Grande salle

Inscription
Connexion

L'Idiot.

Février 2043
L'annonce de la première épreuve - Grande salle
2ème année


La Grande Salle ne m'avait jamais paru si pleine ; peut-être parce que je ne m'étais jamais senti aussi visée. Comme si des millions de paires d'yeux me regardaient sans ne jamais se détourner. Pourtant, je n'avais croisé aucun regard depuis que j'étais entré. C'était comme toujours : ils étaient là, et moi ici. Ils n'importaient pas, alors personne ne me voyait. Cela n'empêchait pas que je me sentais visée.

J'attrapai ma fourchette de ma main gauche, l'autre serrait ma baguette à m'en faire mal aux phalanges. Comme ce jour où j'avais fait l'erreur d'aller voir l'étranger.

Le lendemain de ma rencontre avec le Chinois, j'avais compris ce qu'elle signifiait réellement. Comme bien des instants, cela s'est passé sans que je ne m'y attende, sans que je ne le veuille vraiment. J'ai été dans l'instant sans comprendre ce que cela signifiait, c'est seulement lorsque la fille est partie que j'ai commencé à espérer que l’étranger ne soit pas un idiot.

La fille est arrivée devant moi ; je ne l'avais jamais vu. Ou peut-être bien que je l'avais oublié. Comme tous les Autres, son visage n'avait pas assez d'importance pour se graver dans mon esprit. Elle s'est plantée devant moi et m'a barré le passage de son corps gonflé. Je me rappelle avoir voulu la contourner, la frôler sans la toucher, comme je le faisais avec les Autres. Mais elle s'est décalée et je lui suis rentrée dedans. Mon épaule a percuté son épaule et j’ai poussé un cri colérique : j'ai eu envie de me retourner pour la frapper, l'évincer de mon passage, mais cette étincelle m'a quittée rapidement. Elle ne m'a pas laissé le temps d'en placer un, la Fille-qui-bloquait ; ni un poing, ni un mot. Je ne saurais même pas la reconnaître si je la croisais à nouveau. Mais son odeur m'a marqué. Elle sentait le caramel. Une odeur sucrée et alléchante qui m'a fait tendre le nez.

« T'es Aelle Bristyle ! » m'a-t-elle dit de sa voix langoureuse. J'avais imaginé qu'elle aurait une voix différente ; plus imposante, plus forte, peut-être. Non, son ton était doucereux comme le sucre qu'elle sentait, comme une vague de crème fouetté.

Je n'ai pas répondu. Je n'avais rien à lui dire, ni à elle, ni aux Autres abrutis qui regardaient la scène avec leurs petits yeux qui se cachaient. J'ai encore essayé de la contourner : je devais aller en cours. En cours de sortilège, plus précisément. J'aimais me placer au devant de la salle, comme cela je pouvais observer sans fin la longue ascension de Keith, sa jambe droite traînant derrière elle. En écoutant sa voix, me nourrissant de Savoir, j'aimais me perdre dans le paradoxe entre son membre gauche, si vivant, et la chose qui restait à droite. Mais la Fille-qui-bloquait a encore une fois rempli son rôle. Cette fois-ci, je me suis reculé à temps pour ne pas rencontrer son corps mou. J'ai fais plusieurs pas en arrière pour la regarder dans son ensemble, sentant ma colère envolée me revenir.

« J'suis Ester, » elle a dit et je lui ai répliqué que je m'en foutais. Je me suis vu lever la main pour l'abattre sur son visage. J'ai imaginé sa chair molle trembloter puis ses larmes couler sur ses joues et j'ai souri. Elle a du prendre cela comme un geste d'encouragement car elle m'a dit :

« J't'ai vu hier, t'es allé voir le Chinois ! Comment il s'appelle, déjà ? » a-t-elle crié à ses amis qui l'attendaient plus loin dans le couloir.

J'ai levé les yeux au ciel, et je l'ai dépassé. Rien ne me barrait la route cette fois-ci. Je n'avais pas besoin qu'elle me rappelle ce que je savais déjà : j'étais allé voir l'étranger, et alors ? Y est-elle allé également ? L'avait-il renvoyé ? J'attendais encore sa réponse, lors de cet instant. Je n'y pensais guère, c'était comme une idée qui flottait à l'orée de mon esprit sans que je ne puisse la saisir. Quelque part, là-bas, je savais que j'attendais aussi fort que je vivais qu'il me réponde, pour qu'enfin je puisse effleurer ses bracelets de jade, sentir sa magie emplir tout mon cœur.

J'ai frémi et je me suis arrêté en plein milieu du couloir. L'odeur de la fille m'a suivit et m'a envahit le nez. Mais je n'avais en tête que les Brillants, la fille me les avait rappelé. J'ai voulu me retourner pour lui dire : « Tais-toi ! », mais elle a parlé, encore une fois. Sa voix langoureuse n'aurait pu effacer l'image des deux Brillants qui faisait accélérer mon souffle.

« Ouais, le Chu-Jung, là. Tu crois qu'il va te choisir ? » a-t-elle argué en bavassant près de moi. Elle est venue tout près, comme si elle voulait me serrer contre son corps immense. Son odeur m'a donné mal à la tête, mais j'ai persisté à tendre le nez pour la sentir. « J't'ai vu avec l'autre étrangère, Nyakane, l'année dernière. Il aurait une chance de gagner sa compétition, avec toi ! »

Elle s'est agité devant moi et le rouge de sa cravate a capturé mes yeux qui ne pouvaient plus s'empêcher de la suivre bêtement. J'ai parlé sans vraiment m'en rendre compte, et j'aurai préféré m'abstenir. Sans cela, peut-être aurais-je pu profiter de la danse macabre de la jambe sans vie de Keith sans être assaillie par mille craintes : « Compétition ? De quoi tu parles ? » ai-je dis en haussant la voix parce que la danse frénétique de cette Fille inutile m'avait agaçé.

Elle a cessé tout mouvement. J'ai été fière de moi. Je l'avais tué, cette Gryffondor stupide, je l'avais anéantis sur place à la seule force de ma voix et elle n'avait plus été capable d'un geste. Réjouie, je me suis décalée, encore une fois, pour aller retrouver mon cours de Sortilège.

« Attends, c'est possible que... » Sa voix a perdu tout son ton langoureux à cet instant. « Hé ! Bristyle sait même pas pourquoi elle est allé voir l'autre asiat' ! » s'est-elle esclaffé avec ses amis idiots.

Sur le moment, je n'ai pas compris ce qu'elle m'a dit. C'est seulement plus tard, quand j'ai pu réentendre sa voix dans mon esprit, que j'ai enfin compris ce que signifiaient ses paroles. Sur le moment, je ne me suis pas arrêté. Les paroles d'une Autre idiote ne m'intéressait pas. Cela ne m'a pas empêché d'entendre la suite :

« C'est pas grave, après... Hé, Aelle ! C'est pas... Zut ! Tu vas être choisi pour la compétition entre les Chinois ! M'a-t-elle lancé alors que je tournais dans un autre couloir. Je suis sûre que ce sera toi ! ».

Je n'ai même pas jeté un regard en arrière ; je suis partie et j'ai rejoins mon cours de Sortilège sans parvenir à me sortir ses paroles de la tête. Une fois la journée terminée, je suis allée du côté de la grande salle pour écouter les conversations. Je n'ai pas pu me détourner de ce que je comprenais en écoutant ce groupe de grands parler.

Je baissai la tête sur mon assiette vide, l'estomac grondant. Je n'avais pas mangé, ni ce matin, ni ce midi. J'avais essayé pourtant, mais le gros visage de la fille m'avait donné envie de vomir. Je n'avais eu cesse de penser à elle ces derniers jours, plus qu'aux Chinois, parce que j'avais envie de la retrouver pour lui envoyer mon poing dans la gueule, réellement cette fois-ci.

Cette assiette vide me donnait envie de crier. J'avais envie de la balancer par terre et d'hurler : « quand est-ce qu'on bouffe ? C'est pas trois Chinois qui vont m'empêcher de manger ! ». Et pourtant si. Ces abrutis d'étrangers allaient annoncer qui ils avaient choisit. C'était la chose la plus idiote à laquelle je n'avais jamais participé : qu'ils s'affrontent seuls, pourquoi avaient-ils besoin de gamins d'ici ? Quitte à être inutile, autant l'être seul, aucun besoin de s'entourer d'autres idiots de son genre.

Je pris une respiration tremblante, serrant ma baguette plus fort encore. Être ici me rendait malade. Malade de tous ces gens, malade de cette atmosphère irrespirable, malade de la peur qui me nouait les entrailles. Le Chinois avait tout intérêt à ne pas être l'idiot d'enfant qu'il paraissait être. *Ouais, t'as intérêt d'pas dire mon non, sale connard !*, pensai-je avec force en le transperçant de mon regard de braise. Il avait l'air d'un putain de balai, debout sur son estrade, avec ses cheveux noirs, sa face noire et ses yeux noirs. Sa vue me rendait malade elle aussi. Depuis que la fille m'avait fait comprendre que je pouvais éventuellement être choisie comme partenaire de cet idiot-là, je ne parvenais plus à me sentir essoufflé face au Savoir dont il semblait être possesseur. Depuis que j'avais compris qu'il n'y avait aucune raison pour qu'il ne me choisisse pas, je n'arrivais même plus à le regarder. Alors j'espérai qu'il ne soit pas idiot. Ouais, comme cela il se contentera d'un Autre inutile.

Je lâchai la fourchette, la laissant tomber brutalement sur mon assiette infiniment vide. Le bruit mat résonna dans mes oreilles et me fit grimacer, tout comme il fit se tourner certaines têtes sur moi. J'avais une certaine idée du fonctionnement de cette écore. J'avais lu le pavé qu'était l'Histoire de Poudlard et fut un temps où il m'avait passionné. J'imaginais que cette compétition débile fonctionnerait comme le célèbre Tournois des Trois Sorciers : si j'avais le malheur d'être sélectionné, je n'aurai d'autre choix que me lever pour aller retrouver l'autre idiot. Je ne pourrais ni fuir, ni dire « Je ne veux pas supporter cette connerie ! », tout simplement parce que cela ne se faisait pas. C'était de l'ordre de la Magie.

« 'Y bouge ! » beugla soudainement un Poufsouffle dans mon oreille.

Je me tournai tout aussi vite que les autres vers l'estrade, le cœur en feu. L'Autre avait raison : le vieux Chinois s'approchait avec son sempiternel sourire. Il allait prendre la parole. Mon souffle s'était bloqué dans ma gorge ; la peur m'enserra l'estomac et tout mon appétit s'envola.

Lorsque le vieux parla, je ne l'écoutai que d'une oreille faire son discours flatteur à propos des prof' et des autres qui avaient candidaté. *Ils étaient combien, ces cons, par Merlin ?*. Qui pouvait bien avoir l'envie de se coltiner des épreuves sûrement dangereuses devant toute l'école ? C'est à cette pensée que je me rendis compte que si les Chinois compétiteurs étaient au nombre de trois, les élèves choisis dans l'école seraient également de ce nombre. Mes dents s'enfoncèrent dans la chair tendre de mes lèvres : ce n'était pas trois personnes, que je serais obligé de côtoyer, mais cinq. Toujours plus d'Autres, allez, puisque nous voulons pourrir le peu de temps libre qui lui reste loin de la Maison !

Le visage déformé par la colère, je braquai mon regard sur le jeune Chinois qui m'avait, un temps, attiré. Et si sa vue agitait la peur qui circulait en moi, pas une seule seconde durant le discours du vieux je ne détournai mon regard de son visage bridé. Mon souffle me disait de partir, maintenant. Mes poings crispés me hurlaient d'aller le frapper, le Chinois, l'anéantir pour qu'il ne puisse parler. Et pourtant, comme tous les autres dans cette Grande Salle au plafond brillant, je restai planté sur mon banc, les sens en l'air, à regarder un Chinois qui se tenait droit comme un balai sur une estrade puante.

L'atmosphère n'aurait pu être plus crépitante. Les conversations s'étaient tues jusqu'à plonger l'endroit dans un silence pesant ; je pouvais même entendre la respiration de la personne derrière moi. Je sentai son souffle brûlant me chatouiller le cou. J'avais chaud, tellement chaud que de la sueur dégoulinait sur mon front déjà moite. Une nouvelle bourrasque me fit gémir lorsque le Vieux se tut pour laisser place à l'Idiot. Celle-ci était plus forte que les autres : je me ratatinai sur mon banc, me sentant plus mal que jamais.

*Dis pas mon nom !*

Comme les Autres, je le vis prendre place sur le devant de la scène. Alors qu'auparavant, je n'avais fait que voir les Deux Glorieuses qui brillaient à ses poignets, aujourd'hui c'est son visage sérieux qui me sauta à la gueule. Une putain de face sérieuse qui darda sur la salle un regard tout aussi sérieux. Sa tête bridée d'étranger accentuait ce trait et il me fit penser à un arbre centenaire plus qu'à un enfant. Mais est-il vraiment un enfant ? *Ferme-la, ferme-la...*. Hein ? Es-tu vraiment un enfant, comme moi ? Si c'est le cas, alors pourquoi peux-tu décider de ce que je veux faire ou ne pas faire ? Pourquoi es-tu en train de me faire mourir de peur ? Pourquoi est-ce toi, Enfant, qui peux décider si je veux passer le reste de mon année à participer à des épreuves débiles à tes cotés ? Hein ?

« Merlin... »

Ma voix était toute froissée. Elle cognait contre ma gorge et frappait mes dents. Elle s'échoua sur mes lèvres et dégringola le long de mon corps, mortifiant tout ce qu'elle touchait. Je n'étais qu'un membre mort, incapable de bouger, incapable de respirer.

« Je demande à Aelle Bristyle de bien vouloir me rejoindre car c'est elle que j'ai choisie pour m'épauler dans la difficile tâche qui nous attend désormais tous les deux. »

Il y eu un instant de flottement. Il était minuscule, insignifiant. Pendant qu'il trônait sur la Salle, résonnait dans mon esprit et s'échouait dans les limbes de ma compréhension, j'eus le temps d'apercevoir les Autres. Les têtes qui se tournaient à droite et à gauche, cherchant. Celles qui sourirent d'un air tordu. Et les autres, qui se tournèrent vers moi comme si elles me connaissaient. Puis le bruit explosa, brutalement. Des centaines de mains qui claquaient. Non ! des milliers de mains, des centaines de milliers de mains qui se tabassaient la paume. C'était assourdissant, assourdissant et dans le même temps, mon cœur s'envola plus haut que jamais.

J'avais compris que je devais me lever. Ah, cela je l'avais compris. Mais je ne pouvais que regarder l'Idiot qui me regardait. Peut-être souriait-il ? Oh oui, si seulement il pouvait sourire ; cela serait plus plaisant à arracher de son visage de con. Un sourire que j'allais arracher de mes doigts, que j'allais écraser de mon poing. Je voulais être en colère, je le voulais tellement. Mais comment aurai-je pu l'être dans une réalité si étonnante ? Comment pourrais-je l'être alors que la seule chose que j'entendais désormais était sa voix cristalline : tous les deux.

*Tous les deux.*

Tous les deux. Moi et lui. Lui et moi. Tous les deux, ça voulait dire que désormais, je n'étais plus je mais nous. Et cette idée était si inconcevable que je voulu en rire. En rire violemment, brutalement.

Je ne pouvais pas rire. Je devais me concentrer sur mes pieds qui marchaient. Je me retournai pour voir sur le banc ma place béante qui se remplissait d'un nouveau corps. Quand m'étais-je levé ? J'étais debout, et je marchai vers la table des professeurs. Ou du moins, essayai-je, je venais d'apercevoir les centaines de visages blafards levés vers moi. *Qu'ils ont l'air cons, à me r'garder !. Ils avaient l'air foutrement cons. Mais les voir ainsi me donna le vertige. Je n'étais qu'une poussière dans une nuée d'étoile. J'étais en train de me noyer, par Merlin, je me noyai et tout le monde applaudissait comme s'ils me connaissaient de longue date et qu'ils étaient heureux pour moi. Je perdis mon souffle et ma vue, je perdis mon cœur et mes jambes. Je n'étais qu'un tronc, qui allait retrouver l'arbre enchanteur qu'était le Chinois qui venait de me tuer.

Je ne sais pas quel charme me permit d'atteindre l'estrade. A un moment, j'étais en train de me noyer dans les visages et au moment d'après, j'étais tout là-haut, en train de dominer ces même visages blafards. J'étais tout là-haut et je n'entendais ni ne voyais les Chinois. J'étais pourtant persuadé que Lui, il était tout près de moi. Je voulais lever mon bras pour le jeter sur son visage mais rien ne me répondait.

Je n'étais qu'un tronc qui se rattachait à son arbre.

Je ne sais pas exactement quand la réalité commença à se dessiner autour de moi. Encore une fois, j'avais l'impression de passer d'un état à un autre : j'étais je et maintenant j'étais nous. J'étais seule et dorénavant, j'étais près de l'Idiot. J'étais assise, à présent j'étais debout. Je me noyais et désormais, je crevais la surface pour prendre un immense souffle de vie.

C'est ce que je fis : j'ouvrai la bouche le plus grand possible pour faire passer dans ma gorge l'air frais qui était censé me rasséréner. Mais il n'en fut rien. L'air était brûlant et j'eus la sensation d'étouffer. Le dessin de la réalité se fit cependant plus précis : les tables, les Autres, les millions de regards. Merlin, les regards. Ils étaient tous là, braqués sur moi, me fouillant, m'arrachant chacun une part d'existence. J'étais là et ici, j'étais partout à la fois, j'étais grande, immense. J'étais tout à la fois et j'avais peur de fermer les yeux. Et si je continuais d'exister ? Comment pourrais-je faire si je ne crevais pas maintenant ?

Il fallut qu'une ombre bouge pour que je puisse enfin exécuter un geste ; le premier depuis que l'Idiot m'avait détruit. Mon corps me semblait rouillé, le moindre geste me causait une douleur immense que j'étais heureuse de ressentir. Je regardai la Chinoise qui était près de moi. Elle était toute petite. Je me souvenais de sa grenouille. Elle était vraiment petite, je l'enviais. Si seulement je pouvais disparaître moi aussi. Comme elle était toute petite, elle dit deux mots qui résonnèrent à peine à mes oreilles : « Tally Jenkins. » 

Je n'avais conscience que d'une chose qui m'envahissait de plus en plus l'esprit : j'étais seule, escompté la Petite, sur le devant de la scène. Sans barrière. Sans protection. Complètement seule, l'autre Idiot s'était sûrement reculé, puisse-t-il s'être tué sur le champ. Comme une Idiote *Lui, l'Idiot !*, je trônais dans toute ma splendeur, les bras ballants et le souffle court. Je n'avais jamais eu une telle conscience de mon corps. Mes mains pendaient autour de mes hanches et je me demandai soudainement, pour la première fois depuis toujours, ce que je devais en faire. Cela m’obséda et je regardai sans la voir l'espèce de rousse qui se ramena près de moi ; je regardai sans les voir les Milliers frapper dans leurs mains bruyantes. Il y avait mes mains qui pesaient lourd au bout de mon bras, et je me demandai si je devais les glisser dans mes poches ou les croiser sur ma poitrine qui se soulevait frénétiquement. Ou peut-être devrais-je brandir ma baguette qui pendait lamentablement au bout de ces membres morts ?

La réalité changea, encore, et mes mains pendaient toujours. Inutiles. Mortes. Lourdes. Douloureuses. Je baissai la tête pour les regarder ; ma tête était la seule chose qui bougeait. Elles étaient moches, ces mains toutes sèches. Mais le fait de les sentir si vivantes dans ma mort me donna un sentiment étrange. Comme si dans l'éternité, je pouvais encore choisir qui je voulais être. Comme si mon corps-qui-n'était-plus-le-mien s'était entièrement concentré dans ces morceaux de viande qu'étaient mes mains.

*Un tronc avec des mains. Des mains sur un tronc. J'pourrai étrangler l'Arbre, comme ça...*

La dernière Chinoise s'avança. Je savais compter jusqu'à trois.
Un, je crève.
Deux, je me perds.
Trois... A trois, il ne pouvait rien arriver. A trois, j'étais déjà coincée dans un corps mort et perdu dans une réalité fausse et changeante. A trois, il n'y aurait rien. Et après le rien, il y aura le Reste. La sortie, le coup dans la gueule bridée de l'Idiot.

C'est pour cela que je parvins à bouger. Parce que je savais qu'à trois, j'allais enfin pouvoir me libérer. Alors encore une fois, comme tous les Autres, j'avalai du regard cette aveugle qui puait la douceur. Elle faisait tâche près de moi, la Douceur, et je pouvais presque l'aimer de parvenir à me faire frémir comme elle le faisait.

Parle ! voulais-je lui asséner. Ouvre-la et libère-moi, je t'en pris !
Je n'en pouvais plus de cette estrade et de cette profondeur qui n'avait cesse de vouloir m’emmener dans une obscurité que je savais ne pas aimer. Je n'en pouvais plus de sentir mes mains me peser jusqu'à frôler le sol.

Elle joignit les mains et s'inclina. Sa politesse réveilla mon estomac : je voulais vomir. Sa voix était de la même matière que ses yeux : aqueuse, vide, intouchable. Elle attisa ma langue ; je voulais compter : un, deux, trois ! Trois !

« Je présente mes excuses aux trois personnes remarquables que je ne peux malheureusement pas sélectionner ce soir... »

Ne t'excuse pas, Douceur, ce sont les plus chanceux.

« Charlie Rengan, si tu veux bien t'approcher. C'est avec toi que je concourrai. »

Des bruits à n'en plus finir. Comme les Autres, je regardai, comme les Autres, je fouillai. Ramène-toi, Troisième. Je n'en pouvais plus d'envie de disparaître, de m'anéantir dans ma confrontation avec l'Idiot. De pouvoir me retourner pour regarder le con dans les yeux.

*Rengan. Charlie.*

Encore un putain d'inutile qui allait bouger son corps pour envahir l'estrade de sa présence puante. Encore un Autre qu'il me tarderait de faire disparaître, encore et encore, pour le punir d'être présent. Une ombre puante que mon cœur détesta avant même de voir ; elle rejoignit le rang de la Deuxième Rousse : reléguée sur le banc des foutus Chinois qui s'entêtaient à m'arracher des bouts d'êtres.

L'ombre de la Deuxième ne venait pas, ou peut-être ne parvenais-je pas à l'apercevoir. Je serrai la mâchoire à m'en exploser la gueule. Le Trois était pire que tout, c'était l'Attente insoutenable, le frisson qui parcourait mes membres sans les réveiller, le petit grain qui un jour, décida d'arriver dans le monde pour dire gentiment qu'il ne servait qu'à cela : chatouiller sans gratter.
Ouais, le Trois était un putain d'inutile.

Et le Trois arriva.

Un, je mourrais.
Deux, j'errais.
Trois

L'Ombre du Trois apparu. Mais ce n'était pas une ombre. C'était une Chose ; aussi petite que la Petite. Une chose qui se traîna lentement vers l'ici.
Une tignasse de cheveux noirs, une peau toute mate. Toute petite.

Petite, petite. Petite Charlie.

*Rengan Charlie.*

C'était Elle. Non pas elle qui s'oppose au il que je pensais voir mais Elle qui n'avait jamais eu de nom. *C'est Rengan, son nom d'famille ?*, me dis-je. *Ça veut rien dire !*

Elle était là et elle marchait. Elle était là, moi ici. J'étais juste ici et je savais que c'était Elle. Je savais que c'était ma Clé. Je le savais car mon cœur avait cessé de battre juste après s'être retourné sur lui-même pour me faire crever une seconde fois. Je le savais car Charlie ne pouvait se dessiner plus clairement sur d'autres lèvres qu'il le faisait sur les miennes. 
Je le savais parce que lorsqu'elle arriva, je remarquai ses deux billes émeraudes. L'océan. Le cœur au bord des lèvres, je le contournai. Ne pas le voir, ne pas le remarquer. Je devais parcourir sa peau, ses cheveux, ses habits, son être. Tout parcourir de ce corps si petit mais ne pas tomber dans ce regard émeraude. Je l'évitai. C'était simple finalement. Mon cœur mort revenait à la vie et se tordait horriblement ; regarde pas ! disait-il. Oh Merlin, je ne pouvais pas regarder.

Je n'avais plus de pensée. Plus de souffle. Plus.
Elle avançait et même si je savais, je ne reconnaissais rien. Cette tête, cette touffe de cheveux, ces habits, ce visage rond, cette peau toute foncée. Elle marchait et elle avait l'air d'une putain d'inconnue.

Une Troisième sans existence.

Je reculai. Enfin, je parvins à reculer. Je trébuchai plus qu'autre chose vers l'arrière, mes pieds frottant l'estrade puante. Je reculai autant que je le pus, jusqu'à ce que je sois dos à la longue table des professeurs, jusqu'à ce que même l'Idiot apparaisse à l'orée de mon regard.
Mais je ne le regardais pas. Je la regardai, Elle. Cette Inconnue que je ne reconnaissais pas de corps.

« T'es... » parvins-je même à souffler.

Ma voix se brisa. Peut-être même que je ne parlais pas. Peut-être même que je n'étais pas là. Et pourtant, la chose qui se réveilla tout au fond de mon corps ne pouvait signifier qu'une seule chose. Je posai ma main tremblante sur mon ventre. Elle ne faisait pas que trembler, elle frissonnait, elle sursautait. Je déglutis, essayant en vain de calmer ce membre incontrôlable ; de chose inutile pendant au bout de mon bras, cette main passait à l'état de monstre effrayant. Et je ne savais toujours pas qu'en faire.

Toute à mes essaies infructueux, je ne remarquai que tard le sourire qui venait de s'afficher sur mon visage. Une espèce de grand sourire tordu qui étirait douloureusement mes lèvres et qui laissait entrevoir mes dents.
Je regardai Charlie avec cette même grimace cabossée : je ne m'étais pas trompé alors, elle avait bien les cheveux foncés. Et elle était toute petite.
Si petite, presque effacée au coté de la Douceur aveugle.
Mes épaules tressautèrent en premières. Elles s'agitèrent au-dessus de mon corps puis ma bouche frémit et mon sourire s'ouvrit ; un ricanement s'en échappa. Il perdura quelque temps, résonnant de son état silencieux dans mes oreilles bouchées. Mon rire s'affirma lorsque mon regard la quitta pour se poser sur l'Idiot qui trônait à mes côtés. Il était là, toujours avec sa face de balais, et je me rendis soudainement compte que s'il avait fait ce choix, c'était avant tout parce que j'étais allé me planter face à lui naïvement pour lui proposer ma baguette. Je me revis alors, habitée par l'amour du Savoir, oser parler à cet étranger que je ne savais pas encore idiot. Et me voilà !
Ma main se crispa sur mon ventre douloureux. Je ris franchement, toujours de cet éclat silencieux qui me mettait les larmes aux yeux, qui me rendait invisible sous ces milliers de regards. Je ris et Merlin, cela me fit un bien fou. Cette scène n'avait rien de réelle, de toute manière, je pouvais rire à en mourir.
Me voilà, et ma Clé s'offrait à moi dans le corps d'une inconnue toute petite et toute matte de peau. Une inconnue si inconnue que je n'osais pas la regarder. Et pourtant je ne pouvais pas la quitter du regard.

Un éclat plus fort que les autres se coinça dans ma gorge et je me penchai distraitement vers l'avant pour le décoincer, essuyant mes yeux avec le revers de mon bras.


Je ferme les yeux. La toile Carmin les hante. Ciel, qu’elle les Hante.