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 RPG  Valse Dichrome  L. G 

Septembre 2043

Ce bourdonnement qui traversait de part en part le crâne de l’adolescente alors qu’elle tentait de goûter au Silence était une douleur sourde dont elle ne parvenait à se départir. Parce qu’elle ne voulait pas de ce silence, pour être honnête elle avait trop longtemps tu le chant en elle, sa soif d’Harmonie. Elle l’avait contenue car n’avait su où l’exprimer, et la petite sorcière sentait un besoin irrépressible de la sortir, non pour la partager, ce serait terriblement effrayant, pour s’en libérer et entendre son interprétation, la savourer.

L’étudiante se leva avec souplesse de la surface où elle était encore posée en tailleur quelques secondes auparavant. Elle n’était pas certaine du lieu où elle pourrait déverser ce qui était en elle sans retenue, sans d’autres oreilles que les siennes. Son Intimité ne lui appartenait qu’à elle. Ses pas la firent remonter en surface, et l’éloignait des entrailles du château baignées dans le lac. De rares lueurs éclairaient ses pas, de sa main elle frôlait les murs de pierre, ceux de sa geôle annuelle. Ses doigts sentaient le chemin se dessiner au travers des aspérités qui étaient les mêmes depuis bien du temps, son toucher l’aidait à se situer, chaque nouvelle marche l’élevait vers un autre niveau. Déjà ses doigts s’agitaient en évoluant le long des surfaces, fébriles.

L’adolescente se laissa guider jusqu’à une salle sombre où s’entassaient des instruments prêts à recevoir la Musique. Le clavier Dichrome l’attira irrésistiblement et son corps se mut, ses mains en avant dans une excitation et hâte de les poser sur ces touches. La pénombre les rendait quasiment indiscernables mais ses doigts se posèrent naturellement sur cette conformation familière. Doucement elle fit pression et laissa les cordes se distendre et faire éclater leur résonnance. Cette discordance entra en elle et la nourrit. Elle goûta et absorba ces parcelles avec voracité. De nouveau elle appuya, ces Couleurs lui avaient manquées, depuis qu’elle avait refoulé cette sphère, repoussée dans une perle dont elle venait de percer la vulnérable surface de nacre. 

Se souvenaient-elles ? Ses mains, avaient-elles oublié cette mélodie dansante qui plongeait ses doigts dans une valse floue ? Quelques notes forment un motif familier qu’elle répète jusqu’à en emplir l’espace, à le saturer pleinement de ces sons, qui deviennent les siens. Ils gagnent en rondeur, en plénitude. La jeune magicienne libère alors pleinement ses appendices corporels. La fusion de ce Dixtuor dansant et de leur piste Dichrome ne se fait qu’une fois le contrôle levé. Sa Compréhension de ces phrases lui est propre, la jeune sorcière voit les Pas qui en découlent, la narration des sentiments livrée par le langage corporel.

La Valse est enivrante et ne connaît pas de terme, elle a tant à exprimer, les deux minuscules Lunes sont voilées par les jumelles de l’obscurité, si bien que le regard de l’élève est accaparé par les images et les traits que son Esprit dessine, cette vision est bien plus vraie que celle si terne et âcre de la réalité. Les dispositions n’ont pas de personnalité si rien ne leur est attaché. Tout ce qui l’entoure physiquement n’a de tangibilité que sensorielle, et non sensitive. En cela Swan se permet de l’occulter. La palette de couleurs du piano est la plus riche qui lui soit accessible actuellement. L’adolescente la hume et en absorbe les moindres saveurs qui réveillent ses papilles qui sommeillaient de n’avoir pas été sollicitées depuis si longtemps.

Cette Nuit était la Sienne, cet Instant était le Sien, nul ne pourrait le troubler, ce n’était pas permissible. Les touches seules pouvaient accueillir l’énergie déversée de ses doigts, son ouïe seule avait le droit de transmettre son chant en elle, il s’échappait pour revenir, imprégné des apports du monde extérieur et physique. Swan. Phœbe. Le Cygne. La Lune. En ce moment insaisissable avait lieu leur Réunion. Il s’agissait, purement, d’Elle. Et c’était un russe, né le même jour qu’elle, qui avait écrit ces notes. Dont elle offrait son Interprétation à présent qu’elle était en communion et sentait toute la résonance de cet air qui lui était vital pour respirer.

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8 Septembre 2043


Depuis des jours elle en rêvait. Mais l'environnement, la foule, et toutes ces nouveautés l'avaient emportée dans d'autres horizons. Pourtant, inlassablement, l'idée revenait. Elle sentait poindre en elle un appel qui lui disait qu'elle pouvait faire plus et mieux, que son épanouissement demandait autre chose que ces cours d'un profond ennui, que ces élèves pour la plupart ridicules soit par leur sottise, soit par leur fascination aux enseignements dispensés. Néanmoins il manquait à Lolita l'occasion. Elle n'était pas de ceux qui se donnent les moyens de faire ce dont ils ont envie, c'eut été s'abaisser et perdre la maîtrise de ses émotions. Non, elle attendait. Quoi ? Rien. Tout.

La journée avait été d'un morne habituel. Elle commençait à se lasser d'observer les personnes s'affairer comme de travailleuses fourmis partout dans le château. Bientôt serait l'heure du couvre-feu. Que lui importait ? Toutes ces règles vaines n'impactaient que ceux qui, vulgaires moutons, se sentaient forcés d'y adhérer, ou ceux qui avaient besoin de protection. Ne faisant partie d'aucune des deux catégories, elle restait dehors, tout près du château, à contempler sans vraiment y penser le ciel s'assombrissant. Le dos collé à un arbre, une jambe allongée dans l'herbe humide, l'autre légèrement repliée, les bras ballant, tout son être aspirait à une détente parfaite. Tournant mollement sa tête vers les murs de la forteresse, elle perçut quelques fenêtres encore ouvertes.
Le silence était total. La fillette envisageait de passer la nuit dehors. C'était si reposant. Loin des gens et de son dortoir trop douillet. La nature était tellement plus intéressante que ces pierres empilées qui se voulaient imposantes. Lolita en riait.

Soudain, il lui sembla qu'un son perçait la nuit. Un son provenant de l'intérieur. Dressant l'oreille, Lolita finit par être convaincue qu'un bruit anormal venait du château. Elle se leva donc, et quittant le parc, décida de trouver l'origine de ce que son ouïe fine avait brusquement détecté. Cela devait probablement venir d'une des rares fenêtres ouvertes. Son pas léger flotta sur les dalles qui composaient les marches de l'escalier. Le son se précisa peu à peu, et elle se laissait guider par les notes qui coulaient, ruisseau frémissant dans son oreille. Enfin, elle s'arrêta face à une porte, au quatrième étage. C'était là.

Tchaïkovski reconnut Lolita. Joué par une main experte. La maîtrise, voilà ce qui comptait pour elle. Elle dédaignait ceux qui se voulaient artistes sans avoir une précision chirurgicale dans leur gestes et idées. Il fallait que tout soit excellent, et tout de suite. L'effort ne faisait pas partie non-plus de son vocabulaire, elle qui ne surmontait pas les obstacles, mais qui les survolait. Suer sang et eau, voilà qui était bien rabaissant. Non, pour elle une chose entendue, ou vue, devait être une chose comprise. Et une chose comprise devait être une chose acquise. Les sentiments venaient après, en ornement.
Sa vitesse, sa précision, sa puissance, sa grâce étaient ses meilleurs atouts pour conquérir les jurys de danse. Elle était visuellement parfaite. Rien n'était laissé au hasard. Mais quant à jouer la folie d'une Giselle ou la détresse d'une Odette, elle s'y refusait. Néanmoins, elle possédait cette aura particulière propre à certaines personnes qui remplaçait tout. Quelque soit l'émotion à découvrir, elle était là. Un amour brûlant ou une douceur infinie, un désespoir extrême ou un bonheur calme ; tout était présent.

La musique fit ressurgir en son esprit le mécanisme de la danse qui ne demandait qu'à être réactivé. Lolita ferma les yeux et sentit ses muscles se tendre. Il ne tenait qu'à elle de les laisser se mouvoir et ils retrouveraient instantanément les mouvements qu'ils avaient tant en tant répétés, avec chaque fois plus de virtuosité. Elle se concentra, puis, les paupières toujours closes, débuta un ballet mille fois appris en entrant dans la salle.

Mais très vite, le ballet ne lui suffit plus, elle sentit une autre appel. Et pour cela, il fallait qu'elle passe encore un stade d'abandon à son âme, au son qui emplissait ses membres. Elle savait qu'elle en était parfaitement capable, son sang le lui disait. Alors elle céda. Commença alors une improvisation. Sans rien voir de la pièce, elle pouvait ressentir la profondeur des objets, leur intensité. Et évoluer au milieu d'eux telle la plus grande des étoiles, dans un chatoiement d'ondulations.

"Il m'est, lorsque j'y pense, avantageux sans doute
D'avoir perdu mes pas, et pu manquer sa route"
Code couleur #963FD8

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Infatigables, ses doigts frappaient les touches pour étendre cette mélodie, lui offrir les variations propres à Phœbe, la Musique gagnait son indépendance et devenait plus puissante. Elle devait avaler l’espace pour enrober pleinement l’adolescente qui tissait doucement ce fil de notes. Toujours son esprit continuait d’esquisser cette image dont la Silhouette était de moins en moins floue. La petite Swan ouvrit les yeux pour L’imprimer sur le premier support matériel que son regard rencontrerait ces traits. Ses Lunes s’arrêtèrent sur la surface laquée et brillante du piano qui lui renvoyait vaguement son reflet, mais un mouvement dans le coin de l’œil l’accapara, une forme était déjà présente, elle n’avait pas même besoin de faire l’effort d’ancrer. Étonnants, ces mirages de création qui avaient plus de vie et d’autonomie que ce qu’elle imaginait.

La Serpentard continuait à jouer pour voir comment la Ballerine allait évoluer en fonction du balancement musical qu’elle mettait en place. C’était incroyable d’observer cette mouvance venue de nulle part. La jeune sorcière s’était divisée en deux, une part d’elle concentrait son élan vital au bout de ses mains pour perpétrer le chant, tandis que sa Vision était pleinement absorbée par l’élégance du langage corporel qui avec souplesse offrait une expression. Dans un premier temps, la perfection du geste frappa la petite Swan inhabituée à un tel contrôle et une maîtrise ne laissant aucunement la place à l’imprévu. Avec hargne elle poursuivait sa Valse, la tête penchée sur cette plaque noire de jais qui lui offrait ce spectacle unique d’ondulations.

Lentement, il gagnait en folie, perdait sa rigidité première. C’était le dépouillement, la Pureté. Phœbe aurait tellement aimé la saisir, la toucher, mais c’était justement parce qu’elle avait affaire à l’inatteignable, elle devrait se contenter de poser ses Perles d’Argent sur l’image sans espérer plus. Progressivement, ses doigts se faisaient toute Douceur, elle cherchait à enlacer cette danseuse, à lui offrir un fin voile personnel, à l’entourer de ses phrases. Tisser un lien d’accroche qui l’emprisonnerait et l’empêcherait de se dissiper dans les Ombres en happant ses contours. Elle ne pouvait laisser cette Fumée s’écoulant disparate entre ses doigts s’échapper, l’adolescente voulait la voir continuer de s’écouler encore et encore, se densifier, perpétuellement se renouveler et faire fusion avec ses états précédents.

Quelle pouvait être la nature de ce lien de concomitance ? Une découverte à n’en pas douter. L’imprévisible langage qui se manifestait sous les yeux fascinés de la petite Swan, hors d’elle il présentait une richesse qu’elle ne concevait en elle. Une parfaite altérité avec tout ce qu’elle contenait consciemment. La Serpentard avait la certitude que subsisterait toujours une parcelle d’inconnu si elle s’employait à percer cette expression. Cette illusion était-elle alors réellement le fruit de son esprit ? Elle lui était hermétique d’une certaine façon, tout en présentant des relents de familiarité qui poussaient Phœbe à se persuader qu’elle n’était pas pleinement étrangère à sa vision. Non, ce ne pouvait être une autre présence, ce n’était ni permis ni envisageable, la jeune magicienne devait être protégée.

Sans s’arrêter, la pianiste s’éleva doucement pour quitter ce siège sur lequel elle s’était posée et qui l’avait entravée en une position figée. Sa petite taille lui permettait de ne pas avoir à trop de courber pour continuer de valser sur le clavier dichrome. Ses pieds proches des pédales, l’étudiante s’était placée en une position instable, elle prenait le risque de s’écrouler en cas de deséquilibre, mais elle était parvenue à remonter suffisamment son regard pour ne plus avoir la surface brillante et sombre à sa portée, c’était ce qu’elle avait recherché par cette manœuvre, tester la dépendance au support. La jeune fille tourna la tête vers cette petite ouverture transparente qui coupait la pierre d’où filtrait une faible lueur connue. Les rayons n’avaient pas la violence d’Hélios et se déposaient telle une caresse pour un contact auquel Phœbe laissa aisément la porte ouverte. Les phrases que ses mains accomplissaient étaient le parfait accompagnement à la Lune et à la Nuit. Suivant cette lumière tamisée, l’argentée fit traîner son regard sur le sol, attendant de voir les dalles émaner d’un étrange Éclat.

Une Ombre ? Bien trop de manifestations visuelles s’imposaient à la petite Swan en cet Instant, qui pour les occulter ne comptait sur aucun secours, pas mêmes ses jumelles du voilé.

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Chaque note métamorphosait Lolita. Elle ne les entendaient pas, elle les ressentait directement. La musique la percutait de plein fouet. Rarement, elle avait senti une telle puissance. Marionnette de ces bruits, elle les laissait prendre en elle toute la place qu'ils désiraient. Pour une fois, le vide de son être se révélait un atout ; elle ne modifiait en rien ce qui la mouvait, elle n'interprétait pas un élément extérieur, elle le rendait vivant. Instantanément. Sans intermédiaire, sans regard porté sur la musique. Elle était musique. Musique amplifiée, musique sensible, musique visible. Mais seulement musique.

Peu à peu, elle compris que le pianiste cherchait à l'enfermer, à l'attirer à lui. Son doigté se faisait plus doux, plus envoûtant, araignée tissant sa toile de fils invisibles sur ce corps gracieux. Il ne jouait plus pour lui-même, mais voulait sentir la féérie des sons s'écouler en une autre. Lolita sourit narquoisement. Elle n'était pas du genre à se laisser capturer. Mais après tout... Pourquoi ne pas en jouer ?

Un équilibre plus que précaire s'instaura dès lors. Durant quelques instants, Lolita se laissa prendre dans le cocon de soie qui s'offrait à elle. Ses gestes s'oubliaient parfaitement. Puis ils se tendaient à nouveau, échappant aux cordes qui tentaient de l'enlacer avec une aisance espiègle. Après tout, cette musique n'appelait-elle pas à la légèreté ? Elle continua ainsi, dans un balancement gracieux de jeu avec le pianiste : tantôt libre, tantôt prisonnière. Et son corps virevoltait, alternant les mouvements d'une ondulation exquise et les gestes réfrénés, comme si elle tâchait de résister à l'attraction irrésistible que lui procurait le piano brillant.

Un rayon de lune s'infiltra dans la pièce à travers la fenêtre. Mince bande blanche contrastant avec l'obscurité nocturne. Touche de piano si éphémère, impalpable aux mains humaines. Éblouie par ce fragment de cristal opalin, Lolita s'en empara soudain. Et la danse qu'elle jouait en fut imprégnée. L'instrument de bois vernis, masse noire trônant au cœur de l'espace, figurait la nuit. Opaque, profonde, imposante, veloutée. En son âme se déclinait la terreur des voleurs et des criminels les plus atroces, le mystère de l'univers immense, la paix absolue d'un être vide de troubles et la sensualité sybarite d'un cœur soyeux.
Elle, toute en légèreté, en grâce et en éclat jouait l'étoile. Blanche, pure, rêveuse, fascinante. Plus précise que la nuit, plus fixe. Elle n'en n'était en réalité que son relief. Sa forme ne prenait vie que par et pour la nuit. Et pourtant, à peine créée, elle lui échappait déjà. Elle n'était que mouvement. Une trace indélébile restait après son passage, fine mais pailletée.

La valse dichrome se poursuivait avec des airs de tragédie romantique. A chacun de ses pas, la danseuse devenait plus aérienne et plus éplorée. Ce n'était plus qu'un cygne qui voletait, blessé. Mélange parfait d'espoir et de tristesse. Il essayait d'atteindre le firmament sans jamais y parvenir. Ses tentatives de rejoindre le ciel gagnaient en force et en intensité.

Et brusquement, le miracle se produisit. D'un bond céleste, l'étoile atteignit son but. L'image flotta dans les airs, et pour une fois, la musique était dépassée par la vie. Lolita était allée au-delà d'elle. Au-delà de cette harmonie aux accents parfaits. Elle volait. Suspendue par un fil invisible dans ce qui lui semblait être l'infini du ciel.

Cela dura.

Longtemps.

Toujours, peut-être ? Cette seconde d'éternité.

Et puis tout retomba. Telle Icare, elle s'était brûlée. Son désir de monter trop haut, jusqu'à toucher non le soleil, mais la lune, l'avait anéantie. Feuille morte arrachée à son arbre, elle se déposa lentement sur le sol. Un ultime souffle que la musique lui offrit la fit se relever. Quelques pas faibles la poussèrent en avant, vacillante et perdue, brisée par ce qu'elle venait de vivre. Un dernier cri du piano strident résonna en elle. Morceau de douleur s'échappant de son âme.
Et l'étoile s'effondra. Morte.

Le silence envahit ses oreilles. Ce fut si bref, mais ô combien intense ! Lolita s'était si bien laissée jouer de la musique qu'elle en avait ressenti des émotions jamais éprouvées auparavant. Bien qu'essoufflée, elle n'éprouvait pas la fatigue due à l'effort physique extrême qu'elle venait d'accomplir. Elle ne songeait qu'à cette valse improvisée, à la lune, et à son cœur battant la chamade.

Se relevant avec une lenteur infinie, comme pour ne pas sortir trop brutalement de ce rêve éveillé, ses yeux croisèrent, pour la première fois depuis qu'elle était entrée, ceux de la pianiste.

"Il m'est, lorsque j'y pense, avantageux sans doute
D'avoir perdu mes pas, et pu manquer sa route"
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Une Silhouette d’Ombre s’offrait à la Serpentard à l’attention rivée sur ce sol où se mouvait une forme. Complexe, poétique, imprévisible mais cohérente. Le rayons de Lune entraient selon une trajectoire telle qu’ils offraient la Lueur permettant de tracer avec netteté les contours pour en déceler les pas sinueux et les ondulations à la fois si humaines et si indéfinissables. Elle reconnaissant le corps de souplesse et de grâce dans cette représentation, elle avait aperçu la première fois les corps perdus en une telle expression dans une salle sombre de France, bien des années auparavant. Elle retrouvait dans cette danse plus encore que l’émotion, la figuration d’une narration. Un dialogue était né et chacun des deux Êtres en présence se répondait à sa manière et continuait l’échange, tissait des phrases nouvelles. Phœbe observait les limites sombres et ondoyantes épouser la musique qui coulait de ses doigts, en suivait les modulations. Elle tentait de dessiner les formes transmises à sa vue, défilant avec fluidité mais variant à un rythme presque effréné. Telle une attraction qui tirerait perpétuellement vers un après pas encore écrit. À tour de rôle, l’un ou l’autre s’accompagnaient, posaient un trait sur une toile commune témoin de la rencontre de deux Univers étrangers qui faisaient connaissance par l’intermédiaire de leurs langages propres. Quelque soit ce Mirage, il était beau, et bien que la petite Swan ignorât complètement quelle créature pouvait incarner la Danse, qui était ce messager de Terpsichore, elle acceptait de le voir et de lui tenir compagnie. Cette étrangeté avait su construire sa place, l’adolescente ne pouvait plus la considérer en intruse alors qu’une Harmonie les liait. Le contraste dichrome de la piste sur laquelle les doigts de l’étudiante se baladaient faisait écho à la frontière entre les contours de la Silhouette sombre et la clarté de l’éclairage nocturne.

L’Ombre rétrécit, comme le signe de la prise à distance du corps de matière, le mouvement est transmis sur un nouveau plan non exploré jusqu’alors. En imitation de cet envol, le buste de Phœbe se déporte sur la droite pour s’élever avant de lentement retomber. Choit l’être quand choit la note. Le piano résonne encore, tant que la jeune sorcière maintient la pression sur la pédale, la fin du geste ne coïncide pas avec la fin de ce qu’il provoque. La forme n’a toujours pas disparue. Alors que la vague dans ses remous était admise, l’immobilité revêtait un aspect effrayant. Il s‘agit en réalité d’une Présence. Qui existe, qui occupe une parcelle d’espace, qui respire son air. Si elle avait su, compris… Elle aurait souhaité pouvoir devenir elle aussi une ombre, où même une invisible manifestation. Ses mains tremblantes se déposent sur le bois alors qu’elle cerne la Ballerine qu’elle se plaisait à imaginer comme une Illusion. La petite Swan y reconnaît le vert-Lac, elle a déjà contemplé telle teinte alors qu’elle le sillonnait à bord du Clef des Merveilles. Un vert qui se case une place si atypique dans ce monde de contraste et d’ombres. Elle oublie qu’elles sont à Poudlard, les élèves ne sont pas comme ça dans ce qu’ils s’autorisent à laisser affleurer. Les deux filles sont là où le Château n’est plus une considération, mais là où ce qu’elles sont compte. La Silhouette sait faire ce que Phœbe ne parvient à faire. Elle s’est abandonnée quand son aînée à besoin de vaincre ses réserves et ses craintes avant de lâcher le contrôle. Le regard que l’argentée renvoie est muet, elle n’ose placer le moindre message, révéler quoique ce soit. Ses pensées ne sont pas silencieuses et remontent alors quelques mots murmurés dans une intimité. Ce n’est pas une adresse mais l’expression de ce qu’elle entend en elle.

« Ἁστήρ τῆς Νυκτός. J‘apprécie ton langage et ce qu’il conte. »

C’est lui que j’accepte. Le reste… je ne le connais ni le comprend alors qu’il demeure enfoui ne m’importe guère. Tout comme tu ne sauras rien au-delà, je dissimule et protège. Ce ne fut prononcé, ce qui n’empêcha pas une partie de l’idée de sortir sur son visage ou sur son corps en filigrane.

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