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 RPG +   SOLO  Réminiscences

1. SOUFFLE D'ESPOIR


Cela lui paraissait désormais d'une telle évidence qu'elle se demandait comment elle avait pu ne pas y penser plus tôt. D'une évidence si frappante que ça en était déstabilisant. Anja dévala les escaliers menant au cachot. Un mois qu'elle était devenue professeur de Potions à Poudlard, et jamais encore elle n'en avait eu l'idée. Tout ce temps, elle avait eu à portée de main ce qu'elle cherchait, et jamais elle ne l'avait réalisé. Sa stupidité l'insupportait. Elle ouvrit la porte de son bureau d'un coup de baguette, et la referma à clé derrière elle. Elle ne voulait pas être dérangée. La jeune femme se dirigea directement vers sa bibliothèque où elle attrapa un épais grimoire. Ses mains s'étaient considérablement refroidies. À l'aide de sa baguette, elle écarta tout ce qui se trouvait sur son plan de travail, et nettoya son chaudron. Ce soir-là, même son immense baie-vitrée donnant sur les fonds du lac ne l'intéressait pas. Elle tourna les pages jaunies de l'ouvrage d'un geste fébrile, son bureau seulement illuminé par quelques boules dorées qui flottaient dans la pièce. Elle était bien trop impatiente. Quand finalement, elle tomba sur ce qu'elle cherchait. Une recette, au-dessus de laquelle était simplement écrit en lettres manuscrites « Potion de Mémoire ».

Anja marqua un temps de pause. Son cœur battait fort. Très fort. Elle ne savait pas si ça fonctionnerait. Elle savait que cela ne la guérirait pas totalement de son amnésie, ça aurait relevé du miracle. Et une simple potion comme celle-ci n'était pas suffisante. Non, elle espérait seulement réussir à accéder à certains de ses souvenirs. À une bribe, un éclair, n'importe quoi qui lui permettrait d'entrevoir son passé.

Ses mains agitées par la nervosité fouillèrent sur les étagères de sa réserve à la recherche des ingrédients dont elle avait besoin. Elle renversa au passage une fiole contenant une substance cuivrée qui s'explosa au sol, mais n'y fit pas attention ; ses pensées étaient focalisées sur une seule et unique chose. Hâtivement, elle revint vers son plan de travail et commença la préparation. Peser, découper, mélanger. Anja était concentrée, tellement qu'elle en agissait mécaniquement. Compter, écraser. Elle jetait de temps en temps un coup d’œil à la recette afin de vérifier son avancée, sans pour autant stopper ses gestes. Les tasses de café s'empilaient à côté d'elle, même si elle n'avait pas besoin de ça pour rester éveillée. Chauffer. Sa montre annonça une heure. Le temps passait vite, mais bien trop lentement à son goût. Recommencer. Plus elle approchait de la fin, plus son estomac se contractait. Si bien qu'elle ne savait plus si sa nervosité était liée à sa trop grande consommation de café ou à ce qu'elle allait faire. Inlassablement, elle répétait les mêmes gestes. Presque terminé. Il ne manquait plus qu'un ingrédient. D'une main qu'elle s'efforçait d'empêcher de trembler, la jeune femme le laissa tomber dans le chaudron. La plume de jobarbille flotta quelques instants à la surface avant de sombrer.

Immobile, elle resta là à contempler le liquide orangé. Elle en transvasa une partie dans un gobelet, répandant quelques gouttes à côté. Elle n'avait qu'un geste à faire. Un seul et simple geste, même accessible à un enfant. Un seul geste qui pouvait avoir d'impensables répercussions. Anja attrapa le verre et le garda à mi-hauteur. Elle souhaitait ardemment connaître son passé, rien qu'une infime partie, mais l'appréhendait. Pourtant elle ne reculerait pas. L'envie était trop forte.

Alors, d'un trait, elle but la potion.

// Absente du 15 au 23 février. \\
« Demain nous courrons plus vite, nos bras s’étendront plus loin... C’est ainsi que nous avançons, barques luttant contre un courant qui nous rejette sans cesse vers le passé. »

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2. KEUKENHOF


Une douce brise lui caressait le visage. Une brise aussi légère que les plumes d'un oiseau. Elle ferma les yeux quelques instants et laissa les rayons du soleil lui réchauffer le visage. Autour d'elle, d'immenses arbres étalaient leur ombre. Une étroite rivière ondulait entre deux rives bordées d'herbe d'un vert resplendissant, tandis qu'au sol étaient plantées une multitude de fleurs. Tellement de fleurs qu'il était impossible d'en voir la fin. Il y en avait de toutes les couleurs. Des bleues, des rouges, des jaunes, des oranges... Un véritable spectacle pour les yeux. La petite fille fit quelques pas entre les tulipes et les coquelicots. On lui avait interdit d'en cueillir. Au loin, un jeune garçon qui n'était que de quelques années son aîné courait dans sa direction.

Anja ! On te cherche partout. Oma a dit qu'on ne devait pas s'écarter.

La petite fille le regarda quelques instants avant de réorienter son regard vers l'horizon. Là-bas, il n'y avait plus d'arbre, et elle était presque sûre d'y distinguer des moulins.

Je veux aller là-bas.

Elle fronça les sourcils et fit un signe de tête dans leur direction.

Papa dit que c'est trop loin. Il est déjà tard. Et puis des moulins on en voit partout ici.

Elle soupira et se tourna vers le garçon. Il avait raison, comme toujours. Mais ces moulins étaient bien plus beaux. Ils étaient colorés et bien entretenus. Les autres étaient toujours gris et ternes. Le garçon lui sourit ; il savait qu'elle voulait rester là. Mais il ne voulait pas désobéir à ses parents et se faire disputer. Et puis il ne voulait pas qu'Anja se fasse disputer elle aussi.

Allez, tu sais ce qu'Oma dit : « Heden rood, morgen dood »1
.
Il baissa alors la tête. En fait, il n'avait jamais vraiment compris pourquoi Oma disait ça, mais il trouvait que ça collait plutôt bien à la situation. Et puis, ça lui donnait un air intelligent. Anja se contenta de le regarder d’un air absent. Depuis quelques mois, elle était beaucoup moins souriante qu’avant, et beaucoup plus silencieuse — bien qu’elle n’ait jamais été très loquace.  Elle se montrait également plus distante vis-à-vis du garçon. Il ne lui avait pas dit, mais il savait pourquoi.

La petite fille haussa les épaules et le doubla. Tous les deux, ils commencèrent à remonter le sentier sans un mot. Ils passèrent devant de multiples arabesques de fleurs, si bien plantées que certaines formaient des visages. Anja traînait des pieds. Elle ne voulait pas rentrer.  Elle savait que cela signifiait la fin des vacances, et elle n'en avait pas envie. Car à la rentrée, Aaron serait parti. Elle ne comprenait pas pourquoi il l'abandonnait comme ça. Pourquoi est-ce qu'il ne pouvait pas aller au collège du quartier ? Pourquoi devait-il partir à ce qui lui paraissait être l'autre bout du monde ? Elle donna un coup de pied dans un caillou. Égoïste. C'était tout ce qu'il était.

Ce geste n'échappa pas à Aaron. Il savait très bien ce à quoi pensait Anja. De nombreuses fois il avait voulu dire quelque chose, puis s'était ravisé ; il ne savait jamais vraiment comment elle risquait de réagir. Mais finalement, à quelques jours de son départ, il estimait qu'il était temps de briser la glace.


Je sais que tu veux que je reste Anja. Mais tu sais, on se reverra aux vacances, je reviendrai à chaque fois. Ça va vite passer.

Anja sembla se stopper une demi-seconde avant de reprendre sa route. Elle ne disait jamais quand quelque chose n'allait pas. À la place, elle faisait comme si de rien n'était et se renfermait sur elle-même. Elle avait toujours fait comme ça, et personne n'avait eu l'air de s'en inquiéter. Sauf Aaron, bien sûr. Mais depuis qu'ils avaient appris qu'il était un sorcier, tout était devenu différent. Un fossé s'était creusé entre les deux. Pas parce qu'Anja rejetait sa vraie nature, mais parce que cela signifiait qu’il allait devoir partir. Et elle lui en voulait de la laisser seule. Elle n'avait pas envie qu'il prenne ce train pour partir à Pou-machin-chose.

Sûrement.

Elle continua sa route, sans marquer d'autre signe d'intérêt pour la conversation. Face à ce manque de conviction, le jeune garçon osa alors émettre l'hypothèse à laquelle personne ne pensait.

Peut-être même que toi aussi tu y iras, quand ce sera temps...

Anja se stoppa brusquement. Son ventre se contracta douloureusement. Cette idée lui avait bien sûr déjà traversé l'esprit. Mais c’était impossible. Elle ne pourrait pas aller dans cette école, elle en était sûre. Elle n'avait reçu aucune lettre, et n'avait aucun pouvoir comme son frère. Elle l'aurait su sinon, et s’en serait servi pour l’empêcher de partir. N'était-ce pas une preuve irréfutable ? Oui, c'était ridicule. Elle sentit son mépris envers cette stupide école s’accroître. Peut-être, au fond, était-elle un peu jalouse de lui, mais jamais elle ne se l’avouerait. Elle se remis alors à marcher et, énervée, attaqua Aaron là où elle savait que ça ferait mal.

Papa et maman s’en fichent que tu partes.

Le garçon sembla se raidir — bien qu’elle ne puisse le voir puisqu’il était derrière elle. Il savait que c’était sa façon de lui montrer qu’elle lui en voulait, mais ne pouvait nier qu'elle avait touché une corde sensible.

Tu sais très bien que c’est faux. Ils sont seulement occupés, lui répondit-il sur un ton qu'ils se voulait sûr de lui, mais plutôt hésitant.

Anja ne répondit pas et se contenta d’avancer. Elle avait bien vu la façon dont son père avait ouvert la lettre, hoché la tête, puis reposé comme s’il s’agissait d’un simple journal. Elle avait très bien vu la façon dont sa mère avait demandé de quoi il s’agissait, avant de lâcher un simple « ah ». Et elle avait vu l’air plein d’espoir d’Aaron s’envoler. Il avait repris sa lettre, et silencieusement, était remonté dans sa chambre. Elle culpabilisa alors de l’avoir attaqué de façon aussi basse. Mais elle avait voulu lui faire mal.

Les deux enfants continuèrent à marcher dans un silence pesant pendant plusieurs minutes, jusqu'à ce qu'ils discernent au bout du chemin un groupe de quatre personnes. Des cris d'exclamations se firent alors entendre. Sûrement étaient-ils soulagés de voir les deux enfants réapparaître. Mais ni l’un ni l’autre ne sembla en être heureux. L’ambiance joyeuse des vacances d’été était retombée aussi vite qu’elle était apparue. La gorge nouée, ils les rejoignirent. Une femme attrapa Anja par la main, puis tous empruntèrent un chemin pavé. Il était temps de rentrer.

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1: « Aujourd'hui en fleur, demain en poussière. »

// Absente du 15 au 23 février. \\
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3. "SUNDAY MORNING, PRAISE THE DAWNING"


Oohoh, Anja, tu m'écoutes ?

Anja détacha son regard du remous des vagues pour le relever vers Rosemary. Elle la regarda, cligna des yeux, puis lui sourit, d'une façon peu convaincante.

Oui oui, bien sûr, continue.

Rosemary la fixa de ses beaux yeux bleus et fronça les sourcils.

Qu'est-ce que je disais ?

Je ne sais plus, désolée.

Anja ponctua sa phrase d'un léger rire avant de tirer sur sa cigarette. Elle retint la fumée quelques instants, puis la laissa s'échapper lentement. Le nuage grisâtre s'éleva dans les airs avant de complètement disparaître. Elle laissa ses yeux se perdre sur les reflets étincelants de la mer, illuminée par le soleil encore bas. C'était un jour comme elle l'aimait. Beau mais frais. Assise à la table d'une terrasse face à la mer, dans sa ville natale, un café pour accompagner ; elle ne savait pas ce qu'elle pouvait demander d'autre.

Elle finit par détourner son regard de l'horizon vers Rosemary, qui soupira d'impatience.


Je te demandais comment se passaient tes études, le pensionnat. Tu ne m'en parles jamais.

Ça y est, elle se rappelait à présent pourquoi elle avait perdu le fil de la conversation. Ça devenait un automatisme dès qu'elle évoquait ce sujet. Le pensionnat. D'un air las elle détourna la tête et porta de nouveau sa cigarette à sa bouche. Elle détestait en parler avec Rosemary.

Cela faisait sept ans qu'elle lui mentait. Sept ans qu'elle lui cachait la vérité. Elles se connaissaient depuis l'enfance et n'avaient jamais eu aucun secret l'une pour l'autre. Anja lui avait toujours tout dit. Elle était d'ailleurs bien la seule à qui elle parlait autant. Et Rosemary l'avait toujours écoutée, sans jamais la juger - ce qui n'était pas le cas de tout le monde. Pourtant, jamais elle n'avait osé lui dire qu'elle était une sorcière. Elle avait beau lui faire totalement confiance, jamais elle n'avait pu lui parler de Poudlard. À la place, elle lui avait raconté que ses parents l'avait envoyée dans un pensionnat, une école « d'excellence », la Sevenoaks School, qui était loin, ce qui expliquait qu'elle ne rentrait que les vacances. Et ce mensonge la mettait profondément mal à l'aise. Elle avait l'impression de cacher une part d'elle-même, et pas la moins importante, à l'une des personnes à laquelle elle tenait le plus. À une personne qui aurait mérité de le savoir.


Il n'y a pas grand chose à en dire. Des bourges, des fils à papa et maman. Presque tous aussi coincés les uns que les autres.

Elle laissa le reste de la fumée s'échapper sous forme de petits ronds et resta quelques instants dans cette position, les jambes croisées, le regard orienté vers le ciel. Rosemary émit un claquement de langue puis lâcha, d'un ton froid :

Si tu le dis.

Elle ne rajouta rien, mais n'en pensait pas moins. Elle ne comprenait pas pourquoi Anja paraissait toujours distante, s'obstinait à rester évasive quand elle lui demandait comment se passaient ses études. C'était comme si à chaque fois qu'elle abordait ce sujet, elle sentait qu'elle l'énervait. La légère tension qui régnait laissa place à un blanc, sans qu'Anja ne semble pour autant s'en préoccuper. D'un geste désinvolte, elle se contenta de faire tomber la cendre de sa cigarette, puis regarda l'enseigne du café qui indiquait "The Pier Coffee Bar".

Finalement, après avoir de nouveau aspiré une bouffée de fumée, elle coupa le silence d'une voix impatiente :


Bon, Rosie, je croyais que tu voulais qu'on se retrouve ici pour quelque chose d'important ?

Rosemary sembla hésiter un instant, ne voulant pas changer de sujet, puis finalement se ravisa. C'était inutile de toute manière. Elle soupira et se pencha pour attraper quelque chose dans son sac et en ressorti un petit paquet, emballé dans du papier cadeau.

Je sais que le 8 février est passé, et que tu m'as demandé de ne pas te faire de cadeau pour ton anniversaire car tu n'aimes pas ça, mais tiens, dit-elle en lui tendant ce qu'elle avait dans les mains. Je n'ai pas pu m'en empêcher.

Anja sourit d'une façon qui voulait dire "tu es incorrigible", ce qui sembla quelque peu détendre l'atmosphère. Elle aurait du se douter que Rosemary lui aurait acheté quelque chose. Ce n'était pas son genre de ne rien lui offrir pour son anniversaire. Elle jeta sa cigarette par terre et attrapa le cadeau. Lentement, elle en déchira l'emballage. Elle découvrit alors un petit carnet à la couverture de cuir marron. En l'ouvrant, elle comprit que c'était un album photo, où chaque photo était collée sur une feuille. Anja les fit défiler une à une et sourit. Il s'agissait de photos seulement d'elle et Rosemary, depuis qu'elles étaient enfants jusqu'à maintenant.

Je sais que tu dois trouver ça niais, voire cliché, mais ça me faisait plaisir. Et... j'espère que ça te fait aussi plaisir, dit-elle un peu hésitante.

Anja caressa du bout des doigts l'une des photos. Ce cadeau la touchait plus qu'elle ne le laissait paraître. Il lui remémorait de nombreux souvenirs, dont certains qu'ils lui semblaient même avoir oubliés. Des souvenirs que Rosemary serait toujours là pour elle, comme elle l'avait toujours été. Et paradoxalement, cela la fit culpabiliser en la ramenant à son mensonge. Elle était d'une telle hypocrisie, et se détestait pour cela. Elle referma le carnet et garda alors les yeux fixés dessus, n'osant croiser ceux de son amie.


Ne t'inquiètes pas, je l'aime beaucoup.

Rosemary parut rassurée, et c'était pour le mieux. Anja n'aurait supporté de la décevoir. Elle passa une dernière fois sa main sur la couverture et rangea le carnet dans son sac. Ici, elle penserait à l'emporter avec elle à Poudlard.

Les deux jeunes filles restèrent ainsi assises ici jusqu'à ce que le soleil soit assez haut pour complètement les éblouir, et le matin assez avancé pour que les familles commencent à venir se promener sur la plage. Le temps avait continué de défiler, au gré de leurs conversations. La mer était calme, et des voiliers se dessinaient au large. C'était un parfait matin, ou presque chaque visage affichait un sourire. Un matin de vacances. Et, tout simplement, lorsque les cris des enfants commencèrent à se faire trop retentissants, elles partirent.

// Absente du 15 au 23 février. \\
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4. REVIENS


On se met ensemble ?

Anja tourna la tête et dévisagea d'un air dénigrant la jeune fille assise à côté d'elle, qui la regardait les yeux plein d'espoir. Elles étaient dans la même classe depuis la rentrée, mais elle ne connaissait toujours pas son nom. Il s'agissait d'une Serdaigle, au vu de la couleur de son uniforme. Brune, les cheveux lisses, les yeux marrons, un visage rond, l'air assez introvertie. Tout à fait ordinaire. Typiquement le genre de personne qu'elle n'avait pas envie de se coltiner toute une année. Elle soupira, mais comprit qu'elle n'avait pas d'autre choix. Le professeur avait exigé que les élèves se mettent en binôme pour réaliser leur potion. Alors, sans cacher son aversion, elle lui répondit, en détournant son regard d'un air méprisant :

Si tu veux.

La Serdaigle, devant un accueil aussi peu chaleureux, sembla se sentir mal à l'aise. Anja, elle, ne semblait absolument pas gênée par le léger blanc qui venait de s'installer, et remplit le chaudron d'un coup de baguette, tout en tournant les pages de son livre pour arriver à la bonne recette, le Philtre de Mort Vivante. Elle prenait un soin tout particulier à ignorer sa voisine de table. Mais celle-ci n'avait pas l'air de l'avoir compris, ou alors cherchait à tout prix à s'attirer ses faveurs. D'une voix un peu hésitante, qui se voulait néanmoins être amicale, elle se présenta alors, essayant de se montrer sympathique.

Moi c'est Johanna. 

Anja ne réagit pas. Elle se moquait bien de savoir son nom car de toute manière, elle avait décidé qu'elle ne le retiendrait pas. Elle arrêta de remplir le chaudron pour commencer à préparer la potion, tandis que sa voisine comptait les fèves sopophoriques nécessaires. 

Tu es Anja c'est ça ? J'adore ce prénom.

La Serpentard leva les yeux au ciel et répondit un « oui » d'un air agacé. Cette fille avait visiblement décidé de tout entreprendre pour sympathiser avec elle, et s'y prenait de la pire manière qui soit. Quand certains cachaient leur gêne en se taisant, d'autres la dissimulaient sous un flot de parole interminable.

La jeune fille pesa ensuite une poudre de couleur rose, sans trop savoir ce qu'il y avait dedans, laissant la surveillance du chaudron à Johanna, qui devait atteindre une couleur violette. Elle n'avait jamais été très assidue en cours, mais essayait néanmoins de s'appliquer un minimum, pour éviter de donner l'occasion au professeur de lui faire une remarque. Cela était cependant assez compliqué avec les jacassements de la Serdaigle. De son discours qui lui paraissait assez lointain, elle n'entendit que les mots « Poudlard », « sortilèges », « cours », « rentrée », et encore d'autres choses inintéressantes. 

Sinon, tu as fait quoi ces vacances ?

Anja laissa tomber brusquement sa main contre la table, qui s'abattit dans un claquement sonore, sous le regard réprobateur du professeur. Elle avait réellement du mal à comprendre l'obstination à faire la conversation chez certains, quand il était clair que leur interlocuteur n'écoutait même pas. Depuis le début du cours, il lui semblait que la Serdaigle n'avait fait que parler de sa vie aussi ennuyante qu'elle. Et elle en avait assez. Cette question était celle de trop. Si elle avait accepté jusque là de la laisser parler sans faire aucune remarque, elle n'avait aucune envie de lui parler d'elle et de répondre à ses questions. Elle lui répondit ainsi, d'un ton plutôt agressif et dépourvu de toute amabilité :

Est-ce que ça t'arrive de te taire ?

Johanna resta le visage figé, sans savoir que répondre. C'était la première fois que sa bouche était ouverte sans qu'un son n'en sorte. Le visage rouge, elle baissa la tête et rajouta la poudre qu'Anja venait de peser. Pendant que la potion continuait de chauffer, elle s'occupa d'écraser les crochets de serpent, évitant soigneusement le regard de sa voisine. Cette dernière resta assise sur sa chaise, laissant la Serdaigle s'occuper de la potion, et souffla un bon coup. Devant ce silence si mélodieux, et n'avait aucune envie de l'aider, au risque de se donner l'air aimable et de relancer la conversation.

Mais ceci n'échappa pas aux yeux du professeur. Il passa entre les rangs et s'arrêta devant la paillasse des deux jeunes filles, puis posa son regard sur Anja d'un air aussi las que mauvais.

Mademoiselle Van Drecken, peut-être voulez-vous faire une pause ? Je crois avoir précisé qu'il s'agissait d'un travail d'équipe. Au cas où vous ne l'auriez pas compris, cela veut dire que les deux doivent travailler.

Anja releva son visage vers le professeur, et sans faire d'effort pour se montrer aimable ni sans aucune gêne, lui répondit :

Elle se débrouille très bien toute seule.

Le professeur haussa alors la voix et fronça les sourcils.

Vous devriez faire attention au ton que vous employez, si vous ne voulez pas vous retrouver en retenue.

La jeune fille esquissa un sourire, mais qui étrangement était presque triste. Ce n'est pas comme si elle n'en avait pas l'habitude. Depuis cette année, elle ne comptait plus les menaces et les retenues qu'on lui avait données. Manque d'assiduité en cours, insolence, aucun travail, absences régulières... Tous les motifs étaient bons. Et pourtant, elle faisait nombre d'efforts pour s'améliorer. Avoir réussi à ne pas faire de remarque à Johanna jusque là en était un. Seulement, personne ne semblait le remarquer.

Anja n'était cependant pas inconsciente, elle savait que son attitude se dégradait de plus en plus. Et elle en connaissait la cause ; le départ d'Aaron, qui avait terminé ses études à Poudlard. Jusqu'à présent, il avait toujours été là pour la raisonner, la calmer, ce qui lui avait évité de nombreux ennuis. Elle avait toujours eu l'impression qu'il était le seul à réellement la comprendre, et à réussir à faire sortir le meilleur d'elle-même. Mais cette année, il n'y avait plus personne pour la rassurer. Elle se retrouvait face à elle-même, sans personne pour la contrôler, sans aucun garde-fou. Et Anja avait beau essayer d'améliorer son attitude, il lui semblait qu'à chaque fois quelque chose venait faire retomber tous ses efforts, comme si le monde faisait exprès de l'énerver. Elle savait tout aussi bien que les professeurs ne voyaient que son mauvais côté, alors que tant de fois elle aurait aimé qu'ils la voient comme Aaron la voyait. Elle se décourageait de plus en plus, et finissait même parfois se demander pourquoi elle ne laissait tout simplement pas le pire sortir d'elle-même, puisque c'était ainsi que les autres la percevaient. À quoi bon faire des efforts si personne ne les voyait ?

La jeune fille tourna alors la tête vers Johanna, qui essaya de lui faire un timide sourire rassurant, comme si elle voulait dire « T'inquiètes pas, c'est pas grave », ce qui ne fit qu'encore plus l'énerver. Elle tourna ensuite sa tête vers son professeur, dont le visage fermé n'exprimait que découragement et mépris vis à vis de son attitude. Alors brusquement, Anja se sentit oppressée, coincée entre ces deux personnes qui l'étouffaient et qui la poussaient à ne montrer que ses facettes les plus mauvaises. Elle se sentait incomprise et seule. Instinctivement, elle pensa à Aaron, qui lui l'aurait aidée et rassurée. Mais il n'était pas là. Elle voulait sortir, maintenant, tout de suite. Il lui fallait de l'air. Alors elle ne trouva qu'un seul échappatoire, celui auquel elle avait toujours recours : la provocation. 

Allez-y, j'ai l'habitude de toute manière, dit-elle d'un air moqueur.

La réaction du professeur fut immédiate, comme elle s'y attendait. Il haussa brusquement la voix, lui ordonna de ramasser ses affaires et de sortir. Anja ne se fit pas prier. L'air désinvolte, elle rangea son livre et ses parchemins, sous les yeux intéressés des autres élèves, dont une telle scène réveillait toujours leur curiosité malsaine. Sous la voix du professeur qui lui enleva de nombreux points, elle sortit de la classe et claqua la porte derrière elle.

Une fois seule dans le couloir, elle s'appuya quelques secondes contre le mur et baissa la tête, avant de passer une main contre son visage. Elle respira un grand coup puis posa sa tête contre la pierre froide. Puis, brusquement, sans pouvoir s'en empêcher, elle se pencha et vomit.

// Absente du 15 au 23 février. \\
« Demain nous courrons plus vite, nos bras s’étendront plus loin... C’est ainsi que nous avançons, barques luttant contre un courant qui nous rejette sans cesse vers le passé. »