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Les Pipaillons dans le ventre

Septembre 2043.


Jeremiah n’était encore jamais sorti avec une Coréenne. Ainsi, quand il apprit que la nouvelle professeure de botanique avait des origines coréennes, il fut comblé. Il imagina ses longs cheveux noirs, lisses et brillants aux reflets bleutés, ses yeux d’onyx, ses petites dents blanches comme des perles, son corps de chanteuse de « kaypaupe ». Solar Kwon, c’était son nom, devait être exquise, et Jeremiah rêvait d’elle comme une plante carnivore rêve de la chair tendre d’une mouche bien dodue.

Pour le moment, Jeremiah n’avait pas eu l’occasion de voir cette délicieuse créature : en tant que professeur à l’Institut Magique des Sciences, son emploi du temps était partagé entre l’enseignement dans le supérieur et Poudlard. Aujourd’hui, enfin, c’était le moment.

Très désireux de faire une bonne première impression à Solar – nom qu’il faisait rouler dans sa pensée en dégustant chaque syllabe de cette merveille de la phonétique, Jeremiah passa un temps fou à arranger ses cheveux vert sapin et se lava les dents trois fois de suite avec son dentifrice à l’extrait naturel de Menthe pétillante, qui avait pour effet, d’après le vendeur, de donner une haleine fraîche et de faire pétiller les papilles. Jeremiah doutait de l’authenticité de ces conseils, mais toujours est-il que son haleine était effectivement très fraîche – peut-être même un peu trop – et qu’il avait l’impression que de petites bulles éclataient en permanence dans sa bouche.

Il bomba le torse et pensa qu’il était une pretty fly for a white guy et que si une armée de salades croqueuses n’avait su lui résister, Solar Kwon tomberait naturellement sous le charme.

« Cheminette, viens donc ! »

La petite boule verte semblable à un oignon volant, avec ses petits yeux noirs, se hissa difficilement dans les airs à coups de battements de feuille. Jeremiah sourit : Solar trouverait certainement Cheminette attachante : ce serait, à n’en pas douter, un bon point pour lui.

Chaussé de ses bottes d’aventurier, vêtu de son pantalon de baroudeur troué façon rockeur et de son manteau couleur tronc d’arbre, Jeremiah se dirigea vers les serres de botanique, tandis que Cheminette le suivait gentiment. Jeremiah passa discrètement devant la serre dans laquelle enseignait en ce moment-même Solar : l’idée était de ne pas se faire repérer. Heureusement pour lui, son look faisait de lui un excellent caméléon. Il se faufila ainsi dans sa propre serre.

Alors, il s’arma d’un sécateur, ce qui provoqua l’indignation de Cheminette.

« Ne t’en fais pas, ma chère, je sais y faire avec les plantes, dit-il en agitant l’arme du crime. »

Cheminette, effrayée par le geste, se planqua derrière une autre plante. Ayant remarqué que celle-ci s’apprêtait à la dévorer, ce drôle d’oignon volant fila à toute vitesse vers Jeremiah et s’installa au sommet de son crâne.

Jeremiah se dirigea vers ses Roses impétueuses. Il tailla la plante comme il fallait pour qu’elle ne souffre pas en se développant. Finalement, il enfila ses gros gants de botaniste et les fourra dans le pot plein de terre. Il déplaça la plante dans un autre pot, ce qui déplut fortement à la demoiselle : elle lui expédia une épine en plein sur la joue. Jeremiah aurait donc une petite plaie pour aller voir Solar, ce qui le contraria quelque peu.

L’opération terminée, il pointa sa baguette magique sur le nouveau pot. Quelques secondes plus tard, il était joliment décoré de couleurs vives.

« Je ne t’oublierai jamais, ma douce, dit-il en lui caressant un pétale. Les thés sans toi ne seront plus jamais les mêmes. »

Fier de son coup, il se releva, oubliant Cheminette qui devait à présent dormir – ou ce qui s’apparentait à cela pour un végétal – sur sa tête. Le pot sous le coude, il attendit à l’entrée de sa serre que le cours de Solar se termine.

Quand il vit enfin ses élèves sortir, il ouvrit la porte de sa serre et salua les jeunes en faisant des clins d’œil aux filles et le signe du diable avec ses doigts aux garçons. Puis, il prit une grande inspiration et entra dans la serre de Solar Kwon, qui était tout sauf brune.

« Madame ! fit-il, accentuant volontairement la théâtralité de sa surprise. »

Il toussota et posa son pot par terre. Par réflexe, il toucha la plaie sur sa joue et il s’approcha de Solar. Il ne la voyait pour l’instant que de trois-quarts, mais sa beauté surpassait déjà toutes ses espérances. Jeremiah aurait voulu lui réciter un milliard de poèmes sur la bonté de la Nature envers les femmes, mais il avait presque le souffle coupé. La jeunesse de la coréenne, la finesse de ses traits, le rendaient plus fou que ne le faisaient les vapeurs des plantes hallucinogènes. Aussi ajusta-t-il le col de sa veste, il fit le dos droit, au comble de la fierté, et lui offrit à la jeune femme une cérémonieuse révérence, au cours de laquelle Cheminette tomba du haut de son crâne. Navré pour elle, il la ramassa délicatement et la prit dans le creux de sa main. En se redressant il ne put que dire :

« Jeremiah Gleann, enseignant en botanique pour les jeunes pousses de première année. Madame, vous êtes plus charmante qu’une plante à Pipaillon. »

Les Pipaillons dans le ventre

Et encore un nouveau cours d'achevé. Solar avait fini sa journée, et en profita pour nettoyer un peu la serre qui avait servie de salle de classe. Enfin, c'est ce qu'elle désirait faire, mais une visite surprenante l'empêcha de mettre ses plans à exécution. La jeune femme sursauta, frisant la crise cardiaque. Une main sur son cœur battant, Solar se tourna vers la source de cette intrusion. Elle ne vit que le dos penché dans une révérence, une créature étrange mais plutôt adorable, et une chevelure très verte.

Solar compris ensuite, qui il était. Surtout parce que l'homme se présenta. La jeune femme avait une impression à la fois amusante et effrayante de voir une sorte de Hernando, en plus blanc, vert, et... Extravagant. Ah, et vieux aussi. Parce qu'elle ignorait si son "ami" était toujours un Don Juan comme dans leur adolescence, mais le soupçonnait quand même beaucoup.
Ainsi, Solar pensait déjà voir à quel type d'énergumène elle avait affaire. Peut-être plus... Eh bien... Anglais ?

"-Bonjour, heu... Je suis Solar, la professeure de Botanique à partir de la deuxième année, dit-elle sans grand conviction.

Elle en avait oublié de dire "merci" à son compliment, tant elle hésitait dans le comportement à avoir. Et puis, qu'il lui dise une telle chose à leur première rencontre, ça voulait dire bien des choses. Est-ce qu'il allait devenir, dans de grands gestes théâtrales, encore plus étonnant ? Et tenter de flirter avec elle de manière très insistante ? En attendant, la jeune femme comprit en retard que c'était son collègue de Botanique.

-Quelle est cette... Créature... Plante... Les deux ? demanda-t-elle, en montrant du doigt Cheminette d'un air intrigué. Je ne crois pas avoir déjà vu un tel spécimen."

Au moins, elle n'était pas encore partie en courant. Rien de telle qu'une créature, ou plante curieuse pour attirer son attention. Mais est-ce que ça allait suffire ? Ce n'était pas sûr...

Les Pipaillons dans le ventre

La douceur, les hésitations de Solar gonflaient le cœur de Jeremiah d’un attendrissement légèrement intéressé. Quelle délicatesse !, pensait-il avec un petit sourire aux lèvres. Ravi qu’il s’intéresse à Cheminette – qui était également très fière d’être le centre de l’attention, d’après l’œil aiguisé de Gleann –, Jeremiah la caressa du bout de l’index, comme on caresse le front d’un petit chat. En un sens, Jeremiah était un tendre.

« Je vous présente Cheminette. Vos interrogations sont tout à fait justifiées, chère Madame. En effet, de nombreux botanistes et magizoologues se sont interrogés sur la nature de cet étonnant spécimen. On a d’abord pensé qu’il s’agissait d’une créature, à l’image des Botrucs, mais on a fini par conclure qu’il était bien question d’un végétal. »

Jeremiah pencha la tête vers Cheminette et fit avec son index « gouzi-gouzi », avec un amusement enfantin.

« Ce qui a tranché, c’est le mode de reproduction de cette petite beauté. Pourtant, Cheminette a une véritable pensée, et elle peut voir en plus de ressentir. »

Il tendit vers Solar la paume où se trouvait Cheminette. Pendant ce temps, il essayait de capter le regard de Solar ; car il voulait s’y perdre, il voulait y percevoir de la fragilité, de l’élégance fortuite, il voulait prélever dans le fond de ses iris cette beauté inconsciente des femmes qui, presque gênées, ne se rendent pas compte qu’elles sont de véritables déesses. En fait, son amour des femmes était intimement lié à sa passion des plantes ; il trouvait chez les femmes comme chez les fleurs tout ce qui pouvait lui plaire.

« C’est un spécimen rare de Vegetabimalis. On dit que l’espèce aurait été créée par l’action de fées sur une plante que nous n’avons pas encore identifiée. Mais vous savez, je crois que toutes les plantes ont leur sensibilité. Il arrive même que deux roses d’un même rosier n’aient pas le même caractère, n’est-ce pas ? »

Les Pipaillons dans le ventre

Solar contemplait longuement Cheminette. C'était vraiment un curieux et fascinant spécimen qu'elle aurait bien emprunté pour des observations et une étude approfondie. Elle écouta les explications de Jeremiah avec une attention toute particulière, mais son regard restait focalisé sur le végétal.

"-Fascinant, commenta-t-elle.

La jeune femme ne perdait pas une miette des faits et gestes de la petite Cheminette. Mais les mots de son collègue ne se perdaient pas pour autant, et elle fini par détacher son regard du spécimen pour regarder son interlocuteur. Il avait tout à fait raison.

-Je suis totalement d'accord. Ce n'est pas quelque chose d'évident pour beaucoup, et pourtant c'est une chose qui devrait être pris en compte plus souvent.

Elle rangea quelques papiers dans un coin, et une fois les mains libres ne se gêna pas pour gratouiller un peu l'étrange chose que lui tendait Jeremiah. Tout à fait adorable, tout de même ! Solar n'était pas insensible à Cheminette.
Au bout d'un moment, elle se dirigea vers son bureau, accessible via une porte dans un coin de la serre où il se trouvait actuellement.

-Vous voulez une tasse de thé ? proposa-t-elle tout en l'invitant à la suivre.

Il ne serait pas bien dépaysé avec la pièce en désordre, qui abritait encore pas mal de choses nécessaires à la botanique. Du terreau, de l'engrais - fort heureusement, bien enfermé pour éviter les odeurs, mais aussi quelques outils par-ci par-là. La jeune femme fit un peu de place sur son bureau, et le plateau de thé avec quelques gâteaux était déjà là, prêt à l'emploi.

-Cependant, je pense que toutes les plantes ressentent, d'une manière ou d'une autre. Ce n'est pas nous qui en avons le monopole.

Elle lui offrit un sourire, et s'installa pour prendre une tasse de thé fumant. Puis comme elle voulait trouver un peu de quoi alimenter une conversation, elle ajouta :

-Vous avez fait vos études ici ?"