Couloirs

Inscription
Connexion

Une bien grande ombre  PV 

22 février 2044 - fin de matinée 
Couloir du troisième étage - Poudlard 
3ème année 


Aujourd'hui, nous sommes le lundi 22 février 2044. Il est 11 heures et je n'ai aucune salle de cours à rejoindre. C'est le premier lundi depuis longtemps qui ne me voit pas prendre la direction d'un quelconque lieu d'étude.
L'année dernière, le 22 février était un dimanche. Je n'étais ni dans la Salle Commune, ni même à la bibliothèque. Je n'étais tout simplement pas là. Ce dimanche-là, peut-être étais-je allongée sur le canapé du salon à regarder Papa, Maman et Natanaël vivre. Je ne sais pas. La seule chose que je sais c'est que l'année dernière, à ce même instant, cela faisait une semaine exactement que j'étais revenue au Domaine.

Je n'ai cesse de faire ce genre de calcul. J'y pense tout le temps. Et aujourd'hui, au lieu d'aller étudier pour m'empêcher de penser, je reste assise là, béate devant ce grand tableau qui me rend triste, à penser au temps qui a filé, à songer à ce que je faisais il y a un an. 

« L'Ombre de la Mort, » murmuré-je en observant l'oeuvre.  

Elle ne m'a pas manqué. Ni elle, ni celle qui m'a appris son nom. Pourtant, aujourd'hui je ne sais pas m'en détourner. Moi qui suis passée devant presque sans frémir tout ce temps, je suis désormais incapable de l'ignorer. Je me suis arrêtée devant elle sans y penser. A vrai dire en m'asseyant je ne pensais même pas à Loewy ; non, puisque j'étais en train de calculer. Et maintenant que j'y songe enfin, à cette trop grande sorcière, je me dis que j'avais bien raison à l'époque : c'est bien elle l'Ombre. Même là, seule devant ce paysage, je le ressens ainsi. La grande forme sombre qui surplombe ce champs de blé n'est sûrement pas celle de la personne qui se tient devant le tableau, mais plus vraisemblablement celle qui règne déjà sur cette même personne — Loewy, donc. 
Mon analyse me fait rire et je secoue la tête doucement, affligée par mes propres pensées. Je me laisse aller en arrière, mes deux bras me soutenant, et lève le menton pour observer l'oeuvre. C'est étrange comme le temps semble s'arrêter. J'aurais pourtant aimer le voir filer, qu'il coule et me ramène à la Maison. Mais c'est un étrange monstre ; il se fait lent quand je le veux rapide et rapide quand je le souhaiterai plus paresseux. 

Je soupire profondément, les yeux plongés dans l'Ombre de la Mort, le corps refroidit par les pierres du château. Je crois que je vais rester un peu ici. 

Extase

Une bien grande ombre  PV 

C'était à l'époque où tout allait encore à peu près bien à Poudlard et ailleurs. Baldur était toujours en prison, Dai Hong Dao n'était pas encore arrivée à Poudlard, le Ministère était toujours le Ministère et Dallan Blackwave n'était pas encore à Azkaban, Poudlard n'était pas encore une île. Tout n'était pas rose, car Elina avait déjà eu quelques ennuis, la Gazette avait révélé que Kristen possédait un artefact magique convoité qui la mettait en danger, la Baguette de Sureau, mais ce n'était pas si sombre que quelques mois plus tard. Bref, Kristen ne s'attendait pas à tout ce qui arriverait quelques temps plus tard. Elle ne savait pas que quelques semaines après les événements contés aujourd'hui, ce qu'elle prenait pour acquis ne serait plus : sa magie comprise. Elle marchait ainsi, sans être tout à fait consciente du privilège qu'elle avait de pouvoir sentir pleinement la magie qui coulait dans ses veines.

On lui avait signalé un problème avec un fantôme, et elle avait voulu voir elle-même de quoi il était question. Apparemment, il était inconsolable et s'amusait à faire peur aux élèves à tout moment pour ne pas passer à ses maux, éteignant les torches au hasard, convoquant l'esprit frappeur, et toutes sortes d'autres méfaits. Friande de nouvelles histoires, la directrice de Poudlard avait à cœur d'écouter celle du fantôme... Pour voir. Il lui semblait qu'il était toujours utile de découvrir les secrets de Poudlard et de ses habitants. Peut-être pourrait-elle réutiliser les informations ainsi obtenues en temps voulu. On ne savait jamais. Autant être pragmatique.

Elle savait que sur le chemin, elle passerait par le couloir de l'Ombre de la Mort. Elle esquissa un petit sourire en tournant dans ce couloir, pensant que même si Marty était désormais sous-directeur, elle ne ressentait aucune gêne, aucune culpabilité, à se servir régulièrement dans la réserve des Douze pour ses études.

Sa longue cape de sorcier, suffisamment chaude pour l'hiver, suivait impeccablement le rythme effréné de ses pieds, enfermés dans des derbies noires vernies partiellement dissimulées par le mouvement de son vêtement. C'était des chaussures qui faisaient un peu de bruit, et Kristen marchait vite. Tap-tap-tap. Alors qu'elle comptait simplement passer devant l'Ombre de la Mort avec un sourire en coin, elle vit devant ce tableau une silhouette à moitié allongée dans le couloir. Kristen ralentit et plissa les yeux, analysant cette silhouette. En inclinant un peu la tête, Kristen put reconnaître Aelle Bristyle. Elle prit une inspiration et s'avança vers elle, avant de s'arrêter à sa hauteur, juste derrière elle. Les mains dans les poches, elle observa également le tableau.

« Toujours si fascinant, n'est-ce pas ? »

~ Draco dormiens nunquam titillandus. ~
« C’est pour mieux te manger, mon enfant. »
Fuseau horaire : Côte Est - États-Unis

Une bien grande ombre  PV 

L'an dernier à cette date, si j'étais resté au château, je me serais trouvé à la bibliothèque à apprendre de quoi me permettre d'affronter la première tâche avec Chu-*tais-toi ! *
Je grimace ; celui-là est bien le dernier que je veux trouver dans mes pensées.

Comme si le monde m'écoutait et souhaitait m'aider à lutter contre mon esprit rebelle, le couloir m'envoie le son d'un tap-tap résonnant qui s'approche de moi. Je me recroqueville sans toutefois me lever ; qui que cela soit, ça ne me concerne pas. Je suis prise d'une flegme incroyablement puissante qui m'empêche de ressentir l'envie de fuir devant les Autres. Oui, c'est cela. Je vais rester ici, devant cette immense ombre, à continuer de me faire bouffer l'âme par mes souvenirs. Et ce sera la meilleure de toutes mes dernières idées.

À vrai dire, je ne m'attendais pas à ce que ce bruit me perturbe ainsi. Je ne m'attendais pas à songer à combien il serait hilarant que ce bruit soit créé par Kristen Loewy. Et je ne pensais certainement pas sursauter ainsi lorsque sa voix s'élève effectivement derrière moi.
*J'aurais dû le savoir*, me dis-je inutilement en me levant, trébuchant sur mon propre pied. J'aurais dû savoir que c'était vraiment elle et non pas mon imagination : depuis quand m'imaginé-je rencontrer une Loewy ultra-intimidante dans les couloirs ?
Depuis septembre, certes.

Je m'éloigne d'elle, le cœur tambourinant comme un fou dans ma poitrine. L'avoir et la voir tout près de moi, cette grande sorcière, m'arrache mon souffle et me fait tout voir d'une étrange façon. Ainsi, je me sens toute petite alors qu'il y a peu je me sentais bien plus importante.
Je baisse la tête, contrôlant bien tant que mal la honte qui fait de moi son objet. C'est étrange comme le fait de me retrouver devant elle me rappelle à quel point j'ai pu être pitoyable par le passé.
Je ne pensais pas ressentir tant de colère. J'ai cru que cela m'était passé. Mais à ressentir mon sang bouillir dans mes veines et mon visage se crisper, je comprends que cela ne m'est absolument pas passé.

Je me tourne à demi face au tableau, consciente de la nécessité de placer un mot maintenant si je veux m'empêcher d'agir comme une gosse en colère.

« Je préfère dire intimidant,» marmoné-je après un temps de réflexion.

C'est en entendant ma voix prononcer ces mots que me vient l'idée qu'ils concernent davantage la sorcière que le tableau. Je grimace légèrement et croise les bras sur ma poitrine. Je me tourne entièrement vers l'œuvre. Ainsi, Loewy se trouve légèrement derrière moi. Je ne peux m'empêcher de songer à quel point cette scène ressemble à celle s'étant déroulée il y a deux ans désormais ; rien à changé. Sauf moi. Et elle. Sans doute dois-je lui faire pitié, ainsi renfrognée devant ce pauvre tableau. Se doute-t-elle du nombre de mes pensées qui lui ont été destinés ces derniers mois ?
Et elle, pense-t-elle à moi ? Bien sûr que non, pas plus que Chu-Jung. Ce constat me fait aussi mal que la fois où j'ai compris que le chinois ne pensait certainement pas à moi. 

Extase

Une bien grande ombre  PV 

Kristen inclina légèrement la tête aux paroles de l'enfant. Elle la contourna pour se placer à côté d'elle. Kristen avait l'impression qu'Aelle Bristyle ne parlait pas tout à fait du tableau, ou pas du moins, pas uniquement. Alors, la directrice de Poudlard se permit de sourire un peu : elle ne détestait pas Aelle Bristyle. Au contraire, en fait.

« Rien n'est intimidant en soi si l'on n'est intimidé. De même, rien n'est effrayant en soi, c'est simplement nous qui pouvons être effrayés et collons l'étiquette effrayant sur ce qui provoque en nous ce sentiment, n'est-ce pas ? »

Ses mains étaient toujours dans ses poches tandis qu'elle ruminait sa propre réflexion, très Gryffondor. Les inferi ne sont-ils pas effrayants en soi ?, pensa-t-elle. Kristen n'était pas du genre à être intimidée par quoi que ce soit, même si c'était parfois tout à fait contraire à l'instinct de survie ; et de même, il lui en fallait beaucoup pour être réellement effrayée. Elle se mit à faire la liste mentale de ses peurs : les Inferi arrivaient en haut de la liste car ils y avaient toujours été - ou presque - et qu'elle n'avait plus besoin d'y réfléchir pour les catégoriser comme effrayants, mais d'autres éléments étaient venus s'ajouter à la liste de ses peurs, jusqu'il y a peu assez réduite. Perdre Aude. Perdre Owen, encore. Perdre mon père. Quant à la Mort, elle entretenait avec elle un lien assez ambigu : elle ne savait jamais si elle devait craindre la mort ou craindre de perdre la vie.

Elle prit une grande inspiration, qui la fit se grandir un peu plus. Son dos était impeccablement droit, sa colonne allongée par l'air dans ses poumons et les mains fourrées dans ses poches. Elle ne savait pas pourquoi elle allait dire ce qu'elle allait dire. Aelle Bristyle était une enfant à part, apparemment. Quelque chose de mystérieux poussait Kristen à lui parler de tout et de rien, mais surtout de tout. Non, elle ne détestait pas Aelle Bristyle.

« Par exemple, de quoi as-tu peur, Aelle ? »

~ Draco dormiens nunquam titillandus. ~
« C’est pour mieux te manger, mon enfant. »
Fuseau horaire : Côte Est - États-Unis

Une bien grande ombre  PV 

Elle se place tout proche de moi, au même niveau, et à cela aussi j'aurais dû m'y attendre. Pourtant, mon coeur fait une envolée et ma tête se tourne à l'opposé, comme pour dire : non, je ne vous regarderais pas. Un peu comme l'enfant que je suis. Je me renfrogné, même s'il est plus agréable de l'avoir à mon niveau et non plus en position d'Ombre ; quoi qu'il aurait été préférable que ce soit moi, l'Ombre. Ainsi, j'aurais pu la regarder sans qu'elle ne me voit. 

Elle parle. Je retiens mon souffle. Je retiens un grognement de dépit ; je retiens énormément de choses. Par exemple, je m'empêche de me retourner vers elle pour lui dire que si la majorité des élèves lui colle l'étiquette d'effrayante, cela doit bien signifier qu'elle est bel et bien effrayante. Mais je ne le fais pas, car je n'ose pas parler. Et aussi car j'ai conscience d'avoir tort et par Merlin, je préfère mourir étouffée plutôt que de lui faire comprendre combien je trouve ses paroles justes et réelles.

Les bras tout serrés contre moi, je me sens minuscule. Un tout petit grain de riz dans l'immense assiette du déjeuner de Kristen Loewy. Un peu comme si son aura prenait toute la place et tentait de me grignoter. Pourtant, quand elle cesse de parler et que j'essaie de lutter pour trouver de quoi lui répondre — en vain —, je remarque que j'attends ses paroles. J'attends la justesse de ses mots, l'intelligence de ses pensées, la vérité de nos échanges. Je me demande depuis combien de temps j'attends cela. Peu importe : si cela est possible je me renfrogne davantage. Je n'ai pas envie d'attendre Loewy, je n'ai rien envie de faire avec elle et je n'ai absolument pas envie d'apprécier quoi que ce soit venant d'elle. C'est comme cela que ça doit marcher, n'est-ce pas ? Je dois la détester, comme ces derniers mois, et ne pas du tout avoir envie de rester ici à littéralement crever étouffée par son aura. 

« Par exemple, de quoi as-tu peur, Aelle ? »

Impossible de me retenir. Je me tourne vers elle, les yeux écarquillés et le souffle coupé. Qu'est-ce qui m'a fait réagir ? Le tutoiement ou la question ? Peut-être les deux. Je fronce les sourcils si fort que ma colère doit se sentir à l'autre bout du couloir. Mon coeur s'agite, moi aussi. Mes yeux ne trouvent pas de quoi se raccrocher. Je pense : elle se fout de moi, elle veut me faire honte, elle a compris que j'ai peur d'elle, mais je n'ai pas peur d'elle ! elle veut me ridiculiser, elle ne veut rien de tout cela. Je pense un peu trop, je ne sais même plus ce que je pense. 

Je hausse les épaules.
Puis je parle, parce qu'un feu douloureux monte de mes entrailles et qu'il a le goût de la colère. 

« D'vôtre... Pouvoir, par exemple, dis-je d'un ton hargneux en me tournant vers le tableau. Et j'parle pas de vôtre magie. »

Mon coeur bat si fort qu'elle doit l'entendre.

« Et vous ? demandé-je du bout des lèvres, davantage pour détourner ses pensées de moi que par réel intérêt (c'est du moins ce dont j'essaie de me persuader), à quoi vous collez l'étiquette effrayant alors que ça l'est pas du tout ? »

Extase

Une bien grande ombre  PV 

Les yeux fixes de Kristen finissent par se tourner vers l'enfant. Une pointe de curiosité, et d'amusement, les plisse. Encore ces rumeurs de magie noire ? Pour une fois qu'une rumeur était plus ou moins exacte ; il était amusant de constater que celle-ci ne restait malgré tout qu'une rumeur. Personne n'avait de preuve, que des soupçons. Il était assez plaisant pour Kristen d'avoir conscience qu'elle seule - ou presque - détenait la vérité à ce sujet. Elle ne se gênait d'ailleurs pas pour en jouer auprès des élèves, laissant planer un léger doute. Elle jugeait cela utile pour la discipline de les laisser s'imaginer toutes sortes de choses horribles à son sujet. Dans le même temps, cela tuait également les soupçons, car quel sorcier pratiquant réellement la magie noire, s'il était dans la position de Kristen - directrice de Poudlard -, ne s'offusquerait pas devant de telles accusations ? Finalement, ne rien nier lui permettait d'inspirer suffisamment de méfiance pour maintenir une certaine discipline, et la disculpait tout à la fois.

Mais pourtant, ce n'était pas de cela qu'Aelle Bristyle avait peur. Il ne s'agissait pas de la magie de Kristen en soi, moins encore de sa couleur, apparemment, mais de son pouvoir. Il semblerait que cela soit encore plus intéressant. Pouvoir, magique ou pas ? Pouvoir, la capacité de pouvoir ? Pouvoir penser, pouvoir faire. Un léger sourire se dessine sur ses lèvres.

La question lui revint en pleine figure et Kristen se tourna à nouveau vers le tableau. Qu'admettre ? Prétendre n'avoir peur de rien serait stupide, car il n'y avait pas de mensonge plus évident.

« Ce qui m'effraie, c'est perdre ce pouvoir qui vous effraie. »

Elle ne put retenir un rire discret, un peu gêné et surtout inapproprié. Une façon de détourner le sérieux de la conversation, peut-être.

« La faiblesse me terrorise. Et il y en a de toutes sortes. »

Elle revit sa propre image sortir d'une armoire, d'une malle, d'un endroit sombre, et prendre la forme d'un Inferius rampant ; et ses mâchoires se serrèrent.

~ Draco dormiens nunquam titillandus. ~
« C’est pour mieux te manger, mon enfant. »
Fuseau horaire : Côte Est - États-Unis

Une bien grande ombre  PV 

Lorsque son regard se détourne de moi, une force mystérieuse me pousse à me tourner vers la sorcière. Comme si je pouvais la regarder seulement lorsqu’elle ne me voyait pas. Je me sens plus petite encore ainsi ; elle me domine de toute sa taille, de toute sa puissance et de toute sa grandeur. A ma plus grande horreur elle me fait penser, encore une fois, à Maman — impossible de ne pas faire le parallèle. Ça me fout à l’envers de leur trouver tant de ressemblances. Maman n’est certainement pas de la même engeance que cette femme.

Sa réponse balaie toutes mes improbables pensées. Elle a peur de perdre le pouvoir que je lui prête. Un sourire timide se fraie un chemin jusqu’à mes lèvres. Il n’est ni moquerie ni ignorance ; seulement surpris que la femme accepte de jouer à mon jeu et me réponde si facilement. Cela me donne l’impression d’avoir une vrai discussion — ce n’est pas la première fois que cette sorcière te donne cette impression, me souffle mon traitre de coeur reconnaissant. Repoussant la pensée, Je me grandis légèrement, levant le menton et redressant les épaules. Je suis tout à fait capable de gérer une telle discussion.

Ses paroles font se recouvrir ma peau de mille frissons. Par Merlin, pourquoi dois-je être en accord avec chacune de ses paroles ? Mes réponses à sa peur auraient été multiples si je n’avais pas l’esprit aussi engourdi par sa présence, si je n’avais pas la tête pleine de toutes mes faiblesses. Qui m’effraient également. Mes émotions, ma colère, les Autres, et même elle, Kristen Loewy, représentent ma faiblesse. Encore une fois je me revois en pleurs devant la sorcière ; elle si glaciale et brûlante, et moi si pitoyable.
Je grimace et secoue la tête.
Il me faut faire un effort exponentiel pour revenir ici, devant ce tableau, et me rendre compte que j’ai laissé passer trop de secondes depuis ses paroles.

« La faiblesse aussi c’est une étiquette. C’est vous qui pensez que ç’en est une, parce que vous êtes aveuglé par c’qui la représente. »

Une petite pointe de fierté me fait me redresser encore. Et toc ! je pense dans ma tête, à deux doigts de laisser échapper un petit rire. Sauf que je n’ai plus du tout envie de rire lorsque je comprends que mes mots ridiculisent autant mes faiblesses que les siennes. Je grogne légèrement, pour moi mais également pour Loewy qui pourrait très facilement retourner mes paroles contre moi et qui ne se gênera sûrement pas pour le faire.

« Y’a qu’une seule faiblesse pour moi, dis-je d’une voix sourde alors que je n’avais pas du tout l’intention de rajouter quoi que ce soit. Et elle rend toujours pitoyable. »

Mes larmes me rendent pitoyable. Mes peurs me rendent pitoyable. Mon amour me rend pitoyable. Mes espoirs me rendent pitoyable. Et maintenant que j’ai une conscience accrue que ces faiblesses existent seulement parce que je leur permets d'exister, cela me rend plus pitoyable encore : pitoyable de rien du tout.

Extase

Une bien grande ombre  PV 

Kristen ne savait pas vraiment que répondre à Aelle Bristyle. Sans doute avait-elle raison, au fond, mais c'était difficile à admettre. On se sent toujours victime de ses faiblesses : on n'imagine pas que l'on se les crée, et qu'elles sont faiblesses parce que l'on décide qu'elles le sont. Kristen n'était pas du genre à se résigner, à accepter ses faiblesses afin de ne plus les considérer comme telles. Ce n'était tout simplement pas dans son tempérament. En tant que battante, elle était obsédée par ses propres faiblesses et mettait toujours tout en œuvre pour les vaincre. Sauf... sauf l'amour, bien sûr. Mais cela lui avait demandé presque toute une vie, et, malgré tout, quelques sacrifices auxquels elle préférait ne pas penser.

« C'est bien possible, dit-elle simplement. »

La directrice de Poudlard poussa un long soupir et relâcha ses épaules.

« Malheureusement, et malgré tous nos efforts, nous ne sommes qu'humains. N'est-ce pas une idée insupportable ? »

L'éternelle insatisfaction, le goût rance de l'inachevé, la conscience d'un dépassement de soi ultime qui est impossible ; n'était-ce pas ce qui l'avait menée où elle était, aujourd'hui : le sujet de rumeurs sur la magie noire, et tout ce qui allait avec ? Si elle avait plongé là-dedans si jeune, n'était-ce pas pour dépasser les limites de ce que l'on considérait comme humainement possible ? Si elle aimait tant la magie, n'était-ce pas pour ses possibilités décuplées d'action sur soi, sur les limites du corps, sur le monde, sur les grandes questions de la vie : l'esprit, la mort...

« Nous ne pouvons que nous contenter de faire de notre mieux pour approcher les frontières de la condition humaine, toute fragile soit-elle ; mais à quel prix ? »

~ Draco dormiens nunquam titillandus. ~
« C’est pour mieux te manger, mon enfant. »
Fuseau horaire : Côte Est - États-Unis

Une bien grande ombre  PV 

C’est bien possible.
Quelques petits mots, si insignifiants prit un à un, mais qui chassent tout sentiment de médiocrité lorsqu’assemblés, ils deviennent une phrase dans la bouche de Kristen Loewy. Je m’en veux un peu de me sentir si fière rien qu’en imaginant la sorcière être d’accord avec moi. Je me donne l’impression d’être une gamine en mal d’attention, d’être tout sauf cette enfant qui éprouvait tant de colère pour sa directrice il y a de cela peu de temps. Mais je ne peux empêcher le sentiment de se faire un nid dans mon coeur et d’éloigner, bien que très légèrement, la colère qui m’étouffe depuis tant de mois. Plus tard, je détesterais Loewy de m’empêcher de la détester. *J’le promets*. Mais actuellement, je me fous du plus tard. Peut-être est-ce pour cela que mes épaules se détendent et que je dessers les poings que j’avais crispés quelque part dans mes poches.

J’ai beau vouloir croire que cette femme n’est qu’un animal incapable de résister à sa colère, je ne peux décidément pas nier qu’elle est légèrement plus que cela. Peut-être même légèrement plus comme moi. Cette pensée me fait frissonner et c’est d’un regard en coin que je juge Loewy et tous les mots qu’elle vient de m’offrir. Comme si son profil pouvait m’être d’une quelconque aide pour me permettre d’accepter que ses idées ressemblent si parfaitement aux miennes. Bien que je n’ai jamais réellement songé qu’il puisse être insupportable d’être humain. Que voudrait-elle être d’autre qui lui permettrait de réaliser tout ce qu’elle souhaite ? Approcher les frontières, par exemple. Voilà un sujet qui me rappelle sensiblement la conversation que nous avions eu la dernière fois que nous avions échangé cordialement — Merlin, cela remonte à si loin, était-ce réellement la même femme ?

Je me tourne carrément vers elle. Non pas que j’ai oublié ma colère et ma peur, non, à vrai dire la regarder ainsi m’intimide terriblement, mais je ressens le besoin de l’affronter directement. Comme si la regarder dans les yeux, si tant est qu’elle se tourne vers moi, pouvait me faire accepter l’idée que cette femme fout en l’air absolument toutes mes certitudes des derniers mois la concernant.

« Peu importe le prix, dis-je en haussant les épaules, surtout pour avoir c’qu’on recherche. »

J’observe le visage de Loewy, l’angle de sa mâchoire, l’obscurité de ses cheveux ; je devine la mèche blanche qui s’y cache mais ne la vois pas. C’est marrant cette histoire de prix. Mon avis n’a pas été le même lorsque j’ai découvert le prix à payer pour avoir insulté Chu-Jung.

« C’est parfois mieux de l’endurer, si ça peut rendre le… reste supportable. » Je grimace, peu désireuse de la voir se pencher sur ce qui pourrait bien m'être insupportable. « Et si ça peut élargir nos connaissances, » rajouté-je en redressant le menton. 

Extase

Une bien grande ombre  PV 

Aelle s'était retournée vers Kristen, et la directrice de Poudlard pivota également ; ainsi leurs regards se croisèrent : les pupilles sombres de la sorcière percèrent celles de l'enfant tandis que ses propos firent s'accélérer son rythme cardiaque. Le regard de Kristen, toujours planté dans celui de la jeune fille, s'assombrit radicalement, et son visage se ferma.

« Je me souviens de la première discussion que nous avons partagé, devant ce même tableau. Vous n'avez pas lâché l'affaire, n'est-ce pas ? Vous cherchez à connaître tout ce qui peut être connu, et peut-être même surtout ce qu'il vaudrait mieux ignorer. »

Elle haussa le menton et plissa les yeux, comme elle savait si bien le faire. Le tableau le plus étrange, dans cette scène, n'était pas accroché au mur : c'était cette enfant et cette adulte, se regardant toutes les deux, haussant le menton toutes les deux, s'évaluant.

« Vous me rappelez quelqu'un, constata-t-elle d'une voix monotone. »

Aelle Bristyle lui rappelait quelqu'un, en effet, quelqu'un qui aurait préféré regretter ce qu'il avait appris, mais qui, envers et contre toute logique, n'y était jamais parvenu et n'y parviendrait sans doute jamais. Kristen prit une inspiration et les muscles de son cou se tendirent. Elle inclina légèrement la tête sur le côté.

« Es-tu du genre à écouter les rumeurs, Aelle ? »

La directrice de Poudlard passait indifféremment, et sans logique apparente, d'une attitude distante à une étrange proximité langagière. Ce devait être déroutant, voire dérangeant, mais elle n'y faisait même pas attention.

~ Draco dormiens nunquam titillandus. ~
« C’est pour mieux te manger, mon enfant. »
Fuseau horaire : Côte Est - États-Unis

Une bien grande ombre  PV 

Mon coeur se met à battre bien trop rapidement. Est-ce le souvenir de mes propres paroles qui le fait s'affoler ou le regard avec lequel la directrice me sonde ? Ses mots tombent comme des matraques et imposent le silence dans mon crâne. Il n'y a plus de questionnement, plus de regret, plus de déni. Seulement ses mots et tout ce qu'il se passe entre ce regard et le mien. Je dois me faire violence pour ne pas baisser les yeux. Ne pas me soustraire au jugement de cette statut de marbre, si haute, si puisante, qui me défie de parler. 

Je n'ai rien lâché, c'est vrai. Ces derniers mois, j'étais trop en colère pour ne serait-ce que penser à cette chose, ce savoir qui me rappelle Loewy. Mais avant, avant Chu-Jung, j'ai cherché ce qu'il vaudrait mieux ignorer. Sans le trouver, bien sûr. Je n'ai pas encore découvert quelle limite pouvait bien m'intéresser ; mais il faut dire que le concept même de limite m'alpague assez pour que je souhaite l'abolir. 

Il règne sur les mots de Loewy une ombre qui ne me plait pas. Elle a la forme d'un adulte. Elle veut me faire comprendre que je ne suis qu'une enfant qui ne sait pas grand chose à la vie et qui devrait se contenter de ce qu'on lui apprend. C'est exactement ce que Loewy m'a dit, la dernière fois. De rester sage, en somme. 
Malgré moi, mes poings se serrent. Sans trop de raison. Peut-être pour me raccrocher à quelque chose, pour ne serait-ce qu'avoir une once de la puissance de la femme qui se dresse face à moi. 

« Non, » je réponds les dents serrés. Bien sûr que j'ai eu vent des rumeurs. Comment faire autrement dans ce lieu où chaque information est mâchée, mastiquée, puis recrachée sans respect ? Mais je me fous de ce qu'elles peuvent bien raconter. Je les entends sans les écouter.

« J'ai pas lâché l'affaire, non. » Et ce coeur qui bat trop rapidement. Je déglutis pour me donner du courage. « Y'a rien qui vaux mieux d'être ignoré, ça j'en suis sûre. Sinon, on les aurait jamais créé un jour, ces choses-là. Si elles existent, c'est pour qu'on les découvre. »

Zikomo, ces derniers mois, m'a appris tant de choses qui me sont encore inaccessibles. Et ce n'est rien, absolument rien comparé à ce que je ne sais pas encore. Le monde est si vaste, la magie est si grande. Et l'on voudrait me faire croire qu'avec ma baguette je ne peux que réciter les incantations que l'on m'a apprise ? Je ne sais pas comment la discussion a pu vriller ainsi, mais elle l'a faite. Et actuellement, plus rien d'autre n'a d'importance que le savoir, ce savoir qui m'a toujours aidé à surmonter ce qui n'allait pas. 

« J'vous rappelle qui ? Quelqu'un qu'a su dépasser les frontières, malgré l'prix ? » 

Même moi je devine l'impertinence de mes paroles. Pourtant, elles sont sincèrement curieuses. 

Extase

Une bien grande ombre  PV 

Son regard pesa encore un instant sur l'enfant avant de se tourner vers le vide. Peine perdue, peut-être.

« Derrière chaque frontière s'en trouve une autre, et le prix à payer est toujours plus fort. »

Les mains dans les poches, Kristen leva la tête vers le plafond, ferma brièvement les yeux en trouvant dans l'air inspiré le courage de se dévoiler à mi-mots ; mais il n'y avait pas besoin d'être un grand détective pour comprendre de qui elle parlait quand elle dit dans un souffle :

« C'était une enfant étrange. Déraisonnable, excessive, intransigeante et égocentrique. »

C'était du moins ainsi qu'on la qualifiait, sans doute à raison. Un bref sourire tendit les lèvres de Kristen et disparut aussitôt.

« Elle estimait que rien n'était à sa hauteur, les autres pour commencer étaient indignes de son intérêt, mais aussi les cours dispensés à Poudlard, dans lesquels elle avait pourtant placé beaucoup d'espoirs. Alors, après avoir étudié bien sagement pendant ses premières années à l'école, elle voulut prendre les devants. Si on refusait de lui enseigner les secrets de la Magie, elle irait les percer elle-même. Et c'est ce qu'elle commença à faire. »

Elle rabaissa sa tête et fixa un point loin devant elle, derrière L'Ombre de la Mort, et derrière les murs de Poudlard, un point imaginaire le plus éloigné possible.

« Un jour, alors qu'elle était occupée à percer un nouveau secret, on lui exposa le prix de ses découvertes. Mais sa dette était impossible à payer, et aujourd'hui encore, elle doit s'en acquitter. Mais ce n'est pas le pire. Le pire, Aelle, c'est qu'au moment-même où je te raconte son histoire, et même connaissant le prix à payer pour percer les secrets de la Magie, elle ne peut toujours pas s'empêcher de chercher toujours plus de Savoir. »

Elle osa se tourner vers l'enfant. Kristen espérait que son regard apparaisse glacé, indéchiffrable, mais pour un œil avisé, il paraissait clairement triste.

« Parce qu'elle ne peut pas résister à l'envie de détruire toutes les frontières qui se présentent à elle, même en sachant qu'elle ne pourra jamais s'acquitter de sa dette, même en sachant que ce savoir peut tout détruire, et  même en ayant conscience qu'elle ne saura jamais tout ce qu'elle veut savoir. »

De nouveau, ses yeux bleus plongèrent dans l'univers de l'Ombre.

« C'est un bel exemple de vanité. »

~ Draco dormiens nunquam titillandus. ~
« C’est pour mieux te manger, mon enfant. »
Fuseau horaire : Côte Est - États-Unis

Une bien grande ombre  PV 

Il y a quelque chose dans les mots de Loewy qui me dérange. Un détail qui devrait me sauter aux yeux, une chose que je devrais comprendre. Mais cette impression s'envole dès lors que je me trouve subjuguée par ses paroles. Il n'y a qu'une chose qui s'inscrit alors sur mes traits ; un froncement de sourcil. Déjà, quand elle énumère les qualités de ladite enfant — suis-je étrange à ses yeux ? ; puis quant elle conclut, les yeux dans le vague et l'air ailleurs. Je me déplace pour apercevoir son regard. 

« C'est quoi la dette dont vous parlez ? Si elle continue à vouloir savoir plus malgré cette dette, l'enfant, c'est sûrement qu'elle sait qu'le résultat en vaux le coup. Qu'elle sait que c'qu'elle découvrira sera plus gros que ce qu'elle subit. Qu'est-ce qui peut se passer après tout ? La douleur ? »

Je hausse les épaules, comme si ça m'était égal. Je me penche un peu pour avoir une meilleure vue sur la femme. 

« C'est ça que vous voulez dire ? Vous savez, je suis quand même un peu renseigné. Le prix dépend de ce qu'on cherche. » Je garde ma position quelques secondes avant de relâcher mon attention, le coeur battant. « Elle... Je lui ressemble beaucoup. A cette enfant. » 

Je lance un regard en coin à ma directrice. 

« Mais je pense pas qu'elle est... qu'elle soit un exemple de vanité. Non. C'est pas de la vanité, ça, Miss. C'est du courage. Si personne se penche sur c'qui a un prix trop élevé beaucoup d'choses seraient encore inconnues. »

Les sourcils froncés, je songe. Je pense à l'enfant. Et aux frissons que les mots de Loewy ont fait grimper le long de mon dos ; à l'exaltation de comprendre que la Magie est tellement plus que ce que l'on croit. Je prends une respiration profonde avant de me tourner vers l'Ombre de la mort. Je crois que je me sens un peu moins misérable qu'au début de notre conversation. 

« Je suis peut-être étrange. Et déraisonnable. Et... excessive. Mais je suis aussi sérieuse et déterminée. Plus que jamais. Je veux pas... Je veux pas passer à coté de ce que je pourrais savoir, ça non ! Même si je dois en payer le prix. Tous les Autres... Ils se contentent de ça, c'est pour ça qu'ils sont effrayés. Je cro... Je sais que j'suis capable de contrôler c'que j'apprends. C'est ça qui fait toute la différence. D'avoir assez d'jugeote pour savoir quand on est prêt à... » Je me tourne vers Miss Loewy. « ... utiliser les forces qui sont derrière les barrières. »

Extase

Une bien grande ombre  PV 

Assez étonnée par la réponse d'Aelle, Kristen se tourna vers elle. L'enfant avait-elle compris sa confession et faisait-elle comme si ce détail sur l'enfant lui avait échappé, ou bien continuait-elle le jeu de Kristen par délicatesse ? Peu importait, au final, l'identité de cette enfant : la leçon n'avait pas grand-chose à voir avec qui elle était - qui Kristen en particulier était. La sorcière n'avait jamais perçu ses actions comme un signe de courage, toute Gryffondor qu'elle était. Elle pensait plutôt que c'était de l'avidité qui se passait bien de toutes considérations morales. En tout cas, Aelle Bristyle ne semblait pas manquer de courage, elle, ni de détermination, comme elle l'affirmait. Kristen lui adressa un sourire un peu désolé.

« La vraie douleur ne vient pas du mal que l'on s'inflige, mais du mal que l'on inflige à ceux qui nous sont chers. Quoique les deux soient liés. Sa dette, c'était la solitude, et la crainte permanente de faire du mal à ceux auxquels elle pourrait s'attacher. »

Encore aujourd'hui, Kristen craignait de blesser Aude, par exemple. Elle avait peur d'elle-même, de ce qu'elle pourrait faire ; car elle savait qu'elle abritait un certain nombre de pulsions incontrôlables et qu'elle pourrait à tout moment les relâcher et tout détruire sur son passage. Elle avait d'ailleurs fait part de ses craintes à Aude : « si un jour je m’apercevais que j’ai une mauvaise influence sur toi, je ne le supporterais pas et je préférerais te laisser », ce qui lui avait valu une belle claque. Sur le coup, cela l'avait calmée, mais que ferait-elle si cela devait vraiment arriver ?

« Je vous souhaite de toujours garder le contrôle, quoi que vous puissiez découvrir dans votre avenir de chercheuse. Je me réjouis déjà d'avoir pu offrir aux élèves de cette école l'occasion d'en apprendre plus sur les magies venues d'ailleurs, même si vous n'êtes pas celle qui en a le plus profité... »

~ Draco dormiens nunquam titillandus. ~
« C’est pour mieux te manger, mon enfant. »
Fuseau horaire : Côte Est - États-Unis

Une bien grande ombre  PV 

En me taisant, je me fais une réflexion qui m’est fort désagréable : ne suis-je pas en train de chercher l’assentiment de Loewy pour cette passion que personne d’autre n’approuve ? Cette idée me fait grimacer et je la rejette avec un peu trop d’empressement. Comme toutes les autres de son genre, elle finira par disparaître dans les limbes de mon esprit ; c’est mieux ainsi.

Le sourire de ma directrice m’arrache à mes pensées. C’est le genre de sourire qui ne me plait pas, sans que je sache réellement pourquoi. Pourtant je ne dis rien, les sourcils un peu froncés je me contente de l’écouter, consciente que la femme que j’ai en face de moi n’est pas totalement l’Adulte que j'exècre. Quelque part au fond de moi, je me dis qu’elle connait un peu trop bien cette enfant qu’elle me décrit. Mais je n’ai pas le temps de me pencher sur cette réflexion.

Les mots de Loewy m’atteignent bien plus profondément que les précédents. Mon coeur se serre et je dois empêcher le venin qui grimpe le long de ma gorge de sortir de ma bouche ; il est né de la révolte qu’amènent ses paroles : jamais je ne ferais de mal à Zik, jamais je ne ferais de mal à Papa et Maman ou à mes frères, jamais je ne ferais de mal à Thalia ! Qu’est-ce qu’elle raconte ? Comment une magie que je suis la seule à exercer pourrait faire du mal à ceux qui m’entourent ? C’est débile. Et Effrayant.

Je suis heureuse, quoi que j’en pense, de savoir que Loewy n’entravera pas mes recherches (c’est ce que je comprends de ses mots) et cette impression aurait persisté si seulement elle n’avait pas terminé sa phrase. Si seulement elle s’était tue. Le brusque rappel de la situation dans laquelle j’étais l’année dernière à la même période me glace d’effroi. Quand je ramène mon regard sur la femme, ce n’est plus Loewy que je vois, cette femme pleine de contradictions et d’envies, mais la Directrice Kristen Loewy ; ma directrice. Celle qui, il y a un an tout juste, m’a réduit en un être misérable. J’essaie de retrouver ma colère d’enfant face à cette entité, mais j’ai un peu de mal.

« J’aurai pu en profiter…, » dis-je entre mes dents serrés avant de me taire. Si Chu-Jung n’avait pas fait une crise, continué-je dans ma tête, jalouse malgré moi. Mais ces mots resteront cachés dans le carcan de mon esprit : j’ai bien trop conscience du caractère mensonger qu’ils renferment.

Je prends une inspiration profonde qui soulève mes épaules, plantant mon regard quelque part sur le mur. Je dois ressembler à une enfant. Je préférerais que l’on retourne à notre discussion d’antan.

« Ça m’a pas empêché d’apprendre et d’exercer, réussis-je à dire. Sur les magies d’ailleurs et la magie tout court. Ce que j’aurais pas pu faire ici. Toute possibilité est bonne pour apprendre… » Je jette un regard en coin à la femme. « Même si j’ai passé six mois loin du château. »

Ma colère s’éveille lentement, comme atrophiée par le bien-être que je ressentais tantôt. Elle provient du plus profond de mon être et à la saveur d’un vieux souvenir qui veut s’installer dans ma tête. Elle ne me fait pas plaisir. Je ne ressens aucune joie à me rappeler que cette femme-là est celle qui m’a humilié. Un sourire un peu ironique vient étirer mes lèvres :

« Et j’ai appris à m’contrôler, ces derniers mois, » articulé-je pour ne pas dire vous m’avez appris à me contrôler. J’ai appris seule, de toute manière. Grâce à Nyakane et sa magie des Golems, grâce à mes longues heures d’étude solitaires. Grâce à l’obligation de rester cloitrée à la maison alors que tous les autres élèves étaient au château.

Agacée par mes pensées parasites, je fixe mon regard sur l’Ombre de la mort.

Extase