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Le petit prince des grands couloirs

    On sortait d’Histoire de la Magie quand je l’ai vue. Je n’aime pas l’Histoire de la Magie, parce que je ne vois pas à quoi ça sert, parce que le prof est bizarre, parce qu’on n’apprend même pas à faire de la magie. Je veux dire, qu’est-ce que je m’en fiche de savoir qu’Helga Poufsouffle était comme ceci ou comme cela ! Maintenant c’est qu’un squelette, un vieux tas d'os, et peut-être bien qu’elle a construit Poudlard ; mais Poudlard c’est un vieux château qui parfois sent le moisi et puis voilà. Savoir dans quel ordre ils avaient posé les pierres ne m’amènerait pas à être le plus grand sorcier du monde, ça non. Moi, je voulais apprendre à lancer des sortilèges puissants, à créer des poisons, à faire pousser des défenses d’éléphant aux gens que je n’aimais pas.

    Bellamy voulait aller à la bibliothèque pour étudier. Moi, naturellement, je n’en avais aucune envie. Il fallait bien que je me force, pourtant, si je voulais devenir fort. J’avais compris qu’il fallait aussi lire des livres si on voulait apprendre des sorts.

    Et donc, c’est là qu’on l’a vue. Bell’ l’a vue en premier, en fait, puis il m’a regardé bizarrement, comme si ça me concernait, après tout. Je lui ai demandé : « tu fais quoi ? » parce que je n’aimais pas trop quand il me regardait avec des yeux bizarres comme ça. Il m’a chuchoté : « regarde qui y a » alors j’ai tourné la tête, et donc c’est là que je l’ai vue.

    Elle me semblait vieille mais elle était quand même très jolie. Je ne sais pas bien comment dire, mais c’était comme si tout l’air autour d’elle était changé par sa présence. Vous voyez, comme si le monde autour de son corps formait une bulle qui rendait tout différent, comme le soleil fait des rayons qui font que tout est flou et plus clair. Ouais, c’était bien elle. Elle marchait tranquillement, elle se promenait sans sembler se poser de questions, comme si elle était chez elle. On racontait d’ailleurs qu’elle était chez elle. On racontait beaucoup de choses sur elle. Je n’y comprenais rien du tout à ces bizarreries.

    Je voulais lui parler, essayer de comprendre qui elle était, mais j’en avais peur. Non, en fait elle me terrifiait carrément, parce qu’elle faisait partie d’un monde qui m’était totalement étranger et je le sentais. J’ai dit à Bellamy : « pars devant », il m’a répondu : « t’es sûr ? », alors j’ai dit « oui » et il est parti. Il est passé devant elle mais il a fait une courbe sur sa trajectoire pour ne pas trop l’approcher. Je ne savais pas si j’allais le faire ou si j’allais prendre mes jambes à mon cou. Finalement, j’ai pensé que ce n’était pas si difficile d’y aller, il suffisait de mettre un pied devant l’autre, et puis inversement, et encore, jusqu’à arriver près d’elle sans même y avoir pensé. Il fallait que ce soit mécanique.

    Je marchais en regardant mes pieds et en me demandant ce que j’étais en train de faire. Il fallait que je sois décidé ! Il fallait que je trouve une stratégie pour la comprendre. La difficulté était qu’elle aussi continuait de marcher ; elle ne m’avait pas vue, je crois. Je serrai mes manches dans mes poings et accélérai la cadence. Enfin, je la rattrapai et je dis soudain un peu trop fort :

« C’est vous ! »

   Je relevai difficilement la tête. Je la voyais mais je n’osais pas la regarder.

« Enfin, je veux dire, vous êtes la dame qui vit ici mais finalement on sait pas trop pourquoi, non ? »

    Je me sentis rougir et je me détestai aussitôt. Je voulais me donner un peu de contenance mais j’avais l’air minable, tout petit. J’avais peur de cette dame comme on a peur d’une araignée géante.

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Le petit prince des grands couloirs

48.


Si le quotidien d’Aude Luneau avait été bouleversé par sa nomination à la tête de l’hôpital Ste Mangouste, certaines de ses habitudes n’avaient pas évolué. Surtout celle qui consistait à se promener dans les couloirs de Poudlard en dehors de ses heures de travail. Beaucoup plus qu’une habitude, c’était en réalité le dernier reliquat de ses années à Beauxbâtons. Une façon pour elle de prendre le pouls de son académie. Aujourd’hui, il n’était plus question de son académie, non plus de son école, mais Aude continuait de le faire pour sa compagne.

Kristen était bien trop occupée. Errer dans les couloirs de son école était le cadet de ses soucis. C’était pourtant un moyen efficace de glaner quelques rumeurs ou de sentir l’engouement des élèves pour telle ou telle chose. Aude n’était pas certaine que Kristen l’écoutait vraiment quand parfois, le soir venu, elle lui racontait ce qu’elle avait recueilli à droite et à gauche. En revanche elle était certaine d’une chose : quand un mot ou un détail attirait l’attention de sa compagne, l’information était loin de tomber dans l’oreille d’une sourde.

Vêtue d’une longue robe blanche dont les manches larges lui tombaient sur les coudes, Aude « errait » dans l’aile ouest du premier étage, un brin de valériane entre les mains. C’est là qu’elle fut rattrapée par le destin ou tout du moins l’un de ses pans les plus énigmatiques.

Aude sourit lorsque son regard détailla le visage d’Owen — ce visage qui, aux dires de Kristen, ressemblait énormément à celui de son géniteur mais dans lequel Aude décela sans difficulté une expression qu’elle aurait qualifié de Kristenienne si on le lui avait demandé. Le rythme cardiaque de la française s’emballa un peu, mais sa parfaite maîtrise respiratoire lui permit de revenir à la normale en seulement quelques secondes. Ni vu, ni connu.

Tout juste à temps pour s’adonner à un rire éclatant. De ceux qui ne laissent place à aucune mauvaise interprétation, mais qui au contraire vous livrent la définition de l’expression joie de vivre aux oreilles. S’entendre dire par le fils de Kristen qu’elle habitait Poudlard sans qu’on sache pourquoi avait forcément quelque chose de comique.

Aude fléchit les genoux en remarquant le regard fuyant du petit garçon. Descendue à sa hauteur, en appuis sur ses talons, elle le força délicatement à le regarder dans les yeux en effleurant son menton du bout des doigts.

« C’est moi, en effet. Et toi, tu dois être Owen, celui-qui-ne-détourne-jamais-les-yeux n’est-ce pas ? »

Son éternel sourire aimable imprimé sur son visage, Aude s’efforçait de déchiffrer ces petites pupilles bleu-vert. Elle n’était pas la Faiseuse de Rêves pour rien, n’avait pas décroché quelques titres de championne de France et d’Europe de duel de sorciers sans raison. Même les yeux les plus inexpressifs ne pouvaient l’empêcher de lire l’âme de son vis-à-vis quand elle décidait de savoir à qui elle avait à faire...

Le petit prince des grands couloirs

    Mon instinct me hurlait de partir en courant. Je me sentais beaucoup trop petit, beaucoup trop mal à l’aise face à cette femme étrange. Qu’elle se baisse à ma hauteur n’avait rien de rassurant : au contraire, j’avais l’impression qu’elle était pile au bon niveau pour me dévorer le plus vite possible. Que ses dents toutes blanches, que son sourire, allaient m’anéantir. Tout en elle était si différent de moi ! Quand elle me dit que j’étais celui qui ne détournait jamais les yeux, je ne pus m’empêcher, par réflexe, de détourner mon regard. Je sentis le sien me perforer. Le contact de ses doigts sur mon menton me fit frissonner. Je ne savais pas pourquoi, mais j’avais presque envie de pleurer, et puisque c’était tout à fait incompatible avec mon projet d’être un sorcier craint et respecté de tous, le plus grand parmi les plus grands, j’avais encore plus envie de pleurer. Son regard m’accrochait. Mes yeux revinrent vers elle : ils luisaient déjà. J’avais chaud, je sentais que j’étais aussi rouge que le blason de ces horribles Gryffondor.

    Je voulais lui faire face, mais il me semblait que c’était la tâche la plus difficile qui m’était donnée depuis mon arrivée à Poudlard – et peut-être même depuis ma naissance. Il me fallait mettre de la distance entre nous. Me protéger d’elle. Je fis un pas en arrière et me concentrai pour garder mon regard vissé au sien. J’en avais fait, des batailles de regard, mais celle-ci était d’un tout autre niveau. Je sentais mes petits bras qui tremblaient et je haïssais l’insolence de mon corps, si déterminé à réagir à l’opposé de ma volonté. Je déglutis et serrai les poings, froissant le tissu de mes manches entre mes paumes moites.

    Je la fixais du regard, terrifié, en me répétant : « ce ne sont que des yeux, ce ne sont que des yeux ! » et concentrant toute ma volonté sur les miens, en espérant qu’ils allaient ainsi sécher. Plus je la regardais, plus je voulais saboter son visage trop bien fait : le griffer, le lacérer, lui arracher les yeux. Je me dis que ça pourrait être facile : en une demi-seconde, je pourrais lui sauter dessus, lui donner un grand coup de poing et enfoncer mes mains dans ses orbites. Il suffisait d’un rien pour passer la barrière de ce qu’on appelle « la folie ». En fait, il me semblait qu’il fallait juste être assez curieux pour vouloir savoir ce que ça ferait.

    Imaginer le visage détruit de cette femme me fit reprendre confiance. J’avais encore un peu de pouvoir sur elle si je pouvais encore imaginer, et même visualiser, sa décomposition totale. Je relevai le menton et plissai les yeux, regagnant ma dignité en rêvant à tout le mal que je lui ferai, un jour, par pur plaisir.

« Ouais… c’est moi, déclarai-je au comble de la fierté. »

    Je relâchai mes manches et détendis ma colonne vertébrale pour gagner quelques millimètres. Mon petit cœur battait à un rythme fou mais je parvenais presque à faire bonne figure.

« Et vous, vous êtes qui, du coup ? Et pourquoi vous traînez ici si vous êtes même pas prof' ou dame de bibliothèque ou je sais pas quoi ? »

   C'était d'elle qu'il fallait parler. De qui elle était, de ce qu'elle faisait. Il me fallait la comprendre, la décortiquer. Je voulais entendre sa justification.

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49.


… et ce qu’elle vit briller dans le regard d’Owen l’aurait fait reculer si elle n’avait pas eu la retenue qui était la sienne depuis son enfance.

L’intuition de Kristen était fondée.

Aude ne se trompait jamais lorsqu’elle se plongeait dans un regard. Jamais. La lueur qu’elle vit étinceler discrètement au plus profond de ces petites pupilles lui laissèrent une désagréable impression de déjà-vu. Owen avait beau arborer la même mimique que sa mère, menton relevé et yeux plissés, son regard véhiculait la perfidie d’un autre. Aude sentit un frisson lui parcourir l’échine. Alors pour ne rien laisser paraître, elle se releva doucement. Debout, elle pouvait encore mieux apprécier les tourbillons de lumière qui animaient le regard de ce petit démon.

Elle en avait déjà observé de semblables, quoi que plus noirs mais aussi plus subtils chez le plus grand monstre dont la terre ait accouché. Elle se refusa à prononcer son nom mentalement. Il aurait défiguré son visage alors qu’elle s’efforçait de maintenir son sourire.

« Je suis Aude Luneau et je dirige l’hôpital Ste Mangouste, répondit-elle en toute simplicité. Avant, je dirigeais l’académie française de magie, Beauxbâtons. Tu en as déjà entendu parler ? »

Elle avisa du coin de l’oeil l’entrée de la salle de cours dévolue au cours d’histoire de la magie puis elle reporta son attention sur Owen. Il était assurément un élève qui posait quelques problèmes au corps professoral depuis son arrivée à Poudlard, mais il n’était pas idiot pour autant. Aude ne tirerait aucun bienfait à lui mentir.

« Ta mère m’a offert l’hospitalité après qu’un mage noir ait tenté de s’emparer de mon école. Et me voici. »

Elle consolida un peu plus son sourire en plissant très légèrement ses yeux.

« J’habite ici. Tout comme toi. »

De peur que le temps n’altère l’intégrité de ses observations, Aude sortit sa baguette magique d’une poche secrète et la dirigea aussitôt vers sa tempe. Avec toute la délicatesse qu’on lui connaissait, Aude décrocha le souvenir qui l’intéressait et le laissa tomber au fond d’une fiole en verre qui retourna à sa poche secrète, au côté de sa baguette magique.

« Et toi, qui es-tu, vraiment ? demanda-t-elle, comme si de rien n’était. J’ai entendu beaucoup de choses sur toi. Tes bêtises ne sont pas passées inaperçues. Mais je suis certaine qu’on ne peut pas te résumer à ça. »

Le petit prince des grands couloirs

   Beauxbâtons, j’en avais entendu parler, oui. Comme tout le monde. Sauf que moi, j’en avais entendu parler directement de la bouche de ma mère. Je me souvenais aussi très bien qu’ils n’avaient pas tué le sorcier et que c’était extrêmement décevant. D’ailleurs, je savais aussi que cette dame était Aude Luneau et qu’elle avait été directrice de Beauxbâtons, mais ce n’était pas vraiment ma question. Je voulais savoir qui elle était, pas juste comment elle s'appelait. Qu’elle travaille à Sainte-Mangouste, en revanche, c’était nouveau. Je n'aimais pas l'idée qu'elle travaille dans le pays, même si ce n'était en rien une justification pour habiter à Poudlard. C'était pas un hôtel, franchement !

   Et d’ailleurs, est-ce que moi, j’habitais ici ? Je n’en étais pas bien sûr. Il me semblait qu’on ne pouvait pas encore dire ça : pour le moment, j’étais là pendant la période de cours comme tous les autres élèves. La question primordiale, celle de savoir si j’allais pouvoir rester ici pour vivre avec ma mère, était encore en suspens. Je ne compris pas ce que la femme fit avec sa baguette, pendant ce temps, mais c’était certainement une manigance pour me nuire. Je savais, de toute façon, que le but de son existence était précisément de me nuire. Elle était l’antagoniste principal de ma vie. Et j'avais décidé d'être le sien.

   Cette femme au sourire immonde me donnait l’impression d’éviter le sujet principal. En plus de ça, elle m’analysait alors que c’était moi qui voulais l’analyser : je n’aimais pas beaucoup ça. Je fus néanmoins flatté qu’une adulte ait entendu « beaucoup de choses » sur moi. Aussi étirai-je plus encore ma colonne vertébrale et abaissai mes épaules pour me faire plus grand. Je plissai les yeux, imaginant quelles seraient les conséquences si je crachais au joli visage de cette dame.

« Vous avez raison, ce serait pas bien de penser qu’à ça. Et puis, j’ai changé. J’en fais plus, maintenant, des bêtises. J’ai décidé que c’était bête. »

   Je remuai la tête avec satisfaction et pris un air très fier qui voulait dire « regardez comme je suis un petit garçon très bien ! ». Je ressentais toujours une haine viscérale envers cette Aude Luneau, mais je voulais en même temps l’impressionner, lui faire comprendre que je pouvais être très gentil, après tout.

« Mais elle est bizarre votre question. Vous savez très bien qui j’suis. »

    Elle le savait, puisqu’elle avait parlé de ma mère, et c’était à peu près le seul élément qu’on pouvait invoquer pour prouver qu’on savait qui j’étais. Après tout, peu de gens le savaient, alors cette information aurait dû suffire à la sorcière en blanc. Je voulais maintenant attaquer le sujet qui me tourmentait.

« Je comprends pas bien pourquoi vous retournez pas à Beauxbâtons. Maintenant qu’y a plus de mage noir. Vous pouvez partir, c’est bon. »

   Le dire fit monter ma colère. Je voulais insister plus encore, surenchérir, lui dire même de partir tout de suite, maintenant, allez faites vos valises, on n’veut pas de vous ici. Je me sentis vibrer et je devenir rouge écarlate.

« Vous savez, y en a qui disent des trucs. Y en a qui mentent, qui racontent n’importe quoi. Sur vous et sur ma mère. Ils disent des trucs qui sont pas possibles vous voyez ? C'est pour ça que j'ai demandé qui vous étiez. »

   Je baissai la tête tandis que je sentais la rage monter en moi, s’écouler dans chaque veine et chaque artère de mon corps.

« Alors ce serait peut-être plus simple si vous rentriez chez vous, là-bas, à Beauxbâtons. C'est pas grave pour Sainte-Mangouste, on trouvera bien quelqu'un pour vous remplacer. Les adultes trouvent toujours quelqu'un pour remplacer, vous croyez pas ? »

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Le petit prince des grands couloirs

50.


Rien ne m’avait préparé à cela. Absolument rien.

D’abord, mon sourire s’effaça comme par magie, balayé par l’offense qui m’était faite. Puis mon regard s’endurcit comme un mécanisme de défense bien rôdé. Les mots ne me vinrent pas tout de suite. Non. Ils restèrent reclus dans un coin de mon esprit, là où mon angoisse ne pouvait pas les atteindre ou pire les dénaturer. J’avais peine à croire que j’avais sous les yeux l’enfant de Kristen. Je ne reconnaissais en lui rien qui le rattachât à sa mère. Démunie, je le fixai longuement, sans me soucier le moins du monde du temps qui s’écoulait entre nous.

Combien de grains de sable étaient déjà tombés au fond du sablier quand je me décidai inconsciemment à reprendre la parole ? Je l’ignorai. Plus rien d’autre n’avait d’importance que mon intégrité. J’en oubliai le couloir, les murs, le château, Poudlard. Involontairement, cette vision minimaliste devait s’imposer à Owen par l’entremise d’une goutte de magie libérée par inadvertance. J’étais rejetée. Injustement rejetée, une fois encore. L’illusion involontaire s’imposa d’elle-même. L’illusion parfaite de deux êtres prisonniers de l’espace et du temps. Un face à face avec pour seul décor des formes et des couleurs indistincts. Le silence absolu pour unique témoin.

« Ta mère m’a sauvé la vie, dis-je d’une voix qui ne semblait pas la mienne. Une voix profonde aux frontières du murmure. Elle m’a tendu la main au moment où personne n’était plus disposée à se soucier de mon sort. Et tu voudrais que je l’abandonne ? »

Je n’avais plus d’emprise sur mon corps. Coincée dans ma propre illusion, je ne percevais plus que la complainte de mon âme.

« Qui es-tu pour me dire où doit résider ma loyauté ? ajoutai-je, ma voix déformée par les ondulations de ma  propre magie. Qui es-tu pour me suggérer la lâcheté ? Pire, la trahison ? »

D’un coup, d’un seul, la bulle se brisa. L’illusion s’effondra en un battement de cils, nous ramenant Owen et moi dans ce couloir désert par une matinée qui aurait pu être tout à fait commune à toutes les autres si ce petit démon n’avait pas eu la grossièreté de me traiter comme une moins que rien.

« Je ne laisserai jamais tomber ta mère et je ne tolèrerai pas plus de toi que de quiconque qu’on me manque de respect comme tu viens de le faire. »

Je le foudroyai du regard.

« Être le fils de ta mère ne te donne aucun droit, conclus-je. Je n’ai peut-être rien à faire entre ces murs, mais par chance tu n’es pas celui qui en décide. Je m’entretiendrai avec ta directrice de maison.. »

Le petit prince des grands couloirs

   Je compris que j’avais commis une erreur au moment où le sourire d’Aude Luneau s’évapora. Pourtant, je n’arrivais pas à déterminer quelle était mon erreur : ne lui avais-je pas simplement recommandé de partir, parce qu’elle n’avait rien à faire ici depuis que son école était débarrassée du mage noir ? Ma mère avait certainement sauvé la vie d’autres personnes, et pourtant tous ceux-là ne restaient pas collés à elle comme s’il y avait entre eux de la glu perpétuelle. Le monde se déforma autour de moi et seule la forme de cette femme resta nette. Qu’est-ce qu’elle était en train de faire ? Est-ce qu’elle me jetait un sort ? Sa voix était toute bizarre, un peu comme j’imaginais une voix de harpie. Effrayé, je ne pus que trembler. Heureusement, le monde reprit vite sa forme habituelle, l’air de rien. Mais j’avais encore peur : qu'est-ce qui venait de se passer ?

    Je trouvais la réaction de cette femme vraiment exagérée et je compris en même temps que ce que j’avais entendu sur elle et sur ma mère ne pouvait qu’être vrai. J’en étais dégoûté et je la détestais encore plus. Il me semblait tout à fait inimaginable qu’une fille puisse être comme ça avec une autre fille. Toutes mes craintes, en trouvant leurs fondements, grandirent comme des ombres dans la nuit : Aude Luneau était bien mon ennemie, l’obstacle entre ma mère et moi qu’il me faudrait éradiquer. Ma première tentative avait échoué et n’avait fait que mettre en valeur son statut d’ennemi numéro 1. Il faudrait désormais que je travaille à d’autres moyens pour l’éloigner de ma mère, car ma mère ne pouvait être qu’à moi. Pour l’instant, il était plus que probable que j'allais me prendre une punition… C’était totalement injuste. Mon visage forma des plis de colère ; la rage effaça de mon cœur les restes de peur des sortilèges de la sorcière.

« Mais j’ai rien fait ! m’indignai-je. »

    Je serrai les poings et les dents.

« Et puis justement ! Je suis l’fils de ma mère, vous l’avez dit ! Et que vous soyez là, ça pose visiblement de problèmes à personne, mais moi, personne doit savoir qui je suis, quand y a les autres elle me traite comme si j’étais qu’un élève de rien du tout. »

    Mes yeux se remplissaient de larmes de rage. Je voulais prendre sur moi, être calme, parce qu’il me semblait qu’on était bien plus impressionnant quand on restait calme. Cela faisait partie du nouveau Moi que j'essayais de construire. Mais je n’y arrivais pas. Toute ma vie avait été injuste, et cette Aude Luneau, « directrice de l’hôpital Sainte-Mangouste », était la personnification de toute l’injustice de ma vie. Comment ne pas crier au scandale dans une telle situation ?

«  Vous croyez peut-être que j’ai pas déjà compris que ça me donnait aucun droit, en fait ? Mais vous croyez pas que j’aimerais justement en avoir plus, des droits, parce que j’suis le fils de ma mère ? »

    Je pleurais plus fort et plus vite, parlais plus fort et plus vite.

« Sauf que vous, vous êtes là, et vous bloquez tout, mais de quel droit ? De quel droit vous vous mettez entre elle et moi ? C’est moi qui devrais avoir tous les droits, pas vous, justement parce que je suis son fils. Elle vous a tendu la main comme vous dites, alors vous croyez pas que vous devriez un peu laisser la place aux autres ? »

    Je reniflai bruyamment et essuyai mon visage trempé avec ma manche. Je détestais que cette femme horrible puisse me voir dans cet état. Sa seule existence me faisait déjà assez mal, elle n’avait vraiment pas besoin d’en rajouter en étant le témoin de mon humiliation. Mon cœur battait très vite et je commençais à hoqueter, ce qui rendait ma respiration difficile. Plus je voulais arrêter de pleurer, plus je pleurais.

« J’vous dé-déteste et voi-voilà pourquoi j’veux que-que vous PARTIEZ ! »

    J’avais mis tout ce qui me restait d’énergie dans ce dernier mot, que j’avais hurlé, serrant les poings et les paupières. J’étais épuisé, le monde tournait autour de moi. Cette fois, il me semblait que ce n'était pas la faute d'un sortilège de la sorcière.

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Le petit prince des grands couloirs

51.


Il y avait de la colère, un profond sentiment d’injustice, d’incompréhension, et un immense puit de solitude dans les éclats de voix et dans les larmes d’Owen. Le coeur de mère qui battait en moi eut un sursaut. Je fermai un instant les yeux pour me préparer et les rouvris sur ce petit être qui ne demandait qu’à exister. Mon coeur se ratatina encore un peu plus quand je pensai à la façon dont j’avais dû traiter ma propre fille durant des années. Ma Sybille avait-elle éprouvé la même chose qu’Owen devant ma froideur de façade quand nous nous croisions dans les couloirs de Beauxbâtons, moi en tant que directrice, elle en tant que « nièce » ? Cette seule idée me fit monter les larmes aux yeux.

Je me contins de pleurer. Fléchissant de nouveau les genoux, je m’abaissai au niveau d’Owen, l’observai et ne pus qu’éprouver un élan de compassion pour lui. Il me semblait retrouver en lui beaucoup de la fille que j’avais été au même âge. Owen pouvait décider de me rejeter complètement, il en avait tous les droits, mais il me fallait, au moins par devoir de mémoire et par amour pour Kristen, tenter de lui tendre la main. Ma conscience me l’ordonnait.

« Owen… ta mère t’aime, crois-moi. Plus que tout. Même si le coeur d’une mère peut parfois être insondable, tu es le fruit de ses entrailles. Même loin de toi, elle te sent encore tout près d’elle. Mais ici, entre ces murs, ta mère ne peut faire aucun favoritisme. Si elle s’y risquait, elle sait que tu en serais le premier à en souffrir tout au long de ta scolarité. Les enfants peuvent parfois être cruels… »

J’essuyai rapidement ses larmes d’un revers de la main puis je ne lui laissai aucun choix. Vive comme l’éclair, je pris sa main dans la mienne et me relevai d’un même mouvement.

« Je vais te montrer quelque chose, accroche-toi. »

De ma main libre, j’empoignai une nouvelle fois ma baguette magique et la pointai vers ma tempe. Un nouveau filet argenté s’arracha de ma tête. Je le laissai danser autour de ma baguette magique puis intensifiant la pression magique sur celle-ci, je fis s’effondrer le couloir et le décor de Poudlard pour le remplacer par une gigantesque allée au centre d’une grande et très luxueuse bibliothèque. Mon coeur trembla lorsque mes yeux se posèrent sur le tapis bleu au sol, puis sur les somptueux candélabres en suspension dans l’air à chaque entrée de rayon. Même l’odeur de jasmin était toujours là. Le souvenir n’avait pas pris une ride.

« Viens, je ne suis pas très loin. »

Tenant toujours la main d’Owen, je l’emmenai deux rayons plus loin et lui indiquai quelque chose sur la droite. Cette fois, une larme m’échappait et dégringolait le long de ma joue en même temps que j’étais prise d’un haut-le-coeur. Ma vue se brouillait quelque peu, mais je me distinguai encore très nettement. Effondrée par terre à deux mètres de nous, au centre d’un cercle de livres, le souffle court, je luttai de toutes mes forces à chaque respiration. Les années étaient passées mais mon souvenir conservait la souffrance de cette brûlure qui ne cessait de croitre dans ma poitrine. J’avais tout juste onze ans. L’âge d’Owen.

« A ton âge, j’étais très malade, dis-je d’une voix lourde. A vrai dire, il n’était pas prévu que je vive très longtemps à ce moment-là. Mes parents avaient été assassinés quelques années plus tôt par un mage noir et Beauxbâtons était ma seule maison. »

Trois élèves s’arrêtèrent près de nous en rigolant.

« Bah alors Luneau, on a du mal à respirer ? demanda l’un d’un ton moqueur. »

« La bibliothèque n’est pas assez grande pour toi, tu trouves qu’il n’y a pas assez d’air ici ? ajouta un autre en ricanant. »

Mon moi relevait sa petite tête blonde, un filet de sang au coin des lèvres, mais ne trouvait pas la force de répliquer. Elle se cramponnait à la moquette et je savais que par ce geste elle se cramponnait aussi à sa propre vie. Je pris une grande inspiration et expirai dans la foulée très lentement.

« Tu vois la colère dans mes yeux ? La solitude... la peine.. le sentiment d'injust… »

Ma vue se brouillait complètement tandis que les trois élèves s’en allaient, me laissant pour morte au milieu de mes livres. Mon moi tendait dans un énième effort sa petite main vers l’étagère proche pour tenter de se relever, mais échouait lamentablement et s’affalait de tout son long sur la moquette en murmurant si faiblement un « à l’aide » que personne ne devait entendre.

« La bibliothécaire m’a retrouvé deux heures plus tard…  inconsciente, dis-je. Une heure de plus et tes souhaits étaient réalisés, je n’étais plus de ce monde. Quand je me suis réveillé, rien n’avait changé. J’étais toujours malade, toujours seule, et sans personne à qui parler car tous les élèves de Beauxbâtons se désintéressaient d’une personne si faible. »

J’essuyai mes yeux d’un revers de la main et regardai ce pauvre moi étendue sur le sol, ses cheveux blonds étalés sur son visage.

« Je n’étais rien pour personne. »

L’illusion s’effondra, nous ramenant à Poudlard.

« Ta mère ne peut pas te montrer tout l’amour qu’elle a pour toi, pas ici. J’ai conscience de ne pas être ta mère, mais je n’ai aucune fonction ici qui m’oblige à traiter tous les élèves de la même façon. Alors... que dirais-tu d’être un peu moins seul ? »

Le petit prince des grands couloirs

    J’étais prêt à m’effondrer, épuisé et vidé de toute l’eau de mon corps. Peut-être que mes larmes étaient contagieuses. En tout cas, j’aurais juré que la femme commençait à avoir les yeux humides. Elle me dit que ma mère m’aimait, qu’elle m’aimait même plus que tout, mais qu’elle ne pouvait pas le montrer parce que patati patata et les enfants sont cruels. Moi, j’ai toujours trouvé que les adultes étaient encore plus cruels que les enfants. Je ne me laisserai jamais marcher dessus par un enfant, alors que les adultes sont comme de gros mammouths qui peuvent tout détruire sur leur passage, comme ça, d’un seul geste. Les adultes font du mal aux enfants, mais c’est toujours les enfants qu’on gronde, c’est toujours leur faute. Les grands, parce qu'ils sont grands, ne se remettent jamais en question.

    La sorcière passa sa main sur mon visage et essuya mes joues qui étaient à nouveau toutes mouillées. Ce contact me surprit, mais pas autant que le fait qu’elle saisisse ma main et s’amuse à nouveau à déformer le monde. Alors voilà, elle avait décidé de me punir elle-même, maintenant-tout-de-suite ? Je ne comprenais pas grand-chose à ce qui se passait, mais une chose était sûre : je n’étais plus à Poudlard. Tous mes sens me criaient que je ne pouvais plus y être. Où m’avait-elle emmené, et pourquoi se permettait-elle de m’emmener n’importe où, comme ça ? Tout devint encore plus incompréhensible quand elle me dit qu’elle n’était pas très loin. Forcément qu’elle n’était pas loin, puisqu’elle était juste à côté de moi ! C’était complètement absurde, mais au moins mes larmes cessèrent de couler, mon cerveau étant trop occupé à essayer de comprendre ce qui se passait autour de moi.

    Je vis alors une petite fille, juste là, par terre. Elle devait avoir mon âge, et je pensai aussitôt qu’elle avait l’air vraiment bête à se rouler comme ça sur le sol. Je ne saisissais toujours pas bien le rapport entre cette enfant et Aude Luneau qui me racontait sa vie. Il fallut qu’un autre enfant appelle la fille par terre « Luneau » pour que la lumière se fasse dans mon esprit. Un autre gamin se moqua d’elle aussi. Je ne savais pas trop comment réagir. Est-ce qu’il fallait que je me joigne à eux pour me moquer de la fille, de Luneau petite ? Elle que je détestais, c’était après tout l’occasion de lui faire du mal, et puis elle était bien moins impressionnante à mon âge, si faible, que maintenant.

    Je ne sais pas si je voyais la colère dans ses yeux. J’avais juste envie de lui crier : « relève-toi, abrutie, et fais-leur la peau ! ». Je fronçai les sourcils, parce que la petite fille ne les fracassait pas et c’était très décevant. Alors, j’eus envie de lui donner des coups de pieds pour qu’elle se relève, ce qui n’était finalement pas très logique. En fait, je détestais voir la faiblesse de la fille, ça me répugnait. « Bouge-toi, bouge-toi, bouge-toi, espèce de débile, allez, BOUGE ! » et j’étais en colère parce qu’elle ne bougeait pas d’un pouce. Mais dès qu’elle tentait quelque chose, elle retombait lamentablement. Je me dis que je ne voudrais jamais être comme cette fille, et j’en avais horreur, parce que comme son futur, elle me terrifiait. Pour des raisons complètement différentes. Je comprenais pourquoi elle n’avait pas d’amis, à cette époque. On devait toujours la choisir en dernier pour les jeux, on devait l’éviter tout le temps. J’aurais dû ressentir de la compassion, mais je n'éprouvais que du dégoût et de la peur. Oui, peut-être bien que les enfants peuvent être cruels.

    Je serrai très fort la main de la sorcière et mon visage était complètement déformé par la colère. Je ne sais pas bien comment on est retourné à Poudlard, mais quelques secondes plus tard, on était dans le couloir qu’on venait à peine de quitter, comme si rien n’avait changé. Aude Luneau me dit que ma mère ne pouvait pas me montrer l’amour qu’elle avait pour moi, en tout cas pas ici, et je ne comprenais toujours pas pourquoi. Je m’en fichais, moi, que tout le monde sache que j’étais son fils, et je croyais même que ça m’aurait valu des autres plus de crainte que de moqueries. En bref, ça aurait été mieux.

    La sorcière en blanc me fit comprendre qu’elle se proposait de m’aider à être moins seul. Je ne savais pas quoi dire. Je sentais bien qu’elle était gentille, mais je ne savais pas si j’aimais ça ou si ça m’énervait. J’étais si habitué à être rejeté qu’un tel comportement me paraissait étrange, suspect et même potentiellement dangereux. Il fallait que j’évalue les pours et les contres.

« Est-ce que vous vous êtes vengée de ceux qui vous ont fait du mal ? »

     Je fixai Aude Luneau et précisai :

« Est-ce que vous avez retrouvé le mage noir qui a tué vos parents ? Est-ce que vous l’avez tué ? Et est-ce que vous avez fait du mal aux enfants qui se sont moqués de vous ? »

Seuls les faibles se font bouffer par le système ♪

Le petit prince des grands couloirs

52.


La pression que la main d’Owen exerçait sur la mienne était phénoménale pour un si petit garçon. C’était pour moi le signe que j’étais peut-être parvenue à quelque chose, même si ce quelque chose n’était pas clairement défini. Les questions qu’il me posa me confortèrent dans mon analyse. Je baissai les yeux sur lui et, après avoir rangé ma baguette magique, posai mon autre main sur celle qui retenait déjà la première.

« Je vais te confier quelque chose que ta mère est la seule à savoir, dis-je en reléguant la scène de mon agonie dans les bas-fonds de ma mémoire. Au cours de ma dernière année d’étude à Beauxbâtons je suis devenue championne de France de duel de sorciers. Devine qui j’ai humilié en vingt-sept secondes et trente-trois secondes devant toute une foule d’observateurs ? »

Je me baissai pour me remettre à la hauteur d’Owen et retirai la main qui recouvrait la sienne en récitant mentalement une vielle incantation qui redonna son apparence réelle à deux des bagues en argent que j’arborai à mes doigts. J’enlevai la première et observai, non sans une certaine tendresse, la magnifique fleur de lys en or posée sur la chevalière couverte de runes. Je tendis l’objet à Owen.

« J’ai brisé leur rêve… commentai-je. Pendant des années, ils se sont moqués. Je les ai laissé faire, car je savais que j’étais meilleure qu’ils ne le seraient jamais. Et quand le moment de la revanche a sonné, je les ai humilié comme ils m’avaient humilié. J’ai raflé le titre qu’ils convoitaient tandis qu’ils sombraient dans l’oubli… »

J’ôtai la seconde. Elle était coiffée d’une tête d’aigle aux yeux rubis.

« … je suis devenue championne d’Europe de duel de sorciers en espérant attirer l’attention du meurtrier de mes parents. Je n’avais qu’un nom, un seul. Sepulveda. Mais il n’est jamais venu à moi et toutes mes recherches sur ce nom ont abouti à des impasses. Je reste cependant convaincue que le meurtrier est toujours en vie et qu’un jour je réussirai à mettre la main sur lui… mais je ne le tuerai pas. Ça non. Ce serait trop facile, tu ne crois pas ? Et puis je deviendrai une meurtrière à mon tour pour ses enfants, s’il en a. Non... Je lui réserverai un châtiment bien pire, qu’il souffre comme j’ai souffert de l’absence de mes parents durant des années. »

J’observai Owen au main des deux chevalières.

« Si tu étais à ma place, ce n’est pas ce que tu ferais ? »

Le petit prince des grands couloirs

   C’était une championne de duels. La championne d’Europe. Elle était mieux que ce que je pensais. Je me demandai pourquoi elle n’était pas aussi championne du monde, mais pensai que ce n’était pas si grave, puisqu’elle s’était vengée ou avait au moins essayé de le faire. Je trouvais sa vengeance un peu insuffisante, mais elle avait le mérite d’exister ; Aude Luneau remonta un peu dans mon estime.
Je voulais pourtant résoudre un problème qui me tracassait à son propos. Concernant celui qui avait tué ses parents, elle voulait lui faire du mal aussi, encore plus que si elle le tuait seulement. Cela me semblait être une bonne idée, je ferais probablement (presque) pareil. En fait, si c'était moi, je le ferais mieux.

« Si…, hésitai-je. »

    Je réfléchis à ce que je ferais pour me venger, quel châtiment je choisirais, si on tuait quelqu’un que j’aimais – mais c’était plus difficile de se projeter car je n’étais pas sûr d’aimer assez quelqu’un pour réveiller mon imagination. Je fis alors un classement mental de ceux que j’aimais le plus, mais des tonnes d’arguments contradictoires s’entremêlaient, si bien qu’il m’était impossible de savoir si je préférais Papy, Mamie, Maman ou mon chat – finalement, je conclus que je me préférais moi.

    Je regardai Aude Luneau à nouveau et penchai la tête sur le côté.

« Mais moi, j’aurais pas attendu qu’il vienne à moi et j’attendrais pas un jour. Et si j’avais rien trouvé qui aurait pu me conduire à lui, ben j’aurais cherché ailleurs jusqu’à ce que je trouve. J’serais pas devenu directeur de je-sais-pas-quoi avant ça. Franchement, c’est une perte de temps. »

  Je fronçai les sourcils et croisai les bras. L’idée de rester gentiment à attendre mon ennemi me semblait complètement stupide. Il fallait se bouger ou ne rien espérer – et pour moi, le choix était vite fait. Ce que je veux dire, vous savez, c’est qu’il y a cette histoire avec le beurre et l’argent du beurre, et puis celle qui dit que quand faut y aller, faut y aller.

  J’imaginai ce crime non vengé, alors je poursuivis, indigné :

« C’est vrai quoi, si ça se trouve il est tranquille chez lui à lire son p’tit journal tous les matins dans son p’tit fauteuil, là ! Moi si j’étais vous, j’le laisserai pas être tranquille, je voudrais qu’il ait peur tout le temps, qu’il ait peur de me voir débarquer même quand il prend sa douche ou quand il est aux toilettes, genre vraiment tout le temps, qu’il sache que je suis prêt à le retrouver et que je peux y arriver à tout moment, vous voyez ? Et quand je l’aurais, BAM ! »

  Je haussai le menton, très fier de moi et de mes idées. Je me sentais puissant rien qu'à imaginer tout ce qu'il était possible de faire, dans une vie.

« Moi j'vais le retrouver votre Sepulmachin, si c'est comme ça, et en échange, vous me direz comment faut faire pour devenir un champion de duels. »

    J'observai alors les chevalières et rêvai de mon sacre futur, du jour où je deviendrai champion de duels et Roi du monde.

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Le petit prince des grands couloirs

53.


Il y avait chez Owen beaucoup plus de Kristen que je ne l’avais imaginé au début. Au-delà des charmantes mimiques empruntées à sa mère, Owen cultivait (peut-être bien sans s’en rendre compte) le même goût du risque inconsidéré et cette vision tranchée et sans bavure de la justice. Une justice qui chez l’un comme chez l’autre ne s’exprimait qu’à travers l’individu. Loin, très loin, des tribunaux officiels.

J’avais eu tort. Owen tenait certainement plus de sa mère que de son père. Mais cette révélation n’était accessible que si on se donnait la peine et le courage de s’abimer les ongles en grattant la surface de son épaisse carapace. Une autre similitude partagée par la mère et le fils, songeai-je en souriant à Owen.

« Ça me semble un marché tout à fait honnête, dis-je, réellement attendris par la détermination sincère qui brillait dans ses petits yeux. Je ferai de toi le plus grand duelliste du monde et en échange tu m’aideras à punir le meurtrier de mes parents, marché conclu ? »

Que penserait Kristen de tout ça, je l’ignorai, mais ce marché me semblait un pont inespéré jeté entre Owen et nous…

« Pour sceller notre accord et en guise de ma sincérité, je t’offre l’une de ces deux chevalières, ajoutai-je en captant l’attrait qu’elles exerçaient sur cette petite tête pleine de rêves insensés. Laquelle choisis-tu de garder avec toi ? »

… un moyen, qui sait, de tisser des liens durables et peut-être, un jour, de former une véritable famille dans laquelle Owen se sentirait parfaitement intégré et épanoui.

De la même façon que Kristen avait fourni une aide inconditionnelle à ma fille pour lui permettre de vaincre ses démons, il me semblait que le moment était venu pour moi d’apporter mon aide inconditionnelle à son fils pour qu’il vienne à bout des siens.

Le petit prince des grands couloirs

J’étais moi-même surpris par la tournure des événements. Je ne savais pas pourquoi ni comment on en était arrivé là. J’étais parti plein de mauvais sentiments, plein d’une envie certaine de détruire cette dame, et maintenant je ressentais le besoin de m’allier à elle. Il fallait qu’elle m’apprenne des choses, et après on verrait bien ce que ça donnerait. Quand elle se proposa de m’offrir l’une de ses deux chevalières, symboles de ses victoires, je n’hésitai pas une seconde. Bien sûr, je choisis celle qu’elle avait reçue en tant que championne d’Europe.

Les derniers mots que je dis à Aude Luneau ce jour-là furent : « Vous êtes cool ! » et, confus, je m’éclipsai. J’avais l’étrange sensation d’avoir trahi ma volonté première, celle qui me hurlait que je devais être le pire ennemi de cette sorcière. Pourtant, je n’y pouvais rien. J’avais même envie de prouver à cette femme que je pouvais effectivement l’aider à retrouver son Sepulmachin – encore fallait-il que je réussisse à retenir son nom. Du haut de mes onze ans, j’étais déterminé à faire de grandes choses et à m’entourer de grandes personnes : si je voulais rester proche de ma mère, pourquoi m’étais-je mis en tête de ne pas tolérer la présence de cette Aude Luneau ? C’était une championne de duels, après tout. Entre ces deux-là, j’étais sûr que je pourrais apprendre plein de choses et devenir puissant.

Je gardai cette chevalière très précieusement. J’avais décidé de me procurer une chaîne pour l’accrocher à mon cou, persuadé que les bagues, c’était plutôt un truc de filles.

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