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Serpentard et les princesses d'Asie

J’avais déjà tristement préparé ma valise quand Maman m’a envoyé ce petit papier volant me demandant de la rejoindre dans son bureau. Elle voulait certainement me dire au revoir avant les vacances. J’y suis allé, un peu bougon : j’avais l’intention de l’apitoyer pour rester à Poudlard avec elle pendant tout l’été. Je voulais qu’elle m’apprenne des choses et qu’elle ne consacre tout son temps qu’à moi. Je me voyais déjà arriver en deuxième année avec les compétences d’un élève de quatrième année (au moins) : j’impressionnerais alors tout le monde, tout le temps, et je serais adulé ! Cette pensée me fit sourire : mais il fallait que je le ravale avant de voir Maman, car la première étape du plan étant de la persuader de me faire rester.

Et c’était précisément pour ça qu’elle m’avait fait venir. Elle voulait que je reste avec elle pendant les deux premières semaines des vacances d’été. Je râlai un peu, j’en voulais plus, mais quand je compris que je n’en aurai pas plus, je m’en contentai. Il me faudrait mettre à profit ces deux semaines avec ma mère…

… et avec les chinois. Je désapprouvais cette concurrence, que je jugeais d’ailleurs déloyale. Il me semblait que ces trois enfants-là trichaient. Ils n’avaient pas le même niveau que nous, à Poudlard, et il m’était très difficile de l’admettre. Apparemment, ils commençaient leur apprentissage de la magie bien plus jeunes, ce qui était une injustice effroyable. Pourquoi laissait-on faire ça ? Ces chinois étaient les stars de l’école, cette année. Ils prenaient toute la place. Si j’avais voulu en encourager un, je crois que cela aurait été Chu-Jung, déjà parce que c’était un garçon, mais aussi parce que Diana, sa coéquipière, était à Serpentard. Mais plus le temps passait, moins je les supportais, tous autant qu’ils étaient.

Et cet été encore, ils jouaient les intrus. Ils allaient s’interposer entre ma mère et moi, et je craignais qu’ils se payent le luxe d’accaparer son attention. Je voulais me mettre en avant auprès d’elle, comme auprès de tout le monde. Ma mission commença sur le quai de la gare de Pré-au-Lard.

Maman m’avait dit de ne pas y aller, puisque je restais à Poudlard. Cela ne servait à rien. Elle se trompait pourtant, bien sûr que cela servait à quelque chose. Je décidai donc d’accompagner Bell’ et mes camarades de Serpentard, en même temps que les autres élèves de l’école, jusqu’au quai du Poudlard Express. Il y avait aussi les chinois qui disaient au revoir aux autres. Maman, le directeur des chinois et sa seconde étaient là aussi. Au début, je les ai évités car je ne voulais pas me faire réprimander. Je restais avec les Première Année de Serpentard. Je n’avais pas ma valise, mais j’avais pris le soin de prendre avec moi un air très fier. Bell’ me dit alors :

« Rappelle-moi pourquoi tu laisses ta valise ? »

Je dis :

« Je n’en ai pas besoin, je t’ai dit. »

Il me lança un regard en biais. Il avait déjà posé la question, je lui avais déjà répondu, et j’avais cette fois encore pris la peine de prendre un air très mystérieux et sûr de moi. Quand il entra dans le train, je restai sur le quai, les mains dans les poches.

« Tu fais quoi ? me demanda-t-il. »

Je fis mine de n’avoir pas bien entendu, la tête vers le ciel. Je la rabaissai vers les lui, haussai les sourcils et fit : « mhh ? » alors il répéta sa question, cette fois franchement agacé.

« Oh, je regarde le paysage, fis-je avec un total manque d’intérêt pour sa question. »

Il grogna et me dit quelque chose comme « j’en ai marre que tu fasses des secrets tout le temps », puis il monta dans le Poudlard Express, traînant difficilement sa valise derrière lui. Je le regardai partir en pensant qu’il me pardonnerait bien vite. Puis, je cherchai du regard Elena Stoyanov. Lorsque je la vis, je haussai le menton et regardai vers le ciel, les mains toujours bien enfoncées dans mes poches avec une attitude désinvolte. Je lui lançai un regard en biais que je pensais vouloir dire « tu as vu, je reste ici, moi, à Poudlard. » J’attendis que le train ferme ses portes et s’en aille pour être au comble de la joie. J’espérais que tout le monde m’avait vu rester. Le problème, c’est que Maman aussi m’avait vu faire. Elle me lança un regard un peu noir (malgré ses yeux bleus) mais ne dit rien. Elle avait les lèvres toutes serrées comme quand elle était fâchée.

Les chinois étaient là, séparés de leurs binômes respectifs. Je ne voulais pas leur parler pour le moment, trop accroché à mon idée de mystère. Je fis le trajet jusqu’à Poudlard tout seul, m’imaginant en loup solitaire, mais c’était long. Je restai bloqué devant les grilles de Poudlard, qui ne s’ouvrirent pas pour moi. Je dus attendre le groupe composé des chinois et de ma mère. Celle-ci arriva un peu avant les autres : elle avait dû partir devant pour pouvoir me parler.

En arrivant près de moi, elle ne m’adressa pas un regard et ouvrit le portail d’un coup de baguette.

« Je croyais t’avoir dit qu’il n’était pas utile que tu y ailles, me dit-elle. »

Je pris un air aussi grognon qu’elle. Réflexe d’auto-défense.

« Je voulais dire au revoir à mes amis. »

Elle souffla par le nez et plissa les yeux comme si dire au revoir à ses amis n’était pas un argument, qu’y aller restait tout à fait inutile. Elle entra par le portail et m’invita à la suivre.

« Tu as quartier libre jusqu’à ce midi. Cet après-midi, on se met au travail. »

Je hochai la tête et partis devant, tandis qu'elle attendait les autres. J’avais un programme d’exploration à suivre : j’allais avoir le château pour moi tout seul, ou presque ! J’ouvrirais toutes les portes inconnues, explorerais les sous-sols à la lueur de ma baguette, je plongerais dans les mystères de Poudlard… Et j’espionnerais les chinois.

Je passai donc la matinée à m’aventurer dans le château. Le midi, je ne voulus pas manger avec les autres. Ils se retrouvaient apparemment tous dans la Grande Salle pour ce premier déjeuner en petit comité. J’attendis à la sortie de la salle, impatient de m'exercer à la magie. Mei et Qiong sortirent en premier. Je voulais les aborder mais je ne savais pas par où commencer. Je baissai un peu la tête et en la relevant vers Qiong, je dis finalement :

« Ça fait quoi d’être aveugle ? »

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QIONG



Les conversations avaient beau se poursuivre entre les adultes, je n’entendais que le silence. Le silence d’un univers à l’arrêt depuis que ses principaux pensionnaires étaient retournés auprès de leurs familles pour écouler les deux mois les plus chauds de l’été. Poudlard n’était plus Poudlard. Il n’y avait qu’à écouter la façon dont les tintements de l’argenterie se dispersaient dans l’immense espace de la Grande Salle, comment le vide les engloutissait sans en recracher une miette. Même les mots échangés ne portaient pas très loin, comme si le silence entendait bien dominer les débats tôt ou tard. Écrasée. Je me sentais écrasée par l’absence de mouvements superflus, écrasée par ce règne du vide, résignée à terminer mon assiette le plus vite possible pour retrouver la richesse du monde extérieur.

À côté de moi, Mei perçut certainement mon malaise car j’entendais les coups de baguettes se multiplier, vibrant de nervosité, comme si ses doigts se faisaient les porte-paroles de son inquiétude. Intérieurement, je louais son indéfectible dévotion et l’amitié sincère qu’elle me témoignait à travers des moments de communion silencieuse comme celui-ci. Résolue à la calmer, je ramenai les baguettes dans ma main droite et posai délicatement ma main gauche sur son avant-bras. Sa nervosité s’envola aussi soudainement qu’un sourire complice fendait mes lèvres.

Nous terminâmes notre assiette sans laisser présager notre hâte, puis nous quittâmes la Grande Salle avec l’autorisation de grand-père. Mais alors que nous abandonnions ce vaste espace pour un autre encore plus grand, une voix que je n’avais encore jamais entendu m’interpella de la façon la plus directe qui soit. Qu’est-ce que cela faisait d’être aveugle ? Me tenant par le bras, Mei bouillonnait d’envie d’étrangler notre interlocuteur. Je le sentais à la façon dont son aura magique me picotait la peau. Consciente que tout pouvait déraper en un instant, j’obligeai Mei à se concentrer sur moi :

« Qui est-ce ? »

Ma question, posée sur un ton courtois, fit soupirer mon amie.

« Je ne sais pas. Un élève forcement important pour la directrice, puisque tous les autres sont partis. »

Elle avait dit ça en le regardant, lui, la voix aussi haute que possible, comme si c’était à lui qu’elle s’adressait et non à moi. Je souris à son attitude, mais ne lui laissai pas l’opportunité de pousser le vice plus loin. Je voulais sortir, entendre le vent chanter dans mes oreilles et sentir le soleil me caresser la peau. Il n’était pas question de laisser Mei s’emporter malgré le manque de politesse de notre interlocuteur.

« Que dirais-tu de te joindre à nous ? lui proposai-je. Nous allions sortir dans le parc, profiter du beau temps. Tu pourras, par la même occasion, m’expliquer ce que c’est de voir, puisque je ne sais pas ce que cela représente vraiment. »

Mei renifla bruyamment. Elle désapprouvait.

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Un élève important pour la directrice… elle ne croyait pas si bien dire ! Je mourrais d’envie de lui dire tout de suite qui j’étais pour elle et qui elle était pour moi, mais j’eus envie de laisser un peu de temps avant cette révélation, m’imaginant ainsi créer un certain suspense. Je me contentai, en attendant, de bomber un peu le torse. Quant à l’invitation de Qiong à aller avec Mei et elle dans le parc, je fis mine d’hésiter avant de l’accepter.

« Je ne sais pas, on m’attend ailleurs…, dis-je en prenant un air tiraillé entre deux occupations d’importance plus ou moins équivalentes. »

Je haussai les épaules avant de révéler ma décision de faire l’honneur de ma présence aux deux filles :

« Allez, je dirai à ma mère que j’étais avec vous. »

Je mis les mains dans les poches et habillai mon visage du masque de l’étourderie. Je n'avais pas réussi à faire durer le suspense plus longtemps : c'était trop tentant. Je voulais qu'elles comprennent qu'elles n'étaient pas les grandes stars ici, à Poudlard.

« Ah oui ! La directrice, comme vous dites, c’est ma mère. Puisqu’on va rester deux semaines ensemble, c’est pas grave si je vous le dis. Vous auriez fini par le deviner de toute façon. »

Je laissai aller ma main dans un geste las, comme si ces considérations n’étaient pas si importantes. Secrètement, j’avais espéré produire un petit effet sur les deux asiatiques. C’était la première fois que je révélais à quelqu’un de mon âge, dans Poudlard, que j’étais le fils de ma mère. Je m’attendais à recevoir, en retour, de l’admiration, du respect, des révérences ou bien tout cela à la fois. Je ne leur laissai pourtant pas le temps de réagir, pensant que l’effet de mon annonce n’en serait que plus fort si je faisais mine de ne pas accorder trop d’attention à ce lien de parenté. En me dirigeant vers la porte du château comme si j’en étais le maître (ma révélation m’avait procuré un regain de confiance en moi), je dis :

« Mais du coup, puisque t’es aveugle depuis toujours, quand t’imagines des trucs dans ta tête, par exemple, ça donne quoi ? Ou alors quand on te décrit quelque chose, comment tu l’imagines ? Genre le plus gros dragon que vous avez ? Parce qu’il est quand même vachement impressionnant à voir, celui-là. »

Ma curiosité quant à ce phénomène était sincère. Comment pouvait-on se figurer le monde sans jamais l’avoir vu ? Est-ce qu’il y avait un autre monde qui n’était accessible qu’aux aveugles ? Je ne savais pas comment expliquer ce que cela faisait de voir et je doutais, de toute façon, que ma réponse intéresse beaucoup Qiong.

« Il paraît que quand on a un sens en moins, tous les autres sont beaucoup plus forts, dis-je sans trop savoir pourquoi, peut-être, inconsciemment, pour étaler ma science. »

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MEI



Il me fallut un effort surhumain pour ne pas lever les yeux en l’air quand ce gamin nous révéla être l’enfant de la sorcière noire. Je n’avais pas besoin de tourner la tête pour connaître la réaction de mon amie. Comme je pouvais m’y attendre, Qiong affichait un sourire plus appuyé. Ce sourire revenait toujours sur le tapis quand une nouvelle surprenante lui parvenait, de sorte qu’elle ne semblait jamais vraiment surprise. Ce qui sauvegardait l’essentiel à mes yeux : notre dignité. Je plissai néanmoins les yeux en regardant notre interlocuteur privilégié se diriger vers les grandes portes comme s’il était en quelque sorte le guide de notre visite. Il n’y avait pas à dire, je détestais les manies de ce gamin. Tout chez lui, jusqu’à la lueur dans son regard, puait la suffisance.

Mais Qiong était bien trop polie et trop bien éduquée pour se braquer contre un tel comportement, voir pour le relever. Même les questions insistantes de ce drôle de perroquet ne semblèrent pas l’émouvoir. Mes nerfs étaient à vif. Le fils de ne devait son salut qu’à la présence de Qiong et à la façon très discrète qu’elle avait de me pincer le bras à chaque fois qu’elle percevait que j’allais déverser mon venin sur lui. Ce qui n’aidait pas mes nerfs à se calmer…

« Je ne me les imagine pas, répondit-elle avec ce même sourire que je rêvais de voir disparaître ne serait-ce qu’une fois pour déstabiliser un chouïa le petit maître des lieux. Puisque je n’ai jamais pu associer la moindre image à quoi que ce soit, je caractérise les choses différemment. Le dragon de mon grand-père dégage une odeur très subtile, celle d’une vieille montagne, sa voix a le volume et l’amplitude d’un gigantesque espace fermé, et son cuir a la douceur et la dureté d’une pierre lisse. »

Elle m’emporta — sa force physique était peut-être le secret le mieux garder de l’univers — vers les grandes portes. Je la suivis sans broncher et me félicitais pour mon silence irréprochable. Je me surprenais.

« Ça ne sert à rien de me décrire les choses, ajouta-t-elle en passant à côté de notre guide impérial. Je perçois des choses que personne ne peut percevoir avant moi. Rien que l’intonation de ta voix et les inflexions que tu lui donnes me font comprendre beaucoup de choses sur toi. Des choses que vous autres voyants ne percevez que dans des circonstances exceptionnelles, trop préoccupés que vous êtes par tout ce que vous voyez. Je n’ai pas ce problème, dieu merci. »

Je secouai la tête et souris à mon tour. La philosophie de vie de mon amie me surprendrait toujours. En croisant le regard de notre interlocuteur, je repris toutefois un air plus féroce, histoire de lui faire comprendre que si Qiong était disposée à faire causette avec lui, je ne l’étais pas, moi.

Le parc de Poudlard respirait l’été. Qiong devait considérer que je respirais l’hostilité.

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Je ne comprenais toujours pas très bien ce que Qiong expliquait : si elle ne savait pas à quoi ressemblait une vieille montagne, comment pouvait-elle y comparer l’odeur du dragon ? Je fis néanmoins comme si tout ce que disait Qiong était limpide, persuadé que si je continuais à poser mes questions, je finirais par passer pour un imbécile. Je me contentais donc de faire « mh-mh » en prenant un air sérieux. Je me demandais à quoi j’associerais Qiong et Mei dans un monde où elles ne seraient pas seulement Qiong et Mei. La première serait peut-être… un ciel bleu avec un peu de vent et quelques nuages blancs, enfin quelque chose de poétique dans ce goût-là. Et Mei… Du vomi de chat, pensai-je en observant son air mauvais. Si j’avais voulu continuer sur mes pensées poétiques, j’aurais dit la mer, mais une mer trop salée, qui colle à la peau et qui laisse une sensation désagréable. Mais le vomi de chat, ça lui correspondait encore mieux, après tout.

Enfin, j’étais intrigué par ce que Qiong croyait percevoir dans ma voix. J’étais toujours très intéressé par ce que les autres pensaient de moi ou pensaient savoir de moi. Cela me permettait de me faire une idée de ce que je dégageais tout en évaluant mes interlocuteurs.

« Qu’est-ce qu’elle te fait comprendre, ma voix ? demandai-je, plein d’espoir. »

J’eus aussitôt une autre question, qui me trottait dans la tête depuis quelques temps :

« Et ça fait quoi d’être la petite-fille du directeur de ton école ? »

En vérité, j’attendais beaucoup de sa réponse.

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QIONG


Les portes s’ouvrirent devant nous sans que qui que ce soit ne les actionne. Le bon air extérieur emplit mes narines. Je savourai silencieusement le parfum de l’herbe, auquel s’ajoutaient celui de l’eau douce, de la résine sauvage, et des pins. Le soleil était chaud, mais le vent qui tournoyait dans la vallée rendait ses rayons aussi tièdes que les écailles d’un cracheur de feu. Je fermai les yeux et levai mes bras, profitant de ce vent joueur qui s’engouffrait partout, y compris sous ma robe. Je souris pour mieux dissimuler mon trouble, consciente que quelqu’un attendait impatiemment mes réponses. Ce n’était qu’une projection de l’esprit, je le savais, mais je pouvais sentir son regard posé sur moi. « Pour le moment, que tu es un garçon impatient et fier, répondis-je. Qui a oublié de nous dire son prénom. » Je lui tournai mon sourire puis m’éloignai en me détachant de Mei. En m’appuyant sur les oscillations du vent, je m’arrêtai dans un coin surélevé où le vent soufflait un peu moins fort du fait qu’il se heurtait certainement à un dénivelé trop important. Je m’accroupis en rejetant mon sourire et me mis à caresser l’herbe du plat de la main. Mon grand-père ne passerait pas l’hiver. Alors qu’est-ce que ça faisait d’être sa petite-fille, ma petite Qiong ? Qu’est-ce que ça faisait d’être le seul membre de sa famille dont il était proche ? Je sentis inévitablement les larmes monter, mais je les empêchai d’atteindre leur but en faisant déferler ma magie dans la terre molle. Certaines choses devaient rester enterré.

Nurhaci poussa un cri strident en surgissant de la porte invocatrice que je venais de dessiner sur le sol. J’entendis ses ailes claquer sèchement en l’air. « Ça demande deux fois plus de travail, dis-je, certaine que l’oreille de notre illustre invité était toujours tendue vers moi malgré l’apparition de mon phénix. Tu dois le savoir aussi bien que moi, les autres attendent beaucoup plus de nous. Comme si nous étions condamnés si ce n’est à surpasser, au moins à égaler la personnalité à qui nous sommes apparentés. Alors j’essaie de faire au mieux, même si parfois je suis épuisée. Je ne serai jamais mon grand-père. Je ne lui arriverai jamais à la cheville parce que mon handicape fera toujours de moi une sorcière de seconde zone, mais de son vivant j’essaierai au moins de le rendre fier. » Mei s’était approchée alors que je parlais. Elle ne dit rien mais elle me regardait, j’en étais persuadée. Elle voulait être là. Ne rien dire, mais juste être là, auprès de moi pour me soutenir. Par la seule force de sa volonté, Mei me rendait plus forte. Nurhaci aussi. Atterrissant devant moi, il poussa son bec sous mon menton pour me témoigner son affection autant que sa compréhension. « J’imagine que les choses sont différentes pour toi ? Je sens que tu tiens à prouver beaucoup de choses. »

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Je regardai le manège de Qiong d’un œil surpris. Elle semblait si heureuse de se trouver dans le parc de Poudlard que je la soupçonnais de percevoir des choses dans cet air qui ne m’étaient pas accessibles. J’inspirai un grand coup moi aussi, comme pour tenter d’attraper au vol ces particules invisibles de bien-être, qui n’étaient pas naturellement disposées à m’être offertes. Qiong me trouvait impatient et fier. J’étais fier d’être fier, en revanche il ne me semblait pas qu’impatient était un compliment. Je devais pourtant l’admettre : ma patience était très limitée, il me fallait toujours tout, tout de suite. Quant à mon prénom… Je réparai machinalement cette erreur en bredouillant : « Owen. »

La suite m’intéressa davantage : Qiong me révéla ce qu’elle ressentait par rapport à sa situation familiale. Je m’aperçus que c’était très différent pour moi : car tout le monde savait qui elle était. J’ai toujours pensé que tout serait mieux si les gens savaient qui j’étais : ils auraient peur d’être méchants avec moi, me respecteraient, m’admireraient même, bref, m’apprécieraient à ma juste valeur… Le point de vue de Qiong sur la question me fit beaucoup réfléchir : j’essayai alors de comprendre la décision de ma mère de cacher le lien qui nous unissait, sans y parvenir tout à fait.

« J’crois pas que tu sois une sorcière de seconde zone, sinon tu serais pas là à nous montrer ce que tu sais faire. Et tu l’as dit toi-même, ton handicap te permet de voir… enfin de percevoir des trucs que nous on peut pas percevoir. T’arriveras peut-être à inventer des trucs par rapport à ça. Je veux dire, ça se peut. »

Je sentis mes joues s’empourprer : j’étais peu habitué à faire des compliments. Mais Qiong me plaisait bien, elle était gentille. Et puis elle faisait de son mieux mais elle avait quand même l’impression que ça n’allait pas, que ce n’était pas suffisant. Je ne sais pas pourquoi, mais ça m’a… comme on dirait, touché. La jalousie que je ressentais vis-à-vis des chinois s’évaporait devant la douceur de Qiong. Je repris rapidement, avant de devenir rouge comme une tomate :

« Ma mère dit pas aux autres que je suis son fils. Mon père dit que c’est pour mon bien, tout ça, enfin tu connais les adultes, tout ce qu’ils font c’est toujours pour notre bien même quand ça nous fait pas du bien du tout. Il dit qu’elle fait ça pour me protéger, mais je sais même pas de quoi, j’ai jamais demandé qu’on me protège. En tout cas, je me suis juré qu’un jour je serai plus fort qu’elle. Comme ça, elle sera bien obligée de voir… »

Je m’étais arrêté avant d’aller trop loin. Obligée de voir que je vaux mieux que les autres et que ce n’était pas la peine de m’abandonner, et là, là ! je me vengerai, je lui montrerai qu’elle n’avait pas qu’à me laisser, mais d’abord je vais apprendre tout ce que je peux pour être plus fort, même si ça doit venir d’elle-même.

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8

L'ORPHELINE


Les sacrifices humains sont encore profondément enracinés dans les branches les plus sombres de la magie noire. Mais le sacrifice volontaire d’une sorcière reste une particularité déroutante de la Secte du Serpent Rouge. Un testament de  chair et de sang offert à chaque nouvelle génération de sorcières.

*

Postée près de mon amie, j’observai le cirque qui se jouait autour de moi du coin de l’oeil. Impuissante. Comme toujours, quand Qiong décidait de se lier d’amitié avec le premier venu sans poser quelques jalons de sécurité. Ses propos, qui m’avaient poussé à lui faire ressentir ma présence, avaient ouvert une brèche dans laquelle je n’aurais jamais imaginé que ce Owen s’engouffrerait. Je tournai la tête pour m’offrir un meilleur angle et l’étudiai attentivement : des rougeurs sur ses joues à la lueur vacillante de ses yeux bleu-vert. Qiong avait visé juste, pour ne pas changer, mais j’étais la seule de nous deux à pouvoir saisir l’ampleur des difficultés que ce gamin devait endurer en me basant sur ces détails visuels. Je détournai aussitôt les yeux, les sourcils froncés, agacée autant par ce que je venais de saisir en plein vol que par le début de compassion qui s’était insinuée en moins sans que je lui demande de pointer le bout de son nez.

« Après un temps, les adultes oublient, parfois pour toujours, ce qu’était leur vie d’enfant, déclara Qiong avec douceur, comme si cette phrase pouvait expliquer les erreurs des adultes. Ils oublient combien le monde pouvait parfois leur paraître particulièrement injuste et combien ils aspiraient à se défaire en permanence de la vigilance des adultes. »

Je regardai les témoignages d’affection de Nurhaci envers sa maîtresse, le coeur étrangement serré.

« Mais quels que soient nos malheurs à toi et à moi, ils n’en sont pas réellement comparés à d’autres. Nous avons la chance d’avoir nos parents. C’est une chance que tout le monde ne partage pas. »

Je vis Qiong tourner légèrement sa tête vers moi, mais je n’aurais su dire ce qui me fit le plus mal à ce moment-là : qu’elle évoque mon cas ou que son visage parut au bord des larmes. Peu importe, je verrouillai à double-tour ma surprise, la sensation de solitude, la douleur, et tout ce que je ne souhaitais pas évoquer là-maintenant dans le coin le plus reculé de mon esprit où tout ce beau monde pourrait prendre la poussière en me laissant tranquille.

« Ouai, enfin je ne sais pas ce qui est le plus embêtant entre les deux, articulai-je en m’occupant de mes cheveux, comme si de rien n’était. Owen doit se poser la question. »

« Mei ! »

Je souris et pris un air supérieur.

« Quoi ? »

Il y eut quelques secondes de silence entre nous. Mais comme à son habitude, Qiong pesa le pour et le contre avec une incroyable précision et conclut la scène par un petit rire. Mon sourire s’affirma tandis que je la remerciai intérieurement de ne pas me juger pour ce que je disais comme pour ce que je refusais d’aborder.

« Tu es incorrigible ! s’amusa-t-elle, le visage rayonnant. »

Qu'il était bon de l'avoir, elle.

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Effectivement, je me posais la question. Qu’est-ce qui était pire : ne pas avoir de parents, ou en avoir qui ne se souciaient pas vraiment de leur enfant ? Papa m’avait laissé chez Papy et Mamie parce qu’il n’avait apparemment pas la possibilité, avec son travail, de s’occuper de moi – et maintenant qu’il se réveillait et voulait que j’habite avec lui, je le trouvais vachement nul (surtout comparé à la réputation de Maman), et Maman m’avait tout simplement abandonné. En fait, je me rendis compte qu’ils étaient pareils. Ils avaient le même tort : m’abandonner pour vivre leur vie d’adulte, comme si je n’avais pas existé. Comme si je n'étais pas voulu. Je voyais toujours Papa quand je vivais chez Papy et Mamie, et je lui en avais moins voulu parce que je savais qu’il faisait presque de son mieux (et puis parce que je préférais Maman, donc son abandon à elle m’avait fait plus de mal), mais ils étaient tous les deux aussi égoïstes l’un que l’autre. Frustré et en colère, je lâchai entre mes dents :

« Ouais. Je me pose la question, ouais. Parfois je me dis que j’aurais préféré pas avoir de parents plutôt que de savoir que j’en ai qui s’en foutent de moi. Au moins s’ils étaient morts, ils auraient eu une excuse. »

Je rougis. Je ne voulais pas dire tout ça, mais c’était la première fois que je sentais que je pouvais me confier à quelqu’un. Peut-être était-ce le fait d’être en petit comité dans cet endroit immense, en dehors de la période de cours, ou la certitude que je ne reverrais jamais Mei et Qiong une fois qu’elles seraient parties. Mes yeux s’embuaient.

« C’est mes grands-parents qui m’ont gardé chez eux pendant longtemps. J’voyais mon père de temps en temps, mais pas ma mère. J’appelle pas ça une chance. »

Je commençai à emmêler mes doigts pour me donner une contenance. Elle allait me tuer pour avoir dit ça dans son dos, si elle l’apprenait… Et moi je m’en voulais d’avoir dit tout ça à des filles que je connaissais pas. Même Bellamy n’avait pas su tout ça. Je les reverrais pas, elles auront personne à qui le dire, de toute façon… Mais par mesure de précaution, j’ajoutai :

« Vous l’dites pas, hein ? Tout ce que je vous ai dit. »

Je regardai la créature de Qiong et détournai le regard. Je me dis que j’aurais peut-être préféré être à sa place, même aveugle, qu’à la mienne. Je tendis doucement le doigt vers la créature pour voir ce que ça faisait, pour voir si elle m'accepterait.

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Le phénix est la créature la plus étonnante qui soit. On croit tout savoir sur lui, mais il trouve toujours un moyen de vous surprendre. La plupart des sorciers imaginent par exemple un animal fier, mais c’est là, je crois, une méprise. Le phénix n’est pas un animal fier comme le sont certainement le dragon et l’hippogriffe. Le phénix observe et juge, mais à la différence des deux autres, il éprouve une compassion qu’il est tout à fait capable de témoigner. Aussi, n’y eut-il rien de surprenant, pour qui connait les phénix comme je les connais, à voir le phénix de Qiong s’étirer pour que le sommet de son crâne emplumé vienne caresser le doigt tendu d’Owen.

Mei, que le discours d’Owen avait remué, observa la scène sans rien dire ; se contentant de hocher la tête pour sceller l’accord de confidentialité. Quiconque connaissait Mei savait que lorsqu’elle contractait et décontractait les mâchoires comme elle le faisait à cet instant, c’était le signe que son cerveau échafaudait des plans secrets.

La douce et discrète Qiong avait les yeux tournés vers Owen. De grands et beaux yeux voilés, capables d’exprimer un panel d’émotions bien plus vaste que ce que les mauvaises langues se figuraient au sujet du regard des aveugles. La peine qu’elle lui témoignait se transforma en un battement de cils ; croyez-moi quand je vous dis que cette métamorphose aurait étourdi n’importe quel spécialiste en la matière. Un demi-sourire fendit ses lèvres roses tandis qu’elle baissait les yeux vers le sol.

« Comme je regrette que cette rencontre ne soit pas survenue plus tôt et comme mon coeur se serre à l’idée que nous partirons bientôt. J’aurais tant voulu rester encore un peu… »

Mei n’en dit rien car s’il était un animal particulièrement fier parmi ces quatre-là c’était bien elle, mais elle n’en pensait pas moins. Elle avait beau trouver les lieux sinistres quand elle les comparait à ceux qu’elle traversait nuit et jour à Zhuangyan, elle était tout de même curieuse d’un certain nombre de ses pensionnaires. Au monde, seule Qiong savait à quel point Mei pouvait se passionner pour les individus.

« Owen ? »

Celui-ci pouvait observer la délicatesse avec laquelle le phénix chinois semblait mesurer son avant-bras en faisant glisser son bec sur toute sa longueur.

« Parle-nous de ton pays. Des gens. Dis-nous à quel point les choses sont différentes ici. »

Qiong était d’un romantisme primaire. Chaque souvenir était pour elle une carte postale détaillée qu’elle enfermait à double-tour au plus profond de son être.

I'm the light in the darkness and the shadow on the ground. I'm everything... everything you ever wanted to know about silence.

Serpentard et les princesses d'Asie

Le contact du phénix était surprenant. J’étais content qu’il ne me pince pas avec son bec. Pour moi, les phénix étaient des animaux si rares qu’on ne pouvait pas les approcher sans se faire rejeter. Comme s’ils étaient trop bien pour nous.

Les filles ne commentèrent pas ce que j’avais dit, et j’en étais plutôt satisfait. Ce n’était pas la peine. Je voulais passer à autre chose, qu’on parle de tout et de rien, et surtout, je ne voulais plus aller travailler avec ma mère. Mon discours avait fait remonter les émotions que j’essayais de dissimuler tous les jours.

« J’ai jamais quitté l’Angleterre, à part pour venir ici, donc je sais pas ce qui est différent d’ailleurs. Les gens, je sais pas, c’est juste des gens… Je dirais que la plupart sont pas très intéressants. Enfin, je fais pas trop attention à ça. Y en a beaucoup qui sont comme tout le monde. C’est peut-être ça qu’est différent, vous, vous êtes pas comme tout le monde, j’ai l’impression. »

J’hésitai un peu avant de baisser la tête. Encore une fois, ça ressemblait à un compliment. Il fallait le nuancer.

« Ah, si ! dis-je en relevant la tête soudainement, y a Norma aussi, c’est une fille qu’est à Serdaigle. Elle est pas comme tout le monde, elle non plus, enfin j’crois pas. »

Je pensai à la décrire, pour que Qiong visualise, mais il fallait que j’essaie de la décrire avec des mots qu’elle comprendrait. Rien de trop visuel.

« Elle est gentille et intelligente. Elle est un peu timide aussi, et elle est sage, mais j’ai prévu qu’on s’amuserait bien tous les deux. »

Je m’emportai et parlai encore de Norma pendant quelques secondes, avant de conclure sur le fait que Mei et Qiong étaient gentilles elles aussi, pour ne pas les vexer.

« Et y a Madame Luneau aussi qu’est gentille, mais c’est une adulte donc c’est pas pareil. »

Cela restait, en effet, un sacré handicap, malgré le fait que tout s’était plutôt bien passé avec elle quand on s’était vus.

On passa tous les trois l’après-midi à bavarder en se promenant dans le parc. J’étais content de m’être fait des amis, de vrais, à qui j’avais su me confier spontanément. Ce n’était pas comme avec Bellamy, qui était mon copain mais qui ne donnait pas vraiment l’impression qu’il pouvait me comprendre. En y réfléchissant, je me dis que j’essaierais peut-être de me confier à Norma, parce que je l’aimais vraiment bien. Et j’étais sûr qu’elle saurait garder un secret.

En fin d’après-midi, ma mère vint nous trouver. Elle était contrariée, parce qu’elle m’avait cherché partout pour qu’on puisse s’entraîner. En la voyant, je repensai à tout ce que j’avais dit sur elle, dans son dos, et me sentis un peu honteux. Je la suivis et on essaya de parler de l’après-midi que j’avais passé avec Mei et Qiong, mais je n’avais pas grand-chose d’autre à dire que : « c’était cool. »