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Némésis

I - Thémis
.
Aodren Bristyle



Début juin 2042
Sous le Saule - Parc de Poudlard
3ème année


*Pitoyable*.
Ce mot tournait dans son esprit. Il le chuchotait au détour d’une pensée, le hurlait lorsque l’attaque se faisait trop grande, et le gémissait quand il se traînait dans son sillage. Le Mot s’était installé dans tout son être, et Aodren ne faisait rien pour l’en déloger.

La Noirceur n’avait jamais alpaguée Aodren. Elle n’avait jamais pu. Il était un garçon joueur, sensible et sincère. Il respirait la joie de vivre, ses yeux ne sauraient faire autrement que de briller de son sourire et son coeur de palpiter de bonheur.
Un instant, un fragile instant, la protection que lui offrait son naturel enjoué s’était abaissée. Un instant, rien qu’un instant durant lequel il s’était senti sombrer. Les poings de sa soeur étaient comme des milliers de coup qui s’abattaient sur son bonheur. Un, il s’effritait. Deux, il se brisait. Trois, il disparaissait. Rapidement. Mais Aodren l’avait relevé, parce qu’il était fort et positif. Il ne pensait pourtant pas que durant ce laps de temps, avait eu le temps de germer la graine de la noirceur.

Les semaines qui avaient suivit s’étaient révélées étrange, pour Aodren. Chaque matin qui le voyait se lever, lui amenait une dose de terreur supplémentaire qu’il peinait à comprendre. Elle habitait son coeur et ses cauchemars, elle hantait ses journées et comportements. Effrayé, il s’en était ouvert aux siens. Sa mère lui avait dit : “Ao’, tu es choqué. Parles-en et surtout ne reste pas seul”. Il avait écouté Arya Bristyle et s’était entouré plus que jamais de ses amis qui se battaient chaque jour pour le faire rire. Puis son père lui avait dit, lorsqu’il sentit que son fils allait mieux : “Tu dois lui parler, mon fils. Tu sais que tu dois lui faire face pour aller mieux”. Après les avoir rejeté, il avait finalement compris que les mots de Zile Bristyle n’étaient pas vide de sens. Il était allé voir Charlie Rengan, car il était près. Il allait mieux.
Quelle erreur.

Dorénavant, il la sentait à nouveau, la graine de la noirceur. Il la sentait le matin, en se réveillant d’un cauchemar, la journée, quand il baissait la tête, honteux, sous le regard de l’un de ses camarades. Il y pensait constamment et pourtant, elle était différente. Il était heureux, cela se jouait sur un autre plateau. Sa confiance, qui ne lui avait que rarement manqué, lui faisait défaut. Elle était partie en même temps que l’air de ses poumons, lorsque la sale gosse des Rouges et or lui avait écrasée les couilles, et avec Aelle, quand celle-ci avait décidé de le haïr.

*Pitoyable*. Cela ne voulait pas quitter son esprit.
Il se sentait pitoyable, il se savait pitoyable, il s’imaginait pitoyable, il se criait pitoyable. JE SUIS PITOYABLE. Et cela le prenait aux tripes, tout le temps, toujours.

“Tu dois lui parler, mon fils. Tu sais que tu dois lui faire face pour aller mieux”.

Il avait eu si peur des paroles de son père, mais il ne les avait jamais remis en question, jamais.

Il avait accepté. Cela avait pris du temps, mais il avait réussi. Aelle n’était plus cette enfant qui jouait avec lui dans la neige, celle qui riait à ses blagues, qui jouait au Géant des glaces avec lui. Il avait perdu sa soeur, et il savait quand cela était arrivé. Ce n’était pas le jour où il était allé voir Rengan, ni celui où Aelle l’avait agressé, ni même celui où elle lui avait crié dessus. C’était bien avant, bien avant. Il avait été idiot de se laisser une nouvelle fois berner.

Le regard plongé dans l’immensité du ciel, Aodren comprenait bien des choses. Le bruit ambiant des discussions provenant des cinq tables le plongeait dans une réflexion profonde ; les discussions se transformaient en une mélasse de bruits indistincts.
Devant lui, une assiette remplie de gratin. Jace la lui avait remplie. Il avait bravé les regards de certain Vert et argent pour s’asseoir près de lui, comme il l’avait souvent fait Aodren lui avait caché la raison de sa mélancolie et son ami acceptait sans ne rien dire, ce qui contrastait avec son comportement habituel. Aodren voulait garder ses problèmes pour lui, et Jace en savait bien trop à propos de Rengan pour qu’il se laisse aller à la confidence.

Plongé dans la toile bleue du ciel d’été, Aodren savait comment se déroulerait la suite. Il y avait longuement réfléchis, et était persuadé qu’il s’agissait de la seule chose à faire. Alors il allait faire.

Il se leva. C’était soudain, et il sentit le regard de Jace sur lui. Il se plongea dans le regard marron de son ami.

« Ao’ ! Où vas-tu ? » s’inquiéta Jace en se levant à son tour, « Tu n’as rien mangé ! »
« Je sais, Jace, » sourit Aodren. Puis, pour le rassurer : « Je dois faire quelque chose, c’est important. Ca va aller, je te le promet. Reste ici, on se retrouve ce soir en étude, d’accord ? »

Sans lui demander son avis, il s’éloigna après lui avoir pressé l’épaule pour l’enjoindre à s’asseoir. La prévenance et l’inquiétude de son ami lui faisait chaud au coeur, et c’est plus fort qu’il entreprit sa quête, comme celle qu’il avait mené quelques semaines auparavant.
Mais cette fois-ci, il savait parfaitement où aller. Il avait regardé, observé et suivit. Il connaissait le chemin.

Sa décision d’aller voir Aelle s’était prise un matin où le sommeil lui fermait ses portes. Il avait entendu les paroles de son père, et avait compris que s’il voulait passer à autre chose, il se devait d’être clair et sincère avec sa soeur. Il en avait ardemment besoin. Il n’avait pas oublié son désir de la laisser seule avec ses complications ; non, c’était cela même qui habitait tout ses gestes à cet instant précis.
Il avait sa vie à vivre, et il la vivrait. Avec ou sans elle.

Il quitta rapidement la Grande Salle et prit la direction du parc. L’été avait littéralement effacé l’hiver, il ne subsistait plus de brises froides ou de nuages noir; seulement un immense ciel d’un bleu si clair qu’il en était renversant.
Dans son éternelle chemise blanche, Aodren avait chaud et il grimaça lorsque la brise chaude de l’été caressa son visage. Il hâta le pas.

Il se dirigeait vers le lac, à l’endroit même où il avait tant de fois aperçu sa jeune soeur.
Elle était là.
Il s’arrêta, le coeur palpitant. Elle était assise sous un sol pleureur, le regard plongé dans l’eau du lac. Que voyait-elle ? Elle paraissait minuscule, cachée dans sa cape. Aodren fronça les sourcils : une cape en été ? Elle était assise, droite, et un livre trônait à ses côtés. Cette vision rassura son frère, qui finalement décida de s’avancer. Lors de ses nombreuses observations, il s’était rendu compte qu’il manquait une chose à sa soeur. Et cela était précisément ce livre. Pourquoi sa soeur, qui ne jurait que par les pages remplies de mots, quittait-elle le confort de ses recherches ? Il n’y avait de façon plus claire pour sa famille de comprendre que la jeune fille allait mal. Se rendait-elle compte qu’en souhaitant cacher ses sentiments, elle les criait aux oreilles de tous ?

Aodren se stoppa une nouvelle fois, cette fois-ci non loin d’Aelle. Elle lui tournait le dos.
Il n’osait plus avancer. Son corps tremblait et ses mains trituraient le bout des manches de sa chemise. Le soleil tapait dans sa nuque, et il sentait couler dans son dos une goutte tiède de sueur. A présent qu’il y était, il ne se sentait plus aussi près qu’il l’avait pensé. Et si elle le rejetait ? Puis une pensée, lancinante, le fit chanceler : *Et si elle me frappait ?*. Il s'efforça, de tout son cœur, d’enfouir cette pensée au fond de lui.
*Je n’ai pas peur, je n’ai pas peur*, chuchotait sa conscience. Si, il avait peur.

*Pitoyable*.

Certes. Alors il s’avança avant que ne flanche sa fragile confiance. Son coeur battait à tout rompre dans sa poitrine ; allait-il sortir de son torse ? Il se sentait comme un petit enfant devant un adulte. Comme une proie devant un carnivore. Comme Aodren Bristyle, qui se sentait pitoyable de craindre une enfant.

*Pitoyable*.

Il expira.
Et inspira. Longuement.

« Bonjour, Aelle, » chuchota-t-il, désormais à un pas d’elle.

Noyée dans l'Océan si plein de Ramifications.

Némésis

II - Até
.
Aelle Bristyle



Début juin 2042
Sous le Saule - Parc de Poudlard
1ère année



Le ciel était peint. D’un bleu profond, clair et lumineux ; de traces blanchâtres, qu’avait tiré une main inconnue. C’était une toile faite de blanc et de bleu, mais l’éclat d’or du soleil leur donnait une telle brillance, qu’il me semblait voir mille couleurs cachées dans les recoins des nuages.
Depuis un long moment déjà, je regardai les traces changer au grès du vent. Ces bourrasques chaudes invisibles qui décidaient de la place de chaque chose dans le ciel. Il soufflait, doucement, et les nuages voguaient sur la toile, à son rythme. Bouchée bée, je baissai parfois les yeux pour les poser sur le lac. Sur sa surface lisse, se reflétait ce spectacle, mais il prenait une allure alors si différente et particulière, que je le regardai comme si je le découvrais.

Le parc, dans son immensité, m’offrait sous ce Saule pleureur une solitude d’une qualité exquise dans laquelle je me plongeais de tout mon être. Cet endroit m’avait connu lors de moments douloureux, qui semblaient être mes seuls souvenirs de ce château, mais aujourd’hui, je me sentais sereine et apaisée. C’était pourtant la crainte et la pression de la vie quotidienne qui m’avait mené ici, dans le désir de m’éloigner de tous. De m’éloigner d’Elle et de son fantôme.
*Charlie*.
C’était une habitude.
*Charlie*.
Une douce mélodie de mon esprit.
Je n’en avais plus peur, c’est du moins ce que je me disais. Je passais parfois de long moment à penser à elle, et à ce que nous avions vécu, à tout ce que nous avions vécu. J’aurai pu croire que les choses, que mon coeur, s’étaient apaisé, que tout était redevenu comme avant. Mais non. Ce n’était pas aussi facile, n’est-ce pas ? La Nuit me le rappelait insidieusement. Souffre, me disaient mes cauchemars, n’oublie-pas. Mais quand je me rappelais ce qu’elle avait fait, de tout ce qu’elle avait créé, je me sentais soudainement sur-élevée par une bourrasque de colère et de ressentiment si forte, que je m’en trouvais le souffle coupé, les larmes aux yeux. Et alors, lorsque je me surprenais à la chercher du regard, à l’attendre ou à espérer, je me fustigeais et fuyais aussi loin que possible.
Elle m’était interdite. Interdite. Interdite.
J’avais retenu une seule chose de cette année scolaire passée à ressentir mon envie d’elle : elle était mon poison et mon erreur.

Les choses allaient mieux sans elle. C’était dur. Il m’arrivait d’en pleurer lorsque dans l’obscurité du dortoir, je me réveillai en pleur avec l’image de ses yeux. Mais quand le matin arrivait, une seule pensée subsistait : les choses allaient mieux sans elle.

« Souffle, » marmonnai-je du bout des lèvres en regardant le ciel, « Souffle et dessine-moi autre chose

Comme si la Main du Ciel m’entendait, le vent souffla et un nuage aussi léger que l’air se disloqua pour dessiner un nouveau trait dans le ciel.

J’étais paisible, car il s’agissait de la seule solution.

Le murmure du vent parlait à mon oreille, discutait avec mon esprit ; mes cheveux dansaient avec lui et mes yeux brillaient du sourire que je ne parvenais pas à afficher sur mon visage.
Le murmure murmurait d’un vent qui soufflait ; il m'emmenait les bruits des alentours, les discussions de la nature, des arbres, des herbes et des feuilles. Tout le reste s'effaçait, le vent ne m’apportait que ce que je désirais. Lorsqu’il porta jusqu’à moi la basse voix d’un garçon, je chuchotai, tout bas, en réponse au vent, ce qu’il venait de me donner :

« Bonjour, Aelle. »

Ma voix chantait avec le vent et mes yeux brillaient sous le soleil ; la nature me transportait dans ce monde, et je ressentait ce voyage comme une exaltation. Une douce exaltation.
Et, aussi doucement et tendrement que le vent m’avait bercé jusqu’ici, une forme vogua jusqu’à l’orée de mon regard pour se poser près de moi.

Je pensais qu’il s’agissait d’une feuille. Elles volaient dans le vent, et passaient souvent près de moi en me caressant. Je me tournai vers elle, prête à recevoir son attention.
Mais lorsque mes yeux se posèrent sur elle, ils ne virent pas une feuille, mais un garçon.

Brutalement, le monde de la nature s’arracha à moi. C’était comme une déchirure, elle explosa dans mon crâne et siffla dans mes oreilles. CRASH. L’ouïe obscurcie, je me jetai sur mes jambes pour m’éloigner de l’être qui m’avait approché. Le monde hurlait autour de moi, le ciel n’était plus, le vent s’était stoppé, il ne restait plus qu’un cri dans mon esprit. Un cri et un unique cri.
AODREN.
AODREN
.
Ce prénom avait quitté durant tant de temps mon esprit. Un court instant, je me demandais qui il était. Était-il réellement mon frère ? Cela était-il possible ? Puis je décidai que je n’en avais rien à foutre et je m’éloignai plus encore jusqu’à sentir dans mon dos le tronc de mon Saule pleureur.
Alors seulement j’ouvrai les yeux sur le monde.

Le ciel était encore bleu et peint, et finalement, le vent faisait toujours voltiger les longues branches du Saule. Le parc était très calme, contrairement à ce qui vivait à l’intérieur de moi ; mon coeur, qui battait, battait, battait tellement fort. Car face à moi, un bras tendu vers moi, était assis un garçon de treize *non, quatorze* quatorze ans qui me regardait d’un regard vert d’une banalité affligeante.
Si j’avais pu réellement penser, un jour, que je me trouvais sereine, je ne pouvais maintenant plus douter qu’il s’agissait d’un mensonge. Tout ce que j’avais réussi à retenir ces dernières semaines, le chemin que j’avais fait pour retrouver mon Intégralité, tout fut en un instant, soufflé par la seule présence de ces yeux terriblement banals.
Ce que je vis en premier, lorsque s’effondra mes efforts, fut ces yeux à elle. Contrairement à ce que je voyais jusqu’alors, c’est à dire une image de mauvaise qualité, se superposa sur les yeux de mon frère, ses yeux à elle, brillant, vivant, transcendant. Oh, tellement brillant. D’une lueur inqualifiable, et me regardant comme personne ne m’avait jamais regardé. Je le voyai ici, oui je le voyais, le chemin vers l’Océan, je le voyais et je ressentais comme des mois auparavant son attrait. Il m’attirait incroyablement, en me chuchotant à l’oreille des paroles réconfortantes, des paroles tentantes, des paroles uniques.
*Oh Charlie, pourquoi tu ne comprends pas que je ne pourrais jamais revenir vers toi ?*.
Pourquoi je ne comprenais pas ?

Alors déferla la colère, le souffle ardent de sa brûlure. L’envie de crier me prit si fort aux tripes que mon visage s’étira en une grimace odieuse. *AODREN*, criai-je à l’intérieur de mon esprit, *Aodren !*. Je me revis balancer de toutes mes forces mon poing dans ce visage dégoutant, le frapper, le frapper, le frapper pour le tuer. Et le plaisir qui m’habitait à chaque coup. J’avais tellement aimé. A cet instant précis, je fus tenté de lui sauter dessus, à cet enfant qui me tendait la main, lui sauter dessus pour lui arracher ce regard, cette présence, cette vie. Il me rappelait de ce qui avait suivit, et surtout de ce hibou qui n’avait jamais reçu de réponse. Elle ne m’avait jamais répondu, et maintenant que celui qui était coupable de tout cette merde se trouvait face à moi, j’avais envie de la trouver elle pour la secouer à son tour et lui demander pourquoi. Pourquoi. Pourquoi. POURQUOI ?

Je sentai une douleur remonter le long de mon corps. Elle frappa mon ventre, le tordit et enflamma mes boyaux. Puis elle monta plus haut, serrant mon estomac dans ses crocs glacés. Je crus que j’allais dégobiller lorsque la bile emplit ma bouche, mais je me retenai et quittai du regard Aodren. Je regardai le sol, le regard brouillé par ma propre colère, et lorsque la douleur monta encore pour s’installer définitivement dans ma gorge, je ne pus retenir le sanglot qui me secoua.
Une vague glacée me figea le corps, quand je pris conscience de ce qui m’arrivait. J’étais tellement bouleversé de le voir face à moi que j’étais à deux doigts de m’effondrer en larmes devant ce crétin. Et une chose, tout au fond de moi, me chuchota que je ne devais pas en arriver là, surtout pas. Je me retournai alors et l’attention entièrement fixée sur ces saletés de yeux émeraude *Charlie*, je balancai mon poing en arrière pour frapper de toutes mes forces le tronc qui me faisait face.
Je l’imaginai déjà, la douleur. Elle enflamerait mon poing, et remonterait le long de mon bras, jusqu’à mon épaule. Et soudainement, en un pic, elle s’attaquerait à mon cerveau pour me balancer des signaux de détresse en pleine gueule. Alors seulement, les choses iront mieux. Aodren aura disparu. Avec lui tous les souvenirs et les images. Je pourrai continuer mon chemin vers mon Moi du passé, et tout irait bien. Tout irait bien.

Mais la douleur ne vint pas. Jamais.
Un étau se resserrait autour de mon bras, sans me faire mal. Je ne tirai pas pour me dégager, je ne criai même pas. Les yeux écarquillés, je me tordis le cou vers l’arrière et dévisageai Aodren qui se trouvait tout près de moi. Tellement près que je pouvais sentir son odeur mentholé qui éveilla une drôle d’émotion dans mon coeur.
La nostalgie.
Il me regardait, et alors je pensai : *Il a grandi*, aucune autre pensée cohérente ne semblait vouloir venir à moi. Je le dévisageai sans mot, choquée de le voir près de moi, de le voir tout court. Son image était nette, et brusquement, j’avais conscience de la situation. Ce n’était qu’un frère venant rendre visite à sa soeur. Un instant, un bref instant, j’eu l’envie de rire en avisant à quel point la situation me semblait invraisemblable. Mais je ne riai pas, je regardai Aodren et lui me regardait. Il fronçait les sourcils au-dessus de ses yeux vert qui brillaient étrangement, et son visage était tordu en une grimace de colère. *Depuis quand Aodren peut ressentir de la colère ?*, cela fut la dernière pensée que je pus entendre dans mon esprit avant que ne s’élève la voix d’Aodren. Elle était claire et limpide, sa voix, elle avait changée. Elle était plus grave.

« Commence pas avec tes conneries, Aelle. » dit-il « Tu n’as plus l’âge de te laisser aller dès la moindre émotion, alors essaie de te contrôler et de te comporter comme une adulte pour une fois. Si tu dois frapper quelque part à chaque fois que tu me vois, tu ne risques pas de voir la fin de l’été. Surtout si c’est moi, le quelque part. »

L’ironie qui s’échappa de sa voix était si déplacée, que je ne trouvai rien à dire. Pourtant, à l’intérieur de moi s’éveillait doucement l’éclat de la révolte, et le dégoût d’être ainsi touché et traité par lui. Mais une chose m’empêchait de bouger, et je ne fis toujours rien pour me dégager de sa poigne.
C’est peut-être cette inaction qui le conforta dans l’idée que je n’allais frapper ni l’arbre ni lui, car il me lâcha quelques secondes après et s’éloigna de moi. Mon bras retomba contre mon flanc, et inconsciemment, je massai la peau qu’il avait malmené. Je le regardai avec suspicion et je m’éloignai moi aussi de lui. Mon coeur s’était arrêté de battre, mais je le sentais douloureux dans ma poitrine. Il faisait des sauts soudain, faisait s’envoler mon estomac et picoter mon ventre. C’était extrêmement désagréable. J’enroulai mes bras autour de l'abdomen et fit la moue en avisant Aodren s’asseoir près du livre que j’avais laissé sur le sol.

Il était étrange pour moi de me promener à nouveau avec un livre, mais je remarquai à présent que c’était une façon de me dire que les choses allaient mieux. Étaient-elles réellement allé mieux ? J’y croyais.
Je soupirai en jetant un regard noir à Aodren. Maintenant qu’il s’était éloigné, il m’était plus aisée de penser. Je détestais le fait qu’il soit venu me voir. Cela n’était pas arrivé depuis Noël et je m’étais peu à peu fait à l’idée que jamais plus je ne verrai mon frère. Ce qui était une pensée idiote, puisque je passerai mes vacances avec lui jusqu’à ce qu’il se décide à partir de la maison. S’il le faisait avant que je ne décide de le faire. J’avais longtemps cru que cela ne me faisait rien ; il n’était plus rien pour moi désormais, et je le haïssais de tout mon coeur. Mais je savais également qu’il me manquerait à jamais.

« Désolé pour ça, » dit-il d’une voix faible.

Il montrait le bras que je tenais encore dans ma main. Je le lâchai en haussant les épaules et il se retourna pour regarder le lac. Je pensais qu’il se tairait enfin, mais non.

« Je suis pas venu pour rester longtemps, » me lança-t-il dédaigneusement « je n’avais pas le temps de gérer l’une de tes crises, alors j’ai agis. »

*Espèce de… *. Révoltée d’entendre ces mots, je sentis rapidement que je ne pourrais me taire plus longtemps. Serrant les poings le long de mon corps, j’avancai d’un pas vers lui en sentant ma colère brûler mes veines.

« Si t’es venu pour me dire ça, va te f… »
« Non, Aelle ! » s’exclama-t-il soudain, la frustration dans la voix « S’il-te-plait, tu peux me laisser parler ? Merlin, t’étais pas si vulgaire avant ! »
« Abru…, », ne puis-je m’empêcher de crier avant de me taire tout aussi vite, surprise par cet éclat qui me rappelait nombre de nos échanges passés. Peut-être qu’Aodren comprit car il sourit en secouant la tête.
« Merci. »

L’abruti pensait-il réellement que je me taisais pour lui laisser la parole ? Je ricanai et me détournai de lui.

« Je ne suis pas venu me disputer, Aelle, juste pour te parler. Même si tu dis rien en retour, c’est pas grave. Ce serait peut-être mieux, en fait, » rajouta-t-il, hésitant.

Je croisai les bras sur ma poitrine, me faisait l’effet d’être une enfant. Je me fis la réflexion que jusqu’à présent, je n’avais pas encore émis le souhait de m’en aller. Je restai curieuse, une part de moi voulait me retourner pour observer mon frère, se faire toute petite pour l’écouter et voir ce que cachait cette bouille que je détestais. Mais une autre part de moi se sentait faible de ne pas bouger, de subir sans mots ce qu’il ne manquerait pas de m’ascéner. Cette deuxième part était ma fierté, devinais-je, et elle subissait un affront qui m’était presque insurmontable.
Ne sachant comment être, je répondis à une envie profonde et me retournai pour lever des yeux froid sur mon frère. Ce dernier détourna rapidement la tête en me voyant le regarder, et je levai un sourcil, étonné. Il était assis, les jambes relevées sur son torse et maintenu par l’étau de ses bras. Il paraissait frêle, ainsi, dans sa fine chemise blanche. Ses cheveux châtains foncé ordonnés laissait entrevoir la pâleur de son visage et le rouge de ses joues. Avait-il chaud ou était-il gêné ? Son corps ne laissait rien voir d’autre, et j’en fus frustrée.

Aodren, prenant mon silence comme un acquiescement, soupira doucement avant de tourner la tête vers moi.

« Ce que j’ai à dire n’est pas facile, alors tu me laisses parler, hein ? De toute façon, les choses pourront plus changer, alors j’en ai rien à faire. »
« Qu’est-ce que tu veux, Aodren ? » je n’avais pu empêcher cette phrase bravache de sortir de ma bouche.

Ses mots étaient étranges, et incompréhensibles. Qu’avait-il à me dire qui soit si difficile ? Pourquoi la résignation que j’entendais dans sa voix réveillait les frissons sur mon corps ? Il me faisait peur, et je n’avais pas la moindre explication sur ce sentiment.

« Aelle, » me sourit-il tendrement « Ely.» (je frissonnai, encore) « Tu as trompé tout le monde. » Sa voix prit un ton plus dur et ses yeux quittèrent les miens, comme s’il ne pouvait plus supporter ma vision. « Tu sais quand tout ça à commencé, n’est-ce pas ? Tu étais jeune mais je suis persuadé que tu te souviens de ce jour. »

Je savais exactement de quel jour il parlait. Même si les moments où tout avaient basculé se faisait de plus en plus nombreux, je savais de quel jour exactement il parlait. Et je le haïssais pour cela. Pour le tremblement de mes jambes et pour mon coeur qui s’arrêta de battre. Je le haïssais pour l’effroi et la honte que je ressentais au souvenir de ce jour.

« Oui, tu te souviens. Ce jour, tu avais surpris tout le monde, absolument tout le monde. On se prenait en pleine gueule ta véritable personnalité. Et tu sais quoi, Ely ? » *Non, et je veux pas savoir… Je t’en pris, je veux pas savoir…* « On a eu peur de toi, on était effrayé par ce qui avait évolué au milieu de nous sans qu’on le sache. Enfin, c’est ce que j’en pense maintenant, tu sais moi aussi j’étais jeune quand c’est arrivé. J’avais neuf ans, tu te souviens ? » *Oui, je me souviens, alors tais-toi…* « Mais j’ai compris les regards de papa et de maman, et aussi ceux de Narym, Zak’ et Naël. Ils avaient peur. Et aujourd’hui aussi, ils ont peur. »

« Cesse ton jeu, Aodren, et ferme ta grande gueule de con ! ». C’est ce que j’aurai aimé dire. Mais à la place, sortit de ma bouche un son grave indistinct, une sorte de gazouillement honteux. Aodren leva un regard sombre vers moi. Il semblait calme.

« Tu sais, aujourd’hui je m’étonne encore de la vitesse à laquelle tu nous a fait oublier tout ça. C’est effrayant Ely, t’es bien trop bonne quand il s’agit de camoufler la vérité, c’est pas normal pour une gosse de onze ans » *Douze ans. J’ai douze ans. J’ai douze ans. J’ai do…*. J’avais peur. Merlin j’étais effrayé. Merlin, je ne me souvenais pas avoir déjà ressenti mon corps se crisper sous l'effroi d’une façon si traumatisante. « On s’est demandé ce qui clochait chez toi, pourquoi tu avais montré une telle colère, une telle violence. Mais quelques jours seulement après, tu étais redevenu cette Aelle-là. Tu sais ? Celle qui a un regard si innocent, qui regarde le monde comme si elle ne le comprenait pas, qui dit des choses sans queue ni tête, faisant rire les gens sans même le savoir. Tu sais ? La Aelle qui restait plongé dans ses livres et qui ne levait jamais la voix. Tu nous as tous berné. Tu nous as berné. PUTAIN D’MERDE ! T’es une PUTAIN de manipulatrice, Aelle ! »

Il s’était levé en criant.
Son soudain éclat de voix me fit sursauter et je me rattrapai lamentablement au tronc de mon Saule pour ne pas m’écrouler. Je l’avais écouté avec une attention désespérée, avalant ses mots goulument, effrayée par ce qu’il m’apprenait et ce que je comprenais. Mon coeur avait résonné lentement à mes oreilles. Très lentement.
Il ne semblait pourtant pas en colère.
Il avait prit une grande respiration et regardait à nouveau le lac, m’ignorant.
Puis il ria. D’un éclat bref et soudain qui me glaça le coeur.

« Je.. Je n’ai jamais…, » balbutiai-je d’un air perdu.

Celle qu’il me décrivait m'apparaissait comme une inconnue. Je tendais à croire qu’il me disait tout cela pour me faire réagir, ou alors pour se venger. Qu’il me mentait. Oui, il ne pouvait s’agir que de cela, un vulgaire mensonge. Car je n’étais pas cette Aelle n’est-ce pas ? Non, bien sûr que non. Et c’était si clair dans mon esprit que j’eu l’envie de rire. Moi, manipulatrice ? Il ne me connaissait pas, il ne m’avait jamais connu et en voilà une nouvelle preuve.
Mon visage se transforma en une grimace de dédain et de dégoût. Un dégoût profond que je ressentais entièrement envers cet être qui se disait mon frère mais qui ne me connaissait pas.

« Tu me conn… »
« Non ! » dit-il soudain sans crier, d’une voix confiante. Et une fois encore je sursautai et m’éloignai de lui, ne pouvant m’empêcher d’éprouver de la crainte. « Tais-toi. C’est moi qui parle ok ? ».

Je voulais l’injurier et réagir mais je n’y parvenai pas. Peut-être était-ce ses yeux qui me fusillaient, ou son corps qui se tendait vers moi. Ou peut-être autre chose, mais je ne pouvais plus bouger.

« Aelle, » soupira-t-il « tu dois comprendre que les choses peuvent plus durer. Tu nous as manipulé pendant cinq ans, mais grâce à ce que t’as fait, » (et encore une fois, je savais de quel jour, ici, il parlait) « tout le monde dans la famille se rappelle maintenant de ce qu’il s’est passé quand t’avais sept ans. Ce sera plus simple comme ça. Ça nous a permis de nous souvenir et de voir, enfin, ce que tu nous cachais. »

Il baissa la tête vers le sol. Ce n’est qu’à cet instant que je remarquai à quel point ses doigts trituraient les manches de sa chemise. Il était nerveux. Même si son visage était lisse comme l’eau du lac, il était nerveux.
Cela me rassura et me fit peur.
Il leva la tête vers moi, et sans que je n’en comprenne la raison, mon coeur sombra dans ma poitrine en avisant les larmes qui se rassemblaient dans ses yeux. Il sombra loin, loin, loin dans ma poitrine et je dus me rappeler de respirer pour ne pas m’étouffer. Un horrible sentiment d’injustice s’infiltra dans mon esprit, balayant toute la crainte que je ressentais, toute la tristesse que je voyais.
C’était injuste de le voir ainsi. C’était injuste que je doive subir cela !

Ma vue à moi aussi se brouilla et je n’arrivai même pas à contrôler les larmes qui menaçaient de couler. Je serrai avec plus d’ardeur encore mes bras autour de mon corps, dans un effort vain de contenir la douleur. Je respirais difficilement, j’entendais l’air qui s’infiltrait dans mes poumons, brûlant tout sur son passage.
C’était insupportable.
Papa, Maman, Zakary, Natanaël. Narym. Tous me regardaient avec tant de jugement et surtout, avec la peur brillant dans leur regard. Pourquoi Aodren ne comprenait pas ? Pourquoi ne voyait-il pas que j’avais tenté d’enrailler ce qui se jouait en moi ? Depuis le premier événement je me battais pour tous les préserver, et lui voulait inlassablement faire sortir de moi ce que je ne voulais pas voir. Ce que personne ne voulait voir. C’était pour lui que je le faisais, pour lui et les autres, pour eux.
*Connard*.
Si j’avais eu le choix, je ne me serais jamais contrôlé. Oh non. Il ne pouvait pas comprendre le plaisir qu’il y avait dans la violence. Non. Il ne pouvait pas comprendre.
*J’te déteste, Aodren*. Ce n’était pas la première fois que je pensais de tels mots. Mais cette fois-ci, dirigé vers lui et non pas vers *Charlie* quelqu’un d’autre, je les pensais réellement.

Je pris une décision que je savais irrévocable. Avant même que je ne puisse la verbaliser mentalement.
J’abandonnai mon livre.
J’abandonnai le combat.
J’abandonnai Aodren.
Je me retournai et et j’avancai. Devant moi s’étendait le parc, infiniment grand. Mes jambes étaient tremblantes, je craignais de tomber à chaque instant. Mes larmes me brûlaient les yeux, je les effaçai d’un revers de manche, étalant leur substance visqueuse sur mon visage. J’avais peur qu’Aodren me suive.
Il le fit.

Noyée dans l'Océan si plein de Ramifications.

Némésis

III - Oizys
.
Aelle Bristyle


Début juin 2042
Sous le Saule - Parc de Poudlard
1ère année



« No… Non, t’en vas pas, Aelle ! » désespéra Aodren dans mon dos.

*Ah, t’es plus si serein, hein ?*
. Un sourire hideux s’installa sur mon visage. J’avais repris le contrôle.
J’accélérai.

« Hors de question que tu m’laisses pas finir. Aelle ! Aelle, tu… t’es…, » s’embrouilla-t-il. Puis, d’une voix colérique, plus proche de moi : « Merlin ! »
« J’aimerai, oui, » braillai-je en retour sans me retourner.

J’avançai plus vite encore, bifurquant sur la droite pour m’éloigner du château. L’injustice de la situation faisait rugir la colère dans mes oreilles et bouillir le sang dans mes veines. J’avais peur de le frapper si je restai près de lui. D’envenimer une situation qui semblait déjà désespérée. Et surtout, je craignais de perdre la paix relative que je m’étais construite.
Je n’avais pas encore pris conscience que je l’avais déjà perdu.

« Locomotor Mortis ! »

J’avais oublié.
Et je m’affalai violemment sur le sol, les jambes liées. Je tendai les mains vers l’avant, réflexe venant du plus profond de mon être et ma chute en fut soulagée.
Je ne pus néanmoins éviter que mon menton rencontre le sol. La douleur explosa dans ma mâchoire ; je fermai mes yeux brûlant de larmes en gémissant de douleur.
J’avais oublié qu’Aodren n’hésitait jamais à se servir de sa baguette.
Comme moi, quand je n’avais pas de frère pour me mettre hors de moi.
Il l’avait utilisé. Et j’étais entièrement exposé, à sa merci.

« Argh ! » explosai-je en frappant le sol de mes mains, la colère fusant dans tout mon corps.

J’entendai le pas d’Aodren se rapprocher. Il courrait. Et lorsqu’il arriva sur moi, il me semblait que sa force s’était décuplée tant elle me renversa.
Il se jeta littéralement sur moi, et cela m’aurait profondément gêné et choqué s’il n’était pas mon frère et si nous ne nous étions pas battu des centaines de fois de cette façon. A la différence près que nous n’avions plus cinq et sept ans, et qu’aucun de nous deux ne s’amusait.
L’atmosphère se transforma légèrement. L’air était déjà lourd ; de notre colère, des mots d’Aodren et de leur signification. Mais se rajouta une brume plus sombre, plus obscure. Nous n’étions pas deux enfants qui se battaient, mais deux êtres entiers qui éprouvaient une colère si forte l’un envers l’autre qu’ils pouvaient être capable de tout.
Quand les doigts d’Aodren se refermèrent sur mon épaule pour me retourner, je sentis la morsure aiguë de sa magie au travers ma cape. Elle crépitait tout autour de lui et sa rencontre avec la mienne alourdissait plus encore l’air autour de nous. Cela faisait un long moment que je n’avais plus senti la caresse bienveillante et violente de ma propre magie. Elle était en moi, dans mes veines, dans mon coeur.
Je fermai les yeux pour la ressentir.
Lorsque je les ouvri à nouveau, je me trouvai face à Aodren dont le visage s’était transformé.

Le temps s’arrêta pendant exactement cinq secondes. Je le sais car je les comptai.
À quelques centimètres de moi se trouvait le visage crispé de colère d’Aodren. Ses yeux vert étaient brillant de larmes, eux aussi, mais je ne saurais jamais si c’était de la colère ou de la tristesse. Il respirait difficilement ; son corps pesait tout son poids sur le mien. Ses jambes s’enfonçaient dans mes cotes.
Je me tortillai pour l’éloigner de moi, mais comprenant instantanément ce que je souhaitais faire, Aodren brandit sa baguette magique entre mes deux yeux.
Je me stoppai. Je n’aurai jamais pensé qu’il me menace de cette manière. Qu’il m’arrête comme il l’avait fait, oui, mais qu’il me menace, jamais.

« Bouge pas, ok ? J’hésiterai pas à te lancer un sort, tu l’as déjà remarqué hein, » me menaça-t-il en souriant froidement.

J’aurais pu me taire, me contenter de le fusiller du regard ou même lui cracher dessus comme je mourrais d’envie de le faire.
Mais sa remarque toucha si violemment ma fierté que je me débattai avec plus de force encore en hurlant de rage. Déstabilisé, il manqua de s’affaler à mes côtés mais je balançai mes bras libre vers l’avant pour agripper sa chemise ; j’avais dans l’idée de le tirer vers moi et de lui exploser le visage avec mon front. Mais il était plus rapide que moi. Et plus fort. Il m’attrapa les bras en grognant, les plaqua sur le sol et se jeta dessus pour les maintenir avec ses jambes. Il m’écrabouillait littéralement, mais j’en avais que peu faire. Je soulevai mes épaules pour tenter de me dégager, ignorant la douleur que cela provoqua et je déchaînai ma colère de toutes mes forces, avec la folie du désespoir.

« Arrête Aelle ! » *C’est ça ouais, jamais !* « Par Merlin, mais calme-toi, je ne vais rien te faire ! » *Et moi je vais te bousiller la tronche une seco…* « Arrête, ou je t'immobilise entièrement ! ».

Il ne criait plus et me pointait encore avec sa baguette. Cette dernière crépitait sous la magie qu’il contenait, et je su qu’il allait mettre sa menace à exécution.
J’arrêtai de bouger.
La rage aux lèvres.
Je ne pouvais pas accepter d’être plus encore démuni face à lui.
J’écumai de rage.
Mais j’avais une autre arme, même si elle était moins efficace que la violence.

« Tu vois Aodren, » dis-je d’une voix hautaine « toi aussi tu… »
« Silencio, » énonça-t-il clairement, et avant même que je ne tente de m’égosiller : « et si tu te débat encore, tu ne pourras plus bouger. »

Ses mots me heurtèrent avec force, et honteusement, je me contentai de le regarder sans ne plus faire un geste. Je me sentai incroyablement faible à cet instant, comme s’il n’avait jamais existé un instant dans ma vie durant lequel j’avais pu me prouver être capable de quelque chose de bien. C’était si fort, si bouleversant que je ne fis rien pour empêcher mes larmes de couler librement sur mes tempes.

« Tu vois Aelle, il y a quelque chose chez toi qui ne changera jamais. Un truc qui te différencie de nous. Et qui t’éloignera toujours. Mais d’accord, » ria-t-il soudain, « d’accord, j’accepte. Je m’en fous. » Il était sincère, je le sentais. « Maintenant, tu vas écouter ce que je vais te dire. Parce que tu restes ma soeur malgré tout. »

Il prit une grande respiration et se décala légèrement ; il n’avait peut-être pas fait cela pour me soulager, mais la douleur de son corps pesant sur mes bras s’évanouit aussitôt. En mon fort intérieur, j’avais peur de ce qu’il allait dire. Je n’avais jamais eu de discussion comme celle-ci avec Aodren - si on pouvait appeler cela une discussion, au vu de ma position ; une discussion à coeur ouvert et sincère.

« Quand tu seras à la maison, je serais plus tout seul pour gérer ça, mais ici, ‘y’a que moi. Alors… Alors tu devrais m’écouter. Je sais que tu reverras Charlie, mais ne le fait pas. »

*Non !*. Je pouvais supporter les coups, les paroles et cette position, mais jamais je ne pourrai accepter qu’il me parle d’elle, jamais. Tout comme je n’avais pas accepté à Noël. Les larmes qui coulaient sur mes tempes me brûlèrent tout à coup et, sous la nécessité de ne pas entendre ce qu’il avait à me dire, je donnais à mon frère un violent coup d’épaule qui le renversa. Il ne s’attendait pas à cette réaction, et il chuta brusquement à mes côtés en poussant un cri. Le coeur battant, je me dégageai en reculant, rampant avidement pour m’éloigner de lui. Mes jambes étaient encore immobilisés.
Avant qu’il ne puisse se relever ou me viser avec sa baguette, je récupérai la mienne et la pointai sur lui. Lorsqu’il releva la tête, il se figea instantanément. Je ressentis un violent sentiment de bien-être en voyant sa mine terrifié, et je souri.

« Aelle, » commença Aodren d’une voix tremblante. Je secouai ma baguette pour le faire taire, mais il continua : « tu peux pas parler, comment tu voudrais me lancer un sort ? »

Je venais de me ridiculiser devant lui. Une boule de rancoeur et de honte s’installa dans ma gorge, mais ma fierté aidant, je ne baissais pas ma baguette. Je ne fis rien lorsqu’il se leva pour s’approcher de moi. Mes larmes avaient cessé de pleurer mais je sentais le vent caresser la trace qu’elles avaient laissé sur mon visage. Mon coeur battait vite, et lentement, je ne voulais pas entendre son nom.
Je ne voulais pas, je ne voulais pas. *Charlie*.
C’était au-dessus de mes forces. J’avais déjà perdu tout mes efforts, je ne souhaitais pas retrouver la détresse dans laquelle elle m’avait laissé. C’était clair pourtant, non ? Elle et moi nous ne pourrons jamais nous revoir, ça n’avait pas marché une fois et ça ne marcherait jamais. C’était une vérité qui brûlait et hurlait en moi, elle était claire, limpide, douloureuse mais limpide. Mais je savais que malgré tout, une part de moi souhaitait la retrouver, juste une fois, pour voir si cela avait été vrai. Cela s’était-il réellement passé ? Je ne pouvais en douter, et pourtant les moments que nous avions échangés étaient comme tinté d’un irréel étrange.

Je levais des yeux noirs sur mon frère, essayant de faire passer par mon regard tout mon ressentiment, ma colère et ma crainte. Il me regardait de ses yeux vert, les mêmes qui m’avaient bercés toute mon enfance, et surtout il me regardait sans peur, avec une détermination comme je ne lui en avais jamais vu.
Alors je compris une chose toute simple. Aodren n’en avait rien à faire que je pleure ou non. Je compris qu’il avait essayé et qu’il avait décidé de délivrer son message sans prendre en compte mes sentiments. Et cela prouvait plus que n’importe quel autre chose la perte de mon frère.
Qu’avais-je fait ?

« Charlie n’est pas une bonne personne Aelle ! » s’exclama-t-il soudainement.

*Tais-toi, tais-toi, elle est mieux que tu seras jamais !*.

« T’étais déjà violente avant, mais avec elle ça s’est empiré et tu le sais. »

*Non, je sais rien, c’est faux, c’est faux*. Et si c’était vrai ?

« Si tu l’avais pas rencontré, tu m’aurai jamais frappé à Noël, parce que c’est à cause d’elle que tu l’as fait, à cause d’elle et de sa fichue bombabouse ! »

Merlin, comment pouvait-il savoir que la bombabouse lui avait appartenu ? Puis mon esprit, véhément, rejeta ce questionnement pour hurler : *C’est de TA faute, c’est TOI qui l’as détruit, TOI, TOI !*.

« Mais cette fille, elle est exactement comme toi. Elle est violente, bornée et idiote. Elle ne comprends pas et s’approprie ce qui est pas à elle. Ta cape, hein, comment ça se fait que ce soit elle qui la porte comme un… Comme un vulgaire trophée ? C’est toi qui lui a donné ? »

Ma cape ? Ma cape ? Soudainement, Aodren disparu de ma vision et je me retrouvais des mois auparavant, dans ce sous-sol où sur le sol gisait celle que j’avais renversé sans comprendre comment. Charlie. Je l’avais recouverte de ma cape pour ne pas la laisser prendre froid, j’avais même laissé un mot ! Comment avais-je pu oublier cela ?
Mes yeux se remplirent de larmes, encore. L’émotion était si forte qu’elle m’alpaguait le coeur et me renversait le cerveau. J’avais du mal à respirer, mais je m’efforcai de prendre de grande respiration.
Charlie. Avait-elle gardée ma cape ? Oui, oui, Aodren l’avait vu.
Contre toute attente, un sourire décrispa mon visage, et je fermai les yeux. Elle avait gardé ma cape. Je ne comprenais pas réellement pourquoi, mais un sentiment de joie enveloppa mon coeur et je le laissai s’étendre au reste de mon coeur. Elle avait gardé ma cape. Cela voulait-il dire qu’elle voulait garder une part de moi ? Ou qu’elle ne savait qu’en faire ? Mais pourquoi ne l’avait-elle pas jeté dans ce cas là ? Pourquoi l’avait-elle…

« On s’en fiche, » m’interrompit la voix d’Aodren. J’ouvrai les yeux. Son visage se tordait en une vision de dégoût et quelque chose de plus sombre que je ne compris pas. « Elle m’a… », *elle t’a quoi abruti ? Elle a gardé ma cape !*. Mais Aodren ne continua pas sa phrase, il respira profondément lui aussi avant de se détourner de moi. « Elle est violente et finira par te faire mal. Ou tu lui feras mal. Tu as l’air de tenir à elle, t’as véritablement envie qu’elle finisse comme Lisbeth, Aelle ? »

Cette phrase était certainement plus difficile à entendre que toutes les autres, et je ne pus m’empêcher de baisser la tête pour cacher mon visage honteux. Comment pouvait-il me dire une chose pareil ? Cette histoire était vieille depuis près de cinq ans ! C’était de l’histoire ancienne !
C’est fini, Aodren, arrête de parler de ça !
J’aurai voulu lui dire ces mots mais deux choses m’en empêchèrent. Tout d’abord, le sortilège de silence qu’il m’avait imposé et ensuite, le mensonge qui résidait dans cette phrase. Cela m'apparut soudainement, si clairement que ça inhiba toute réaction physique que j’aurai pu avoir : c’était un mensonge, et je le savais. Rien n’était fini, rien. Mais je pouvais jurer sur mon coeur que Charlie ne finirait jamais comme Lisbeth, jamais. Jamais !

Mais qui l’a mis dans cet état en novembre, hein Aelle ? Qui ? *Moi*.
Et s’il avait raison ? Si je devais m’éloigner d’elle pour sa sécurité ?
J’avais déjà essayé au début, c’est pour cela que je l’avais fuis. Oui, j’avais eu peur et c’est moi qui m'étais éloigné d’elle. C’est moi. *Alors tu m’as jamais fuit, Charlie ?*. Comment avais-je pu passer à côté d’une chose pareil ?
Je n’arrivais plus à penser clairement, ma tête me faisait souffrir et la vision de Charlie me suivait partout où je posais les yeux. Je finis par les fermer et j’enfouis ma tête dans mes mains, tentant difficilement de me calmer.
De me calmer.

« J’espère que ça te fera réfléchir, tu veux pas qu’elle soit la troisième personne innocente à être blessée par tes coups. »

Puis il se tu. Aussi simplement que cela, le silence emplit mes oreilles pendant quelques secondes mais je ne bougeais pas. J’avais peur de comprendre tant de chose si je bougeais. J’avais peur.
Il se tut durant un moment si long que je crus qu’il était parti. Mais alors que j’allais relever la tête, sa voix s’éleva une nouvelle fois :

« Je… Je suis désolé, Aelle. Pardon… Je voulais te protéger…, » sa voix était pitoyable « Je te laisse. On se voit à la maison, d’accord ? Je t’embêterais plus avec tout ça et te dirais plus rien, je viendrai pas te voir au château. Au revoir. »

Je l’entendis détaler et je levai au dernier moment mes yeux pour l’apercevoir disparaître vers le château. Ces derniers mots étaient préoccupant, mais je ne m’y attardait pas. Il ne subsistait qu’une image dans mon esprit : celle du corps de Charlie étendu par terre. Il ne me restait qu’une pensée : j’étais responsable de ce qui lui était arrivé.
Et soudainement, alors que la culpabilité m’agrippait le corps au point de me faire me recroqueviller sur moi-même, je me rappelai ce que j’avais oublié : elle avait toutes ces raisons de ne pas m’avoir retrouvé, elle ne m’avait jamais fuis, je l’avais fait et je m’étais fait souffrir toute seule durant tout ce temps.
C’était moi et seulement moi. Cela avait toujours été moi.
Moi.
Moi.
Elle était ma Lisbeth de Poudlard. Sauf que cette fois-ci, cette fille était restée gravé en moi, et je n’avais pu l’oublier aussi facilement que la première. Sans culpabilité, sans souffrance, sans remord.
Charlie.
*Charlie*.


« Charlie, » gémissai-je.

Tout se mélangeait dans mon esprit. Les propos d’Aodren, mes souvenirs de Charlie, ceux, effrayant, de Lisbeth, la peur de ma famille, mes actes, mes peurs.
Tout.

Le ciel était encore peint de mille coups de pinceau. Il brillait encore de la lumière du soleil et le vent changeait encore son oeuvre au fil de ses caprices. C’est du moins ce que je pensais, là, seule au milieu du parc, les membres libérés de leur contrainte magique ; je le pensais sans le voir, car j’avais ramené mes jambes vers moi pour former une boule compact de misère, fermé sur le monde et les Autres.
La Misère.
Je ne pleurai pas, car il n’y avait rien à pleurer. J’essayai de comprendre tout ce qui m’était parvenu ces dernières minutes, j’essayai de suivre le flot renversant de mes émotions. J’essayai de mettre une pensée précise sur ce qui était en train de m’arriver, mais je n’y parvenais pas.
Je ne parvenais à rien.
Je n’avais créé aucun lien avec Charlie, je l’avais même fuis jusqu’à la perdre.
J’avais rien gagné de cette année à Poudlard. Ni recherche, ni nouveauté.
Je n’étais pas parvenu à éloigner ma famille de ma violence, ni même moi.
Je ne parvenais à rien.

Si les mensonges ne réussissaient pas à me changer, à éloigner ceux que je voulais éloigner et à garder ceux que je voulais garder, si les mensonges ne pouvaient faire cela, à quoi se résumait ma vie ? A quoi se résumait ma putain de vie si tout ce que je faisais libérait des forces plus grandes que celles que je pouvais contrôler ?
Hein, elle sert à quoi ma vie, si rien n’a de sens ?

Noyée dans l'Océan si plein de Ramifications.

Némésis

IV - Eiréné
.
Aodren Bristyle



Début juin 2042
Cour extérieure - Poudlard
3ème année



A l’instant même où le mur de pierre l’avait caché aux yeux de sa soeur, Aodren s’était jeté en avant pour se cacher dans l’un des corridors de la cour. A présent, le souffle court et gémissant, il chuta sur les fesses en prenant appuie sur un mur sale ; il avait la sensation de tomber dès qu’il s’en éloignait. Il avait seulement besoin de cela, d’une pause, d’un instant pour respirer et pour se dire : ce n’est pas grave, ce qui est fait est fait. Il se le répéta, encore et encore et encore. Mais son cœur ne cessait de tambouriner dans sa poitrine et son esprit de ressasser inlassablement ce qui venait de se produire.

Il n’aurait jamais cru avoir la force de dire tout ces mots, de prendre le risque de réveiller tant de choses. Mais il l’avait fait, il avait parlé, et il s’était battu, une nouvelle fois, avec Aelle.
Il avait désespéré en la voyant si véhémente ; il avait eu peur aussi, honteusement. Peur qu’elle ne le frappe à nouveau, car elle en était capable. Elle l’aurait fait s’il ne l’avait pas arrêté avant.
Elle l’aurait fait. Il en était persuadé.
Mais il l’avait immobilisé. Elle l’avait forcée à en arriver à ce point ; que n’avait-il pas perdu d’autre en agissant de cette manière ? En tombant vilement dans son piège, à agir comme elle le faisait ?

Il se prit la tête dans les main, essayant d’éloigner de son esprit les images. Elles représentaient toutes Aelle. Aelle qui se débattait au nom de Charlie. Aelle qui pleurait pour elle. Aelle dont la seule réaction était face à Charlie. Toujours Charlie ! Elle était la cause de tout, sauf de la nature de sa soeur. Mais si Charlie n’avait pas été là, Aodren pensait que sa soeur serait différente.
Il gémit encore, il n’aimait pas ce qu’il ressentait. Ca partait de son coeur, l’alourdissait, et ça s’infiltrait dans tout son corps en des piques douloureuses. Cela malmenait son âme et l’encourageait à détester et à s’en vouloir. Il ne voulait pas s’avouer qu’il était jaloux de toute l’attention qu’avait cette Charlie. C’est pour eux que sa soeur devrait pleurer, pas pour celle qui le frappait !

Aodren laissa s’échapper de sa bouche un souffle tremblant, et posa la tête sur ses genoux. Dans la cour, quelques élèves profitant du soleil l’avaient vu arriver et lui jetaient à présent des coups d’oeil suspects. Mais aujourd’hui, Aodren se foutait de son apparence, alors il ne fit pas attention à eux.

Finalement, lorsque son coeur se calma, il osa se lever.

Que fera-t-elle, maintenant qu’il lui avait dit tout cela ? Dans un esprit de contradiction, elle pourrait aller retrouver Charlie. Aodren frissonna à cette pensée. Il frissonnait dès que son esprit se tournait vers cette Gryffondor. Il n’osait admettre qu’il la craignait. Ou peut-être qu’Aelle se réveillerait et recommencerait à se plonger dans ses recherches qu’elle aimait tant ? Aodren le souhaitait, mais il était persuadé d’une chose, une chose qui n’avait pas changé depuis cinq ans, malgré tout ce qu’il avait espéré : Aelle était imprévisible. Plus personne ne la connaissait, elle était encore plus seule qu’elle ne le voulait. Il n’y avait personne près d’elle, que ce soit dans la pensée ou dans les actes ; personne ne pouvait la comprendre et encore l’apprécier. C’était horrible, cette prison morale dans laquelle elle s’était elle-même enchaînée. Comment pouvait-elle vivre ainsi ? Était-elle donc si différente de lui, si sociable, si souriant ? Comment pouvait-il être son frère ? Ni Narym, ni Natanaël, ni Zakary ne ressemblait à Aelle ! Même Zakary n’était pas aussi sombre dans sa passion, même lui savait sourire, aimer, rire, communiquer. Il était le seul à partager cet amour obscur du savoir qui caractérisait Aelle, mais il était tellement différent d’elle que ça lui donnait le tournis.

Aodren prit lentement le chemin de son dortoir. L’entrée dans le château lui fit un bien fou, les pierres gardaient la fraîcheur et peu à peu, la fine pellicule de sueur qu’il avait créée sécha.
Aussi étonnant que cela puisse être, il se sentait plus léger malgré ses craintes et ses questionnements. Il avait fait ce qui devait être fait. Elle avait besoin de se prendre la vérité en pleine face, d’être bousculé. Et si les parents devaient en rajouter une couche, tant mieux.
*Les parents*. Il devait les prévenir ! Aodren ne cachait rien de ce qui lui arrivait, il racontait tout à ses parents, se confiait et leur demandait conseil. C’est ainsi qu’ils lui avaient appris à vivre ; dans le partage et la tolérance - Aelle devait s’être trompé de famille. La seule chose qu’il leur avait jamais caché datait de cette année, et il en avait honte. Il leur avait caché le coup que lui avait flanqué Charlie, il ne pouvait se résoudre à en parler. Et plus grave encore, il avait caché ses craintes concernant Aelle (du moins les plus importantes) et son éloignement. Mais il avait fait le choix de redevenir celui qu’il avait envie d’être : Aodren Bristyle, le fils de Zile et Arya Bristyle, qui ne mentait pas, ne se battait pas et qui se confiait à sa famille. Et si pour cela, Aelle devait le détester, c’était ainsi.

Déterminé, il allongea le pas et s’engouffra dans les sous-sols. L’air était plus frais ici. Il se trouva bientôt à courir dans les couloirs sombres ; il croisa quelques âmes mais ne s’arrêta pas. Il passa près d’une jetée d’escalier et une rangée de statues puis tourna à droite. Il jeta le mot de passe au tableau gardant l’entrée de la salle commune des Serpentards et ralentit le pas seulement lorsqu’il fut dans le petit salon aux couleurs vert et argent. Il espérait ne croiser aucune connaissance proche. Il ne s’était passé que peu de temps et le repas devait à présent toucher à sa fin ; il restait quelques premières années assis dans les canapés et c’était tout. Cela rassura Aodren.

« Salut ! » leur lança-t-il en souriant « Vous devriez aller à l’extérieur, c’est plus agréable qu’être enfermé ici ! »

Sans attendre leur réponse, il se précipita dans les escaliers et poussa la porte menant à son dortoir.
L’atmosphère du lieu était étrange. Comme s’il rentrait à la maison sans que ce ne soit la maison. Il se surprit à sourire, encore. Il se sentait bien ici, c’était sa deuxième maison, et les habitants, sa deuxième famille - plus que ne l’était Aelle. D’un geste souple, il se débarrassa de sa chemise qui alla s’échouer sur son lit et s’approcha de sa table de chevet. Il attrapa parchemin et plume et se jeta sur son lit.

A la recherche d’inspiration, il tourna la tête vers le cadre habillant son espace de vie ; il se trouvait devant un mur remplit d’affiches en tout genre, représentant pour la plupart des joueurs balayant les airs sur leur balais volant. Dans le cadre, une photo. Sa famille. Ils souriaient tous, même Aelle. C’était lors d’une rare fête de famille, où se retrouvait tellement de monde que l’on ne pouvait plus les compter. Ils étaient jeunes, alors ; Aelle devait avoir six ans, lui huit, et les autres étaient déjà grand. *Est-ce qu’on était vraiment heureux ?*, se demanda Aodren avant de se fustiger : oui, ils l’étaient tous, sauf peut-être Aelle. Il jeta un regard noir à la pâle copie de sa soeur qui souriait tout en jetant des regards inquiets derrière l’objectif.
Mû d’une nouvelle détermination, il trempa sa plume dans l’encre noir et se pencha sur son parchemin.

Les choses allaient changer, il se le promettait.

Papa, Maman,


- Fin -

Noyée dans l'Océan si plein de Ramifications.