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 solo++  Mon vrai NOM

Durant le mois de Mai 2044



On ne s’attend jamais aux événements qui nous bouleversent le plus. De toute façon, on ne s’attend jamais à rien. A ce moment précis de sa vie, elle ne faisait que travailler, travailler encore, travailler toujours, pour accélérer le temps et franchir enfin ce cap, elle en rêvait plus que jamais. En entrant dans sa chambre, elle trouva un hibou posé sur sa table de chevet. C’était une manière pour les préfètes de donner aux élèves concernés des papiers officiels très précieux. Circéia s’en doutait sans vraiment connaître le stratagème mais ce processus interdisait à quiconque de toucher au courrier d’autrui, sous peine de brulures désagréables et surtout persistantes. Il suffisait d’une andouille par an pour que le reste du temps, les histoires personnelles de chacun soient… conservées dans la sphère intime. Ce soir-là, elle n’avait pas le courage de se rendre à la salle sur demande. L’entrainement aux échecs attendrait, ses recherches toujours infructueuses à propos des cendres aussi. Une fois sur son lit, elle commença par fermer un peu les yeux, ils la piquaient suite à une erreur de dosage de menthe poivrée au cours de la réalisation d’une potion qu’il fallait inventer… Mais s’allonger fut une erreur. Car bien vite le sommeil la prit et elle ne put y échapper. Faire la sieste est une activité de nourrisson. Ou de vieillard. Mais pas celle d’un élève de Poudlard ! Pourtant, quand elle se réveilla, ses condisciples étaient déjà en train de dormir, trois heures au moins avaient dû passer, toutes les chandelles étaient neuves, ce qui signifiait que les elfes les avaient remplacées… Oui, trois bonnes heures. Ses yeux ne la piquaient plus, et si une faim de loup la prenait d’assaut d’un coup, elle se sentait mieux pour le reste. Un peu honteuse mais il fallait se rendre à l’évidence, être exténuée à ce point ne permettrait rien de bon. Si son corps la poussait au repos, elle devait l’accepter. Faisant en sorte de ne pas rompre, elle se dirigea vers la salle commune afin de lire ce hibou. Le cachet était typique du pays de son père, elle s’en rendit compte en entrant dans un lieu mieux éclairé. Sentant son cœur battre, elle préféra s’asseoir, de très mauvaises nouvelles pouvaient s’annoncer. Le parchemin dégageait une odeur de vieux thé. Mais le reste du document correspondait en tous points à l’excellence des documents officiels russes ; écriture fine, précise, millimétrée, encre rouge vif, support impeccable. Elle se décida à lire, le russe ne lui posant généralement pas de problème. Progressivement, ses doigts se serrèrent jusqu’à froisser le parchemin. A la marge, elle se gardait bien de malmener un acte officiel. Mais si quelqu’un avait pu la voir en cet instant, il aurait compris que la colère montait très vite en elle.

- Alors ça jamais !

Elle aurait pu s’en prendre aux fauteuils, et les lacérer pour le compte, histoire de se défouler. Ou bien rajouter des bûches jusqu’à faire fondre les murs de la salle commune. Circéia aurait pu aussi hurler afin de réveiller tout le monde pour ensuite faire une scène comme on n’en avait jamais vu ici. Certes, ses doigts tremblaient de démence. Et elle ne disait rien de peur d'être entendue. Mais il fallait que cela soit exprimé. Aussi décida-t-elle de se rendre dans un endroit lui permettant de réfléchir. Et… faire baisser la température. Usant de moyens classiques, elle put sortir de la maison Serpentard sans être vue. Puis les couloirs, le hall et enfin l’air libre, en direction du lac. Elle marchait à vive allure, fuyant elle ne savait quoi. Une fois parvenue au bord de l’eau, elle trempa ses mains, pour ensuite se rafraichir le visage. Et peut-être diluer le sien dans cette eau sans sel. Qui pouvait comprendre… et elle-même avait presque oublié qu’elle ne saurait y déroger. C’était la… tradition, la règle chez les russes.

Igor Salenkov,
Responsable de l’état civil,
Ministère russe de la magie

Mademoiselle,


Vous allez bientôt passer de l’autre côté de votre vie, entrant dans l’âge adulte au premier juillet de cette année. Votre nom sera donc à compter de ce jour CIRCEIA SERGUEÏEVA ALEKHINA, selon toutes les règles en vigueur. Et c’est sous ce nom que vous serez inscrite dans le registre sorcier russe. Puis-je vous rappeler que, d’après le décret de loi de 1904, vous devez confirmer au plus tôt votre pleine connaissance de cette modification. Au regard de votre statut « sang-pur, née de sorcière étrangère », votre accord est nécessaire pour que vous puissiez circuler librement sur le territoire dépendant de notre ministère. Veuillez répondre dans les meilleurs délais, par retour de hibou si possible. Nous restons à votre disposition pour toute précision que vous jugeriez nécessaire. Pour le ministère russe de la magie,

                                                                                                                                              Igor Salenkov.

Elle ne bougeait, ni ne criait. Circéia, immobile, réfléchissait. Et si la chose à faire était limpide, encore devrait-elle s’y prendre avec subtilité.

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Dernière modification par Circéia Alekhina le 12 novembre 2019, 18 h 07, modifié 1 fois.

Vivre sans faire de mal à personne qu'à moi-même...

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Réfléchir à la meilleure stratégie. Je craignais que le pays de ma mère me rejette. Et même si elle n’était plus rien pour moi, j’appartenais à ce pays. Mon Ecosse. Il n’était pas non plus question pour moi de m’interdire de voyager vers Irkoutsk. Ce que j’avais fait tant d‘étés, en fait chaque été avant Poudlard… Ce lieu aussi était en moi. Les salauds avaient réussi d’une manière ou d’une autre à me contraindre de rentrer dans leur jeu. Peut-être Ivanovna avait-elle fui Poudlard pour échapper à ce traçage typique des sorciers russes. Agir, oui mais comment ? Refuser, c’était déclarer une guerre à des autorités qui ne le comprendraient sans doute pas. Et cela revenait à me couper de tout soutien hypothétique de la part des mages du bien. S’il en restait dans ce pays corrompu. Voilà quel était le visage véritable de la dictature, elle vous forcerait à agir selon ses vues sans que vous ne puissiez quoi que ce soit. Tereza, Rachel, toutes ces héroïnes au destin contrarié par des puissances qui les submergeaient.
Je décidai malgré tout de ne rien décider trop vite. J’avais besoin de temps et retrouver une forme de lucidité m’était nécessaire pour assumer ce que j’allais faire sans le moindre regret. Alors marchai-je le long de la rive, jusqu’à faire le tour du château dans son ensemble. Poudlard, ce château qui avait été durant sept ans ma maison. Une école où j’avais tant appris. Aurais-je été différente si j’avais étudié à Durmstrang, comme mon père ? Pourquoi devais-je renier ce qui avait généré la vie pour moi ? Cette pensée me parcourait tandis que mes pas s’inscrivaient discrètement sur le sable lacustre. Je ne voulais plus de lui, ne rien à voir avec eux deux. Cette pensée catastrophique n’était pas si terrible. A dire exactement, on se rend compte que c’est mal mais à éprouver, je savais bien l’air vivifiant que je laissais entrer dans le sillage de ma libération d’eux. Je ne serais jamais une GUNNRAY, c’était la loi de la naissance, des noms. Et je n’étais pas dupe de ceux que l’on se donne pour tenter d’exister par soi-même. Il vaut mieux respecter les forces de la nature, ne pas vouloir les contrarier en s’opposant à elles. J’étais le roseau qui ployait sous le vent mais jamais ne romprait. Un roseau, au bord de l’eau.

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Il faudrait un jour… comment il se fait que… dans certaines circonstances… on ne ressente pas le froid. La Sibérie avait beau être une partie de moi, trainer dehors en pleine nuit, même en Mai, cela aurait dû me marquer. Définitivement, j’étais un animal de l’hiver. J’aimais la sensation du mordant sur ma peau. La surface de l’eau était immobile, les poissons eux aussi dormaient. Tous ici-bas dormaient, même les comploteurs et les Hommes de bien. Seule Circiéa Alekhin, pour quelques jours encore, demeurait éveillée, et les animaux de la nuit lui tenaient compagnie. En fait, au fur et à mesure que j'avançais, l’horloge de ma vie me faisait lentement passer de l’enfance vers un autre monde. Comme une dernière visite avant de partir.

- SPERO PATRONUM.

J'aimais ce compagnon silencieux, à la lumière argentée en guise de pelage. Mon ours, fruit d’une enfance à jamais perdue mais que je n’allais surtout pas regretter. Passager clandestin de ma ballade, il ne savait qui chasser, d’autant que sa génitrice ne lui intimait aucun ordre précis ! Aussi gambada-t-il hiératiquement, car tel  était son rang. Mais sans emphase. Un soldat, raide comme une justice noble et discrète, implacable au besoin, le plus souvent invisible aux yeux des puissants. Telle serait Circéia, je venais d’en décider.
Il me restait à rédiger une réponse. car on doit toujours répondre aux autorités dès qu’elles vous sollicitent. Et ma décision était désormais asse facile à assumer. Un dernier saut de l’ours puis il disparut, donnant l’impression à qui aurait vu la scène qu’il mourait dans les eaux du lac. J'avais seulement voulu réveiller les poissons, et me donner un joli effet de lumière avant d’aller au lit. Plus que jamais je savais qui je n’étais pas. Et surtout qui je serais.

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Une fois sa décision prise, elle s’en retourna lentement au château. L’ours avait disparu, et si elle sentait encore sa présence, Circéia était désormais bien seule sur la berge. En regardant tout en haut, elle pouvait voir la fenêtre du bureau de la directrice. Et ce bureau, elle ambitionnait toujours d’y faire un tour car bien des choses étaient à voir avec Madame Loewy. Le moment semblait venu. Une affaire après l’autre toutefois. D’abord répondre à ce hibou moscovite. Une fois encore, et malgré les vigilances  nouvelles des autorités professorales, elle put retourner chez les Serpentards sans difficulté. Elle qui avait passé trois ans sans jamais sortir la nuit était devenue une véritable spécialiste des virées nocturnes depuis. Mais jamais pour les bêtises et autres conspirations en carton. Le travail, un but, quel qu’il fut.

Se reposer alors qu’elle avait ce hibou à rédiger aurait constitué une insulte à l’instant solennel qui se préparait. Elle s’installa donc à son bureau, en faisant venir de la lumière au bout de sa baguette par un Lumos informulé parfaitement adapté à la situation.

Circiéa Sergueïeva Alekhina,
Collège Poudlard

Cher Monsieur Salenkov,

J’ai bien pris note de votre hibou reçu ce jour et vous informe par la présente que, bien évidemment, j’accepte cet honneur qui m’est fait de devenir officiellement une sorcière membre de la communauté russe. Comme convenu et selon les règles régissant les statuts de sorciers porteurs de deux traditions, j’informerai le ministère anglais de la magie de cette modification.
Soyez, Monsieur Salenkov, assuré de mon plus profond respect

                                                                                                                              Circéia

Elle comptait sur la naïveté du fonctionnaire. Qui ne verrait pas d’un mauvais œil cette enfant signer par son simple prénom. Car si la russe acceptait, elle ne disait pas qu’au fond d’elle c’était tout l’inverse. Dès cet instant, elle se jura de ne jamais accepter mention de son père dans son nom. Et elle s’empressa d’écrire au ministère à Londres pour le signifier. Elle serait tout au plus, et parce qu’il le fallait, Circéia Alekhina. Tel serait le seul nom qu’elle prendrait. Qu’ils se le disent, tous autant qu’ils étaient : on ne manipule pas une Alekhina.

Cette fois-ci, la jeune fille accepta, une fois les hiboux cachetés, de se laisser prendre par le sommeil. Au début de la nuit, elle n’avait pas eu besoin de demander son reste, la fatigue l’avait aidé à se requinquer. Puis la colère, le froid au cœur, le choix. Et désormais, la paix intérieure. Circéia Alekhina. Au fond, elle avait toujours su qu’il en serait ainsi. Et faire acte de docilité feinte lui plaisait, et faire acte de rébellion aussi. A certains moments de sa vie, elle se sentait vraiment Serpentard. Et cette nuit-là était l’un d’eux.

Elle s’endormit comme on sombre d’une falaise. Brutalement et sans rémission. Si elle avait pu accéder à ses pensées inconscientes, Circéia aurait vu de jeunes filles devenues femmes arracher le cœur de leur géniteur. Et s’en repaître, se délecter de leur parricide. Savait-elle combien les deux sœurs étaient proches, une gémellité de fait. Dans le fond de son cœur, Circéia avait toujours plus ou moins redouté Ivanovna, plus vive, plus directe. Mais elle l’aimait profondément et il était sans doute préférable de ne pas l’avoir proche d’elle en ces heures. Car elle aurait décidé autrement, afin de protéger ce qu’il restait de la famille. Là, seule, elle avait tranché net. Et ce n’est jamais facile quand il s’agit de la vraie vie. Le monde ne se limite pas à soixante-quatre cases dont on fait plus ou moins ce que l’on veut. Il est des territoires intimes dont on ne sort jamais vraiment. Et la famille en est un. Sauf lorsque les agissements des autres vous poussent à émerger de vous-même. La seule chance de Circéia dans tout cela avait été qu’elle était demeurée au chaud, à Poudlard, toutes ces années, pour s’aguerrir et sans le moindre risque. Désormais, Circéia Alekhina était prête.

Au solstice d’hiver,
un pelage blanc
couvre les singes.



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