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Ombres de pierres  solo 

2 septembre 2043
Dortoir eau/lune - Poufsouffle
3ème année


Si petite. La terre.
Les Autres ne sont rien d’ici. Grains de poussière devant mon regard de pierre.
Je règne au-dessus d’eux.
Ils sont si petits. Je veux les écraser. Je sens que je le peux.

Je lève un pied ; le monde tangue. Je pose mon pied ; les cris hurlent.
Je tremble d’excitation. C’est bon de les évincer. De les entendre crier. De les sentir s’agiter sous mon immense pied.
Je lève mon autre pied. Je veux recommencer, encore. Ils courent sur la terre, les Autres. Ils fuient, mais cette fois, c’est à moi de les poursuivre.
Je laisse tomber mon pied. Il ne touche pas le sol. De toute ma force j’appuie, mais il ne le touche pas. Il est bloqué !

Soudain, je les sens dans mon dos.
Les épines.
Elles s’enfoncent dans mes membres. Elles coulent dans mes veines. Elles glissent sous ma peau.
Ça fait mal !
Je lève l’un de mes bras de pierre, mon mouvement est infiniment lent. Des veines éclatantes le strient ; elles sont brillantes et brûlantes.
Je lance un cri au ciel.
Bientôt, je ne peux bouger plus aucun membre. Je suis figé par les veines qui se plantent dans mon corps.

« RENDS-LE MOI ! »

Le hurlement ne vient pas de moi. Au prix d’un effort surhumain, je tourne ma grosse tête et ce que j’aperçois sur ma droite m’arrache un halètement.
Je me vois de l'extérieur, gros corps de pierres, tourner la tête pour la regarder elle.
Un genou au sol, ses yeux d’onyx levés sur moi, la haine faisant vibrer sa jolie peau sombre.
Erza. Nyakane. De ses bras s’échappent de longues veines de magie pure qui se fondent en moi. C’est elle. C’est elle qui bloque mon pied.

« RENDS-LE MOI ! »

Je la vois nettement tourner la tête pour me Voir. Moi, pas le Golem. Pas le monstre de pierres qui gesticule avec la lenteur d’un arbre.
Moi, là-haut, qui voit.

Soudain, elle libère le Golem de son joug.
Moi, je sombre. Je suis entravée. Je sombre.
Quand j’ouvre les yeux, j’agrandis grand ma bouche pour crier.
Erza est là. Sa chevelure sombre me tombe sur le visage, me caresse les joues. Et sa main d’ébène se plaque contre ma bouche ouverte.
Sous mes yeux effrayés, les tatouages qui recouvrent ses bras s’illuminent et je hurle derrière ses doigts en même temps qu’elle me hurle sa rage.

« RENDS-LE-MOI ! »

La peur m’étouffe. Les larmes m’aveuglent. Sa main sur ma bouche me fige.
Je ne peux pas me débattre. Je ne veux pas.
Je veux qu’elle me prenne entière. Qu’elle m’évince pour qu’il ne reste qu’elle.
Je me laisse aller en arrière.
Prenez-le, j’aimerais dire.
J’ai pas b’soin de lui, souhaiterais-je lui sourire.
Mais elle arrache soudainement sa main de mes lèvres et avancent ses beaux yeux juste sous les miens.
Sa peau s’arrache et s’effrite.
Sa tête grossit.
Ses mains se figent et ses yeux se ternissent.
Erza est le Golem et de tout son corps elle s’allonge près de moi.
Elle m’enferme dans ses bras de pierres.
Elle m’enferme contre elle.


oOo


Un poids sur mon épaule.
Je soulève mon buste, un cri sur les lèvres.

« Zikomo ! »

Je serre mes doigts autour du poids qui m’étouffe. Je le serre à m’en faire mal et je tire d’un coup sec.

« Eh ! »

Le cri inconnu me fait trembler, je me recroqueville. Mes yeux fusent mais je ne vois rien. Dans mon mouvement, un poids plus grand me tombe dessus. Mon coeur s’échappe de son socle et roule dans mon corps : *Non !*.

« Mais… Arrête ! Ely ! »

Là, sous mes yeux elle se dessine.
Je cligne des paupières.
Le dortoir, le lit, les étoiles, la lueur des fonds marins.
Et elle. Krissel.

« Tu m’fais un petit peu mal, » gémit-elle.

Je regarde ses lèvres s’agiter avant de baisser la tête sur son bras que je serre entre mes doigts. Je le lâche brusquement ; la peau blafarde du bras rougit. Elle le ramène contre elle et alors je sens sur mes jambes le poids de sa présence. Mes yeux s’écarquillent sur son coude qui s’enfonce dans mon ventre et sa main qui s’appuie contre ma hanche, m’envoyant mille étincelles dans le corps.

« Dégage ! » crié-je en poussant le petit corps de toutes mes forces.

Krissel roule sur le côté, bat des bras et tombe avec un bruit sourd sur la verrière qui forme le sol de notre dortoir. Je remonte ma couette sur mes épaules et, me penchant sur le bord de mon lit, je lance un regard furibond à la gamine.

« Qu’est-ce qu’tu comprends pas dans viens pas m’voir, espèce d’abrutie ? » feulé-je.
« Mais P’pa a dit qu… »
« Rien à batt’ de Lounis, Grewger ! »

Je savais parfaitement bien ce qu’avait dit Lounis et ce qu’avait également dit ce Grand Con de Zakary. Le coeur battant de mon réveil brutal, je jette ma couverture loin de moi et je me glisse sur le sol. Je pousse Krissel du bout du pied, l’ignorant lorsque se relève et s’éloigne. Je m’agenouille sur le sol et fouille ma table de chevet.

« Mais il a dit que tu…, marmonne la petite dans mon dos. Que tu pourrais m’aider à… »
« J’t’ai d’jà laissé squatter mon dortoir ! » je râle en ouvrant d’un coup sec le petit tiroir.
« Même pas vrai ! s’écrie Grewger de sa petite voix d’abrutie insupportable. Je suis venu parce qu’Anaëlle y était aussi et que je voulais pas qu’elle… »

Je grimace. Je crispe ma main sur le rebord de la table de chevet pour m’empêcher de me retourner pour plaquer ma main sur sa bouche de gamine. Pour la faire taire ou la faire disparaître. Je soupire et plonge ma main dans les fins fonds de mon tiroir. Je pousse les livres et les paquets.
Quand mes doigts frôle le petit masque de bois, le soulagement défait mon visage. Il est là. Le masque de Zikomo est là. Nyakane ne risque pas de venir le chercher ici. *Ouais, elle viendra pas*, songé-je sans réussir à effacer l’effroi que mon rêve a laissé dans mon coeur.

J’arrache ma main du tiroir et cache l’objet dans la poche de mon pyjama. Quand je me retourne, Krissel est appuyé contre mon lit et me regarde derrière ses boucles blondes. Le bout de ses doigts caressent mon couvre-lit et ses yeux bruns collent à ma peau.

J’aimerais lui dire d’aller se faire voir. J’aimerais voir son petit visage se tordre et les larmes s’agglutiner dans ses yeux. J’aimerais lui dire d’aller retrouver son Anaëlle et de nous laisser en paix, moi et Zikomo. Ah ! je le souhaite avec tant de force que cela fait trembler mes jambes sous mon corps.

Je te demande juste de répondre à ses questions.

Putain de Zakary.
*Merlin*.
Putain de Zakary avec son regard qui fouille mon crâne.

C’est bon, avais-je dit. Quelle erreur. Supporter Krissel me paraît soudainement insurmontable. Mais avec sa gueule de gnome, les Autres ne me regarderons peut-être pas. M’avaient-ils réellement regardé la veille ?

Je traverse le dortoir sans un regard pour la gamine.

« J’démarre à dix heures c’matin. »
« Moi à neuf heures, » commence Krissel sur un ton joyeux. Elle s’avance déjà vers moi, un sourire bousillant son visage mou.
« M’en fous. On s’casse maintenant, puis tu dégages rapid’ment. On va pas manger. On va pas fouiner. On part maint’nant. »

J’attrape ma longue robe et l’enfile sur mon pyjama. Je sais que Krissel n’a pas mangé. Mais cela m’importe peu ; la prochaine fois, elle y réfléchira à deux fois avant de me réveiller.
Le jour se lève à peine. Mon visage est recroquevillé dans une grimace d’agacement. Je fourre ma baguette dans ma poche et quitte le dortoir.
Dernière modification par Aelle Bristyle le 22 décembre 2018, 10 h 26, modifié 1 fois.

La Berceuse de mes Mots te fera Rêver de la Lande de Chez-Nous.

Ombres de pierres  solo 

Elle me suit de toute la force de ses minuscules jambes. Quand elle arrive près de moi, j'accélère pour jubiler, encore et encore, de la sentir lutter pour rester à ma hauteur.

Bientôt, ce petit jeu ne m'amuse plus et je garde un rythme constant, les mains enfoncées dans les poches. La gauche enserre le masque du messager des rêves ; la droite ma baguette magique. Grewger n'a pas dit un mot depuis que nous sommes sorties du dortoir. Le silence s'élève comme le vent autour de nous, balayant nos lèvres.

Je les vois bien. Cela ne m'empêche pas de les voir. Les Autres. Ils me jettent des regards furtifs. Dans la salle commune, deux filles avaient rit si fort en me matant que même Grewger avait esquissé un sourire.

Je traverse le hall, toujours suivit de la gamine de Lounis, et je gravis les escaliers. Du coin de l'œil, j'aperçois la tête de Krissel se tourner vers la Grande Salle. *C'est ça, rêve*.

Arrivées dans le couloir, je ralentis. Ces murs, ces pierres, ces toiles ; tout cela m'est familier. Pourtant, mes yeux qui les parcourent brillent comme si je les découvrais pour la première fois. *C'est débile*. Complètement con de sentir mon cœur se serrer en écoutant le murmure du château plein de vie.
En passant devant la salle du Professeur Chalerston, je jette un coup d'œil à l'intérieur. Mon souffle se bloque quand je constate qu'il s'agit d'une classe de Gryffondor et j'accélère pour nous en éloigner.

« On va où, Aelle ? »

Je grogne et bifurque brusquement à droite. Je m'arrête net en avisant le couloir plein d'Autres. Je tourne sur moi même et contourne Krissel pour prendre le couloir de gauche.

« Ça t'a manqué ? »

Je soupire. Et je crache :

« Quoi ? »
« Bah Poudlard, s'exclame Krissel. Ça t'a manqué quand t'es partie ? »

Je ricane légèrement en secouant la tête. Mon sourire s'inscrit sur mon visage, mais mon cœur, lui, me fend le corps.

« Bien sur que non, » répondis-je d'une voix grave en contournant un groupe de Serdaigles surexcités.

Sans même la voir, je sens la moue qui s’inscrit sur le visage de Grewger. Sans même la voir, elle m’agace et je pousse un soupir plus profond que le précédent. Je serre les mâchoires à m’en exploser les dents. Je m’approche du mur pour éviter une grande fille aux couleurs de Poufsouffle. Sa chevelure délavée entoure son visage rond. Krissel me suit quelque part sur la gauche. Sans m’en rendre compte, je lève les yeux et frôle le regard bleu pâle de la grande Poufsouffle. Mon coeur s’agite quand je la remarque qui me regarde. Gênée, je baisse la tête en me refrognant ; bientôt, la fille me dépasse et avant de disparaître à l’angle du couloir, je me retourne pour la regarder. De derrière, ce n’est qu’une forme indistincte qui flotte dans sa grande cape défraichie. *Pfeu*, songé-je en me concentrant sur mes pieds.

« Aelle ? »
« Quoi, Grewger ?! » j’aboie en me tournant vers elle. 

La Berceuse de mes Mots te fera Rêver de la Lande de Chez-Nous.

Ombres de pierres  solo 

Elle hésite, ses grands yeux marronnâsses se perdant dans les miens. Elle agite sa ridicule épée de bois devant elle. Krissel, elle a un air idiot. Tout ce qu’elle fait à l’air idiot. De ses mots sans fond à son regard vide, rien n’est réellement profond chez cette gamine. C’est une carapace sans intérieur qui a de bon seulement son originalité. Mais même cela ne me suffit pas pour apprécier sa présence incohérente. Ouais, cette gamine est incohérente de stupeur avec son caractère lunatique qui m’est totalement dévoué.

« Qu’est-c’t’as ?! » répété-je en m’arrêtant carrément dans le couloir pour la regarder.
« Bah…, » commence-t-elle en s’avançant vers moi.

Je me recule et grogne lorsqu’un Autre me frôle le dos. Grewger le voit et s’arrête, ses doigts triturant la garde de son arme. *Où elle est, sa baguette ?*, me dis-je en matant ses mains boudinées. Il n’y a qu’elle pour préférer ce morceau de bois à sa baguette magique. Grewger est pourtant totalement sorcière et ses parents l’ont éduqué dans la magie au moins autant que moi, de ce que j’en savais.

« Tu vois ce Serdaigle, là-bas ? » me demande-t-elle en désignant le coin du couloir du bout de son épée.

Je me retourne et vois un garçon basané plongé dans la lecture d’un parchemin. Je soupire et me frotte les yeux de la paume de la main.

« Serpentard, articulé-je difficilement. Sa robe est verte, tu l’vois pas ? Il est à Serpentard. »
« Ah ? Pas grave. Tu le vois ? »

*Doux Merlin…*. Je prends une longue respiration destinée à calmer mes nerfs agités. Je n’ai aucun intérêt à frapper Krissel aujourd’hui. Aucun. Aucun, puisqu’elle va s’empresser d’écrire à son père pour tout raconter de notre rencontre et que son père racontera tout à Zak’ dès qu’il le retrouvera au travail. Donc je n’ai aucun intérêt à abîmer le visage de Grewger maintenant.

« Bien-sûr-que-je-le-vois, Grewger ! »
« Bah ‘y fait que t’regarder. »
« Rien à foutre, par Merl…, rétorqué-je avant de me stopper net. Quoi ? »

Krissel me regarde d’un air suspicieux. Non pas que son regard soit habité par une quelconque étincelle de vie, non, mais la façon dont elle me regarde me fait flipper. Je me retourne sur le Serpentard qui n’a pas bougé. *’a rien d’particulier*. Un garçon inconnu qui ne fait rien d’autre que lire son parchemin. Pourtant, le doute s'immisce dans mon coeur et m’explose le cerveau. *Il a pas intérêt de…*. Trop tard. Son regard s’est levé. Il ne se pas balade pas sur le couloir ou sur les murs, ne se pas perd dans les méandres de l’esprit en se fixant sur un point, ne pas suit du regard la petite première année qui déambule devant lui. Non, il se pose sur moi et ne se détourne pas.

« Putain, » murmuré-je en fourrant ma main dans ma poche droite.

Ses yeux me fourragent le crâne. Ils s’infiltrent dans ma tête pour m’arracher l’esprit. Lui, il ne se détourne pas. Ce n’est pas comme tous les Autres. Il me regarde, encore et encore, et bientôt un sourire léger se dessine sur ses lèvres épaisses. Les frissons de la peur se jettent sur mon cou et je frissonne violemment. Son visage s'inscrit dans mon crâne. Je les vois se balader sur mon corps, ces grands yeux sombres, ils quittent mon visage pour regarder tout ce que je suis.

« T’as vu ? me chuchote Krissel en se rapprochant de moi. Aelle ‘y fait que t’regarder. »

*Bouge*.
Il faut que j’avance. Que je me détourne ou que je m’avance. Il faut que je fasse quelque chose. Mais il est là et ses yeux me font mal. Ses yeux d’Autres qui jamais ne m’ont fait mal, aujourd’hui ils sont là et ils me tordent le coeur. J’y vois ce que je n’y ai jamais vu : de la moquerie et de la colère. Ah ! je connais ces regards-là. Mais jamais ils n’ont eu d’importance. Merlin, pourquoi je ne parviens pas à me détourner ?

« Tu l’connais, peut-être ? » marmonne Krissel en me frôlant le bras.
« Ta gueule, » grogné-je en la repoussant durement.

Je cligne des yeux. Grewger m’a libéré. Je respire rapidement. Je subis une dernière fois le regard noir scrutateur du Serpentard avant de me détourner pour regarder la gamine blonde. Sa grande bouche est ouverte, laissant voir le trou béant de son corps, tandis qu’elle regarde avec autant d’intensité le garçon qui me regarde par intermittence. La lassitude me frappe et je ferme les yeux pour les empêcher de piquer.
Je respire doucement. Dans mon nez se balade l’odeur de la Maison.

Quand j’ouvre les yeux, mon coeur bat à toute allure, me plongeant dans une frénésie qui me fait tourner la tête. Je prends une grande respiration pour calmer le tremblement de mes jambes puis j'attrape Grewger par le haut de sa robe.

« Qu’est-ce que tu fais ?! » glapit-elle en s’agitant.

Je serre la griffe de mes doigts de toutes mes forces autour de son vêtement et je me retourne, prête à partir. Au dernier moment, je me tords le dos pour regarder le Serpentard dans ses petits yeux de fouine. Il me regarde encore. *Aide-moi, Zak’*, pensé-je de toute mes forces en sentant mon coeur se faire la malle.

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Ombres de pierres  solo 

Mon regard dans celui du Serpentard, je lève ma main libre au-dessus de ma tête. Je baisse rapidement l’auriculaire et l’annulaire. Mon pouce est tendu hors de ma main. Mon majeur se tend de toute sa hauteur au-dessus de ma main, porté par mon bras. Les images défilent devant mes yeux. Je vois le regard du basané s'agrandir, et alors je ne sens plus ma main. J’agite mon bras vers le haut, au dernier moment je pense à baisser mon index. Mon doigt d’honneur dressé haut dans le ciel, le temps s’arrête et mon coeur explose dans ma poitrine. Une main Levée contre l’abruti du couloir, l’autre solidement attachée pour forcer la gamine à me suivre, je me sens comme je ne me suis jamais senti : capable de tout. Mon sang boue dans mes veines, mon visage explose de rougeur et mon bras tremble au-dessus de mon épaule.

Tout cela disparaît à l’instant même où le garçon referme son parchemin, son visage tout renfrogné. Quand il s’éloigne d’un mouvement gracile du mur, ma bouche se referme et ma lèvre hurle sous mes dents. Je me détourne et tire Grewger derrière moi. « Eh ! » se plaint-elle lorsque je la force à courir dans le couloir.

« Tais-toi, » soufflé-je en courant, manquant à moitié de me ramasser lorsqu’elle lance son épée dans mon visage.

Je lui arrache des mains, et secoue la gamine lorsqu’elle feule de colère. Garde en main, je traverse un couloir puis un second en courant. Dans les escaliers, je ralentis mais ne lâche toujours pas Krissel. Je gravis les marches deux à deux, le coeur battant à tout rompre, le souvenir de ce que je venais de faire passant encore et encore dans mon esprit figé par la stupeur.

Ce n’est qu’une fois arrivées aux abords d’un long couloir percé de fenêtres que je lâche Grewger et me laisse aller contre un mur.

« Ça va pas ? me balance la gamine en secouant sa robe et en s’éloignant de moi, son petit visage se tordant dans tous les sens. Et rends-moi mon épée ! »

Elle s’avance vers moi, les sourcils froncés au-dessus de ses petits yeux sombres. Le souvenir du sentiment incroyablement bon qui m’avait saisi lorsque je l’avais forcé à me suivre me revient en pleine gueule et je souris.

« J’croyais qu’tu voulais qu’on s’batte ? » lui dis-je en tenant son épée au-dessus de ma tête.
« Faut avoir toutes les deux une épée pour se battre, j’te signale ! »
« Bah va t’en chercher une, » lâché-je en dégueulant mon sourire.
« J’en ai qu’une, » dit-elle en croisant les bras sur sa poitrine.

Elle s’approche de moi. Sa nuque est tordue pour pouvoir me regarder et je frissonne en avisant l’obscurité de ses perles vides. Je regarde ses petits doigts boudinés crispés sur sa robe ; je sais ce qu’elle veut. Elle veut m’agripper pour m’obliger à lui rendre son épée. Je sais également à quoi elle songe : si elle fait ça, elle le regrettera. Elle le sait autant que moi.
Je la nargue en agitant son épée au-dessus de moi. Par tous les Mages, j’avais oublié qu’il était si bon de l’emmerder. J’en oublie presque le regard sombre de ce garçon et la peur qu’il m’a fait ressentir. *Pauv’ con*.

« C’est pas mon problème, Grewger. »

Je la regarde soupirer et s’éloigner de moi. Je n’aurai pas dû être déçu ; cette gamine n’a rien de bien particulier et je n’aurai pas dû m’attendre à autre chose.  *T’es naze, Krissel*. Mon coeur se serre dans ma poitrine. Je grimace discrètement et serre la garde de l’épée dans ma paume pour faire disparaître la douleur qui pointe dans mon corps. Quand Krissel lève ses yeux sur moi, j’ai un mouvement de recul : ses yeux sont brillants. Mon sourire s’agrandit.

« Tu vas chialer, Krissel ? » demandé-je en m'avançant vers elle.

Son visage blafard se tord dans tous les sens, même sa bouche s’inscrit dans une moue qui la déforme. Je n’ai jamais vu cette gamine pleurer. Jamais. Peut-être qu’aujourd’hui c’est elle qui souffrira du regard d’un autre, et pas moi. Si elle pleure, je ne pleurerais pas. Je me le promets. Si tu chiales, Grewger, je serais assez forte pour ne pas pleurer. Pour ne pas me laisser aller à ressentir le poids que je sens peser sur mon coeur, pour ne pas tourner mon esprit vers Là-bas.

Mais elle sourit. Elle vole mon sourire qui se ramasse sur ses lèvres à elle.

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Ombres de pierres  solo 

« Nope, chantonne-t-elle en souriant. J’pleure pas. J’suis bien trop contente pour ça. P’pa me dit toujours que si tu m’embêtes à chaque fois qu’on se voit c’est parce que tu m’aimes bien. Mais bon, j’le croyais pas parce que t’es vraiment pas gentille, mais peut-être qu’il a raison. »

Horrifiée, je la regarde agiter ses mains autour de son corps et se perdre dans le sourire qui lui fend la gueule. Horrifiée, je vois une excitation euphorique habiter sa voix et son visage ; elle me la lance à la gueule avec ses mots idiots.

« Ouais, j’crois qu’il a raison. Finalement, je crois que tu m’aimes bien et je suis trop contente ! Ah, tu peux garder l’épée. Tu m’la rendras plus tard. J’vais t’en faire une d’ailleurs, d’épée. Comme ça, on pourra s’battre. »

Mon corps est figé. L’épée au-dessus de la tête, la bouche ouverte. *J’vais la tuer…*. Je ne l’ai jamais autant haï qu’aujourd’hui. Pourtant, je n’ai plus envie de jouer. Soudainement, je n’ai plus envie de rien. Le visage tordu, je laisse tomber l’épée qui rebondit sur le sol de pierre dans un bruit mat. De ma hauteur, je regarde Krissel se jeter dessus. « Merci ! » crie-t-elle. Je m’éloigne sans plus un regard pour elle.

« Attends ! »

Elle court derrière moi. Je fronce les sourcils. Un pression pousse mes yeux, les rend douloureux. Je respire doucement pour ne pas la laisser s’intensifer. *J’suis conne, Merlin*. J’évince la pensée de ma tête en plongeant mes yeux par les fenêtres lumineuses. Mon coeur est recroquevillé dans ma poitrine. Je me sens minuscule.

« Tu le connaissais, alors ? »
« De quoi ? » marmonné-je à Grewger en baladant mon regard sur la surface du lac que j’aperçois au loin.
« Celui de Serdai… Serpentard, là. »
« Non. Je le connaissais pas, Grewger, » soupiré-je.
« Pourquoi il te regardait ? Tu crois qu’il est am… »

Je me retourne carrément sur elle. Elle est juste derrière moi. Son visage se cogne à mon bras et elle s’éloigne avec un éclair de je ne sais quoi dans ses yeux vides. Je me penche et fous mon visage devant ses yeux. J’arrache ma main de ma poche et pointe ma baguette sous son menton qui se met aussitôt à trembler. Krissel, elle est peut-être idiote, mais elle sait ce que veut dire la magie. Et elle sait que je le sais également. Alors la gamine, elle ne dit plus rien. Elle se la ferme et quand son visage se ferme, je comprends qu’il n’est pas près de se rouvrir. *Va t’faire foutre, Zakary !*.

« Maintenant, tu dégages. Ok ? » soufflé-je sourdement.

Elle cligne des yeux, me fouille le visage avec son regard et fronce son nez rond. Elle secoue ses bouclettes blondes dans tous les sens. Mon coeur se révolte dans ma poitrine, mais je l’ignore. Hors de question de m’arrêter maintenant, tu m’entends ? Peu importe qu’elle aille se plaindre à son père ou à mon frère. Je ne veux plus d’elle. Plus d’elle !

« Tu dégages Grewger ! ». Ma voix s’élève et frappe l’enfant qui recule, blessée. Je me redresse et tends le bras pour garder Krissel dans ma ligne de mire.

« Tu vas m’lancer un sort ? » me dit-elle sur un ton de défi.
« Immobulus ! »

Le fuseau de magie s’échappe à peine de ma baguette que les yeux de Krissel s’agrandissent de surprise. L’instant d'après, elle est figée avec son air éberlué sur le visage.

« L’ouv’ pas tant qu’tu sais pas t’défendre, Grewger. »

Je le toise de ma hauteur, ce corps qui ne peut plus bouger. Je sais que le sortilège ne durera pas, mais je suis tout de même fière d’observer ma réussite. La Magie fait vibrer ma baguette. Elle coule dans mes veines et me rend vivante.

« J’ai fait mon d’voir, maintenant tu vas r’trouver tes amis et tu m’laches, ok ? J’veux pas t’voir à Poudlard, t’as intérêt à t’en rapp’ler. »

Je lui lance un dernier regard sombre avant de me détourner et de quitter le couloir.

- Fin -

La Berceuse de mes Mots te fera Rêver de la Lande de Chez-Nous.