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 PV  Les tarés au pays des merveilles

On ne naît pas tous égaux. Ceux qui affirment le contraire ne sont que de ridicules idéalistes ; bien qu’il soit agréable de l’être de temps en temps, sans quoi le monde serait baigné de désespoir. Pourtant, non, nous ne naissons pas tous égaux. Faith Lumsden le savait bien : certains naissent avec des handicaps, des maladies, ou même dans des conditions extérieures qui leur seront handicapantes toute leur vie. Faith le savait puisqu’elle faisait précisément partie de cette catégorie de personnes qui est née avec une tare. Des tarés, ouais, comme on dit. Parfois, on peut entendre des encouragements, typiquement : « ne t’en fais pas, ça se soigne ! » ou encore « avec le temps, ça ira mieux » Ceux qui disent ça ne sont pas des tarés. Ils ne comprennent pas, ces gens-là, ces gens normaux.

Je pense qu’on ne peut pas imaginer à quel point on a de la chance, quand on est normal. On veut se différencier des autres, alors on adopte un look différent, on se rase la tête ou on se fait une iroquoise, on essaie de se démarquer, mais intrinsèquement, on reste normal. Et ça, c’est ça fait du bien. On se dit qu’à n’importe quel moment, on pourra redevenir celui qui se fond dans la masse, celui qui ne dépasse pas, qui entre bien dans le moule. Les tarés, messieurs dames, n’ont pas cette chance. Tu nais taré et tu mourras taré. Tu es poussière encore plus sale que les autres et tu retourneras à la poussière encore plus sale que les autres, c’est le cycle de la vie, et il n’y a pas d’autres chemins possibles. On va d’un point A à un point B, on traverse la droite, ou le segment – cela dépendra des croyances : « celui qui croyait au ciel et celui qui n’y croyait pas » – et on en bouge pas. On ne se risque pas à sortir le pied de la route trop longtemps. Il y a un minuscule espace de dépassement autorisé, et le temps que l’on peut y passer est limité, puisque quelqu’un dans la galaxie a bien dessiné cette fichue droite et qu’en sortir te ferait aller à ta perte, tomber dans le vide. Parfois, on s’autorise à tenter des choses, on fait des « expériences », mais au final on reprendra notre route, comme avant. Alors oui, t’es taré, mais faut faire avec.

Faith vivait avec un lit dans sa tête. Il était un peu comme un monstre avec qui on doit cohabiter. Parfois, il l’appelait, il lui disait : « viens dormir, viens on va passer un bon moment. » et elle venait, pleine d’insouciance, dans les bras de ce terrible colocataire. Les songes ne duraient pas longtemps, le sommeil non plus. C’était comme une visite de courtoisie : plusieurs fois par jour, elle accédait au monde des rêves, une mer de nuages où l’on croyait voler, nager dans un système d’apesanteur.

Actuellement, voyez-vous, Faith rêve. Ces lentes réflexions n’étaient qu’un voyage dans son esprit agité, révolté par tant d’injustice. Ce sommeil-ci n’a duré que quelques minutes, dix tout au plus. Ces instants de réflexion intérieure s’apparentent à une longue chute dans le vide. Bientôt, Faith va atterrir et se réveiller. Trois, deux… un… Et voilà. Elle ouvre les yeux. Elle reprend ses esprits, attendez… Elle se frotte les yeux douloureusement, sort de sa torpeur. Elle regarde autour d’elle, ahurie. La salle est calme, la plupart des élèves sont sortis s’amuser ou sont retournés en cours. Elle se tape le front du plat de la main, s’énerve contre elle-même. « Voyons Faith, c’est la nuit qu’il faut dormir ! »

Alors qu’elle reprend pleine possession de ses esprits, elle observe le plafond de la Grande Salle : il s’assombrit progressivement. Le soleil, dehors, doit être en chemin pour se reposer, lui aussi. En face d’elle, elle remarque enfin son frère, qui la regarde. Avec un sourire triste et des yeux fatigués, elle récite :


« Ici, tout le monde est fou. Je suis fou. Vous êtes folle. »

“I would challenge you to a battle of wits, but I see you are unarmed.”

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« Diantre ! Par quelle sorcellerie cette diablesse a-t-elle pu être dépossédée de son âme ? »

Kaleb leva ses deux yeux verts étincelants vers le fantôme qui se tenait à côté de lui. Le chevalier noir était un fantôme de haute taille aux allures d'armoire à glace dans son épaisse armure. Sa visière relevée laissait apparaître deux petits yeux accusateurs et un visage sévère souligné par une barbe foisonnante. Mais ca, Kaleb était bien le seul à pouvoir le constater. Assis à la table des Serdaigle comme quelques autres élèves privés d'heure de cours en cette fin d'après-midi, Kaleb faisait directement face à sa soeur, une poire à mi-chemin de sa bouche et l'insupportable fantôme qui le hantait depuis des lustres à ses côtés.

« Ferme-la, répliqua-t-il sèchement. »

Le fantôme du chevalier noir releva un sourcil bien trop épais et se mit à glousser en le traitant de "rejeton sans vergogne." Exaspéré, Kaleb soupira en ramenant ses yeux sur cette soeur qui attachait tant d'importance au sommeil le plus profond... indépendamment de l'heure et de l'endroit. Sans même regarder sur sa gauche et sur sa droite, il sentit très distinctement qu'un large périmètre de sécurité s'était naturellement installé entre eux deux et le reste des élèves de Serdaigle en présence. Il pouvait même sentir la brûlure de leurs regards sur son visage. Ses yeux vrillèrent instantanément vers le plafond puis se reposèrent tout aussi promptement sur Faith. Il détestait ses regards et détestait encore plus de les comprendre. Qui pouvait trouver parfaitement normal qu'un garçon de 11 ans parle tout seul ? Kaleb croqua nerveusement sa poire en se disant que jamais personne ne le croirait. Personne ne verrait jamais de ses propres yeux ce satané fantôme tout droit surgit d'un mauvais conte moyenâgeux... pas même sa soeur.

« Votre famille est maudite, rejeton, continua le fantôme du chevalier noir en ajustant ses jambières. Et j'ai le regret de te le dire, tu es le plus immonde des deux. »

Pour qui aurait pu entendre cette conversation dans son intégralité, la retenue de Kaleb aurait pu passer pour exceptionnelle, voir digne du plus grand sage des temps modernes. Mais muré dans son silence, Kaleb n'apparaissait que plus "ailleurs" et plus "distant", voir peut-être même "hautain." En réalité, Kaleb était tout au plus complètement perdu dans sa nébuleuse de songes et sujet à quelques violents maux de tête. Rien de bien grave. Une drôle de chose que la perspective sous laquelle on pouvait observer quelqu'un et de là en penser tout et très souvent n'importe quoi...

« La diablesse frissonne, s'exclama soudain le fantôme du chevalier noir en pointant sa grosse main gantée vers Faith. Le démon la ronge. Tu ferais mieux de la sacrifier au feu si tu ne veux pas être possédé à ton tour ! »

Kaleb laissa son front frapper le plat de sa main. La tête ainsi appuyée contre son bras accoudé à la table, il aurait presque pu donner l'impression de réfléchir mais en fait il bouillonnait de l'intérieur, déchiré entre son désir d'assassiner l'esprit vaporeux à ses côtés et la cruelle vérité qui lui rappelait sans cesse que cela était parfaitement impossible.

« Je devrais songer à me faire percer les tympans, dit Kaleb, le plus simplement du monde. »

Une fille de Serdaigle qui passait juste à ce moment-là derrière lui (en prenant soin de bien le contourner) manqua de renverser la pile de livres scolaires qu'elle tenait à bout de bras en l'entendant. Quand Kaleb posa ses yeux sur elle, ses joues virèrent au rouge et elle prit la poudre d'escampette. Et c'était lui qui passait pour cinglé ? C'était désespérant. Tellement désespérant qu'il se laissa presque surprendre par le réveil soudain de sa soeur. Il mangea un autre bout de poire.

« Je commençais à trouver le temps long, déclara-t-il en posant son menton dans sa main. Bien dormi ? »

Hell is empty and all the devils are here.
– Shakespeare
My imagination will get me a passport to hell one day.
– Steinbeck

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D’apparence flegmatique, Kaleb était sans doute tout autre en lui-même. Son esprit était sans cesse occupé par un soi-disant fantôme qu’il était seul à voir. Faith se demandait bien pourquoi un fantôme aurait choisi de hanter un môme, et cela la faisait douter de son frère. Peut-être délirait-il, peut-être était-il schizophrène ? Cependant, la jeune fille se gardait le plus souvent de faire la moindre réflexion : sans doute se trouvait-elle mal placée pour réagir à ce genre de manifestations de la folie, et puis son frère n’avait sans doute pas besoin de ça. Les exceptions n’étaient pourtant pas si rares : souvent, au réveil, Faith ressentait le besoin de mettre son frère au même niveau de bizarrerie qu’elle. Kaleb faisait en ce moment-même la démonstration de sa couverture de flegme, le menton négligemment posé sur sa main.

Il y a un certain âge où l’on croit nécessaire d’instaurer une « distance de sécurité » entre soi et les gens différents – la fleur de l’âge de la stupidité. Cet âge précis était atteint par de nombreux élèves ici, à Poudlard. C’est alors que tout naturellement, un écart s’était creusé entre les élèves restés dans la Grande Salle en cette fin d’après-midi et les Lumsden, ovnis de Serdaigle. Faith soupçonnait son frère d’être la cause de ce fossé : son fantôme, sans doute inexistant, était du genre bavard. Kaleb lui répondait, parfois, ce qui donnait l’impression qu’il parlait tout seul. La jeune fille, pour sa part, s’était efforcée de paraître normale auprès des autres. Elle avait souvent l’air fatiguée, certes, mais personne ne se doutait que son mal s’étendait plus loin que le simple besoin de repos.


« Il fallait bien que je te laisse tranquille avec ton terrible fantôme pour un petit moment, sourit-elle avec ironie. »

Faith recula et s’étira, mit une main devant sa bouche en baillant. Elle s’affala un peu, ses bras ballants et le dos rond, de petits yeux mi-clos et fit mine de mâcher afin de combattre sa bouche pâteuse. Si Faith ne dormait pas très longtemps, elle se réveillait pourtant avec l’impression d’avoir passé une nuit de sommeil. Il était pour elle difficile de se concentrer par la suite, et plus difficile encore d’activer ses muscles.


« Je n’ai jamais si bien dormi que maintenant ! Ah, si, peut-être, en fait. Il y a deux heures, j’ai piqué un somme en cours. C’était formidable, j’ai bien cru que j’allais me faire bousiller par des bestioles et me prendre une retenue en plus de ça. »

Elle mit les coudes sur la table et cacha ses yeux avec ses deux mains. Elle resta dans cette position un moment. Poudlard allait être une épreuve intense, pour elle : tout y semblait amplifié. La vie ici était éprouvante, et cela, elle pouvait le conclure alors qu’elle n’était dans l’école que depuis quelques jours. Il fallait qu’elle se relaxe, où elle pourrait en payer le prix, son quotidien pourrait vite devenir un cauchemar. Peut-être qu’elle visiterait très prochainement l’infirmerie du collège : on s’épuise rapidement à trop tirer sur la corde.

“I would challenge you to a battle of wits, but I see you are unarmed.”

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"Tranquille" n'est pas le mot que Kaleb aurait choisi pour définir les moments durant lesquels le fantôme du chevalier noir se montrait plus bavard et plus virulent. "Mortellement agaçants" leur seyait beaucoup mieux. L'ironie mordante de Faith eu vite fait de reléguer ce détail aux oubliettes. Ses yeux braqués sur elle, attentif, Kaleb observa la gestuelle post-réveil de sa soeur. Il s'agissait pour lui d'un étrange ballet d'étirements et de relâchements sans réelle trace d'énergie. Mais le plus amusant était sans doute qu'une fois ce rituel accompli, Faith ne paressait pas nécessairement plus réveillée que quelques secondes plus tôt. Même si elle prétendait n'avoir jamais aussi bien dormi qu'à l'instant.

« Trouvons une torche et brûlons-la, lui chuchota à l'oreille le chevalier noir. »

Kaleb eut un mouvement de recul en balayant l'air de sa main gauche. Le fantôme du chevalier noir se redressa, insensible à la main qui venait pourtant de traverser son corps vaporeux et se moqua de lui. Privilège de fantôme.

« Misérable vermine, riposta le chevalier noir. Penses-tu qu'un écuyer sans talent tel que toi puisse venir à bout de ma personne ? Une branche surélevée et une corde autour du cou te rendrait sans doute plus int... »

« L'écuyer t'e... s'emporta Kaleb en le fusillant du regard avant de s'interrompre à son tour en sentant le regard de Faith fixé sur lui. »

Il soupira en ramenant son regard sur elle et s'excusa d'une voix pataude. Que pouvait-elle bien penser de lui et de ce qu'elle venait pour la énième fois d'assister ? Probablement la même chose que les élèves qui l'observaient avec des yeux ronds à cet instant. Kaleb aurait souhaité se faire le plus petit possible pour échapper à la brûlure de leur jugement mais rien ne pouvait lui faire quitter le devant de la scène. Il croqua un nouveau bout de poire, peut-être un peu trop gros cette fois, et après l'avoir longuement mâché, l'avala difficilement.

« Le cours de défense contre les forces du Mal était intéressant, baragouina Kaleb en cherchant à faire oublier à sa soeur ce qu'elle venait de voir. Il baissa les yeux sur la table et se mit à fixer les miettes qui la décorait. J'avais l'air aussi doué avec ma baguette qu'un poulpe avec un pinceau, mais c'était intéressant... »

Kaleb se sentait rongé par la honte. Après s'être emporté sans raison apparente pour celles et ceux qui l'entouraient, voilà qu'il creusait sa propre tombe en évoquant sa gaucherie du premier cours de défense contre les forces du Mal auquel ils avaient tous deux assisté. Pour la première fois depuis son entrée à Poudlard, Kaleb éprouva un manque insoupçonnable en l'absence de son père. Lui seul aurait su comment désamorcer la situation et l'encourager à continuer malgré tout. Kaleb était de plus en plus démoralisé. Ce que, étrangement d'ailleurs, le fantôme du chevalier noir ne manqua pas de relever.


« Je ne veux pas de pleurnichards sous mon étendard. Même la pire vermine peut devenir homme. »

Il en savait vraisemblablement quelque chose à ce sujet. Kaleb l'ignora purement et simplement, trop absorbé qu'il était par les pensées qui traversaient son esprit.

« Faith... est-ce que la maison te manque ? demanda-t-il à demi-mot à sa soeur. Plus pour que les autres n'entendent pas que par honte de poser une telle question si peu de temps après leur entrée à Poudlard. »

Hell is empty and all the devils are here.
– Shakespeare
My imagination will get me a passport to hell one day.
– Steinbeck

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Kal était comme un avocat : dur à l’extérieur et tendre à l’intérieur, avec un gros noyau. Certaines personnes n’aiment pas les avocats et ne prennent alors pas la peine d’en retirer la peau pour découvrir l’intérieur. Certaines personnes aiment ça à petite dose et ne prennent pas le temps de découvrir le cœur. Toutes extraient le noyau et le jettent à la poubelle. La mère de Faith et Kaleb avait aimé l’avocat, avait découvert l’intérieur et en avait très vite jeté le cœur, ayant apprécié le fruit alors qu’il n’était pas encore mûr.

Faith, chaque jour, prenait le temps de découvrir un peu plus le cœur de son frère. Il fallait prendre le temps de creuser, ne pas couper au milieu de peur de heurter le noyau. C’était un travail fastidieux, dans lequel personne n’osait se lancer, mais Faith l’avait entrepris très tôt. Kal était son frère, après tout. Ses coudes toujours sur la table, elle ouvrit ses paumes comme une fleur et cala sa tête au milieu, observant son frère. Elle réfléchit un instant. Sans répondre à Kaleb, elle se leva soudainement, se pencha par-dessus la table, prenant appui sur un bras, et frotta la tête de son frère. La blonde avait parfois ce genre de réactions qui se voulaient réconfortantes mais qui pouvaient paraître humiliantes pour un garçon comme Kal. Avec un sourire, elle dit :


« Par ‘la maison’, tu veux dire papa ? On s’entend que vivre dans un château n’est pas désagréable, et je doute que ce soit maman qui te manque spécialement, il est trop tard pour ça. »

Elle se rassit d’un coup, faisant chuter ses petites fesses sur le banc de bois.

« Je me dis surtout qu’il doit s’ennuyer, tout seul. Elle marqua une pause, se mordit les lèvres et ajouta plus doucement, Il faudrait lui acheter un chat… »

La petite fille avait clairement une idée derrière la tête. En vérité, l’idée d’avoir un chat lui avait toujours plu. Il y avait bien eu le poisson rouge, mais il était mystérieusement décédé au bout de quelques jours dans l’aquarium. Convaincue qu’il était malade avant son arrivée dans la famille, Faith ne culpabilisa pas le moins du monde et visa même plus haut, d’où le chat. L’indépendance mêlée à la douceur de cet animal l’enchantait. Ce serait un chat noir de sorcière qui s’appellerait Salem. Faith aimait bien la sonorité du nom et encore plus la référence aux sorcières de Salem.

« Enfin. On a sept ans à passer ici, alors mieux vaut ne pas déprimer au bout de si peu de temps. Il y a plein de choses que j’aimerais faire ! Par exemple, tester qui est le plus nul d’entre nous. »

Elle lui fit un petit clin d’œil complice. Oui, Faith avait toujours une idée derrière la tête… Au vu de leurs qualités respectives en cours – n’oublions pas qu’à son premier cours de Défense Contre les Forces du Mal, Faith était tellement stressée qu’elle avait commencé par tenir sa baguette à l’envers – il aurait été amusant de confronter leur absence de talents. Bon, à leur décharge, il fallait bien avouer que ce cours avait été particulièrement éprouvant et difficile, tant au niveau mental que physique ! C’était une entrée en matière digne des instituts magiques les plus fous.
Un sourire accroché à ses lèvres, Faith attendit la réponse de son frère.


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