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 Volière  Toujours un coin de ciel bleu pour qui le veut  PV 

Depuis qu’il était tout petit, Tyr aimait se trouver en hauteur. Sur un balai, assis à la fenêtre, adossé sur une branche haute d’un arbre ; il se sentait plus proche du ciel, ce plafond inaccessible, et appréciait regarder les gens depuis une autre perspective. Depuis la volière, où il se trouvait, ces enfants qui jouaient dans le parc en ce milieu de mois d’avril, par une journée douce marquée par une brise qui pouvait provoquer quelques frissons, ressemblaient à des fourmis. Et Tyr aimait bien les fourmis ; elles lui permettaient de se sentir grand, de se sentir vivant.

Parfois, lorsqu’il somnolait sur son balai pendant l’entraînement de Quidditch – au grand dam de Nora qui essayait souvent de le garder éveillé par tous les moyens, le Gryffon s’imaginait en oiseau. Pas l’un de ces aigles trop communs et enviés par presque tout le monde, Tyr avait eu sa dose de Serdaigle pour une vie entière, mais plutôt une petite hirondelle, vive, virevoltant entre les courants aériens, aux ailes recourbées. Une hirondelle libre, qui se jouait du rapace gigantesque qui ne pouvait pas suivre l’animal agile dans les recoins les plus étroits.

Aujourd’hui, alors qu’il se trouvait dans son dortoir, Tyr avait reçu de la part de son père un colis contenant un kit de brossage pour son animal. Cadeau agréable de la part de son paternel, le pauvre garçon avait malheureusement déjà fait l’expérience d’entretenir le pelage d’Ojcu. Et il n’avait pas été enchanté à l’idée de recommencer. Mais ce qui était fait n’était plus à faire. Tyr s’était levé doucement, s’était approché du lit d’Audric où somnolait Ojcu pour le saisir par surprise… Mais le matou avait ouvert un œil. S’était alors ensuivie une bataille à coup de peigne et de griffes dans le dortoir, qui avait vu Tyr accomplir une victoire à la Pyrrus. Ojcu était débarrassé de ce qui l’encombrait, et son poil gris brillait comme jamais, mais il ne s’était pas rendu sans combattre : les bras de Tyr étaient couverts de traces de griffures, et sa main portait même la marque des canines de l’animal. Après avoir nettoyé le dortoir des bêtises des deux énergumènes, le Gryffon s’était rendu à la volière pour envoyer un hibou de remerciement à Owen. Et, n’allez pas lui demander pourquoi, Ojcu l’avait suivi, l’air de rien, enterrant la hache de guerre après un conflit qui avait seulement duré une dizaine de minutes. C’était pour cela aussi que Tyr appréciait grandement son chat ; les deux avaient des sautes d’humeurs impensables qui les rapprochaient sûrement.

Etant donné qu’il était déconseillé aux élèves d’emmener leurs animaux avec eux lors de leurs déplacements dans le château, le Gryffon avait fourré le chat au fond de la besace qu’il emportait toujours avec lui – étonnamment sans protestations de sa part – et était parti à la volière. La tour des Gryffons était située à peu près à la même hauteur que le repère à hiboux, mais il leur fallait tout de même passer par un certain nombre de couloirs avant d’y arriver. Un bonjour et deux miaulements étouffés plus tard, il était arrivé.

Tyr s’était servi de l’un de ces hiboux en libre-service que l’école mettait à disposition des élèves qui n’avaient pas de messager personnel. Il avait écrit un bref remerciement, demandé des nouvelles sans grande conviction, et l’oiseau était partie, la lettre coincée dans le bec.

Et le Gryffon était à présent penché par-dessus la rambarde des escaliers qui montaient jusqu’à la volière, à rejeter la tête en arrière, offrant sa gorge au vide, à sentir le vent lui chatouiller le nez, à respirer les odeurs des bourgeons qui fleurissaient sur les arbres. Ojcu était assis juste à côté de lui, à guetter les oiseaux d’un œil attentif. Tyr le savait, il avait confiance et le connaissait bien, le chat n’irait jamais chercher des noises à des oiseaux de proie comme ceux-ci. C’était lui la proie, dans cette volière.


« Hé, le chat, regarde ce nuage là-haut. Tu ne trouves pas qu’il ressemble à l’arbre dans le jardin, à Edimbourg ? » dit Tyr, la tête levée vers le ciel.

Ojcu miaula.

« Oui, je sais. C’est là qu’on s’était caché quand… tu te rappelles ? »

Tyr, lui, ne s’en rappelait que trop bien. Il allait évoquer le sujet quand Ojcu miaula à nouveau. Mais cette fois, ce n’était pas destiné à son maître.

Quelqu’un montait les escaliers.

Maïka Cooper : « La question c'est pas de garder Gryffondor pour sauver Poudlard, mais de virer Serpentard pour ne pas avoir à sauver Poudlard.»

 Volière  Toujours un coin de ciel bleu pour qui le veut  PV 

Mi avril 2042
Volière - Poudlard
1ère année



D’un geste du bras, je frottais mon nez qui ne voulait cesser de couler. Je reniflais, éloignant d’un revers de main les mèches de cheveux qui s’étaient collés à mon visage humide. Mes yeux étaient désormais secs, mais toujours aussi douloureux et rougeâtre. Dégoutée, je repoussais ma plume loin de moi, la regardant rouler sur le sol poussiéreux du couloir. Mon coeur s’affolait encore dans ma poitrine, sursautant parfois si violemment que je ne pouvais ignorer la légère nausée qu’il créait au fond de ma gorge.

Roulée en boule face à un parchemin aussi négligé que je l’étais, je me remettais doucement de la crise d’angoisse qui m’avait saisi brutalement. Sans signe avant coureur, elle m’avait surprise ; sournoise, elle avait serré mes poumons entre ses griffes acérées, avait planté son bec dans mes pensées, implantant insidieusement la peur et l’effroi dans tout mon être. Je vivais rarement des crises d’une telle ampleur, de celles qui me faisaient gémir et pleurer, qui m’empêchaient de respirer et de penser. Celle que je venais de vivre, sans que je ne comprenne la raison de son apparition, avait été si vive qu’elle me laissait dans un état second.

Les yeux fermés, je m’obligeais à prendre de grandes inspirations qui dénouaient mes muscles crispés. Quelques bruits parvenaient à retrouver le chemin de ma conscience, m’aidant à ralier la réalité ; le doux chant d’un volatile, la légère brise qui soufflait sous le ciel printanier, un lointain rire d’enfant. Les battements de mon coeur se calmaient lentement, jusqu’à enfin retrouver un rythme normal. C’était foutrement agréable ; quel étrange contraste. Cette angoisse qui régnait sur mes journées prenait une ampleur catastrophique lorsqu’elle arrivait ; mais paradoxalement, quand elle me quittait, elle me laissait dans un état particulièrement agréable, durant lequel un apaisement presque dérangeant s’emparait de mon coeur. J’en profitais, car cela ne durait guère de temps.

Lorsque cela passa enfin, je pus retrouver le contrôle bancal de ce corps qui ne m’appartenais plus. Je ramassais mon parchemin et ma plume, presque heureuse de cette activité pourtant honnie qui s’offrait à moi ; je dépliais le courrier que je venais de rédiger pour le lire une dernière fois. Mes mots étaient concis, sans épanchement et sans indicateur quelconque quant à mon état de ces derniers mois. En soit, un courrier rassurant destiné à des parents inquiets. Depuis le hibou que j’avais reçu en janvier, je prenais soin de ne pas me laisser à oublier de leur écrire.

Soupirant, je pris appuie par terre et me relevais. Bien que l’idée d’envoyer ce courrier me pesait, j’avais conscience de ne pouvoir y échapper. Je me mis lentement en route, profitant du temps que j’avais devant moi avant que l’ennuie ne me frappe à nouveau. Les mains enfouis dans le fond de mes poches, je déambulais dans les couloirs du château, ne remarquant même pas les quelques élèves que je croisais sur ma route. Comme la plupart des choses, ces derniers temps. Ignorer était devenu une habitude ; les choses me passaient au-dessus sans que je ne les remarque, ou sans que je n’y accorde la moindre importance. Les journées se ressemblaient toutes, j’avais du mal à les distinguer les unes des autres, je me trainais, heure après heure, cours après cours ; je traînais derrière moi un poids auquel j’avais fini par m’habituer. L’ennuie était palpable, aberrant et écoeurant, je passais mon temps à me battre contre lui et perdais régulièrement mes batailles.

Mon pas morne me menait vers mon but, me faisant traverser couloirs et escaliers avec une telle lenteur que mon regard accrochait des détails insignifiants qui prenaient une importance énorme ; ce nuage qui passait sur la toile du ciel, ces poussières que le rayon jaune du soleil rendaient visibles, ces bruits de pas qui me firent accélérer. Je plongeais de tout mon être dans ces éléments qui parvenaient à capter mon attention, essayant de réveiller ma curiosité d’antan. Le regard hagard, je marchais en regardant autour de moi, me sentant incroyablement effaçée. C’est dans cet état que je parviens au pied des escaliers menant à la volière.
La montée des marches fut laborieuse ; non parce que l’effort m’était difficile, mais parce que la fatigue pesait tant sur moi que je devais garder mon attention sur les marches pour ne pas m’affaler par inadvertance. Je me demandais si Hibou-aux-yeux-jaunes serait là.
*Cette fois, je ne te ferais pas peur*, promettais-je, grimaçant au souvenir du hibou criant son mécontentement.
Le sommet ne se trouvait plus très loin, je pouvais d’ors et déjà entendre les piaillements en pagaille des volatiles et le battement de leurs ailes. Mais alors que je parvenais au milieu de mon escalade, un miaulement soudain se détacha du boucan des oiseaux ; précipitamment, je pliais ma nuque pour regarder vers le haut, laissant mon regard se perdre sous la voûte de la volière. Ce geste soudain me déstabilisa et j’eu à peine le temps d’apercevoir une main accrochée à la rambarde que je me sentis glisser sur le sol. Je me rattrapais inextremis au mur, mais mon genoux frappa violemment l’arête de la marche en pierre. De colère et de douleur, un juron m’échappa.
*Qu’est-ce qu’un chat fout ici ?*, pensais-je avec hargne.

Je me relevais doucement, me dévissant le cou pour apercevoir l’animal. Je me figeais en constatant la présence d’un humain. D’un garçon. *Oh non*, pensais-je avec dépit. Pourtant, je me relevais et continuais mon ascension, ignorant la douleur qui pulsait dans mon genou. La rencontre avec les Autres m’importait peu, pour une fois que je trouvais de quoi occuper mon esprit torturé, je n’allais pas m’enfuir lâchement et me retrouver bêtement dans un couloir sans intérêt. Je me tendis imperceptiblement lorsque je passais sous la rambarde contre laquelle s’appuyait le garçon, mais je parviens au sommet de la tour sans encombre et sans rencontrer le chat responsable de ma chute.

Négligeant la présence du garçon, je regardais bien haut au-dessus de moi, cherchant parmi tous les plumages et les yeux colorés qui me regardaient, celui qui j’attendais.

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Tyr inclina lentement la tête vers la direction des pas. Il était immobile, tétanisé, paralysé par la peur, lui qui était d’habitude si insouciant. Quand il s’agissait de sa propre personne, il n’était en général pas inquiet, il avait fait des esquives et de la ruse sa spécialité. Mais si la personne qui montait les marches actuellement était un professeur, un élève souhaitant passer ses nerfs sur la première chose sur laquelle il tomberait, un monstre, ou même pire, la directrice, il y aurait des conséquences. Et ces conséquences retomberaient sur Ojcu. Le Gryffon ne prit même pas la peine d’essayer de ranger le chat dans sa besace : le miaulement avait été suffisament fort pour couvrir les bruits d’ailes et de piaillements, aussi la présence du matou avait été détectée. Il ne servait à rien de mentir. Et puis, Tyr pouvait toujours compter sur la chance.

La chance, qui, d’ailleurs, semblait avoir pris une fois de plus son parti, comme d’habitude.

Le garçon entendit un bruit sourd suivi d’un mot fleuri qui sortit de la bouche d’un élève. Il souffla un peu et ne put s’empêcher de ricaner doucement. Non seulement Ojcu n’avait rien à craindre, pas d’adulte revêche en vue, mais il avait réussi à faire tomber la nouvelle venue – Tyr avait bien entendu une voix féminine – dans les escaliers. L’espace d’un instant, le Gryffon imagina un élève basculant par-dessus la rambarde, et son sang se glaça. Mais la reprise du bruit des marches le rassura.

Maintenant qu’il y avait une personne de plus dans cette, Tyr pensa que ce n’était pas le meilleur endroit pour contempler le ciel en compagnie de son animal. D’accord, il se trouvait en hauteur, et la proximité des oiseaux permettait de décourager Ojcu de faire des bêtises, mais c’était loin d’être l’endroit le moins fréquenté de Poudlard, aussi il se promit intérieurement d’éviter de revenir trop fréquemment dans cet endroit qu’il affectionnait pourtant. Il arriverait sûrement, avec quelques négociations et une boîte de chocolats bien garnie, à négocier avec le Saule Cogneur pour pouvoir escalader ses branches, il n’en doutait pas un instant.

Il découvrit alors l’élève qui avait chuté dans l’escalier. Elle devait avoir son âge, à peut-être un an près ; Tyr devina à son attitude et à ses vêtements qu’il s’agissait d’une Poufsouffle. Il n’avait… pas vraiment d’opinions sur cette maison, mise à part qu’il partageait quelques qualités avec eux, notamment la loyauté – mais envers Gryffondor, ne vous y méprenez pas. La seule Poufsouffle avec qui il avait d’ailleurs discuté était dans un état de tristesse permanente. Lorsqu’il fit plus attention à la nouvelle venue, il s’aperçut qu’elle n’allait pas vraiment mieux que son homologue. A croire que le régime sévère d’endives imposé par les deux professeurs de Poufsouffle avait quelques effets secondaires…
Alors qu’elle passait à côté de lui, en silence, sans même lui accorder un regard, Tyr sentit quelque chose lui pousser le bras. Ojcu remuait sa tête contre son coude, très probablement mécontent d’avoir perdu l’attention de son maître. Tyr sourit et lui caressa le menton avec son doigt. L’animal se mit à ronronner en frisant le nombre de décibels que provoquerait un avion de chasse. Parfois, Tyr se demandait si son chat n’était pas sa parfaite incarnation en animal.

Il essaya de se reconcentrer sur le ciel après cette interlude de nature humaine. L’arbre du jardin d’Edimbourg en version cotonneuse avait disparu, laissant place à un pannus de petite taille qui représentait le visage boursouflé d’un bébé trop joyeux. A côté du bambin semblait apparaître, dans un magnifique cumulus bourgeonnant, deux bras tendus vers l’espace dont l’origine se perdait dans la masse nuageuse.


« Ojcu, mate un peu celui-là, on ne… »

Il s’arrêta. Il ne pouvait plus imaginer librement, à présent que quelqu’un était à proximité et pouvait entendre sa discussion – leur discussion. Tyr se retourna lentement vers l’intérieur de la volière et s’adossa contre la rambarde. La Poufsouffle se trouvait là, toujours silencieuse, aussi discrète que possible.

Elle était un frein à l’imagination débordante du jeune homme
.

« La moindre des choses serait de dire bonjour, tu ne crois pas ? » demanda Tyr d'un ton qui se voulait arrogant, presque provocateur.

Il grimaça. Il avait tout de suite oublié que la fille n’avait pas l’air dans son assiette. Mais comme pour le rassurer, Ojcu se mit à ronronner de plus belle. Ce chat avait réellement quelque chose dans le crâne.

Maïka Cooper : « La question c'est pas de garder Gryffondor pour sauver Poudlard, mais de virer Serpentard pour ne pas avoir à sauver Poudlard.»

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Un grand duc qui cachait sa tête sous son aile, un hibou ridiculement petit, de grands yeux sombres, une chouette à lunette ; celle-ci ne me quittait pas du regard, elle semblait me sonder. Un instant, je plongeais mes yeux dans les siens, abaissant légèrement la tête sur le côté. Voyant qu’elle ne réagissait pas à ma salutation, j’haussais les épaules et revint à ma recherche. Sans réelles raisons, je ne souhaitais pas d’autre oiseau pour mon courrier qu’Hibou-aux-yeux-jaunes ; et lorsqu’une idée s’imposait ainsi dans mon esprit, je me plongeais corps et âme dans celle-ci, car je ne savais que trop bien que mon engouement ne durerait pas.

Je jouais de mes épaules pour les détendre et plongeais une nouvelle fois mon regard noisette dans les méandres de la volière. La voûte était haute, des volatiles entraient et sortaient sans se soucier que ce faisant, ils me faisaient perdre le fil de ma recherche. Pourtant, immobile, je persistais à fouiller l’endroit, tournant la tête dans tous les sens en prenant soin de ne pas la tourner vers l’Autre. Je ne me souciais guère de sa présence. Comme toutes choses qui ne faisaient pas parti mon fil de pensée, il volait au-dessus de moi, n’atteignant pas mon attention. Frustrée de ne pas trouver mon compagnon de courrier, je soufflais bruyamment ; nouvelle habitude de ma part. Si j’agissais dorénavant lentement pour profiter du Temps que le temps me permettait sans ennuie, j’extériorisais également ce à quoi je pensais. En soufflant, soupirant, jurant, criant et malheureusement pleurant. J’étais à fleur de peau, tous le temps, à chaque instant de la journée, que ce soit au réveil ou au coucher, sous la pluie ou le beau temps. C’était devenu un muscle que je travaillais chaque jour et parfois avec si peu d’envie ou de raison que cela en devenait incompréhensible ; comme cette fuite qui me poussait à jeter loin de moi certaines pensées qui venaient m’empoisonner.

D’un geste négligeant, je passais ma main dans mes cheveux emmêlés, massant mon crâne pour en apaiser la douleur.
*Peut-être qu’il est déjà en mission ?*, pensais-je avec crainte. J’espérais de tout mon cœur que cela ne soit pas le cas, car je resterais ici à le chercher tant que ma lassitude ne m’aura pas attrapé.

Je me tournais vers un renfoncement dans un coin éloigné, quand soudainement, une voix masculine s’éleva dans mon dos. Mon corps se tendit brusquement mais je ne sursautais pas ; mon cœur se contenta de battre furieusement dans ma poitrine et mes épaules de se soulever exagérément sous l’inspiration que je pris alors. Je ne me retournais pas, mais mon esprit accrocha les paroles du garçon - qui malheureusement était toujours présent ; “Ojcu”, avait-il dit. Je me questionnais rapidement avant d’hausser les épaules et de rapporter mon attention sur les hiboux.
*Qu’il aille parler ailleurs*, maugréais-je. Un inattendu tiraillement secoua mon cœur, me rappelant subtilement qu’il y avait eu un jour où ces étranges paroles m’auraient poussé à questionner mon importun compagnon.

« La moindre des choses serait de dire bonjour, tu ne crois pas ? » intervient le garçon.

Cette fois-ci, mon cœur tressauta violemment dans ma poitrine, et je me retournais. La voix de l’enfant s’était faite moqueuse, presque irrespectueuse. Mais ce qui me surprit le plus ne fut pas ce ton désopilant mais l’effroyable sentiment de pitié que je ressentais alors. Comme une vague empoisonnée, il s’échappa de mes tripes pour remonter le long de mon corps, jusqu’à frapper mon visage avec force ; celui-ci s’affaissa en une moue dégoûtée, les coins de mes lèvres se tournant vers le bas et mes narines s’ouvrant légèrement. Peu de comportements des autres se voyait accepté par ma conscience, ces derniers temps. J’attendais que la colère vienne, comme cela était souvent arrivée, nourrie par la susceptibilité qui avait toujours était mienne, mais elle n’apparut pas. Je me réjouissais intérieurement de ce fait qui n’était que le rejeton de mes efforts ; m’éloigner du monde avait eu les effets escomptés.

« Je vois pas pourquoi, » lui répondis-je alors d’une voix éteinte et malgré tout sincère.

Le garçon se tenait là, près de la rambarde ; cheveux d’une couleur indescriptible, grand - plus que je ne l’étais, et tout aussi pâle que moi. Mes yeux qui parcouraient son corps s’arrêtèrent sur la couleur de son uniforme. *Gryffondor*. Mon cœur rata un battement et alors qu’un prénom commençait à se former dans mes pensées, je rejetais bien vite ces dernières à la force de mon esprit, ignorant la soudaine tristesse qui ébranla la moue de mon visage. C’était comme un combat, ses yeux apparaissaient, je leur envoyais un coup mental et ils disparaissaient ; cela ne réussissait pas toujours, mais l’entraînement était si récurrent que ça commençait à fonctionner.
Je grimaçais et baissais la tête, laissant mon regard couler le long du corps long et fin du l’autre. Et ce que j’avais manqué me sauta soudainement aux yeux, surprise qui m’éloignait momentanément de mes pensées : aux pieds du garçon, un chat, une grosse boule de poils grise dont les ronronnements bruyant atteignirent mon attention ; comment avais-je pu ne pas les entendre plus tôt ? C’était donc lui, qui m’avait fait chuter. Je le regardais sans réaction, il semblait proche de son maître. Si, lorsque les choses parvenaient encore à m’intéresser, je m’étais pris d’une certaine passion pour les créatures magiques, les bestioles aussi ordinaires que les chats n’avaient pas la qualités de m’émouvoir plus que cela. Ils n’avaient rien à m’apporter ni à m’apprendre, mon avis à ce propos n’avait pas changé lorsque j’avais perdu l’attrait de la Connaissance.

Finalement, je plongeais une dernière fois mes yeux charbons dans le regard brun du Gryffondor avant de me détourner de lui. Ma lettre, que j’écrasais encore de mes doigts, attendait de partir et mon envie de la faire effectivement s’envoler vers le Domaine commençait à diminuer. Posant mes yeux sur la chouette qui ne m’avait toujours pas quitté du regard, je me rendais compte que mon attrait soudain pour Hibou-aux-yeux-jaunes s’était aussi amoindri. Je compris que ma crainte de l’ennuie apparaissait avant même de la sentir et mû par une effroyable sensation de vide, je m’avançais soudainement vers les hiboux en ouvrant la bouche :

« T’es où, Hibou ? », lançais-je d’une voix presque suppliante que je haïssais sur le coup.

Je me mordais la lèvres, non parce que je me rendais compte que mes mots devaient être incompréhensibles pour le garçon, mais parce que le-dît hibou n’apparaissait pas. Regardant en l’air, je tournais sur moi-même, ignorant mon mal de tête qui s’intensifiait. J’étais habité par le besoin de voir la créature, un besoin intense d’arriver au terme de ce que j’entreprenais sans que n’intervienne l’ennuie qui stoppait toutes mes tâches.

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La rambarde le l’escalier n’était clairement pas faite pour s’appuyer contre. Le dos déjà souffrant de Tyr n’appréciait pas du tout la proximité et la dureté de la pierre, et il remua inlassablement afin de trouver une position confortable. Non, décidément, il n’y arrivait pas. Il soupira. Toujours en ronronnant, Ojcu sauta de la rampe et vint se placer juste devant les pieds de son maître, assis, la queue enroulée autour de ses pattes, les pupilles d’ambre le regardant non sans une certaine malice. Si l’intuition de Tyr était bonne, il allait se passer quelque chose. L’instinct d’un chat se trompait rarement, celui du sien encore plus.

A ces mots, la fille fit volte-face. Tyr renifla pour se boucher les tympans, prêt à se faire enguirlander vertueusement par la Poufsouffle qui n’était pas d’humeur à discuter. Mais à la place, elle se contenta de répondre un très court – mais efficace –
« Je vois pas pourquoi ». Très bien… Allait-on donc assister à une guerre entre les deux enfants dont l’issue déterminerait celui qui aurait l’accès exclusif et temporaire à la tranquillité de la volière ? Voyant qu’elle le fixait, Tyr lui adressa un sourire immaculé, à la fois moqueur et plein de bonnes intentions, qu’il retira immédiatement lorsqu’il vit qu’elle fit la moue. Mais pas une grimace de dégoût, non : une réelle expression de tristesse. Quelque chose qui ne devait pas être plaisant à vivre était en train d’arriver.

Ses yeux s’attardèrent sur Ojcu. Le chat regardait la fille, la tête penchée, toujours en émettant le bruit d’une tondeuse à gazon, ses oreilles tendues droitement vers le ciel, la respiration lente. Comme s’il évaluait les capacités ainsi que les émotions de la Poufsouffle qui se trouvait en face de lui. Les deux se fixèrent longuement, chacun jugeant l’autre. Puis l’humaine se désintéressa de l’animal, se retourna et repartit à la recherche de ce qu’elle cherchait. Tyr se baissa et gratouilla son chat derrière l’oreille. Il chuchota :

« Bravo, Ojcu, joli duel de regards ! »

Il eut le droit à un bourdonnement félin exceptionnellement puissant en guise de réponse. Et un miaulement.

« Oui, je sais. Je vais me rattraper » dit Tyr, prétendant comprendre les bruitages cataires.

Il se remit droit. D’un pas de velours, il s’avança à l’intérieur du perchoir. Les oiseaux regardèrent le nouveau venu avec méfiance : pour eux, il était juste l’humain qui avait apporté un potentiel prédateur juste à côté de leur nid. Il leva la tête. Deux grands ducs rentrèrent dans un hululement commun, comme s’ils prévenaient leurs camarades que leur voyage avait été fructueux. Le Gryffon les enviait : ces animaux n’avaient pas besoin de développer de l’amitié entre eux pour pouvoir cohabiter ensemble. D’ailleurs, ils ne savaient même pas ce qu’était le concept d’amitié. Ils arrivaient à s’entendre… car ils étaient des hiboux. Qui se trouvaient en compagnie de hibou. Ce simple rapport créait une relation, ce qui emplissait Tyr de jalousie.

Cela le mettait en rogne de voir une telle socialisation à chaque endroit dans le monde qui l’entourait, lui qui avait tant de mal à garder une amitié suffisamment longtemps pour pouvoir dire d’elle qu’il s’agissait d’une amitié. Un mot de trop, un rire en plus, et hop, la personne avec qui il conversait était vexée. Loin de lui l’envie d’être un garçon désagréable, Tyr, il le reconnaissait, était un peu égoïste, mais parfois cette émotion prenait le dessus sur tout le reste. La preuve la plus récente étant la remarque déplacée à la Poufsouffle. Et c’était aussi la raison pour laquelle il était si proche de son chat. Qui se ressemble s’assemble, et les chats étaient connus pour leur comportement indépendant.


« T’es où, Hibou ? »

Le Gryffon avait vu juste, en effet, elle était à la recherche d’un volatile pour porter la lettre qu’elle tenait dans la main. Qu’elle froissait, d’ailleurs. Il regarda quelques chouettes, examina les deux hiboux qui venaient de revenir de voyage. Puis il aperçut une petite hulotte, aux grands yeux tubulaires, qui elle aussi avait planté son regard dans la petite lettre. Tyr rabattit sa manche et offrit son bras à l’oiseau, qui grimpa sur ce nouveau perchoir qui n’avait pas l’air de lui déplaire. Il sentit les serres lui griffer le bras lorsque l’oiseau se déplaça, mais la douleur disparut vite. Il interpella à nouveau la Poufsouffle :

« Tu devrais utiliser celui-là. Ça lui ferait plaisir, je crois. »

Il passa un doigt sur le crâne emplumé de l’animal, déclenchement un miaulement d’indignation chez Ojcu. Décidément, on aurait dit que tout était attrait à la jalousie chez les deux compères.

Maïka Cooper : « La question c'est pas de garder Gryffondor pour sauver Poudlard, mais de virer Serpentard pour ne pas avoir à sauver Poudlard.»

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Sans réelle surprise, aucune réponse ne me parvint ; je grimaçais à ce constat, je pensais qu’Hibou-yeux-jaunes aurait reconnu ma voix. Mais je ne faisais que me leurrer. Cet hibou, comme tous les autres hiboux de l’école, avait pour seule mission d’apporter mon courrier à l’endroit où je souhaitais le voir s’envoler. Il n’avait aucune attention de s’attacher à moi ou de ressentir le besoin de me voir. Je restais les bras ballants au centre de la volière, me demandant comment j’en étais arrivé à cette envie de créer une relation avec un hibou.

Je soupirais et baissais les yeux sur ma lettre. Le parchemin était froissé, ce qui lui donnait l’air négligé ; je ne m’attardais pas sur ce détail, je me foutais que Papa et Maman reçoivent un parchemin de cette qualité-là. Des chuchotements se firent soudainement entendre dans mon dos, je me tendis légèrement, mais ne réagit pas. J’haussais un sourcil en tendant l’oreille :
*il parle avec son chat ?*. Cette idée m’aurait plu, il y a de cela quelques mois.

Dans un geste inconscient, je posais la lettre sur mon ventre et entrepris de l'aplatir ; je savais qu’il était important de laisser visible l’adresse sur le devant du parchemin, le travail d’Hibou-yeux-jaunes en serait plus facile. Après un énième passage de ma main sur le papier rêche, un détail m’interpella ; les yeux écarquillés, je regardais la face de la lettre, sur laquelle aucune indication n'apparaissait. Frénétiquement, je tournais plusieurs fois le parchemin pour remarquer l’inévitable : je n’avais pas inscrit l’adresse du Domaine sur le parchemin. La sensation d’avoir échoué me compressa la gorge si fort que je sentis une nouvelle fois les larmes me monter aux yeux. Tout n’était qu’un perpétuel recommencement ; inlassablement, tous les jours, ma conscience me rappelait tout ce qui avait changé, tout ce que je n’étais plus. C’était comme une leçon particulièrement douloureuse de la vie qui souhaitait me faire passer un message. Mon comportement, mes oublis et mes larmes m’agaçaient ; je serrais le poing, ne me souciant guère de froisser la lettre que j’avais pris soin d’aplatir, dans une vaine tentative de contrôler la décharge qui montait le long de mon corps. C’était une sensation trop habituelle, celle de la colère qui coulait dans mes veines, celle de la douleur qui pulsait dans mes yeux lorsque je pleurais, celle de la lassitude qui pesait tellement sur mes épaules que j’avais la sensations de marcher les épaules voûtées.

Je pris une respiration tremblante en levant les yeux ; mon regard, que je savais désormais charbon, parcourait lentement le mur de la volière. Perdue, je m’avançais de quelques pas, me disant qu’envoyer la lettre dans la seconde, sans me soucier de son parcours ni du hibou qui s’en occuperait, me permettrait de m’en aller et de ne plus penser à cela.
*Et pour faire quoi ?*, pensais-je alors d’une voix ironique. Et ma voix avait raison.

« Tu devrais utiliser celui-là. Ca lui ferait plaisir je crois, » dit soudainement le garçon dans mon dos.

Sa voix, suivit du miaulement du chat, me sauva de la sensation désagréable qui commencait alors à s’infiltrer dans mon corps, faisant se crisper chacun de mes muscles ; l’angoisse. Je me retournais rapidement vers lui, bénissant inconsciemment Merlin qu’il soit présent pour me permettre de m’échapper de mes pensées. Surprise, je remarquais qu’il s’était quelque peu avancé dans la volière, j’avais été si prise dans mes pensées que je ne l’avais pas entendu. Toute son attention était porté sur l’animal qui était posé sur son bras, une belle petite chouette dont les plumes frissonnaient sous le plaisir évident que lui apportaient les caresses du garçon. Ce couple était étrange à voir et c’est pour cela que je les observais un instant sans répondre ; je regardais la chouette et me fit la réflexion qu’elle était loin de ressembler au hibou que je souhaitais avoir. Pouvais-je tout de même accepter l’offre du Gryffondor ?


« Tous les hiboux ne prennent pas plaisir à transporter les courriers, » disais-je contre toute attente.

Mais je m’approchais tout de même. Je ne sais pas pourquoi je faisais cela, je sentais encore mon coeur tambouriner dans ma poitrine et me yeux me piquer des larmes que j’avais contenu ; mais je savais également que je venais de justesse d’échapper à une nouvelle crise d’angoisse, et c’est de cela que je voulais me soustraire. De cet effroi lancinant qui me poursuivait sans fin, s’accrochant à mes espoirs et mon ennuie ; je ne pouvais plus m’ennuyer, ni ne rien faire, ni penser à m’ennuyer ni penser à ne pas penser. J’étais enfermé dans un corps qui ne pouvait faire autre chose que de subir le joug du cercle vicieux de ses pensées. Alors je m’approchais du garçon, en prenant toutefois soin de garder une distance raisonnable entre lui et moi. La chouette me regardait et je la regardais aussi ; je lui trouvais tout à coup tous les défauts du monde, tout ce qui l’éloignait d’Hibou-aux-yeux-jaunes. Tout d’abord, elle était plus grande que lui, et ses plumes ne paraissaient pas aussi soyeuses, puis elle n’avait pas les yeux jaunes, et sa tête était trop grosse. Mais surtout, elle ne me regardait pas de ce regard colérique et à la fois attendri, elle ne me faisait pas penser à cet hibou au caractère difficile. Un peu comme tous les Autres ; ils n’étaient pas Elle. La gorge nouée, je regardais le garçon de biais. Ses cheveux ne semblaient pas doux, il était trop court, et il n’avait pas un regard si pénétrant, d’une couleur émeraude à hanter les nuits de chacun. Il était trop grand et trop fin, sans formes et sans cette voix qui m’avait compris si facilement.

Me rendant compte que je comparais ce garçon à une fille qui m’avait oublié, je détournais les yeux avec un ricanement moqueur destiné à cacher ma tristesse.
*Il est pas elle, et ça vaut mieux*, pensais-je alors avec douleur. Je ne savais même pas si elle aimait autant les animaux que ce garçon semblait les adorer. Je ne savais rien, absolument rien. Tel un poignard meurtrier, la nostalgie d’un temps qui n’était plus me frappa la conscience ; je me tassais un peu plus sur moi-même, accusant difficilement le coup. Il fallait que j’agisse, maintenant, si je ne voulais pas hurler à m’en déchirer les cordes vocales. Je levais mon regard hanté que je posais sur le garçon au volatile. Soudainement, comme si un ressort se trouvait entre mon mon corps et mon bras, ma main se souleva pour se poser sur le corps de la chouette.

L’animal se crispa mais je la caressais doucement pour la rassurer ; un baume apaisant coula un instant sur mon coeur, éloignant ma tristesse. Je savais encore me faire aimer de ces animaux, tout n’avait pas changé. Un sourire tremblant se dessina sur mes lèvres, c’était si surprenant que le monde sembla s’arrêter de tourner autour de moi. Depuis combien de temps n’avais-je pas ressenti une telle paix ? Oh, il ne fallait pas se leurrer, je me sentais encore douloureusement vivante, douloureusement en manque d’une chose que je n’avais jamais eu ; mais à cet instant précis, alors que je fermais les yeux en ressentant la douceur des plumes sous mes doigts rêches, je crois que je m’oubliais un peu. Et c’était bon.


« T’es plus douce que c’que je pensais, » chuchotais-je doucement pour ne pas me bousculer. Je n’ouvrais pas les yeux, de peur de quitter cet apaisement soudain, mais je m’adressais au garçon : « c’est pas elle que je cherchais… ».

Je me foutais, à cet instant précis, de l’endroit où se trouvait Hibou-aux-yeux-jaunes, bien que je n’oserais me l’avouer à voix haute. En y pensant, je prenais un malin plaisir à me foutre de toute chose qui n’était pas la sensation que ressentais mes doigts à caresser l’oiseau et mes lèvres à s’étirer d’une façon agréable que j’avais oublié jusqu’ici.

 Volière  Toujours un coin de ciel bleu pour qui le veut  PV 

*Oui Ojcu, je sais, nous sommes des lions et nous avons notre fierté. Toutefois, tu reconnaîtras que nous sommes des Gryffons avant d’être les rois de la savane, et qu’il est de notre devoir d’aider les personnes dans le besoin.*

Miaulement.

*De toute façon, c'est moi qui décide. Et tu ferais bien d’y mettre un peu du tien.*


Le matou se mit à se lécher la patte arrogamment, tout en regardant son maître du regard. Tyr fronça les sourcils. Jusqu’ici, Ojcu n’avait jamais eu de comportement différent, mais le garçon découvrait à présent que son chat était capable de se moquer des gens en leur faisant comprendre qu’il était bien plus malin qu’il n’y paraissait. Un jour, le Gryffon découvrirait la vraie nature de son animal. Il se l’était promis. Et après tout, sa fameuse fierté de Gryffon ne le forçait-il pas à tenir ses promesses ?

Il vit la fille se retourner lentement, le regard paniqué, presque effrayé par la voix du garçon. Mais à la vue de l’oiseau, elle sembla se détendre. Elle relâcha ses membres, souffla et s’avança très lentement vers le garçon. On aurait presque dit – excusez la délicatesse de Tyr – un animal sauvage qui avait cru entendre un prédateur avant de se rendre compte que ce n’était qu’un autre congénère. La méfiance n’avait pas totalement disparu, et tant qu’il en serait ainsi, le Gryffon savait qu’il serait difficile d’obtenir quelque chose de sa part. Mais bon, il était patient. Et surtout, il n’avait rien d’autre à faire.


« Tous les hiboux ne prennent pas plaisir à transporter les courriers. » répondit-elle. Mais enfin, elle était dans une volière pleine à craquer de rapaces qui n’attendaient qu’une chose : se dégourdir les ailes au-dehors, à l’air libre, plutôt que de rester confinés dans cet endroit où ils attendaient inlassablement qu’une occasion se présente ! Et sur ce coup-là, on pouvait totalement faire confiance à la direction de l’école qui avait su dénicher des pépites en guise de messagers ! Tyr en savait quelque chose : le hibou familial des Uynauge, un Kétoupa ramené par son père de Malaisie lors d’un voyage – et nommé affectueusement Siegfried par le garçon – avait l’assiduité d’un ours en période d’hibernation. Ici, les chouettes se battaient presque pour pouvoir envoyer le courrier à la place d’un autre. Non, cela, il ne l’acceptait pas.

« J’en doute fortement. » dit-il d’une voix convaincue. « Attends… »

Il claqua des doigts de sa main libre à l’oreille de la chouette, qui retourna la tête vivement, les yeux écarquillés. Puis Tyr effectua une rotation avec son bras de façon à ce que l’oiseau ait la lettre dans son champ de vision. Puis il lui planta l’index devant les deux yeux. Elle se focalisa instantanément sur son membre. C’était une technique qu’il avait dû utiliser à plusieurs reprises avec Siegfried. Puis il dirigea le doigt vers la lettre que la Poufsouffle tenait toujours L’attention de la hulotte se reporta sur le morceau de parchemin froissé. Tyr sentit l’excitation se dégager de l’animal : de fait, il ne sentit pas l’aura d’impatience qu’il dégageait, mais plutôt les serres qui s’enfoncèrent plus durement dans sa peau, mettant la chair à vif. Il crispa les dents. Les malheurs des uns font le bonheur des autres…


« Tu vois ? Excitée comme une puce. »

Tyr sentit qu’il avait presque réussi à mettre sa camarade en confiance. Elle leva une main incertaine et la posa sur la tête du hibou. Aïe. Décidément, il semblait qu’il n’y avait qu’un seul humain doué en relations animales dans cette volière. La chouette hulotte dût ressentir la détresse de la jeune fille, car elle s’ébroua soudainement, enfonçant un peu plus ses griffes dans le perchoir humain qu’incarnait le Gryffon. Mais bien plus fort, cette fois-là. Tyr ferma les yeux et retint une larme, qui provenait à moitié de la douleur, et à moitié du rire. Il faut dire que la situation était pour le moins loufoque. Tyr qui voulait juste au départ être tranquille dans la volière, était à présent sûrement en train de saigner pour une fille qu’il aurait pu faire déguerpir en quelques mots. Il devait vraiment définir une pensée linéaire dans ses actions, au lieu de faire comme à son habitude l’éternelle girouette. Sinon, il ne pourrait jamais obtenir ce qu’il voudrait.

Enfin. Autant continuer sur cette lancée. Il n’avait plus rien à perdre…


« T’es plus douce que c’que je pensais. »

« Tu ne devrais pas toucher un animal quand tu n’es pas bien toi-même. Surtout des créatures magiques, elles sont très sensibles à ça. Aux émotions. »

On aurait presque dit qu’il lui faisait la morale, alors qu’il voulait surtout l’aider. Mais énoncer des règles qui étaient pour lui des évidences mêmes, il trouvait cela plus que pénible. Intolérance quand tu nous tiens… Il garda la chouette sur le bras, mais demanda tout de même :

«  Tu sais, même si ce n’est pas le hibou que tu cherches, tu ne penses pas que tu pourrais donner sa chance à celle-là ? Je suis certain qu’elle se fera un plaisir de livrer ton courrier à l’autre bout de la planète. »

C’est le moment que choisit Ojcu. S’avançant courageusement dans la volière, ne prêtant pas attention aux regards ulcérés des oiseaux qui le regardaient, sidérés, il approcha des deux humains et commença à se frotter en ronronnant à la jambe de la Poufsouffle. Tyr ne put s’empêcher de faire une remarque amusée.

« Et si jamais ton destinataire se trouve dans le parc, tu peux compter sur Ojcu, je crois… »

Lorsqu’il entendit que l’on prononçait son nom, le matou leva la tête vers sa nouvelle – et chanceuse – victime, le dos bien droit, la nuque à découvert. Comme s’il attendait impatiemment qu’on accroche la lettre autour de son coup à l’aide d’une ficelle.

« Voilà, lui, c'est Ojcu. Et moi, c'est Tyr. Enchanté ! »

Maïka Cooper : « La question c'est pas de garder Gryffondor pour sauver Poudlard, mais de virer Serpentard pour ne pas avoir à sauver Poudlard.»

 Volière  Toujours un coin de ciel bleu pour qui le veut  PV 

Penchée sur le bord d’une falaise. Je me sentais ainsi à ce moment même. C’était une sensation étrange, unique. La sensation qu’au moindre souffle du vent, mon corps allait basculer en avant pour se laisser sombrer dans un vide monumental. Et si je me laissais glisser vers l’arrière, j’allais retomber sur moi-même, sauve. Je retenais ma respiration, car j’avais peur. Peur d’entrouvrir les lèvres et de laisser passer ce souffle brûlant qui me déstabiliserait sûrement, me faisant quitter cet état d’entre deux. J’étais bien ; mais tout à coup, on m’arracha à mon rêve bienveillant pour me plonger dans la réalité.

« Tu ne devrais pas toucher un animal quand tu n’es pas bien toi-même. Surtout des créatures magiques, elles sont très sensibles à ça. Aux émotions. »

Prenant une grande respiration maladroite, je regardais le garçon. Ma main s’arracha du corps de l’oiseau pour retomber le long de mon corps. Le retour était éprouvant. Je retrouvais tout, cette chape de plomb au-dessus de moi, cette tristesse dans mon cœur, cette torpeur dans mon esprit. Et l’Abattement, surtout l’abattement. Il me prenait tout mon être, s’enveloppait autour de moi jusqu’à un étouffement trop peu visible pour que l’on s’en inquiète. La voix du garçon résonna longuement en moi, à chaque écho une myriade de frissons recouvrait mon corps, me faisant tressaillir ; je plantais mes yeux dans les siens, j’aurais aimé le haïr pour m’avoir arraché à ce Bonheur, mais je n’en trouvais pas la force. Pourtant je cherchais, inlassablement je fouillais mon esprit à la recherche de cette trace, de cette preuve qu’existait encore la colère au fond de moi. Mais je ne trouvais rien, aucun ressentiment, aucune haine, aucune envie de rabrouer cet enfant. Juste cette désopilante torpeur qui me tordait les tripes et qui faisait remonter mon estomac dans ma gorge. Je pris une grande respiration, encore et encore ; et j’expirais. Tout pour ne pas sentir monter en moi le monstre de mon angoisse, l’ombre de ma torpeur.

Perdue, je regardais la chouette, elle n’avait pas bougé ; pourquoi ne m’avait-il pas laissé avec elle ? Je ne lui faisais pas de mal.
*Tu remarques jamais quand tu fais mal…*, mon cœur se serra dans ma poitrine. Lui avais-je fait peur, à cette douce créature ? Lui avais-je fait mal ? Je me reculais de quelques pas, instaurant ainsi une distance de sécurité entre l’étrange couple et moi-même. Je levais des yeux craintifs sur le garçon, me plongeant dans son regard - qu’il avait brun clair, *tant mieux* pensais-je alors, je n’aurais pas à les éviter. Je ne savais reconnaître ce qui brillait dans ses yeux, mais je me reculais encore pour tenter d’amoindrir son éclat. En un souvenir, la vision d’un Nébor gémissant de douleur me frappa douloureusement ; et plus violemment encore, l’image du désespoir dans les yeux si transcendant de Char… Haletante, je me détournais quelque peu du garçon, je fixais mon regard sur quelque chose n’importe quoi, sur cet hibou aux plumes ébouriffés.

L’autre parla une nouvelle fois, comme en réponse à mon cœur qui s’emballait ; prendre une autre chouette, celle qu’il avait sur le bras ? Je ne comprenais pas, ainsi laissais-je voler mon regard hagard sur son corps et celui de l’animal. Puis le souvenir de Hibou-yeux-jaunes se rappela à moi ; je regardais frénétiquement autour de moi, m’attendant à le voir arriver. Je ne le voyais toujours pas,
*qu’est-ce que...*. Puis soudainement, je compris. La chouette, le garçon, cette phrase que j’avais prononcée. Je balbutiais alors la seule chose qui traversa mon esprit :

« Non… » dis-je d’une voix faible que j’aurais auparavant haï. « Je dois… Le trouver. »

Non, je ne voulais pas, je ne voulais pas en finir avec cette tâche de trouver Hibou, car si je le faisais, après je ne saurais plus que faire, et je saurais aussi perdu qu’avant l’écriture de cette lettre. Non, je ne voulais pas… *Vas-t'en avec ta foutue chouette…*, mes pensées s’engrenaient dans mon esprit, sans que je ne sache les arrêter. J’avais la peur étrange qu’il ne m’oblige à utiliser le volatile pour faire ce que j’étais venu faire. J’étais totalement perdue, même la compréhension de mes propres émotions me quittait. C’est à l’entende d’un piaillement ulcéré d’un quelconque hibou que je réintégrais la réalité, voyant que le garçon face à moi ne me voulait aucun mal. Soudainement, presque brutalement, je voyais clairement ; bouche bée, je suivais du regard ce félin qui s’approchait de moi. La grosse boule de poil n’était pas parti, et à présent elle dépassa impunément son maître pour venir se coller à moi. Sur ma longue robe de sorcière sombre, le chat laissa une traînée de poil grise.

Cette présence me surprenait tant que je sursautais lorsque son ronronnement atteignit mes oreilles ; je le regardais sans réagir, extrêmement tendu. Je n’avais jamais eu peur des animaux, quels qu'ils soient, ayant toujours la patience de me faire aimer d’eux. Je me prenais de fascination pour quelques créatures étranges, comme Hibou-aux-yeux-jaunes ou Calmar et j’aimais particulièrement les volatiles, étant habitué à leur présence depuis toute petite. Les chats, bien que le Domaine en soit vide, ne m’avaient jamais effrayé, bien qu’ils ne m’intriguaient pas autant que le faisait d’autre créature ; alors je ne comprenais pas pourquoi à présent je me sentais si étrange en sa présence. Tout dans sa posture me montrait clairement qu’il ne me voulait pas de mal, et dans les paroles que son maître m’adressa cela se vérifia. La créature leva bien haut la tête vers moi, peut-être voulait-il que je le caresse ? Étant moins réticente des contacts avec les animaux que les humains, je me penchais en avant. J’allais atteindre le pelage du chat lorsque je m’éloignais soudainement ; le souvenir de la crispation de la chouette était encore bien trop présent, et j’eu peur que cela se produise à nouveau. Tout ceux que j’approchais se crispait en ma présence, je voyais cela comme une barrière naturelle, une sorte de défense ; comme si les Autres comprenaient avant moi que je n’étais pas de ceux que l’on devait approcher. J’avais instauré moi-même cette barrière, alors pourquoi soudainement, je me sentais plus seule que jamais ? Je venais de me rappeler que j’avais délibérément fait fuir toutes les personnes qui m’avaient approché depuis le début de l’année. Absolument toutes les personnes. Sauf moi-même.

Je levais les yeux vers ce “Tyr” qui venait de se présenter, puis les baissais sur son chat, Ojcu. Je n’avais plus la force d'exiger de connaître son nom de famille afin d’éviter de l’appeler par son nom. Je sentais que ma propre barrière commençait à s’instaurer ; au fond de moi, je pense que je savais que j’aurais pu apprécier cet enfant qui parlait à son chat. Peut-être que cela m’effraya ? Je n’avais pas la réponse. Je m’éloignais de trois pas de Ojcu, espérant qu’il ne me suive pas, puis dans le silence effroyable qu’il y avait entre le garçon et moi, je le contournais pour me diriger vers les escaliers. C’était une fuite comme je savais bien les mener ; je me sentais prête à courir dans tous le château pour chercher Hibou-aux-yeux-jaunes, ou faire semblant de le chercher. Tant que cela me permettait de m’occuper. Mais ce garçon, je ne pouvais pas rester avec lui, ni avec son chat ; je savais qu’à la moindre émotion trop élevée, mon angoisse reviendrait. Je me devais d’éviter ces pics émotifs, c’était un devoir, une bataille de tous les jours, la dernière que je m’évertuais à gagner.

« Bristyle » croissais-je au garçon sans comprendre pourquoi je le faisais. « Ae.. » Je ne pus finir ma phrase.

Je m’approchais des escaliers, ma lettre toujours froissée dans mon poing crispé et la sensation de tourner en rond inlassablement, sans ne jamais changer quoique ce soit à mon état ; mais je ne pouvais pas le changer, n’est-ce pas ? Je ne pouvais pas, je n’avais rien à voir là-dedans, c’était les autres et Elle qui m’avait fait comme ça. *Charlie…*. Ça avait toujours été les Autres, et j’aimais croire qu’elle en était une.

 Volière  Toujours un coin de ciel bleu pour qui le veut  PV 

Il n’aurait pas dû dire ça. Il n’aurait pas dû dire ça. Il n’aurait pas dû dire ça.

Bingo ! Il n’aurait pas dû dire ça.

A ces mots, la Poufsouffle retira précipitamment sa main de la chouette et se raidit. Elle semblait outrée. N’importe qui aurait pu croire qu’elle était vexée. Mais Tyr réalisa qu’il était allé trop loin lorsqu’il vit dans ses yeux cette petite étincelle sombre de désespoir et de perte qu’il observait depuis douze ans chez Augusta. Il était pétrifié. Ces pupilles, il s’attendait à les voir trembler. Cette bouche, il l’imaginait déjà en train de se déformer. Son front, il le voyait tout crispé. Il sentit une goutte de sueur descendre le long de ses cheveux et se faufiler dans le cou. Il ne bougeait pas, attendant une réaction de la jeune fille, d’Ojcu, du hibou qui, sentant sa détresse, le regardait avec étonnement, de qui que ce soit : il avait besoin de quelque chose sur lequel rebondir. Car son humeur était en chute libre.

De nombreuses fois, Tyr s’était senti responsable de la démence de sa mère. Ne pas avoir été suffisamment proche d’elle lorsqu’il le fallait, avoir cherché à la provoquer alors qu’elle n’était pas dans un état de santé suffisamment convenable, ou encore ne pas être allé la voir lorsqu’elle était alitée et qu’elle demandait à le voir. Mais comme toujours, chez le garçon, les regrets provenaient après l’acte. C’est le prix à payer quand on n’est pas capable d’avaler sa fierté.


« Je… j’suis désolé, je ne voulais pas dire ça. Enfin… c’était juste un conseil, pas… une remarque. Pardon. »

Et les excuses qu’il peinait à sortir étaient tout aussi pitoyables que son comportement. Là, sur le moment, en cet instant, il pouvait le dire : il était vraiment lui-même. Ce garçon gaffeur et arrogant qui était pourtant animé par de bonnes intentions. Creusez sous la glace et dépassez l’audace, vous y trouverez le sagace. La fille recula, plongeant de nouveau dans cette tristesse qui l’avait pourtant quittée lorsqu’elle avait posé ses doigts sur l’animal. Elle refusa sa proposition de prendre la petite chouette effraie, qui n’avait pourtant rien demandé et qui assistait à la détresse des deux humains qui l’entouraient. Elle refusa d’ailleurs de prendre un autre hibou tout court. Etait-ce parce que l’idée venait de Tyr ou parce qu’elle avait vitalement besoin d’un autre oiseau pour transporter son si précieux courrier – qui était dans un état déplorable ?

Ojcu, justicier de l’ombre, toujours là quand vous avez besoin de lui, essaya d’attirer l’attention de la Poufsouffle pour qu’elle se détourne des mots de son maître. Chose qu’il fit non sans un certain panache. Tyr la vit se baisser, tendre le bras, se rapprocher lentement du chat… Il espérait qu’Ojcu serait capable de mieux supporter le contact que la chouette – qui regardait elle aussi la scène avec attention. Mais elle se retira brusquement. Elle avait dû se remémorer la phrase qui avait quelques secondes d’âge à peine… Le Gryffon soupira en silence. Tout cela était de sa faute, uniquement. Si la Poufsouffle était au plus mal, ce n’était pas parce que quelque chose n’allait pas – cela était surmontable, la preuve, elle avait réussi à se détendre en caressant la chouette – mais bien parce que Tyr avait eu la subtilité d’un éruptif.

Subtilité, qui, d’ailleurs, la poussa à quitter la volière. Elle passa derrière Tyr et se dirigea vers les escaliers. Il ne se retourna pas tout de suite. Il hésitait sur la démarche à adopter, sur cet instant. D’un côté, elle allait partir, sans même que le garçon ne lui ait demandé, et c’était le résultat qu’il espérait obtenir depuis le début. La volière à lui tout seul, pour lui permettre de laisser libre cours à ses rêves… De quoi rêvait-il déjà ? Il avait oublié, mais il suffirait d’un regard vers les nuages pour que tout lui revienne : et alors, il pourrait reprendre sa petite vie tranquille, oublier cet incident, attendre impatiemment les vacances et revoir sa chère maison qui lui manquait tant. Il avait même fait de la chouette sa nouvelle amie ! De l’autre, toutefois, Tyr savait parfaitement qu’il allait culpabiliser. Sa franchise n’était pas au goût de son interlocutrice et lui avait totalement miné le moral. C’était très égoïste et méchant de la part du Gryffon, surtout qu’elle ne lui avait strictement rien fait. La tranquillité, mais au nom de quoi ? D’un odieux comportement ? Se connaissant, il en avait encore pour plusieurs jours d’intenses débats avec lui-même s’il ne la retenait pas maintenant. Encore une motivation égoïste… décidément, il était difficile pour Tyr d’agir indépendamment de ses propres intérêts. Il baissa les yeux vers Ojcu, qui le regardait, l’air de dire : « et maintenant, qu’est-ce qu’on fait ? ». Le vent parcourut doucement son crâne, se faufilant entre les mèches de cheveux pour l’ébouriffer un peu plus. Il avait pris sa décision.


Lorsque son maître se retourna vers l’entrée de la volière, où la fille venait de disparaître, le chat compris immédiatement. Il sortit en courant de l’endroit, non sans provoquer une certaine agitation chez les oiseaux et dans leurs nids, et alla se placer juste en haut des marches. Il ouvrit la bouche et un miaulement clair et fort en sortit. Comme pour attirer l’attention de la Poufsouffle. Tyr alla le rejoindre.

« Bristyle. » l’entendit-il dire dans un souffle.

Là se trouvait sa dernière chance. Grâce à certains Gryffons, il connaissait ce nom de famille. Tyr savait à qui il appartenait.

« Ae… »

Il lança le bras en l’air. La chouette, dépliant ses ailes, prit son envol et tourna un moment autour du toit de la volière, puis alla se poser sur la rambarde de l'escalier, au bord du vide. Juste devant Aelle. Lui offrant, à elle aussi, une dernière chance : celle d’envoyer son courrier et de se délivrer d’un poids.

« Aelle. Je ne voulais pas te faire de mal. » répéta-t-il d’une voix bien plus communicative et assurée que la précédente.

Maïka Cooper : « La question c'est pas de garder Gryffondor pour sauver Poudlard, mais de virer Serpentard pour ne pas avoir à sauver Poudlard.»

 Volière  Toujours un coin de ciel bleu pour qui le veut  PV 

Lorsque je m’engouffrai dans l’escalier, la douce brise du printemps me caressa le visage. Les nuages n’étaient pas assez présent pour cacher l’éclat du soleil, et ce dernier réchauffait ma peau blafarde. Un frisson me traversa pourtant le corps, mais il était seulement dû à ma propre envie de me blottir à l’abris de tout. Cette rencontre me laissait un goût d’avant dans la bouche, une fragilité que j’avais cru ne jamais plus ressentir après ma violence en début et milieu d’année. Je me rappelais des vagues d’agressivité, de l’envie de frapper et de crier ; tout cela m’avait déserté, ne restait plus que mon corps tremblant et mon esprit léthargique. Je ne pouvais plus avoir peur de perdre le contrôle de moi-même, car je n’avais tout simplement pas la force d’élever la voix. Une chose n’avait pourtant pas changé. Je me sentais toujours ballotté par des sentiments que je ne comprenais pas ; actuellement, de la peur mêlée à du rien.

J’étais à bout de souffle ; j’avais retenu ma respiration sans ne m’en rendre compte, comme pour contenir en moi ce qui menaçait d’en sortir. Le bruit d’une claquement d’ailes attira un instant mon attention, mais je ne réagis pas ; la chouette avait quitté son perchoir et j’espérai juste que l’enfant ne me suive pas, qu’il me laisse partir en paix. Je me sentais pitoyable et une part de moi, la plus fière, s’admonestait de se montrer ainsi devant une autre personne qui était capable d’éveiller des émotions qui me perdaient plus encore.

Je descendais les escaliers lentement malgré mon envie d’être loin ; je ne devais pas gâcher le temps qui me permettait de m’occuper. De la haute tour de la volière, le paysage de la nature entourant Poudlard était sublime. Je posais un instant mes yeux sur le lac ; mon envie de retrouver Hibou-aux-yeux-jaunes me rappelait mon engouement pour le Calmar.
*Peut-être que je pourrais aller le voir, après…*, pensais-je alors. Mais mon corps ne réagit pas comme auparavant à cette pensée, mon coeur ne palpita pas, mes yeux ne brillèrent pas et mes muscles restèrent mous, ils n’étaient pas avides de se mettre en mouvement pour retrouver cette passion fantôme. Mais je me promis d’aller tout de même faire un tour au lac.

Un coup d’aile attira une nouvelle fois mon attention ; je levais cette fois-ci les yeux au ciel, sans toutefois croire qu’il s’agissait du hibou que je recherchais. C’est avec un sentiment d’abattement que j'aperçu la petite hulotte descendre vers moi. J’aurais aimé m’agacer de la voir, mais je me contentais de m’approcher lentement de l’endroit où elle se posa. Ses grands yeux me regardaient avec insistance. Je fronçais les sourcils, lui rendant son regard : que me voulait-elle ? J’allais la dépasser pour reprendre ma route lorsqu’une voix s’éleva dans mon dos.


« Aelle. Je ne voulais pas te faire de mal. »

*Il connait mon prénom* fut la première chose que je saisis dans les paroles du garçon. J’attendis quelques instant que la colère de voir mon prénom sortir de la bouche d’une personne qui n’était pas autorisé à le dire s'éveille en moi, mais elle n’apparut jamais. Ce manque de sensation me laissa pantoise ; ainsi, même cela je l’avais perdu ? Ma propre envie de préserver mon identité ne m’appartenait plus. Mon prénom me paraissait étrange et à la fois particulièrement familier dans la voix de ce garçon. Je me retournais pour lui jeter un regard trouble. Il se tenait en haut des marches et à ses pieds, Ojcu. Mon prénom prononcé avec sa voix résonnait en moi, *Aelle*, comme un écho, *Aelle*. C’était comme s’il avait accès à une chose que je ne lui avais pas donné, mais cela ne créait pas de sentiments négatifs en moi, comme je l’avais craint. Pendant un instant, j’eu l’impression de retrouver consistance avec la réalité que je m’évertuais à éviter, consistance avec moi-même. C’était étrange, car le “Aelle” que j’entendais dans sa voix, n’avait absolument pas la même signification pour moi que le “Aelle” de ma famille ou encore le “Aelle” que Charlie s’était approprié sans que cela ne me dérange ; il avait un sens bien unique, et je fus soudainement habité de l’envie de connaître la vision que le garçon avait de moi.

La gorge douloureusement nouée, incapable de prononcer un mot, mes yeux s’échappèrent du regard perturbant que le garçon posait sur moi. Ils suivirent la courbure de son cou, le haut de son uniforme puis tombèrent sur l’écusson de sa Maison. Un grand lion, puissant et fier. Rouge. Merlin. J’ouvris de grand yeux, et pris une grande respiration qui me brûla les poumons. Mon coeur rata un battement ; il la connaissait. Et il s’emballa de plus belle, accélérant ma respiration. C’était le seul moyen qu’il connaisse mon prénom ! Je le regardais à nouveau, sentant mon regard avide le perforer pour tenter de saisir sa compréhension. Soudainement, c’est comme si on m’arrachait de ma torpeur pour me projeter dans un monde que j’avais oublié ; ma curiosité atteint des limites lorsque je me laissa à imaginer que ce garçon puisse connaître personnellement celle qui me pesait tant. Mon espoir me donna le vertige et j’aggripais la rambarde de la main pour ne pas tomber. Puissante et écrasante, une pensée s’imposa à moi : brutalement, j’eu l’envie et la force de lui crier de m’amener à elle.


« Ammè…, » commençais-je avant de me taire, ligoté par ma propre gorge douloureuse.

*Non, qu’est-ce que je fais ?*. Je m’arrêtais net, alors que j’avais gravi quelques marches vers le garçon. *Merlin, pourquoi je…*. Tout me quitta soudainement. Qu’est-ce qu’il me prenait ? Sentant le tiraillement caractéristique derrière mes yeux, je baissais la tête pour regarder mes pieds. Je ne fermais pas les yeux, malgré mon envie de le faire, pour ne pas que coulent les larmes qui s’accumulaient déjà dans mon regard. Qu’est-ce qu’il m’avait pris ? Pendant quelques secondes, j’avais cru retrouver la Charlie de mes pensées, celle de notre première rencontre, celle qui m’avait bouleversé avec sa façon d’être. Mais je venais de me rappeler qu’elle n’avait jamais existé. Elle était ma propre création ; la Charlie réelle était ce visage déchiré par moi-même qui me criait qu’il me détestait parce que je l’avais détruite. Et ce garçon ne pouvait rien changer à tout cela.
Je le regardais à nouveau, ne me rendant pas compte qu’il verrait mes larmes ; mon coeur se tordait d’une façon étrange.
*Pourquoi je suis pas toi ?*, me surpris-je à penser en observant son visage assuré. Ses paroles me revinrent en force : “je ne voulais pas te faire de mal”. Il était sincère et si sûr de lui. Il était gentil malgré ce qu’il me faisait ressentir. Voilà pourquoi je n’étais pas lui, et voilà pourquoi lui avait le droit à sa présence et pas moi.

« T’as rien fait, toi. » lui chuchotais-je « Et tu es sincère… »

*...c’est aussi pour ça*, terminai-je en pensée. Je n’avais jamais été sincère lorsque je pensais regretter avoir fait du mal à Charlie ou lorsque je culpabilisais. En fait, j’avais fait exactement ce que j’avais voulu faire.

Je me détournai de Tyr, plus bouleversée encore que lors de mon premier départ. La chouette était toujours là, toujours avec le même regard, comme si ce qu’il venait de se passer n’était jamais arrivé. Éteinte, je levai la main pour lui montrer ma lettre pitoyable ; l’animal s’ébouriffa soudainement et piailla, excité à l’idée de s’envoler dans le ciel printanier. Je me rappelai des paroles du garçon et comme si j’avais quelque chose à lui prouver, je décidai de l’écouter. Je ne touchai pas la chouette comme j’aurais aimé le faire. Le coeur serré, je lui tendis mon parchemin et lorsqu’elle le coinça dans son bec, je laissai retomber mon bras contre ma hanche. Elle ne s’envola pas mais sautilla sur elle-même, impatiente. Je mis peu de temps à comprendre ; elle ne connaissait pas la destination.


« Domaine Bristyle. » lui dis-je d’une voix faible.

Je ne saurais jamais si elle m’avait entendu ou non. Je me précipitai dans les escaliers dès ma tâche accomplie, avec le sentiment que je repartais délestée de bien plus que de ma lettre. Mon corps entier était douloureux, comme un rappel des nuits que je ne passais pas ; mais le plus blessé était sans aucun doute mon esprit qui me tiraillait dans tous les sens en me hurlant une envie que j’avais repoussé si durement depuis de longs mois : celle de revoir Charlie alors que tout me disait de ne pas le faire.

 Volière  Toujours un coin de ciel bleu pour qui le veut  PV 

Lorsqu’elle entendit son prénom, Aelle ralentit le pas, et s’arrêta sur une marche. Tyr tendit la main, comme pour l’inviter à revenir en haut, à la volière : il voulait une nouvelle occasion d’être franc. Cette fois-là, il serait gentil. Elle se déplaça et fixa Tyr de ses yeux bruns, presque teintés de gris. Et c’est alors qu’il le vit : l’espoir, qui, mêlé à la surprise, et peut-être un soupçon d’incompréhension, qui s’affichait dans les iris de la Poufsouffle réconforta le Gryffon chaleureusement.

« Je… »

Il s’arrêta subitement. Plus d’espoir, plus de surprise. Seulement de la haine. Pas besoin d’être doué en relations humaines pour vous rendre compte qu’il allait se passer quelque chose de très problématique. Pour Tyr. Elle monta les marches, l’air menaçante, la main serrant le muret de l’escalier avec force, comme si elle avait envie de le briser. Sous le coup de la peur, Tyr recula et porta la main à poche. Zut ! Il n’avait pas sa baguette sur lui. De toute façon, s’en serait-il réellement servi ? Il n’aurait même pas osé la lever. Il avait fait cela par réflexe. Ojcu feula et elle s’arrêta. Il plissa les yeux.

En fait, elle n’avait pas entendu le chat. Elle semblait toujours tiraillée avec ses réflexions internes. Tyr resta là, pantois, à attendre que quelque chose se passe. Il la vit remuer les lèvres en silence : il ne l’entendit pas, et ne parvint pas à lire sur son expression. Petit à petit, Aelle se calma. Seul le bruit du vent venait briser le silence environnant. Même les hiboux à l’intérieur de la volière s’étaient tus… Au final, elle donna la lettre à la chouette en marmonnant quelques mots. L’oiseau trépigna sur ses pattes et s’envola. Tyr le suivit un instant du regard. Lorsqu’il baissa à nouveau le menton, la Poufsouffle était partie. Ojcu s’aventura sur la première marche, mais le Gryffon l’arrêta d’un ordre. Les deux élèves avaient… chacun besoin d’être seuls. A contrecœur, le chat rebroussa chemin.

Tyr alla se reposer à nouveau sur le muret, tout en haut de la tour, comme il s’y trouvait avant l’arrivée d’Aelle. Le soleil, qui avait été obscurci par un nuage passant devant, brillait à présent d’un nouvel éclat. Le garçon distingua, haut dans le ciel, proche de cet horizon qui lui était inaccessible, derrière les collines, une paire d’ailes qui battait à toute vitesse. Vers le domicile du destinataire de la lettre, à tous les coups. Il l’enviait presque, ce petit oiseau, qui s’était envolé, libre et loin de tous les soucis de la vie quotidienne. La sienne était peut-être répétitive, mais au moins, elle était simple. Tyr lui n’avait pas besoin de cette vie d’humain.

Il entendit quelque chose se poser à côté de lui dans un battement d’aile. Ojcu, qui se trouvait à sa gauche, vint se coller un peu plus à son maître. Tyr tourna la tête. Un magnifique hibou aux aigrettes hautes et aux yeux jaunes se tenait là, fixant le Gryffon de ses mirettes perçantes. Le garçon passa sa main sur les plumes tout ébouriffées. Grognement félin. Il l’ignora.


« T’as fait vite, dis donc… J’imagine que si tu es là… C’est qu’il n’y a pas de réponse…soit. Merci.»

Le hibou continua de le fixer, l’air de dire « tu n’aurais pas une autre lettre pour moi ? ». Tyr secoua la tête. Alors, non sans un petit cri aigu, comme pour annoncer son retour, l’oiseau déplia ses ailes et retourna à l’intérieur, dans son petit nid, accueilli par ses congénères dans un concert de pépiements. Le bruit ne dérangeait pas le jeune garçon : il tenait à présent entre ses mains une plume de l’oiseau qui était tombée lors de son envol. Il la contemplait avec émerveillement. Une grande plume brune tachetée de gris et de blanc, soyeuse et bien plissée. Il leva la main. Sur un fond de couleur de ciel, l’objet rendait merveilleusement bien. Une autre idée de dessin à réaliser, pour l’afficher au-dessus de son lit, avec tous les autres… C’est alors qu’il remarqua que les nuages qu’il s’amusait à contempler il y a quelques minutes à peine s’éloignaient à présent vers de nouvelles contrées. Il rangea la plume dans sa besace, en prenant bien soin de ne pas la froisser, et porta ses yeux sur les masses cotonneuses, qui, à l’exemple d’Aelle, n’avaient même pas pris le soin de dire au revoir à Tyr… Il frissonna. Etait-ce le vent qui le faisait trembler ? Ou la désagréable impression d’être seul dans cette grande école qui l’envahissait à présent ? Il s’était toujours trouvé à l’écart sans vraiment être seul. Là… le bon temps qu’il avait autrefois passé avec Dylan lui semblait terriblement lointain. Et à part Dylan… il ne considérait personne d’autre comme son ami. Il tourna la tête vers Ojcu. Toujours lové contre son bras – qui portait encore les marques des serres de la chouette sur sa manche, l’animal était roulé en boule, la tête posée sur le poignet du garçon. Il fermait les yeux.

« Tu penses que j’aurais dû la suivre ? M’excuser, faire quelque chose ? »

L’animal leva la tête et accorda un regard mystérieux à son maître. Mais, pour la première fois depuis… depuis qu’il possédait le chat, Tyr n’arrivait pas à décrypter le ressenti d’Ojcu. Et il savait très bien que ce n’était pas sa faute : c’était le matou, le responsable. Il se retenait volontairement.
Comme s’il voulait que Tyr, pour une fois, décide par lui-même.


« Je crois… qu’on est seuls, à présent. Et pour un bon moment. T’en pense quoi ? »

Si le chat avait pu parler, il ne lui aurait pas été difficile de contredire son maître, car celui-ci n’était pas vraiment sûr de ses propres mots. Pour toute réponse, il recoucha sa tête et se mit à ronronner.

« Chat de malheur. »

Tyr aurait pu se sentir plus apaisé à cet instant s’il avait suivi Aelle et s’était excusé sérieusement.

Mais quand bien même, il n’était pas malheureux. Cette vérité de solitude l'étonnait par sa douceur. Comme s'il venait enfin d'accepter quelque chose qu'il avait toujours refoulé. Quelque chose qui le caractérisait vraiment.

Il n'avait pas besoin des autres pour être heureux.


Reducio
Fin du RP. Merci Aelle !

Maïka Cooper : « La question c'est pas de garder Gryffondor pour sauver Poudlard, mais de virer Serpentard pour ne pas avoir à sauver Poudlard.»