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Répétition cauchemardesque  PV Chorale 

*Une certaine maîtrise du piano* répéta ma conscience, me confirmant que j'étais certaine de mes dires. Ce que personne ne savait — et que personne ne saura jamais — c'était que ces mots étaient prononcés sous la contrainte d'une seule personne ; que j'adulais profondément. Brahms. Dommage qu'il soit mort. Bon Dieu que ses compositions étaient puissantes. Tout était parfait. Ses accords explosifs en étant créateurs, son harmonique tendre tout en étant une implosion et sa rythmique écrasante pour mieux ouvrir le champ à l'envol. *Magnifique*. Le regard perdu dans le vide. *Magique*. J'essayais de toutes mes forces d'atteindre sa superbe, c'était un homme parfait. Que j'aurais aimé le rencontrer, au moins un instant pour observer son regard. Les autres compositeurs me faisaient rire, même mon professeur à l'institut était ridiculement mauvais. Finalement, il ne restait plus que moi, et un mort en lice. Autant dire que je luttais contre moi-même. Je luttai. Le Passé.
Un soupir se fraya un chemin vers la liberté extérieure, sépulture de mon regret pour ce profond regard. Le tréfonds de l'âme de Brahms devait vraiment être somptueux. Un éclair traversa mon esprit. Aelle. Trois jours, et je n'avais toujours pas répondu à son hibou. En réfléchissant bien, si Brahms avait un regard encore plus pénétrant que celui d'Aelle, je ne pensais pas pouvoir l'affronter. Il me déstabiliserait et je n'aimais pas ça. Ouais. Il était bien à sa place, mort. Aelle n'était pas morte.
*Peut-être qu'elle devrait rejoindre Brahms* pensais-je, effrayée à l'idée de la revoir. C'était inexplicable. Comme si elle m'avait tellement perforé de son regard qu'un trou béant était là, au milieu de ma cervelle, attendant d'être calfeutré par… par. *Parsemée d'env…*

Lirico spinto va déchanter illico presto !

Toutes mes pensées se désintégrèrent sous la décharge de ce cri. Détonant, claquant, déchirant le calme de sa myriade incohérente. Un peu perdue, mon regard battit l'air pour tomber sur un fantôme. Je n'arrivais pas bien à voir son visage puisqu'il bougeait dans tous les sens comme un abruti. *Bien sûr…*. Un vague souvenir me projeta en début d'année, je l'avais vu faire son intéressant à notre arrivée ; les premières années. Il s'amusait à nous balancer des craies au visage. Voilà comment j'avais été accueilli dans ce château ancestral et renommé : à grands coups de craies dans la tronche. Je m'étais même demandé si tout cela n'était qu'un rêve débile que j'étais en train de subir. Pour moi, le « monde magique » était égal à « bataille de craies ».
« Eh, Van Derbidule, t'as coincé tes cheveux dans ton violon ? ». Complètement à la ramass…
*Que ?* Des pensées brutes s'enchainèrent à une vitesse folle dans mon esprit : Cheveux. Violon. Ruban pour papier cadeau. Ciseau. Cordes de violon. Torsader.
J'explosais de rire. Sans me retenir. Je trouvais les cheveux de Kimiah d'une grande élégance, mais là, le sarcasme était tellement décalé que tout mon quota de moquerie se déversa brutalement. Je n'eus même pas le temps de profiter de cette merveilleuse trouvaille que ma vision vacilla. Implosion de mon cerveau ! Mes oreilles étaient saturées ! SATURÉES ! Mes mains claquèrent sur mes lobes d'oreilles, créant un sifflement sourd, pesant à l'intérieur même de mon esprit. Sous les décibels trop élevés, je n'avais pas contrôlé ma force. Ma précipitation m'assourdit un moment. Gardant mes mains bien collées, je regardais à ma droite pour observer ce fantôme s'en aller en lévitation juste au-dessus de moi. Il m'avait crié dans les tympans avec une telle puissance que j'en avais les larmes aux yeux. J'avais une sensibilité extrême quant à l'écoute, et n'importe quel bruit un peu trop fort me faisait souffrir.
*Dans mon oreille !* m'énervais-je. Je n'avais plus envie de rire, je n'avais plus envie de connaître ce tas d'ectoplasme — pensant à l'alchimie et à la notion d'ectoplasme, j'eus un pincement au cœur ; alimentant encore plus ma colère. Il fallait que je lui réponde, que je lui hurle… *Non*. Pas de hurlements. Il aimait les sarcasmes comparatifs ? Il allait en bouffer. Le sifflement persistait dans mon crâne, mais je décollais enfin mes mains. J'arrachais ce masque steam-punk qui m'encombrait et limitait la portée de ma voix et le jetait à mes côtés ; de toute façon, je ne l'aimais pas alors ça m'arrangeait. Le regard recherchant une quelconque répartie dans l'environnement qui m'entourait, je me concentrais. Piano. Accord. Discordance. Cri. Moche. Égo. Sans intérêt. *Parfait*. J'avais ma réponse à son cri, et il allait bientôt hurler encore une fois, mais cette fois-ci, ça sera son âme qui pleurera sa perte de dignité.

Des paroles autoritaires me parvenaient, la voix qui les prononçait me parut exaspérée et intimidante. Le mélange parfait pour produire le tyran de base. J'étais sensée ressentir une certaine culpabilité, peut-être une once d'accablement quant à l'espèce de déception qui flottait dans ces mots ; mais rien de tout ça n'était vrai. Mon regard se posa sur Miss Beauchamp, les mots provenaient de sa bouche. Je ne la connaissais pas, comment croyait-elle que je — ou n'importe quelle fille ici — soit, ne serais-ce qu'effleurée par ses états d'âme ? Un regard circulaire me confirma mes craintes, d'après l'expression faciale de tous, j'étais la seule à être alertée par le ton qu'avait pris notre professeur.
*Pourquoi est-ce j'm'étais inscrite ?*. Une bonne question que voilà. Pourquoi ? Je faisais simplement comme tout le monde.

Tandis qu'une grimace me tordait le visage, Miss Beauchamp commença un chant aigu. Il me fit tout oublier. Le dégoût envers moi-même, l'invective spécialement préparée pour le fantôme, le décor étrange de la grande salle. Tout. Sa voix était sublime.
*Magique !*. C'était ça ! Sa voix était RÉELLEMENT magique, dans le sens premier du terme ! Ce n'était pas une voix que des cordes vocales normales pouvaient produire, ces ondes faisaient vibrer l'intérieur de mon corps, elles produisaient une sensation vraiment étrange qui mutait constamment. Maintenant, c'était un frémissement intérieur presque désagréable, mais pas assez pour vouloir m'en débarrasser. Reprenant une expression normale — j'avais les sourcils froncés au maximum inconsciemment — je parcourais rapidement la partition qu'elle nous avait donnée. Deux-trois notes. Un accord faible, un peu nul. Croisement des mains laborieux. Répétition soporifique. *Ouais… c'est moche* conclut ma conscience. Ça faisait longtemps que je n'avais pas vu une partition aussi peu recherchée. Je détestais recevoir des ordres de composition, je n'allais pas faire ce qu'elle demandait. Comme à mon habitude, j'allais faire mieux. Prêtant l'oreille aux tons de sa voix, observant les lignes directrices de la partition-torchon-de-musique, j'imaginais déjà des notes, une harmonique. Il fallait que je reste dans le tempo, la rythmique. Posant mes mains sur le piano, je commençais une improvisation. Débutant avec la simplicité même, des doubles notes résolues. Je réfléchissais à la suite. Une suite, il me FALLAIT UNE SUITE ! Ça faisait déjà deux mois que je n'avais pas touché au piano, que je n'avais pas caressé mon Sens. Il m'avait manqué terriblement ; avant, je n'arrivais pas à passer une seule journée sans toucher une note. Une nostalgie m'étouffa. Ouais ! Elle m'asphyxiait en signe de réprimande sévère : Tu as osé m'abandonner ?! *C'est pas moi…* tentais-je de me justifier. Ce n'était pas moi, non. Je ne voulais pas écouter ma peine, il fallait que ça sorte. TOUT-DE-SUITE.

Mes doigts s'emballèrent, dansèrent sur la dureté des touches du piano. Créant une harmonique claire, chagrinée, émotionnelle. Reflet de pleins de sentiments emmêlés, torsadés horriblement. Mais elle fut courte. Comme un saut dans le vide, je venais de m'écraser contre la réalité du contexte. Relevant la tête vers la grande dame, je déclarais un simple, mais profond : «
Es'ce que j'peux m'arrêter un moment ? ».

« Je pouvais encore sentir ma jambe me gratter de l'intérieur ; je lâchai l'une de mes manches pour faire crisser mes ongles sur ma peau, pour la déchirer afin de faire disparaître le tiraillement ».
« *Vingt-deux heures... BON DIEU DE MERDE !* »
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