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L'École des Sorciers

CE RPG EST PRIVÉ.

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Le chemin de traverse. Un mois avant la rentrée, Owen et sa grand-mère, Cordelia, s’y étaient rendus pour faire les achats d'entrée à Poudlard du petit garçon. Owen avait extrêmement honte de se montrer accompagné de sa grand-mère, alors que tous les enfants étaient accompagnés de leurs parents. Il aimait bien sa grand-mère, mais on voyait qu’elle était vieille et que ce n’était certainement pas sa maman.

Cordelia observait la liste de fournitures avec un air très sérieux – elle avait l’impression de revenir des années en arrière, de rajeunir, en quelque sorte – et Owen la suivait en ayant l’air indifférent à tout ce qui se passait autour de lui. Les boutiques et leurs vitrines ne l’intéressaient pas plus que cela, pas plus que les sorciers étranges, encore victimes de la mode d’un autre siècle, qui déambulaient dans cette grande rue pavée.

Ils commencèrent par la boutique de Madame Guipure. Ce n’était plus vraiment la Madame Guipure originale qui gérait cette boutique, mais quelqu’un de sa famille, qui s’appelait aussi Madame Guipure, et qui semblait assez vieille. Owen était boudeur, comme d’habitude, et gardait les mains dans les poches de son sweatshirt. On était en plein mois d’août et il portait une casquette bordeaux qu’il n’enleva pas en entrant dans la boutique. Ce fut Cordelia qui la lui ôta en lui lançant un regard accusateur. Owen soupira, pas particulièrement parce qu’il aurait voulu garder sa casquette, mais surtout parce qu’il partait du principe que tout ce qu’il ne faisait pas de sa volonté propre était une véritable plaie.

Madame Guipure salua ses clients avec un air ravi. Debout sur un tabouret, il y avait une jeune fille qui était en train d’essayer une robe de sorcier. Elle avait une énorme masse de cheveux roux frisés. Owen se dit qu’elle n’aurait jamais pu mettre une casquette : elle n’aurait pas tenu sur cette forêt de cheveux. Owen ne sourit pas à Madame Guipure et se contenta d’un simple « ‘Jour » tête baissée, tandis que sa grand-mère, qui était décidément très contente de pouvoir accompagner un enfant pour faire ses courses de rentrée sur le chemin de traverse, lui versa un millier de compliments sur tous les vêtements que ses yeux pouvaient atteindre. Pendant que Madame Guipure et Cordelia rougissaient de leurs compliments mutuels et assez hypocrites, Owen se dirigea vers les robes noires qui étaient destinées aux jeunes sorciers entrant à Poudlard. Il jeta un coup d’œil à sa gauche et vit la petite fille rousse se regarder dans le miroir avec beaucoup de satisfaction.

« C’est parfait ! Merci ! »

Elle parlait comme quelqu’un de très confiant, qui décide de tout. L’employée qui faisait ses ourlets ôta la cape de la fillette et celle-ci sauta de son tabouret tout en gardant le menton extraordinairement haut. L’employée dit à la petite fille qu’elle serait la plus belle pour faire son entrée à Poudlard, et Owen se dirigea vers elle. L’air renfrogné, il dit dans le vague :
« Moi aussi, je vais entrer à Poudlard.
La jeune rousse, qui avait entendu Owen, demanda :
- Tu entres en première année ?
Owen haussa les épaules et regarda dans la direction opposée à la petite fille, les sourcils froncés.
- Ben oui, dit-il comme si c’était une évidence.
La petite fille se passa une main dans les cheveux et récupéra sa robe de sorcière, qu’elle alla poser sur le comptoir.
- C'est super ! Ma mère est allée m’acheter un chat. Je suis tellement contente ! »
Owen haussa un sourcil.
- Qu’est-ce qu’un chat vient faire là-dedans ?
La fillette sembla surprise. Dans son univers, posséder un chat était absolument essentiel pour entrer à Poudlard. Ses parents n’avaient jamais voulu en avoir un, et elle avait pris le prétexte de Poudlard pour en demander un.
- Mais j’en ai envie, c’est tout.
Owen soupira. Il y avait beaucoup de choses dont il avait envie, lui aussi, mais qu’il n’avait pas pour autant. Il faisait de son mieux, pourtant, et faisait toutes les crises nécessaires. Cela ne fonctionnait pas toujours.
- Je dois aller acheter mes livres. On se retrouve à Poudlard. »
Elle quitta la boutique, l'air pressé, sa robe reposant toujours sur le comptoir. Owen remua vaguement la tête pour dire « Ouais, c’est ça, on se retrouve à Poudlard ». L’employée qui était partie lui chercher une robe de sorcier à peu près de sa taille revint et l’invita à s’installer sur le tabouret. Owen s’exécuta et l’employée lui enfila la robe de sorcier par-dessus ses vêtements. Owen dut avouer qu’en se regardant ainsi vêtu dans le miroir, il se trouvait plutôt beau.

Lorsque les derniers ajustements furent faits, sa grand-mère vint vers lui et dit :
« Tu es très beau ! »
Mais il le savait déjà. Ils achetèrent ici tout ce dont ils avaient besoin, et allèrent ensuite chez Fleury et Bott. Owen fut impressionné par tous les livres qui étaient dans cette boutique. Il n’était pas particulièrement féru de lecture, mais il aimait les belles choses, et il fallait admettre que certains livres entreposés ici semblaient être de véritables œuvres d’art. Il y avait de tout : des livres immenses couverts de poils, des ouvrages minuscules mais qui devaient faire au moins trois mille pages et qui étaient par conséquent beaucoup trop épais, et certains livres, même, volaient à travers la pièce tandis qu’un vendeur grimpait sur une échelle et agitait un filet pour essayer de les attraper.

Lorsqu’ils passèrent en caisse, ils furent interpelés par le gérant de la boutique.
« Madame Loewy, n’est-ce pas ?
Owen baissa la tête aussi vite que possible et, à défaut de pouvoir mettre sa casquette, mit la capuche de son sweatshirt sur sa tête. Sa grand-mère confirma son identité, et le commerçant reprit :
- J’ai beaucoup de commandes pour votre fille. Elle veut tous les livres de recherche en avant-première. Ah ! vous devez être fière d’elle, j’imagine ?
Owen, sous sa capuche, ne voyait pas les visages des deux adultes. Il voulut s’éclipser discrètement mais ne put se résoudre à abandonner la conversation. Il détestait sa mère, mais dès qu’il entendait parler d’elle, il voulait tout entendre. La réponse de sa grand-mère fut longue à venir.
- Oui, c’est bien pour elle. »

Elle n’en dit pas plus, et paya les livres. Elle connaissait cet homme mais il ne l'intéressait pas, et le sujet était de toute façon très mal choisi. Owen s’enfuit à toute vitesse de la boutique, suivant de près sa grand-mère. Il ne retira sa capuche que lorsqu’il se retrouva dehors et poussa un soupir de soulagement. Cordelia l’interrogea :
« Qu’est-ce qui t’arrive ?
Owen n’osa pas la regarder dans les yeux et bredouilla :
- J’veux pas qu’on sache que je suis son fils. »

Cordelia prit un air triste. Parfois, elle semblait regretter la situation, mais cela lui passait vite, et elle reprenait tout de suite son air sévère de « c’est bien fait pour elle ».

Ils achetèrent ensuite divers objets magiques pour les cours de potion et un télescope. Owen voulut d’abord s’amuser à regarder dedans les gens de la rue, mais il fallait d’abord le monter, alors il abandonna l’idée et le rangea dans le sac.

Enfin, ils entrèrent chez Ollivander, « vendeur de belles baguettes depuis 382 avant J-C. » Il y avait dans cette boutique une atmosphère très étrange. On aurait dit que tout ici était vieux – d’ailleurs, ça sentait le vieux canapé poussiéreux. Il y avait sur tous les murs des tas de boîtes mal enchevêtrées. Un homme d’une cinquantaine d’années vint à leur rencontre – c’était un Ollivander, bien entendu. Il plissa les yeux et ajusta ses lunettes en voyant ses clients, et au lieu de dire bonjour, il dit :

« Mais voilà notre 19,35 centimètres, bois de frêne et crin de licorne, très rigide. Madame Cordelia Bradford Loewy. Votre mari est un 24,3 centimètres, poirier et ventricule de dragon, souple et maniable. Et votre fille…
- Je crois que nous avons compris l’idée, Monsieur Ollivander, coupa Cordelia. »

Owen baissa la tête et alors qu’il s’apprêtait à remettre sa capuche, Ollivander s’approcha de lui et releva son visage, le forçant à le regarder en mettant une main sur chacune de ses joues. Complètement pris au dépourvu, Owen lui donna un coup de pied dans le tibia.
« Mais m’touchez pas, vous !
Ollivander caressa son tibia et grimaça, tout en bredouillant quelques excuses qu’il ne pensait probablement pas. Remis de ses émotions, il fixa Owen et son air révolté, et dit :
- Oui, un fort caractère… Voyons ce que j’ai. »

Comme s’il savait exactement ou était rangée chacune des baguettes auxquelles il pensait – en fait, c’était le cas -, Ollivander se planta devant un pan de mur et attrapa une boîte qui ressemblait à toutes les autres. Il l’ouvrit et tendit la baguette qu’elle contenait au jeune garçon.

« 23,8 centimètres, épicéa, ventricule de dragon. Assez rigide. Essayez. »

Owen la saisit, et comme rien ne se passait, Ollivander la reprit sans rien dire. Il marmonna quelque chose et retourna choisir une autre baguette. Cette fois-ci, il annonça :

« 21,2 centimètres, pin, plume de phénix. Relativement maniable. »

Toujours rien. Il tiqua et reprit la baguette. Owen jeta un coup d’œil à sa grand-mère, car il ne comprenait pas trop pourquoi on ne laissait pas essayer vraiment une baguette. Elle hocha la tête en fermant les yeux pour le rassurer, et Ollivander arrivait déjà avec une autre boîte.

« 24,7 centimètres, aubépine, plume de phénix. Peu flexible. »

Owen comprit que c’était la bonne dès qu’il prit la baguette dans sa main. Il ressentit une drôle sensation de chaleur qui partit du bout de ses doigts et qui remonta dans son bras. Il ne put s’empêcher de dire, triomphant :

« C’est celle-là que j’veux ! »

Ollivander approuva d’un petit « oui, oui » et se dirigea vers le comptoir. Cordelia sortit son porte-monnaie et donna à Ollivander les sept gallions que valait la baguette. Owen la garda tout près de lui. Il avait l’impression d’être vraiment un sorcier, et que grâce à cette baguette, il pourrait faire ce qu’il voudrait, enfin.

*
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Owen se laissa tomber sur la banquette rouge foncé du wagon. Il ne s’attendait pas à ce qu’elle soit si dure et poussa un grognement lorsque ses fesses se cognèrent au bois sous le trop fin coussinet qui était posé dessus. Il posa à côté de lui une petite cage qui s’ouvrait sur le devant. En regardant à l’intérieur, on voyait briller deux grands yeux jaunes. C’était Bogeyman, le chat qu’il avait eu par caprice, pour avoir comme la petite rousse de chez Madame Guipure.

En face de lui, deux garçons faisaient déjà connaissance. L’un était blond et avait des yeux verts ; l’autre avait des cheveux châtain et des yeux noisette. Owen boudait. Il posa sa joue dans sa main et regarda par la fenêtre du train. Ses grands-parents lui faisaient de grands signes réjouis, et Owen leur répondit par une grimace en détournant le regard.
« Et toi, comment tu t’appelles ? demanda le garçon aux cheveux châtain à Owen. »
Celui-ci l’observa de la tête au pied plusieurs fois et regarda ailleurs. Il marmonna entre ses dents :
- Owen. »
L’autre, qui avait mal entendu, inclina la tête avec un sourire.
« Wen ? C’est original, comme prénom. Moi, c’est Jack. Et lui, c’est…
- Je peux me présenter tout seul. Je suis Ethan, dit-il en lui tendant la main. »
Owen regarda sa main et tourna la tête vers la fenêtre, tandis que le Poudlard Express se mettait en route. Jack, qui avait l’air d’être le plus bavard et le moins raffiné, poursuivit la conversation :
« Bah dis-donc, t’es pas très causant, toi ! J’suis méga-impatient d’arriver à Poudlard. Vous avez pas trop hâte vous ?
Ethan hocha la tête et fit un petit sourire.
- Si, ce sera super.
Jack tapa dans ses mains.
- Et toi Wen ? T’as pas hâte ?
- C’est Owen, O-wen, pas Wen… espèce de sombre idiot…
Le garçon aux cheveux châtain bondit sur ses pieds et leva son poing, sous le regard exaspéré d’Owen.
- Tu m’as traité d’idiot ou j’rêve ?
Owen soupira. Jack était visiblement un peu sanguin.
- Tu rêves pas… idiot. Pff, si t’es un sorcier, alors pourquoi tu lèves ton poing plutôt que ta baguette ? Les cracmols ne sont pas acceptés à Poudlard, rentre chez toi. »

Ni une ni deux, Jack dirigea son poing vers le visage d’Owen. Celui-ci s’attrapa vivement le nez, qui était déjà tout rouge et duquel commençait à couler une petite goutte de sang ; pourtant, il ne protesta pas outre mesure et se contenta de murmurer, tandis que Jack quittait le compartiment :
« Qu’est-ce que je disais… Sale cracmol… »

Ethan, qui préférait ne pas se mêler au débat, regardait défiler le paysage à travers la fenêtre. Les deux futurs élèves de Poudlard ne dirent pas un mot durant de très longues minutes, Owen les bras croisés et le visage renfrogné, sur lequel du sang avait séché, et Ethan les deux mains sur les genoux, l’air sage. Désireux de se faire peut-être un ami, et après avoir cherché comment relancer la conversation pendant quelques temps, il finit par dire :
« J’ai hâte d’étudier la défense contre les forces du mal. C’est une matière très populaire, je sais, et ce n’est pas très original, mais c’est ce qui me semble le plus palpitant ! »

Owen haussa les épaules et accompagna son geste d’un « bof » peu convaincu. Ethan fut surpris de cette réaction : d’habitude, dès qu’il parlait de cette matière, qui avait l’air fantastique, il recevait des réactions plutôt enthousiastes. Il ne fit pas la même erreur que Jack et se contenta de la non-réponse de l’enfant aux cheveux noirs. Longtemps après, il engagea finalement le plan B de conversation :
« Et pour les Maisons, qu’est-ce que tu en penses ? Tu crois que t’iras où ?
Owen haussa les épaules à nouveau et dit simplement :
- Pas à Gryffondor, j’espère.
Ethan fut à nouveau surpris. Gryffondor n’avait pas l’air d’être pire que les autres, et de très grands noms en étaient sortis.
- Ah bon, pourquoi ?
Owen soupira et fronça les sourcils en fermant les yeux. Pourquoi tout le monde devait-il être si stupide ?
- Et ça te regarde ? Je déteste tous les Gryffondor, voilà pourquoi, c’est tout.
- Ah… Tu connais quelqu’un qui y était ? J’ai une cousine qui était là-bas, et elle est très sympa.
- Ouais, j’connais quelqu’un qui y était. »
Ethan comprit que son camarade de compartiment ne souhaitait pas être interrogé à ce propos. Heureusement, la dame au chariot de friandises passa au même moment dans le couloir, demandant si quelqu’un souhaitait quelque chose. Ethan se leva et acheta un paquet de baguettes à la réglisse ainsi que plusieurs chocogrenouilles. Lorsqu’il ouvrit le paquet, toutes sautèrent dans tous les sens, et il fut obligé d’ouvrir la porte du compartiment pour qu’elles cessent de les importuner. Il prit un air déçu et regarda s’éloigner dans leurs croassements incessants la multitude de grenouilles en chocolat. Finalement, il déchira sa baguette à la réglisse avec ses dents et en tendit une à Owen, qui, timidement, la prit.
« Merci… »
Ethan lui répondit par un grand sourire, et le silence emplit à nouveau l’atmosphère, troublé uniquement par le bruit des mâchoires des deux jeunes garçons. Lorsqu’il eut terminé sa friandise, Owen se sentait plus détendu. Il avoua alors :
« J’veux pas aller à Poudlard. Je sais que j’ai failli aller à Beauxbâtons… J’aurais préféré.
- À Beauxbâtons ? Comment ça se fait ? C’est l’école en France, non ? C’est drôlement loin !
Owen regarda les montagnes défiler par la fenêtre.
- J’pense que c’est ma mère qui préférait que j’aille là-bas. Mais au final, ils ont décidé que j’irai quand même à Poudlard.
- Elle est française, ta mère ?
- Nan. »
Ethan, gêné, se frotta les mains et regarda ses pieds. Jack choisit ce moment pour refaire son entrée, avec une grande précipitation et l’air en colère.
- Ouais, euh… Bon, bah j’suis désolé de t’avoir frappé. Mais va pas t’imaginer que j’te pardonne de m’avoir traité d’idiot et de cracmol, hein. C’est juste que quand même, frapper les gens c’est pas cool. Mon oncle dit toujours qu’il ne faut pas répondre aux provocations mais tu vois… Bon enfin bref. Mais j’suis pas un cracmol, hein !
Owen le regarda avec un air légèrement blasé.
- C’est ça, allez, je m’en fiche de ton oncle. Assieds-toi, si tu veux. »
Jack finit d’entrer et reprit la place qu’il avait quittée, quelques heures plus tôt. Les trois garçons ne dirent presque plus rien de tout le trajet.

Owen n’éprouvait à l’égard de la magnificence du château qui se dressait en face de lui qu’une certaine dose de dégoût. Au début, certes, il avait été assez impressionné par la mise en scène des barques, puis il s’était rappelé que ce n’était justement qu’une mise en scène. Il avait déjà vu Poudlard sous un autre jour, et après tout, ce n'était pas si exceptionnel. Il avait vite fait ravalé son admiration en se jurant de tout faire pour détester cette école. Il avait déjà une dent contre le vieux gros tas qui avait ramassé leurs valises, car Owen avait voulu garder Bogeyman près de lui, mais cet immense balourd avait été catégorique : les élèves récupéreraient leurs affaires, animaux compris, après le dîner. Ce gros bonhomme était d’ailleurs sur l’une des barques, et Owen espérait secrètement que son poids le ferait couler – mais il était sûr, dans le même temps, que la magie l’en empêcherait.

Finalement, ils arrivèrent tous dans un couloir qui devait les mener au hall. Mettre un pied sur la première pierre fit à Owen une sensation bizarre, comme s’il perdait soudainement tous ses espoirs secrets de faire marche arrière. Pris au piège. Cet immense château allait l’engloutir. Il avait un peu peur, une sorte de vertige, mais il prit sur lui : il devait continuer à avancer, comme tout le monde. Il y avait la fille rousse pas loin, celle qui savait ce qu’elle voulait et qui obtenait tout ce qu’elle désirait. L'air de rien, il contourna Ethan pour être plus près d’elle. Il parla de manière à ce qu’elle l’entende, et s'efforça d'avoir l'air très sûr de lui :

« Non mais vous avez vu l’empoté qui nous a conduits ? Une chance qu’aucun de nous ne soit tombé à l'eau ! »

Il haussa le menton et, inconscient du sang séché qui colorait le tour de son nez, ajouta avec un air mauvais :

« Tu parles d'une école. Après ça, il me tarde de voir la tête des professeurs. »

L'École des Sorciers

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C’était une belle journée ; non pas par le temps, car le ciel était d’une couleur crème et le vent particulièrement vif, mais par sa signification. Pour Elena, ce jour marquait le commencement de sa vie de sorcière. Voilà, pourquoi il surpassait la plupart de ceux qu’elle avait vus s’écouler jusqu’à présent, encore qu’elle ne le classa pas au-dessus de ceux qu’elle avait vécus auprès de Kristen, au sortir de Kostenevo. Le Chemin de Traverse était noir de monde, tel qu’on pouvait s’y attendre à quelques jours seulement d’une nouvelle rentrée à Poudlard. Parents et enfants allaient et venaient, d’une boutique à une autre, les bras chargés de fournitures, et parfois même d’animaux étranges, comme cette petite fille aux cheveux roux qu’Elena avait vu crouler sous le poids d’un crapaud cornu aussi gros qu’une tortue adulte. Bien plus disciplinés que la plupart des bambins venus s’émerveiller d’un rien, Elena et son frère d’adoption, qui répondait au nom barbare d’Arcturus, suivaient leur mère, Viktoria (qui n’était qu’une mère d’adoption dans le cas d’Elena) avec la souplesse de deux chatons rompus à l’art de l’esquive. Il fallait bien avouer que se frayer un chemin au travers d’une foule si compacte sans se faire bousculer ou écraser relevait du miracle pour des enfants de onze ans. Miracle qu’Elena et Arcturus accomplirent en se gardant de quitter l’ombre fuselée de leur mère, même quand celle-ci s’engouffra toute entière chez Fleury & Bott.

La librairie la plus populaire du Chemin de Traverse était le royaume par excellence de la connaissance, constituée de piles interminables, tordues, parfois éventrées, de livres et de grimoires plus ou moins épais et poussiéreux ; les recoins garnis de volumes dangereux, certains enchainés, d’autres laissés libres comme l’air de papillonner sous le plafond constellé d’inscriptions argentés, manifestations de langues qu’Elena n’avait encore jamais lues dans sa courte existence. Les mains dans les poches, Arcturus constatait plus qu’il n’examinait, rarement aussi porté sur la lecture que ne l’était la curieuse et discrète Elena. Car tandis que leur mère interpellait l’un des nombreux employés recrutés sur le tas pour pallier à l’afflux vertigineux de clientèle, la petite aux cheveux châtains approchait une colonne bien entamée, l’une des rares qui vous arrivait sous le nez, attirée par le scintillement doré d’une couverture bleu. Un nom, un seul, et son regard pourtant peu expressif se laisser gagner par une de ces étincelles de vie fugace mais bien réelle. Grandeur et perdition, les mille et unes vies d’Arseni Stoyanov. Elena saisit le premier exemplaire de la pile entre ses deux mains délicates et précautionneuses. L’auteur du livre n’était pas mentionné sur la couverture mais à juger la hauteur de la pile dont elle venait d’extraire l’exemplaire, l’ouvrage était certainement l’une des meilleures ventes de la librairie. Arcturus guettait avec une appréhension à peine voilée le visage de sa soeur adoptive tandis qu’elle, ivre de ce nom qui lui brulait les entrailles, se laissait submerger par le contenu peu amène du best-seller. Arcturus n’était peut-être pas un grand lecteur, mais il savait que ce livre avait épouvanté sa mère au point de la faire pleurer. Il ne voulait pas que la même chose se produise avec Elena, alors il s’approcha, l’air de rien, toussota pour capter son attention, en vain. Le mal était déjà fait.

Parce qu’elle était d’une souche autrement plus dure que sa mère adoptive, Elena ne versa pas une seule larme, n’émit pas la moindre contestation. Elle laissa simplement le livre lui glisser des mains et le piétina quand il toucha terre. Le spectacle ne dura qu’une dizaine de secondes ; dix secondes suffisantes pour alarmer une des libraires qui passait par là, sa baguette magique pointée sur une pile de livres qu’elle maintenait en lévitation. L’embarras donna une belle couleur rosée au visage d’Arcturus. Elena, elle, n’éprouva aucune espèce de honte à se détourner de Grandeur et perdition, les mille et unes vies d’Arseni Stoyanov pour guetter, dans l’une des rares vitrines de la librairie, un exemplaire visiblement singulier De la maîtrise de la Magie, par-delà le bien et le mal d’une certaine Rosy Newtlike.

« Par tous les furoncles d’un troll, qu’est-ce qui t’a pris de saccager ce livre ? lui demanda la libraire, qui avait pris soin de faire atterrir sa pile de livres avant de prendre une posture menaçante. »

« Excusez-la, elle n’a pas fait exprès, bredouilla Arcturus en tentant de s’interposer. »

Peine perdue, encore une fois. Elena se dressait sur la pointe des pieds pour ouvrir la vitrine et en tirait l’ouvrage de Rosy Newtlike, peu intéressée par les vaines remontrances de la libraire.

« Repose ça tout de suite ! Où sont tes parents ? »

« Arseni Stoyanov n’était pas un homme sombre et sans morale, répondit la petite, dont les yeux balayaient avec une avidité grandissante les premières lignes du livre. »

Choquée d’être à ce point snobée par une enfant sans éducation aucune, la libraire retroussa ses manches et rapprocha aussi bien sa carcasse que l’humeur noire qu’elle y gardait accrochée.

« Mais pour qui tu te prends, personne ne t’a appris la politesse ? »

« Hum… hum... »

La libraire s’étonna de voir soudain surgir cette grande et belle femme, coiffée d’une opulente chevelure auburn, juste à côté d’elle. Son instinct d’animal traqué lui fit immédiatement comprendre qu’elle venait de mettre le doigt dans un piège à rat.

« Elena ? Il me semble que madame t’a posé une question, dit Viktoria en fixant de ses grands yeux verts la pauvre femme qui se liquéfiait à vue d’œil. »

« C’est le professeur Loewy qui m’a appris la politesse, mais seulement envers les personnes honnêtes, répondit la petite en refermant le précieux exemplaire qu’elle tenait entre ses mains. Mais vous n’êtes pas honnêtes, ici. Vous laissez des gens écrire de sales histoires sur ma famille. »

La pauvre libraire ne sut que dire. Il fallait dire que le puzzle avait quelque peu du mal à se reconstituer correctement sous sa tignasse brune. Le regard assassin qui pesait sur elle n’arrangeait rien, par-dessus le marché.

« T-ta famille ? »

« Arseni Stoyanov, répondit Elena sans laisser transparaître la moindre note émotive dans le son de sa voix. »

Sans un regard pour la libraire, Elena marcha vers sa mère adoptive et posa De la maîtrise de la Magie, par-delà le bien et le mal sur la pile de livres conséquente que cette dernière faisait communément léviter.

« Je suppose que vous lui offrez ce livre en dédommagement de votre comportement déplorable… suggéra Viktoria plus qu’elle ne demanda. »

Et la libraire de déglutir et d’acquiescer. Qu’est-ce que je vous disais ? Ah oui ! L’instinct de l’animal traqué…

*

« Fondants du chaudron, lut Arcturus, en parcourant des yeux l’emballage d’un vert criard. Ça a l’air plutôt pas mal. Tu veux goûter ? »

Assise en face de son frère adoptif, sur l’autre banquette, Elena tendit mécaniquement une main vers son frère tandis que l’autre maintenait en position l’Histoire de Poudlard sur ses cuisses. Les vibrations qui secouaient continuellement le wagon ne semblaient en rien la déranger dans sa lecture, même les paysages au dehors, sombres et inquiétants depuis que la nuit était tombée, ne parvenaient à la distraire. Elle était comme habitée par ce qu’elle lisait, avide d’en savoir toujours plus, mais toujours soumise à ce calme olympien qui la caractérisait si bien. Le fondant du chaudron déposé dans sa main, Elena le déballa soigneusement et le croqua petit bout par petit bout, là où Arcturus les avalait entiers. Ce qui le fit sourire d’ailleurs. Le coeur et les pensées toujours tournés vers les autres, Arcturus proposa un fondant à Feuxnoyr, le phénix au plumage grenat qui avait appartenu autrefois à Arseni Stoyanov, perché sur le porte-bagage, libre de ses mouvements comme le voulait Elena. La noble créature refusa l’offrande d’une inclinaison de la tête, puis s’affaira au nettoyage de ses plumes, probablement conscient de l’arrivée imminente du Poudlard Express à Pré-au-Lard.

Une énième exclamation fit sursauter Arcturus, là où Elena demeura imperturbable. Le nez écrasé contre la porte-fenêtre de la cabine, deux garçons, portant l’écusson de Gryffondor sur leur poitrine, contemplaient Feuxnoyr avec une avidité palpable.

« Tu vois, Charlie ne mentait pas, ces deux-là possèdent un phénix, dit le premier. »

« Ils doivent être riches, répondit le second. »

« Ils voudraient surtout qu’on les laisse tranquilles, répliqua Arcturus en se levant, agacé de se sentir comme un animal en cage que le monde entier venait épier. »

Il tira violemment les épais rideaux devant la porte-fenêtre de la cabine et retourna s’asseoir sur sa banquette en soupirant.

« Je me demande comment tu fais, parfois, pour ne rien entendre, hasarda-t-il en déroulant un fil dentaire à la menthe. »

« J’entends tout, répondit Elena, les yeux baissés sur l’introduction du chapitre deux de l’Histoire de Poudlard : les quatre Grandes Maisons. Mais je n’ai pas toujours la réponse. »

*

Le hall d’entrée ressemblait à une immense caverne aux trésors aux yeux d’Elena. Son visage, impassible comme de coutume, se tournait lentement vers chaque recoin de l’immense endroit pour en analyser le contenu. Des portraits animés aux torches habitées d’un feu éternel qui prenait des teintes tantôt rouges, tantôt jaunes, et parfois même bleues ou vertes, tout l’intriguait, même ces drôles d’armures qui se déplaçaient comme de parfaits petits soldats pour relever la garde de leurs congénères. Elle releva le menton à s’en briser le cou, découvrit avec un étonnement enfoui qu’elle n’arrivait même pas à apercevoir le plafond, puis elle ramena son attention sur les dalles de pierre que ses ballerines noires foulaient avec une tendresse que nul ne pouvait déceler, car nul ne la regardait à l’exception d’une petite blonde, captivée par la beauté de ses traits et aussi, un peu, par le petit sac en bandoulière qui pendait à son épaule. Elena le tâtonna par réflexe, vérifiant que sa baguette magique ne faisait pas de réactions à la magie puissante, vibrante, qui habitait chaque pierre du majestueux château, quand elle le vit, et surtout l’entendit.

Le garnement se tenait deux mètres devant elle, parlait fort pour bien se faire entendre, et affichait une mine mauvaise, perfide. Elena détesta Owen Stein au premier coup d’oeil qu’elle porta sur lui. Il respirait la suffisance, suintait la méfiance, et puait l’arrogance à plein nez. Elena sentit un drôle de courant d’air lui remonter l’épine dorsale lorsqu’il laissa s’écouler son mépris pour cette école. Si elle avait pu le piétiner comme Grandeur et perdition, les mille et unes vies d’Arseni Stoyanov, Elena l’aurait sans doute fait, ne serait-ce que pour lui apprendre à tenir sa langue. Cette école était celle de Kristen Loewy, et il était hors de question que quelqu’un s’amuse à la salir en présence d’Elena. La petite avait bien trop d’admiration et de reconnaissance pour la directrice pour ne pas la défendre. Arcturus, qui guettait à présent les portes immenses de la Grande Salle avec appréhension, ne perçut que trop tardivement le mouvement de sa soeur adoptive. Elle avait déjà avancé de deux mètres, quand tous ses muscles se mirent en marche, alertés par son sens exacerbé de la catastrophe imminente.

« Tiens ta langue ou je te la coupe, souffla Elena en plantant son regard couleur noisette dans celui d’Owen. »

Un bourgeon venait d'éclore sur l'arbre de l'inimitié.

L'École des Sorciers

Owen était tout fier de sa petite remarque, et il attendit une réaction de la fille aux cheveux roux. Celle-ci se retourna vaguement, regarda Owen, mais ce fut tout. Pas un sourire, aucun mouvement pour dire à quel point elle approuvait ce qu’il venait de dire. Ethan, lui, n'était qu'à moitié surpris par la remarque, au regard de ce qu'il avait déjà entendu dans le Poudlard Express. En revanche, une autre petite l’avait aussi entendu et n’avait visiblement pas apprécié. Quand elle le menaça, Owen plissa les yeux avec un air mauvais, l’air de dire : « c’est ça, tu m’fais pas peur », mais il recula tout de même d’un pas. Il faut dire que la fille faisait une bonne tête de plus que lui. Elle devait être assez grande pour son âge, là où Owen avait le handicap d’être minuscule : en plus d’être un garçon, donc de grandir plus tard, il avait eu onze ans il y a très peu de temps.

« Qu’est-ce que tu veux, toi ? »

Il baissa les yeux vers les mains de la fille pour vérifier qu’elle n’avait pas pris sa baguette magique. Il savait bien qu’entrant en première année, cela ne pourrait pas lui faire beaucoup de mal, mais tout de même, on n’est jamais trop prudent… Dans le pire des cas, il pourrait la transformer en bougie, comme il l'avait fait avec le spykiatre, enfin avec Quelqu'un. Il n'avait pas eu besoin de baguette, après tout... Non, c’était bon, elle ne l’avait pas. Owen se rappela à ce moment précis que du sang séché était resté autour de son nez, et il se le gratta pour l’enlever. Il lança du coin de l’œil un regard mauvais à Jack. De quoi avait-il l’air, avec ce sang autour du nez ? Soit d’un bad boy, soit d’une victime… ou bien tout simplement d’un gamin sale. Dans tous les cas, il ne pouvait pas se présenter face à son nouvel adversaire dans ces conditions, au risque que l'interprétation soit désavantageuse pour lui. Il haussa le menton très haut, pour pallier à la différence de taille, et planta ses yeux bleus dans ceux de la gamine. Il se rendait très fier et avait l’espoir que la petite rousse le remarquerait.

« Cette école est minable. Je le dis... parce que je le sais, tu vois... »

Il brûlait de dire pourquoi il le savait, de dire que ce n’était pas la première fois qu’il venait. C’était un nouveau coup à impressionner les autres. Mais il se retint, car il ne voulait pas qu’on lui pose plus de questions, et se contenta de laisser planer le doute avec un air de sous-entendu. Les autres s’imagineraient bien ce qu’ils voudraient. Plissant un peu plus les yeux, il ajouta :

« J’ai été inscrit d’office, mais je vais faire mon possible pour aller à Durmstrang. »

Triomphant, il insista sur ce dernier mot, car il se l’imaginait très impressionnant. Beauxbâtons, où il avait failli se retrouver, ne sonnait pas assez sombre. Durmstrang, dans l’esprit de tout petit sorcier de onze ans nourri d’histoires sur son monde, c’était le froid, la peur, le mal. Un vrai truc de bad boy, quoi.

L'École des Sorciers

*

Il n’y avait rien de plus répugnant au monde qu’un asticot amoché qui se tortillait sur le sol. C’est le genre d’images, entrecoupées d’observations, qui traversait l’esprit d’Elena tandis qu’elle écoutait les inepties de ce garçon un peu trop encombrant malgré sa petitesse. Elle le détesta, comme on déteste quelqu’un sans tout à fait comprendre pourquoi. Certains disent parce que c’est physique, et il y avait sans doute un peu de ça dans les émotions qui secouaient la petite russe. L’autre ne se démontait pas pour autant, il bombait le poitrail, levait le menton bien haut, comme un coq de basse-cour à qui il empruntait même le cri désagréable. Si Arcturus ne s’était pas interposé — en bousculant au passage l’intéressé d’un coup d’épaule bien léché — Elena aurait juré que son poing aurait brisé ce petit nez qui ne demandait qu’à saigner, encore et encore. Quelqu’un d’autre avait accompli le sale boulot à sa place, probablement aussi agacé qu’elle l’était par ce drôle d’oiseau.

« Durmstrang ne voudrait pas de toi, déclara Arcturus en se plaçant devant Elena — qui se décala aussitôt d’un pas vers la droite pour conserver sa cible dans son viseur. Si tu connaissais un minimum cette école, tu saurais que personne ne peut s’y inscrire. Durmstrang détecte tous ses futurs pensionnaires à leur naissance. C’est la seule façon d’y entrer. Je le sais, toute la famille de ma mère était à Durmstrang. »

Elena ne savait pas grand chose de Durmstrang, si ce n’était qu’il y faisait froid et qu’Arseni Stoyanov et sa mère adoptive y avaient fait leurs études. Mais au fond d’elle-même, elle savait que ce prétentieux n’aurait jamais pu survivre à cette école, car elle avait perçu l’inflexion de voix de sa mère adoptive en prononçant le nom de cette mystérieuse et très lointaine école de magie. Une inflexion dans laquelle elle avait distingué une note de dureté mais surtout de la crainte. Et la crainte n’était pas le sentiment le plus répandu chez les Stoyanov. Ce n’était même pas dit que cet idiot survive à Poudlard, parti comme il était parti. Elena n’en désarmait pas moins. Elle ne pouvait pas supporter que l’école de Kristen Loewy soit qualifiée de minable. Elle aurait eu face à elle un sorcier ou une sorcière plus expérimentée, qu’elle aurait eu le même désir de destruction. C’était plus fort qu’elle, des siècles de sang Stoyanov qui tambourinaient dans ses veines. N’eut été la magie du château, qui étouffait sans effort celle, encore ignorante, de toutes ces jeunes recrues, la colère d’Elena aurait pu entraîner une série de réactions en chaîne, mais au à défaut d’y parvenir, elle ne réussit qu’à la faire respirer plus fort.

« Kristen Loewy est la plus grande sorcière du monde, trancha-t-elle. La seule chose minable, ici, c’est toi. »

« Calmez-vous tous les trois, j’entends quelque chose arriver, tempéra une petite brune dont l’oreille gauche était percée de trois bijoux scintillants et dont le visage angélique était sans cesse barré par une petite tresse coiffée de perles blanches. »

Cette chose, Elena la sentit avant même qu’elle ne descende en rase-motte le grand escalier qui menait aux étages supérieurs, fasse s’abaisser quelques première année craintifs en voyant une ombre si grande les survoler, et ne se perche sur la tête d’une armure qui bizarrement ne broncha pas. Feuxnoyr poussa un cri strident en s’ébrouant, comme une mise en garde. Aussitôt le coeur d’Elena s’apaisa. La présence du phénix avait cet effet sur elle. Elle en oublia presque Owen qu’elle conservait pourtant soigneusement dans son champ de vision.

« Il est à toi, pas vrai ? lui demanda la petite brune. »

Elena acquiesça, suscitant quelques réactions notables parmi l’amas de première année agglutiné là. Réactions auxquelles Elena n’accorda aucune attention.

« Je m’appelle Cassiopea Lamberts, et vous trois ? ajouta la petite brune, qui se fit une place près du trio, essayant de s’imposer en médiatrice ; de celles qui vous déplaçaient le centre de gravité d'une conversation de son sujet initial. »

L'École des Sorciers

En voyant un autre garçon (qui était encore plus grand que la fille) intervenir et lui lâcher que Durmstrang ne voudrait pas de lui, Owen se sentit heurté, giflé, son ego mis par terre et piétiné. Il baissa la tête et regarda à côté de lui, cherchant le regard d’un quelconque allié. Mais personne ne voulait l’ouvrir face au garçon qui venait de parler. Sa taille était un atout considérable, mais quand il dit que toute la famille de sa mère avait été à Durmstrang, ce fut le coup de grâce. Owen voulut ne pas y croire, penser que c’était juste des mensonges pour impressionner la galerie, mais le garçon avait dit cela trop naturellement pour que ce soit faux.

Il sentait ses joues devenir rouges de honte et de colère. Finalement, il n’aurait aucun mal à détester Poudlard plus que tout : c’était un monde hostile, et tout le monde était contre lui. Il se sentait tout seul au milieu d’une horde de loups prêts à lui sauter dessus. Il serra les poings très fort. Pourtant, le pire était encore à venir, et ce fut la fille qui l’acheva.

Kristen Loewy est la plus grande sorcière du monde, la seule chose minable ici, c’est toi. Ces mots résonnaient dans la tête d’Owen, qui ne s’attendait pas du tout à ça. Qui était-elle, cette fille, pour dire une chose pareille ? Est-ce qu’elle la connaissait, au moins, sa « Kristen Loewy » ? Elle n’était qu’une rien du tout et elle parlait de choses qu’elle ignorait totalement. Owen, lui, savait. Il savait parce qu’il était le fils qu’elle avait abandonné, cette « plus grande sorcière du monde », il la connaissait bien mieux que cette saleté de fille, il la connaissait bien mieux que tout le monde, d’ailleurs !

Il était en colère et atterré. S’entendre dire qu’il était minable et qu’untel ne voudrait pas de lui était terrible. Aucun enfant ne devrait entendre des choses pareilles, mais pour Owen, c’était pire. C’était comme une explication qu’il refusait d’envisager, mais avec laquelle on le fouettait sans prévenir. Et si c’était ça ? Et si sa mère ne voulait pas de lui parce qu’il était minable ?

N’importe quoi ! Lui seul avait le droit d’en juger, et il ferait tout pour ne jamais être considéré comme un minable ! Ils verraient, tous, quand il serait le sorcier le plus puissant, qu’il ferait tout ce qu’il voudrait, que tout le monde se plierait en quatre pour se faire bien voir de lui. Alors, il aurait sa revanche.

Il fulminait intérieurement, mais demeurait muet. Ses yeux pleins de rage se levèrent vers la fille, puis vers les autres. Il voulait leur signifier à tous, tous autant qu’ils étaient, par ce regard, qu’il n’avait pas besoin d’eux et qu’un jour, ils verraient bien. Il voulut transformer la fille en bougie, la faire cramer encore mieux que ce docteur moldu. Il y mit toute son énergie, mais rien ne se passa. Il ne gagna qu’un lourd mal de tête.

Lorsqu'une petite brune – Cassiopea Lamberts – signifia qu’elle entendait quelque chose venir, Owen pensa qu’on venait les chercher pour faire leur entrée dans la Grande Salle. Il se tut un instant.

Le phénix fut un choc, et pire encore fut d’apprendre qu’il appartenait à cette fille qu’il détestait déjà de tout son petit cœur. De quel droit avait-elle un phénix, et de quel droit le laissait-elle voler librement, quand Bogeyman était en cage quelque part ? Toutes les lois de l’Univers lui semblaient injustes, le monde entier s’était concerté pour être contre lui.

Cassiopea tenta ensuite de calmer le jeu en demandant le nom des trois enfants : les deux grands qui étaient contre Owen, et Owen lui-même. Owen trouva ridicule cette initiative. Qu’est-ce qu’elle espérait, celle-là ? Lier une amitié ? Faire connaissance ? Dans ses rêves.

« Owen, dit le petit garçon entre ses dents, toujours rouge de colère et les yeux plus noirs que bleus. »

Il jeta un coup d’œil vers Ethan, qui avait regardé la scène sans rien dire, puis vers Jack, qui, malgré sa capacité à frapper les autres et le fait qu’Owen lui ait déjà parlé, n’avait pas non plus bougé d’un pouce.

« Stein, ajouta-t-il, prenant conscience que la brune avait donné son nom complet. »

Il releva les yeux vers la fille qu’il détestait et dit :

« Et toi, qui que tu sois, tu ne sais rien de... de Kristen Loewy. »

Il passa dans la foule et se réfugia le plus loin possible de ses trois nouvelles connaissances. Il avait même complètement oublié la petite rousse.

L'École des Sorciers

*

« Arcturus… Arcturus Forester. »

« Elena Stoyanov, ajouta vaguement Elena en suivant du regard ce Owen Stein. »

Le temps sembla s’arrêter autour d’eux. Elena n’entendit pas plus les murmures que suscita l’évocation de son nom de famille, qu’elle ne vit Cassiopea Lamberts sourire comme une personne qui venait de résoudre une énigme particulièrement complexe. Quelque chose venait de basculer dans le petit monde de la russe. Quelque chose de profondément néfaste venait de se répandre dans ses entrailles. Voir Owen Stein s’isoler dans un coin du hall, loin d’elle, loin d’eux tous, lui rappela la petite créature sans défense qui vivait dans une chambre miteuse du couvent de Kostenevo. La même créature frêle qui se réfugiait toujours dans un coin de cette chambre pour fuir vainement les coups que les religieuses venaient lui distribuer afin de la purifier de ce qu’elle était. Elena pâlit. Etait-elle passé du côté des bourreaux en s’en prenant à ce garçon ?

Soudain, le hall d’entrée se mit à tourner très vite autour d’elle. Son coeur s’accéléra. Se sentant perdre l’équilibre, elle s’appuya sur l’épaule solide d’Arcturus qui s’empressa de lui demander ce qu’il se passait en se heurtant à la blancheur de son visage. Mais Elena ne l’entendait pas. Les sons déformés étaient autant de fantômes de son passé. Il lui sembla qu’elle dégringolait un escalier interminable et chaque marche lui faisait plus mal que la précédente… jusqu’à ce qu’une voix s’éveille du tréfonds de son âme. « Il y a des écoles pour les gens comme toi et moi. Des endroits où tu pourras apprendre à faire de la magie librement. Je suis la directrice d’une de ces écoles. C’est pour ça que je suis là. »

Elena cligna plusieurs fois des yeux tandis qu’elle reprenait peu à peu conscience de son corps et de son environnement. Arcturus affichait une mine très soucieuse tout en la tenant fermement. D’autres visages la fixaient avec appréhension, mais elle n’en avait que faire. Où était-il ? Elle le chercha du regard et quand elle le trouva, elle trouva également la force de se détacher de l’appuis d’Arcturus pour s’approcher de celui qu’elle avait détesté de toute son âme. Elle ne voulait pas être le bourreau. Elle ne pouvait pas être le bourreau. Qu’aurait dit Kristen Loewy en l’entendant parler comme elle l’avait fait ? Ô l’esprit à peine formé d’Elena imagina aisément une réponse si terrible qu’elle se mit à trembler de tous ses membres. La peur de l’abandon était inscrite dans ses os, dans chaque centimètre de peau que de vilaines femmes avaient martelé jusqu’à la tuméfier, autrefois. Elle ne voulait pas qu’on la renvoie là-bas. Elle préférait mourir.

Arrivé près d’Owen Stein, qui la toisait de toute sa fière attitude, elle verrouilla ses yeux dans les siens et lui souffla d’une voix décharnée, vidée de son humanité :

« Je viens d’un endroit où on bat les enfants jusqu’à ce qu’ils ne soient plus ce qu’ils sont… Elle retroussa la manche de sa robe jusqu’à l’épaule, là où sa clavicule et son humérus se joignaient de manière tout à fait anormale. A croire qu’un forgeron s’était amusé à les marteler pour former des vagues. Ce qui n’était pas loin de la vérité. … que des fantômes d’os brisés. A cet instant son regard se fit lointain, comme si elle regardait à travers Owen. Je suis désolée d’avoir essayé de te changer. Tout le monde devrait être accepté comme il est. »

Elle abaissa sa manche, mal à l’aise, et s’en retourna vers le groupe dans lequel elle disparut — Arcturus s’avérant un parfait rempart derrière lequel se cacher.

L'École des Sorciers

Owen ne fit pas attention aux murmures qui se propageaient dans le rang des nouveaux élèves de Poudlard. Il n’en connaissait pas la cause, et ils passaient plus comme un bourdonnement, un simple bruit de fond. Owen était tout simplement prisonnier de son isolement. Quand la fille arriva, blanche comme un fantôme enfariné et toute tremblante, Owen se demanda s’il était la cause de son malaise. Il avait une mine assez triste, mais il haussa le menton et plissa les yeux, l’air de dire : « tiens, c’est bien fait, je t’ai eue ! » Il ne s’en serait pas voulu de la faire pleurer, mais elle n’avait pas l’air bien décidée à se laisser aller totalement.

Elle lui raconta d’où elle venait, et tout ça… Owen fut un peu contrarié par le passé de la petite. Non pas parce que c’était triste, mais parce que cela la rendait intéressante, et il ne voulait pas la trouver intéressante. Elle avait beau tenter de se rattraper, d’être gentille ou quoi, cela ne changeait rien. Owen était trop rancunier pour ne pas lui en vouloir encore un bon bout de temps. Il regarda le bras bizarre de la fille, bouche pincée, et releva les yeux vers elle. Et puis, sans le savoir, ni même le vouloir, elle frappa à nouveau. Tout le monde devrait être accepté comme il est. Oui, alors pourquoi lui n’était pas accepté ? Qu’avait-il fait de mal pour se faire rejeter ? Il ne dit toujours rien, et la grande-petite s’en alla.

Owen n’eut pas le temps d’y réfléchir plus longtemps, car la sous-directrice vint les chercher pour la cérémonie de répartition.

***


La Grande Salle était vraiment… grande. Le plafond ressemblait à s’y méprendre au ciel de la nuit, ce qui accentuait encore la grandeur de la salle. Sur les quatre longues tables qui allaient d’un bout à l’autre de la salle, beaucoup d’élèves étaient assis, et la plupart regardaient le groupe de nouveaux Première Année. Owen, un peu intimidé malgré lui, observa tout autour de lui comme un oiseau qui sort du nid pour la première fois. Il eut la sensation que l’épisode du hall n’était qu’une goutte d’eau dans le fleuve de ses aventures à venir, et voir tous ces élèves réunis en un même lieu le déboussola.

Et au fond, il y avait la table des professeurs. Et elle était là, au milieu de tous et de tout. Le dossier de sa chaise semblait plus haut que les autres et le regard d’Owen était naturellement attiré par elle. Elle était figée, impériale, et donnait l’impression d’une reine qui observe ses nouveaux sujets d’un œil inquisiteur. Elle ne semblait dégager aucune émotion. Owen se surprit à penser qu’elle avait l’air d’un squelette : ses joues étaient toutes creusées. À côté d’elle, il y avait une très jolie dame, avec qui elle contrastait franchement. De l’autre côté, une chaise vide, sans doute celle de la sous-directrice, qui était venue chercher les nouveaux élèves et qui était d’ailleurs aussi une jolie dame, même si Owen devrait la détester comme tous les autres. Et puis, tous les autres professeurs, auxquels Owen ne fit pas attention. Il se sentait hypnotisé par sa mère, qui se tenait là, en directrice. Il croisa son regard et baissa aussitôt les yeux. Il ne voulait pas lui laisser penser qu’il s’intéressait à elle.

Il avançait au même rythme que les autres et ne disait rien. Il regardait ses pieds quand tous les autres s’émerveillaient du plafond. Volontairement, il avait vite cessé de goûter au décor, désireux de ne pas se laisser impressionner par une nouvelle mise en scène. Un instant, il regarda à nouveau vers la table des professeurs, et vit que sa mère le suivait des yeux. Même s’il baissa la tête à la vitesse d’un Éclair de feu, il ne put que sentir son regard lui peser lourdement, comme ces caméras moldues qui vous suivent à la trace. « Lâche-moi… Arrête de me regarder. » pensa-t-il.

Il fit un pas de trop quand le groupe s’arrêta, et écrasa le pied du garçon qui se tenait juste devant lui. Il bredouilla des excuses et continua de regarder ses pieds. Il se sentait beaucoup trop proche de la table des professeurs, beaucoup trop vulnérable. Si elle le rejetait, ne pouvait-elle pas regarder ailleurs ? Ne pouvait-elle pas détourner le regard, comme elle s’était détournée de lui pendant tout ce temps ?

La sous-directrice appela le premier élève de la liste, une fille dont le nom de famille commençait par A. Très vite, Jack, dont le nom de famille était Connor, fut appelé. Owen releva vaguement la tête, attendant le verdict.

« Gryffondor. »

Évidemment. Si ce n’était déjà fait, Owen pouvait définitivement le rayer de la liste de ses amis potentiels. Tout de suite après, une certaine Maïka Cooper fut appelée et envoyée à Poufsouffle. Gryffondor récupéra un nouvel élève, un garçon du nom d’Amaury Falcon. Puis, on appela le garçon avec qui Owen s’était brouillé, le copain de la drôle de fille.

« Arcturus Forester. »

Le fameux et très vieux Choixpeau magique le toucha à peine et l’envoya à Poufsouffle. Owen le suivit du regard quand il alla s’installer à la table de sa nouvelle maison. Plus tard, Cassiopea Lamberts fut appelée. L’attente fut assez longue, et finalement, le Choixpeau se décida pour Serdaigle. Owen en profita pour jeter un très discret coup d’œil à sa mère, qui avait miraculeusement bougé : elle semblait chuchoter quelque chose à sa voisine, celle qui avait les cheveux blonds et qu’Owen était d’ailleurs certain d’avoir déjà vu quelque part. En même temps, elle applaudissait poliment.

Ethan fut le suivant et fut aussi envoyé à Serdaigle. Ensuite, il y eut un Isaac Powell à Serpentard, un Rey Sifferlen à Poufsouffle, et Meredith Smith, la petite rousse de chez Madame Guipure. Owen fut très attentif à sa répartition et lorsque le verdict tomba, son visage se décomposa. Gryffondor. Elle. Le pire, c’est que juste après, sans transition, ce fut le moment fatidique.

« Owen Stein. »

Il fut pétrifié. Il avait bien compris que les noms étaient appelés dans l’ordre alphabétique, et il avait bien vu son heure approcher. Pourtant, il s’était figuré que par un hasard extraordinaire, on l’oublierait et qu’il pourrait rentrer chez lui. Pour une fois, il aurait été pour passer inaperçu. Son ventre tout serré, il s’approcha lentement du petit tabouret. À chaque pas qu’il faisait, il se sentait approcher de sa mère, seul dans ce no man’s land qui séparait le reste des élèves du Choixpeau. Il avança tête baissée pour ne pas croiser le regard de sa mère, juste au-dessus de lui. Il savait qu’elle l’épiait, avec ses yeux-caméra-de-surveillance.

Il s’assit sur le tabouret, terrifié. Et s’il tombait à Gryffondor ? Non, impossible. Il les détestait, le Choixpeau ne lui aurait jamais fait un coup pareil.

« Ah, oui, c’est donc toi… »

Il entendit la voix résonner dans sa tête. Il ferma les yeux très fort, comme s’il s’attendait à se prendre une claque.

« Tu sais faire preuve d’une certaine audace, qui pourrait te conduire à… »

Owen rouvrit les yeux et pensa aussitôt : « Non, non, non, surtout pas Gryffondor, tout mais pas ça ! » Il s’accrocha au rebord du tabouret.

« Oui… mais bien plus évident que cela, tu as toutes les qualités requises pour être un parfait… Serpentard ! »

Owen se détendit. On lui ôta le Choixpeau qu’il s’était apprêté à détester, et il se releva. Il se rendit compte que la décision avait été prise en quelques secondes à peine. Des applaudissements retentirent dans la salle, et encore plus fort à la table des Serpentard. Il regagna très vite ses nouveaux camarades, sans regarder derrière lui. Lorsqu’il fut assis, entre un grand brun et une fille blonde beaucoup plus âgée que lui, il tourna les yeux au maximum pour apercevoir sa mère sans qu’elle ne s’en rende compte. Mais elle le fixait et applaudissait poliment, le menton relevé, exactement de la même manière, lui semblait-il, que pour tous les autres.

Il restait peu d’élèves qui attendaient de savoir dans quelle maison ils allaient être répartis. Parmi eux, la drôle de fille.

L'École des Sorciers

*

La Grande Salle était plus vaste et plus intimidante que tout ce que j’avais imaginé. Partout où mon regard se tournait, des élèves plus âgés nous dévisageaient avec un intérêt plus ou moins marqué. Ils étaient si nombreux à être tranquillement attablés tandis que nous, pauvres nouvelles têtes aux jambes molles, remontions lentement l’allée qui devait nous conduire au célèbre Choixpeau Magique. La pression qui pesait sur mes épaules — et probablement sur une bonne partie des épaules qui m’entouraient — était si forte que je cherchai plusieurs foi mon réconfort dans le regard bienveillant d’Arcturus — que rien n’ébranlait, pas même le stupéfiant plafond enchanté. Owen Stein était un des rares autres spécimens à ne pas donner l’impression d’être au bord de l’évanouissement. Je l’observai discrètement, le coeur encore alourdi par l’épisode du hall d’entrée quand le cortège s’immobilisa, manquant de peu de me surprendre.

Devant moi, l’horizon s’éclaircit de quelques têtes, me permettant de comprendre que nous étions arrivé au bout de notre chemin. La sous-directrice de l’école — une belle et grande femme au visage calme — déroula un parchemin qu’elle entreprit de lire à haute voix, mais je n’y attachai qu’un bref intérêt, aspirée que j’étais par la silhouette qui figurait au centre de l’estrade, derrière la longue table occupée par ce qui ne pouvaient être que les professeurs de l’école. Kristen Loewy était là, splendide et majestueuse, bien plus encore qu’elle ne l’était déjà lors de nos dernières rencontres. Elle dégageait un tel sentiment de puissance contenue que je ne sus réprimer un sourire admiratif en la regardant. Sa seule présence éclipsait toutes les autres. Même celle de sa voisine, pourtant somptueuse — ce détail, je ne devais le remarquer que plus tard. Son regard s’attarda alors sur moi comme il semblait s’attarder sur tous les autres : un court mais intense moment, qui ne devait distinguer aucun de nous aux yeux des observateurs attentifs. Je compris avec une admiration à peine voilée que Kristen Loewy n’était pas le genre de directrice à faire du favoritisme. Kristen Loewy n’était pas la plus grande sorcière du monde pour rien.

« Arcturus Forester. »

La voix du professeur Almeida tinta tout d’un coup dans mon esprit. Paniquée, je tournai la tête et constatai avec surprise qu’Arcturus était déjà assis sur le tabouret placé au bord de l’estrade. Une fraction de seconde plus tard, le Choixpeau rendait son verdict : « Poufsouffle ! ». Arcturus m’offrit un clin d’oeil avant de se ruer à la table des Poufsouffle où il fut accueilli par une nuée d’applaudissements enthousiastes.

Combien de temps j’étais restée figée dans mon petit monde ? Je n’en avais pas la moindre idée. Mais maintenant que je pouvais jeté un coup d’oeil autour de moi, il était évident que le groupe avait fondu comme neige au soleil. L’angoisse s’agrippa à ma gorge comme un singe à une branche. Cassiopea Lamberts… Violet Osblank… Eliott Parks… Sarah Renard… Eliada Shal… les noms défilèrent à une vitesse étourdissante, me laissant à peine assez de forces pour tenir sur mes deux jambes, alors que leur seule volonté était de pouvoir s’asseoir.

« Owen Stein. »

Je relevai vivement la tête. Owen s’assit sous le Choixpeau avant que l’étrange objet ne lui colle à la tête comme une espèce de pieuvre — les tentacules en moins, dieu merci. Je le vis fermer les yeux avec force. Avait-il mal ? Je regardai autour de moi, cherchant à comprendre si cette réaction était normale ou pas, mais personne ne donnait le moindre signe de vouloir intervenir. Quand je ramenai mes yeux sur lui, Owen avait les mains cramponnées au tabouret. Portée par le souvenir des atrocités que j’avais endurées, je poussai un premier pas vers l’avant. Quelqu’un devait bien interrompre cette torture !

« Serpentard ! s’écria soudain le Choixpeau. »

J’en eu le souffle coupé. Owen bondit du tabouret et s’en alla à la place qui était désormais la sienne. J’aurais pourtant juré qu’il souffrait quelques instants plus tôt.

« Elena Stoyanov. »

L’angoisse frappa le sommet de mon crâne comme un liquide qui menaçait de déborder de sa cuve. Je ne comprenais pas ce qu’il m’arrivait. Mes jambes se changèrent instantanément en pierre. Et pour ne rien arranger, mes oreilles se mirent à bourdonner quand des bruits indistincts se répandirent dans toute la salle. Étais-je responsable de tous ces murmures ? A défaut de le savoir, je répondis au regard appuyé du professeur Almeida en activant mes jambes de pierre, grimpant sur l’estrade et m’asseyant sur le tabouret. L’ombre du Choixpeau descendit sur moi comme l’ombre d’un grand rapace sur sa proie. Puis se fut le silence absolu. Le calme plat.

Une Stoyanov… comme c’est curieux. *

La voix mystique du Choixpeau — qui semblait s’être trouvée une place dans un coin douillet de ma tête — calma mon rythme cardiaque, comme la voix rassurante d’un père contant une histoire à son enfant au coucher du soleil. Je lui cédai mes pensées sans rien craindre de lui.

Dis-moi Choixpeau, comment était-il vraiment… *

Son silence sembla durer des heures. Puis je l’entendis prendre une profonde inspiration dans les tréfonds de mon esprit.

* Comme homme ou comme directeur ? *

* Les deux, s’il te plaît. *

Nouveau silence tonitruant. Nouvelle inspiration.

* Grand… Protecteur et bienveillant. *

Il ne s’agissait que de pensées diffuses, mais je pouvais presque percevoir la lumière que cette réponse propageait en moi.

* Sombre et sans morale ? *

* Tourmenté et indépendant. Mais juste. *

* Merci… une dernière question Choixpeau, où l’aurais-tu envoyé si tu avais eu à le répartir ? *

J’entendis clairement son sourire, enfin si c’était seulement chose possible.

* Tu voudrais tout savoir. Tout comprendre. Tu cherches des réponses à tes questions… Serdaigle t’aiderait assurément sur cette voie si seulement elle n’était pas si périlleuse. Alors pour toi, nul doute désormais que ce sera… *

« GRYFFONDOR ! »

Les applaudissements de la foule inondèrent mes oreilles alors que l’ombre du Choixpeau s’éloignait de moi. Je me levai du tabouret en réalisant que tout était fini. Je ne réalisai seulement pas que le Choixpeau avait pris plus de cinq minutes à décider de mon sort — me classant à vie dans la catégorie des Chapeauflous. Tous les Gryffondor — ma nouvelle famille — étaient debout, criant, sifflant, applaudissant, avec joie.

Gryffondor…

Comme Kristen Loewy ! Mes jambes redevenues légères comme l’air me portèrent vers cette nouvelle aventure tandis qu’un grand sourire naissait sur mon visage.