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Jolie Menteuse  SOLO 

[ 1 DÉCEMBRE 2042 ]
Charlie, 13 ans.
2ème Année

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La nuque contre le sol, Charlie respirait comme un buffle. À cette heure si tardive, n’importe quel souffle ou murmure était un hurlement dans le calme château ; pourtant, gonflée d’une confiance débordante, la gryffone ne faisait rien pour étouffer ses respirations saccadées, presque suffocantes. Certes, elle était seule dans cette pièce, et une porte l’isolait des couloirs, mais cette porte n’était constituée que de bois suant les supplices du temps. Une simple porte avec ses faiblesses d’isolation, Charlie n’était pas si seule que cela, et elle en était consciente ; c’était simplement qu’elle s’en fichait. Trop de temps passé entre ces murs sans jamais avoir eu le moindre problème. Commencer à s’inquiéter maintenant serait donc de la pure folie. Pourtant, un soir, une fille avait profité des faiblesses de la porte-toute-simple ; et cette fille embrumait les pensées de la Rouge et Or.

‘chier ! cracha-t-elle en prenant une respiration bien plus profonde que les précédentes.

Elle ferma les yeux pour se concentrer sur son souffle et tenter de le stabiliser. Après s’être entrainé quelques minutes à lancer des Protego, Charlie s’était fatiguée jusqu’à être contrainte à s’allonger par terre pour ne pas trop manquer d’air. Ce n’était pas la magie qui lui vidait son énergie — à son niveau, il fallait plusieurs heures de pratique à un élève normal pour être aussi fatigué que la gryffone. La concernant, c’était autre chose de bien plus simple qui l’exténuait : l’effort physique. Il lui a fallu quelques courtes minutes de mouvements du bras pour être dans l’obligation de s’arrêter. *’chier…*. C’était ainsi tous les soirs, sa maladie ne s’aggravait pas, mais elle stagnait affreusement.
L’écart de conscience dans lequel était plongée la Rouge et Or rendait sa brume mentale plus jolie, presque transparente. Elle y voyait des lianes d’une longueur vertigineuse, d’un noir ébène ; sur ces lianes, des perles rouges, presque de feu. Le tout était entouré d’un soleil bleuté, timide, mais qui enveloppait tout affectueusement. Depuis des jours, Charlie ne pouvait s’empêcher de penser à cette fille et son visage. Pourtant, elle passait ses journées entières sans y penser une seule seconde, mais dès qu’elle s’approchait de la pièce du deuxième étage, tout lui revenait en tête. Les cheveux, la peau, les yeux et les perles. Son corps ne réagissait pas pendant ses évasions embrumées, c’était uniquement son esprit qui contemplait les traits qu’elle arrivait encore à recueillir, puis à dessiner de ses pensées.
Cette pièce était le réceptacle de ses entrainements, et le lieu où elle oubliait son corps pour en admirer un autre. Elle s’entrainait, mais avait toujours l’oreille attentive ; peut-être espérait-elle entendre quelques pas dans ce couloir nocturne. Des pas attendus. Cela faisait des jours qu’elle tendait l’oreille, des jours qu’elle faisait du bruit exprès, des jours qu’elle ne se limitait plus à passer une soirée ici avant de monter dans son dortoir ; ici, c’était devenu son nouveau dortoir.

Charlie toussa bruyamment puis se retourna sur le ventre, les bras en croix sous son menton. La haine qu’elle avait pour sa faiblesse physique était démesurée, sa mâchoire claqua de rage. Elle respirait un peu mieux, mais l’envie de se relever n’était toujours pas présente.
Pour elle, il n’y avait pas de raison plus valable que la Beauté de cette fille, c’était assez pour s’y intéresser, assez pour y penser et y repenser. Mais elle continuait à se persuader qu’elle avait quelque chose à apprendre d’elle dans le domaine de la magie ; le choix du rendez-vous dans cette pièce aidant à cette persuasion. Persuasion bien étrange, alors qu’elle ne faisait que penser à sa Beauté. C’était, de loin, la plus belle personne qui s’était offerte à son regard. *'fais vraiment chier*. Pourtant, elle ressentait une colère ardente envers cette Serdaigle, ce soir ; et les Protego ratés n’aidant pas à la calmer.
Elle savait réellement que sa maitrise de ce sortilège était ridicule, tout comme elle ne savait plus si elle croyait encore la promesse de la Serdaigle. De l'autre côté, la fille au regard glacé venait tous les soirs, mais Charlie arrivait bien trop tard dans sa pièce-Réceptacle ; elles se rataient à chaque fois, depuis plusieurs jours.

La gryffone se releva si vite qu’elle dût supporter le noircissement de sa vue et la perte de son équilibre pendant quelques secondes. *Foutue… ‘spèce de sale menteuse*. Elle secoua la tête, ce qui n’aidait en rien pour recouvrer sa vue, mais cela lui donnait l'illusion d'agir. Dès que son regard s’éclaircit, elle se dirigea vers un tas de parchemins chaotiques. Il n’y avait aucune organisation dans ces morceaux, mais Charlie savait très bien ce qu’elle cherchait et où le chercher. Sous une pile à moitié renversée, elle tira un parchemin qui n’était pas écrit par elle ; c’était l’écriture de Darcy Crown.

« Hm… Ouais… ». Rapidement, son doigt parcourait les lignes trouver ce qu’elle cherchait. *Par là…*. L’écriture soignée et méthodique de Darcy aidant à la mémorisation visuelle. « Mh… ». Le doute s’immisçait dans son esprit, ce n’était pas la bonne fiche. « Ah ! ». C’était bien la bonne fiche. *Adopter une attuid… attitude neutre est une grande erreur* relisait-elle intérieurement, après avoir douté de ses souvenirs concernant les sortilèges. La colère pouvait faire douter la gryffone de tant de choses, restes du temps où elle composait artistiquement de longues heures durant.
Accroupie, Charlie replaça le parchemin à sa place désordonnée, et se laissa tomber sur les fesses. *Énervée… Ça march'pas*. Son esprit était sorti de la brume, celle-ci était à nouveau opaque et dure, mais ce soir, Charlie se prit la dureté de cette brume dans le crâne. Assise sur la pierre trop froide, la Rouge et Or était silencieuse. Sa conscience ne s’exprimait plus, sa bouche ne s’agitait plus, elle paraissait même ne plus respirer. Elle était en train de prendre une décision que seul son esprit pouvait se gausser de dominer. Sa main droite se posa lentement, minutieusement sur la roche pour lui permettre de se relever avec tout autant de langueur. La décision était prise ; elle devait se débarrasser de sa colère, et quelqu’un allait être un Réceptacle de celle-ci, comme un Protecteur — qui n’aurait jamais accepté un fardeau si lourd s’il en avait eu le choix.

Charlie se dirigea vers sa pile de parchemins vierges et saisit le plus abimé ; comme elle ne pouvait pas l’utiliser pour rendre un devoir tant il n'était pas présentable, elle avait décidé de l’utiliser pour sa Décision. Son corps fit quelques pas incertains — comme s’il désapprouvait le choix de son esprit — et se laissa glisser au pied du mur. La Rouge et Or croisa les jambes en tailleur pour poser le parchemin-torchon sur sa cuisse gauche. Une plume luxueuse émana de l’intérieur de sa robe pour donner forme à sa colère. *Sale menteuse*. Elle planta la pointe de sa plume dans le parchemin et dessina la première boucle. Cela n’écrivait pas du tout.

Mais bon dieu ! explosa-t-elle en frappant sa cuisse. Une douleur vibrante remonta jusqu’à ses sens, lui faisant instantanément regretter son geste. « ‘chier ! ». Entre douleur et colère, elle étira son bras pour attraper un flacon d’encre resté ouvert. *J’voulais juste te r’voir*. Sa plume se planta, et cette fois-ci, les boucles ne cicatrisaient pas.

Solwen,

J’ai pas eu de mal à retrouver ta trace ton prénom.



L’encre n’était presque plus visible à la fin de la phrase. Charlie trempa la pointe de sa plume dans le flacon et se mit à réfléchit. Elle serra la mâchoire ; réfléchir n’était pas la bonne chose pour faire exploser sa colère, voilà ce que pensait la gryffone. Elle soupira longuement tout en frappant sa conscience sans retenue, martyrisant sa propre raison ; la laissant crever dans un coin, blessée par tant de violence.

Et je te dirais pas mon prénom, pourquoi je le ferais ? Tu t’en fous de qui je suis.


L’aller-retour entre le parchemin et le flacon fut si rapide pour la plume que deux gouttes d’encre s’écrasèrent sur le tissu encrassé. Deux gouttes qui grossissaient aussi vite que la colère de Charlie se multipliait.

Je t’en veux


Les mouvements frénétiques s’arrêtèrent brutalement. *Non, ça tu l’sauras pas*. Charlie observait ses trois mots, et sa conscience lui faisait quelques signes timides ; comme pour lui montrer qu’elle pouvait revenir, que ce n’était rien. Sa conscience voulait aider, en quelque sorte, même si elle cachait un message bien plus lourd. Les yeux de la Rouge et Or clignèrent rapidement, elle détourna le regard du parchemin, bouleversée. Ses yeux étaient humides. *Mais…*. Ces trois mots avaient réveillé des pensées poussiéreuses et abyssales, des souvenirs douloureux et crasseux. *Mais !*. Charlie grogna comme un animal en peine et ratura les trois mots si fort qu’elle transperça le parchemin. Un trou béant trônait dans ce désert délabré ; un piège pour l’esprit. La plume se planta encore une fois dans un sable encore sans cicatrice.

Je t’en veux Désolée pour le manu


« Non ! » cracha-t-elle en contemplant ses propres mots, son visage se transforma subitement. « Si… » gémit-elle doucement. « Désolée harmonie ». La plume se planta dans le flacon, elle devait encore écrire ; elle en avait besoin. Charlie renifla bruyamment.

Je t’en veux Désolée pour le manu J’allais m’excuser, j’allais vraiment le faire, si tu avais tenu ta promesse.


Les boucles ne se formaient plus. Quelques secondes s’écoulèrent, et l’encre en contact avec le parchemin bavait de plus en plus ; créant une tache sombre et dense, presque dure. La gryffone ressentait en plus de la colère bien d’autres émotions. Tout était mélangé, tellement mélangé qu’elle était perdue dans ses propres sens. Dans le passé et le présent. Dans les souvenirs et le maintenant. La plume se leva une dernière fois.

Grosse menteuse.

Celle qui aurait dû te mettre son manuel dans le crâne.


Elle avait déjà oublié que pour se procurer le prénom de la Serdaigle, elle avait dû sourire d'une grande hypocrisie face à un Bleu et Bronze. Le mensonge a également été utilisé. Mentir était si simple pour Charlie, c’était comme une seconde nature. Elle mentait pour manipuler les autres, pour avoir ce qu’elle voulait ; jusqu’à se mentir à elle-même, et se manipuler toute seule.

Charlie se releva, le parchemin dans une main, la plume dans l’autre, le flacon renversé par terre. Elle plia sa lettre et se promit de ne pas la relire. Peut-être que c’est de cette façon qu’elle l’envoya réellement le lendemain matin, bien trop tôt pour envoyer de telles cicatrices. Solwen était le Réceptacle, ce soir ; et la Protectrice.

La Rouge et Or ramassa sa baguette par terre et se demanda si les sorts pouvaient fonctionner lorsque les émotions ne sont qu’une bouille de perdition.


Que le Monde Meurt. Qu'il Crève pour ne laisser que Nous.

Jolie Menteuse  SOLO 

[ 2 DÉCEMBRE 2042 ]



*Le discernement est une façon de voir les yeux fermés. À chaque impulsion magique, il est…*. Je relevais la tête pour vérifier la distance qu’il me restait pour le prochain tournant. Environ vingt mètres. Mon regard retourna sur le parchemin que je lisais. *Bien… Hm…*. En désarticulant mon épaule, je me grattais la joue droite tout en me tordant le cou pour continuer ma lecture. *Voilà ! À chaque impulsion magique, il est nécessaire de visalu… de visualiser la magie fondamentale se former indépendamment de soi*. D’un coup d’œil, je vérifiais mon avancée ; il était temps de tourner. Mes jambes vrillèrent pendant que j’ouvrais mon sac pour fourrer mon parchemin dedans. *Et troisième couloir*. Maintenant, c’était la septième porte, mais je n’y faisais plus réellement attention ; c’était devenu instinctif. Je me déplaçais jusque dans ma pièce sans m’en rendre compte.
Les mots – écrits par Darcy – que je venais de lire m’embrouillaient encore plus. Elle avait une façon de s’exprimer beaucoup trop chiante. Ça ne servait à rien de faire des phrases compliquées pour expliquer des choses compliquées ; elle ne savait pas faciliter. *Elle s’prend pour une artiste ou quoi ?*. « Tss… » chiquais-je en poussant le battant de la porte.

Le regard droit, planté sur le mur en face de moi, je ne bougeais plus. Il y avait un problème. Quelque chose avait changé. Je n’osais pas bouger d'un seul millimètre. *P’t’être un piège*. Mais je ne voyais rien de différent ! Tout avait l’air d’être à sa place ; pourtant, il y avait un intrus dans mon regard. Un truc foutrement gênant, je le voyais si fort sans le voir. Sans bouger mes pieds du sol, je reculais ma poitrine tout en sortant ma baguette de son fourreau. Avant même que je ne pointe mon arme, mon regard vrilla vers le piano ; ce vestige que je ne regardais jamais.
*Un parchemin ?*. Mon regard se détourna pour scruter toute la salle, elle avait repris son apparence habituelle, beaucoup trop normale et familière. C’était ma pièce, je la connaissais beaucoup trop pour savoir qu’il n’y avait plus rien. Je ne pus empêcher mes yeux de retourner vers le morceau marron qui trainait sur le piano. *C’était donc ça…*.

Par précaution, je pointais ma baguette devant moi en prononçant clairement : « Finite Incantatem ». Mes yeux se plissèrent.
Rien. *Bien… Pas d'sort général*. J’espérais seulement qu’il n’y avait aucun sort spécifique. Je doutais des Autres dans cette école, tous ; j’avais déjà pensé à ce que quelqu’un tombe sur ma pièce pendant que je n’étais pas là, et s’amuse à lancer des sorts pour me piéger.
Aussi lentement que je le pouvais, mon pied se posa sur les dalles de la salle. Rien. Mon regard se replanta sur le piano. *’m’fait chier*. De toute façon, si quelqu’un avait lancé un sort spécifique, je n’avais pas les capacités de le détecter, alors je décollais mes pieds du sol pour foncer jusqu’aux touches blanches et noires.

Rien. De Rien.
Il n’y avait aucun sort caché ici, mais simplement un foutu parchemin ouvert.

Le piano était le seul truc de cette pièce que je n’utilisais pas. Je n’avais pas le temps de jouer, plus maintenant ; il n’était plus mon Sens. Détruit, remplacé, meurtri, mon Sens était tout autre, aujourd’hui. Et mon regard aussi. C’était pour ça que j’étais plantée là, debout, ma baguette le long de mon corps, dévisageant le manuscrit que je ne voulais pas lire. Personne n’avait lancé de sort, ouais, mais quelqu’un était rentré pour me laisser une trace.
Quelqu’un était rentré dans ma pièce ! Alors que ma bouche se tordait, une pensée m’écrasa le crâne. *Solwen !*. J’avais envoyé mon hibou ce matin ! Je sentis tout mon visage s’ouvrir de surprise. J’étais certaine que c’était elle ! Ma poitrine s’envola en avant pour courber mon corps, uniquement pour vérifier à la fin de la lettre déjà ouverte. *Sa lettre*. Il y avait beaucoup de mots, je ne lisais rien, mon regard n’avait qu’un seul but : savoir qui a posé ce parchemin.

*Solwen ! Bon Dieu !*. C’était elle. Je ne pus empêcher mon regard de monter un peu plus et ma conscience de me trahir de sa compréhension.

Si tu souhaites me revoir, je te laisse me communiquer un moment où tu serais disponible, je me débrouillerais pour te rejoindre.


*Te revoir ? Je…*. Elle se foutait de moi ? *Je t’ai attendu tous les soirs abrutie !*. Ma colère explosa brusquement dans tout mon corps, jusque dans la racine de mes cheveux qui se mirent à me démanger. Je saisis le parchemin et mon regard monta un peu plus, à la phrase d’avant. Mes lèvres bougeaient en même temps que ma lecture, et mon esprit se transformait en brasier.

Une promesse est une promesse, pour moi c'est sacré.


« Mais tu vas arrêter de mentir ?! » crachais-je contre cette écriture beaucoup trop bouclée. J’avais envie de déchirer son parchemin et de lui faire bouffer les morceaux un par un. *Bordel !*.

Malheureusement je n'ai jamais trouvé celle que je cherchais. Toi.


Mes yeux se fermèrent. Violemment. Sans même que je leur en donne l’ordre. Mes paupières appuyaient si fort que des formes blanches dansaient dans mon regard éteint ; mes yeux me faisaient mal. Pendant que ses mots me donnaient envie de lui écraser sa grosse tête de menteuse. Il restait trop de mots, je les avais vus sans les lire. Je ne voulais plus rien lire d’elle. Même si je savais que commencer une lettre par la fin n’était pas logique, je n’avais aucune envie de lui donner une chance de la lire dans le bon sens.

Mes yeux me faisaient beaucoup trop mal, je les forçais à s’ouvrir. *Tu veux m’voir*.
En le faisant presque exprès, je laissais mon regard trainer au tout début de la lettre. *Émeraude…*. Ma joue sursauta. *Qu…*. Les formes lumineuses qui se foutaient de ma vision me faisaient douter. Elle m’avait vraiment appelée « Émeraude » ?! Clignant des yeux, j’approchais mon regard du support granuleux. *Émeraude !*. C’était bien ça ! Et ma conscience me devança : *tu-permets-que-je-t'appelle-comme-ça-en-attendant-de-connaître-ton-prénom-c'est-la-couleur-de-tes yeux-ça-te-correspond-bien*. Tout mon esprit s’écroula ; et je me sentis salie.


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Charlie, 8 ans.
Chambre de Charlie, Tower Hamlet, Londres


Adam Rengan, le père de la petite fille, tapote une feuille qu’il vient de plaquer contre un tableau blanc.

Le diamant noir, Carbonado. Il est beau, hein ? demande Adam en se tournant vers sa fille avec un sourire.

La tête de Charlie s’étire soudainement, elle veut voir de plus près cette pierre précieuse que lui fait découvrir son père , mais elle n’a pas le droit de se lever de sa chaise. « Trop, trop beau ! » s'exclame-t-elle, fascinée par la splendeur de cette pierre. Voyant son père détourner le regard d’elle pour continuer son cours, elle ouvre à nouveau la bouche aussi vite qu’un enfant peut le faire : « Pourquoi y’a plein de p’tites bosses ? ».
La tête d’Adam se dirige à nouveau vers sa fille, alors que Charlie continue de parler : « Sur la belle pierre, hein ? Pourquoi ? ».

Approche-toi, ordonna-t-il en laissant son sourire plaqué sur ses lèvres.

Charlie, voyant son interdiction de se lever momentanément supprimée, bondit de sa chaise et court s’approcher de la feuille-plaquée-contre-le-tableau ; en ne quittant pas une seule seconde la contemplation du diamant aussi sombre que brut. « C’te… Euh… Type de pierre est foutrement ancienne, Charlie » explique Adam en ressentant une certaine fierté face à l’intérêt de sa fille. Charlie, elle, est hypnotisée par ce Carbonado. « Qu’est-ce qu’elle est belle… » souffle-t-elle en décrochant son regard du diamant pour le poser sur son père. « J’aimerais en avoir pour… une pour moi » continue-t-elle en se collant aux jambes d’Adam ; celui-ci laisse échapper un rire nerveux avant d’ouvrir à son tour la bouche :

J’suis sûr que tu préféreras celle-là, affirme-t-il en montrant une autre feuille à sa fille. C’est une autre pierre précieuse, de l’Émeraude. Charlie pose son regard dessus et tire la langue en pestant : « Qu'est-ce qu'elle est trop moche ! ». Cette réaction provoque une moue d’incompréhension sur le visage d'Adam, et Charlie – en un coup d’œil – perçoit cela comme de la déception de son parent. Elle tente de se rattraper : « Mais Papa, j’aime pas l’vert… » justifie-t-elle en dévisageant l’Émeraude, la tête penchée ; honteuse.

C’est exactement la couleur de tes yeux… explique Adam d’une intonation déconcertée, cherchant à faire culpabiliser sa fille pour la rudesse de ses paroles ; c’est ainsi qu’Adam apprenait à sa fille la perception des limites sensibles entre deux personnes.

Ah bon ? demande Charlie, tout à coup intriguée par la pierre verte. Bah j’ai des yeux vraiment moches.

Adam se mord durement les lèvres pour ne pas laisser échapper un éclat de rire. La franchise de Charlie pouvait mettre en défaut le sérieux de n’importe quel adulte ; mais il fallait se retenir pour ne pas donner trop d’importance à ses mots, pour ne créer aucune ramification trop profonde dans son esprit. Adam souffle profondément, puis il n’arrive pas à s’empêcher d'ajouter : « Et si j’t’appelais ma p’tite émeraude ? ».
Charlie relève brusquement la tête vers le regard de son père et se met à le sonder, alors que celui-ci retrouve instantanément son sérieux. Une. Deux. Trois secondes. « C’est pas trop joli » conclut-elle en détournant ses yeux vers le diamant noir.
Adam esquisse un sourire incontrôlé tout en déposant la feuille affichant la pierre d’Émeraude plus loin. Il observe le regard de sa petite fille, puis le suis jusqu’au Carbonado.

T’façon, t’as raison. Moi aussi j’préfère celle-là, avoue-t-il en redirigeant son attention sur Charlie qui paraissait entièrement sous l’emprise du diamant noir. Elle est presque mystique pa…

Ça veut dire quoi, mystique ? coupe-t-elle sans montrer la moindre gêne. Adam tique sur ce manque de politesse, mais trouve que cela serait impertinent de le relever à cet instant ; préférant laisser libre cours à la curiosité de sa fille. « C’est comme… Hm… Un truc nébuleux, rêveur… Tu vois ? ».

Oh ouais… J’vois…

Laissant sa tête partir en arrière pour s’étirer, Adam est toujours autant fasciné par la propre fascination de sa fille.
Après quelques secondes, il reporte son regard sur Charlie et propose : « On pourrait l’appeler l’Orbe, hein ? ».

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Elle n’avait pas le droit de m’appeler comme ça ! *Sale… Oh, sale !*. Je serrais le parchemin si fort entre mes doigts que je croyais l’avoir déchiré, mon attention se reporta sur la lettre : elle était intacte, malheureusement. D’un geste brusque, je pliais le morceau en deux. Je n’en lirais pas un seul point de plus ; c’était décidé. J’avais toujours douté, mais maintenant j’en étais sûre : je détestais les lettres de tout mon être. Je n’arrivais pas à lire une lettre sans exploser. *Alors qu’j’en ai aimé, des lettres*. Mon poing vola contre le piano ; et la douleur implosa dans mon crâne.

Arh ! gémis-je en levant ma main gauche face à mes yeux. Il n’y avait aucune trace, mais ça faisait foutrement mal. *Bordel…* grognais-je dans mon intérieur le plus profond. La lettre pliée de Solwen me narguait dans ma main, carcan de secrets que je ne voulais pas découvrir. Je n’aimais pas ses mots écrits, je voulais qu’elle me parle ! *Tu veux me voir, hein ?!*. Je jetais sa lettre sur le piano beaucoup trop solide pour ma main.
Tirant sur mon corps, je me dirigeais vers mon sac que j’avais abandonné à l’entrée. La porte de la pièce n’était même pas fermée, je la claquais bruyamment. *Alors on va s’voir sale menteuse*. Un parchemin vierge, tout neuf, bien trop grand pour ce que j’allais y écrire. *Parfait*.


*J’l’envoie demain matin, donc…*. Je tenais ma plume en l’air, elle était déjà pleine d’encre ; prête à faire mal à ce parchemin fade. *Le soir vers vingt-deux heures*. C’était parfait. Je me penchais pour écrire sur le support quand une goutte s’écrasa en plein milieu. Je penchais la tête en clignant des yeux. *Que !*. Ma main libre monta jusqu’à mes yeux pour les toucher. « Quoi ?! ». Mes yeux étaient mouillés. « Non… Non, non, non ! ». Ça n’avait aucun sens ! *Vingt-deux heures... BON DIEU DE MERDE !*. Le choc fut comparable au camion qui frappa Karasu, et j’observais mon esprit valdinguer aussi fort que lui. Tournoyant dans les cieux comme un mannequin pété, déchiré par ma Tour Destructrice ; foutu camion de merde.
Je ne voulais pas retenir mes larmes, je ne voulais plus rien retenir, mais rien ne coula à part cette unique et seule petite tache en plein milieu du parchemin. Je posais la plume sur le support trop rugueux, avec mon esprit éteint.

Ce soir, 23 heures. Ne viens surtout pas avant.


Même avec ce peu de mots, j’avais l’impression d’avoir écrit pendant des heures. Je sentais un trou quelque part dans ma poitrine. Ça faisait mal.
J’allais envoyer le parchemin sans le fermer, sans le plier, sans le sceller ; je le savais déjà. L’extension de moi que j’offrais à Solwen allait être simplement attachée par un fil autour de la patte du hibou et tenu par ce même fil à travers un trou.
Le sommeil m’envahissait.

Que le Monde Meurt. Qu'il Crève pour ne laisser que Nous.