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________| Aodren Bristyle |________



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« C’est une fille de Gryffondor, Charlie. Tu la connais ?
- Non.
- Elle s’est battu cette nuit. Elle a finit dans un sale état, si tu avais vu sa tête quand elle est sorti de l’infirmerie !
- Qu’est-ce qu’il s’est passé ?
- La fille en face, on dit qu’elle a pris plaisir à la combattre en duel. Mais on a jamais su qui c’était.
- Vraiment ?
- Ouais. Mais elle a toujours été étrange, tu sais, c’te Charlie. Bizarre. Elle défendait sans raison une Poufsouffle lunatique dans la Salle Commune. Une belle paire, tu m’diras. »


Mai 2042
Couloir de métamorphose - Poudlard
3ème année


Une énième vision. Ce n’était ni une apparition ni une rencontre. C’était un ectoplasme, une forme visqueuse de ce qui avait été et n’était plus. Un pâle reflet de celle qu’il avait connu. Elle était passé devant lui sans même le voir, comme souvent. Souvent voulait dire deux fois exactement. Sa cape lui allait trop grande, ses cheveux châtains cachaient une bonne partie de son visage ; ils n’avaient plus l’air soyeux, ils étaient emmêlés et sales. Ses mains rentrés dans ses poches, la démarche traînante - quoique plus vive qu’auparavant -, la tête baissée et répandant derrière elle les miasmes de son mal-être. Le coeur tordu, Aodren avait plongé dans ses yeux qui ne le voyaient pas, et il n’avait rien reconnu de cette teinte charbon.

C’était suffoquant. Aberrant, écoeurant. C’était une vision de laquelle on détournait des yeux gênés.
Les yeux écarquillés, le souffle court, Aodren ne se détournait pas. Il regardait le dos de cette Misère s’éloigner. Le monde ne tournait plus autour de lui, il ne voyait qu’elle. Cette sombre forme qui persistait à partir loin de lui. Soudainement, il eu l’envie de pleurer ; sa gorge se serra, ses yeux le piquèrent. Mais aucune larmes ne s’échappa de ses yeux vert. Et aucun cri ne dépassa la barrière de sa bouche pour aller frapper la Misère. Elle disparut à l’angle du couloir, le laissant tremblant.

Comme souvent, il se détourna et marcha sans s’arrêter. Lui aussi disparut à un angle de couloir. Mais il était opposé à celui d’Aelle, comme depuis plusieurs mois.


Peut-être était-ce le retour des beaux jours, ou alors cette effervescence qui secouait le château avant les examens. Ou peut-être était-ce son anniversaire, qui était passé sans recevoir de nouvelle de sa soeur. Peut-être était-ce lui. Sa colère s’était apaisée, il avait pensé. Beaucoup pensé. Peut-être était-ce cela, qui l’avait mené à se trouver là, devant l’entrée de la Salle commune des Gryffondor.

Une heure passa et la pensée d’Aodren ne changea pas : il devait la voir, car tout venait d’elle, il le savait. Il détestait ce savoir.
Deux heures ; son estomac se tordait dans tous les sens. Il avait peur.
Trois heures. Peut-être ferait-il mieux de trouver sa soeur et pas une autre personne. Il se leva, et s’en alla.

Aodren avait beaucoup de courage, tout Serpentard soit-il. Mais il y avait une si grande incompréhension autour d’Aelle, qu’il ne savait comment réagir. Comment l’approcher ? Comment résoudre toute cette merde dans laquelle elle les avait collé ? Aodren se voyait comme le bienfaiteur de la famille ; étant le seul sur place, il se devait de l’être.


La Salle commune rouge et or ne donna jamais de résultat, malgré tout le temps qu’il passa à s'abîmer l’arrière train devant. Alors il essaya avec la Grande salle.
Une fois, il eu l’horreur d’apercevoir sa soeur de loin, assise chez les Poufsouffle. Depuis quand revenait-elle manger dans le réfectoire ? Elle avait pris l'habitude de passer en un coup de vent avant de repartir.
Une autre fois, il vit arriver Jace de loin. Il lui fit signe qu’il arrivait pour le rejoindre à table. Il n’arriva jamais.
Il y eu de nombreuses fois, mais jamais il ne vit celle qu’il venait chercher.

Elle était comme un souffle d’air brûlant ; tu le sens, mais tu as beau tendre la main pour t’en saisir, tes doigts se refermeront sur du vide. Et ce vide était glacial, pour Aodren. Plus les jours passaient, plus il sentait son courage le quitter. Elle était son seul espoir, car il était persuadé qu’elle savait quelque chose qu’il ne savait pas. Après tout, c’était avec elle que la brutalité d’Aelle était revenu.


Il se sentait misérable de n’être jamais allé voir Aelle.


Il la détestait de n’avoir jamais fait un pas vers lui.


Connaître l’emploi du temps d’un première année n’était pas difficile. Sécher son cours de potion ne l’était pas plus. Aodren montait lentement les grandes marches faites de marbre. Ses doigts se serraient frénétiquement sur les manches de chemise ; il était essoufflé alors même qu’il n’avait pas fini de gravir les deux étages qui le séparaient de la salle de métamorphose.
Dans quelques minutes, les heures de cours arriveraient à leur terme ; une ribambelle d’étudiants quitteraient alors les salles pour se rendrent Merlin seul savait où. Il n’aurait qu’un court temps pour l’alpaguer. Il lui faudrait être concis, rapide, attrayant. il n’aurait qu’une chance s’il ne voulait pas que la Gryffonne le fuis. Il avait beaucoup réfléchis sur ce qu’il avait à lui dire, mais à cet instant, son esprit était aussi vide qu’au premier jour.

Il arriva au troisième étage, puis à la salle de métamorphose. Il s’adossa sur le mur jouxtant la salle de cours. Ainsi, il ne pouvait la rater.
Jace lui avait parlé d’elle. Des cheveux noir attachés, une peau brune, un visage rond. Il saurait la reconnaître ; il l’espérait.

Son coeur battait bien trop rapidement ; il essuya d’un revers de manche la sueur qui dégoulinait sur son front. Il avait attendu ce moment, et maintenant qu’il y était, il devait se concentrer pour ne pas s’enfuir en courant. Ses jambes tremblaient, il tapota du pied pour le cacher.


Une porte claqua et du bruit lointain emplit le couloir. Aodren sursauta mais ne bougea pas.
L’image d’Aelle passa devant ses yeux. Une Aelle souriante et belle. Avait-elle seulement déjà existé ?


La salle de métamorphose s’ouvrit en grand, dégueulant soudainement un petit élève au couleur rouge et or. Aodren se redresse et plonge son regard dans la masse d’enfant qui arrive. Il les regarde tous mais n’en voit aucun. Il n’en cherche qu’une.

Sur ses lèvres se dessinent les prémisses d’un prénom à crier dès que l’apparition surviendra. Un seul prénom qui lui semblait en contenir deux.

Charlie.

Reducio
Premier post réservé.

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[ MAI 2042 ]
Charlie, 12 ans.
1ère Année


Un œil fermé, les sourcils froncés, je pointais la pointe de ma plume vers mon œil ouvert pour repousser les limites de ma focalisation. Je l'approchais jusqu'au point où je n'arrivais plus à voir nettement la pointe, puis je recommençais l'expérience ; me demandant si je pouvais arriver à une focalisation de plus en plus rapprochée avec de l'entraînement. À chaque va-et-vient, je soupirais un peu plus fort.
J'étais désespérée. Toute énergie m'avait quitté depuis quelques jours, depuis cette foutue matinée où j'avais abandonné le piano. Cette promesse était horrible à tenir, avec toute cette fatigue, la seule lueur d'envie qu'il me restait se résumait à taper sur ces notes blanches et noires. Je n'avais pas cédé, je ne devais surtout pas être plus misérable que je ne l'étais déjà. Durant de longs mois, je pensais que la Douleur ne pouvait pas voler plus haut, maintenant, elle me donnait le vertige, une phobie de fermer les yeux dans mon rêve. Je ne voulais plus aller dans ma réalité, c'était trop sombre là-bas, il ne restait que du désespoir profond. Mes pensées prenaient la forme de Ses Yeux, à chaque fois. Je n'étais plus en paix dans ma réalité, alors je l'avais abandonnée, elle aussi. Sans larme, sans cri. J'ai simplement appris à ouvrir un peu plus les yeux. Me concentrer sur tout un tas de trucs bien inutiles, comme cette pointe de plume et la capacité de mon œil à avoir une image nette. Inutile, mais chronophage. Je restais loin de ma Douleur, car elle était trop grande. Je l'observais d'en bas, car elle était trop haute. Je ne voulais pas la déséquilibrer, car elle tomberait. Je ne voulais pas la voir s'écrouler, car elle me boufferait. Alors je la regardais, simplement. Sans larme, sans cri. Juste avec une sensation d'avoir perdu toute ma sensibilité, tout l'amour qui pouvait exister dans mon corps était dans cette Douleur ; et je ne pouvais pas y accéder. Une échelle pour la chatouiller ? Des ailes pour l'embrasser ? Je n'avais ni l'une ni les autres. J'étais bloquée avec cette pointe de plume, qui me faisait chier, qui ME FAISAIT CHIER !
La plume valdingua sur le mur à ma droite, s'écrasa dessus et tomba en produisant un petit son aigu. J'avais tellement envie de pleurer ! Mais je n'y arrivais plus. J'étais au fond de la classe, assise seule ; ça faisait longtemps que tout le monde avait compris que je n'étais pas une bonne compagnie. Je les en remerciais d'être au moins assez lucides pour comprendre ça. Je tremblais de fureur, ma haine ne se calmait jamais. Depuis des jours, je frappais, je cassais, je jetais. Sans jamais m'arrêter un instant. La voix de la professeure continuait sa litanie, personne n'entendait mon désespoir puisqu'il n'avait pas de remède. Je me sentais vide et pourtant si pleine de rage. La simple vue de ma plume me donnait mal au crâne. De cette façon, je n'arrivais jamais à quitter ce rêve putride pour me lamenter en face de ma Douleur. Accrochée, agrippée à ma colère, je ne décollais jamais vers mes pensées ; elles étaient brouillées par tant de rouge, tant et tant de dents prêtent à dévorer n'importe quoi. Je n'arrivais même plus à suivre les cours, je n'arrivais plus à faire mes devoirs, mais je dormais bien. J'étais tellement fatiguée de tellement m'énerver que je m'endormais en quelques secondes. Peut-être que c'était ça la vie des Autres, s'énerver pour des futilités et être crevé pour ça. Non… Je ne ressemblais à personne, parce que les Autres m'énervaient bien plus qu'avant. Je ne pouvais voir personne sans cracher de sales mots, je n'arrivais plus à travailler en binôme à cause de ma déconcentration. Je ne savais pas ce que j'étais devenue ; mais j'étais désespérée. Il m'arrivait de sortir de mon corps pour m'observer un instant, être prise d'un dégoût violent, qui m'obligeait à détourner le regard. Je ne ressemblais à rien de bon, et j'avais l'impression d'avoir toujours été comme ça.

Me levant fébrilement, trois pas un peu trop bruyants, je ramassais cette plume. Retournant à ma place, je m'assis et plaçais l'outil d'écriture en face de mon visage, visant la professeure. Ce n'était plus Monsieur Flynch. Celle-ci, j'avais oublié son nom et il m'importait peu, le seul intérêt qu'elle présentait en ce moment même était son rôle de cible. Je focalisais mon regard sur ma plume, pouvant observer indirectement le monde alentour prendre des nuances brouillées, floues ; puis je déplaçais mon regard en observant l'agitation de l'adulte, faisant des gestes pour appuyer ses propos inintéressants, et je pouvais observer indirectement le monde alentour prendre une netteté limpide à l'exception de ma plume, qui semblait à la limite de la disparition de mon champ visuel. Soudainement, je me rappelais des mots de Papa concernant la présence d'un angle mort à l'orée du regard pour un objet fin et proche. Je me mis en quête de le trouver, jusqu'à ma prochaine crise de colère, juste pour ne pas enfoncer mon regard vers l'interdit : ma Douleur.

Quelques grimaces, deux-trois bouffées d'impatience, un raclement de gorge et un juron ; la parfaite recette de la potion « Exaspération ». Je ne trouvais pas cet angle mort, il devait vraiment être placé dans un espace d'une précision chirurgicale. En plus, je savais que si je le trouvais, je ne pourrais pas me rappeler de sa position exacte une prochaine fois. Et…
*Pourquoi ?*. Ouais, pourquoi ? J'étais en train de faire n'importe quoi. Je ne savais même plus dans quoi je me plongeais. C'était différent de mon rêve ou de ma réalité fermée. Encore une nouvelle dimension. Je pourrais la surnommer la Merde, mais ce n'était pas très élégant. Élégant ? Je n'étais pas élégante. Avec mes cheveux sales, mes yeux ternes, ma lèvre blessée et ma sueur constante. J'étais loin de la définition de tout ce qui se rapprochait de l'élégance. La chaleur de la cape que je portais n'améliorait vraiment pas mon bien-être. J'avais l'impression d'être prisonnière de moi-même, parce que je refusais simplement l'idée de la retirer sans raison. Elle me permettait de rester loin de ma Douleur, sentir l'irritation de la chaleur étouffante m'éloignait de tout. C'était ce que je voulais. *C'est ça*.

Boucan. Défocalisation. Je regardais la vague de sursauts ridicules qui frappait la salle. C'était la fin de ce cours, ce qui ajouta une légère couche d'irritation à mon gâteau de haine. Je n'avais pas réussi à trouver ce que je cherchais et décaler cette recherche au procha… « 
Bon Dieu de merde ! ». Ça m'avait échappé et je baissais prestement la tête au cas où la professeure m'aurait entendue ; même si la perspective de me voir coller une retenue ne me dérangeait pas. Je n'avais plus de cours, c'était la fin de journée. Je me sentais encore un peu plus vide. Trouver quoi faire en dehors des cours était une vraie torture, le simple fait de marcher pouvait m'emporter dans mes pensées sans m'en rendre compte ; j'avais tellement peur de toucher ma Douleur. Je ne voulais surtout pas oser faire une telle profanation. Pourtant, elle me paraissait intouchable, inatteignable ; en fait, j'étais tétanisée à la simple idée de ne plus être en capacité de me plonger dans mes pensées. Ma réalité me paraissait filtrée par une vitre bien transparente. J'avais essayé de l'atteindre le jour de l'abandon de mon piano, mais j'avais senti la froideur de cette vitre sur mes lèvres, j'avais senti son baiser de répulsion et son animosité si j'osais l'outrepasser. Alors, j'avais pris peur. Et depuis, je cours. Au cas où cette Vitre se déciderait de s'approcher de moi par sa propre volonté.

Ramassant quelques parchemins que je coinçais dans ma main gauche, glissant ma baguette dans son fourreau et saisissant mon manuel de ma main droite, je pris le chemin de la sortie, au milieu de cette foule d'Autres. Avant de sortir, je jetais un coup d'œil à la professeure. Elle avait un visage très animal, les iris dilatés, une quasi-totale absence de blanc dans ses yeux ; je me pris à me demander en quel animal elle pouvait se transformer. Un chat ou un serpent, peut-être. Elle leur ressemblait quelque peu. Dans cette masse grouillante, je préférais me placer sur les côtés et pas au milieu, sinon j'étais obligée de balancer des coups de coude à ceux qui me bousculaient ; ces gros tas qui ne faisaient pas attention. Avec une tête de moins que la plupart des élèves, m'imposer était compliqué. Invisible, mais pleine de haine. Sans lieu précis, je marchais, simplement, tête baissée. Rien n'importait.

Seigneur...
Élève du mois de Poufsouffle : Distinction du Mérite - Novembre 2016
« Le souffle des Poufsouffle jamais ne s'étouffe ».

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Reducio
Aodren parle en #228B22


La vague ne tarit pas. Éternelle créatrice d’enfants, la porte dégueulait toujours ses miasmes criards ; le couloir, précédemment calme, semblait soudainement enfler sous le bruit. Le souffle court, Aodren s’efforça de se concentrer et de sonder du regard tout ce qui passait la porte près de laquelle il se tenait. C’était un arbre dans un champ de blé ; il dépassait d’une tête, voire deux, la plupart de ces gamins. Il n’aurait pu se sentir moins à sa place. Les brins de blé levaient parfois la tête pour le regarder, se demandant ce qu’il faisait ici. Puis ils partaient, tout simplement parce qu’Aodren ne daignait pas les faire exister de part son regard.

L’intérieure de son corps n’avait plus de sens ; la chaleur le faisait suer, les tambourinements de son coeur l’effrayait. Son estomac se tordait et se tordait, comme son visage qui grimaçait. Ses mains dansaient furieusement sur le tissus de sa chemise, réceptacle d’une peur qu’il ne comprenait pas. Et autour de lui, tout se déroulait dans la plus banale des normalités, bien loin de ce qu’il ressentait, bien loin de ce qu’il pensait, bien loin de ce qu’il espérait.
Il écarta son corps du mur en pierre. Ou plutôt, il se pencha en avant, près à bondir. Près à se saisir de tout ce qu’il pouvait pour faire revenir à la réalité le comportement de sa petite soeur. Sa peur s’effaça à cette seule pensée ; c’était soudain, brutal, désagréable. Il fit quelques pas. C’était évident. Aelle était tout pour lui, il lui était insupportable de la voir s’embourber ainsi. Insupportable.

Lorsque son regard se posa sur elle, il ne la reconnut pas. La foule mouvante avait pris vie, s’écartant d’un même mouvement pour laisser face à lui cette vision qu’il ne pouvait manquer. Il eut alors un geste qui le laissa pantelant : il recula de dégoût. Dans un éclair soudain, il put superposer cette vision à celle de la Misère qu’il apercevait parfois ; cet ectoplasme de mal-être, Aelle. Ce qu’il avait en face de lui était un petit être qui ne réveilla pas sa pitié, mais sa colère. REGARDE-TOI, voulait-il crier. Il ne supportait pas cette noirceur, et il lui semblait, dans cette vision, la toucher du bout des doigts. S’il s’approchait d’elle, il avait peur de se faire manger par la négligence qu’elle lui criait au visage.

Il recula encore. Elle passa devant lui sans le voir. Encore une qui ne le voyait pas. Sa mâchoire se crispa, il se tourna pour la suivre du regard. De dos, elle ressemblait moins encore à la petite fille qu’elle aurait dû être. C’était une forme sombre, sur laquelle régnait une forme sombre. Même les parchemins et le livre qu’elle écrabouillait de ses doigts ne l’illuminaient pas. Un frisson d’angoisse emplit le coeur d’Aodren ; une seconde trop tard. Sa bouche s’était ouverte, et elle avait parlé.

« Charlie ? », questionna-t-elle.

Pourquoi posait-il une question ? Aodren savait qui était cet élan de dégoût, il savait qui elle était. Mais il n’avait pu s’empêcher de lui demander en même temps qu’il l’appelait. Peut-être espérait-il qu’elle se retourne et réponde “Non, ce n’est pas moi”. Et qu’elle s’en aille.
Une demi seconde passa. Le soulagement frappa le garçon soudainement, et il sourit. Il l’avait trouvé. Peu importe qu’elle semble si.. *comme elle*, l’atteint sa conscience. Ouais, peu importe, il ne venait pas là pour cela.
Dans ce couloir, il brûlait sous le regard des enfants. Ceux-ci le regardaient. Ou regardaient Charlie. Lui il brûlait, car il avait besoin qu’ils s’en aillent pour savoir. Il les darda d’un regard d’adulte et se détourna d’eux.

Il s’approcha dans le dos de l’enfant. Il était frétillant d’impatience. Il aurait alors aimé poser ses mains sur son épaule, et la secouer. Il voulait tant savoir qu’à certain moment, son souffle ne trouvait plus le chemin vers ses poumons, les laissant si vide qu’ils se crispaient de désespoir. Ses doigts aussi se crispèrent ; sa chemise se tendit sur ses épaules, tiraillée vers le bas par des mains expertes.
Pourquoi l’agressivité d’Aelle revenait-elle ?
Pourquoi s’éloignait-elle de la famille ?
Pourquoi ne lui parlait-elle plus ?
Pourquoi ?
Pourquoi ?
*POURQUOI EST-CE QU’ELLE M’A TABASSÉ ?*
D’un mouvement fluide, la main du garçon dansa dans les airs pour venir caresser son visage. La pulpe de ses doigts caressa la douceur de ses lèvres, tressauta à peine lorsqu’elle passa sur l’aspérité blanchâtre qui lui déchirait la lèvre inférieur. Presque tendrement, il calina la cicatrice, sans ne jamais quitter du regard la tête noire de Celle-qui-savait. Il ne restait qu’une trace extérieure de cet instant.

Elle était petite, plus petite que les autres. Mais telle qu’il la voyait, elle régnait intégralement..

« J’suis Aodren Br..., » sa voix était grave, grondante, hésitante. Devait-il lui dire qui il était ? Non, non, pas encore, il avait le temps, il devait la garder près de lui pour lui arracher tout ce qu’elle savait. Et pourtant, il leva une main qu’il passa dans ses cheveux châtain. Que faisait-il ? Il remettait en place sa chevelure. Non. Il ne savait pas ce qu’il faisait. Il laissa tomber son bras.

«T’es pas facile à trouver, tu sais, » s’amusa-t-il. Mais Aodren ne s’amusait pas. Il était effrayé par cette enfant.

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L’ouïe de Charlie était tellement fine que celle-ci lui permettait d’expérimenter des sensations qui ne seront, pour la plupart, jamais ressenties. L’utilité d’une grande partie de ces expériences était proche du néant, comme celle qu’elle était en train de faire en ce moment même. Son pas était trainant, à la limite de l'arrêt, ainsi, chaque élève la dépassant produisait un déplacement d’air qui dilatait le tympan de la gryffone si bien que celle-ci tressaillait faiblement. Une expérience qu’elle vivait de manière inconsciente, ne se rendant aucunement compte de la singularité de celle-ci, ni de sa rareté ; son inutilité, également, mais elle ne savait pas, alors relever une inutilité inconsciente est simplement inutile, comme la plupart de ses pensées, dilatées dans cette douleur ressentie depuis tant de mois. Une inutilité consciente cette fois-ci. Pourtant, étrangement, celle-ci portait le même effet que ce son qui se lovait avec écho dans la singularité de Charlie : l’ignorance. La Rouge et Or pensait Savoir, elle le pensait comme un mur inébranlable. Certes, inébranlable. Inaltérable. Fait d’une matière qui n’en était pas vraiment une. Un Mur fait de Mur. Mur Brut. Charlie Brute, inchangée dans son pseudo-changement. Dans ces viscères, elle n’avait jamais changé. Ô grand jamais. Pourtant, oui, là se trouve toute la complexité de son esprit, ce n’était pas Charlie qui portait un manuel à la main, ce n’était pas non plus Charlie qui crevait de chaud sous cette cape étouffante, cette enfant n’avait de Charlie que l’appellation. Elle était une ombre de ce Noyau, une trainée de cette Trace, un crachat de cette Bouche, une goutte de ce Nuage, un filament de ces Orbes. Pas grand-chose, en somme. Assez pour exister, si peu pour vivre. Ses doigts étaient restés sur ce piano usé, à Londres, lors d’un après-midi habituel et pourtant si unique ; sa lune n’a jamais cessé de grimacer depuis cet après-midi-là. Sa bouche était restée sur ces lèvres, d’un père si cher, lors d’une matinée, ce baiser habituel et pourtant si unique ; sa salive n’a jamais séché depuis ce matin-là. Ses yeux étaient restés dans cet océan, d’une transcendance crispante, lors d’une belle soirée tamisée, ce regard habituel et pourtant si unique ; ses larmes n’ont jamais abandonné depuis cette douleur-là. Non, cette forme n’était pas Charlie. Elle avait tant perdu ; des détails pour certains ignorants ne se rendant pas compte qu’ils étaient encore l’ombre d’eux-mêmes, des trésors pour certaines âmes ressentant chaque pépite d’émotion exhalant d’un corps ; même cette dilatation du tympan pouvait être ressentie sans même avoir l’audition fulgurante de la gryffone. Inconscient. Peut-être lui restait-elle ses cheveux. Ce n’est même pas une question. Charlie Les Cheveux. Une étiquette, comme elle les déteste tant.

Entre les vibrations inconscientes, Charlie perçut le lointain écho de son prénom. Surprise par ce phénomène inhabituel — personne ne ce souciait de la héler à l’école — elle leva la tête presque trop rapidement. Des yeux vert foncé, aussi surpris que les siens. Détachant son regard de ce trou d’âme, elle détailla cette fille qui se trouvait à une certaine distance. Une Rouge et Or.
*Elle…* soupira Charlie intérieurement, avec une certaine pointe d’amertume mêlée à sa colère constante. Colère qui commençait à gronder bruyamment dans son être. Cette fille était celle qui avait pris la place de Yuzu lors de son départ, sur le lit qui l'avait accueilli. Une jeune gryffone qui était une erreur pour le regard émeraude. *Clara ? Laure ? Lau… Un prénom d’merde*. La Rouge et Or avait bien vite oublié cette étiquette qu’elle avait jugé d’origine française ou espagnole ; une étiquette qui s’était d’elle-même refoulée dans son esprit, loin là-bas, dans les contrées désolées. Charlie était en train de se demander pour quelle raison cette fille venait de prononcer son prénom tout en persistant à rester figée comme une abrutie, à la regarder avec de gros yeux comme si c’était Charlie qui l’avait interpelée. Le regard émeraude se durcit, brusquement. Les phalanges de ses doigts prirent cette allure fantomatique sous la pression de l’étau. *P’t’être que si je te crevais les yeux, tu vas t’décider à ouvrir ta grande gueule !*. Rage. Haine. L’esprit de Charlie débordait, mais ce surplus n’était pas gaspillé ; il prenait forme, consistance, pour agrandir la Statue de Haine. Plus puissante, plus présente. Cette pression était intenable, suffocante. Charlie fit un léger pas en avant, elle était prête à frapper cette impertinente. L’autre gryffone détourna enfin son regard et le posa juste derrière elle ; son expression faciale prit une teinte de méfiance combinée à une certaine peur. Charlie s’arrêta. *Mais… Hein ?*. Elle était perdue, et en colère de ce constat. Ses mains se crispèrent encore plus, sa bouche se tordit affreusement, son corps se tendit, totalement. À ce moment précis, la Rouge et Or ressemblait à un lion désespéré, tiraillé d’une soif de sang écrasante, n’ayant plus rien à perdre.

Éclat de voix vibrante, la poitrine de la gryffone vibra imperceptiblement, chatouillant les tissus de son buste d’une douce caresse. Elle se retourna d’un seul coup, surprise encore une fois, ce son paraissait si proche. Avant même que l’esprit de Charlie ne puisse réagir, son regard s’accrocha à une main. Cinq doigts, la gryffone ne voyait qu’une forme. Ce n’était pas des doigts, pas des ongles, pas de peau, simplement une forme qui se mouvait d’une grâce envoutante. La focalisation à son paroxysme, Charlie acceptait chaque image de cette chose qui montait, montait.
*Bon ‘ieu*. Inconsciente. Détachée. Elle montait, montait ! La chose se mélangea avec une autre Chose, longue, effilée, parsemée de lignes par centaines, par milliers. Elles se confondaient dans une beauté unique. La magie de la gryffone était agitée, déchainée comme elle ne l’a pas été depuis des mois. Envoyant des images surréalistes dans la conscience de son réceptacle. La Rouge et Or ne voyait plus les choses par leurs étiquettes, mais par leur nature propre. Magie. Elle ne voyait que cela en ce moment, la magie qui traversait ces Choses. Concentrée, sa bouche s’ouvrit très légèrement, inconsciente, l’étau de ses mains se desserra quelque peu, sans pour autant lâcher leurs victimes.

Tombe petite main, tombe ! Tombe et emmène avec toi toute la Magie. Crée, délie, libère. Le Tangible, le Concret. Ils sont déjà là.


*Qu… Qu’est-ce…*. Son esprit ne comprenait pas. Il venait d’être contrôlé par une autre force, IL ÉTAIT INVINCIBLE, COMMENT CETTE AUTRE AVAIT OSÉ ?! Le regard de la gryffone s’arracha de la Main. Non ! Cette Simple main ! Une main banale. Son regard vola jusqu’aux yeux qui lui faisaient face. *PROCHES !*. Avant même de lire ce qu’ils contenaient, elle fit deux pas en retrait, rapidement. Elle voyait que les lèvres s’agitaient, mais les sons qui en sortaient n’atteignirent jamais sa compréhension. Sa jambe droite se posta en arrière, prendre assez de recul pour un coup de pied cassant au cas où ce garçon tentait de se rapprocher encore une fois. « Abruti » grogna-t-elle aussi brusquement que faiblement, ce simple mot ressemblait bien plus à un jappement qu’une voix humaine. Un jappement murmuré, semblable à un soupir monstrueux. Charlie haïssait qu’un corps s’approche du sien sans lui avoir donné l’autorisation, et celui-là avait écrasé les limites qu’imposait son esprit. La colère sifflante, elle avait totalement oublié l’autre gryffone de son dortoir. Et ces yeux...
CES YEUX. Elle lisait la même chose que tous ceux qui croisaient son regard : de la peur, cette appréhension d’un malheur. Encore, et encore. Le visage de la Rouge et Or se tordit en un rictus de déception, lié à cette attente de voir des yeux profonds, des yeux qui…
*Comme les siens* murmura sa conscience, langoureuse, une pensée provenant d’une contrée lointaine ; désolée, mais ayant des filaments dorés. Étrangement, depuis ce Soir de Novembre, Charlie avait remarqué que les regards des élèves étaient apeurés en croisant le sien. Elle ne comprenait pas, se défendait intérieurement de ne pas mériter une telle crainte même si elle accordait une importance bien légère et passagère à ce phénomène. Ainsi, le regard de ce garçon était le reflet de tellement d’autres regards. Des portes liées par la même poignée : l’indifférence. Retour d’une pensée. Lancée contre cette poignée. Chantant, dansant sur le fil de l’être aimé.

L’image de la main dans les cheveux. Le Mélange des Formes de Forme. Charlie déplaça son regard de quelques centimètres, sur ces filaments foncés, lisses ou lissés, peu importe l’entrée.
*Papa ! PAPA !*. Son esprit pleurait, il s’arrachait les cordes vocales pour mieux gronder. La gryffone s’oublia, alors, dans les méandres de ses pensées.
Ce n’était pas cet aspect de douleur, ni ce versant de haine, ni cette réalité rêveuse ; c’était autre chose. Ce qu’elle était et ce qu’elle avait toujours été : le miroir de son père. Il pouffait à cette question qu’elle venait de lui poser. « Mais regarde Papa ! Et arrête de te foutre de moi, bon Dieu ». Une voix douce, naturelle. Cette phrase était affectueuse pour Charlie, alors qu’elle pouvait être interprétée comme une dispute pour d’autres. À ce moment-là, la jeune pianiste était soucieuse par rapport à ses cheveux ; elle les trouvaient sans volume. Adam avait beaucoup ri, s’amusant de cette tendance qu’avait sa fille de se préoccuper de sujets qui n’étaient pas de son âge. Charlie avait les cheveux extrêmement fins, au moindre mouvement, aussi infime soit-il, ils se mettaient au travers de son visage ; épousant parfaitement chaque courbe de sa peau. Ondulant, fouettant l'air à chaque mouvement brusque. C’est pour cette raison qu’elle les tenaient toujours attachés. S’ils étaient laissés à leur libre arbitre, ils lui barrait la vue. Finalement, si elle les détachaient, c’était pour s’abandonner, un peu. Limiter sa vision pour mieux concentrer ses sens dans le toucher et l’ouïe.
« Regarde-moi ça… ». Charlie se tenait en face du miroir collé à l’armoire de son père. Adam riait toujours, il se moquait de sa fille ; l’être qu’il aimait sans possibilité de mesurer à quel point. Aucune règle, aucun mètre, aucun laser ne le pouvait. Après avoir entamé toute la patience disponible chez son enfant, Adam se décida à lui répondre. Il parla de volume des cheveux. Ceux de Charlie n’en avaient pas, ou plutôt : n’en avait pas à l’arrêt. Il fallait qu’elle fasse un geste de la tête ou du corps pour créer une ampleur, puis ce volume tant recherché. Sinon, toute notion de volume restait invisible. Il lui expliqua qu’elle était comme un prédateur : tant qu’il fallait rester immobile, elle était invisible, et dès qu’il fallait attaquer, elle se transformait en une bête destructrice. Le camouflage parfait au milieu de la foule. « Alors que pour les autres… leurs cheveux sont déjà formés, ils leur donnent ce volume artificiel, imposé à leur propre corps. Qui a très peu d'ampleur d’ailleurs. Leurs cheveux bougent de manière ridicule, comme s'ils étaient bloqués, figés, enfermés dans leur propre carcan de formatage ». Charlie avait avalé chacun des mots qu’avait prononcés son père. Il avait ce don de rendre tout magnifique. « Saute-moi dessus, Charlie ! Que j’vois ton ampleur ! ». Charlie souriait, sans le savoir, inconsciemment. Elle entendait cette voix paternelle, ces répliques qu’elle n’oubliait pas. Arrivant à la limite de son souvenir, elle bascula doucement dans sa réalité rêveuse ; ces couloirs du deuxième étage.

Reprenant le contrôle de ses sens. La Rouge et Or ne releva pas son sourire qui s’était déjà évanoui, ne laissant aucune trace ; le meurtre parfait pour sa douleur. Sans vraiment savoir pourquoi, elle eut soudain l'envie de détacher ses cheveux. Levant la main, elle se cogna la tête avec un coin du manuel de Métamorphose.
*Merde !*. Réflexe inutile, elle baissa sa main et jeta un regard colérique au manuel. *Au moins les voir…* avoua-t-elle en son for intérieur ; comme si elle tentait une justification pour sa soudaine envie d’observer ses cheveux. Malgré sa haine sous-jacente, elle jubilait à l’idée de se rendre compte de la taille qu’avait acquise sa chevelure depuis tout ce temps ; ce souvenir paternel avait éveillé des envies profondes en elle. Réfléchissant un quart de seconde, elle fit volte-face, offrant une vision de sa cape au garçon — qu’elle avait totalement oublié — puis se dirigea vers les toilettes des filles situées à quelques mètres. Pour Charlie, elle ne partait pas, puisqu’elle n’avait jamais été en présence de ce garçon invisible.

*Papa... Papa...*

Seigneur...
Élève du mois de Poufsouffle : Distinction du Mérite - Novembre 2016
« Le souffle des Poufsouffle jamais ne s'étouffe ».

Regarde-moi  Libre 

Elle s’en alla, le souffle de son déplacement caressa les jambes d’Aodren. Mais ce n’était pas un souffle, c’était une cape. Et elle ne s’en allait pas. Elle s’éloignait.
Le garçon baissa la main qu’il avait levé ; il la regardait étrangement. Elle avait voulu se saisir de l’enfant, mais s’était stoppé sans qu’il ne lui en donne l’ordre. Elle retomba contre son flanc. Son corps tremblait encore des miasmes de sa colère. Il frissonnait toujours de ce sourire absent qui avait déchiré le visage de Charlie, de ses yeux sans vie qu’il avait détesté si fort. De cet espoir qui lui avait vrillé le cœur, lorsqu’elle se tournait vers lui. De cette colère profonde, lorsqu’il avait ressenti avec tant de puissance, les affres de l’absence. Sa propre absence dans ses yeux si vert, si différent des siens ; son souffle qui se bloquait au plus profond de sa gorge, retenu par un ci qu’il n’avait jamais lancé.

Alors qu’elle s’éloignait si vite, Aodren baissa ses yeux vert sur ses longues jambes. Il n’y avait rien d’autre que lui, et le sol en pierre de l’école. Pourtant, il y avait eu cette caresse qui l’avait alpagué avec force. Ce tissu sombre, rugueux et abîmé, lourd de chaleur, troué de grandes poches, et cette grande capuche qui avait contenu une si fragile tête. Il l’avait déjà vu. Il avait déjà aperçu cette cape.

Il se mit en route sans même le comprendre ; ses yeux suivait cette cape, ses sourcils se fronçaient au-dessus de ses yeux. Puis il prit conscience qu’elle s’éloignait de lui. Charlie. Ses doigts se refermèrent autour des manches de sa chemise, qu’il tritura avec frustration. Elle s’éloignait. Et avec elle, Aelle. Il la voyait dans cette cape, dans cette caboche noire, dans cette enfant. Il accéléra.

« He ! » cria-t-il de sa voix grasse d’adolescent.

Il tamponna violemment un petit élève, mais ne se retourna pas pour s’excuser. Il n’avait d’yeux que pour elle. Si elle avait été une autre personne, il lui aurait saisi l’épaule pour l’arrêter. Mais si cette jeune fille avait côtoyé sa sœur, il préférait agir avec la même retenu qu’avec Aelle. Rester proche, et éloigné. Alpaguer mais ne pas frapper. Il grimaça de colère ; il détestait agir ainsi. Il la dépassa, et se posta face à elle. Près d’une porte, les toilettes des filles ; il posa sa main sur le panneau de bois.

Ils étaient revenu là où ils devaient être. L’un face à l’autre. Ainsi, si proche, Aodren remarqua sa différence de taille avec l’enfant. Il paraissait si grand, et elle si petite, si vulnérable ; Merlin, que faisait-il ici, à poursuivre une enfant ? Il serra douloureusement ses doigts autour de ses manches, puis laissa son regard danser sur son corps. Il se redressa. Il resterait ici, et lui parlerait.

« Je dois te parler, » dit-il d’une voix forte. Mais elle ne l’était pas ; elle était erratique, et désespéré. Vivante, et suintant l’incompréhension. « Je dois te parler, » répéta-t-il.

Il plongea son regard dans ses yeux ; deux gouffres au fond putride. Car c’était cela, l’ombre de ce regard, le pouvoir qu’il avait sur ses cernes noires, sur ces traits disgracieux d’une beauté étrange ; elles étaient si différente, et pourtant si semblable. Le souffle d’Aodren se bloqua, à cette constatation. La Misère qu’était sa sœur apparu soudainement près de cette enfant ; comme un pâle reflet. Et le vide dans leurs yeux était si semblable. Le cœur du garçon se serra.

« Tu…, » chuchota-t-il, soudainement triste.

Il y avait leurs yeux, il y avait ce mal-être écœurant. Et il avait cette enveloppe, qui les enserrait toute deux dans une ombre qui les rapetissait. Cette cape, lourde de secret et de murmures. Aodren s’éloigna, d’un pas vers l’arrière. La vision fantomatique d’Aelle disparut soudainement, laissant Charlie seule face à lui. Il baissa le regard sur la cape. La compréhension le frappa alors si fort, qu’il laissa un rire s’échapper de ses lèvres entrouvertes. Un éclat de surprise exalté. Puis la rancœur tordit son visage.
Elle était à elle. Sa cape.

« Aelle…, » souffla Aodren, comme un appel, un besoin de compréhension.

Puis, comme s’il se réveillait d’un long sommeil, il prit une longue respiration destiné à apaiser les battements frénétiques de son cœur. Tout s’emballait, et rien ne s’expliquait.
Elle avait besoin qu’il crie, pour qu’elle lui parle ?
Qu’il la secoue ?
Qu’il lui lance au visage la raison ? Oui, c’était cela. Une cape, sa cape. Plus de doutes, plus de questionnements. Elle était étroitement liée à sa sœur, elle allait étroitement lui dire ce qui avait changé, ce qu’elle lui avait fait.
Elle avait besoin qu’il soit clair ?

La colère aurait pu irradier dans chacune de ses veines. C’était le cas. Mais Aodren savait se contrôler, alors il soupira longuement en vrillant ses yeux vert dans les pupilles de Charlie. Cette Charlie, dont le nom résonnait désagréablement à ses oreilles. Il tira sa chemise en la malmenant de ses doigts, laissant à l’air libre sa clavicule suintant d’humidité.

« Cette cape, » gronda-t-il.

Il n’y avait pas de colère dans son coeur.

« Si tu la porte, y’a une raison, hein ? »

Juste un sentiment incompréhensible de jalousie. Elle le tiraillait. Elle le tiraillait.

« Elle est à ma sœur », dit-il en levant la main vers son visage.

Il avait envie de l’anéantir de l’esprit d’Ely. Il passa la main dans ses cheveux humides.

« Aelle Bristyle est ma sœur. Explique-moi ce que tu fais avec sa cape… ». Ses yeux tombèrent sur le lourd tissu. Il aurait aimé remonter les yeux, et voir celle qui aurait dû être camouflé dans ces pans plein de chaleur.

Il l’anéantirait et sa sœur ne porterait plus sa marque. La Noirceur.
Il banda les muscles de son bras, et poussa sur la main qu’il avait gardé contre le panneau de bois. La porte s’ouvrit sur un espace à peine lumineux, et vide.

Regarde-moi  Libre 

*Roule, roule, roule*. Le feu reste la chose la plus imprévisible que je connaisse dans ce château. Assise sur un tabouret juste en face de la cheminée, je laissais ma conscience danser avec ces flammes harmonieuses. Chacune avait sa place, celle qui claquait plus fort pour faire redescendre les autres, celle qui léchait le bois pour alimenter les autres, celle qui tournoyait pour apporter l’oxygène aux autres ; elles étaient vraiment très belles. Imprévisibles. Celle qui claquait pouvait se mettre à lécher, tout comme tournoyer ou même mourir, sans protester, naturellement, laissant la place aux autres. *C’est p’t’être faux de les appeler comme ça* soulignais-je sans vraiment réfléchir. Mon esprit avait raison. Ce n’était pas des autres. Chaque flamme faisait partie d’une autre flamme, et elles formaient toutes cette même forme rêveuse. Totalement hypnotique ; provoquant toutes ces sensations éphémères en moi, tellement mélangées que je n’arrivai pas vraiment à reconnaître celles qui squattaient mon crâne. Du désir, peut-être, mais désir de quoi ? J’étais tendue, sans savoir la direction à prendre ; et même en sachant ça, je n’arrivais pas à me détendre. Quelle lumière, quelle beauté. La fascination était là aussi, ce feu contenait tellement. Ce que je trouvais étrange, c’était de l’appeler « feu » ; au singulier, alors qu’il était bien constitué de plein de flammes. J’avais l’impression que toutes ces langues incandescentes se comprenaient parfaitement, avec une telle perfection qu’elles ne faisaient plus qu’un, que je n’arrivais plus à les différencier. *C’est ça*. Une idée pas mal.
Je pouvais même dire que je connaissais cette situation avec Papa. Les seules fois où je n’étais pas avec lui, c’était pendant mes cours de piano. Sinon, on était une même forme et nous différencier était compliqué, je faisais tout comme lui.
*Ou p’t’être qu’il faisait tout comme moi ?*. C’était la beauté du mélange. Personne ne connaissait l’origine. Nous étions Un, jusqu’à que le tisonnier ramène sa race. La Peste. Je voyais bien qu’il y avait un tisonnier à côté de moi, pour une raison inconnue d’ailleurs, tout se faisait à la magie ici. Je ne voulais pas toucher à cet outil du Diable. Si je portais atteinte à la magnificence du feu, j’allais créer des braises qui pouvaient être très jolies, mais elles traduisaient seulement un foutu cri d’agonie. Une envie de crever, un appel à l’aide par les tripes, une suffocation lente et douloureuse ; saccadée et dégueulasse. Je ne toucherai pas au feu et à sa tranquillité, jamais. Il devait lui-même décider de son avenir.

C’était la même chose chaque soir, après les cours, tous les Gryffons se regroupaient dans cette Salle Commune. Et moi, je faisais comme eux, même si c’était très différent. Au début, j’avais parlé à tout le monde, pour me rendre très rapidement compte qu’ils étaient encore plus manipulables que les vieux croutons des expositions de Papa. J’avais essayé d’être sympa, mais ça ne m’avait attiré que du vent, quand j’écoutais les paroles de ces autres, j’avais l’impression de me prendre une bourrasque dans la face et de me faire emporter très loin de l’endroit où j’étais ; tout ce qu’ils disaient était vide, c’était affreux. Ils parlaient de l’un ou de l’autre, des cours ou des devoirs, de kiditch ou de plantes bizarres, bon Dieu, c’était néantique. Horrible. Au bout de trois mots, je me sentais voler au loin, et je n’écoutais plus. Petit à petit, je me suis éloignée de tous, ils ne servaient à rien. Tout cela pour m’occuper de… rien. J’étais tellement vide, moi aussi.
*C’est ça…*. C’était ça. Ouais. Peut-être que j’étais tellement vide que je ne supportais pas le vide. Peut-être que toutes ces personnes étaient aussi vides que moi, mais qu’elles faisaient semblant.
Je détournais mon regard du feu envoutant et le posais derrière moi, ils étaient partout. Rigolant fort, criant à tout va, se distribuant des bonbons ayant un goût de vomi. Ceux qui étaient un peu plus âgés ne se laissaient pas approcher, ils traînaient entre eux et ne faisaient pas vraiment attention aux premières années ; je pourrais aller leur parler, si j’avais un peu plus de volonté. En ce moment, je n’avais envie de rien, je me demandais même, parfois, si j’étais vivante. Je ne ressentais plus rien.
*À part…*. À part ce soir-là.

La porte menant au dortoir des filles vomit soudainement Yuzu. Ce matin-même, j’avais décidé, au bout de pas mal de jours, de m’excuser publiquement. J’avais accroché au-dessus de la cheminée qui me faisait face un parchemin gigantesque qui complimentait Yuzu sur sa fidélité, et j’avais attendu qu’elle descende de son dortoir. Juste avant Yuzu, une autre gryffone avait vu ce parchemin et l’avait trouvé « chou », d’après ses dires. Avant même que j'eus eu le temps de lui répondre, Yuzu arriva, arracha le parchemin avec colère et le jeta dans la cheminée. Et depuis des heures maintenant, je regardais les cendres de mon parchemin dans ce feu. J’avais encore l’impression de le voir ; qu’il n’était pas totalement consumé.
Yuzu balaya la salle du regard pour tomber sur le mien, elle s’attarda à me fixer, je ne réagissais pas, restant braquée dans une expression neutre. Je lui en voulais, j’avais fait l’effort de m’excuser, et elle s’en foutait. Je n’aimais pas m’excuser, parce que tous mes gestes étaient réfléchis, je ne regrettai donc jamais rien. À l’exception de ce soir-là dans les sous-sols, je n’avais pas vraiment fait attention à Yuzu, c’était vrai. Mais… J’avais été perturbée, ce n’était pas moi.
Je ne pouvais pas être sûre avec la distance, mais je crus apercevoir une envie furtive de me parler dans son expression. Comme un soubresaut tendu sur son visage. Lien coupé.
Elle baissa la tête et alla s’asseoir avec les gryffons de première année, le canapé à côté de la cheminée, à côté de moi tout en étant loin, inaccessible. Tout le monde aimait la Japonaise, mais je voyais qu’elle faisait semblant d’être bien avec eux, c’était encore plus flagrant que le cinéma des autres. Au moins, elle, laissait une brèche de son être pour ceux qui voyaient bien ; pour moi. Yuzu était la seule gryffone qui m’intriguait encore aujourd’hui. Je détournais à mon tour le regard, je préférais observer l’unicité du feu que ce bordel de carcans lisses.


Au fait, c’est quoi c’t’histoire d’enfreindre le règlement ?


*Merde.* Mon cœur frappa dans ma poitrine, sourdement, comme s’il réveillait mon être mort pour lui demander une dernière faveur : sors-nous de la merde ! La corrélation se fit très vite : arrivée de Yuzu, règlement, parchemin, ce soir-là, les problèmes arrivent. Je ne reconnus pas la voix qui posa la question et je n’avais aucune envie de me retourner pour savoir qui c’était. Je devais m’en all…

Laisse-la Lira… On en parlera en haut.


« en haut », ce mot secret qui voulait dire : dans-les-dortoirs-on-pourra-tout-se-dire-PAS-VRAI ? HEIN ?! TU-ES-BIEN-OBLIGÉE ! C’était d’un ridicule à gerber. Cette voix non plus, je ne la connaissais pas. Je ne pouvais pas me lever, sinon j’allais attirer l’attention, même chose pour me décaler de quelques mètres. En fait, je devais simplement ne rien faire, me cacher à l’intérieur même de moi-même.

Je suis trop différente de vous. Vous, les Anglais, vous aimez trop enfreindre le règlement.


*Oh Yuzu…*. Celle-là, je la reconnaissais. Non seulement elle était identifiable par l’accent japonais qui en ressortait, mais en plus, je pouvais sentir la flèche de son regard planté dans ma tête. C’était un sentiment étrange, presque comme un poids physique.

C’est pas avec cette Aelle ?


Figée. *Aelle*. Ce prénom sublime. *Bordel !*. Je le trouvais tellement naturel, j’avais l’impression qu’il coulait sur ma langue à chaque fois que je le prononçais, même mentalement. Il glissait dans ma gorge pour me brûler le ventre. Les flammes dansaient et j’avais l’impression qu’elles me narguaient ! Pourquoi est-ce que leur danse venait de changer ? Ils n’étaient plus synchronisés, ils faisaient n’importe quoi ! Ce n’était plus un feu, mais un amas ridicule de flammes désorientées. *Je suis désolée Aelle, tellement désolée*. Je ne lui répondrai pas, même si mon ventre brûlait, je ne le ferai pas, même si ma main brûlait, je ne lui écrirais pas. J’appréhendais la nature même de cette fille. Elle provoquait des trucs bizarres en moi, elle me faisait peur.

Ouais, c’est ça. Caroline.


« Yuzu… » soufflais-je, imperceptiblement. Pourquoi est-ce qu’elle s’entêtait à l’appeler avec ce prénom français risible ? Mon ventre se vida. D’un seul coup. Tout aussi brusquement, le feu de la cheminée paraissait ralentir. Autre chose prenait possession de moi, et bordel, je ne connaissais pas ce sentiment.

Ta sœur et toi, ça va avec elle ?

Nan, pas vraiment, nan.

J’ai l’impression qu’elle est comme ça avec tout le monde.

C’est plutôt drôle à voir !

C’est ça.

Ça m’a gavée, donc j’suis partie avec ma sœur. On la snobera la Caroline.

Pourquoi vous l’appelez Caroline ?


Silence.

T’occupes !
On s’en fout.
Mais c’est qui celle-là ?!
Une Poufsouffle, j’crois.
Elle est très peu appréciée de toute façon.
À l’exception de Charlie ici présente.


*J’vais te répondre, Aelle*
. J’étais debout. Je ne me rappelai pas m’être levée. Face à ce feu changeant. Elles osaient réellement la critiquer… Tout se passait comme des coups saccadés. J’avais l’impression de vivre plusieurs choses en même temps. Tout se coupait, j’avais envie de toutes les découper, les déchirer goulument. Avec leurs yeux putrides, vides, aussi vides qu’un trottoir de joie un lundi matin, aussi vides que la profondeur de leur avenir sur un parchemin rugueux. Elles osaient. La. Critiquer.
*Juste pour leur donner tort*. Je me tournais, le feu s’était transposé. Il n’était plus dans cette cheminée, j’étais ce Feu. Et il était tout sauf harmonieux. Rien n’était synchronisé, tout se chamboulait, mon regard ne voyait plus, mon esprit ne pensait plus. Je ne comprenais pas ce qu’il m’arrivait.

c’est-son-droit-on-peut-arrêter-de-parler-de-ça-mais-il-s’est-passé-quoi-elle-m’a-dit-qu’elle-aimait-ses-yeux-j’en-ai-marre-je-monte-comment-ça-mignonne-ou-un-truc-dans-le-genre-quoi-tu-préfères-les-filles-charlie


Plus rien ne m’atteignait, au sens propre. Je ne comprenais plus. La bouillie de mots qui dansait dans ma tête n’avait aucun sens pour moi. Le Feu, oui. OH OUI IL AVAIT DU SENS ! De plus en plus ! Il n’avait pas assez de place ! Je me sentais à l’étroit, comme si mon corps allait déborder. J’étais en face des mots qui me frappaient sans que je ne sache pourquoi. J’étais juste en face des Autres. Alors, je pris une inspiration profonde, la plus longue de mon existence, la plus puissante de mes capacités, la plus amère de mes regrets. Il fallait que je fasse cesser ces mots. Tout de suite. Le souffle entièrement en moi, catalyseur de mon Feu, déchainé et déchainée. J’allais frapper de toutes mes forces. En apnée, tout est voué à exploser.

Des picotements par millions me torturaient derrière mes orbites. Je pleurais ?




Dans le silence de la nuit, berceuse des pensées, un crissement imperceptible caresse les surfaces poussiéreuses. Dans cette lumière tamisée, meurtrie, un visage brillant de mille facettes, penché sur son œuvre actuelle. Des doigts d’enfant, une écriture de femme, étouffant sa solitude dans la compagnie de soi. Solitude unique, solitude de l’unique. Ce crissement ressemblerait presque à une musique.

« Aelle »

L’arrêt d’une plume est gage de début. La danse d’une âme est aussi intemporelle qu’une sincère caresse. À la recherche de sa cavalière, cette âme savoure cette pause car, inconsciemment, temps avance. Et le crissement reprend. Oui, s’il y avait une autre âme, elle penserait que tout ceci n’est que la trace d’une douce musique.

« Si toi, tu me pardonnes, je t’apprendrai à me toucher sans la brûlure de tes larmes. »

D’un simple geste, l’œuvre vola vers le Feu. Consumant son Actuel dans le Prochain. Laissant derrière lui ce visage brillant de mille facettes, tordu, frémissant, inondé de larmes incandescentes.




En apnée, tout est voué à exploser. La respiration que je venais de prendre, et que je gardais horriblement dans mes poumons, était un charbon ardent. Un tel ramassis de feu dans ma poitrine que j’étais sûre de me consumer sur place. Si j’ouvrais ma cape, ce serait un hurlement de dragon. Calcinant ces yeux qui me défiaient. Ces yeux.
Je voyais des choses horribles à l’intérieur, c’était une grotte avec tant de sentiments peints sur les parois, une telle fresque qui se dressait contre moi. Qu’est-ce que j’avais fait ? Je n’avais rien fait. Rien qui puisse toucher ces yeux qui m’en voulaient tant. Alors… Pourquoi me regardaient-ils comme ça ? POURQUOI ?!

Je brûlais, comme ce jour où des autres ont prononcés mon prénom préféré, je cramais de haine et de jalousie ; pour ça, c’était la première fois. Ces yeux étaient mauvais, injustement dénonciateurs, foutrement déplacés. Je n’avais pas ma place dedans, je me voyais en apnée, peut-être morte.
*Je...*

Qu’est-ce qu’il venait de dire ?! Je ne pouvais pas le croire, c’était un menteur, un enfoiré de menteur ! Je ne pouvais pas croire que cette grande tige avait vécu avec elle, je ne pouvais pas croire qu’il avait joué, mangé, et dormi avec elle, je ne pouvais pas croire à ça. Il avait le droit de la voir tous les jours, et c’était logique, alors que je ne la voyais plus, ce qui était tout aussi logique. Pourquoi les choses devaient-elles être aussi injustes ? Pourquoi Aelle avait le droit de voir ces yeux haïssables où la désolation régnait tant alors que les miens… Les miens ? Comment étaient mes yeux ?

« Aelle Bristyle » résonnait dans le brasier qui fumait. Ce brasier qui enflammait de plus en plus mes pensées. Ma mâchoire inférieure commença à trembler très légèrement, je ne pouvais pas la contrôler. La perte de contrôle arrivait, mais cette fois-ci, je ne fis rien pour la retenir. Ces yeux méritaient de se faire défoncer jusqu’au sang.

« Aelle Bristyle ». C’était dégoûtant. Tellement ignoble d’entendre ces deux mots prononcés par ces yeux. Ils paraissaient si fades, si peu importants, si loin d’Aelle. Ces yeux osaient prononcer son prénom, couplé de son nom de famille, comme s’ils parlaient à une foutue handicapée mentale. Il n’y avait qu’une seule Aelle. Qu’une seule, espèce de… Je n’avais plus de mot assez fort pour exprimer le dégoût qui dansait sur mon palet. C’était granuleux, comme tout ce qui est désagréable. Ces yeux étaient ce qu’un chatouillement était pour les caresses, simplement pas à sa place et totalement inapproprié. Ce n’était pas possible. Ces yeux n’étaient pas proches d’Aelle. Ils étaient tout ce que je détestais.

Menteur. Il n’était rien et ne savait pas ce qu’il voulait.
*IL SAIT POUR LA CAPE !*. Ce n’est pas parce qu’il sait pour cette cape que ça prouvait son lien. Où était Aelle ? Pourquoi est-ce que je ne la voyais plus ? *Aelle, bon Dieu, Aelle !*.

« Une raison ». Une raison… Je n’en pouvais plus, de tous ces autres cherchant un pourquoi à tout. Comme si tout pouvait se justifier, comme si tout pouvait se comprendre. Je haïssais ces yeux, parce qu’ils ne comprenaient rien. Ces yeux étaient cet exemple typique de celui qui aide l’orphelin après avoir tué les parents. Il était cette personne qui aime à tout contrôler même lorsque l’incontrôle brise toutes les règles. Il était ce bienfaiteur hypocrite qui n’aidait personne, mais qui saccageait avec le sourire. Un sourire étincelant, trompant tous les Autres. Et si j’étais comme lui ?

Ma mâchoire se serra plus fort, mon expression restait neutre, même si je mourais de l’intérieur. Les parchemins dans ma main gauche n’étaient que des chiffons, broyés sous l’étau de ma haine.

Haine. Je ne pouvais m’empêcher de voir les Orbes. Même si le trou béant de ces yeux était présent, l’orée de tout ça était cadrée de ma douleur. Elle se baladait tranquillement, me narguant, presque me tirant la langue. Pourtant, en cet instant, je la trouvais magnifique. Ça faisait un bon moment qu’elle ne s’était pas présentée sans vouloir me tarauder la conscience. Elle était belle. Aelle.
*Reviens… J’t’en supplie. Je ferais n’importe quoi*.

Ces yeux osaient me barrer le passage, comme si je n’étais qu’une vulgaire chose qui avait besoin de limites extérieures pour mieux comprendre ce qu’il se passait ici. Que croyaient ces yeux ? Qu’ils m’empêcheraient d’avancer si j’en avais envie ? Qu’ils limiteraient ma vision par leur seule présence ? Bordel, ils ne savaient pas que j’avais déjà envoyé toute mon aura autour d’eux. Qu’ils étaient déjà encerclés par ma volonté, que je pouvais les déchiqueter si j’en avais l’envie. Ils étaient à moi, mais ils ne savaient pas. Je pouvais tout aussi bien les avaler que les lécher. Ils étaient enveloppés dans ma haine, et ils ne voyaient rien. Ces yeux.


*Ils connaissent mon prénom*. Sauvagement, je m’en rappelais. Ils m’avaient hélé, ces yeux informes. C’était eux. Qui lui avait divulgué mon prénom ? Si peu le connaissait. *Aelle ?*

Pourquoi avais-je été si brusque ? Dans cette fenêtre ouverte à la haine, dans le tourbillon de ces parois menteuses, je crus voir Aelle me pointer du doigt. Elle n’avait jamais pleuré, c’était ça ? J’avais imaginé toutes ces larmes, c’était ça ? J’avais tant espéré. Son doigt avait raison, c’était de ma faute. Je n’aurais jamais dû la toucher, je n’aurais jamais dû l’atteindre, même si c’était avec mon seul index. Jamais. J’avais cru voir tant de choses dans Ses Yeux, mais tout n’était que mensonges. Pourtant, je croyais à ces mensonges, j’y croyais comme une damnée, même si j’étais consciente de leur fausseté. Mais je n’acceptais pas. Je n’arrivais tellement pas à accepter que j’avais mal vu, que j’avais simplement et foutrement projeté mes propres désirs. Je l’avais vu si proche de moi, parce que je le voulais tant. Je me suis vu sourire dans son regard, parce que je voulais tant y être. Souvent, je me dis qu’à l’instant où elle m’avait repoussé, je n’aurai pas dû lui crier au visage ce qu’elle ressentait réellement pour moi, j’aurais dû me lever et… *Aide-moi* tout simplement m’en aller. *Non…*. Au moins, j’aurai eu l’espoir qu’elle veuille me revoir. Je l’aurai surprise, et pas simplement agis comme tous les autres. J’aurai été un peu plus différente, parce qu’elle l’était tellement pour moi. Bon Dieu ! *Elle est si différente*. Je ne savais pas pourquoi j’avais compris tant de choses pendant ces quelques instants passés ensemble sans que je ne saisisse l’essentiel. Je ne savais pas pourquoi je n’avais pas compris, jusqu’à maintenant, que j’étais une fille comme toutes les autres pour elle. Que ma présence ou mon absence était une simple question d’espace comblé pour *Arrête…* elle. C’était de ma faute si elle m’avait vu porter sa cape et qu’elle m’envoyait ces yeux pour se foutre de moi. Je la comprenais. *Oh bon Dieu, j’ai mal ! J’AI MAL !*. Ou peut-être par simple curiosité malsaine de savoir pourquoi je la portais, ça se comprenait, elle devait me prendre pour une sorte de fétichiste. Peut-être l’étais-je un peu, ce n’était pas totalement faux. *Aelle…*. J’étais sûre qu’elle était ce genre de personne ayant une influence sur tout le monde — même si elle m’avait avoué l’inverse dans son troisième hibou, mon préféré — peut-être que ces yeux qui me faisaient face auraient même droit à une faveur de sa part s’ils réussissaient leurs missions. Avant même que ma conscience imagine quoi que ce soit, je passais à une autre idée ; sinon, je sentais que je pouvais perdre toute notion de contrôle. *La mission !*. Cette mission qui consistait à quoi, d’ailleurs ? Me retirer la cape ? Je le tuerais s’il essayait.
C’était de ma faute, j’avais eu le choix d’être moi-même, mais peut-être qu’elle m’avait fait perdre la tête un instant. Un instant très minime, infinitésimal où j’avais agi comme les autres, sans réfléchir. Sans écouter mon cœur. Sans l’écouter elle. Je m’en voulais tellement. Je l’aimais tellement. J’avais gâché la seule chose sublime qui m’était arrivée.
*Je n’suis qu’une grosse égoïste à avoir pensé que tu pouvais m’aimer, ne serait-ce qu’une seule seconde*.
Je sentais que ma haine se transformait en peine. Je sentais que l’incendie en moi mourrait violemment, comme s’il n’avait jamais existé. Un coup dans la brume, futile. Découvrant derrière tout cela un amas de tristesse. Et je l’avouais à moi-même, j’étais triste. Incroyablement triste ; et mourante.

La vision de ces yeux était insupportable, puisque je n’avais plus qu’une seule envie : pleurer mon erreur ; seule, terriblement.

Extirpant mon regard de ces yeux si détestables, si superficiels dans leur profondeur. Mon regard, comme ma conscience, ne fit qu’un tour sanguin. Un déplacement rapide, précis, puissant ébranla mon bras droit. D’un seul geste, je lâchais mon énorme manuel de métamorphose à pleine vitesse. C’était un gars, et il allait regretter de l’être durant le restant de ses jours. J’avais visé ses burnes, le manuel allait remonter tout le bazar, et si j’avais bien visé, ça le coucherait un très long moment ; mais je n’eus pas vraiment le temps de vérifier, je m’étais déjà détourné de lui pour envoyer un coup de pied dans cette porte des toilettes, l’ouvrant à la volée, m’arrachant un gémissement de douleur.


Va te faire foutre…

C’était un murmure, pour moi-même ou pour les autres. Pour le monde et pour ce couloir. Pour ces yeux et Ses Yeux. Je ne fuirais pas, parce que je n’avais peur de personne ; à par Ses Yeux. Et je fondais. J’étais la proie de mon propre Feu, depuis le début. Aelle était comme ce dessin auquel un défaut persistait absolument toujours, et à chaque fois que j’essayais d’arranger cette imperfection, j’en créais une nouvelle. Je fondais !

Je tentais un pas dans l’embrasure qui m’arracha un autre gémissement, je m’étais éclaté les orteils.

Je devais l’accepter. J’avais enfin compris. Compris que je ne comprenais rien. Un élément m’échappait, il se cachait tellement profondément que le simple fait de me rendre compte que je le cherchais m’avait pris des mois. Il était primordial, il était précieux. Sans lui, jamais je ne comprendrais Aelle. Alors j’attendrai, seule. Je l’aimerais de loin, seule. On sera ensemble, seule.

Ouais, je pleurais.

Seigneur...
Élève du mois de Poufsouffle : Distinction du Mérite - Novembre 2016
« Le souffle des Poufsouffle jamais ne s'étouffe ».

Regarde-moi  Libre 

Il n’était pas certain d’avoir déjà vécu pareil moment. Un moment incertain où, il le savait, les événements pouvaient basculer si facilement.
Il tremblait de tout son être. Un tremblement erratique, pleins de frissons, plein de peur et de rancœur, le genre de tremblement qui secouait les muscles lors d’un effort. Aodren était en plein effort. Avec toute la force de son contrôle, il tentait de garder au loin la colère et l’injustice qui l’avait frappé à Noël dernier. C’était la seule raison qui l’avait poussé ici, qui l’avait mené à faire face à cette enfant misérable.
Il avait la sensation de rêver. Il souhaitait se retourner, éberlué, et alpaguer les gens qu’il savaient passer près d’eux. Il voulait leur demander pourquoi il ne voyait pas que ce n’était pas normal. Ce n’était pas normal qu’une si jeune enfant paraisse si désespérée, si noire, si seule. Merlin, était-il donc le seul à se rendre compte ?

Tout près, l’obscurité. Devant, dans les yeux pourtant si brillant de Charlie ; à côté, dans le gouffre menant aux toilettes. Aodren sentait sa main trembler, elle aussi, et il espérait que la Chose face à lui daigne passer la porte qu’il lui tenait.
Elle aussi tremblait. Oui elle tremblait. Mais il ne comprenait pas. Avait-elle peur ? Il voulut rire, mais n’en fit rien. Il l’observait avec attention, gravant son visage dans son esprit. Ces yeux trop vert qui ne le lâchaient pas. Ce visage trop foncé et trop clair. Ce nez d’enfant, cette rondeur d’enfant. Cette taille d’enfant. Elle semblait en tout point à une gosse ; mais Aodren ne voyait pas cela.

Il détourna les yeux. Rien qu’un instant pour se libérer de ce poids. Pour souffler, et respirer. Il respira. Et comme attiré, il se plongea à nouveau dans l’émeraude calcinante de ses yeux.
*Merlin, j’partirai pas tant que tu m’auras pas tout dit !*. Il se promit à lui-même, et à Aelle. Il resterait jusqu’au bout. Il se redressa légèrement, régnant plus encore sur l’enfant. Son cœur battait à ton rompre, son estomac se tordait se tordait. Mais son visage était figé en une expression dure. Oh oui, il saurait.

Peu lui importait que le Miasme de fille se refermait sur lui-même. Aodren avait de son côté la détermination. Son cœur flambait de son éclat. Un petit pas le rapprocha d’elle. *Bouge*, pensa-t-il, *réagit, vite, avant que je ne t’y aide !*.

Il bougea, imperceptiblement. Il avait besoin de voir que tout n’était pas figé. Car sa détermination flanchait ; pourquoi ne bouge-t-elle ? *Pourquoi elle bouge pas ?*.
Il l’avait deviné. Il ne pouvait côtoyer tant de noirceur sans qu’elle ne ronge son cœur. Il sentait les prémices d’une tristesse qu’il peinait à comprendre, dans son cœur. Elle montait, lentement, pour s’installer dans sa gorge et la serrer de ses petits doigts avides. *Pourquoi elle bouge pas ?*.

Enfin, elle bougea.
Son visage avait frémi. Et sa main avait bougée. Non, il s’agissait de son bras. *Bras droit*, enregistra son esprit. Il jubila. Rien qu’un instant.
L’instant d’après, son esprit n’enregistrait plus, mais voyait. Les images se déroulaient et il n’entendait rien, ne comprenait rien. Le bras *le droit* se leva à une vitesse incroyable. Et il frappa.

Au bout de ce bras *le droit*, il y avait un livre épais et lourd. Le manuel de métamorphose, Aodren l’avait déjà remarqué. L’ensemble hétéroclyte, contrôlé par Charlie, s’enfonça si puissamment dans son entrejambe que tout, absolument tout s’expulsa de son esprit.
Ses poumons se vidèrent, instantanément, le laissant le souffle court. Mais il n’essaya même pas de reprendre son souffle.

Tais-toi, Aodren
Il se rappelait qu’elle avait dit cela. Il s’en était moqué. Mais il la voyait pourtant, et il remarquait ses yeux pleins de larmes. Mais il voulait les voir couler. Réellement. La faire pleurer. Longtemps. Juste réagir.

LA FERME ! Ne prononce pas son prénom !
Les larmes avaient coulés. Elles roulaient sur ses joues. Il l’avait alors trouvé belle. Et il y avait cette baguette entre eux. Mais il ne la voyait pas. Il n’y avait qu’elle, et ce qu’elle venait d’avouer. Et sa jalousie, sa jalousie, sa jalousie. MerlinMerlinMerlin. Sa jalousie.

Brutalement, la douleur explosa. Puissance, irradiante, elle enflamma son entrejambe, son bas ventre et, lui semblait-il, tout le reste de son corps. Dans un élan purement instinctif, il se replia sur ses genoux et chuta sur le sol, replié sur lui-même. Ses mains s’étaient crispé entre ses jambes.
Il voulut crier, mais n’avait aucune force. Aucun souffle.
Ses doigts serraient frénétiquement son entrejambe. Peut-être qu’ainsi, il contiendrait la douleur. Elle ne voulait pas s’échapper. Elle pulsait sous ses doigts, remontait le long de son corps pour crisper son estomac. Il avait envie de vomir. Ses dents s’enfoncèrent dans sa lèvre inférieure. Tout faire pour annihiler la douleur.
Ses poumons le brûlaient. Sa bouche ouverte ventilait pour faire rentrer l’air putride dans lequel il se tordait de souffrance.

Bientôt, il se crispa pour ne plus bouger. À même le sol, les genoux remontés sur son torse, les mains cachés entre ses jambes, la tête tournée vers le sol. Il n’y avait que son dos qui se levait frénétiquement en quête de souffle.
Respirer ainsi l’apaisa. Peu à peu, l’air semblait s’infiltrer en lui jusqu’à ses parties intimes pour les soulager de leur douleur. Elle reflua légèrement, mais ne disparut pas. Il pouvait poser un pied dans la réalité.

Une porte. Elle régnait sur lui. Si haute.
Personne n’était venu. Il devina que le couloir s’était rapidement vidé.
*Pourquoi elle est floue ?*. La porte. Ses yeux. Ses yeux pleuraient, des larmes sales s’échappaient d’eux pour rouler sur l’arrête de son nez, ses sourcils, sa tempe. Et elles tombaient sur le sol.
Son souffle erratique, il mit du temps, mais il s’apaisa. Aodren n’avait jamais autant souffert. Quand Aelle avait balancée ses poings pour le rouer de coup, il avait été si surpris, si choqué, que la douleur avait été secondaire. Il ne voyait rien d’autre que la haine de sa petite sœur.
Aujourd’hui, il n’avait rien ressenti d’autre que la douleur qui l’avait renversé.

*Charlie*. Il se rappelait. *Charlie*. Elle l’avait frappé.
ELLE L’AVAIT FRAPPÉ !
La situation l’empoigna l’esprit pour le secouer dans tous les sens. Il sursauta, violemment, et se retrouva le cul sur le sol. ELLE L’AVAIT FRAPPÉ !

Un goût salé caressa sa langue. il mena sa main sur son visage et il tressaillit en sentant ses larmes tièdes. Ce n’était plus la douleur, que ses yeux faisaient couler. C’était autre chose, quelque chose de plus profond. Il resta quelque seconde ainsi, la main contre la joue, le petit doigts frôlant la cicatrice.
Son souffle s’accélérait. Il ne bougeait pas.
Un sanglot déchira sa gorge et il amena sa seconde main sur son visage. Son entrejambe était toujours douloureuse. Aodren s’étrangla alors dans un flot de larmes brûlantes, le corps violemment secoué par ses sanglots.
Ses yeux étaient douloureux, une chose inqualifiable s’échappait de son torse pour monter jusqu’à son cerveau. Et ça le secouait avec une telle force.

Il se replia sur lui-même, honteux de sangloter comme un gamin mais ne pouvant s’empêcher de le faire.
Aelle. Charlie. Injustice. Douleur. Douleur. Pitoyable. Cette fois-ci c’est lui qui l’était. Pitoyable. Merlin, il était pitoyable. Pitoyable. Pourquoi en était-il là ? Pitoyable.
Il était grand, Aodren, il était fier et juste, le futur adulte. Il était pitoyable le gosse, l’Inutilité qui se faisait latter par deux enfants. Inutilité pitoyable qui n’arrivait à rien, pas même à rendre heureuse sa sœur. A l’aider à régler ses problèmes.
Inutilité.
Pitoyable.

Il était petit. Aussi petit qu’après Noël. Une taille si insignifiante qu’il se sentait s’enfoncer dans le sol pour disparaître. Pourquoi se lever, s’il était si petit ? Tout l’enfonçait. Irrémédiablement.
Il n’était rien, venait-il de comprendre, il n’était rien. *Pitoyable*.
La profonde injustice dont il se sentait la victime le maintenait plus bas qu’il n’avait jamais été. Non parce que cela allait contre ses valeurs, mais parce qu’il n’avait rien pu faire pour l’éviter. Et c’était comme si tout ce en quoi il croyait lui disait d’aller royalement se faire foutre. *Va t’faire voir si tu peux pas la combattre !*.

Il n’avait plus de sanglots, et plus de larmes. il ne lui restait que la douleur de ses burnes. Alors il se leva, tremblant, mais il se leva. Il se sentait si mal qu’il n’arrivait même plus à se sentir honteux. C’était seulement le poids, tout ce poids. Ça pesait si lourd, par Merlin. Si lourd sur ses épaules et son cœur.
Une fois encore, il mena sa main à son visage. Il était poisseux. Son doigts caressa la cicatrice. Elle était douce, et amère. Son autre main recouvrit son intimité. Il la sentait brûlante. Deux marques sur son corps. Deux êtres, une qu’il aimait plus que raison, une autre qu’il haïssait. Parfois, elles échangeaient leur place, sans qu’il ne comprenne comment et pourquoi. Elles étaient liés, et il ne voulait plus comprendre. Il n’avait plus la force. A quoi cela servirait-il ? Il n’était plus rien, et n’avait jamais rien été.

Si elles voulaient être seules, elles resteraient seules.

Mais pas lui. Lui il était rien.