son faciès enfantin. Le fond de ses yeux ne pulsait pas, il n'était ni présent ni passé. Peut-être était-il futur ? Une envie d'appréhender les cieux alors que le regard était encore à l'état de prototype. Charlie prenait conscience de son envie d'être ailleurs, partout, mais pas ici. Pas en face d'elle-même. S'il n'y avait personne pour accrocher son regard, alors elle s'accrochait à elle-même ; perdant le contrôle de son propre navire sans même savoir qu'elle était la calamité de son désastre.
Charlie, Charlie… Elle était là, tremblotante de fureur, ignorant la magie qui s'agitait dans son corps. Ignorant l'araignée qui l'observait sans la voir du haut de sa toile. L'araignée ressentait infiniment. Son regard cherchait désespérément d'où venait ce flux ; ce flux nourricier. Cette trace de magie haineuse lui tordait les yeux de plaisir savoureux. Où était cette créature si délicieuse ? OÙ ?! L'araignée recherchait frénétiquement de son large regard, doté d'une portée limitée. Cette odeur lui rappelait sa propre mère, qu'elle avait mangée goulument. De cet acte d'amour sacrificiel découlait son désir de se nourrir pleinement, avec une suprématie assumée. Elle n'avait jamais senti cette odeur, cette trace excitante, depuis le partage avec sa défunte mère. Pourtant, l'araignée ignorait un détail, cette émanation spéciale, qu'elle soit magique, émotionnelle ou un bon cocktail insidieux des deux, n'avait qu'une seule traduction : le désir profond d'être en face de soi-même, seul.

La Rouge et Or avait perdu le contrôle de son rêve, plongeant dans la réalité de ses pensées aussi bien qu'un fœtus dans son liquide amniotique. Elle se sentait protégée dans ce lieu, ce qui n'induisait pas qu'elle était en sûreté ; loin de là. Elle était simplement protégée de tout nouvel élément. Toutes ses pensées étaient anciennes, âcres et puaient le réchauffé constant. C'était les mêmes rebondissements, les mêmes agressions, les mêmes échos. Toujours les mêmes. Repassant sans cesse en prenant des formes différentes, mais Charlie les reconnaissaient à présent. Que ses pensées prennent la forme d'Orbes, de Vague, de Rien, de Nuages. Elle savait que c'était la même chose, la même douleur inlassable. La gryffone avait refusée d'écrire dans son Carnet de Pensées Profondes ou son Carnet des Autres depuis le soir du bal. Soupçonnant ses carnets comme étant l'origine de son mal-être. Pourtant, hier, elle avait saisi férocement sa plume et avait griffonné quelques mots. La gryffone s'était sentie euphorique, légère. Plus de Vague ni de Rien ni… Le calme absolu. Sa conscience avait été présente sans pointe acérée. Pourtant, la voilà à présent, faisait face à une jeune Poufsouffle qu'elle venait d'effacer involontairement, déployant sa rage explosive ; recroquevillée à l'intérieur même de son esprit, le regard flamboyant, le vert émeraude dégoulinant, fondu, pour ne laisser apparaître que les affres de la mort. C'était une certaine particularité de Charlie, ne pas avoir peur de la fin ; résultat d'une inconscience totale. Dans cet océan de haine, un reflet brillait. Il faisait signe. Lumière, lumière. Il était là ! Lumière, lumière ! Il tenait la gryffone en éveil, ne la laissant pas tomber dans la démence pure et dure.
Sur le fil aiguisé de l'existence, des choix peuvent s'ouvrir. S'ouvrir pour mieux couper la chair qui dépasse, superflue peut-être. Se tenant en équilibre, Charlie était au-dessus d'un océan de pensées. Elle avait envie de plonger, mais ce reflet brillait. Il brillait tellement. Alors elle décida de continuer à avancer, même si le fil lui lacérait les pieds à chaque pas.


T'es pathétique.

*Attends !* cria la Rouge et Or en tendant une main implorante. Le reflet était en train de se dissoudre, il s'en allait aussi vite que se vidait l'océan. Elle essaya de courir pour rattraper cette lumière, son pied se déchira et traversa le fil. Elle tombait vers l'océan. Quel océan ? Il n'était plus là.
La vision d'une jeune fille emplit le regard de Charlie, elle l'observa un très court instant durant lequel son esprit constata une certaine beauté dans ce visage, avant de ressentir la morsure du temps. Féroce. Une morsure à pleines dents dans son psychisme, un rappel brut. « Pathétique », répétait sa conscience. Son esprit saignait, dégoulinant sur ses pensées rendues cramoisies. La gryffone ouvrit la bouche pour la refermer, dans une totale confusion. Se demandant si cette fille venait réellement de prononcer le mot « pathétique » à son encontre. Une pensée explosa dans sa tête : l'image de son père apparut. Souriant, lui tirant légèrement la langue. Elle se vit dans ce visage qui était si différent du sien, elle se rappela ses mots quant au sens de « pathétique ». Pour la deuxième fois depuis des mois, Charlie sourit sincèrement, inconsciemment. Elle ressentit une certaine joie tressauter dans sa poitrine en sachant que celle-ci allait vite s'enfuir, à cause de l'effet putride qu'on les souvenirs à s'autodétruire. Ce sourire s'étira, longtemps. La gryffone voulait observer ce spectacle jusqu'à sa mort, voir son père sourire était d'une beauté infinie pour elle. Superposition. Un autre sourire apparut, beaucoup plus jeune. Un sourire éclatant doté de petites lèvres.
Les autres mots de Dali s'enclenchèrent, se baladant au gré des ondes, s'infiltrant aussi bien dans les interstices du bois que dans les synapses de Charlie. Ils flottaient sans ménagement, s'autorisant des passages interdits dans les rouages de la gryffone. Ainsi, ces mots eurent un effet d'excitation tellement fort dans son esprit que plusieurs pensées s'entrechoquèrent :
*où-est-ce-qu'elle-est-?-des-problèmes-?!-Pourquoi-es'que-j'te-frapperais-pas-par-simple-plaisir-de-t'voir-souffrir-?-elle-est-importante-!-ELLE-L'EST-!-tu-n'te-lament'pas-j'suis-pas-lamentable-abrutie-toi-t'n'est-pas-importante-ridicule-pourrait-m'toucher-si-elle-m'l'avait-dit*.

Épine de la Réalité. Tout s'arrêta. Esprit essayait de continuer sa course ; l'épine, aussi mince soit-elle, empêchait la suite. Tout l'esprit de Charlie tiquait comme une machine à rouages bloquée par une barre de fer. Tac, tac, tac. Plus rien ne bougeait et une seule chose persistait dans le brumage de son esprit : un sourire étiré, doux, jeune, féminin. C'est à cet instant que Charlie, s'écroulant à quatre pattes, vomit violemment.

Seigneur...
Élève du mois de Poufsouffle : Distinction du Mérite - Novembre 2016
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Discordance Suprême  Libre 

Dali soutint le regard de la jeune fille debout devant elle. Un tourbillon d'émotions toutes plus néfastes les unes que les autres se battaient en son être intérieur. Aucune n'arrivait néanmoins à prendre le dessus, rendant ses pensées confuses. Tellement confuses qu'elle n'arrivait à en tirer aucune inspiration. Et cette confusion ne trouvait qu'un seul échappatoire : la colère. Une colère autant envers la Rouge et Or qu'envers elle-même. Fixant les yeux verts de la fillette, elle eut presque l'impression d'y voir le même état d'esprit, quoique peut-être composé de sentiments différents.

Il sembla se passer un éternel moment durant lequel Dali regarda cette fille en face d'elle, après avoir débité son flot de paroles insensibles. Elle ouvrit de nouveau la bouche, comme s'apprêtant à dire autre chose, et sentit d'un coup toute once d'énergie quitter son corps. Face à cette personne, devant elle, qui ne répondit même pas à ses injures, elle se sentit tout à coup seule. Cette personne n'était plus là pour alimenter son feu intérieur. Toute cette rage qui l'avait alimentée retomba soudain, comme une tempête passée. Tout sentiment qu'elle avait pu éprouver s'envola, la laissant complètement démunie, sans arme.

Dali resta alors debout, les bras le long du corps, ne sachant que faire. Et avant même qu'elle s'y prépare, la Rouge et Or tomba au sol et vomit brutalement. La substance s'étala sur le sol et sur les chaussures de la jeune artiste. Et pourtant, celle-ci ne bougea pas d'un pouce. Baissant la tête vers ce spectacle imprévu, elle se contenta d'entrouvrir de nouveau la bouche, laissant simplement une fine ouverture entre ses lèvres, seule expression capable de refléter ce qu'elle ressentait à ce moment précis. Rien. Elle ne ressentait rien. Elle laissait les évènements se dérouler devant elle comme si elle n'était que la simple figurante de sa propre vie. Démunie, elle ne tendit même pas la main vers la fillette au sol pour l'aider à se relever, et se contenta de la regarder. Ce qui venait de se passer l'avait tellement prise au dépourvu qu'elle ne savait comment réagir. D'habitude, Dali tirait toujours quelque chose de tels moments. Une bribe d'inspiration, un soudain élan de creativité... Mais là, ce n'était pas le cas. Peut-être était-ce à cause de cette rage qui l'avait animée et qui l'avait brusquement arrachée à son monde. Elle n'avait jamais ressenti un tel vide, si bien qu'elle eut peur de ne plus jamais pouvoir le combler.

Alors, lentement, elle comprit ce qui lui procurait un tel malaise. La Rouge et Or devant elle était la seule personne qui lui eut jamais fait cet effet. Elle était la seule personne qui, depuis sa brusque chute, avait réussi à lui enlever tout ce qui faisait ce qu'elle était : ses émotions. La jaune recula alors de quelques pas et s'agenouilla. Le regard toujours perdu, elle fixa ce qu'elle entrevoyait du visage de la jeune fille et lui dit les seuls mots qu'elle était capable de prononcer, sur un ton complètement perdu :


Mais qui es-tu ?

« Et les airs à la mode, que jouaient les orchestres cette année-là, transposaient en rythmes nouveaux toute la tristesse de l’existence et des désirs insatisfaits. »

Discordance Suprême  Libre 

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Parfois, certains me disent qu’ils aimeraient voler comme moi. Qu’ils aimeraient beaucoup voler haut, très haut, et ne plus jamais redescendre. Redescendre… Comment peuvent-ils redescendre s’ils ne sont jamais montés ? Cela n’a pas de sens. Et pourquoi me disent-ils tous que je suis en haut ? Pour eux, le haut, le bas, la droite, la gauche, tout est si logique, si simple, ils sont attirés vers le Bas ; ils sentent le Haut. Ils savent ce que c’est. Moi, je ne sais rien. Il suffit que je tourne la tête très légèrement, et le haut devient bas, la droite laisse sa place gauche. Je n’avance pas, je ne monte pas, je flotte. Je flotte avec tant de volonté que je ne saurais jamais ce qu’est le Haut ou le Bas. J’ai tant peur de mourir, et presque autant de vivre, alors j’ai choisi de ne faire ni l’un, ni l’autre, je préfère flotter. Même si, parfois, je me demande où sont passés mes souvenirs. Puis, je me remémore que mon unique souvenir, c’est de me rappeler que je n’en ai pas. Tiens, je viens d’y penser. C’est cela, je n’ai pas de souvenir.
Je la sens couler en moi, elle est si attachée à mon âme, elle ne bourdonne pas, elle ne fait pas de raffut ni de mouvement superflu, mais elle est bien présente. La Peur, mon sang est composé de Peur. Je suis une structure d’effroi qui flotte dans le froid. Il m’arrive de me demander pourquoi est-ce que, parfois, j’ai si froid alors que je ne devrais rien ressentir. J’ai mal aux os. Cela doit être sûrement mes os, de l’intérieur.

Je ne sais pas pourquoi je suis en train de glisser sur moi-même. Je ne sais pas grand-chose, la Peur est la seule personne que je connaisse profondément. Parfois, je lui chuchote des mots. Elle ne me répond pas, c’est pour cela qu’elle est si effrayante. Les silences font peur. Et j’ai tellement peur de moi.
Parfois, j’ouvre les yeux en face d’une personne, je les ferme, et la personne disparaît. J’ouvre les yeux encore une fois, et je vois une autre personne ; ressemblant beaucoup à la première personne. Simplement plus grande, plus forte, plus fermée, plus triste. C’est toujours la même chose. Puis, je ferme les yeux.

Je ne sais plus ce que veut dire Temps. J’ai dû, pour sûr, le faire tomber quelque part. Je ne me tracasse pas vraiment pour cela, je sais que je l’avais fait exprès. Il est tombé, et depuis, je flotte. Temps est si attaché à l’Espace, je l’ai appris. Ils sont si proches qu’ils pourraient sourire ensemble que je ne saurais les différencier. Ils sont le plus puissant couple de ce cosmos. L’un ne peut exister sans l’autre. Exister… Parfois, je me demande si le Temps vit, au lieu de simplement exister. Pourtant, il existe avec l’Espace. Ensemble, ils doivent vivre avec tant d’intensité ; pour moi, ils n’existent même plus.

Avancer, reculer. Je ne sais pas. Je ne réfléchis pas. Soit je veux être là, soit je ne veux pas y être, c’est ainsi que je procède. Parfois, certains me demandent comment je fais pour traverser les murs. Je ne vois pas de murs. Je ne vois rien. L’Espace n’existe pas, il a suivi son âme sœur que j’ai fait tomber. Parfois, je me demande si je peux retrouver le Temps, puis mon sang se glace, d’ailleurs, j’ai si froid. Et je n’ai plus de couverture pour me réchauffer.

J’ouvre les yeux. « Mais qui es-tu ? ». Deux personnes sont face à face. Je regarde autour et je cherche pourquoi je me sens écrasé ici. Je n’ai pas envie de fermer les yeux, j’ai peur. Pas de mouvement, pas de magie, tout est mort entre ces deux âmes. Une fille avec des cheveux noirs se lève, je ne vois pas son visage. Sa tête est baissée, comme dans un enterrement. Elle se tourne vers moi et je vois ses yeux. Un regard qui fait peur, sombre et lourd. « J’te déteste bordel ». Je vois et je si vois bien. Son âme est si visible, si vulnérable. Son visage tremble, elle se met à pleurer. Elle s’avance vers moi, et je la vois si bien. J’ai froid. « J’te déteste tellement ». Son regard est si noir. Elle a Peur, comme moi. Elle me traverse, et je vois si bien. Des cristaux coulent dans son corps, comme des flocons. Son sang est si glacé. Mon propre sang se réchauffe. Je ressens une douleur étrange. C’est si différent de la Peur. Je vois si bien. J’ai mal. Elle s’en va. Je regarde l’autre fille et je n’en peux plus. J’ai envie de pleurer, mais je ne le fais pas.

Un fantôme ne verse pas de larmes ; puisque personne ne les regarde, c’est inutile.

Je ferme les yeux.

Seigneur...
Élève du mois de Poufsouffle : Distinction du Mérite - Novembre 2016
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