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L'ébène et le cristal

1

LA FAISEUSE DE CAUCHEMARS


Aude Luneau trouva refuge à Poudlard à la fin du mois de janvier de l’année 2042. Révoquée de son poste de directrice de Beauxbâtons par le ministère de la Magie français, elle reçut la protection exceptionnelle du ministère de la Magie britannique. Cette décision entraina la rupture de tous les liens diplomatiques entre les instances dirigeantes des deux nations. Quelques jours plus tard, le ministre de la Magie français acta la sortie de son pays des accords de la Confédération internationale des sorciers. Cet acte inconsidéré plongea les communautés magiques d’Europe dans la peur d’une nouvelle guerre sorcière.

*

Kristen était venue nous retrouver dans cette mystérieuse Salle sur Demande près de trois quarts d’heure après nous y avoir fait entrer ma fille et moi. Je vis sur son visage l’ombre d’une vive inquiétude. Mon coeur se serra aussitôt dans ma poitrine à l’idée que quelque chose ait mal tourné. Mais fidèle à elle-même, Kristen n’exprima rien de tout ça. Elle m’informa le plus simplement du monde que le « problème » avait été écarté — je me demandais comment — et que je pouvais demeurer à Poudlard en attendant — mais en attendant quoi ? Le ton employé était si formel que je peinais à croire ce que je venais d’entendre. Tout dans l’attitude de Kristen laissait pourtant poindre la part de vérité qui résidait dans ce qu’elle venait de m’annoncer.

Avant de se retirer — je m’interrogeais sur le fait qu’elle se sentait peut-être de trop entre moi et ma fille à cet instant — Kristen m’informa que je pouvais reprendre les appartements que j’avais occupés l’an passé durant le Tournoi des Trois Sorciers. Je la remerciais d’un hochement de tête entendu mais ne pouvais me résoudre à la voir partir sans lui témoigner davantage. Même si j’avais du mal à croire tout ce qui c’était produit ce soir, je lui étais redevable. Après les évènements survenus au cours de la troisième tâche du Tournoi, la dette que j’avais contractée auprès d’elle était déjà colossale ; voilà qu’elle dépassait l’entendement désormais.

« Kristen, l’appelais-je en me levant de ma chaise. Si vous n’y voyez aucun inconvénient, j’aimerais vous retrouver dans la Grande Salle dans un instant. »

Le regard qu’elle me lança suffit à me faire croire qu’elle m’y attendrait.

J’abaissais ensuite mon regard sur ma fille. Sybille me souriait, les yeux encore bouffis par les larmes qu’elle avait laissé couler en me retrouvant. Je percevais sa fatigue et en éprouvais du remord. Le remord d’une mère qui n’avait que trop rarement épargner le pire à son enfant. Le remord d’une mère qui n’avait pas réussi à se montrer aussi présente que toutes les autres. Le remord de ne pas avoir été à la hauteur, d’avoir laisser s’écouler le temps, et d’être désormais plantée devant une jeune femme faite.

« Il est tard, dis-je en caressant délicatement son menton du bout de mes doigts — ce simple contact avec sa peau faisait bondir mon coeur d’une joie toute maternelle. Nous continuerons notre petite discussion demain, si tu le veux bien. »

Je vis à son regard brûlant qu’elle aurait pu tenir toute la nuit éveillée rien que pour m’entendre parler, mais je balayais son ardeur d’un sourire protecteur. Sybille se leva de sa chaise et bras dessus bras dessous nous quittâmes les étages supérieurs du château pour le rez-de-chaussée où se trouvait l’entrée de sa salle commune. Je l’embrassais sur le front et la laissais disparaître derrière le couvercle d’un tonneau géant — Poudlard était décidément un trésor de trouvailles magiques.

Mes pas me ramenèrent dans la Grande Salle, vidée de tout occupant à l’exception de Kristen. Je m’arrêtais un instant pour la regarder et lui sourire, envahie que j'étais par une honte enfantine de l’avoir encore une fois placée dans une situation délicate…

«  »

Je retrouvais l’usage de mes jambes et dévorais les quelques mètres qui nous séparaient en faisant tournoyer ma baguette magique au-dessus de ma tête avec pour résultat de faire tomber une cape en poils d’hermine sur mes épaules et de relever mes cheveux en un chignon improvisé. Arrivée près de Kristen, je rangeais ma baguette et m’arrêtais pour la saisir par les mains sans me soucier le moins du monde par l’aura de magie noire qui se dégageait de l’une d’elle.

« Pardonnez-moi pour tout ça, implorais-je en plantant mon regard dans le sien. »

L'ébène et le cristal

« Vous tenez enfin votre Hélène de Troie… »
Heureusement qu’il faisait nuit, à ce moment-là, car Kristen avait senti ses joues devenir un peu trop chaudes pour l’hiver. Ses épaules s’étaient légèrement haussées et elle s’était mordu la lèvre. Elle avait trouvé ces manifestations physiques de son embarras assez malvenues et déconcertantes. Elle n’y était vraiment pas habituée et ne comprenait que très moyennement leur réelle signification. En remontant vers le château, elle avait ruminé les paroles du Ministre comme si elles avaient pu vouloir dire plus que ce qu’elles voulaient simplement dire – ce qui n’était pas le cas, mais Kristen était présentement trop troublée pour ne pas se poser de questions inutiles – et finalement, elle avait tâché de penser davantage au conflit qui éclaterait entre la France et son pays. Ce sujet lui semblait raisonnablement plus grave et plus digne d’être ruminé que ses incompréhensibles mouvements de cœur.

Arrivée dans le couloir de la Salle sur Demande, Kristen fit apparaître la porte qui devait la mener à Aude et sa fille. Elle toqua doucement, inspira longuement, soupira, et ouvrit. Elle affichait une expression tout à fait neutre, comme si elle avait été vidée de toute émotion, et plus étrangement, comme si rien de particulièrement grave ne s’était passé ce soir. L’impassibilité de son visage tranchait radicalement avec la réalité de la situation, de même que le ton qu’elle employa.

« Mes excuses, j’espère ne pas vous déranger. Le problème a été écarté. Vous pourrez rester à Poudlard en attendant. Vous logerez dans les mêmes appartements que l’an dernier. »

Elle avait cette voix de gare qui dit : « à cette station, descente à gauche », mais en pire, en plus morne. Elle s’apprêta à refermer la porte et s’en aller sans donner plus d’explications, laissant à la mère et la fille le temps de se séparer tranquillement avant la nuit. Mais alors, Aude l’appela, et elle arrêta son geste. Elle écouta sa requête et, fixant Aude dans le fond de ses yeux, hocha très légèrement la tête.

Elle descendit alors dans la Grande Salle en respirant si fort qu’elle crut avoir été en apnée tout le temps où elle avait été à la porte de la Salle sur Demande. La Grande Salle était vide et l’on pouvait mieux contempler les bougies flottantes sous le ciel étoilé. Les couverts et tout le reste avaient déjà été débarrassés, car pendant que l’avenir diplomatique de deux pays se jouait devant un grand portail, les elfes des cuisines continuaient à être des elfes des cuisines. Kristen s’avança jusqu’au milieu de la pièce et de là, observa la grande table. Elle mit les mains dans les poches de sa cape et regarda le siège dans lequel la coutume voulait qu’elle prenne place, en tant que directrice. Elle entendit alors des pas. Elle se retourna et vit Aude, à l’entrée de la salle. Pendant une demi-seconde, Kristen regretta de s’être placée ainsi, car la scène lui semblait trop proche d’un certain comique, mais cette pensée lui passa vite. Aude lui sourit, et Kristen répondit aussi bien qu’elle le put par un autre sourire – c’est-à-dire qu’on le distinguait à peine. Elle arborait plutôt un air assez soucieux qu’elle avait du mal à dissimuler.

Elle ôta les mains de ses poches et ne se trouva aucune contenance tandis qu’Aude Luneau s’avançait vers elle, faisant apparaître de sa baguette magique une cape qui tomba sur ses épaules, et se coiffa d'un chignon – ce qui était d’ailleurs très seyant, mais ce n’était pas l’occasion de le remarquer. Aude prit alors les mains de Kristen, et celle-ci ressentit à peine une douleur dans sa main droite. Kristen prit une très longue seconde pour constater le geste et faire remonter l’information de ce contact à son cerveau, puis leva les yeux vers ceux de la française.

Les yeux bleus d'Aude Luneau transperçaient ceux de Kristen, comme ils l’avaient fait plus tôt dans la soirée, et Kristen pensa qu’avec ce regard-là, décidément, cette femme pourrait obtenir tout ce qu’elle voudrait. Kristen soupira en fermant les yeux, et ses sourcils se froncèrent un peu plus dans un spasme.

« De toute façon, je n’ai pas été raisonnable, ce soir. »

Ce qui signifiait une nouvelle folie : bien sûr qu’elle lui pardonnait pour « tout ça » : tout ça, la guerre et tout ça, tout le reste. Déclencher un si grand conflit pour sauver une femme coupable du meurtre d’un chef de gouvernement : Kristen avait effectivement fait, dans sa vie, des choix plus judicieux. Elle ne comprenait d’ailleurs toujours pas l’attitude qu’Arseni avait adoptée. Certes, Ricoter était apparemment coupable de beaucoup de choses, mais généralement, on faisait tout pour éviter une guerre. Se jeter dedans était assez mal vu.

« Ricoter a visiblement été contrarié par nombre de choses, et dernièrement, il a été vexé de ne pouvoir vous ramener. On parle de guerre. »

Kristen sautait à pieds joints dans le plat, mais à quoi bon faire durer un quelconque suspense ? Le visage de Kristen était toujours tendu, marqué par une expression soucieuse, mais ses yeux ne semblaient rien reprocher à Aude Luneau. Il semblait, en vérité, que cela leur était physiquement impossible : comme Kristen pardonnait à Aude, ses yeux offraient malgré eux la confirmation de ce pardon total, incontrôlable et déraisonnable.

Get blazed, get blazed
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L'ébène et le cristal

2

L'OUVERTURE


De l’âge de dix-huit ans à ses vingt-deux ans, Aude Luneau régna en maîtresse absolue sur le monde des duels de sorcier. Quadruple championne de France et d’Europe, elle fut la seule duelliste de l’histoire à n’être jamais défaite, ayant remis ses titres en jeu sans concourir l’année de ses vingt-deux ans. Considérée comme la plus plus grande illusionniste de son temps, Aude Luneau tirait son incroyable capacité à vaincre ses opposants d’un don si rare qu’il en était jusque-là classé dans les mythes et légendes d’autrefois. Ce don, Aude Luneau l’appelait le don d’ouverture. Il consistait à percevoir clairement l’aura magique d’un sorcier, sa nature, ses fluctuations, et jusqu’à une certaine mesure sa couleur, pour parvenir à comprendre l’individu qui se cachait derrière. Grâce à ses données uniques, Aude Luneau parvenait à tisser des illusions si encrées dans la réalité pour ses adversaires qu’il leur était impossible de l’affronter à armes égales.

*

La réponse que me fit Kristen me glaça le sang. Je me reculais en libérant ses mains et laissais tout le poids de mon corps s’écraser sur le premier banc venu. Ricoter voulait la guerre. Il l’avait obtenu par ma faute. Le poids de cette culpabilité était si grand que je plaquais instinctivement ma main contre mon ventre pour en calmer les remous. La nouvelle était d’une telle gravité que je ne réalisais pas tout de suite ce qu’elle supposait. Ce n’est qu’après un temps de réflexion ponctué par le silence que j’en venais à me demander comment Ricoter avait pu être « écarter » comme on écarte un moustique trop insistant. Je levais mes yeux vers Kristen et l’interrogeais.

« Comment avez-vous fait pour le repousser ? »

Ma question pouvait paraître naïve, semblable à celle d’une enfant qui s’étonne de voir quelqu’un réussir là où elle n’avait fait qu’essuyer échec sur échec. Elle m’était pourtant nécessaire. Je savais par expérience que Ricoter n’était pas le genre de personnage qui se laissait repousser aisément, encore moins en pareille position de force. A cette pensée me venait l’image nette de son entrée dans Beauxbâtons, au devant de son armée d’Aurors… la terreur dans le regard des professeurs Lemevelle et Pontenaud… la stupéfaction des élèves qui entraient tout juste dans le salon pour dîner… ma propre stupéfaction tranchée par la peur, dès lors que mon don d’ouverture c’était attaché à tâter l’aura magique de mon bourreau. J’en frissonnais et cadenassais tous ces souvenirs malheureux dans un coin de mon esprit, mon regard toujours posé sur Kristen.

Etonnement, je la trouvais changer, différente de la femme que j’avais connu au cours du Tournoi des Trois Sorciers. J’avais toujours devant moi la femme admirable qui avait donné un second souffle à ma vie, mais il me semblait, à son regard, qu’elle était encore plus forte qu’autrefois et aussi plus sombre en un sens. Intriguée, je tendais mon don d’ouverture et l’enveloppais tendrement autour de Kristen comme une couverture.

Son aura magique, extrêmement puissante mais dissipée, m’arrachait un demi-sourire tant il m’était évident que si Kristen apprenait à la contenir, plus rien ne pourrait l’arrêter. Je ne m’arrêtais cependant pas à cette observation générale et poussais mon analyse un peu plus loin, déplaçant mon contact avec lenteur pour éviter que Kristen éprouve une gêne — c’était en général une gêne inexplicable que le sorcier attribuait soit à la présence d’une personne dans la pièce soit à une indisposition quelconque sans réaliser qu’il était en réalité analyser à la loupe par mon don. Je trouvais alors des veines d’incertitudes en quelques endroits, petites mais nombreuses. Je les savais néfastes en trop grande quantité — ce n’était heureusement pas le cas chez Kristen, tout du moins pas encore — et capables de brider ses capacités magiques. Quelque chose tourmentait Kristen déjà bien avant mon arrivée — de telles veines ne poussaient pas en une heure de temps ni en une journée — et j’en éprouvais d’autant plus de peine que mon arrivée soudaine ne contribuerait, à terme, qu’à aggraver le phénomène.

Je refermais mon contact et revenais à moi en baissant mes yeux, incapable de cacher ma culpabilité.

« Il me semble que je ne vous apporte que malheurs alors que je voudrais tant faire votre bonheur. Nulle autre que vous ne le mériterait davantage et pourtant… pourtant les évènements me ramènent toujours à vous comme un corbeau de tempête… »

Mes yeux s’étrécirent alors qu’un pli soucieux se dessinait sur mon front. Constance disait de ce pli qu’il était annonciateur de cataclysmes. J’en riais pour moi-même et me passais une main sur le visage.

« Vous me trouverez peut-être mal avisée de tenir de tels propos en pareille situation, mais nous autres françaises n’avons pas toujours la langue dans notre poche, annonçais-je avant de soupirer. … Malgré tout ce qui m’arrive, je trouve un réconfort inépuisable d’être près de vous ce soir. Je croyais que ce ne serait plus chose possible avant de trop longues années. Il semblerait que Ricoter ait exaucé au moins un de mes voeux… »

L'ébène et le cristal

Aude s’écarta et se laissa tomber sur le banc juste derrière elle, qui était de la table des Serdaigle, et, troublée, mit sa main sur son ventre. Les joues de Kristen se creusèrent de voir Aude dans cet état. Elle mit ses mains dans ses poches, leva le menton et voulut avoir l’air stoïque. La question d’Aude concernant la manière dont Kristen s’y était prise pour repousser Ricoter ne l’embarrassa pas, mais la désola plutôt. Elle était reconnaissante à Arseni d’être intervenu, évidemment, mais elle aurait voulu pouvoir s’en sortir seule. Or, elle savait très bien que cela aurait été impossible – ou presque. Elle ouvrit la bouche pour répondre, mais elle fut transpercée par le regard de la française au même moment, et dût réfléchir un peu plus longtemps pour répondre. Elle avait une drôle d’impression, comme si elle n’était pas autorisée à interrompre une certaine chose, mais elle n’aurait su dire quoi.

Lorsque Kristen sentit que le silence devenait moins pesant, qu’elle pouvait enfin répondre sans déranger quoi que ce soit, Aude reprit la parole. Cette fois, ce fut bien de l’embarras que Kristen ressentit, car sans pouvoir faire autrement, elle détourna le regard et fixa un point précis du sol, entre deux pierres. Non seulement, elle était loin de penser qu’elle méritait le bonheur qu’Aude voulait lui offrir - au contraire -, mais en plus, la française ne pouvait certainement pas s’imaginer à quel point ce qu’elle disait touchait à sa sensibilité. Quelques minutes plus tôt, en effet, elle-même s’en était voulu de penser plutôt à Aude et les chavirements qu’elle provoquait en elle-même plutôt qu’aux grands enjeux de la soirée.

Si elle avait été quelqu’un d’autre – un de ces stupides romantiques dont on aime à se moquer dans certains livres -, Kristen se serait précipitée à ses pieds et aurait dit, d’une voix pétillante et avec un regard illuminé : « Je pense comme vous ! ». Mais Kristen était qui elle était, et elle n’était pas comme cela. Aussi ne bougea-t-elle point, et finit par relever les yeux vers Aude, espérant que l’expression de son visage ne trahirait pas les émotions idiotes qui étaient cachées derrière.

Prenant une voix beaucoup trop neutre et très peu naturelle, elle dit :

« Il est vrai que vous êtes la cause de quelques troubles qui m’accablent, mais peu importe, à vrai dire. J’aurais certes préféré ne pas vous voir, mais vous savoir en paix, plutôt que de vous voir dans ces conditions... Néanmoins, si j’assume le côté égoïste que nous avons tous au fond de nous… Je dois avouer que je me languissais de vous. »

Elle se tenait toujours très droite, les mains dans ses poches, et au moment de finir sa phrase, elle tourna le regard vers une des fenêtres qui donnait sur la nuit. Elle entreprit d’embrayer tout de suite sur un sujet plus sérieux. Sur ce terrain qu'elle maîtrisait mieux, celui du concret, sa voix reprit des intonations plus normales.

« En ce qui concerne Ricoter, c’est un… »

Elle se retint juste à temps et inspira longuement, gonflant ses poumons comme pour mieux retenir les mots qui lui picotaient le bout de la langue. Elle avait commencé sa phrase en français, et allait la poursuivre en anglais, ce qui n’augurait rien de bon pour la suite et le qualificatif qu’elle allait lui attribuer.

« C’est un lâche de la pire espèce. Je n’aurais rien pu faire seule contre son armée d'Aurors. Il était prêt à pénétrer le château, et je n’avais plus qu’à espérer que votre cachette suffirait. »

Kristen soupira et ne put empêcher ses épaules de s'affaisser légèrement, désolée de ne pas avoir été assez forte pour protéger Aude elle-même. Elle osa regarder la française, mais ses yeux, cette fois, étaient vraiment navrés et déçus.

« Le Ministère britannique est intervenu pour l'empêcher d'aller plus loin. »

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3

LA DETTE


Comparer Beauxbâtons à Poudlard était une entreprise vaine et inutile. Les fondations magiques des deux écoles étaient si différentes, si puissantes, qu’il était impossible de les soumettre au même examen critique. Une intrigante similitude les rapprochait pourtant. De la même façon que le château de Poudlard semblait doté de sa propre âme et de sa propre sensibilité, le château de Beauxbâtons était douée de réactions tout aussi « humaines. » Aussi, quand les agents du ministère envahirent l’académie pour y dénicher Aude Luneau, le château entreprit de réagir à ce qu’il prit pour une violation de ses murs. Le bilan des pertes ne fut jamais rendu public mais on dénombra pas moins de cinq disparitions dans les rangs du ministère français. A cela s’ajouta la porte close du bureau de la directrice en fuite. Le ministère eut beau envoyer ses meilleurs enchanteurs et briseurs de sorts, la porte demeura close et le bureau d’Aude Luneau inviolé. De fait, l’impossibilité d’ouvrir ce bureau empêcha le ministère d’imposer une nouvelle direction à la tête de l’académie, comprenant que le château la réduirait en bouillie d’une façon ou d’une autre. Beauxbâtons ne devait plus compter que sur les professeurs qu’Aude Luneau avait recruté dans les mois qui suivirent.

*

J’éprouvais une chaleur réconfortante au creux de l’estomac quand Kristen m’assurait s’être languis de ma personne. Cette seule phrase suffit à me faire oublier momentanément toute cette maudite soirée. Ne comptait plus que l’instant présent et la présence de Kristen à côté de moi. Je la regardais à la dérobée et l’écoutais attentivement, réalisant qu’il n’était pas vraiment dans son habitude — pour ce que j’avais gardé en mémoire de mon précédent séjour à Poudlard — de me fuir ainsi du regard. Kristen était plutôt le genre de personne qui vous affrontait droit dans les yeux à tout instant et vous insufflait une impression de domination persistante. La Kristen que j’observais désormais avec curiosité n’était pas tout à fait la même. Je la sentais préoccupée et plus songeuse que jamais. D’une certaine façon, elle me semblait même hésitante. Une nouveauté.

Je baissais les yeux et étudiais toutes mes possibilités. D’un côté, je m’interrogeais sur la nécessité de m’en aller en refusant, tout compte fait, son hospitalité. Mais pour aller où ? J’effleurais l’éventualité de retrouver ma chère Constance, mais la chassais aussitôt d’un coup de balai. Retourner à Beauxbâtons ? Impensable. J’y étais très certainement attendue. D’un autre côté, je réalisais qu’il m’était impossible de quitter Poudlard, et Kristen bien plus encore, maintenant qu’ils étaient impliqués dans cette histoire. Kristen ne me le pardonnerait jamais. Sybille non plus. J’en fermais les yeux de résignation et me laissais ainsi surprendre par les annonces successives de mon hôte.

Quand je les rouvrais, Kristen me fixait d’un regard inattendu. Un regard triste et déçu. J’en ouvrais mécaniquement la bouche mais aucun mot n’en sortait alors. J’étais comme pétrifiée par ce regard, sa signification. Mon cerveau n’assimilait l’information qu’elle venait de me livrer qu’après plusieurs dizaines de seconde de silence. Le ministère britannique était intervenu ? J’en tremblais d’étonnement. Les pièces du puzzle trouvaient peu à peu leur place et j’éprouvais une véritable tétanie à l’idée d’avoir engendrer un conflit d’une telle ampleur. Pour me rassurer, je cherchais à me raccrocher à quelque chose et tâtonnais ma cape pour y sentir ma baguette magique laissée dans une poche.

« C’est impensable, marmonnais-je, à peine consciente de ce qui sortait de ma bouche à ce moment-là. »

J’avais en revanche conscience que le ministre de la Magie britannique était l’ancien directeur de Poudlard, un ami proche de Kristen. Dans la foulée me venait immédiatement l’idée qu’il était peut-être beaucoup plus que ça, car quel homme sensé se serait risqué à ouvrir un conflit d’une telle gravité pour une femme dont il ne savait rien — je supposais à cet instant que si je ne savais pas grand chose de plus sur son compte, il n’en savait pas plus sur le mien ; une grave erreur de jugement dont je devais me rendre coupable bien des mois plus tard — si ce n’était un homme amoureux ? J’avais moi-même entretenu une relation avec un homme de pouvoir, ma supposition ne me semblait donc pas complètement délurée.

« Pardonnez mon indiscrétion, mais êtes-vous une intime de cet homme ? demandais-je, la voix mal assurée. De cet Arseni Stoyanov ? »

Le souvenir que j’avais gardé de lui me laissait perplexe. Tout d’un coup, ma question paressait ridicule à une partie de moi-même tandis que l’autre continuait à s’en inquiéter. Mais pour quelle raison devais-je m’en inquiéter ? Je ne le savais pas et ne comprenais pas ce qui m’arrivait. J’en fuyais le regard de Kristen comme je l’avais si souvent fait par le passé.

« Pardonnez-moi… j’avoue ne plus rien comprendre à ce qui m’arrive. J’ai peine à croire que ce matin je me réveillais en souhaitant vivre une journée différente des autres, vous retrouver, et que ce soir je me coucherai sans doute avec le désir de vivre une journée comme toutes les autres, où vous n’auriez pas à subir cette présence malvenue. »

La question me brûlait la gorge, mais je ressentais le besoin vital de la poser.

« Pensez-vous que j’aurais du affronter mon sort et me laisser arrêter ? »

L'ébène et le cristal

Un petit sourire se dessina sur les lèvres de Kristen Loewy, un sourire qui n’était certainement pas en adéquation avec la situation, mais un sourire amusé malgré tout. Définir sa relation avec Arseni Stoyanov n’était pas chose aisée : ils étaient un peu comme chien et chat, comme deux camarades qui n’en faisaient qu’à leur tête, mais qui n’en faisaient qu’à leur tête l’un pour l’autre. S’ils avaient été plus jeunes, sans doute auraient-ils été du genre à se chamailler de temps et temps, mais à se rester fidèles malgré tout.

Kristen se plaça de trois quarts par rapport à Aude et la regarda en plissant les yeux. Cette fois, c’était elle qui fuyait le regard de Kristen, et non plus l’inverse. Kristen répondit simplement :

« Arseni Stoyanov est un ami. Je lui dois beaucoup. »

Elle attendit quelques instants, et se décida finalement à s'asseoir à côté d’Aude, croisant les jambes et se tenant droite contre la table, qui lui servait de dossier.

« Je crois que cette histoire est de circonstance…, soupira-t-elle plus pour elle-même. »

Son sourire disparaissait peu à peu dans une expression de fatigue. Elle regretta de ne plus fumer, et à la place, fit apparaitre un verre d’eau dans sa main : elle aurait au moins besoin de cela. Elle en fit apparaître un autre qu’elle tendit à Aude, s’imaginant que la sorcière française pourrait bien remplacer l’eau par ce dont elle avait envie. Kristen but tout de suite une gorgée dans son verre et soupira, cherchant les bons mots pour commencer.

« L’année où je suis devenue professeur à Poudlard, l’école a été attaquée par plusieurs Aurors du Ministère. Ayez à l’esprit qu’à ce moment, j’étais… bien différente de celle que vous connaissez aujourd’hui. »

Sa mémoire avait changé, et donc, elle aussi.

« Un collègue et moi-même avons dû affronter un de ces Aurors, et j’en suis venue à utiliser un sortilège impardonnable. Le sortilège Doloris. »

Elle soupira et regarda son verre d’eau comme s'il pouvait l'encourager à poursuivre son récit.

« Plus tard, des agents du Ministère débarquaient à Poudlard, m’accusant, à juste titre, d’avoir fait usage de ce sort. Ils voulaient m’envoyer en prison. »

Elle but une gorgée dans son verre, car elle avait la bouche pâteuse. Repasser tous ces événements dans sa tête faisaient remonter une inexprimable culpabilité, et elle eut l’impression qu’une grande partie des malheurs que Poudlard avait vécu ces dernières années étaient plus ou moins de sa faute, motivés par une sorte d'intolérable effet papillon.

« Je savais que la loi était la loi, et j’étais prête à affronter mon sort et me laisser arrêter. Pourtant, Arseni ne m’a pas laissé faire. »

Kristen caressa les bords de son verre.

« S’il vous venait l’idée de vous livrer à la… justice de Ricoter, je crois que je vous enfermerais moi-même pour vous en empêcher. »

Elle releva la tête et regarda Aude, cherchant le fond de ses yeux. Kristen avait un regard sévère mais profond. Ses sourcils étaient froncés, son sourire éteint pour de bon. Sa phrase avait eu l'air d'une blague, mais son visage montrait qu'elle était relativement sérieuse.

« Sybille m’a montré ce que son père lui a fait. Je ne pense pas qu'à votre place, j'aurais mieux réagi. »

Lorsqu'elle avait appris qu'elle avait fait du mal à Owen, elle avait sérieusement pensé à mettre fin à ses jours, dans l'idée de punir la personne ayant osé faire du mal à son fils, fut-ce elle même.

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L'ébène et le cristal

4

RESISTANCE


Ingrid Lemevelle enseignait la métamorphose avancée depuis huit ans. Huit longues années passées au service des soeurs Luneau, puis de la seule Aude depuis que sa véritable nature avait été révélée par l’épreuve du Dominion. Ingrid était mariée à un ancien joueur de Quidditch. Leur mariage était heureux, exemplaire sous bien des aspects, et il en était né deux enfants, des jumeaux à l’énergie inépuisable. Depuis le Tournoi des Trois Sorciers, Ingrid et Aude avaient développé une relation de confiance amicale dont le résultat avait été la nomination d’Ingrid au poste de sous-directrice de l’académie au mois d’octobre dernier. Désireuse de la préservée, Aude ne lui avait pas confié son secret le plus lourd, celui pour lequel elle devait être chassée de Beauxbâtons quelques mois plus tard. Ingrid fut entendu par le ministère après la fuite d’Aude en Ecosse. Elle fut même contrainte d’avaler quelques goutes de Veritaserum. C’est ainsi que Simon Ricoter mit la main sur une information clé, celle qui le conduisit devant le portail de Poudlard.

*

La réponse de Kristen me surprit et me réconforta quant à la nature de la relation qu’elle entretenait avec le ministre de la Magie de Grande-Bretagne. J’en ressentais de la culpabilité. Une culpabilité qui devait se renforcer en écoutant le récit de ce qui cimentait depuis quelques temps déjà leur relation. J’acceptais machinalement le verre d’eau qu’elle me tendait, la remerciant d’un hochement de tête, et prenais ma baguette magique pour en changer le contenu d’un tour de poignet. L’arôme de thé citronné me fit frémir et la première gorgée que j’en avalais me réchauffait le corps et l’esprit.

Le récit de Kristen me laissait cependant sans voix. Imaginer tour à tour que Poudlard avait pu être attaqué par des Aurors du ministère — lire si peu les journaux ne me servait guère, c’était une évidence — et que Kristen avait été contrainte de jeter un sortilège impardonnable à l’un d’entre eux — contrainte oui, car je ne pouvais résolument pas l’imaginer s’en servir en ayant la main mise sur la situation — m’était à ce point déroutant que je tournais ma tête vers elle pour la regarder avec des yeux stupéfaits. Plus stupéfiante encore était la fin de cette histoire. L’intervention d’Arseni Stoyanov pour épargner la prison des sorciers à Kristen faisait naître en moi un élan de sympathie pour cet homme que je ne connaissais que trop peu, si ce n’était à travers quelques souvenirs de ce qu’il avait été, il y a très longtemps, le jour où je lui avais imposé la défaite la plus cinglante de sa carrière de duelliste.

Je m’apprêtais à livrer mes propres souvenirs, consciente de devoir alimenter notre discussion à son sujet quand la conclusion de Kristen me heurta avec une telle violence que j’en ressentais un étourdissement certain — par chance nous étions assises. Je lui souriais tendrement et je savais que mes yeux lui communiquaient davantage à cet instant. Une profonde reconnaissance que je n’avais aucun désir de cacher.

« Merci, dis-je à demi-mot. Il n’y a, je crois, pas de plus grand réconfort que de constater que vous me comprenez. Vous avez le don de faire voler en éclats ma culpabilité. »

J’avalais une nouvelle gorgée de thé et reportais mon attention devant moi, dans ce vide qui me convenait si bien.

« Vous ne le savez peut-être pas, mais j’ai affronté Arseni Stoyanov quand j’étais plus jeune, dis-je en raclant ma mémoire pour ne manquer aucun détail. J’ai, il me semble, effleuré comme de la souffrance en lui. Quelque chose que j’ai utilisé contre lui pour le battre en duel. Je n’en suis pas très fière, mais ça n’a plus aucune importance aujourd’hui. Je me demande juste s’il a réussi à trouver un peu de bonheur depuis tout ce temps. Si seulement il reste encore de la place pour ça dans son coeur. Car c’était de loin le coeur le plus triste que j’ai eu à affronter au cours de ma carrière de duelliste… »

J’interrogeais Kristen du regard mais un élément inattendu devait bien trop vite m’en détourner…

Un patronus en forme de panthère remonta l’allée de sa démarche féline. Il s’arrêta à notre hauteur et s’assit sur ses pattes arrière en ouvrant sa gueule, révélant des dents acérés comme des couteaux.

« Pardonnez-moi mon amie ! Ils m’y ont obligé ! Ils m’ont forcé ! Je vous jure que je ne le voulais pas ! Jamais je ne vous aurais trahis ! Le Veritaserum qu’ils m’ont obligé à boire vous a trahis… je leur ai dit que s’il y avait un endroit où vous deviez vous cacher, ce serait auprès du professeur Loewy ! Pard… »

Le verre de thé m’échappa des doigts et se brisa au sol, répandant son liquide encore chaud sur mes pieds. Mais mon cerveau ne s’en émut guère, focalisé qu’il était sur le message d’Ingrid et son patronus. Un frisson parcourut mon échine tandis que j’analysais ce que je venais d’entendre. Il n’y avait aucune place en moi pour une quelconque colère à l’égard de mon amie, seulement de la pitié et une immense peur qu’il lui soit fait plus de mal encore. Je réalisais pour la première fois de la soirée tout ce que j’avais abandonné dans ma fuite désespérée. Les larmes me montèrent aux yeux et je les laissais ruisseler sur mon visage sans même essayer de les retenir. Je me sentais traitre à mes engagements, à cette responsabilité qui me gardait liée à tous mes professeurs et à tous mes élèves.

Guidée par une explosion de rage envers les méthodes abominables de Ricoter, ma main se cramponnait à ma baguette magique tandis que je me levais et faisais disparaître le patronus de ma sous-directrice.

« Je jure de le tuer s’il ose encore faire le moindre mal aux miens ! m’exclamais-je, défigurée par ma colère noire. »

Je donnais un tour de poignet à ma baguette magique en visant le sol et fendais mon courroux par le souvenir de la naissance de ma Sybille.

« Spero Patronum ! »

Un paon vaporeux mais plein de majesté se matérialisa devant moi, le plumage de sa queue ouvert comme un éventail presque aussi large que l’allée.

« Assure-toi de trouver le professeur Lemevelle seule et sauve avant de lui transmettre ce message… »

Je me figeais, la poitrine soulevée par ma respiration saccadée, ne sachant même pas par où commencer…

L'ébène et le cristal

Le regard tendre et reconnaissant d’Aude sembla traverser le cerveau de Kristen comme une flèche, très fine mais très pointue, qui vise avec une extrême précision. Kristen regarda successivement les deux yeux de la française. Le contact visuel fut cependant interrompu, et Aude reporta son attention vers un point invisible devant elle. Kristen l’imita, même si elle avait envie de la regarder encore. Elle ne voulait pas être gênante, ou même avoir la vague impression de pouvoir l’être. Un infime sourire naquit sur ses lèvres lorsque la Faiseuse de Rêves rappela son duel l’opposant à Arseni, disant que Kristen « ne le savait peut-être pas. » En vérité, c’était par Arseni qu’elle avait pour la première fois entendu parler d’Aude, et justement par le récit de ce duel. C’était aussi en raison de ce récit que Kristen s’était instinctivement méfiée d’Aude, bien que très vite, elle avait changé son opinion la concernant. Ce qui n’avait probablement pas changé, en revanche, c’était la tristesse d’Arseni. Aujourd’hui, ayant vu ses souvenirs, Kristen pouvait bien comprendre d’où venait le désespoir de son ami.

Kristen sentit le regard d’Aude se poser à nouveau sur elle, et elle profita de cette occasion pour se replonger dans ses yeux. Elle s’apprêtait à répondre à la française, mais Kristen vit que le regard d’Aude avait tout à coup tourné vers un point qui se situait derrière elle. La directrice de Poudlard se tourna donc dans cette direction, et elle vit un patronus qui avait l’apparence d’une panthère entrer. Instinctivement, elle se redressa et plissa les yeux avec méfiance. Depuis Gardner, la panthère n’était pas un animal qu’elle appréciait particulièrement.

Quand l’animal fait de magie fit entendre le son de sa voix – ou plutôt, de la voix de son propriétaire -, Kristen comprit qu’en théorie, ce patronus n’était pas ennemi, ou du moins, n’avait pas vocation à l’être. Il s’agissait d’une amie d’Aude, visiblement, qui avait trahi le lieu de sa cachette à cause du sérum de vérité qu’on lui avait fait boire. Kristen serra les dents et ses joues se creusèrent, tandis qu’Aude faisait tomber son verre, qui se brisa au sol et répandit sur le sol et sur leurs pieds le liquide qu’il contenait. Kristen décrocha son regard du patronus et, inquiète, se tourna vers Aude, qui ne sembla pas la voir. Ses yeux étaient pleins de larmes, qui commençaient à couler sur ses joues – et sur sa joue lacérée. Kristen en eut un pincement au cœur et sans y réfléchir, leva sa main vers le visage de la française, mais celle-ci était déjà debout, laissant Kristen seule face au geste qu’elle s’apprêtait à faire.

Pendant quelques secondes, voyant Aude saisir sa baguette, Kristen crut qu’elle allait faire un grand mouvement de rage et vouloir détruire une table ou fendre un mur. Mais elle n’en fit rien, et Kristen ne fut pas tellement soulagée, mais plutôt étonnée. Aude fit alors disparaître le patronus de panthère et exprima sa colère, ce qui eut pour effet de se faire lever Kristen du banc sur lequel elle était assise. Aude fit alors apparaître son propre patronus, qui était un paon. Même dans cet état de colère, Aude parvenait à exécuter ce sortilège, là où Kristen, même en étant calme, n’y parvenait pas.

Et il ne se passa rien de plus. Aude semblait bloquée, comme si sa détermination avait été mise sur pause très soudainement. Kristen, ne sachant pas quoi faire d’elle, resta debout derrière son amie, attendant qu’Aude se décide à faire ce qu’elle voulait faire, regardant successivement son patronus et ce qu’elle pouvait apercevoir, d’ici, de son visage.

Comme Aude ne bougeait pas, Kristen s’avança de quelques pas et avança sa main gauche vers l’épaule droite de l’illusionniste. Elle l’arrêta quelques centimètres au-dessus de son épaule et lentement, la descendit, osant finalement ce contact de main à épaule. Kristen sentait l’épaule de la française se soulever au rythme de sa respiration. Elle regardait le patronus d’Aude avec une mine soucieuse, et ne trouva rien à dire.

Get blazed, get blazed
And we raise a glass for the end of days

L'ébène et le cristal

5

UN PEU DE CHALEUR


Après l’élection de Simon Ricoter, le Bureau de désinformation prit une place prépondérante dans la vie du ministère français. Ses membres reçurent des accréditations exceptionnelles qui leur permirent d’étendre leur influence bien au-delà de leur champ de compétences habituelles. Dès lors, il n’y eut plus rien d’étonnant à voir des agents du Bureau de désinformation rôder dans les services de presse magique, dans les postes, dans les relais à hiboux, dans les banques, ou tout autre organisme qui pouvait avoir une influence sur les informations qui parvenaient aux oreilles des sorciers français. Le fait que Ricoter en ait été le directeur durant cinq années pouvait apporter quelques éléments de réponse quant à l’étonnante montée en puissance d’un bureau de second plan, mais guère tromper les plus fins observateurs. Le contrôle de l’information était une arme que Ricoter comptait bien utiliser à son avantage.

*

J’étais paralysée, incapable de prononcer le moindre mot. Mon cerveau tournait à plein régime mais mon corps refusait de bouger tandis que mon regard se perdait dans celui de mon patronus. Je réalisais avec souffrance qu’il m’était impossible d’entrer en contact avec Ingrid sans la mettre consciemment en danger. Les agents de Ricoter surveillaient désormais très probablement chaque communication entre la Grande-Bretagne et la France dans l’espoir que je me trahisse pour de bon. Je le maudissais lui. Je les maudissais lui et tous ceux qui avaient décidé de le suivre aveuglément sur le chemin de la décadence. Peste soit de ces rats qui s’insinuaient dans toutes les couches de la société telles des gouttes de poison distillées dans les veines d’un organisme à l’agonie !

Je séchais mes larmes d’un revers de manche et ne percevais même pas sur le coup la main que Kristen venait de poser sur mon épaule. Aussi surprenant que ce geste soit, j’étais bien trop en colère et bien trop anéantie à l’idée de laisser mes collègues et amis dans un brouillard de silence pour réaliser ce qu’il venait de se produire. J’imaginais seulement la détresse des miens ; celle de n’avoir aucune certitude quant à ce qu’il m’était arrivée en dehors des murs de Beauxbâtons, celle de ne pas pouvoir s’assurer de ma survie… presque malgré moi, je faisais disparaître mon patronus d’un coup de baguette magique en laissant mes épaules s’affaisser. Je me savais vaincue par mon ennemi.

Le silence revenu à mes oreilles, je prenais enfin conscience de la main posée sur mon épaule. Presque instantanément, j’en ressentais l’emprise électrique sur mon corps et plus encore la tiédeur de la présence qu’elle faisait peser sur moi. Je me figeais — cette réaction ne devait pas échapper à Kristen — puis cherchais à savoir pourquoi je ne l’avais pas sentit plus tôt. Une immense fatigue m’accabla, comme si le seul contact de cette main était parvenu à me libérer de mes démons, tout du moins pour un instant. Je fermais les yeux et cherchais à réguler le rythme de ma respiration, tête baissée.

Encore aujourd’hui, je ne parviens pas à expliquer pourquoi. Pourquoi je pivotais puis me glissais contre Kristen pour l’enlacer. Peut-être était-ce un besoin primaire de réconfort, un besoin physique inassouvi depuis des décennies ? Oui peut-être bien. Ou peut-être était-ce un caprice ? L’idée me déplaisait tant elle me faisait me sentir comme une pauvre adolescente écervelée. Quoi qu’il en soit vraiment, je me retrouvais collée contre mon amie. Je pouvais entendre son coeur battre de manière irréfléchie, probablement aussi troublée que l’était le mien. Je refermais mon emprise en glissant ma main droite dans son dos cependant que mon regard se portait sur les portes de la Grande Salle avec une étonnante froideur qui ne leur était pas destinée.

« Nous ne serons pas trop de deux pour combattre un tel adversaire, murmurais-je à l’oreille de Kristen. »

Je laissais mon esprit voguer vers d’autres cieux, embrumée par le parfum de Kristen. Ma tête basculait vers l’avant et ma bouche flirtait avec son épaule tandis que je m’interrogeais sur la façon dont je pourrai triompher d’un mal si grand. Mes angoisses reprenaient pied. Je les sentais s’emparer de moi, érodant mon coeur, dévorant le peu de bonheur que j’étais parvenue à y stocker tant Ricoter me semblait intouchable.

« Puis-je compter sur vous même s'il n'y a aucun espoir de victoire ? soufflais-je, épuisée. »

L'ébène et le cristal

Kristen ne s’attendait pas à quoi que ce soit, et avait posé sa main sur l’épaule d’Aude parce que de ce qu’elle avait appris de ses rares contacts avec les êtres humains, c’était quelque chose à faire lorsqu’on voulait inspirer du réconfort. C’était une manière de dire : « Ne t’inquiète pas, je suis là, je suis derrière toi, et je te soutiens, quoi que tu entreprennes ». Alors que la main de Kristen se soulevait et s’abaissait au rythme saccadé de la respiration d’Aude, soudain, il y eut un mouvement qui fit descendre sa main plus bas : Aude semblait ravagée, comme si les grosses mains sales de Ricoter s’étaient appuyées sur elle pour la faire descendre plus bas que terre. Puis, la main de Kristen sur l’épaule d’Aude ne bougea plus. Aude avait coupé son souffle pour quelques instants. Kristen avança légèrement sa tête pour vérifier que tout allait bien – elle ne faisait pas un arrêt cardiaque, tout de même ?

Elle se demanda si elle devait retirer sa main, si c’était gênant, et si c’était ce contact qui avait figé Aude dans une sorte de stupeur bizarre. Son malaise se dissipa néanmoins quand la respiration de la française reprit et se fit de plus en plus calme, comme si Aude réapprenait progressivement à respirer. Kristen avait vaguement l’impression d’être rassurante pour son amie, et conserva dans son esprit la fameuse astuce de la main sur l’épaule, dont l'efficacité ne serait plus à démontrer. Elle était un peu comme un enfant qui apprend par l'expérience.

Ce qu'elle n'avait pas retenu de ses expériences, cependant, et de ces fameuses « réactions typiquement Luneau » que Kristen avait pourtant pu observer à plusieurs reprises, c'était la normalité apparente des contacts physiques de type "câlin" chez les Luneau. À la fin de la troisième tâche, Aude l'avait déjà enlacée, aussi aurait-on pu penser que la surprise de Kristen passerait les fois suivantes. Pourtant, comme si c’était la première fois qu’Aude décidait de la serrer dans ses bras, elle ouvrit de grands yeux ahuris. Elle n’avait toujours pas l’air de comprendre ce qui lui arrivait, et était comme un être un peu apeuré devant une situation complètement nouvelle, cherchant dans son esprit des choses concrètes et connues auxquelles se raccrocher. Elle avait figé ses bras un peu loin de son corps et s’était raidie d’un coup.

En contradiction avec son corps complètement immobile, elle sentait son cœur s’affoler dangereusement. Elle se demandait même si on ne pouvait pas l’entendre battre jusque dans la tour des Gryffondor, et en fut gênée : est-ce que cela pouvait paraître bizarre ? Aude était son amie, il n’y avait aucune raison pour que son cœur s’emballe à ce point.

Elle voulut ne pas penser au miroir du Riséd, donc elle y pensa.

Lorsque Kristen sentit la main d’Aude dans son dos, elle se cambra un peu, comme si elle avait soudainement été piquée par une aiguille, ou comme si on lui avait pincé un nerf situé au beau milieu de son dos. Elle crut entrer en apnée : elle inspira fortement avant de tout à fait couper sa respiration. Ses yeux toujours grands ouverts allaient de gauche à droite, cherchant désespérément un soutien parmi les chandelles volantes ou les sculptures sur les murs.

Occupée qu’elle était à essayer de calmer son cœur et à chercher une solution du regard, Kristen n’écouta pas ce qu’Aude lui murmura à l’oreille. Sentir son souffle si près d’elle ne l’aidait pas non plus à prendre pleinement conscience de la situation. Elle regretta de n’avoir pu se concentrer sur les mots de la française : et si elle avait loupé quelque chose de vraiment important ?

Alors qu’elle croyait que les choses ne pouvaient pas être pires, Kristen sentit un peu plus de chaleur contre son épaule, et, tournant les yeux vers Aude, elle vit que sa tête cherchait à se reposer sur elle. Kristen, qui n'avait pas pu rester en apnée éternellement, avait conscience qu'elle respirait beaucoup trop fort (un instant, elle fut dérangée de pouvoir passer pour un buffle auprès d'Aude), et sentait dans son ventre d'étranges sensations, comme s'il était plein de rubans de gymnastes la chatouillant de l'intérieur. D’ici, elle pouvait voir la nuque d’Aude et ses petits cheveux blonds, duveteux, plus courts et plus fins, juste en haut de sa nuque, là où la masse de ses cheveux commençait. Tout, chez Aude Luneau, semblait savamment pensé pour séduire. C'en était presque insolent.

Kristen aurait pu rester coincée à vie dans cette position tant son corps était contracté, mais elle s’avoua vaincue d’abord par ces drôles de petits cheveux sur lesquels elle aurait pu disserter durant des heures, puis par la voix d’Aude et le souffle qui s’échappa de sa bouche en même temps que ses paroles et qui frôla sournoisement le cou de Kristen. Alors, le corps de la terrible et insensible Kristen Loewy se décontracta et ses épaules se relâchèrent, tandis que ses avant-bras, qui étaient toujours figés en l’air dans une position improbable, retombèrent le long de son corps. Elle soupira, constatant sa faiblesse.

Vous connaissez sans doute cette phrase : « Et s’il te dit de sauter du haut d’un pont, tu le fais ? » (parfois suivi de : « sombre abruti ! »), où la réponse attendue est : « non, évidemment… » ? Le fait était que si Aude avait demandé à Kristen de sauter du haut d’un pont, elle l’aurait probablement fait. Sans bien savoir pourquoi. Juste comme ça, parce que c'était elle.

« Osez-vous réellement me poser la question... soupira-t-elle, presque lasse d’elle-même. »

Elle se détacha d'Aude en l'attrapant par les bras, et la regarda droit dans les yeux, avec un air très sérieux, mais presque triste. Elle réfléchit, car elle voulait dire quelque chose, mais quelque chose de sensé, de fort, et elle avait peur de sortir n'importe quoi, une phrase bateau qui n'avait plus de sens tant elle avait été répétée dans l'histoire de l'humanité. Elle n'eut pas l'idée d'être plus rassurante et de dire qu'avec elle, de toute façon, la victoire serait assurée. Elle ouvrit la bouche, inspira comme si elle s'apprêtait à parler, et la referma, ne trouvant rien de suffisamment intelligent à dire.

Get blazed, get blazed
And we raise a glass for the end of days

L'ébène et le cristal

6

LES GARDIENS


« Il existe autant de formes de magie qu’il existe de sorciers pour les pratiquer. » Cette phrase du premier grand maître de la Confrérie des Potionnistes, Arnold Obermayer, dans son discours d’inauguration du Congrès Magique des Etats-Unis d’Amérique en 1693, demeura dans l’histoire comme l’un des fondements de la Nouvelle Magie, l’une des philosophies magiques les plus influentes du XVIIIe siècle. Certaines écoles de magie encouragèrent l’expansion de cette philosophie, véhiculant l’idée que chaque nouveau diplômé devait se sentir maître de sa propre magie en quittant leurs murs. La Nouvelle Magie, éteinte au cours du XIXe siècle par la montée en puissance des courants ancestraux de Magie Blanche et de Magie Noire, conserve à ce jour une influence notable sur l’enseignement dispensé à Beauxbâtons et à Jadugara.

*

Il y avait quelque chose de saisissant dans la façon dont Kristen me regardait. Il y avait toujours eu quelque chose de saisissant dans son regard, mais cette fois, une subtilité s’y était insinuée. Une sorte de lueur qui me désarma bien plus encore que l’éloignement que Kristen venait de m’imposer. J’étais suspendue à ses lèvres, dans l’attente de la moindre suite à ses propos mais rien ne venait et rien ne vint d’autre qu’une inspiration et des lèvres scellées. Cachant ma frustration, je fixais ces lèvres charnues en cherchant une façon de me défaire de cette situation gênante. Irrésistiblement, mon regard décrivait une courbe descendante, fuyant la bouche de Kristen pour les dalles de pierre posées au sol.

« Il semblerait que je sois parvenue à clouer le bec
Reducio
Expression prononcée en français
de la grande Kristen Loewy, plaisantais-je à demi-voix en souriant, les yeux toujours baissés. »

J’abaissais mes bras le long de mon corps et reculais pour me défaire totalement de son emprise sur mes bras. Alors, pour la première fois, j’éprouvais une sensation étrange, comme un manque qui me troublait et me faisait froncer les sourcils. Que m’arrivait-il ? Je relevais la tête et croisais de nouveau le regard de Kristen — si mon corps réagissait à mes questionnements intimes par ce regard, mon esprit, lui, restait endormi. Je lui souriais de nouveau et tournais les talons pour m’avancer vers la table des professeurs, en me frottant les bras là où Kristen m’avait empoigné, sans précipitation aucune.

Le film de la soirée se mit à défiler devant mes yeux sans crier gare. Je me revoyais transplaner devant le portail de Poudlard et être accueillie par cet étonnant concierge fantôme, remonter la pente douce du parc dans l’obscurité la plus totale, entrer dans la Grande Salle, demander la protection de Kristen… le fil de mes pensées se stoppa net tandis que je réalisais que je n’avais fait que demander depuis que j’étais entrée à Poudlard. Demander sans cesse demander, mais qu’avais-je à donner en retour ? Je riais silencieusement de moi-même et de mon hypocrisie — involontaire certes mais hypocrisie tout de même — coupable de n’avoir pensé qu’à sauver ma peau et celle de ma fille au détriment de ce que je pouvais offrir à Poudlard.

J’empoignais de nouveau ma baguette magique et faisais volte-face pour observer Kristen dans les yeux.

« Je vous ai tant demandé ce soir et si peu montré ma reconnaissance, dis-je en prenant un air digne. Pardonnez-moi encore. Ce n’était pas digne de moi, encore moins digne de l’immense bonté dont vous avez fait preuve à mon égard. Veuillez accepter ce présent de ma part, témoin de mon attachement pour vous et de ma bienveillance envers votre école. »

Ce que je m’apprêtais à faire relevait de l’oubli. L’oubli pur et simple d’un versant complet d’une magie antique et puissante tombée en désuétude des siècles plus tôt. Celle des sentiments humains. Je dirigeais ma baguette magique contre ma propre poitrine et soufflais l’incantation à demi-mots, les yeux fermés.

« Quatre sentiments pour quatre esprits. Un seul coeur pour quatre âmes. Un seul amour pour quatre passions. »

En rouvrant les yeux, je détachais quatre rubans incandescents de ma poitrine puis portais mes lèvres au plus près de ma baguette magique pour leur insuffler la vie. Aussitôt fait les rubans se muèrent en longs voiles d’une couleur innommable. Chacun de ces voiles grandit jusqu’à atteindre la taille d’un homme adulte, cachant derrière leurs plis en perpétuel mouvement des esprits d’une sagesse infinie. Des esprits dont seul était visible leur regard, semblable à deux étoiles mauves cachées dans les replis de leur capuche.

« Quatre gardiens pour que jamais aucun mal ne vous soit fait, annonçais-je à Kristen avant que mes jambes ne cèdent sous le poids de l'effort qu'il venait de m'en coûter. »

Je m’écroulais mais demeurais consciente. Le souffle court d’avoir tant donné.

L'ébène et le cristal

Baissant ainsi les yeux et essayant une vaine plaisanterie, Aude avait l’air d’une enfant qui voulait se sortir d’une situation un peu trop délicate en face d’un adulte. Alors que ses mots étaient censés, par leur signification, gêner Kristen, la façon dont ils furent dits l’amusa plutôt, et elle put se redresser tout à fait, en même temps qu'Aude s’écartait. Un très vague sourire en coin se dessina même sur ses lèvres et ses yeux se plissèrent. Elle pensa bien qu’un jour, tiens ! ce serait elle qui lui clouerait le bec, et d’une façon qu’elle ne pourrait envisager ! Ce fut ce que la soudaine malice de son esprit lui souffla, mais elle avait beau être une Gryffondor, elle savait qu’elle n’aurait pas suffisamment d’audace pour entreprendre trop de fantaisies.

Lorsqu’Aude s’éloigna pour se diriger vers le fond de la salle, Kristen suivit attentivement chacun de ses mouvements. Elle ne comprit pas vraiment ce qu’Aude était en train de faire, avec sa baguette dirigée vers elle-même. Les yeux de Kristen se plissèrent un peu plus, tandis qu’elle avançait la tête pour mieux voir, et ce fut un tout autre intérêt qui s’éveilla en elle, bien loin d’une dissertation sur trois cheveux. Lorsque les rubans sortirent de la poitrine d’Aude, Kristen eut un certain pressentiment, et elle avança de quelques pas. Elle vit alors les rubans prendre la forme de quatre grandes silhouettes.

Fidèle à son esprit d’analyse, elle les observa rapidement de haut en bas, et en un seul regard, les avait passés au scanner. Kristen ne croyait pas Aude capable d’invoquer des êtres malfaisants après tout ce qui avait été fait pour elle, mais la directrice de Poudlard finit d’être rassurée lorsque la française les appela « gardiens », et lorsqu’elle constata que ces gardiens ne s’étaient pas précipités pour faire un geste de travers.

Au même moment, Aude s’effondrait sur le sol, et Kristen, donc, comme si elle avait pris le réflexe à force de voir des Luneau s’écrouler devant elle, s’avança rapidement vers la française et s’accroupit à son niveau, l'attrapant un peu par les bras, comme si cela aurait pu amortir une chute qui avait déjà eu lieu. La directrice de Poudlard ne put s’empêcher de tiquer en se disant que c’était décidément une manie ! Elle soupira et lança à Aude un regard accusateur et secoua légèrement la tête de gauche à droite, l’air de dire « vous ne croyez pas que votre journée était déjà assez fatigante ? »

« Voilà ce qui arrive quand on se targue de me clouer le bec, dit-elle avec un sourire en coin, consciente que cela n’avait rien à voir. »

Elle se sentait un peu mieux, moins troublée. Elle aimait pouvoir dire des choses de ce genre, qui lui donnaient l’impression de contrôler la situation et la revigoraient, en quelque sorte. Elle fit en sorte de considérer mentalement son égarement passé comme une passade, quelque chose qui n'avait même pas vraiment eu lieu. Elle fit apparaître un autre verre d'eau, pensant en même temps à faire disparaître les débris du verre plus tôt cassé, et le tendit à Aude. Elle pivota la tête pour regarder un par un les quatre gardiens, avant de reporter son attention sur la directrice de Beauxbâtons – car ce n’était pas à cause d’un rat d’égout comme Ricoter qu’elle ne le resterait pas !

« C’est un bien curieux sortilège… n’est-ce pas ? »

Elle plissa les yeux. Aude serait un jour dans l'obligation de lui expliquer très précisément comment fonctionnait le sortilège qu'elle venait d'utiliser, car cela intéressait beaucoup Kristen : non forcément pour l'utiliser à son tour ou s'approprier un quelconque savoir-faire, mais simplement pour savoir et étudier. Elle pencha la tête sur le côté et ajouta :

« Un jour, d'ailleurs, je vous demanderai de m’apprendre à faire apparaître un autre genre de gardien. J’ai été très jalouse de votre paon. »

Get blazed, get blazed
And we raise a glass for the end of days

L'ébène et le cristal

7

LE COEUR DES SENTIMENTS


Sur ordre d’Aude Luneau, les Gardiens entrèrent au service de Poudlard le 23 Janvier 2042. Au nombre de quatre, ces esprits savants répondaient aux noms suivants : Renoncement était le plus grand des quatre et sa voix était de loin la plus mélancolique ; Entente était le plus petit des quatre et sa voix était douce comme le chant de l’eau ; Abondance était le plus gros des quatre et sa voix était aussi chaude qu’un rayon de soleil d’été ; et enfin Existence, le plus mince des quatre, arborait la voix chantante d’un rossignol. Quiconque se trouvait en leur présence pouvait effleurer l’immensité de leur sagesse. Les fantômes de Poudlard, eux, s’inclinaient toujours sur le passage comme s’ils étaient les esprits de monarques depuis longtemps disparus.

*

La tête aussi lourde que mes jambes, j’observais les quatre formes indistinctes en avalant consciencieusement l’eau que Kristen avait fait apparaître pour me soulager. Renoncement, Entente, Abondance, et Existence étaient aussi majestueux que dans mes souvenirs. Je leur souriais et me persuadais qu’ils me rendaient ce sourire sous les plis de leur robe éthérée. La curiosité de Kristen ne me surprit pas — l’absence de questionnement à leur sujet m’aurait davantage stupéfaite — et c’est avec douceur que je déposais ma main sur son avant-bras comme pour lui faire comprendre que c’était une longue histoire. De fait, la naissance de ces esprits remontaient si loin que mes souvenirs en devenaient confus. Je conservais seulement la certitude que ma mère était la première — et la seule d’ailleurs — à les avoir jamais invoqué sous mes yeux.

Le regard de Kristen — le vrai, celui qui n’avait eu de cesse que de me brûler la peau tout au long de l’année passée — me fit l’effet d’un choc. Plus encore que ce regard, ce sont les paroles qu’elle y associa qui me laissèrent sans voix pendant quelques instants.

Ainsi, Kristen n’avait jamais réussi à produire un patronus ? L’idée me semblait complètement absurde ; à tel point que je m’interrogeais sur mon état de santé. J’avais très probablement mal entendu. La fatigue me jouait des tours. C’était impossible autrement. De mon autre main, celle qui n’était pas posée sur Kristen, je tâtais mon front en quête d’une moiteur synonyme de fièvre. Sans résultat. Le regard de Kristen m’assura qu’il n’y avait rien de surprenant dans ce qu’elle venait de me proposer. Il n’y avait là que la stricte vérité. J’en demeurais pensive. Triste et pensive car je caressais seulement pour la première fois la souffrance muette qui devait être sienne depuis des décennies pour n’être jamais parvenue à produire un patronus.

« Je vous aiderai à vous sentir plus heureuse, dis-je en me forçant à fermer les yeux pour faire disparaître les étoiles qui se plaisaient à danser dans mon champ de vision. Je vous en fait la promesse. »

Sans sentiments heureux, il n’y avait pas de place pour le moindre patronus. Sans eux, il n’y avait d’ailleurs pas plus de place pour les Gardiens. Ils tiraient leur puissance phénoménale — à ce sujet Kristen devait encore être très fortement surprise — des sentiments les plus purs et les plus nobles qui pouvaient habiter le coeur d’un individu. Les posséder étaient choses uniques, en tirer une magie aussi fantastique l’était encore plus. Je n’avais aucunement la force de le raconter dans les moindres détails à Kristen, mais je requérais néanmoins son attention en la pinçant gentiment du bout de mes doigts engourdis.

« Ils sont beaucoup plus qu’un sortilège, commentais-je en caressant la parcelle de peau que je venais de maltraiter. Ils sont la quintessence de ce qui existe de meilleur chez l’être humain. »

En écho à mes propos, les quatre Gardiens se tournèrent vers nous. Leur regard scintillant comme des étoiles me happa dans un tourbillon de constellations. Je me sentais attirée dans un trou ouvrant sur l’immensité de l’espace et du temps. J’y résistais et détournais mon regard, fébrile.

« Ils sont l’amour, lâchais-je, saisie d’un frisson au moment où les Gardiens s’inclinaient devant nous et nous révélaient ainsi l’écrasante aura dont ils étaient les détenteurs. »

Le plafond de la Grande Salle s’embrasa, suivant à une vitesse étourdissante les fils d’immenses amas de galaxies tandis que les Gardiens posaient un genou à terre devant Kristen et dégainaient de nulle part des armes aux contours bien plus nettes qu’ils ne l’étaient eux-même. Chacune de ces armes laissait entrevoir un pan entier d’univers dans sa lame comme s’il s’agissait d’une fenêtre à travers le ciel.

L'ébène et le cristal

Aude tarda à répondre, tandis que Kristen la regardait droit dans les yeux. Avait-elle dit quelque chose qu’il ne fallait pas ? L’aveu de Kristen quant à son incapacité à produire un patronus était-il si pitoyable qu’Aude se demandait présentement comment elle pouvait se sentir en sécurité avec elle ? Kristen attendit sa réponse et commença à se sentir gênée par ce silence. Elle allait s’éloigner, se dire « tant pis », mais Aude lui répondit à ce moment, d’une façon qui troubla un peu Kristen. Aude, en effet, ne s’était pas contentée de dire qu’elle lui apprendrait à lancer le sortilège du patronus : elle lui avait dit qu’elle aiderait Kristen à se sentir plus heureuse. Surprise par cette réponse, Kristen ouvrit ses yeux plus grand, qui perdaient ainsi leur côté un peu malicieux. Finalement, ses yeux se plissèrent à nouveau et elle sourit un peu : Aude ne savait probablement pas dans quoi elle s’engageait, quelle tâche difficile cela allait être.

Aude ne devait vraiment pas se sentir bien, car elle fermait les yeux et bien qu’assise par terre, tanguait un peu. Kristen jeta à nouveau un coup d’œil aux gardiens qu’Aude avait invoqués, puis elle sentit qu’on lui pinçait la peau de l’avant-bras. Aussitôt, elle reporta son attention sur son bras, et vit qu’Aude, qui avait posé sa main sur elle, était évidemment à l'origine de ce pincement. Kristen regarda son visage fatigué et comprit qu’elle n’avait probablement pas la force de l’interpeler autrement. Quand elle reprit la parole, elle commença à caresser la peau qu’elle avait pincée, comme pour s’excuser. Kristen regardait les doigts fins de son amie sur sa peau sans rien dire.

La magie qui avait fait apparaître ces gardiens sembla complètement étrangère à Kristen à partir du moment où Aude parla de « ce qui existait de meilleur chez l’être humain ». En fait, il lui semblait qu’il ne pourrait exister de magie plus pure que celle-ci, et Kristen tirait le meilleur de ses compétences non pas de ce qu’il y avait de meilleur en elle, en général. Ce qu'elle avait fait de plus exceptionnel, cela avait été par vengeance, par dégoût du monde, et, une fois seulement, par compassion - mais elle avait utilisé de fait regret et douleur pour parvenir à ses fins. Elle pensa donc que cette magie-là faisait partie de celles qu’elle ne pourrait jamais approcher, car cela semblait encore plus complexe, encore plus fort, qu’un simple patronus.

Alors, elle ne dit plus rien. Elle écouta chacune des paroles d’Aude et n’y répondit pas. Elle se sentit aplatie par la magie qui émanait des gardiens, mais ne commenta pas. Elle se sentait à des années-lumière de ce monde-là, tout beau et tout plein d’amour et de petites fleurs. Kristen crut sentir un mouvement. Elle jeta un très rapide coup d’œil à droite et à gauche, et elle vit que les gardiens s’étaient agenouillés comme des chevaliers – ils portaient d’ailleurs d’étranges armes. Tout ce qui se passait lui semblait bien loin, absolument hors de sa logique. Elle ne savait pas comment réagir, et se sentait à nouveau dans une situation embarrassante, alors qu’elle venait juste de retrouver un peu de son allure habituelle.

Après quelques secondes dans le vide d'un silence très pesant, elle s’éloigna un peu d’Aude pour faire glisser sa main de son avant-bras, puis se rapprocha et passa ses bras sous les siens pour la soulever. Elle lui posa une main derrière la tête et l’autre lui tenait le dos. Étrangement, cette étreinte lui semblait beaucoup plus normale que la précédente, car celle-ci avait une raison pratique. Elle se leva, soulevant Aude pour l'aider à se relever, et dit à voix basse :

« Si vous restez ici une minute de plus, vous allez finir par vous endormir sur le sol, et je n’y tiens pas. »

Elle se demanda si Aude sentirait sa gêne quant aux explications données sur le sortilège d’invocation de ces gardiens.

Sans lui laisser le choix, Kristen l’enveloppa un peu plus dans ses bras, blottit la tête d’Aude sur son épaule avec sa main et pencha un peu son propre visage contre l’épaule d’Aude. Le but était que rien ne dépasse. Kristen sentait que son cœur commençait à battre un peu trop vite, mais elle respira un grand coup pour se calmer. C'était une étreinte pratique, vous dis-je !

Elle crut avoir fait un exploit, puisqu’elle ne se souvint pas, dans sa vie, avoir transplané si tranquillement. L’effet lave-linge habituel (qu’Aude aurait peut-être mal vécu, dans son état) ne s’était pas du tout fait ressentir. En fait, Kristen n’avait même pas eu l’impression de transplaner : elle avait fermé les yeux quand elle les avait rouverts, elle était devant la porte des appartements d’Aude, son amie dans ses bras. Ce n’était pas vraiment le moment de penser à se jeter des fleurs mentalement, mais tout de même, Kristen fut assez fière de ce transplanage mémorable, doux comme un voyage sur un nuage.

Kristen s’éloigna d’Aude et pointa sa baguette sur la serrure de la porte des appartements de celle-ci. Il y eut une petite lumière et un « clic » plus tard, la porte s’entrouvrait. Kristen tenait toujours son amie suffisamment bien pour que celle-ci ne s’écroule pas à nouveau.

« Vous voilà arrivée à destination… »

Kristen poussa un peu la porte du bout de sa baguette.

Get blazed, get blazed
And we raise a glass for the end of days

L'ébène et le cristal

8

LA TOUR D'IVOIRE


Au cours du Tournoi des Trois Sorciers, Aude et Constance Luneau établirent leurs appartements dans une tour abandonnée de l’aile sud du château. Les efforts de Kristen Loewy pour la rendre habitable en fit un lieu chargé d’une aura magique pour le moins singulière. Il se disait alors volontiers dans les conversations de couloir qu’il était impossible à un élève d’y pénétrer sans s’évanouir au bout de quelques pas. Magnifiée par les enchantements ajoutés à posteriori par Aude Luneau, la tour reçut le titre de tour d’ivoire dans une édition des Chroniques du Sale Hasard, le journal des Serpentard. Le nom se propagea et resta.

*

Je n’avais pas bronché. Fatiguée, j’avais laissé Kristen agir à sa guise, l’aidant tout juste à rendre le poids de mon corps plus supportable. La suite devait me laisser un souvenir indélébile, comme une photographie à jamais prisonnière de ma mémoire. Jamais je n’avais connu pareil transplanage. Jamais il ne m’était seulement venu à l’idée que l’opération put être si douce et si remarquablement maîtrisée — en la matière, je n’étais pas très douée, ce qui contribua encore davantage au rayonnement de cette prouesse magique. La chose me dépassait autant qu’elle piquait ma curiosité quelque peu émoussée par la fatigue qui se propageait à grande vitesse dans tout mon organisme. Comment s’y était-elle prise ? Je l’ignorais et fixais Kristen avec une admiration non-feinte.

« Merci, dis-je, le plus simplement du monde, quand elle m’ouvrit la porte de mes appartements. »

J’y pénétrais à petits pas, consciente de ma fragilité, et m’asseyais sur le coffret en cèdre posé au pied du lit pour souffler. D’un regard, je balayais la vaste pièce divisée par une volée de marches en arc de cercle. Le sourire me vint aussitôt. Rien n’avait changé depuis mon départ l’été précédent. Kristen avait tout conservé en l’état. L’atmosphère ne dégageait aucune odeur de renfermé. J’étais même prête à parier que les draps du lit sentaient le tissu fraichement lavé. Je ne savais trop pourquoi cette somme de petits détails me comblaient et me faisaient me sentir comme si j’étais chez moi. Le fait est que je me sentais comme à Beauxbâtons — un certain luxe en moins mais une sensation de chaleur beaucoup plus authentique en poche.

« Je… bredouillais-je en perdant mon regard dans le petit feu qui brûlait dans l’âtre, non loin du bureau sur lequel étaient posés les plumes et les parchemins que j’avais laissé derrière moi. Merci… »

Trop de sentiments avaient fendu ma carapace au cours de la soirée. Je me sentais lessivée par toutes les péripéties qui avaient jalonné mon départ de Beauxbâtons. D’une certaine façon, je ne réalisais pas encore complètement que j’étais désormais une pensionnaire à part entière de Poudlard. A quoi allais-je bien pouvoir occuper mes journées ? Devais-je interférer dans l’éducation que recevait ma fille ? Aurais-je seulement la chance de pouvoir converser avec Kristen tous les jours ou devais-je envisager la possibilité de rester enfermer ici le temps que les choses se décantent un peu ? Ce tourbillon de questions sans réponses me glaça le sang alors que je reportais mon attention sur Kristen.

Je lui souriais faiblement, non par volonté mais parce que je ne pouvais guère lui offrir plus à cet instant. Jamais je ne m’étais sentit si mal à l’aise devant elle. Je mesurais la chance que j’avais de l’avoir et la malchance qui était sienne d’avoir un jour voulu me sauver la vie.

« Que ferais-je sans vous ? »

Je posais la question à voix haute tandis que mon regard fuyait de nouveau.

« Je me le demande… »

N’osant plus croiser son regard, je me levais et parcourais les quelques centimètres qui me séparaient du lit. Je retirais mes talons et prenais place sur le bord du lit, incertaine de la façon dont je devais terminer cette soirée. Finalement, après un long moment passé à ruminer en silence, je soufflais ces quelques mots :

« Kristen ? Je serai toujours avec vous. J’espère que vous le savez. »

Je fermais les yeux, à court de forces, et m’allongeais sur le lit. Quelques minutes plus tard — je n’aurais pu définir combien exactement — je sombrais dans un sommeil sans rêves.
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