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Quatre-vingt huit notes pour se découvrir  PV 

Je bouillonnais. De Haine. Enfin !
J’attendais ça depuis que j’avais croisé son Alentour, au début. Après le monopole de ma peau, c’était au tour de mon intérieur de se réveiller. Enfin. Je ne voulais plus de la surface de mon corps pour La regarder, Elle. Mon intérieur s’éveillait. Je sentais ma poitrine se remplir d’un liquide que je connaissais beaucoup trop bien : ma haine. Je ne tremblais pas, la surface de mon corps était si calme que j’aurais presque pu douter de mon dégoût. Mes mains étaient figées dans l’air faussement porteur. Cet air qui m’entourait de son vide ; il avait raison, cet air, il n’y avait rien d’intéressant à l’extérieur de moi. Tout était à l’intérieur. Quelques parchemins flânaient au bout de mes doigts, aussi immobiles que mon corps. *Tu tiens toujours tes promesses, hein ?!*. Menteuse ! C’était une foutue menteuse. Je ne la croyais pas, et je n'avais aucune intention de lui dire que je ne la croyais pas. Le tourbillon dans ma poitrine accéléra ma respiration, alimenté par mes propres promesses jamais tenues ; à part une, la seule survivante de mes paroles si fortes, si fragiles, inutiles. Des pas frénétiques me chatouillèrent les tympans.

Ma tête pivota brusquement en faisant gémir mes genoux pliés. Parchemins en main, son Alentour s’offrait à mes yeux. Je la regardais totalement, sans gêne ni peur qu’Elle se retourne vers moi. Peut-être même que ça serait bien, si elle se retournait, finalement. *T’es personne…*. Comment est-ce qu’Elle pensait tenir ses promesses alors que moi-même, je n’y arrivais pas ? Comment est-ce qu’elle arrivait à me promettre sans gêne ? Qui pouvait être cette personne qui prétendait tenir ses promesses ? Pas moi, pas les Autres, pas Papa, pas l’Assassine. Personne ne tenait ses promesses. Alors qui était-elle pour oser m’en faire une ? *Foutue menteuse*. Je n’y croyais pas, et ma Haine m’approuvait. Cette Harmonie allait m’oublier sans même le faire exprès, par méprise ou par le temps. Alors, je la regardais sans gêne et avec l’envie qu’Elle se retourne vers moi. Je voulais profiter de son Écrin maintenant ; mais quelque chose m’en empêchait. Peut-être était-ce aussi fort que Son envie de tenir sa promesse, maintenant.
Sa promesse était débile, elle allait s’effriter dans le château et je serais la seule à voir les petites miettes dégueulasses un peu partout. En plus, je ne comprenais pas ce que pouvait cacher cette promesse, et ne pas comprendre m’énervait encore plus. Elle ramassa son sac — que je n’avais même pas remarqué — pendant que mon regard scruta la roche à ses pieds. Peut-être qu’elle avait déjà laissé tomber une miette ? Je remontais mon regard vers ses cheveux renversants ; si une miette tombait, ce n’était pas au sol qu’elle allait atterrir, mais bien dans Ses cheveux. Toute cette Harmonie se figea, et je me demandais pourquoi j’avais l'intime conviction qu’elle ne se retournerait pas. *Si beaux…*. Ah oui ! Ses cheveux ! C’était là que serait la première miette, voilà pourquoi elle n’allait pas se retourner.

Je ne voulais pas de cette haine qui me tordait le regard. En cet instant, je n’aurais jamais voulu que mon intérieur se réveille si j’avais su que c’était de Haine. Je brûlais de fureur ; un peu pour Elle, beaucoup pour moi. Je ne me contrôlais pas, je n’y arrivais plus depuis tant de mois. Contempler Ses cheveux avec ma poitrine qui gonflait était horrible, j’avais l’impression de la salir. Salir sa Perfection. Je ne voulais pas de moi-même avec Elle.
Juste avant, quand mon corps avait fermé sa gueule, et que seule Elle comptait, c’était une belle Harmonie. Maintenant, j’avais l’impression d’être de trop, d’être à une place qu’Elle n’accepterait jamais, qu’Elle ne comprendrait jamais, puisque je ne savais pas moi-même quelle place je tenais. Ou voulait tenir ? *Ta gueule*. La regarder, Elle. Cet Écrin. Regarder, et ne rien fait d’autre. Je lâchais les parchemins tenus par ma main droite et je me grattais furieusement la tête, jusqu’à me faire mal pour oublier ma poitrine traitresse.
De longues courbes qui s’entremêlaient avec harmonie, si brunes qu’elles en devenaient uniques. Si épaisses qu’elles en devenaient un réceptacle, porteur de l’absence des autres. Seules ces courbes comptaient en cet instant ; si nombreuses, si ordonnées. J’avais envie de les toucher. Je ne l’avais pas déjà fait ?
Tout disparu. Déplacé. Avalé par une bouche rectangulaire sans langue ; et ses lèvres se refermant déjà dans une rencontre entre le bois et la roche. Clac ; un doux gémissement qu’Elle avait provoqué. J’avais eu raison, elle ne s’était pas retournée.
Mes genoux hurlaient de douleur, tout comme le dessus de mon crâne. Je me laissais tomber sur les fesses, la douleur m’arrachant un gémissement silencieux. Mon bassin vibra entièrement sous le choc, et je me demandais si je n’allais pas faire baver l’encre de mes parchemins écrasés. Mes pensées étaient chaotiques, ça me faisait chier.

La bouche rectangulaire-sans-lèvres était fermée, et bien fermée. Je l’avais vue tant de fois fermée que c’était devenu une norme ; je n’y faisais même plus attention.
Maintenant, je savourais sa fermeture, j’avais compris un de ses secrets : parfois, j’aimerais qu’elle soit ouverte, cette fermeture ; au moins pour me rappeler de la consistance d’un courant d’air. Assise, les jambes tendues sur la roche et mes écrits, je scrutais cette bouche si grande qui se découvrait face à moi. Maintenant, on était un peu plus proche, mais ça ne faisait que nous éloigner encore plus. Bizarre…

*Oh…*. Mon regard se révulsa à l’intérieur de moi. J’étais vide. Plus de haine, plus de fureur et encore moins de colère. J’étais à nouveau remplie de rien, et ça prenait beaucoup trop de place.
Sans délicatesse, je laissais mon dos s’écrouler en arrière. Le choc me coupa la respiration et je me surpris à pousser sur mon ventre comme une tarée pour essayer de retrouver quelques perles de vie. Au bout de trois secondes, ce n’était pas quelques perles, mais bien un océan entier qui se déchaina dans ma sécheresse pulmonaire. Sentir ma respiration se couper était aussi détestable que bon ; pendant que je n’arrivais plus à engouffrer la moindre particule d’air, je regrettais directement mon idiotie de m’infliger une telle chose, mais juste après, j’étais fière d’avoir survécu ; même si j’étais déjà morte dans mon corps vivant.
L’envie de repérer où avaient atterri mes bras n’était pas présente, l’envie d’être autre chose qu’Elle n’était pas présente. *Ouais…*. Je devais ramener mon polaroïd dans cette pièce, qui était dans mon dortoir. J’aimerais la prendre en photo, Elle.
Un sourire… Non ! C’était ce sourire étrange et flippant ! Qui utilisait des muscles que je ne connaissais pas. Ouais, c’était ce sourire qui venait de me tordre la gueule. Je le chassais d’une grimace brusque. *Casse-toi !*. Je n’en voulais pas. Ni ma surface, ni mon intérieur n’étaient importants avec Elle. Je voulais juste la prendre en photo, et garder cette image avec moi. La contempler sans jamais intervenir. Ayant un doute, mes mains se posèrent sur mes joues.
Rien. Ouais ; rien. J’étais vide, de l’intérieur et de l’extérieur.

J’aurais bien aimé ressentir autre chose que de la Haine juste avant qu'Elle se fasse avaler. Le plafond était plutôt joli, mais je ne le regardais pas vraiment. Bon Dieu, j’avais sommeil. La roche était aussi glacée qu’inconfortable, mais ça me gardait éveillée.

Tss… chiquais-je en fermant les yeux. Je me sentais si vide que mon corps pouvait être emporté par la plus douce des brises.

La dérive de mon esprit se répercutait dans le silence en l’alimentant. C’était chiant. Je ne savais même pas si j’allais réussir à m’entrainer ce soir.

FIN

*SUFFOQUE*. Hurlement de Caresse. *TRANSPLANE*
En Lune de Nacre