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Le Mirage des Désirs  SOLO 

Lié au Contexte

[ FÉVRIER 2043 ]
Charlie, 13 ans.
2ème Année


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« Sais-tu… ce qu’est un conte ? Est-ce une histoire surfaite ? Un délire avec une once de vérité ? Une vérité distillée de mensonges ? Un monde qui miroite de fantasmes ? Penses-tu savoir, toi qui parles si peu ? Petite, c’est un peu de tout cela, avec beaucoup d’autres choses. La vraie question n’est pas posée. Tu te poses trop de questions. Ce qui est beau est important, le reste l'est différemment. Petite, regarde autour de toi, toi qui parles si peu. Regarde-moi. Réponds à ma question. Qu’est-ce que c’est que quelqu’un qui souffre ? Un conte, c’est beaucoup de choses, mais c’est surtout cela. Regarde-toi, regarde les autres. Va te découvrir, va les découvrir. Ça te fera souffrir. Petite, nous sommes des milliards de contes »





Une rose parmi les brindilles. Enracinée dans ce lien imposé par la terre. Debout, fière, dure. Penchée, meurtrie, fragile. Charlie était tout à la fois, plantée dans cette embrasure gigantesque, bien trop large pour un corps bien trop frêle. Elle n’arrivait plus à bouger dans cet espace qu’elle s’était approprié, pourtant, ses jambes souhaitaient s’élancer avec toute la puissance qu’elles pouvaient rassembler. Impossible, l’esprit de la fille au regard émeraude ne voulait pas ; et l'esprit était maître. Debout en biais, elle toisait cette Grande Salle de son regard, fronçant les sourcils face à tous ces élèves bruyants. Beaucoup trop de personnes pour cet événement ; malgré le peu de fois que la Gryffone s’autorisait à venir dans cette Salle, elle pouvait facilement relever la différence du nombre. Aujourd’hui, c’était toute l’école qui était assise à ces tables ; tables d’enfants, table d’adultes, et Charlie était bloquée à l’embrasure, cherchant de toute son énergie une chevelure unique à la table des Rouges. *T’es où ?!* rugit-elle intérieurement. Il lui était inconcevable de s’asseoir près d’une autre gryffone que celle de son regard ; dardant tous les visages plus ou moins enfantins.
Certains élèves remarquèrent cette jeune Rouge et Or immobile depuis quelques secondes ; ces mêmes élèves, attendant le repas, se rendaient inconsciemment compte que la simple occupation d’Observer était prenante. Observer les détails différents de la normale : qu’est-ce que faisait cette fille en plein milieu du chemin ? C’était simple, et les réponses dans les esprits des enfants étaient semblables. Charlie bougea. Brusquement. Vivement. Comme si sa détermination pouvait tout déchirer. Et l’attention des quelques enfants affamés se détourna, oubliant instantanément la fille-qui-restait-plantée, simple mirage d’une autre envie.

La Rouge et Or se dirigeait droit sur Yuzu Ame, la Japonaise parmi les Anglais ; elle attendait, là, à cette table de gryffons trop pleine. Avec son caractère reconnu comme violent, personne n’osait lui reprocher cette place supplémentaire qu’elle réservait à ses côtés ; les gryffons étaient encore plus serrés avec cette place vide qui attendait, mais ils ne disaient rien puisque c’était Yuzu Ame. Une place libre, emplie par l’unique espace lui-même, attendant d’être remplie par la chair.
Alors que Charlie levait ses jambes pour s’engouffrer dans l’espace réservé du banc, la Japonaise tourna brusquement sa tête, prête à frapper ce visage qui Osait ; oser s’approcher d’elle. Ses traits hargneux s’affaissèrent à la vue d’un regard émeraude, unique, il n’y avait qu’une seule personne qui avait ce regard ; et elle était attendue par ce vide à présent rempli. Dès que Charlie posa ses fesses sur le banc, elle approcha son visage de la Japonaise et la salua d’un baiser sur les lèvres.
Au cours de ces journées trop chargées, les deux gryffones arrivaient à se voir uniquement le soir ; souvent trop fatiguées pour parler, elles se contentaient de s'offrir des sourires sincères, de ceux qui sont rarement échangés entre enfants, et encore moins entre adultes.
Yuzu accueillit les lèvres de Charlie comme d’habitude, puis elles croisèrent leurs regards dès que la Rouge et Or éloigna son visage. Le vert foncé et le vert clair conversant en silence, nul besoin de mots, nul besoin de jouer la comédie. Cela faisait longtemps que les deux filles se comprenaient aussi bien qu’elles ne se comprenaient pas ; alors, elles ne parlaient pas, mais elles s’aimaient. D’un amour inexploré.
Charlie détourna son regard, elle avait assez parlé de ses yeux. Un mal-être prenait place dans sa poitrine, lui compressant ses poumons ; elle détestait être dans cette Salle, entourée par tant de personnes, mais ce qui l’excédait encore plus, c’était cette obligation qu’elle avait eue de venir assister au diner pour la nomination des binômes.

Le niveau magique de la Gryffone était bancal, elle détestait la théorie plus que tout et préférait apprendre de façon empirique. Les notes de parchemin de Darcy l’aidaient, mais elle s’entêtait à recommencer ses sorts jusqu’à l’exténuation ; pour atteindre ce point où la conscience basculait dans un état purement abstrait, impalpable, totalement artistique, royalement libre. Ainsi, elle avait une maîtrise très personnelle des sortilèges, approfondie, mais pas toujours efficace. Lier les notions entre elles ne l’intéressait pas, chaque sortilège était une nouvelle découverte, chaque sortilège était décortiqué comme quelque chose de nouveau ; comme s’il n’appartenait pas à la magie, comme s'il était Autre. La magie de Charlie était décousue.

La Rouge et Or observait son assiette sans la voir, sûre d’elle, sûre d’être choisie par Qiong.
Ce qu’elle redoutait en ce moment, ce n’était pas le stress que l’on pouvait ressentir face à des centaines de regards posés sur soi — elle était bien trop habituée aux représentations depuis toute petite. Ce n’était pas la peur de ne pas être sélectionnée — elle était bien trop confiance en ses capacités. Ce n’était pas non plus l’appréhension d’être embarquée dans une compétition dangereuse pour son existence — elle était bien trop fière pour avouer ses émotions. Rien de tout cela, et loin de là. La cause du rictus qui ne quittait pas son visage était Louna Hoster ; cette fille qu’elle haïssait de tout son être. Charlie était certaine de sa présence, et elle jubilait autant qu’elle était effrayée à l’idée d’être exposée. *Tu m’verras*. La Rouge et Or ne tremblait pas, seule sa poitrine lui était douloureuse ; d’une douleur qui donne envie de se lever et de hurler, de bouger dans tous les sens et d’exploser en centaines de perles haineuses. Sa rage initiale pour la Poufsouffle s’était érodée, pourtant, il persistait ce noyau inatteignable, inaltérable ; impitoyable. Ce noyau donnait cette force prodigieuse à la Gryffone dès le matin, ce noyau était sa Grandeur, son Sens. Elle vivait pour annihiler la vie, rêvait du visage de Louna souriant, haïssait ses propres cauchemars, détruisait sa tristesse.
Charlie tourna le regard vers la Japonaise, cette fille qui l’apaisait si facilement. Sa simple vue pouvait balayer cette compression de ses côtes, horrible, déchirante ; elle observa sa peau trop blanche, translucide, puis ses lèvres trop rouges, explosives. Charlie, entre deux cauchemars, rêvait de Yuzu ; Yuzu sanglotant sur un bureau si blanc qu’il reflétait les larmes avec paresse. Pour la Rouge et Or, ce n’était pas un cauchemar, c’était simplement Yuzu ; pourtant, elle haïssait ce rêve, préférant sa réalité, s’accrochant à pleines dents comme un simulacre fumeux, comme si tout allait s’évaporer et laisser place aux rêves. Rêves torturants, larmoyants, et tellement aimants.
Comme pour confirmer la réalité, Charlie leva un bras et passa son pouce sur la joue de la Japonaise. *Belle*. C’était réel, c’était parfait. Elle offrit un sourire secret à Yuzu, détaché du réel dans ce trop-plein de réalité. Elle retira sa main et détourna encore une fois son regard — toujours — pour alpaguer les yeux d’un gryffon qui l’observait. Il avait les cheveux rouges et un sourire étirait ses lèvres. Charlie, plongée dans sa rêverie réelle, rendit le sourire avec sincérité ; puis elle s’intéressa à autre chose. *Beauté sublime*. En tirant sur son cou, elle se mit à chercher à la table des Serdaigles. Solwen. *T’es où, hein ?* s’inquiéta son esprit, empli de trop de versants en même temps.

La voix du Doyen de Zhuangyán coupa toute concentration et toute conversation pour diriger toute l’attention sur lui. Quelques mots de remerciement, le ventre de Charlie qui hurlait à la famine, un soupçon de diplomatie, le regard de Charlie qui paraissait absent de tout. Puis, le candidat de l’école du Tigre qui était appelé à s’avancer.
*Quoi ?! Bon Dieu qu’j’ai faim* siffla la Gryffone en comprenant qu’il fallait encore attendre pour que la nourriture daigne apparaître. Après un raclement de gorge du Chinois entendu par toute l’assemblée, Charlie se désintéressa du discours avant même de l’entendre, ce n’était pas encore à son tour. L’Aveugle était en retrait, là-bas, elle attendait ; alors, la Rouge et Or attendait avec elle, en retrait des mots prononcés.

« Je demande à Aelle Bristyle… ». Pointe. Le cœur de Charlie frappa un unique coup, si violent et si sanguin qu’un voile de paillettes noires ravagea sa vision. Sa conscience s’arrêta, se heurta contre elle-même ; son esprit tomba pour mieux graver. Vigilant. Saignant. « …de bien vouloir me rejoindre… ». Pour Charlie, il n’y avait qu’une seule Aelle. Pour Charlie, il n’y avait qu’un seul battement. Unique, long, tétanisé ; et son cœur reprit un rythme normal. Boum. Boum. Boum. Des tremblements trahissaient ce retour à la normale. « …car c’est elle que j’ai choisie pour m’épauler dans la difficile… ». L’espace était empli, puis rempli ; empli, rempli, empli. Les doigts de la Gryffone sursautaient frénétiquement, de quelques millimètres de trop, de quelques saignements sans saut. Pas de spectaculaire, rien d’impressionnant. « …tâche qui nous attend désormais tous les deux ». Uniquement l’écrasement, le fracassement d’un cœur contre sa poitrine protectrice, qui devient un carcan étouffant ; la douleur d’un saignement à l’évocation d’un nom. Interne, tout était si interne. Si abyssal, alors que le concert de bruit explosa. L'oreille tendue, la vue brouillée.
Charlie, implosant ; le Monde, explosant.
Des paumes jouant la comédie, euphorie d’une envie aussi éphémère que ce lien à la terre. La rose qu’était Charlie s’était fait piquer, par sa propre épine. La rose tremblait affreusement, triste rose trahie. Sa bouche se tordait sans voix, ses yeux mourraient sans éclat ; et son regard se tourna. Pas vers la table, pas vers les élèves, pas vers l’assiette ; vers le corps en Jaune et Noir. Debout, de dos. Le cœur de la Rouge et Or battait normalement, pas ses tremblements. Le corps hérissé, elle sentit soudainement la présence d’un liquide dans sa narine, d’un mouvement de la main, elle essuya et trahit son regard en le posant sur son index ; c’était transparent. Pas de sang. Ce n’était rien, à l’exception de ses doigts incontrôlables.

Un monde se décala de quelque réalités lorsqu’elle releva la tête, Aelle marchait vers l’estrade, ses cheveux détachés désespérément collés à son corps ; pas de vent ici, pas d’illusion dans l’instant. Pas de présence du temps dans Charlie et son regard, son regard agrippé à la fille sélectionnée. Frémissements. Si durs, si impitoyables. Yuzu, Solwen et Louna avaient toutes disparu ; il ne restait plus que ce corps mort qui était celui de la Rouge et Or. Corps hors du corps, la mâchoire serrée si fort.
Aelle monta les marches, elle s’apprêtait à se retourner ; alors que Charlie était bloquée. Plus rien ne répondait, il n’y avait rien à répondre ; seulement à recevoir. Elle s’oublia. Et ne vivait plus qu’à travers le corps qui lui était offert. Dans le mélange des tremblements, des frissons pulsaient, indésirables. Détestables. Charlie n’entendait plus, tout s’était calmé, tout était si calme dans cette grande toile et elle se voyait déjà, debout, là-bas, proche de la fille aux sous-sols.
Elle grimaça, et ses tremblements sursautèrent ; ses doigts frappaient contre ses cuisses, frénétiquement. Aelle se retourna, et frappa la tête au regard émeraude ; Charlie plongea ses yeux dans un dos, face à elle. Un dos banal, courbé à cause du manque d’appui, tourné à cause de cette estrade. C’était un grand dos. *P…*. Un beau dos dont les muscles se devinaient à travers la robe. Fin, élégant, sportif. *Merde*. Charlie continua à baisser la tête, et observa sa cuisse qui éclata de douleur ; ses ongles étaient profondément enfoncés dans sa peau. Elle relâcha brusquement son étau et regarda sa main comme si elle la découvrait pour la première fois, comme si c’était une aberration qu’elle soit là. Cette main tremblante, et ne voulant pas s’arrêter de trembler.
La Gryffone se sentait calme, mais son corps ne l’écoutait plus, comme il l’avait toujours fait. Son corps était indépendant, son corps la trahissait. Son lien avec la terre s’effritait, pauvre petite rose. Sa couleur paraissait trop intense, ses pétales trop gros, ses épines trop fragiles. *Bordel*.
La douleur s’était transformée. Plus d'euphorie, plus de hurlement. La poitrine de Charlie s’ouvrait d’une douleur qui donnait envie de mourir et de se terrer. D’en finir et de s’en aller.

La Rouge et Or savait qu’elle allait être sélectionnée, elle savait qu’elle allait devoir se lever. Elle savait qu’Aelle la regardait, elle le savait si bien ; mais elle ne savait rien. Aelle, la fille qui s’était moquée d’elle. Aelle, la fille au regard noir. Aelle, le monstre. Aelle. *J’te déteste*. Charlie savait, Charlie ne savait pas. Charlie allait devoir se lever, et se planter là-bas. *Oh bordel j’te déteste tellement*. Charlie tremblait, la cuisse meurtrie, la bouche étranglée, le regard touché. Elle observait ce dos quelconque, et pensait à se lever. Lentement, trop lentement. Se trainer, pour laisser Aelle la regarder entièrement. Ne jamais croiser son regard assassin. Se tenir debout, là-bas, face au monde ; et sourire pour la photo.

Une belle projection, une atroce illusion.

Une sublime photographie.









On bouge. J't'écouterais dans un coin plus tranquille.

Observant la Jaune-sans-noir sortir, je compris qu’on était libérés. Enfin. *Enfin…*. Les Autres parlaient, chuchotaient, nous pointaient du doigt comme des animaux ; ils ne faisaient pas attention au respect parce qu’ils étaient beaucoup trop, et qu’ils se croyaient invisibles dans cette masse. *Abrutis*. Je les voyais tous, sans exception. Et mes tremblements me faisaient chier. Je voulais qu’ils s’arrêtent, c’était la seule chose que je demandais.

Saisissant un peu trop fermement la main de ma partenaire, je l’emmenais à la table des Rouges, ils nous avaient fait une place en bout-de-table ; le plus proche possible des professeurs.
Pas un seul regard pour eux, pas un seul regard pour les Autres, j’arrachais un morceau de poulet pour le poser dans la main de la Chinoise. « C’est d’la viande ». Ma voix était bizarre, je chuchotais sans le vouloir, aucun son clair ne sortait de mes lèvres. J’étais trop calme, je ne ressentais rien ; à part ces foutus tremblements de merde. J’attrapais le reste du poulet d’une main tout en plongeant mon regard dedans ; il dansait au bout de mes doigts, me narguait de son tempo trop rapide. Foutus tremblements. *Fous-toi d’ma gueule*. J’avais mal au visage, quelque part entre ma joue et mon nez. Mes ongles fantômes étaient encore enfoncés dans ma cuisse, la droite. Je reposais le poulet dans son assiette. J’avais faim, mais aucune envie de manger. Aelle était disqualifiée avant même de pouvoir commencer, c’était une bonne nouvelle. Tournant la tête vers Qiong, je remarquais pour la première fois son beau visage. Aelle avait fait son spectacle exactement comme je l’imaginais : pour les Autres.
Pourtant, je ne comprenais rien. Ni la réaction des Chinois, ni la réaction des Autres. Tout ce que je comprenais, c’était qu’elle n’allait pas faire cette compétition. *Parfait*. Je ne voulais pas la voir, plus jamais. Je ne voulais plus la voir parce qu’elle était exactement comme dans mes souvenirs. Insensible. Elle s’en foutait de tout, comme moi ; je l’avais entendu, ressenti sans même la voir. Alors pourquoi je tremblais ? *Arrête, j’t’en supplie*. Parce qu’elle s’en foutait de moi. De Moi. Et ça, je ne l'acceptais pas.
Pauvre morceau de poulet, déchiqueté par mes frémissements, abandonné dans une assiette trop blanche pour cette atmosphère. Cassante. J’entendais les mots des Autres, et je me noyais de leurs dires. Qu’ils m’emmènent loin de cette table, qu’ils fassent selon leurs désirs en cette soirée. Moi, je préférais ne pas penser. Qiong était silencieuse, et je l’aimais pour ça ; elle n’ouvrait pas sa grande gueule, c’était parfait. Tout était parfait.

*Hein ?*. Tout le monde tournait la tête vers là-bas. *Où ?*. À mon tour, je dirigeais ma tête dans cette direction ; les Autres n’avaient qu’à m’emmener, qu’à prendre toute la place dans mon crâne comme ils aimaient tant le faire. J’autorisais tout en cet instant, j’autorisais qu’ils m’atteignent de leurs mains sales.
La Directrice marchant très vite, voilà ce qu’ils regardaient tous. Je me joignis à la mêlée, à la bouillie d’Autres. Elle traçait ! Toujours avec ce visage, ce même visage au regard opaque. Elle n’accordait son vrai regard à personne, alors que je donnais le mien à tout le monde. *Bon Dieu...*
Mes dents claquèrent. C’était une erreur de laisser mon regard toujours ouvert. Bordel, ouais ! C’était une grosse erreur ! À peine cette révélation percutait mon esprit pour me réveiller de ma léthargie que je me levais pour continuer à apercevoir la Directrice ; tirant sur un bras comme un morceau de viande. Le poulet. Mon poulet déchiqueté. Et… *BON DIEU !*. C’était Aelle. Une seconde plus tard, un bruit de chiotte ignoble retentit dans le silence relatif ; ce bruit claqua tellement fort dans mon crâne que je sentis mon équilibre vaciller.
Plus rien.
Elles avaient disparu.

*Transplanage !*. Je l’avais appris depuis peu, et c’était le premier que j’avais vu. Mon genou pulsait de douleur, je m’étais cognée contre le bois du banc. *Aelle*. Elle avait disparu avec la Directrice. Je m’assis lourdement. Lançant un regard circulaire autour de moi, je me rendis compte de l’irréalité de cet instant. Tout le monde se regardait sans savoir, les regards s’étonnaient sans comprendre, les bouches s’ouvraient sans pertinence. *Mais fermez vos gueules ! Vous voy…*.
Un manque me frappa.
Balayant mon alentour encore une fois, je n’arrivais pas à trouver ce qui venait de cesser brusquement, comme si je m’étais brisée au sol sans réussir à me recoller. Je baissais la tête sur mon poulet, déchiqueté dans son entièreté, et dans son intégrité. Il paraissait si faible alors que je ne l’avais même pas mangé. Mon regard dévia et se posa sur mes mains serrées entre mes cuisses.

Oh…

Ça m'avait échappé.
Je ne tremblais plus. Extirpant mes doigts de la tenaille de mon propre corps, je les plaçais en face de mon visage, comme s’ils étaient étrangers à moi. Ils ne frémissaient plus du tout, et leur brillance me frappa. Couverts de sueur, perlant de moi. Pourquoi est-ce que je ne tremblais plus ? *Mais...* Je voulais trembler ! Je voulais m’oublier ! *Aelle*. Je voulais y penser ! Encore, et encore.
Pourtant, son dos se diluait dans ce bruit de chiotte. Et mes pensées se dirigèrent vers les toilettes des filles pour une raison inconnue. *Aelle !*. Je l’avais revue, j’avais pensé à lui sauter dans les bras ! *J’crois...*. Je ne me rappelais plus très bien. J’avais pensé tellement fort. Je ne savais pas qui elle était, ça faisait tellement longtemps. Bordel.





La salle se vidait. Qiong me parlait et je l’écoutais. Des créatures assoiffées de chair et de sang, d'après ses dires. Et j’étais en train de sérieusement me demander si cette compétition allait m’apprendre quoi que ce soit pour améliorer ma magie. À entendre cette Chinoise, on allait juste se faire buter.
J’écoutais et je commençais à douter, mais je voulais devenir plus forte. Je voulais devenir invincible, je voulais me venger. Entre chaque mot de ma partenaire, comme des reflets, je voyais apparaître le visage de Louna. Absolument pas souriante, les lèvres magnifiques, les yeux envoutants ; et j’avais envie de la tuer. Elle était belle, mais d’une beauté haïssable. Fourbe, traitre. Je détestais sa beauté, elle me donnait envie de vomir.

Finissant ses phrases apprises par cœur, Qiong se leva et fut emmenée par l’autre Chinoise ; celle avec la gueule en biais, foutrement moche.
Le silence était roi, et j’étais son valet. À l'orée de mon regard, je remarquais la présence de l’Autre. Une Serdaigle. Inintéressante, je m’en foutais. Je me levais à mon tour en prenant la direction de la sortie, cette embrasure gigantesque.

Dans le hall, la couleur magique des sabliers attirait toujours mon regard, la vue de tous ces granules qui lévitaient ensemble me plaisait. Dans la royauté du silence, j’observais la danse immobile des quatre couleurs. J’étais seule dans ce grand espace, je n’avais pas sommeil. *Aelle*. Et un seul prénom me tournait dans la tête.
La Directrice avait l’air en rogne ; la punition allait être violente pour la fille aux sous-sols. Je me demandais comment elle pouvait porter un aussi joli prénom. *Aelle*. Je plongeais mes mains profondément dans les poches de ma robe. J’avais réussi à ne pas croiser son regard, j’étais fière de moi. Fière d’avoir été aussi forte depuis le début. Fière de n’avoir rien montré, et fière d’apprendre encore plus de magie. Fière de ma vengeance qui s’approchait, et fière d’être debout pendant que les Autres étaient assis. Fière de m’être retenue si fort contre la Noirceur, et fière de ne lui avoir accordé aucun regard. Je m’en félicitais. *Bordel…*. Pourtant, ma poitrine me faisait foutrement mal.

Une inspiration saccadée, hachée me brûla la gorge. Et je pris la direction de mon dortoir en essuyant mes joues mouillées. *Aelle*.

FIN

Brûlant de Fierté !